D’En attendant le roi du monde aux Lumières du ciel, les lecteurs d’Olivier Maulin déambulent dans un univers légèrement surréaliste, fait de grutiers païens, de fermiers objecteurs de croissance, de gnomes néanderthaliens et de joyeuses orgies en harmonie avec la Nature. Chacun de ses romans a aussi son lot de héros ordinaires, las de leur vie urbaine atone. Dans Le dernier contrat, Maulin a pourtant remisé une partie de son onirisme gouailleur au profit d’un style cinématographique, aussi saccadé et heurté que les gestes de son héros pour se mettre au service d’une intrigue très noire. On se surprend même parfois à imaginer le principal protagoniste du Dernier contrat sous les traits du Patrick Dewaere des films d’Alain Corneau ou de Bertrand Blier.

L’arrière-plan de ce roman noir est celui d’une Europe en pleine autodestruction : « Alors que la crise avait pris une tournure catastrophique, que le nœud coulant des déficits étranglait l’Etat annihilant toute protection sociale, que la classe moyenne s’était subitement appauvrie et que les classes populaires partaient à la dérive, un immense scandale avait éclaté, éclaboussant le gouvernement, les parlementaires, les grands patrons, les banquiers, les syndicats, bref, tous ceux qui avaient mené le pays à la faillite et dont il apparaissait soudain qu’ils continuaient à s’en mettre plein les poches […] Le fossé se creusait entre une élite terrorisée, mais toujours persuadée de sa légitimité à occuper le haut du pavé, et le peuple, bien décidé à s’en débarrasser une fois pour toutes ».

Ca ne vous rappelle rien ? La Grèce aujourd’hui, l’Italie et l’Espagne demain, la France dans un futur proche.
Dans Le dernier contrat, Olivier Maulin imagine notre pays préférant l’anarchie et la spontanéité des foules violentes à la chienlit d’un ordre établi sous prétexte d’assurer la sécurité et le confort des rupins. Là où la grande histoire uchronique se mêle à la petite, c’est qu’un héros tueur à gages, ancien petit truand reconverti dans le dézingage grand style après un passage derrière les barreaux, va croiser le chemin des chefs du « Mouvement », comme est appelée cette insurrection. On effraie les bourgeois, on galvanise les masses qui n’ont plus rien à perdre et on met les forces de sécurité sur le pied de guerre, avec couvre-feu nocturne et tout le toutim.

A la tête de la fronde, point d’anar empressé de passer du col Mao au Rotary club mais un moine défroqué, qui sait transiger avec les dix commandements et notamment le « Tu ne tueras point » lorsque la justice réelle l’exige. Ce Frère-la Colère est un vrai cureton mi-rouge mi-tradi, mélange qui parlera aux lecteurs de Michéa. A lire ses prêches enflammés, les diatribes antisystème de Mélenchon paraissent bien molles. Lorsque l’encensoir et la robe de bure rencontrent la révolte qui gronde, cela produit une théologie de la libération dépouillée de ses oripeaux progressistes pour aller droit à l’essentiel : « C’est un monde inhumain que ce monde ! un monde où l’homme n’est plus un frère pour l’homme mais son prédateur ! Un monde où le faible est impitoyablement écrasé ! Un monde bâti pour le profit exclusif d’une petite minorité de puissants ! Un monde où toute vie sociale est strictement assimilée au marché ! Un monde où la technique trône en divinité païenne ! ».

Allons, vous vous demandez déjà ce que peut bien faire un tueur à gages sans foi ni loi au milieu de tout ça ? Sans révéler ce qui fait tout le sel de l’histoire, on peut aisément deviner l’intérêt que présente une gâchette habile et discrète pour un petit groupe qui entend abattre la direction politique et économique du pays. Mais, comme l’avait compris Mao, la révolution n’est pas un dîner de gala… ni une promenade de santé : le narrateur tueur d’élite ira de surprises en rebondissements, avec les inévitables cuites et haltes au bistrot que comporte tout roman de Maulin qui se respecte.

A la fin des fins, nous comprenons pourtant que Le dernier contrat n’est ni le Manifeste de Marx et Engels ni un vulgaire roman à thèses concocté par on-ne-sait-quel sociologue raté recyclé dans l’écriture automatique. Au terme des 190 pages de ce polar haletant, un ultime retournement- qu’il serait criminel de dévoiler – viendra percuter le cœur d’amadou du lecteur.

Olivier Maulin, Le dernier contrat, La Branche, 2012.

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