A l’heure du premier anniversaire du début des événements de Syrie, que l’on commémorera dans quelques semaines, le dernier fait marquant de la révolte n’est ni la défection du vice-ministre du pétrole ni le cantonnement de la plupart des régiments de l’armée dans leurs casernes, afin de laisser place nette à la quatrième division blindée de Maher Al-Assad, le sanguinaire petit frère du président.

En fait, ce qui frappe le regard d’un observateur avisé de la Syrie, c’est l’extension de la révolte à une zone clé jusqu’ici préservée : la région d’Alep, haut lieu de la bourgeoisie marchande sunnite qui donne le la en matière économique et politique. Tandis que la livre syrienne a perdu 50% de sa valeur depuis l’an dernier, l’entrée d’Alep dans la danse insurrectionnelle va peut-être accélérer la donne.

D’après Joshua Landis, spécialiste américain du Proche-Orient qui a recueilli des renseignements d’un contact local, plusieurs faubourgs nord d’Alep (Azaz, Hreitan et Anadan) auraient été investis par des groupes armés d’opposition, coupant la route vers la proche frontière turque. En parallèle, les vols vers Beyrouth se réservent un mois à l’avance, que des milliers de réfugiés, majoritairement alaouites, affluent vers la Turquie tandis que de plus en plus de druzes, pourtant soutiens historiques des Assad, se désolidarisent du régime pour rallier l’Armée Syrienne Libre.

Pendant ce temps, sur le terrain militaire, entre les villes d’Alep et de Hama, le pilonnage d’Idleb a suivi celui de Homs, brutalement débarrassée des groupes insurrectionnels, le souci du régime reste le même : éviter à tout prix la constitution d’un Benghazi syrien, selon la judicieuse expression de l’ami Gil Mihaely.

Pris dans une course contre-la-montre, le Parti-Etat baathiste (ou du moins sa frange alaouite la plus étroite) entend donc « nettoyer » le terrain de ses ennemis armés afin de renforcer son poids dans le bras-de-fer qui l’oppose à l’Occident. Damas joue en effet son va-tout sur sa crédibilité à entamer des réformes – qui se réduisent jusqu’à présent à un referendum-plébiscite comme le régime en organise tant depuis 1970. Sachant qu’elle ne pourra compter jusqu’au bout sur le soutien relatif de la Russie et de la Chine, la Syrie tente de poursuivre son éternel double jeu : surveiller et punir ses citoyens pour maintenir le rapport de forces au sein de l’ONU. Moscou a beau garder les yeux rivés sur sa base navale de Tartous, sur la bordure méditerranéenne alaouite du pays, son pragmatisme lui fait condamner « les violences des deux bords », et soutenir « le régime » au lieu d’Assad en appelant ouvertement à la tenue d’une élection présidentielle dans les prochains mois.

Connaissant le caractère irréformable de cette démocratie populaire à la sauce proche-orientale, on prendra les souhaits russes pour des vœux pieux. Le délitement de la base économique, sociologique et confessionnelle du pouvoir des Assad pourrait l’inciter à fomenter un putsch interne à la communauté alaouite, l’idéal étant un officier n’ayant pas (trop) trempé dans la répression brutale de ces derniers mois. En attendant des jours meilleurs, le dernier réduit baathiste fait le dos rond, tournant en barrique les envoyés de l’ONU selon la vieille diplomatie de la vessie inaugurée par Hafez Al-Assad : faire patienter et discuter un interlocuteur des heures durant sans interruption pour le faire plier in fine.
A la faveur d’une situation qui se dégrade de jour en jour, il n’est pas sûr que cette méthode éprouvée assure encore longtemps les beaux jours de l’ophtalmo Bachar…