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La novlangue angélique du magicien Hollande

Pour creuser la distinction avec le candidat-président, décrété plus grand diviseur des Français, le candidat de l’opposition, qui se présente a contrario comme le rassembleur bienveillant, vient de ressortir de son chapeau la suppression du mot « race » de la Constitution.

Cette mesure symbolique, annoncée lors du meeting consacré à l’Outre-Mer, sera la première du quinquennat Hollande. A travers l’éloge progressiste de la diversité, c’est la boucle de l’utopie socialiste qui est bouclée. On revient au premier discours prononcé après sa victoire aux primaires socialistes, où dans un élan fraternel et onirique, François Hollande parlait de « réenchanter le rêve français ».

Le contenu du rêve est dévoilé et il n’est pas franchement français.
C’est le rêve cosmopolite d’un humanisme sans frontières, qui célèbre la diversité rayonnante, intrinsèquement ouverte, tolérante, riche et salutaire, qui doit triompher sur la dangereuse essentialisation sectaire et mortifère d’une nation crispée, refermée sur elle-même, car trop homogène. On est pas très loin du « nous sommes tous des métis » lancé par un certain Jacques Chirac en 1987 lors de son voyage dans les Antilles !

Fusionnent alors dans une confusion déconcertante, ces deux formules rousseauistes saupoudrées d’une pluie de paillettes antiracistes : « Il n’y a qu’une seule race, qu’une famille, c’est la famille humaine » et « cette diversité, c’est notre identité. »

Et comme dans un rêve, la magie s’invite, les mots ont soudain une puissance opérante sur la réalité. Ainsi, François Hollande fait comme si rayer le terme si choquant de race de la Constitution suffisait à faire disparaître les comportements et injures racistes. Et au-delà de ce tour de magie, la cohérence est également mise à l’épreuve puisque ostraciser le mot race reviendrait finalement à nuire au discours antiraciste qui s’est construit justement sur l’inversion des thèmes racistes. De toute façon, l’illogisme est bien le critère du rêve, n’est-ce pas ?

Sale temps pour Assad

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A l’heure du premier anniversaire du début des événements de Syrie, que l’on commémorera dans quelques semaines, le dernier fait marquant de la révolte n’est ni la défection du vice-ministre du pétrole ni le cantonnement de la plupart des régiments de l’armée dans leurs casernes, afin de laisser place nette à la quatrième division blindée de Maher Al-Assad, le sanguinaire petit frère du président.

En fait, ce qui frappe le regard d’un observateur avisé de la Syrie, c’est l’extension de la révolte à une zone clé jusqu’ici préservée : la région d’Alep, haut lieu de la bourgeoisie marchande sunnite qui donne le la en matière économique et politique. Tandis que la livre syrienne a perdu 50% de sa valeur depuis l’an dernier, l’entrée d’Alep dans la danse insurrectionnelle va peut-être accélérer la donne.

D’après Joshua Landis, spécialiste américain du Proche-Orient qui a recueilli des renseignements d’un contact local, plusieurs faubourgs nord d’Alep (Azaz, Hreitan et Anadan) auraient été investis par des groupes armés d’opposition, coupant la route vers la proche frontière turque. En parallèle, les vols vers Beyrouth se réservent un mois à l’avance, que des milliers de réfugiés, majoritairement alaouites, affluent vers la Turquie tandis que de plus en plus de druzes, pourtant soutiens historiques des Assad, se désolidarisent du régime pour rallier l’Armée Syrienne Libre.

Pendant ce temps, sur le terrain militaire, entre les villes d’Alep et de Hama, le pilonnage d’Idleb a suivi celui de Homs, brutalement débarrassée des groupes insurrectionnels, le souci du régime reste le même : éviter à tout prix la constitution d’un Benghazi syrien, selon la judicieuse expression de l’ami Gil Mihaely.

Pris dans une course contre-la-montre, le Parti-Etat baathiste (ou du moins sa frange alaouite la plus étroite) entend donc « nettoyer » le terrain de ses ennemis armés afin de renforcer son poids dans le bras-de-fer qui l’oppose à l’Occident. Damas joue en effet son va-tout sur sa crédibilité à entamer des réformes – qui se réduisent jusqu’à présent à un referendum-plébiscite comme le régime en organise tant depuis 1970. Sachant qu’elle ne pourra compter jusqu’au bout sur le soutien relatif de la Russie et de la Chine, la Syrie tente de poursuivre son éternel double jeu : surveiller et punir ses citoyens pour maintenir le rapport de forces au sein de l’ONU. Moscou a beau garder les yeux rivés sur sa base navale de Tartous, sur la bordure méditerranéenne alaouite du pays, son pragmatisme lui fait condamner « les violences des deux bords », et soutenir « le régime » au lieu d’Assad en appelant ouvertement à la tenue d’une élection présidentielle dans les prochains mois.

Connaissant le caractère irréformable de cette démocratie populaire à la sauce proche-orientale, on prendra les souhaits russes pour des vœux pieux. Le délitement de la base économique, sociologique et confessionnelle du pouvoir des Assad pourrait l’inciter à fomenter un putsch interne à la communauté alaouite, l’idéal étant un officier n’ayant pas (trop) trempé dans la répression brutale de ces derniers mois. En attendant des jours meilleurs, le dernier réduit baathiste fait le dos rond, tournant en barrique les envoyés de l’ONU selon la vieille diplomatie de la vessie inaugurée par Hafez Al-Assad : faire patienter et discuter un interlocuteur des heures durant sans interruption pour le faire plier in fine.
A la faveur d’une situation qui se dégrade de jour en jour, il n’est pas sûr que cette méthode éprouvée assure encore longtemps les beaux jours de l’ophtalmo Bachar…

Sarkozy n’a pas le monopole des contradictions

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La totalité des dirigeants socialistes l’a dit et redit depuis le meeting de Villepinte, le président-candidat-sortant, enfin Nicolas Sarkozy quoi, n’en est pas à une contradiction près. Le même qui vendredi encore pourrissait Hollande pour s’être abstenu sur le Mécanisme Européen de Solidarité, et de vouloir renégocier ce traité non encore ratifié, se propose dimanche de dénoncer les traités actuellement en vigueur, notamment en se retirant si besoin était unilatéralement de l’Espace Schengen.

Mais tel la gauche et le cœur autrefois, la droite n’a pas le monopole des contradictions. Il en va notamment ainsi du fameux « Buy European Act » aussitôt annoncé et aussitôt dénoncé à gauche, comme par exemple dans les colonnes de Libération, qui fait figure depuis six mois d’organe central du parti hollandiste. « Ce genre de clause a surtout pour conséquence d’accroître le coût de production des infrastructures publiques, sans grand effet positif pour l’emploi. La reconstruction d’un pont entre San Francisco et Oakland risquait ainsi de coûter 400 millions de dollars de plus aux autorités californiennes pour satisfaire la contrainte de n’utiliser que de l’acier fabriqué aux USA; c’est autant d’argent qui n’aurait pas pu être dépensé pour d’autres projets, susceptibles de créer plus d’emplois que la production d’acier, très intensive en capital.» Hou la la, on en a peur d’avance, Sarko va ruiner le pays rien que pour assouvir les pulsions protectionnistes de la France moisie.

Bref comme le dit si bien François Hollande, le sortant se sert de l’Europe comme d’un « bouc émissaire » pour masquer son bilan et la vacuité de son programme.

Mais si c’est si nul, ce que propose Sarko, pourquoi Henri Weber et Jean-Christophe Cambadelis ne cessent de twitter depuis hier 15h que ce « Buy European Act », c ‘est le PS qui l’a préconisé en premier?

L’erreur fatale de Sarkozy

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Contrairement à ce qu’on croyait, Nicolas Sarkozy nous a appris hier à Villepinte que la pire calamité de son quinquennat n’était pas les vagues successives de crise qui se sont abattues sur la France, l’Europe et la planète. Ni non plus le chômage, le rétrécissement de la base industrielle, la baisse de la croissance, l’aggravation du déficit commercial et de la dette publique qui amenuisent pourtant ses chances d’être réélu. Non. Si Nicolas Sarkozy perd les élections, ce sera à cause de la première année à l’Elysée pendant laquelle il a commis une monumentale erreur de jugement : désacraliser la fonction de président de la République, autrement dit, la normaliser et la rendre plus proche de la norme occidentale en la matière. Ce faisant, il a mal jugé l’attachement des Français au statu quo : une grande majorité d’entre eux ne souhaite pas renoncer à la dimension mystique voire surnaturelle de ce job pas comme les autres.

Malgré ses longues années passées au sommet de l’Etat avant d’être élu à la présidence, Nicolas Sarkozy a étonnamment raté l’essentiel. Son mépris pour Jacques Chirac l’avait empêché de voir que son prédécesseur savait merveilleusement distiller la formule magique de la présidence de la Ve République. Chirac avait compris que l’Elysée n’est pas un Hôtel Matignon de catégorie supérieure mais un Palais Royal républicain qui abrite les successeurs de François 1er, Henri IV et Louis XIV.

Chirac, dont le bilan des douze ans de présidence est au mieux médiocre, savait bien qu’un président français n’est pas banalement jugé sur ses performances mais sur sa capacité d’interpréter avec brio la partition régalienne, fut-elle parfois d’opérette. Ni Mitterrand en 1988 ni Chirac en 2002 n’ont été réélus sur leurs bilans. Jean-Marie Le Pen n’avait pas tout à fait tort en affirmant que la grande œuvre des deux présidences Chirac était le…118[1. En revanche, n’oublions pas que Chirac a gagné deux élections présidentielles, tandis que le père de Marine porte essentiellement des calembours à son actif.].

Nicolas Sarkozy, expérimenté et intelligent, n’a pas compris qu’en France, l’intérêt général était quelque chose de sacré, d’immaculé, bien au-delà des rapports de forces ou d’un projet porté par le parti unique majoritaire. Car l’essence même de la Ve république réside dans la méfiance voire le mépris à l’encontre de la politique partisane, ADN gaulliste de nos institutions auquel les Français, même de gauche, restent attachés. Comme les révolutionnaires de 93 ont créé la légende noire d’un Ancien régime pour servir d’épouvantail ou plutôt de miroir embellissant pour les régicides, les fondateurs de la Cinquième ont érigé la IVème République en symbole absolu de l’impuissance publique: régime de partis et donc de la faiblesse. Si Nicolas Sarkozy le savait, il a du l’oublier. En France, l’onction du suffrage universel métamorphose un homme politique en un chef apolitique. Il a pensé que sa légitimité émane de son élection par une majorité des citoyens et non pas une mystérieuse transsubstantiation. Cette erreur a gâché sa victoire de 2007.

Au passage, on pourra penser que cette erreur procède de la confiance aveugle que le président accorde aux sondages, dépendance qu’il partage d’ailleurs avec son challenger socialiste. A force de lire des études d’opinion où les sondés ont du répondre massivement qu’ils souhaitaient « un président plus proche des Français », il a fini par croire que les gens disaient ce qu’ils pensaient, erreur fatale pour un homme politique.

Entre sa victoire de 6 mai 2007 et le « casse toi pauv’ con » du salon de l’agriculture en 2008, bien avant la faillite de Lehman Brothers, Nicolas Sarkozy a dilapidé tout son crédit pour pas grand-chose. L’homme qui, au mépris de vérités les plus basiques et évidentes de la Cinquième république, se présentait en « super président », a épuisé son capital confiance en quelques mois non pas à cause du bouclier fiscal ou toute autre reforme mais tout simplement pour manquement à la dignité présidentielle. Il a payé plus cher des phrases comme « Carla et moi c’est du sérieux » que des initiatives sur le financement de l’audiovisuel public ou l’enseignement de la Shoah à l’école primaire. C’est pourquoi, celui qui a qualifié Fillon de « collaborateur exécutant des ordres », a chaleureusement remercié dimanche après-midi – et avec raison – son Premier ministre, l’homme qui avait vu juste dès le début du quinquennat et pas seulement pour ce qui concerne la situation critique de la dette.

A Villepinte, Nicolas Sarkozy a défendu son bilan des années 2008-2012, il a fait des promesses et présenté des mesures que les médias et ses adversaires décortiqueront dans les jours qui viennent. Mais plus que tout autre chose, Sarkozy s’est efforcé de se faire pardonner ses douze premiers mois à l’Elysée. L’enjeu politico-symbolique de l’élection présidentielle est donc clair : gagnera celui qui ressemblera le moins au président élu de 2007. Une grille de lecture qui désavantage a priori le sortant, mais qui peut aussi être fatale pour le candidat « normal ».

En paquebot avec Goscinny

Il y a ceux qui transportent des marchandises, ceux qui remontent les fleuves à la recherche du colonel Kurtz, ceux qu’on réquisitionne dans les batailles navales, ceux « dont l’humeur est vagabonde », ceux dont le ventre est bourré de pétrole brut et ceux dans lesquels on s’embarque pour le seul plaisir du voyage. De Homère à Melville et Conrad, les bateaux sont très présents dans la littérature ; il est en revanche plus inhabituel de croiser un livre consacré aux paquebots. C’est le sujet de Tous les visiteurs à terre ![1. Le titre est une référence à l’annonce faite, peu avant le départ des paquebots, pour que les personnes accompagnant les passagers regagnent la terre ferme (on entend à peu près la même dans les TGV).] de René Goscinny, sorti de manière un peu confidentielle à la fin des années 1960 et réédité il y a peu.

Dès qu’il en avait la possibilité, le génial père d’Astérix et du Petit Nicolas dépensait ses nouveaux francs honnêtement gagnés en faisant le tour du monde en paquebot.[access capability= »lire_inedits »] Ayant vécu, dans sa jeunesse, sur le continent américain, Goscinny était un habitué des lentes et voluptueuses traversées transatlantiques. C’est sur le navire Les Antilles (173 mètres) qu’il a rencontré sa femme, Gilberte, et sur plusieurs de ces palaces flottants qu’il a conçu ses truculents personnages.

Le naufrage du Costa Concordia (290 mètres) a rappelé au monde l’existence des croisières. Cauchemar touristique ringard pour vieux couples aisés avides d’émotions aseptisées, ou expérience riche en subtils plaisirs surannés ? Goscinny dresse, en 13 chapitres pleins de drôlerie, le portrait d’individus ordinaires qui – une fois en mer – adoptent des comportements extravagants… « Même pour la plus luxueuse des croisières, ils ont tous l’air d’émigrants fuyant la crise provoquée par une mauvaise récolte de pommes de terre. » Les dames tombent amoureuses des capitaines, les messieurs se prennent pour des loups de mer, les jeunes filles se muent en naïades au bord des piscines des ponts de première classe, sous le regard de vieux garçons en peignoirs roses buvant des cocktails sans alcool. La première chose à savoir, rappelle Goscinny, c’est qu’il faut rapidement acheter le personnel : « Il ne faut reculer devant aucune bassesse pour s’assurer la bienveillance du maître d’hôtel. Cela peut être utile en cas de désastre, car un bon maître d’hôtel vous susurrera : ″ Ne prenez pas le canot n°2 : il a une voie d’eau ″ ». Si la bourgeoisie de l’époque gaullienne est croquée avec cruauté et tendresse, les traversées océanes deviennent, sous la plume de Goscinny, des épopées prodigieuses impliquant des notaires et des femmes d’ambassadeurs, aventuriers pour quelques semaines ou quelques mois. Les commandants de bord appellent les désastres de leurs vœux pour mieux prouver leur bravoure : « Le demi-dieu, le pacha, le sultan, ne trouvera son refuge que dans le mauvais temps et les passages difficiles, dont il prendra prétexte pour rester sur la passerelle, bénissant le moindre écueil que les hasards géographiques auront placé sur sa route. » Il comandante Schettino appréciera.

Le mal de mer, les exercices d’évacuation, la fatuité et le snobisme de certains voyageurs, les menus destinés aux chiens des passagers[2. « Une des meilleures tables du monde, où même les chiens ne sont pas oubliés, car ils ont le choix entre plusieurs menus, allant du végétarien à la Préférence du Danois (os de côte de bœuf) ».], les après-midi bingo, l’enthousiasme de jeunes voyageuses, arbitres des élégances et des émotions… rien n’échappe à la perspicacité rieuse de Goscinny : « Au ping-pong, le fils aîné de l’ambassadeur distance déjà tout le monde, sauf le lieutenant du bord. Ils sont très applaudis par la fille qui voyage avec sa mère ; celle qui, la première, a arboré un ensemble de plage, quand le navire était encore en vue des plages, justement. » Ailleurs : « Le gros monsieur silencieux qui écrit tout le temps dans le salon et qui ne se déplace jamais sans son porte-documents a étonné tout le monde par son adresse au tir au pigeon. » Le retour à terre est forcément mélancolique : les fils d’ambassadeurs perdent de leur superbe et les jeunes femmes leur mystère.

Superbement illustré par des photos issues des archives familiales, l’ouvrage est préfacé par Anne, la fille de Goscinny. Qui a récemment confié à Ouest-France avoir été conçue dans un paquebot, lors d’une escale new-yorkaise.[/access]

René Goscinny, Tous les visiteurs à terre !, récit illustré, 2010, IMAV éditions.

Le terrorisme est indissociable de la mondialisation

Dans votre dernier livre, Une histoire du terrorisme, vous avez tenté de définir ce phénomène, et ce qui le distingue de la Résistance depuis 1945…
Avant la Seconde guerre mondiale, on appelait « terroriste » un petit groupe clandestin qui, par l’usage de la violence, défie un pouvoir en perpétrant des actes considérés comme criminels dans la société où ils s’inscrivent. Après 1945, cette définition reste la même mais une précision fondamentale vient s’y s’adjoindre : le fait de viser les civils. C’est ce qui constitue la définition objective de l’acte terroriste à partir de 1945.

Vous rappelez que la grande résistante Germaine Tillion exhorta le FLN de ne pas ne pas viser les civils dans son combat pour l’indépendance de l’Algérie. Epargner les populations civiles dans un conflit, est-ce une question morale ou stratégique ?
L’intrusion du civil dans la guerre au sens le plus large pose une question morale et également juridique : cibler les civils, en cas de guerre, représente un crime de guerre. En droit, l’intention compte : tuer sans préméditation, c’est un meurtre, mais avec préméditation c’est commettre un assassinat. Cela vaut pour un acte de type criminel tel qu’une bombe qui explose et qui tue des civils. La Résistance n’a jamais employé ces méthodes même si effectivement, d’un point de vue organisationnel, indépendamment de l’acte il y a au fond très peu de différences entre un groupe de résistants, un groupe de guérilla, voire un groupe de guérilla et qui ponctuellement va pratiquer des actes de terrorisme.
Les groupes terroristes effacent la distinction entre cibles civiles et militaires. Dans un combat anticolonial, le civil est nécessairement perçu comme un agent colonialiste. Cette déshumanisation est tout à fait caractéristique de la psychologie des terroristes qui voient le monde à travers le prisme d’une idée, d’une idéologie. Pour eux, tout devient symbole : un bâtiment public, tout autant que les civils qui lui sont associés. Une telle déshumanisation autorise d’une certaine manière le passage à l’acte.

Contrairement à une idée reçue, les terroristes ne sont généralement pas issus des classes populaires…
Si on remonte ne serait-ce qu’à l’époque de la guerre d’Algérie, on constate que les principaux dirigeants du FLN étaient des privilégiés issus des classes moyennes, plutôt éduqués et plutôt occidentalisés. C’est quasiment toujours le cas. Même dans le cadre des attentats dits kamikazes, par exemple perpétrés par Al Qaida. Selon Marc Sageman[[1. Marc Sageman, né Français et rescapé de la Shoah, est un ancien agent de la CIA. Il a et établi une typologie des terroristes après avoir étudié et décrypté 400 profils, entretiens et témoignages de membres d’Al Qaida.], il s’agit dans l’ensemble de gens extrêmement privilégiés, qui ont fait des études supérieures parfois très élevées et qui ont eu une jeunesse occidentale ou à l’occidentale. On est très loin des damnés de la terre de Frantz Fanon[2. Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, 1961.]. C’est assez logique, dans la mesure où les groupes de guérilla qui pratiquent le terrorisme se définissent eux-mêmes comme une élite, une « avant-garde » qui va entraîner derrière elle une population. Il n’est donc pas hasardeux de trouver effectivement parmi cette « avant-garde » des gens issus d’une élite socio-culturelle ou socio-professionnelle.

Selon vous, c’est le terrorisme qui a inventé la mondialisation…
Il est en effet aux avant-postes de ce qu’on appelle aujourd’hui la mondialisation avec un certain nombre d’invariants qu’on peut tracer dans l’histoire du terrorisme, dont le camp d’entraînement militaire. Il se déplace selon les périodes et les décennies ; il peut être dans les années 60 en Algérie ou à Cuba, ensuite on le retrouve ensuite en Jordanie puis au Liban, et dans la dernière décennie en Afghanistan ou au Yémen. Cuba est la première mouture de cette espèce d’internationalisation globale de la formation à la guérilla. Tout cela crée aussi de manière indirecte des diplomaties de l’ombre, puisque ces gens qui sont de la même génération, qui viennent du monde entier, se rencontrent, tissent des liens, et comme le dit très justement Hassan Balawi[2. Hassan Balawi, auteur de Gaza, dans les coulisses du mouvement national palestinien (Denoël, 2008), est membre du Fatah.], il y a aujourd’hui à l’ONU des alliances et des votes que l’on ne peut strictement pas comprendre si on ignore que certains dirigeants de pays africains et asiatiques ont été formés politiquement et même militairement dans ces camps, et qu’ils ont créé ces alliances qui structurent encore certaines diplomaties actuelles.

A vous lire, ce sont les Frères Musulmans qui ont structuré le terrorisme islamiste…
On a toujours tendance à penser que le fondamentalisme islamique est un retour au Moyen Age. C’est absolument faux. Ce sont des idéologies très récentes, même si elles vont chercher des préceptes très anciens, chez les salafs, les premiers compagnons du prophète Mohammed, même si elles vont s’appuyer sur un cadastre délivré par la charia ou par l’islam au sens large. L’idéologie des Frères Musulmans est née il y a moins d’un siècle dans le contexte très particulier d’un Maghreb et d’un monde arabe colonisés. Elle est puissamment moderne et politique au sens des grands fascismes européens, avec un objectif qui est le même : une domination mondiale théorisée d’abord en brèche par son fondateur Hassan al Bana, puis beaucoup plus clairement par Saïd Quotb, le grand penseur fondamentaliste des années 60 qui a influencé absolument toutes les organisations terroristes islamistes, de la Jamaat al Islam à Al Qaida, en passant par le Jihad islamique, par exemple.

Les médias se rendent-ils complices du terrorisme en relayant systématiquement les attentats ?
Les médias sont d’un bout à l’autre de l’acte terroriste. D’abord comme outil de communication car le terroriste est un clandestin, et il a besoin de communiquer anonymement avec les autres, et souvent en langage codé. Pendant toute une période, les terroristes ont communiqué via les journaux, dans les petites annonces. Aujourd’hui tout cela est facilité et démultiplié par internet. Dans un deuxième temps, l’acte terroriste en tant que tel a plusieurs objectifs en terme de publicité : faire connaître la cause qu’il défend ; terroriser celui qu’il considère comme l’adversaire, créer une psychose qui sera amplifiée par les médias ; et enfin s’adresser aux partisans potentiels, recruter par le biais d’un acte qu’ils veulent spectaculaire pour qu’il frappe les esprits, et galvanise de futures recrues. Donc non seulement le terrorisme se fait publicité, mais plus les médias seront en expansion, et plus le risque terroriste sera grand.

Peut-on reprocher à certains intellectuels d’avoir cautionné le terrorisme ?
Le discours des intellectuels (leurs écrits, leurs prises de position) est absolument déterminant dans le passage à l’acte. Sartre est évidemment le plus éminent, le plus connu et probablement l’un des plus influents, mais il y a Herbert Marcuse, Frantz Fanon. Sartre sait-il exactement jusqu’où va porter sa parole ? J’ai tendance à penser que oui, puisque lorsque survient le massacre des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en 1972, il trouvera le moyen de le justifier, bien qu’ici, ce sont des athlètes, des civils qui sont tués dans le cadre d’une manifestation sportive, et non de quelconques agents d’une occupation.

Le canular n’est pas mort

Il semblait entendu que le canular était mort avec la IIIème République. Il était alors encore possible de se moquer de ses opposants politiques en leur tendant des pièges grossiers reposant sur un seul fondement : flatter l’idéologie de la victime. On peut dater le début triomphal du canular en 1913 : le journaliste Paul Birault avait eu l’idée d’inviter cent députés progressistes à une cérémonie d’érection d’une statue à la gloire d’Hégésippe Simon, « éducateur de la démocratie », dont la devise, devançant ainsi celle du Jack Lang de 1981, est « Les ténèbres s’évanouissent lorsque le soleil se lève ». L’habileté de Birault a été de personnaliser les cent courriers en précisant à chaque fois qu’Hégésippe Simon était né dans la circonscription du destinataire. Les parlementaires, déjà alléchés par la perspective d’honorer cette noble figure de la République, ne pouvaient pas en outre ignorer un enfant du pays, surtout lorsqu’il s’agit, pour les députés de la Nièvre, de la commune de Poil. L’honorable parlementaire Beaupin n’y voit ainsi pas malice et se dit « honoré de patronner le monument qui doit être inauguré à Poil ». Avec lui, ce sont plusieurs dizaines de députés qui se réjouissent de cette initiative et promettent leur concours.

C’est aussi un journaliste ingénieux, Alain Mellet, qui décide de créer en 1929 non un homme, mais un peuple, les Poldèves, précédant ainsi de soixante-dix ans l’invention, beaucoup moins drôle, des Kosovars. La lettre qu’il envoie aux parlementaires est un modèle du genre : « en plein XXème siècle de lumières et de droit, près de cent mille infortunés Poldèves, esclaves modernes, halètent sous le joug de quelques dizaines de grands propriétaires terriens (…) La France de 1793 qui, avec son glaive flamboyant, a piétiné les tyrans et les rois peut nous arracher entre les griffes des grands propriétaires affamés de sang poldève. » Et Mellet termine son courrier en précisant : « adresser les réponses à Lyneczi Stantoff, comité de défense poldève, etc. ». Par retour du courrier, l’honorable parlementaire Cazals répond solennellement que « toutes les iniquités trouvent en moi un adversaire résolu, à plus forte raison l’oppression et la violence ! » Suivront une correspondance suivie entre quelques dizaines de députés et le comité de défense poldève, qui sera ensuite publiée sous les risées par le facétieux Mellet.

Suivront ensuite d’autres canulars du même acabit, comme l’oppression des Terra-neuvas et des Guatemaliens par les Etats-Unis ou la promotion d’Edouard Herriot au grade de colonel de l’Armée Rouge. On renverra pour toutes ces péripéties à l’excellent Mines de rien de Pierre-Antoine Cousteau. Le point commun de ces canulars est que les victimes sont plutôt les jobards de gauche. Il faut dire que « la dignité humaine », « les grands principes républicains » et tout le fatras idéologique puéril et grotesque que trimballe avec un sérieux de pape le peuple de gauche depuis plus de deux cents ans constituent une magnifique invitation à la dérision.

La seule exception est le canular monté par Jacques Yonnet (l’auteur du merveilleux Rue des maléfices, réédité chez Phébus), qui avait réussi à intoxiquer le journal Candide avec de fausses informations effrayantes sur le recrutement des jeunes au Parti Communiste. Mais Yonnet a été exclu ultérieurement du Parti des suites indirectes de cette histoire.

On peut donc légitimement se demander si le canular ne réserve pas ses effets à la gauche, et même s’il peut encore exister dans un monde néo-puritain.
France Inter – il ne faut donc désespérer de rien – répond à ces deux questions depuis quelques semaines avec une émission quotidienne de quelques minutes : « A votre écoute, coûte que coûte » de Philippe et Margarete de Beaulieu (tous les jours à 12h20). Il y aurait beaucoup à écrire sur cette admirable séquence de bouffonnerie, remarquablement jouée, où un couple formé d’un médecin (à côté duquel le docteur House est un humaniste) et une psychothérapeute aux conseils avisés reçoivent l’appel d’un auditeur.

D’abord préciser que c’est très drôle, mais surtout que c’est pour une fois la jobardise de droite qui est moquée. Il est difficile de décrire le couple en question, sinon que les réflexions dont ils nous gratifient pourraient être celles d’un notaire de sous-préfecture de province française dans les années trente qui viendrait de rompre son abonnement à l’Action Française parce qu’il trouve celle-ci trop tiède. Il est plaisant d’imaginer le nombre de droitards qui ont dû se rengorger de plaisir à l’audition au premier degré de cette séquence, avant de s’apercevoir qu’ils ne sont pas sur Radio-Courtoisie.

Hélas, il est probable que la survie de cette émission soit menacée, non par le jobard de droite, mais par le crétin de gauche, qui lui aussi prendra l’émission au pied de la lettre – c’est là du reste le génie de cette émission : flouer les fâcheux de tout bord – ou du moins en trouvera l’humour « inapproprié ». Mais ce n’est pas bien grave : Philippe et Margarete de Beaulieu ont déjà rejoint Hégésippe Simon et les Poldèves dans le palmarès des canulars pleinement réussis.

Neuf semaines avant l’élection

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Il y a des matins où l’on se lève avec une furieuse envie d’écrire un roman. On s’assied à une table et on commence par ces mots tout bêtes :

« Lorsque les Sœurs du Saint Sauveur lancèrent leur premier disque a cappella, je me trouvais en Italie afin d’enquêter sur l’actrice pornographique Claudia Koll. Comme la plupart des actrices italiennes, celle-ci s’était reconvertie dans la défense du christianisme. Apprenant par hasard qu’elle tiendrait un meeting à quelques kilomètres de Rome, je m’étais rendu sur les lieux, avide de pratiquer mon italien, et, bien sûr, curieux de voir ce qu’une actrice pornographique pourrait bien nous apprendre sur Jésus ».

Retrouvez les aventures du narrateur dans 9 semaines. Mieux : retrouvez Sempé, Mix et Remix, Micaël, Cardon, et un nombre effarant de gens biens (dont la jeune et talentueuse Olivia Resenterra) dans le nouveau journal de Frédéric Pajak. Disponible chez votre marchand de journaux depuis quelques jours.

Doisneau : les images de notre roman national

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A Paris, quels que soient le thème, le lieu ou la qualité des œuvres, les expositions attirent chaque année des dizaines, voire des centaines de milliers de visiteurs. On dresse leur hit-parade. On calcule leur rendement financier à la virgule près. On mesure leurs queues au millimètre près. Chagall a fait 1 132,87 mètres moins bien que Picasso avec ses 1 325,32 mètres au compteur et les maîtres flamands ? Seulement 834,04 mètres, pas terrible ! Espérons que les impressionnistes casseront la baraque à la rentrée prochaine. Dans les ministères, on se félicite de cette soif généralisée de savoir, chiffres à l’appui. Les bilans comptables ne mentent pas, eux. C’est indubitablement le signe d’un peuple démocratique, ouvert, intelligent et sensible. Ah, la France, Patrie des arts ! Fierté nationale et cocorico chantant !

L’exposition comme nous la connaissons depuis quelques années est la rencontre « rêvée » du monde des arts et des acteurs de la globalisation avec un objectif clairement assumé : générer du cash. La vivacité d’un musée se mesure à son nombre d’entrées sonnantes et trébuchantes. L’audimat qui a fait tant de ravages à la télévision est en train de vicier nos belles institutions. Que dira-t-on au conservateur d’un obscur château d’une province peu touristique quand ses résultats ne seront pas à la hauteur des bénéfices escomptés par ses financiers ? La délocalisation s’imposera !
C’est donc passablement énervé et remonté contre la dictature de l’expo que j’ai décidé de boycotter celle de Robert Doisneau*. A vrai dire, la queue qui n’en finissait pas de s’allonger autour de la Mairie de Paris avait anesthésié mon désir de revoir les Halles et les pavillons Baltard dans leur crudité d’époque. Je m’en voulais un peu. Je pestais contre mon manque de courage physique en me disant que l’œuvre de Doisneau méritait bien un petit effort de ma part. Trop lâche, je replongeais illico dans la station « Hôtel de ville » sans apercevoir un couple d’italiens qui s’embrassait goulument à la terrasse d’un café. Dans la rame de métro, je me félicitais intérieurement, je ne plierais pas devant le diktat de la culture sous cellophane qui nous impose quoi voir, quoi entendre, quoi lire, quoi manger…

Cependant, malgré mon intransigeance sectaire, je devais reconnaitre que Doisneau, c’était les fortifs, Gentilly, la banlieue sud, l’école Estienne, la Libération, le Parti Communiste, les cafés, les gosses, les vieilles devantures, la rue, la nuit, les baronnes, la pègre, en un mot la France, notre France. Je n’aurais pas dû reculer devant une si « petite » queue, c’était indigne. Je me sentais mal. Ses deux photos, « Place Saint-Michel août 1944 » et « Le repos du FFI » m’accompagnaient depuis si longtemps. Et ses portraits, splendides, d’une mise en scène flamboyante, ahurissante de maîtrise : Colette, Picasso, Giacometti, Tati, et celui de Jeanne Moreau en jeune fille sage, désirable et inaccessible. Sans oublier, « l’érotique » Les coiffeuses au soleil, rue Boulard en 1966. Décidément, comment pouvais-je lui faire un tel affront ? Lui qui, dès le début de sa carrière, avait compris les liens consanguins qui existent entre la littérature et la photographie. Dans son sillage, Mac Orlan, Jacques Prévert ou Blaise Cendrars l’avaient reconnu comme l’un des leurs. La photo de Doisneau était à son image, nostalgique, puissante, gouailleuse, libre et structurée. Celui qui se présentait modestement comme un simple artisan, technicien hors-pair, avait su capter le regard des Hommes avec son agile Rolleiflex 6 x 6.

Je me souvenais qu’il avait décroché le Prix Kodak en 1947 et le Prix Niépce en 1956. Ses œuvres étaient exposées partout dans le monde. Pourtant ses livres se vendaient mal. On le trouvait même démodé dans les années 70, un peu trop rétro, un peu trop populo, presque un peu trop démago. Doisneau était un immense artiste comme ses maîtres Atget ou Brassaï, un photographe discret, solitaire, appliqué et solaire. L’un des rares à sublimer l’âme humaine.
Qu’il compose en couleur ou en noir et blanc, son cadrage demeure sentimental sans être mièvre, social sans être inquisiteur. Ses cinq années passées chez Renault lui avaient appris « ce que signifiait la fraternité des travailleurs ». Il a (re)donné de la noblesse au monde ouvrier, aux métiers disparus, au Paris poulbot mais il excellait aussi à montrer la luxuriance de la jet-set, ses bals de charité et ses concours automobiles lorsqu’il travailla un temps pour le magazine Vogue. Inlassable pêcheur d’images comme le décrit Quentin Bajac** dans son livre, Doisneau a réalisé durant toute sa vie des milliers de commandes, reportages, plaquettes publicitaires, cartes postales, photos de presse pour Renault, Simca, Saint-Gobain, Sud-Aviation, Orangina ou Air France. De Vogue à la Vie Ouvrière, sans se départir d’un humour aérien (revoir Le regard oblique de 1948 ou La meute de 1959), Doisneau a pris les plus belles photographies de notre roman national. C’est pourquoi, malgré la queue et la mode outrancière des expos, je retournerai à l’Hôtel de Ville, voir Le triporteur ou La marchande de fleurs, grandeur nature. En plus, c’est gratuit.
Je n’ai plus d’excuses.

Expo Doisneau Paris les Halles :
Hôtel de Ville -Du 8 février au 28 avril 2012- Tous les jours sauf dimanches et fêtes de 10h à 19h. Dernier accès à 18h30.
Salon d’accueil de la Mairie de Paris
29 rue de Rivoli 75004 Paris
Métro : Hôtel de Ville
Accessible aux personnes à mobilité réduite.
Pour toutes informations : 01.42.76.51.53.
Entrée libre.

A lire : Robert Doisneau « Pêcheur d’images » de Quentin Bajac – Découvertes Gallimard

Ca pourrait arriver près de chez vous

D’En attendant le roi du monde aux Lumières du ciel, les lecteurs d’Olivier Maulin déambulent dans un univers légèrement surréaliste, fait de grutiers païens, de fermiers objecteurs de croissance, de gnomes néanderthaliens et de joyeuses orgies en harmonie avec la Nature. Chacun de ses romans a aussi son lot de héros ordinaires, las de leur vie urbaine atone. Dans Le dernier contrat, Maulin a pourtant remisé une partie de son onirisme gouailleur au profit d’un style cinématographique, aussi saccadé et heurté que les gestes de son héros pour se mettre au service d’une intrigue très noire. On se surprend même parfois à imaginer le principal protagoniste du Dernier contrat sous les traits du Patrick Dewaere des films d’Alain Corneau ou de Bertrand Blier.

L’arrière-plan de ce roman noir est celui d’une Europe en pleine autodestruction : « Alors que la crise avait pris une tournure catastrophique, que le nœud coulant des déficits étranglait l’Etat annihilant toute protection sociale, que la classe moyenne s’était subitement appauvrie et que les classes populaires partaient à la dérive, un immense scandale avait éclaté, éclaboussant le gouvernement, les parlementaires, les grands patrons, les banquiers, les syndicats, bref, tous ceux qui avaient mené le pays à la faillite et dont il apparaissait soudain qu’ils continuaient à s’en mettre plein les poches […] Le fossé se creusait entre une élite terrorisée, mais toujours persuadée de sa légitimité à occuper le haut du pavé, et le peuple, bien décidé à s’en débarrasser une fois pour toutes ».

Ca ne vous rappelle rien ? La Grèce aujourd’hui, l’Italie et l’Espagne demain, la France dans un futur proche.
Dans Le dernier contrat, Olivier Maulin imagine notre pays préférant l’anarchie et la spontanéité des foules violentes à la chienlit d’un ordre établi sous prétexte d’assurer la sécurité et le confort des rupins. Là où la grande histoire uchronique se mêle à la petite, c’est qu’un héros tueur à gages, ancien petit truand reconverti dans le dézingage grand style après un passage derrière les barreaux, va croiser le chemin des chefs du « Mouvement », comme est appelée cette insurrection. On effraie les bourgeois, on galvanise les masses qui n’ont plus rien à perdre et on met les forces de sécurité sur le pied de guerre, avec couvre-feu nocturne et tout le toutim.

A la tête de la fronde, point d’anar empressé de passer du col Mao au Rotary club mais un moine défroqué, qui sait transiger avec les dix commandements et notamment le « Tu ne tueras point » lorsque la justice réelle l’exige. Ce Frère-la Colère est un vrai cureton mi-rouge mi-tradi, mélange qui parlera aux lecteurs de Michéa. A lire ses prêches enflammés, les diatribes antisystème de Mélenchon paraissent bien molles. Lorsque l’encensoir et la robe de bure rencontrent la révolte qui gronde, cela produit une théologie de la libération dépouillée de ses oripeaux progressistes pour aller droit à l’essentiel : « C’est un monde inhumain que ce monde ! un monde où l’homme n’est plus un frère pour l’homme mais son prédateur ! Un monde où le faible est impitoyablement écrasé ! Un monde bâti pour le profit exclusif d’une petite minorité de puissants ! Un monde où toute vie sociale est strictement assimilée au marché ! Un monde où la technique trône en divinité païenne ! ».

Allons, vous vous demandez déjà ce que peut bien faire un tueur à gages sans foi ni loi au milieu de tout ça ? Sans révéler ce qui fait tout le sel de l’histoire, on peut aisément deviner l’intérêt que présente une gâchette habile et discrète pour un petit groupe qui entend abattre la direction politique et économique du pays. Mais, comme l’avait compris Mao, la révolution n’est pas un dîner de gala… ni une promenade de santé : le narrateur tueur d’élite ira de surprises en rebondissements, avec les inévitables cuites et haltes au bistrot que comporte tout roman de Maulin qui se respecte.

A la fin des fins, nous comprenons pourtant que Le dernier contrat n’est ni le Manifeste de Marx et Engels ni un vulgaire roman à thèses concocté par on-ne-sait-quel sociologue raté recyclé dans l’écriture automatique. Au terme des 190 pages de ce polar haletant, un ultime retournement- qu’il serait criminel de dévoiler – viendra percuter le cœur d’amadou du lecteur.

Olivier Maulin, Le dernier contrat, La Branche, 2012.

La novlangue angélique du magicien Hollande

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Pour creuser la distinction avec le candidat-président, décrété plus grand diviseur des Français, le candidat de l’opposition, qui se présente a contrario comme le rassembleur bienveillant, vient de ressortir de son chapeau la suppression du mot « race » de la Constitution.

Cette mesure symbolique, annoncée lors du meeting consacré à l’Outre-Mer, sera la première du quinquennat Hollande. A travers l’éloge progressiste de la diversité, c’est la boucle de l’utopie socialiste qui est bouclée. On revient au premier discours prononcé après sa victoire aux primaires socialistes, où dans un élan fraternel et onirique, François Hollande parlait de « réenchanter le rêve français ».

Le contenu du rêve est dévoilé et il n’est pas franchement français.
C’est le rêve cosmopolite d’un humanisme sans frontières, qui célèbre la diversité rayonnante, intrinsèquement ouverte, tolérante, riche et salutaire, qui doit triompher sur la dangereuse essentialisation sectaire et mortifère d’une nation crispée, refermée sur elle-même, car trop homogène. On est pas très loin du « nous sommes tous des métis » lancé par un certain Jacques Chirac en 1987 lors de son voyage dans les Antilles !

Fusionnent alors dans une confusion déconcertante, ces deux formules rousseauistes saupoudrées d’une pluie de paillettes antiracistes : « Il n’y a qu’une seule race, qu’une famille, c’est la famille humaine » et « cette diversité, c’est notre identité. »

Et comme dans un rêve, la magie s’invite, les mots ont soudain une puissance opérante sur la réalité. Ainsi, François Hollande fait comme si rayer le terme si choquant de race de la Constitution suffisait à faire disparaître les comportements et injures racistes. Et au-delà de ce tour de magie, la cohérence est également mise à l’épreuve puisque ostraciser le mot race reviendrait finalement à nuire au discours antiraciste qui s’est construit justement sur l’inversion des thèmes racistes. De toute façon, l’illogisme est bien le critère du rêve, n’est-ce pas ?

Sale temps pour Assad

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A l’heure du premier anniversaire du début des événements de Syrie, que l’on commémorera dans quelques semaines, le dernier fait marquant de la révolte n’est ni la défection du vice-ministre du pétrole ni le cantonnement de la plupart des régiments de l’armée dans leurs casernes, afin de laisser place nette à la quatrième division blindée de Maher Al-Assad, le sanguinaire petit frère du président.

En fait, ce qui frappe le regard d’un observateur avisé de la Syrie, c’est l’extension de la révolte à une zone clé jusqu’ici préservée : la région d’Alep, haut lieu de la bourgeoisie marchande sunnite qui donne le la en matière économique et politique. Tandis que la livre syrienne a perdu 50% de sa valeur depuis l’an dernier, l’entrée d’Alep dans la danse insurrectionnelle va peut-être accélérer la donne.

D’après Joshua Landis, spécialiste américain du Proche-Orient qui a recueilli des renseignements d’un contact local, plusieurs faubourgs nord d’Alep (Azaz, Hreitan et Anadan) auraient été investis par des groupes armés d’opposition, coupant la route vers la proche frontière turque. En parallèle, les vols vers Beyrouth se réservent un mois à l’avance, que des milliers de réfugiés, majoritairement alaouites, affluent vers la Turquie tandis que de plus en plus de druzes, pourtant soutiens historiques des Assad, se désolidarisent du régime pour rallier l’Armée Syrienne Libre.

Pendant ce temps, sur le terrain militaire, entre les villes d’Alep et de Hama, le pilonnage d’Idleb a suivi celui de Homs, brutalement débarrassée des groupes insurrectionnels, le souci du régime reste le même : éviter à tout prix la constitution d’un Benghazi syrien, selon la judicieuse expression de l’ami Gil Mihaely.

Pris dans une course contre-la-montre, le Parti-Etat baathiste (ou du moins sa frange alaouite la plus étroite) entend donc « nettoyer » le terrain de ses ennemis armés afin de renforcer son poids dans le bras-de-fer qui l’oppose à l’Occident. Damas joue en effet son va-tout sur sa crédibilité à entamer des réformes – qui se réduisent jusqu’à présent à un referendum-plébiscite comme le régime en organise tant depuis 1970. Sachant qu’elle ne pourra compter jusqu’au bout sur le soutien relatif de la Russie et de la Chine, la Syrie tente de poursuivre son éternel double jeu : surveiller et punir ses citoyens pour maintenir le rapport de forces au sein de l’ONU. Moscou a beau garder les yeux rivés sur sa base navale de Tartous, sur la bordure méditerranéenne alaouite du pays, son pragmatisme lui fait condamner « les violences des deux bords », et soutenir « le régime » au lieu d’Assad en appelant ouvertement à la tenue d’une élection présidentielle dans les prochains mois.

Connaissant le caractère irréformable de cette démocratie populaire à la sauce proche-orientale, on prendra les souhaits russes pour des vœux pieux. Le délitement de la base économique, sociologique et confessionnelle du pouvoir des Assad pourrait l’inciter à fomenter un putsch interne à la communauté alaouite, l’idéal étant un officier n’ayant pas (trop) trempé dans la répression brutale de ces derniers mois. En attendant des jours meilleurs, le dernier réduit baathiste fait le dos rond, tournant en barrique les envoyés de l’ONU selon la vieille diplomatie de la vessie inaugurée par Hafez Al-Assad : faire patienter et discuter un interlocuteur des heures durant sans interruption pour le faire plier in fine.
A la faveur d’une situation qui se dégrade de jour en jour, il n’est pas sûr que cette méthode éprouvée assure encore longtemps les beaux jours de l’ophtalmo Bachar…

Sarkozy n’a pas le monopole des contradictions

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La totalité des dirigeants socialistes l’a dit et redit depuis le meeting de Villepinte, le président-candidat-sortant, enfin Nicolas Sarkozy quoi, n’en est pas à une contradiction près. Le même qui vendredi encore pourrissait Hollande pour s’être abstenu sur le Mécanisme Européen de Solidarité, et de vouloir renégocier ce traité non encore ratifié, se propose dimanche de dénoncer les traités actuellement en vigueur, notamment en se retirant si besoin était unilatéralement de l’Espace Schengen.

Mais tel la gauche et le cœur autrefois, la droite n’a pas le monopole des contradictions. Il en va notamment ainsi du fameux « Buy European Act » aussitôt annoncé et aussitôt dénoncé à gauche, comme par exemple dans les colonnes de Libération, qui fait figure depuis six mois d’organe central du parti hollandiste. « Ce genre de clause a surtout pour conséquence d’accroître le coût de production des infrastructures publiques, sans grand effet positif pour l’emploi. La reconstruction d’un pont entre San Francisco et Oakland risquait ainsi de coûter 400 millions de dollars de plus aux autorités californiennes pour satisfaire la contrainte de n’utiliser que de l’acier fabriqué aux USA; c’est autant d’argent qui n’aurait pas pu être dépensé pour d’autres projets, susceptibles de créer plus d’emplois que la production d’acier, très intensive en capital.» Hou la la, on en a peur d’avance, Sarko va ruiner le pays rien que pour assouvir les pulsions protectionnistes de la France moisie.

Bref comme le dit si bien François Hollande, le sortant se sert de l’Europe comme d’un « bouc émissaire » pour masquer son bilan et la vacuité de son programme.

Mais si c’est si nul, ce que propose Sarko, pourquoi Henri Weber et Jean-Christophe Cambadelis ne cessent de twitter depuis hier 15h que ce « Buy European Act », c ‘est le PS qui l’a préconisé en premier?

L’erreur fatale de Sarkozy

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Contrairement à ce qu’on croyait, Nicolas Sarkozy nous a appris hier à Villepinte que la pire calamité de son quinquennat n’était pas les vagues successives de crise qui se sont abattues sur la France, l’Europe et la planète. Ni non plus le chômage, le rétrécissement de la base industrielle, la baisse de la croissance, l’aggravation du déficit commercial et de la dette publique qui amenuisent pourtant ses chances d’être réélu. Non. Si Nicolas Sarkozy perd les élections, ce sera à cause de la première année à l’Elysée pendant laquelle il a commis une monumentale erreur de jugement : désacraliser la fonction de président de la République, autrement dit, la normaliser et la rendre plus proche de la norme occidentale en la matière. Ce faisant, il a mal jugé l’attachement des Français au statu quo : une grande majorité d’entre eux ne souhaite pas renoncer à la dimension mystique voire surnaturelle de ce job pas comme les autres.

Malgré ses longues années passées au sommet de l’Etat avant d’être élu à la présidence, Nicolas Sarkozy a étonnamment raté l’essentiel. Son mépris pour Jacques Chirac l’avait empêché de voir que son prédécesseur savait merveilleusement distiller la formule magique de la présidence de la Ve République. Chirac avait compris que l’Elysée n’est pas un Hôtel Matignon de catégorie supérieure mais un Palais Royal républicain qui abrite les successeurs de François 1er, Henri IV et Louis XIV.

Chirac, dont le bilan des douze ans de présidence est au mieux médiocre, savait bien qu’un président français n’est pas banalement jugé sur ses performances mais sur sa capacité d’interpréter avec brio la partition régalienne, fut-elle parfois d’opérette. Ni Mitterrand en 1988 ni Chirac en 2002 n’ont été réélus sur leurs bilans. Jean-Marie Le Pen n’avait pas tout à fait tort en affirmant que la grande œuvre des deux présidences Chirac était le…118[1. En revanche, n’oublions pas que Chirac a gagné deux élections présidentielles, tandis que le père de Marine porte essentiellement des calembours à son actif.].

Nicolas Sarkozy, expérimenté et intelligent, n’a pas compris qu’en France, l’intérêt général était quelque chose de sacré, d’immaculé, bien au-delà des rapports de forces ou d’un projet porté par le parti unique majoritaire. Car l’essence même de la Ve république réside dans la méfiance voire le mépris à l’encontre de la politique partisane, ADN gaulliste de nos institutions auquel les Français, même de gauche, restent attachés. Comme les révolutionnaires de 93 ont créé la légende noire d’un Ancien régime pour servir d’épouvantail ou plutôt de miroir embellissant pour les régicides, les fondateurs de la Cinquième ont érigé la IVème République en symbole absolu de l’impuissance publique: régime de partis et donc de la faiblesse. Si Nicolas Sarkozy le savait, il a du l’oublier. En France, l’onction du suffrage universel métamorphose un homme politique en un chef apolitique. Il a pensé que sa légitimité émane de son élection par une majorité des citoyens et non pas une mystérieuse transsubstantiation. Cette erreur a gâché sa victoire de 2007.

Au passage, on pourra penser que cette erreur procède de la confiance aveugle que le président accorde aux sondages, dépendance qu’il partage d’ailleurs avec son challenger socialiste. A force de lire des études d’opinion où les sondés ont du répondre massivement qu’ils souhaitaient « un président plus proche des Français », il a fini par croire que les gens disaient ce qu’ils pensaient, erreur fatale pour un homme politique.

Entre sa victoire de 6 mai 2007 et le « casse toi pauv’ con » du salon de l’agriculture en 2008, bien avant la faillite de Lehman Brothers, Nicolas Sarkozy a dilapidé tout son crédit pour pas grand-chose. L’homme qui, au mépris de vérités les plus basiques et évidentes de la Cinquième république, se présentait en « super président », a épuisé son capital confiance en quelques mois non pas à cause du bouclier fiscal ou toute autre reforme mais tout simplement pour manquement à la dignité présidentielle. Il a payé plus cher des phrases comme « Carla et moi c’est du sérieux » que des initiatives sur le financement de l’audiovisuel public ou l’enseignement de la Shoah à l’école primaire. C’est pourquoi, celui qui a qualifié Fillon de « collaborateur exécutant des ordres », a chaleureusement remercié dimanche après-midi – et avec raison – son Premier ministre, l’homme qui avait vu juste dès le début du quinquennat et pas seulement pour ce qui concerne la situation critique de la dette.

A Villepinte, Nicolas Sarkozy a défendu son bilan des années 2008-2012, il a fait des promesses et présenté des mesures que les médias et ses adversaires décortiqueront dans les jours qui viennent. Mais plus que tout autre chose, Sarkozy s’est efforcé de se faire pardonner ses douze premiers mois à l’Elysée. L’enjeu politico-symbolique de l’élection présidentielle est donc clair : gagnera celui qui ressemblera le moins au président élu de 2007. Une grille de lecture qui désavantage a priori le sortant, mais qui peut aussi être fatale pour le candidat « normal ».

En paquebot avec Goscinny

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Il y a ceux qui transportent des marchandises, ceux qui remontent les fleuves à la recherche du colonel Kurtz, ceux qu’on réquisitionne dans les batailles navales, ceux « dont l’humeur est vagabonde », ceux dont le ventre est bourré de pétrole brut et ceux dans lesquels on s’embarque pour le seul plaisir du voyage. De Homère à Melville et Conrad, les bateaux sont très présents dans la littérature ; il est en revanche plus inhabituel de croiser un livre consacré aux paquebots. C’est le sujet de Tous les visiteurs à terre ![1. Le titre est une référence à l’annonce faite, peu avant le départ des paquebots, pour que les personnes accompagnant les passagers regagnent la terre ferme (on entend à peu près la même dans les TGV).] de René Goscinny, sorti de manière un peu confidentielle à la fin des années 1960 et réédité il y a peu.

Dès qu’il en avait la possibilité, le génial père d’Astérix et du Petit Nicolas dépensait ses nouveaux francs honnêtement gagnés en faisant le tour du monde en paquebot.[access capability= »lire_inedits »] Ayant vécu, dans sa jeunesse, sur le continent américain, Goscinny était un habitué des lentes et voluptueuses traversées transatlantiques. C’est sur le navire Les Antilles (173 mètres) qu’il a rencontré sa femme, Gilberte, et sur plusieurs de ces palaces flottants qu’il a conçu ses truculents personnages.

Le naufrage du Costa Concordia (290 mètres) a rappelé au monde l’existence des croisières. Cauchemar touristique ringard pour vieux couples aisés avides d’émotions aseptisées, ou expérience riche en subtils plaisirs surannés ? Goscinny dresse, en 13 chapitres pleins de drôlerie, le portrait d’individus ordinaires qui – une fois en mer – adoptent des comportements extravagants… « Même pour la plus luxueuse des croisières, ils ont tous l’air d’émigrants fuyant la crise provoquée par une mauvaise récolte de pommes de terre. » Les dames tombent amoureuses des capitaines, les messieurs se prennent pour des loups de mer, les jeunes filles se muent en naïades au bord des piscines des ponts de première classe, sous le regard de vieux garçons en peignoirs roses buvant des cocktails sans alcool. La première chose à savoir, rappelle Goscinny, c’est qu’il faut rapidement acheter le personnel : « Il ne faut reculer devant aucune bassesse pour s’assurer la bienveillance du maître d’hôtel. Cela peut être utile en cas de désastre, car un bon maître d’hôtel vous susurrera : ″ Ne prenez pas le canot n°2 : il a une voie d’eau ″ ». Si la bourgeoisie de l’époque gaullienne est croquée avec cruauté et tendresse, les traversées océanes deviennent, sous la plume de Goscinny, des épopées prodigieuses impliquant des notaires et des femmes d’ambassadeurs, aventuriers pour quelques semaines ou quelques mois. Les commandants de bord appellent les désastres de leurs vœux pour mieux prouver leur bravoure : « Le demi-dieu, le pacha, le sultan, ne trouvera son refuge que dans le mauvais temps et les passages difficiles, dont il prendra prétexte pour rester sur la passerelle, bénissant le moindre écueil que les hasards géographiques auront placé sur sa route. » Il comandante Schettino appréciera.

Le mal de mer, les exercices d’évacuation, la fatuité et le snobisme de certains voyageurs, les menus destinés aux chiens des passagers[2. « Une des meilleures tables du monde, où même les chiens ne sont pas oubliés, car ils ont le choix entre plusieurs menus, allant du végétarien à la Préférence du Danois (os de côte de bœuf) ».], les après-midi bingo, l’enthousiasme de jeunes voyageuses, arbitres des élégances et des émotions… rien n’échappe à la perspicacité rieuse de Goscinny : « Au ping-pong, le fils aîné de l’ambassadeur distance déjà tout le monde, sauf le lieutenant du bord. Ils sont très applaudis par la fille qui voyage avec sa mère ; celle qui, la première, a arboré un ensemble de plage, quand le navire était encore en vue des plages, justement. » Ailleurs : « Le gros monsieur silencieux qui écrit tout le temps dans le salon et qui ne se déplace jamais sans son porte-documents a étonné tout le monde par son adresse au tir au pigeon. » Le retour à terre est forcément mélancolique : les fils d’ambassadeurs perdent de leur superbe et les jeunes femmes leur mystère.

Superbement illustré par des photos issues des archives familiales, l’ouvrage est préfacé par Anne, la fille de Goscinny. Qui a récemment confié à Ouest-France avoir été conçue dans un paquebot, lors d’une escale new-yorkaise.[/access]

René Goscinny, Tous les visiteurs à terre !, récit illustré, 2010, IMAV éditions.

Le terrorisme est indissociable de la mondialisation

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Dans votre dernier livre, Une histoire du terrorisme, vous avez tenté de définir ce phénomène, et ce qui le distingue de la Résistance depuis 1945…
Avant la Seconde guerre mondiale, on appelait « terroriste » un petit groupe clandestin qui, par l’usage de la violence, défie un pouvoir en perpétrant des actes considérés comme criminels dans la société où ils s’inscrivent. Après 1945, cette définition reste la même mais une précision fondamentale vient s’y s’adjoindre : le fait de viser les civils. C’est ce qui constitue la définition objective de l’acte terroriste à partir de 1945.

Vous rappelez que la grande résistante Germaine Tillion exhorta le FLN de ne pas ne pas viser les civils dans son combat pour l’indépendance de l’Algérie. Epargner les populations civiles dans un conflit, est-ce une question morale ou stratégique ?
L’intrusion du civil dans la guerre au sens le plus large pose une question morale et également juridique : cibler les civils, en cas de guerre, représente un crime de guerre. En droit, l’intention compte : tuer sans préméditation, c’est un meurtre, mais avec préméditation c’est commettre un assassinat. Cela vaut pour un acte de type criminel tel qu’une bombe qui explose et qui tue des civils. La Résistance n’a jamais employé ces méthodes même si effectivement, d’un point de vue organisationnel, indépendamment de l’acte il y a au fond très peu de différences entre un groupe de résistants, un groupe de guérilla, voire un groupe de guérilla et qui ponctuellement va pratiquer des actes de terrorisme.
Les groupes terroristes effacent la distinction entre cibles civiles et militaires. Dans un combat anticolonial, le civil est nécessairement perçu comme un agent colonialiste. Cette déshumanisation est tout à fait caractéristique de la psychologie des terroristes qui voient le monde à travers le prisme d’une idée, d’une idéologie. Pour eux, tout devient symbole : un bâtiment public, tout autant que les civils qui lui sont associés. Une telle déshumanisation autorise d’une certaine manière le passage à l’acte.

Contrairement à une idée reçue, les terroristes ne sont généralement pas issus des classes populaires…
Si on remonte ne serait-ce qu’à l’époque de la guerre d’Algérie, on constate que les principaux dirigeants du FLN étaient des privilégiés issus des classes moyennes, plutôt éduqués et plutôt occidentalisés. C’est quasiment toujours le cas. Même dans le cadre des attentats dits kamikazes, par exemple perpétrés par Al Qaida. Selon Marc Sageman[[1. Marc Sageman, né Français et rescapé de la Shoah, est un ancien agent de la CIA. Il a et établi une typologie des terroristes après avoir étudié et décrypté 400 profils, entretiens et témoignages de membres d’Al Qaida.], il s’agit dans l’ensemble de gens extrêmement privilégiés, qui ont fait des études supérieures parfois très élevées et qui ont eu une jeunesse occidentale ou à l’occidentale. On est très loin des damnés de la terre de Frantz Fanon[2. Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, 1961.]. C’est assez logique, dans la mesure où les groupes de guérilla qui pratiquent le terrorisme se définissent eux-mêmes comme une élite, une « avant-garde » qui va entraîner derrière elle une population. Il n’est donc pas hasardeux de trouver effectivement parmi cette « avant-garde » des gens issus d’une élite socio-culturelle ou socio-professionnelle.

Selon vous, c’est le terrorisme qui a inventé la mondialisation…
Il est en effet aux avant-postes de ce qu’on appelle aujourd’hui la mondialisation avec un certain nombre d’invariants qu’on peut tracer dans l’histoire du terrorisme, dont le camp d’entraînement militaire. Il se déplace selon les périodes et les décennies ; il peut être dans les années 60 en Algérie ou à Cuba, ensuite on le retrouve ensuite en Jordanie puis au Liban, et dans la dernière décennie en Afghanistan ou au Yémen. Cuba est la première mouture de cette espèce d’internationalisation globale de la formation à la guérilla. Tout cela crée aussi de manière indirecte des diplomaties de l’ombre, puisque ces gens qui sont de la même génération, qui viennent du monde entier, se rencontrent, tissent des liens, et comme le dit très justement Hassan Balawi[2. Hassan Balawi, auteur de Gaza, dans les coulisses du mouvement national palestinien (Denoël, 2008), est membre du Fatah.], il y a aujourd’hui à l’ONU des alliances et des votes que l’on ne peut strictement pas comprendre si on ignore que certains dirigeants de pays africains et asiatiques ont été formés politiquement et même militairement dans ces camps, et qu’ils ont créé ces alliances qui structurent encore certaines diplomaties actuelles.

A vous lire, ce sont les Frères Musulmans qui ont structuré le terrorisme islamiste…
On a toujours tendance à penser que le fondamentalisme islamique est un retour au Moyen Age. C’est absolument faux. Ce sont des idéologies très récentes, même si elles vont chercher des préceptes très anciens, chez les salafs, les premiers compagnons du prophète Mohammed, même si elles vont s’appuyer sur un cadastre délivré par la charia ou par l’islam au sens large. L’idéologie des Frères Musulmans est née il y a moins d’un siècle dans le contexte très particulier d’un Maghreb et d’un monde arabe colonisés. Elle est puissamment moderne et politique au sens des grands fascismes européens, avec un objectif qui est le même : une domination mondiale théorisée d’abord en brèche par son fondateur Hassan al Bana, puis beaucoup plus clairement par Saïd Quotb, le grand penseur fondamentaliste des années 60 qui a influencé absolument toutes les organisations terroristes islamistes, de la Jamaat al Islam à Al Qaida, en passant par le Jihad islamique, par exemple.

Les médias se rendent-ils complices du terrorisme en relayant systématiquement les attentats ?
Les médias sont d’un bout à l’autre de l’acte terroriste. D’abord comme outil de communication car le terroriste est un clandestin, et il a besoin de communiquer anonymement avec les autres, et souvent en langage codé. Pendant toute une période, les terroristes ont communiqué via les journaux, dans les petites annonces. Aujourd’hui tout cela est facilité et démultiplié par internet. Dans un deuxième temps, l’acte terroriste en tant que tel a plusieurs objectifs en terme de publicité : faire connaître la cause qu’il défend ; terroriser celui qu’il considère comme l’adversaire, créer une psychose qui sera amplifiée par les médias ; et enfin s’adresser aux partisans potentiels, recruter par le biais d’un acte qu’ils veulent spectaculaire pour qu’il frappe les esprits, et galvanise de futures recrues. Donc non seulement le terrorisme se fait publicité, mais plus les médias seront en expansion, et plus le risque terroriste sera grand.

Peut-on reprocher à certains intellectuels d’avoir cautionné le terrorisme ?
Le discours des intellectuels (leurs écrits, leurs prises de position) est absolument déterminant dans le passage à l’acte. Sartre est évidemment le plus éminent, le plus connu et probablement l’un des plus influents, mais il y a Herbert Marcuse, Frantz Fanon. Sartre sait-il exactement jusqu’où va porter sa parole ? J’ai tendance à penser que oui, puisque lorsque survient le massacre des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en 1972, il trouvera le moyen de le justifier, bien qu’ici, ce sont des athlètes, des civils qui sont tués dans le cadre d’une manifestation sportive, et non de quelconques agents d’une occupation.

Le canular n’est pas mort

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Il semblait entendu que le canular était mort avec la IIIème République. Il était alors encore possible de se moquer de ses opposants politiques en leur tendant des pièges grossiers reposant sur un seul fondement : flatter l’idéologie de la victime. On peut dater le début triomphal du canular en 1913 : le journaliste Paul Birault avait eu l’idée d’inviter cent députés progressistes à une cérémonie d’érection d’une statue à la gloire d’Hégésippe Simon, « éducateur de la démocratie », dont la devise, devançant ainsi celle du Jack Lang de 1981, est « Les ténèbres s’évanouissent lorsque le soleil se lève ». L’habileté de Birault a été de personnaliser les cent courriers en précisant à chaque fois qu’Hégésippe Simon était né dans la circonscription du destinataire. Les parlementaires, déjà alléchés par la perspective d’honorer cette noble figure de la République, ne pouvaient pas en outre ignorer un enfant du pays, surtout lorsqu’il s’agit, pour les députés de la Nièvre, de la commune de Poil. L’honorable parlementaire Beaupin n’y voit ainsi pas malice et se dit « honoré de patronner le monument qui doit être inauguré à Poil ». Avec lui, ce sont plusieurs dizaines de députés qui se réjouissent de cette initiative et promettent leur concours.

C’est aussi un journaliste ingénieux, Alain Mellet, qui décide de créer en 1929 non un homme, mais un peuple, les Poldèves, précédant ainsi de soixante-dix ans l’invention, beaucoup moins drôle, des Kosovars. La lettre qu’il envoie aux parlementaires est un modèle du genre : « en plein XXème siècle de lumières et de droit, près de cent mille infortunés Poldèves, esclaves modernes, halètent sous le joug de quelques dizaines de grands propriétaires terriens (…) La France de 1793 qui, avec son glaive flamboyant, a piétiné les tyrans et les rois peut nous arracher entre les griffes des grands propriétaires affamés de sang poldève. » Et Mellet termine son courrier en précisant : « adresser les réponses à Lyneczi Stantoff, comité de défense poldève, etc. ». Par retour du courrier, l’honorable parlementaire Cazals répond solennellement que « toutes les iniquités trouvent en moi un adversaire résolu, à plus forte raison l’oppression et la violence ! » Suivront une correspondance suivie entre quelques dizaines de députés et le comité de défense poldève, qui sera ensuite publiée sous les risées par le facétieux Mellet.

Suivront ensuite d’autres canulars du même acabit, comme l’oppression des Terra-neuvas et des Guatemaliens par les Etats-Unis ou la promotion d’Edouard Herriot au grade de colonel de l’Armée Rouge. On renverra pour toutes ces péripéties à l’excellent Mines de rien de Pierre-Antoine Cousteau. Le point commun de ces canulars est que les victimes sont plutôt les jobards de gauche. Il faut dire que « la dignité humaine », « les grands principes républicains » et tout le fatras idéologique puéril et grotesque que trimballe avec un sérieux de pape le peuple de gauche depuis plus de deux cents ans constituent une magnifique invitation à la dérision.

La seule exception est le canular monté par Jacques Yonnet (l’auteur du merveilleux Rue des maléfices, réédité chez Phébus), qui avait réussi à intoxiquer le journal Candide avec de fausses informations effrayantes sur le recrutement des jeunes au Parti Communiste. Mais Yonnet a été exclu ultérieurement du Parti des suites indirectes de cette histoire.

On peut donc légitimement se demander si le canular ne réserve pas ses effets à la gauche, et même s’il peut encore exister dans un monde néo-puritain.
France Inter – il ne faut donc désespérer de rien – répond à ces deux questions depuis quelques semaines avec une émission quotidienne de quelques minutes : « A votre écoute, coûte que coûte » de Philippe et Margarete de Beaulieu (tous les jours à 12h20). Il y aurait beaucoup à écrire sur cette admirable séquence de bouffonnerie, remarquablement jouée, où un couple formé d’un médecin (à côté duquel le docteur House est un humaniste) et une psychothérapeute aux conseils avisés reçoivent l’appel d’un auditeur.

D’abord préciser que c’est très drôle, mais surtout que c’est pour une fois la jobardise de droite qui est moquée. Il est difficile de décrire le couple en question, sinon que les réflexions dont ils nous gratifient pourraient être celles d’un notaire de sous-préfecture de province française dans les années trente qui viendrait de rompre son abonnement à l’Action Française parce qu’il trouve celle-ci trop tiède. Il est plaisant d’imaginer le nombre de droitards qui ont dû se rengorger de plaisir à l’audition au premier degré de cette séquence, avant de s’apercevoir qu’ils ne sont pas sur Radio-Courtoisie.

Hélas, il est probable que la survie de cette émission soit menacée, non par le jobard de droite, mais par le crétin de gauche, qui lui aussi prendra l’émission au pied de la lettre – c’est là du reste le génie de cette émission : flouer les fâcheux de tout bord – ou du moins en trouvera l’humour « inapproprié ». Mais ce n’est pas bien grave : Philippe et Margarete de Beaulieu ont déjà rejoint Hégésippe Simon et les Poldèves dans le palmarès des canulars pleinement réussis.

Neuf semaines avant l’élection

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Il y a des matins où l’on se lève avec une furieuse envie d’écrire un roman. On s’assied à une table et on commence par ces mots tout bêtes :

« Lorsque les Sœurs du Saint Sauveur lancèrent leur premier disque a cappella, je me trouvais en Italie afin d’enquêter sur l’actrice pornographique Claudia Koll. Comme la plupart des actrices italiennes, celle-ci s’était reconvertie dans la défense du christianisme. Apprenant par hasard qu’elle tiendrait un meeting à quelques kilomètres de Rome, je m’étais rendu sur les lieux, avide de pratiquer mon italien, et, bien sûr, curieux de voir ce qu’une actrice pornographique pourrait bien nous apprendre sur Jésus ».

Retrouvez les aventures du narrateur dans 9 semaines. Mieux : retrouvez Sempé, Mix et Remix, Micaël, Cardon, et un nombre effarant de gens biens (dont la jeune et talentueuse Olivia Resenterra) dans le nouveau journal de Frédéric Pajak. Disponible chez votre marchand de journaux depuis quelques jours.

Doisneau : les images de notre roman national

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A Paris, quels que soient le thème, le lieu ou la qualité des œuvres, les expositions attirent chaque année des dizaines, voire des centaines de milliers de visiteurs. On dresse leur hit-parade. On calcule leur rendement financier à la virgule près. On mesure leurs queues au millimètre près. Chagall a fait 1 132,87 mètres moins bien que Picasso avec ses 1 325,32 mètres au compteur et les maîtres flamands ? Seulement 834,04 mètres, pas terrible ! Espérons que les impressionnistes casseront la baraque à la rentrée prochaine. Dans les ministères, on se félicite de cette soif généralisée de savoir, chiffres à l’appui. Les bilans comptables ne mentent pas, eux. C’est indubitablement le signe d’un peuple démocratique, ouvert, intelligent et sensible. Ah, la France, Patrie des arts ! Fierté nationale et cocorico chantant !

L’exposition comme nous la connaissons depuis quelques années est la rencontre « rêvée » du monde des arts et des acteurs de la globalisation avec un objectif clairement assumé : générer du cash. La vivacité d’un musée se mesure à son nombre d’entrées sonnantes et trébuchantes. L’audimat qui a fait tant de ravages à la télévision est en train de vicier nos belles institutions. Que dira-t-on au conservateur d’un obscur château d’une province peu touristique quand ses résultats ne seront pas à la hauteur des bénéfices escomptés par ses financiers ? La délocalisation s’imposera !
C’est donc passablement énervé et remonté contre la dictature de l’expo que j’ai décidé de boycotter celle de Robert Doisneau*. A vrai dire, la queue qui n’en finissait pas de s’allonger autour de la Mairie de Paris avait anesthésié mon désir de revoir les Halles et les pavillons Baltard dans leur crudité d’époque. Je m’en voulais un peu. Je pestais contre mon manque de courage physique en me disant que l’œuvre de Doisneau méritait bien un petit effort de ma part. Trop lâche, je replongeais illico dans la station « Hôtel de ville » sans apercevoir un couple d’italiens qui s’embrassait goulument à la terrasse d’un café. Dans la rame de métro, je me félicitais intérieurement, je ne plierais pas devant le diktat de la culture sous cellophane qui nous impose quoi voir, quoi entendre, quoi lire, quoi manger…

Cependant, malgré mon intransigeance sectaire, je devais reconnaitre que Doisneau, c’était les fortifs, Gentilly, la banlieue sud, l’école Estienne, la Libération, le Parti Communiste, les cafés, les gosses, les vieilles devantures, la rue, la nuit, les baronnes, la pègre, en un mot la France, notre France. Je n’aurais pas dû reculer devant une si « petite » queue, c’était indigne. Je me sentais mal. Ses deux photos, « Place Saint-Michel août 1944 » et « Le repos du FFI » m’accompagnaient depuis si longtemps. Et ses portraits, splendides, d’une mise en scène flamboyante, ahurissante de maîtrise : Colette, Picasso, Giacometti, Tati, et celui de Jeanne Moreau en jeune fille sage, désirable et inaccessible. Sans oublier, « l’érotique » Les coiffeuses au soleil, rue Boulard en 1966. Décidément, comment pouvais-je lui faire un tel affront ? Lui qui, dès le début de sa carrière, avait compris les liens consanguins qui existent entre la littérature et la photographie. Dans son sillage, Mac Orlan, Jacques Prévert ou Blaise Cendrars l’avaient reconnu comme l’un des leurs. La photo de Doisneau était à son image, nostalgique, puissante, gouailleuse, libre et structurée. Celui qui se présentait modestement comme un simple artisan, technicien hors-pair, avait su capter le regard des Hommes avec son agile Rolleiflex 6 x 6.

Je me souvenais qu’il avait décroché le Prix Kodak en 1947 et le Prix Niépce en 1956. Ses œuvres étaient exposées partout dans le monde. Pourtant ses livres se vendaient mal. On le trouvait même démodé dans les années 70, un peu trop rétro, un peu trop populo, presque un peu trop démago. Doisneau était un immense artiste comme ses maîtres Atget ou Brassaï, un photographe discret, solitaire, appliqué et solaire. L’un des rares à sublimer l’âme humaine.
Qu’il compose en couleur ou en noir et blanc, son cadrage demeure sentimental sans être mièvre, social sans être inquisiteur. Ses cinq années passées chez Renault lui avaient appris « ce que signifiait la fraternité des travailleurs ». Il a (re)donné de la noblesse au monde ouvrier, aux métiers disparus, au Paris poulbot mais il excellait aussi à montrer la luxuriance de la jet-set, ses bals de charité et ses concours automobiles lorsqu’il travailla un temps pour le magazine Vogue. Inlassable pêcheur d’images comme le décrit Quentin Bajac** dans son livre, Doisneau a réalisé durant toute sa vie des milliers de commandes, reportages, plaquettes publicitaires, cartes postales, photos de presse pour Renault, Simca, Saint-Gobain, Sud-Aviation, Orangina ou Air France. De Vogue à la Vie Ouvrière, sans se départir d’un humour aérien (revoir Le regard oblique de 1948 ou La meute de 1959), Doisneau a pris les plus belles photographies de notre roman national. C’est pourquoi, malgré la queue et la mode outrancière des expos, je retournerai à l’Hôtel de Ville, voir Le triporteur ou La marchande de fleurs, grandeur nature. En plus, c’est gratuit.
Je n’ai plus d’excuses.

Expo Doisneau Paris les Halles :
Hôtel de Ville -Du 8 février au 28 avril 2012- Tous les jours sauf dimanches et fêtes de 10h à 19h. Dernier accès à 18h30.
Salon d’accueil de la Mairie de Paris
29 rue de Rivoli 75004 Paris
Métro : Hôtel de Ville
Accessible aux personnes à mobilité réduite.
Pour toutes informations : 01.42.76.51.53.
Entrée libre.

A lire : Robert Doisneau « Pêcheur d’images » de Quentin Bajac – Découvertes Gallimard

Ca pourrait arriver près de chez vous

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D’En attendant le roi du monde aux Lumières du ciel, les lecteurs d’Olivier Maulin déambulent dans un univers légèrement surréaliste, fait de grutiers païens, de fermiers objecteurs de croissance, de gnomes néanderthaliens et de joyeuses orgies en harmonie avec la Nature. Chacun de ses romans a aussi son lot de héros ordinaires, las de leur vie urbaine atone. Dans Le dernier contrat, Maulin a pourtant remisé une partie de son onirisme gouailleur au profit d’un style cinématographique, aussi saccadé et heurté que les gestes de son héros pour se mettre au service d’une intrigue très noire. On se surprend même parfois à imaginer le principal protagoniste du Dernier contrat sous les traits du Patrick Dewaere des films d’Alain Corneau ou de Bertrand Blier.

L’arrière-plan de ce roman noir est celui d’une Europe en pleine autodestruction : « Alors que la crise avait pris une tournure catastrophique, que le nœud coulant des déficits étranglait l’Etat annihilant toute protection sociale, que la classe moyenne s’était subitement appauvrie et que les classes populaires partaient à la dérive, un immense scandale avait éclaté, éclaboussant le gouvernement, les parlementaires, les grands patrons, les banquiers, les syndicats, bref, tous ceux qui avaient mené le pays à la faillite et dont il apparaissait soudain qu’ils continuaient à s’en mettre plein les poches […] Le fossé se creusait entre une élite terrorisée, mais toujours persuadée de sa légitimité à occuper le haut du pavé, et le peuple, bien décidé à s’en débarrasser une fois pour toutes ».

Ca ne vous rappelle rien ? La Grèce aujourd’hui, l’Italie et l’Espagne demain, la France dans un futur proche.
Dans Le dernier contrat, Olivier Maulin imagine notre pays préférant l’anarchie et la spontanéité des foules violentes à la chienlit d’un ordre établi sous prétexte d’assurer la sécurité et le confort des rupins. Là où la grande histoire uchronique se mêle à la petite, c’est qu’un héros tueur à gages, ancien petit truand reconverti dans le dézingage grand style après un passage derrière les barreaux, va croiser le chemin des chefs du « Mouvement », comme est appelée cette insurrection. On effraie les bourgeois, on galvanise les masses qui n’ont plus rien à perdre et on met les forces de sécurité sur le pied de guerre, avec couvre-feu nocturne et tout le toutim.

A la tête de la fronde, point d’anar empressé de passer du col Mao au Rotary club mais un moine défroqué, qui sait transiger avec les dix commandements et notamment le « Tu ne tueras point » lorsque la justice réelle l’exige. Ce Frère-la Colère est un vrai cureton mi-rouge mi-tradi, mélange qui parlera aux lecteurs de Michéa. A lire ses prêches enflammés, les diatribes antisystème de Mélenchon paraissent bien molles. Lorsque l’encensoir et la robe de bure rencontrent la révolte qui gronde, cela produit une théologie de la libération dépouillée de ses oripeaux progressistes pour aller droit à l’essentiel : « C’est un monde inhumain que ce monde ! un monde où l’homme n’est plus un frère pour l’homme mais son prédateur ! Un monde où le faible est impitoyablement écrasé ! Un monde bâti pour le profit exclusif d’une petite minorité de puissants ! Un monde où toute vie sociale est strictement assimilée au marché ! Un monde où la technique trône en divinité païenne ! ».

Allons, vous vous demandez déjà ce que peut bien faire un tueur à gages sans foi ni loi au milieu de tout ça ? Sans révéler ce qui fait tout le sel de l’histoire, on peut aisément deviner l’intérêt que présente une gâchette habile et discrète pour un petit groupe qui entend abattre la direction politique et économique du pays. Mais, comme l’avait compris Mao, la révolution n’est pas un dîner de gala… ni une promenade de santé : le narrateur tueur d’élite ira de surprises en rebondissements, avec les inévitables cuites et haltes au bistrot que comporte tout roman de Maulin qui se respecte.

A la fin des fins, nous comprenons pourtant que Le dernier contrat n’est ni le Manifeste de Marx et Engels ni un vulgaire roman à thèses concocté par on-ne-sait-quel sociologue raté recyclé dans l’écriture automatique. Au terme des 190 pages de ce polar haletant, un ultime retournement- qu’il serait criminel de dévoiler – viendra percuter le cœur d’amadou du lecteur.

Olivier Maulin, Le dernier contrat, La Branche, 2012.