« Il faut que les jeunes lisent des vrais livres » : au nom de cet excellent principe, le professeur de français de mon fils a mis au programme de sa classe (une gentille quatrième peuplée de jeunes gens âgés de 13 ans en moyenne) Le Parfum, de Patrick Süskind. Qu’il s’agisse d’un best-seller ne me dérange pas. Qu’une grande part de son succès soit imputable à la fascination plus que glauque qui s’en dégage est plus problématique, et pour tout dire choquant.

Oui, je suis choquée ! Et si vous voulez tout savoir, je suis choquée qu’on impose cette lecture à des enfants de 13 ans, mais je suis aussi un peu choquée d’être choquée : je repense à ma grand-mère qui n’avait pas le droit de jouer du Chopin au prétexte que ça pouvait mettre de mauvaises pensées dans la tête des jeunes filles.

Être choquée, réflexe réac, surtout pour une psy, me dira-t-on. Peut-être. La jeune fille romantique d’antan rêvassait à ce qu’elle voulait en jouant du piano, l’élève studieux du XXIe siècle sera contraint de lire sans aucun filtre aucun « l’histoire d’un meurtrier », héros d’un nouveau genre inventé par Süskind : celui qui a su vaincre l’angoisse, celui qui aura su calmer sa détresse en inventant l’aromathérapie, et tant pis pour les quelques vierges sacrifiées au bien-être d’un serial killer. L’auteur se garde bien de porter un quelconque jugement moral sur cette affaire ; quant au lecteur, il ne peut être que scotché par cette esthétique de l’effroi.

À titre d’exemple, ce livre se termine ainsi : « Un meurtre ou quelque crime ignoble, ils en avaient tous au moins déjà un sur la conscience, hommes et femmes. Mais manger un homme ? Jamais de leur vie ils n’auraient pensé être capables d’une chose aussi affreuse. Et ils s’étonnaient d’avoir tout de même fait ça aussi facilement et de ne pas éprouver, cette gêne mise à part, la moindre trace de mauvaise conscience. Au contraire ! Ils avaient bien l’estomac un peu lourd mais leurs cœurs étaient tout à fait légers. Dans leurs âmes ténébreuses, il y avait soudain une palpitation d’allégresse. Et sur leurs visages flottait une virginale et délicate lueur de bonheur. Sans doute était-ce pour cela qu’ils craignaient de lever les yeux et de se regarder en face. Mais lorsqu’ils s’y risquèrent ensuite, d’abord à la dérobée, puis tout à fait franchement, ils ne purent s’empêcher de sourire. Ils étaient extraordinairement fiers. Pour la première fois, ils avaient fait quelque chose par amour. »

Tuez, éventrez, mangez-vous les uns les autres et vous connaîtrez le bonheur, que dis-je, l’Amour !

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