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Montebourg est d’accord avec Mélenchon, donc il votera Hollande

« Quelles sont vos différences programmatiques avec Mélenchon ? » A cette question pas si idiote, Arnaud Montebourg a répondu samedi : « Aucune, sinon sur deux points » :

– L’augmentation (« délirante ») du SMIC à 1700 euros
– L’élection d’une Constituante pour la Vie République, ferment de querelles qui rappelle la chienlit ayant précédé l’instauration de la IVe République

Mais, plus important, devant le public du colloque de La Rose et Le Réséda consacré au dialogue roboratif entre Hubert Védrine et Régis Debray, le monsieur 17% des primaires socialistes a poursuivi sa diatribe d’un tonitruant : « Arrêtez de faire monter Mélenchon sinon il se retrouvera au second tour et n’aura aucune chance face à Sarkozy, tellement il est radical. Mettez-le sur twitter ! »

Après nous avoir éloquemment expliqué en quoi le hollandisme était un socialisme révolutionnaire pour l’Europe et la finance, l’éloquent avocat a ainsi confirmé que le candidat du Front de Gauche serait condamné à l’échec en cas de qualification surprise pour le second tour de la présidentielle.

Plus encore que les observateurs politiques, les amateurs de logique en seront pour leur frais. Après toute une campagne primaire martelée au son « ma ligne politique [qui, vous l’aurez compris, correspond à l’essentiel du projet de Mélenchon] est la seule qui puisse vaincre Sarkozy », Montebourg nous serine aujourd’hui que seul le social-démocrate Hollande sera en mesure de réunir une majorité électorale alternative.

De deux choses l’une : ou bien le désormais « représentant spécial » de François Hollande a toujours fait campagne pour la troisième place, bien planqué derrière les favoris ; ou bien croit-il sincèrement que le candidat officiel du PS doit éternellement endosser les habits usés du libéralisme social. Dans cette dernière hypothèse, il n’y aurait décidément plus grand-chose d’original à attendre d’une candidature Montebourg en 2017, 2022 ou 2027…

Syrie : pas de printemps pour l’info

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Voici maintenant un an que le soulèvement en Syrie occupe une bonne partie de l’actualité internationale française. Prisonnière des catégories mentales (re)construites dans la foulée du « printemps arabe », notre classe politique et médiatique s’acharne à ne pas voir le réel. Certes, on ne demande pas à tous les journalistes d’avoir suivi des cours de stratégie ou de géopolitique, mais un tout petit effort pour prendre du recul suffirait, alors que l’on solde – encore discrètement – les comptes de l’intervention de l’OTAN en Libye (où la liberté et la démocratie prennent le curieux visage de l’anarchie, du salafisme et de l’éclatement du pays).

En outre, l’expérience de ces vingt dernières années nous enseigne que la guerre est aussi affaire de mots et que la médiatisation des conflits est une donnée fondamentale de la « psywar » que connaissent bien les Américains. Il fut un temps où l’État était censé détenir le monopole de la violence légitime. Longtemps, il contrôla ce qui se disait ou se voyait de la violence armée. Mais ces deux privilèges ont été remis en cause en une période où prolifèrent des groupes et milices dotés d’armes et de médias. Dans ces conditions, les termes eux-mêmes sont piégés : les armées gouvernementales deviennent les « forces pro-gouvernement », « pro-Kadhafi », « pro-Assad », tandis qu’en face se tient une « opposition », des « révolutionnaires » armés qui deviennent par miracle des « civils » lorsque la brutalité de la répression s’abat sur eux.

On peut se demander pourquoi aucune rédaction n’a jugé utile de publier ou même de commenter (voire de lire ?) le rapport des observateurs de la Ligue arabe sur la Syrie. On aurait certes appris certains aspects ubuesques de cette mission (certains observateurs ayant visiblement préféré profiter des délices des grands hôtels de Damas plutôt que de se rendre sur le terrain), mais aussi que les « groupes armés » avaient recours aux bombes thermiques et aux missiles anti-blindage, ce qui cadre mal avec la vision romantique d’ « opposants aux mains nues ». Le rapport concluait également que le journaliste français Gilles Jacquier avait été tué par des tirs de mortier de l’opposition. Est-ce que parce que l’Arabie saoudite avait le 22 janvier décrété unilatéralement et sans motiver son avis, l’« échec » de la Mission des observateurs, que la presse s’est désintéressée du dossier ?[1. Il est vrai que la monarchie saoudienne apporte des garanties solides en termes de droits de l’homme et de liberté d’expression, ce qui a de quoi rassurer nos petits télégraphistes…]

Il suffit parfois de guillemets et de termes sans appel pour se dispenser de toute explication. Ainsi, le référendum organisé par le gouvernement syrien le 4 mars dernier fut immédiatement qualifié de « controversé ». Ici le mot claque sans appel : signe qu’il ne lui doit être accordé la moindre attention. D’ailleurs, quel medium aura pris la peine de lire le texte de la nouvelle Constitution syrienne qui, soit dit en passant, fait de larges concessions à l’islamisme politique en reconnaissant la charia comme « source majeure » du droit ? A Damas, les récents attentats commis dans la capitale et qui ont provoqué la mort d’au moins 27 personnes sont attribuées par les autorités syriennes à des « terroristes » (mis entre guillemets). Nul doute que la déontologie journalistique intervienne une fois de plus pour prendre du recul : après tout, l’information provient de l’agence officielle SANA. Il faut donc vérifier les sources avec circonspection, sinon carrément sous-entendre que le régime lui-même les a organisés, ainsi que les premiers attentats qui touchèrent la capitale en décembre 2011. Et lorsque Human Rights Watch publie le 20 mars un rapport accusant les insurgés de « graves violations des droits de l’homme, d’enlèvements, de tortures et d’exécution », la nouvelle passe quasiment inaperçue. Tout au plus parle-t-on d’« abus », voire de « graves abus ».

Épisode suivant, début 2012, alors que l’armée syrienne tente de venir à bout des insurgés dans la région de Homs, la presse parle ad nauseam de l’ « enfer de Homs », « ville martyre ». Rappelons que seul un quartier de la ville de Homs était concerné par la répression, une bonne partie des habitants de la ville étant attentistes, sinon loyaux envers le régime. Alors que la situation diplomatique semble bloquée au Conseil de Sécurité et que les dissensions au sein du peu représentatif Conseil National Syrien apparaîssent au grand jour, les médias se font les auxiliaires zélés des états-majors. Il s’agit à présent de passer au stade émotionnel et humanitaire, contre les positions chinoise et russe, afin d’obtenir une « intervention » (pas une guerre, bien entendu…) à coups de « frappes chirurgicales ». Un grand classique de la « psywar » illustrée par les mensonges des couveuses koweitiennes en 1990, des massacres de Markale en 1994-1995 et des armes de destruction massives en 2003.

Il faut aussi évoquer la remarquable popularité dont jouissent certains pays arabes du Golfe. Le 7 février 2012, Arte diffuse une émission intitulée « Le printemps arabe » : tous les pays concernés sont passés en revue. Tous ? Sauf Bahreïn. Etrangement, les manifestations et leur répression brutale sont oubliées. Il est vrai que l’ordre règne à Manama, après l’intervention musclée des chars saoudiens pour soutenir la dynastie sunnite contestée…. sans que personne ne s’en émeuve ! Quant au Qatar, même les opposants syriens en exil reconnaissent les énormes ficelles de sa chaîne de télévision Al-Jazira dans la couverture du soulèvement en Syrie[2. Sur les trucages d’Al-Jazira, voir le rapport du CF2R.]. En l’absence de reporters sur le terrain, les rédactions se condamnent donc au psittacisme. Leur principale source d’information s’avère être l’Observatoire syrien des Droits de l’Homme[2. « Droits de l’homme, c’est rassurant », me confiait récemment une journaliste]. Sauf qu’il s’agit d’une émanation des Frères Musulmans en Grande-Bretagne dont le président, un certain Rami Abd el Rahmane, inonde les médias de communiqués chiffrés qui sont repris sans broncher par l’AFP, Reuters et CNN. Problème, personne n’a jamais rencontré ce M. Abd el Rahmane. Il ne s’agirait que d’un pseudonyme regroupant des activistes syriens présents en Grande-Bretagne. On s’en doutait depuis l’été 2011, quelques journalistes qui font honneur à leur métier ayant émis des doutes sur son existence. Or, l’OSDH a reconnu lui-même, le 17 janvier, que ledit Abd el Rahmane n’existait pas ! Cela n’empêche pas l’AFP de toujours solennellement citer l’OSDH et « son président Rami Abd el Rahmane ». Par ailleurs, un autre groupe syrien d’opposition conteste les méthodes de l’OSDH, qui inclut les pertes militaires et policières du régime dans son nombre total des victimes.

Certes, il est difficile d’avoir des correspondants sur place. Les pertes subies par les journalistes occidentaux sont là pour en témoigner. Mais au-delà du courage certain dont ont fait preuve ces hommes et ces femmes, on peut se poser la question de l’utilité de leur mission. Quand Edith Bouvier, dans un reportage daté du 23 décembre 2011 raconte son passage clandestin en Syrie avec des proches d’Abdel Hakim Belhaj, ancien djihadiste devenu gouverneur militaire de Tripoli, l’information aurait du aider à une meilleure compréhension de la situation, en même temps qu’elle accréditait la version officielle du régime qui prétend avoir affaire à des « gangs terroristes ». Parler d’infiltration de groupes djihadistes, de la présence d’Al Qaïda et même de guerre civile reste taboue.

On pourrait multiplier les exemples. D’une manière générale, les Syriens qui, d’un côté comme de l’autre, continuent de tomber, n’auront pas la consolation d’avoir été compris par un Occident pourtant si prompt à la compassion victimaire. Et dans cet Orient décidément compliqué, l’hiver pourrait bien succéder au printemps sans que les journalistes météo ne l’aient prévu…

Maulin noir : un polar rouge et ciel

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Frère-la-Colère aime Péguy et les grives musiciennes. Il aime les montagnes, les écuries, les forêts et les églises. Frère-la-Colère aime le vin, le silence et quand Paris se souvient d’elle-même et se couvre à nouveau de barricades. Frère-la-Colère aime la joie déchirée des accordéons. Il aime les marmottes et la guérilla mobile contre la police et l’armée dans toutes les villes du pays. Les nuits et les matins d’hiver, il aime se plonger nu dans l’eau glacée des torrents. Il n’aime guère les banques mais considère en revanche les crottes de lapin comme des « joyaux de la Création ».

Frère-la-Colère est la figure de proue du Mouvement qui, depuis des mois, met la France à feu et à sang. Il enregistre et diffuse sur Internet des vidéos dans lesquelles il appelle le peuple français à l’unité et aux armes contre le gouvernement et le capitalisme. Frère-la-Colère est un homme charmant mais qui, visiblement, n’a pas suffisamment lu Lao Tseu. Voilà une erreur aussi impardonnable que celle d’ignorer Péguy, contre laquelle il réprimande à raison Joseph Victor, son tout nouvel employé. Avec l’aide inappréciable de Lao Tseu, peut-être eût-il judicieusement étendu au profit des êtres humains sa sévère interdiction de l’usage des armes à feu contre les marmottes.

Joseph Victor ? Pour faire abattre le président de la République française, Frère-la-Colère a bien eu raison de faire appel à lui. Sans quoi nous ne saurions rien de ses aventures, puisque Joseph est le narrateur du Dernier contrat, d’Olivier Maulin.[access capability= »lire_inedits »] Il est aussi la preuve vivante du drame de l’apolitisme chez les tueurs à gage. Mais son âme atrophiée et son corps devenu presque insensible aux charmes féminins témoignent également du drame du professionnalisme. Et Dieu sait que les ravages de ce mal incurable sont bien loin de se cantonner au seul secteur d’activité des tueurs à gage.
Joseph Victor n’aime pas les rencontres intimes. Ni avec Frère-la-Colère, ni avec Florence – qui lui confie que « le monde s’est écroulé dans [s]a tête bien avant de s’écrouler pour de vrai » – ni avec Emmanuelle qui, en vertu d’un baba-coolisme à tous autres égards condamnable, a tout de même le mérite de se baigner nue dans les abreuvoirs. Joseph Victor n’aime pas les rencontres intimes avec lui-même.

C’est plus fort que lui, les nudistes lui inspirent de la haine. Le crime véritable de Joseph Victor n’est certes pas d’être réac, mais d’être un réac sans joie. Un homme capable d’abattre le Père Noël en personne dans les chiottes des Galeries Lafayette est assurément l’incarnation du nihilisme achevé.
Le Dernier contrat, d’Olivier Maulin, aurait pu s’appeler La Marmotte sifflera trois fois ou Le Mystère de la chèvre pachtoune. Il constitue la première incursion de Maulin dans le polar, publiée par Patrick Raynal aux Éditions La Branche dans la collection Vendredi 13. Sans faire partie des grands romans de Maulin et atteindre les himalayas des Lumières du ciel, Le dernier contrat est un exercice de style plein d’intuitions et de saveur où Maulin, comme le diable et les vrais écrivains, se cache dans les détails. Sans cela, pourquoi Joseph Victor découvrirait-il, dans la salle de bain d’un hôtel, que « l’écoulement de la douche était obstrué par des poils noirs et drus qu’on aurait dit d’une chèvre des montagnes pachtounes » ?

Et pendant ce temps-là, dans l’ombre, Besnard tire lentement sur son cigare et relit ces lignes du Tao Te King : « Quand les six parents eurent cessé de vivre en bonne harmonie, on vit des actes de piété filiale et d’affection paternelle. Quand les États furent tombés dans le désordre, on vit des sujets fidèles et dévoués. »[/access]

Ecole : abolissons tous les devoirs

Lundi matin, il est sept heures et demie, vous êtes un professeur lambda, en chemin vers votre établissement, à l’écoute de France Inter. Comme tous les matins, vous êtes d’attaque et surmotivé. Vous êtes fier de votre mission civilisatrice et aussi d’appartenir à la glorieuse catégorie des Français-qui-se-lèvent-tôt (et en plus, si vous êtes vacataires, à celle des Français-d’en-bas, mais bon ne vous plaignez pas trop quand même). Soudain, au milieu du journal vous entendez la voix goguenarde de Jean-Jacques Hazan, le ravi du collège, patron de la FCPE. Immédiatement vous voulez changer de station, France Culture, même Europe 1, même Fun Radio, même RMC la radio des Grandes Gueules – c’est une question de survie. Mais il est déjà trop tard, vous-êtes fasciné par la sottise du propos. Sa proposition du jour: « la Quinzaine sans devoirs ». Et là, vous vous dites qu’ils sont quand même gonflés ces parents d’élèves, de décréter unilatéralement, comme ça, deux semaines sans devoirs. Et si vous n’êtes pas d’accord, vous ? C’est tout un, ou plutôt comme disent vos élèves : « c’est la même ».

Le représentant des papas et des mamans a fini de parler, mais ses mots restent gravés dans votre esprit. Son diagnostic de la situation actuelle : « On assied les enfants à l’école puis ils écoutent bien sagement quelqu’un que des fois ils ne comprennent pas. » C’est joliment dit mais le problème c’est que les cours magistraux purs n’existent plus dans aucune matière au collège[1. Et c’est heureux d’ailleurs.] ne serait-ce que parce que c’est interdit par l’inspection qui n’a qu’un mot à la bouche : « application ». Regardez les livres d’histoires (matière supposément propice aux cours magistraux) : pas un paragraphe de cours sans son étude de document et son image d’illustration. Le problème serait aussi que si les élèves sont tous bien sages, le professeur est lui incompréhensible.

Il est vrai qu’aux yeux de ses parents tout enfant est un saint, mais tout de même, peut-être certains ne sont-ils pas aussi sages, attentifs ou appliqués qu’ils pourraient l’être, certains (l’écrasante majorité) ne jugent plus nécessaire de relire leurs leçons ou bien – horresco referens – de faire leurs devoirs. « Ah oui mais non », comme dit la dame des yaourts, les devoirs c’est pas bien. Et Hazan de poursuivre, la forme toujours en adéquation avec le fond, « On sait que c’est un facteur essentiel d’aggravation des inégalités, on sait que c’est un facteur de stress, puis que c’est aussi chronophage, c’est-à-dire que bien que les enseignants croient des fois que ils donnent que quinze minutes de devoirs, finalement ça fait vingt-cinq, trente, quarante, quarante-cinq [!], que en même temps, aucune étude n’a jamais montré l’efficacité des devoirs en termes pédagogiques alors que pour le coup par contre on sait que ça organise la guérilla à la maison, ça y a pas besoin de beaucoup d’études pour ça. » Ah ça, c’est la meilleure, il est donc impératif qu’une fois sorti de l’école, l’enfant oublie immédiatement sa condition d’écolier ou d’élève et surtout, surtout qu’il ne s’avise pas d’ennuyer ses parents avec ses devoirs – parents qui ont quand même autre chose à faire que la guérilla à l’heure de Plus belle la vie.

Bien sûr, officiellement, la noble idée des belles personnes de la FCPE c’est de mettre fin aux inégalités. Qu’importe que les devoirs aient toujours existé, notamment en des temps obscurs où beaucoup plus d’enfants de familles modestes intégraient les filières d’excellences. Il est vrai, vous dites-vous, que sortis de la salle de classe, tous les enfants ne sont pas égaux. Alors pourquoi ne pas proposer, pour ceux que ça intéresse, que les devoirs soient encadrés en salle d’étude (par des étudiants qui voudraient financer les leurs par exemple) ou par des professeurs qui accepteraient de travailler-plus-pour-gagner-plus (les vacataires susnommés, et sous-payés) ?

Votre drame c’est que vous n’êtes pas un maniaque de l’autorité, secrètement, votre modèle c’est Robin Williams dans Le Cercle des Poètes Disparus, vous aimeriez pouvoir foutre la paix deux secondes à vos élèves mais ça ne marche pas comme ça. Plus vous y réfléchissez, plus il vous apparaît que les parents d’élèves consacrent décidément beaucoup d’énergie à faire des professeurs des êtres aigris et mesquins, pétris de ressentiment. Et si la FCPE est ici en première ligne, sa remise en cause de l’autorité de l’enseignant n’est pas l’apanage des parents de gauche. Dans l’enseignement catholique de l’Ouest parisien, les parents défendent aussi leurs chères têtes blondes en toute circonstance, en dépit du bon sens, pour le principe. Le prof a toujours tort (d’ailleurs qui est-ce qui paye son salaire ?). Il n’y aura pas de renforcement de l’autorité des maitres tant qu’il leur faudra s’expliquer sur la moindre punition, la moindre observation dans le carnet de correspondance.

En définitive, on en revient à la question des droits et des devoirs. Alors que vous êtes presque arrivé, vous vous dites que vous auriez pu utiliser votre temps à penser à vos prochaines vacances mais deux événements passés relativement inaperçus depuis la rentrée vous reviennent soudain à l’esprit.

1) La sortie du livre Les droits de l’élève : A l’école, au collège, au lycée, de Valérie Piau chez Bourin. Le blurb de Bourin vaut le détour, il est édifiant comme ne sait plus l’être l’école: « Les élèves ont des droits. Peu de parents les connaissent. Que peut-on faire quand son enfant est confronté à une décision qui paraît anormale, injuste ? […] Cindy a cinquante lignes à copier en guise de punition ; Abdou a manqué un contrôle car il était malade et son professeur de français menace de lui mettre un zéro s’il n’apporte pas de certificat médical ; […] la moyenne de français d’Edwige est baissée d’un point parce qu’elle a bavardé avec sa voisine ; […] Cet ouvrage, rédigé par une avocate, explique ce qui est légalement autorisé et interdit à l’école maternelle et élémentaire, au collège et au lycée [et] fournit aux parents les outils dont ils ont besoin pour que leurs enfants ne souffrent pas de l’arbitraire. » Voilà donc l’image que les parents se font des enseignants, des monstres de sadisme, voire de racisme contre lesquels on ne peut rien sauf à faire appel à un avocat.

2) Le 7 décembre dernier vous vous étiez déjà réveillé avec la nouvelle que dans les Bouches-du-Rhône, des parents avaient séquestré toute une nuit, la directrice et deux employées administratives d’une école catholique (tiens donc) pour obtenir le renvoi d’un nouvel instituteur stagiaire au motif qu’il ne savait pas tenir sa classe. Ce qui provoquait l’indignation générale c’était la lenteur de l’Académie et pas du tout le fait que de gentils papas et mamans avaient décidé de mettre fin à l’arbitraire en prenant en otage non pas les parents des enfants indisciplinés, pas même le pauvre instituteur (ce qui aurait déjà été un scandale) mais de malheureuses secrétaires qui avaient peut-être elles aussi des enfants.

Tout cela revient à exonérer parents et enfants et à stigmatiser ou court-circuiter l’enseignant. Or vous savez que moins parents et élèves ont de devoirs moins vous, professeur, avez de droits.

Vous êtes arrivé, vous respirez un bon coup. Vous vous dites que la polysémie du mot « devoirs » est sans doute passée au-dessus de la tête de l’association des parents d’élèves, qu’il faudrait leur pardonner car ils ne savent pas ce qu’ils font, mais curieusement vous n’avez plus trop le cœur à ça.

 

Toulouse : la diagonale du fou

Interrogé par Elisabeth Martichou et Laurent Bazin, sur RTL, Amaury de Hautecloque, chef du RAID, la meilleure -avec le GIGN- unité d’intervention policière au monde, décrit dans le détail l’opération qu’il a conduite, jeudi, à Toulouse. Ordre lui avait été donné de tout tenter pour ramener vivant Mohamed Merah, assassin français en série, moudjahidin occitan plus armé qu’un bataillon, bouffon sanguinaire et pensionné du RSA.

Amaury de Hautecloque, officier républicain d’élite, est intelligent et discipliné. Il agit dans le cadre strict d’un État de droit, sous le contrôle de la justice, et sous l’autorité d’un gouvernement légal, issu des urnes. Pour remplir sa mission, il doit exposer la vie de ses hommes. Exposer ne signifie pas nécessairement sacrifier. Il est 10 h 30 lorsque quinze policiers, accompagnés de quelques « dépiègeurs d’assaut » pénètrent dans l’appartement à loyer modéré qu’occupe M. Merah. Après une heure de progression (délai normal dans ces circonstances et relativement à l’objectif fixé), les membres du RAID, qui portent tous un masque à gaz, s’apprêtent à « opérer une brèche » dans le repaire du fou de Dieu afin de « le saturer [de lacrymogène] et obtenir sa reddition ».

À ce moment précis, il bondit de sa baignoire, et mène « son propre assaut », un colt 45, de calibre 11, 43, à la main (on saura ultérieurement qu’il détenait également un pistolet mitrailleur Uzi, un pistolet mitrailleur Sten, un colt Python et un fusil à pompe) : « Malgré cela, dit le patron du Raid, [notre] mission étant de le capturer vivant, j’ai continué à donner l’ordre de n’utiliser que des armes non létales, c’est à dire des grenades offensives, afin qu’il soit choqué et que nous puissions nous assurer de sa personne. ». Choqué, il l’est si peu qu’il ajuste son tir sur ses assaillants, tout en se dirigeant vers une fenêtre, près de laquelle se trouvent, à l’extérieur, d’autres policiers. Il est abattu.

Cette action, son dénouement font l’objet des plus vives critiques, en France, de la part de Christian Prouteau et de l’avocat du terroriste. M. de Hautecloque répond sobrement : « Je ne rentre pas dans la polémique, j’ai moins de temps à passer sur les plateaux de télévision qu’à agir. ». Dans un monde un peu moins bancal, cela aurait dû être le mot de la fin.

Un cri dans la nuit

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Avant d’être cinéaste, Lucas Belvaux a été un acteur marquant des années 1980 et 1990. Beauté sombre, caractère bien trempé, présence rageuse, il a joué dans une vingtaine de films, Hurlevent de Jacques Rivette (1984), Poulet au vinaigre, de Claude Chabrol, (1984), Désordre, d’Olivier Assayas (1986)
En 1991, il décide de passer de l’autre côté du miroir, tourne son premier film Parfois trop d’amour et se révèle d’emblée comme un cinéaste sensible, fort, aimant les acteurs. Depuis il a tourné sept films libres et inventifs, retravaillant les genres de la comédie, du mélodrame, du film noir avec l’impeccable trilogie Un couple épatant, Cavale, Après la vie (2002).

Après Rapt (2009), grand film qui relatait l’histoire de l’enlèvement du Baron Empain, 38 Témoins, est une transcription très personnelle, dans la France provinciale du roman de Didier Decoin Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, inspiré d’un fait divers qui s’est déroulé aux Etats-Unis en 1964 : le meurtre sauvage de Kitty Genovese au vu et au su de 38 témoins qui n’ont pas réagi.
Le film, tourné au Havre, commence en pleine mer : un porte-container immense avance sur une mer sombre. Puis c’est la ville : des rues désertes, droites, rectilignes, une géométrie dure et froide. Et une femme qui gît dans le hall d’un immeuble au milieu d’une flaque de sang. Avec maitrise, Lucas Belvaux, installe vite le sujet de son film : le procès de l’indifférence, de la lâcheté face à un meurtre horrible. Un couple, les Morvand, est suivi de plus près. Pierre, pilote, dirige l’entrée des navires de fort tonnage dans le port, il était présent le soir du crime mais ment à Louise sa compagne.
Yvan Attal incarne ce capitaine Pierre Morvand, massif et fragile. Sophie Quinton joue son épouse avec un beau visage lunaire ravagé par la peur et le doute. Il y a aussi Nicole Garcia en journaliste fouineuse et obstinée, Léonard François Feroletto en capitaine de police défenseur de la justice, Didier Sandre en procureur de la République, soucieux de l’ordre public…

38 témoins est d’abord un cri dans la nuit : celui d’une femme qu’on assassine et que personne ne vient secourir. Mais c’est aussi un grand film moral, servi par une mise en scène au cordeau, sèche, abrupte. Pierre Morvand, rongé par la honte et la culpabilité mais désireux d’affronter cette lâcheté qui fait de lui un fantôme, un homme fini, décide de révéler à la police ce qu’il a entendu et vu pour qu’il puisse retrouver son honneur, mais pas le pardon, ni sans doute la paix de l’âme : « Je ne crois pas au pardon mais en la justice » dit-il lui-même. Et ce au risque de tout perdre, travail et amour.

Les images glacées et dures du chef opérateur Pierre Gantimi D’Ill font de ce fait divers un drame terrifiant. Le son aussi, réalisé par Henri Morelle, est d’une importance capitale. On entend tout à travers ces immeubles aux minces cloisons : les pleurs des enfants, les aboiements de chiens, les voitures dans la rue, les passants sur le trottoir… Mais justement, le son au travers du cri glaçant de la jeune femme, c’est ce que jurent ne pas avoir entendu 38 personnes. Il faudra la décision ferme de Pierre de maintenir sa déposition pour que ce cri (comme une version cinématographique sonore du tableau sidérant d’Edward Munch) qui retentit à nouveau dans la nuit, lors d’une reconstitution particulièrement poignante, nous laisse à nouveau emplis d’effroi. 38 témoins est une œuvre bouleversante qui nous interroge sur notre responsabilité d’être humains face aux monstruosités petites ou grandes que notre société engendre. Il confirme aussi que Lucas Belvaux est un cinéaste majeur du cinéma mondial.

L’indécente fortune de Sir Thomas Lipton

Londres, 1897. Alors que les célébrations du jubilé de diamant de la reine Victoria battent leur plein, un don anonyme de 25 000 livres sterling est versé au profit du fonds créé par la princesse de Galles pour aider les pauvres de la capitale de l’Empire ; peu après, un don du même montant, et toujours anonyme, est envoyé pour contribuer à la lutte contre la famine en Inde. Les sommes en jeu laissent peu de doute sur l’origine de l’argent : le donateur ne peut être autre que Thomas Lipton.
Pour savoir ce que représentaient 50 000 livres à l’ère victorienne, il faut rappeler que le revenu annuel moyen des sujets de Sa Majesté atteignait environ 69 livres. Autrement dit, 50 000 livres, aux standards de cette fin du XIXe siècle, permettaient de faire vivre décemment plus de 700 familles anglaises pendant une année entière − ce qui équivaut à plus de 17 millions de livres sterling actuelles. Bref, il s’agissait d’une somme considérable que seul un donateur particulièrement fortuné pouvait se permettre d’offrir.

De fait, Thomas Lipton n’était pas riche, mais immensément riche. En 1898, alors qu’il entrait dans sa 47e année, le New York Times estimait sa fortune personnelle à quelques 50 millions de dollars. Le « simple épicier », comme l’appellera plus tard la reine Victoria en l’anoblissant, était à la tête du premier empire international de distribution.[access capability= »lire_inedits »]
Aux alentours de 1847, Frances et Thomas Lipton père, fuyant la Grande Famine qui sévissait dans leur Irlande natale, s’installèrent à Glasgow, loin d’imaginer la destinée qui attendait leur fils à naître. Âgé d’à peine 13 ans, le gamin décide de quitter l’école et exerce plusieurs petits métiers dont celui de garçon de cabine sur le vapeur qui assure la liaison Belfast-Glasgow. Il utilise ses premiers salaires pour acheter le billet qui lui permettra de traverser l’Atlantique et passe les cinq années qui suivent à enchaîner les petits boulots aux États-Unis. En 1871, il rentre à Glasgow pour aider ses parents et, avec 100 livres en poche, ouvre sa propre épicerie.

Thomas Lipton pensait être né dans un siècle où, pour la première fois dans l’histoire du genre humain, un fils d’épicier pourrait devenir riche. Il ne s’était pas trompé : en cinq ans, il avait ouvert 20 magasins, en dix il était millionnaire et, moins de trois décennies après l’ouverture de sa première épicerie, il comptait au nombre des grandes fortunes du Royaume-Uni. À la fin des années 1880, il se lance dans l’aventure qui permettra à son nom de passer à la postérité : il réalise qu’en court-circuitant les circuits traditionnels d’approvisionnement, il peut réduire considérablement le prix de vente du thé importé d’Asie et permettre ainsi aux moins fortunés des sujets de Sa Majesté de goûter aux plaisirs délicieusement surannés du five o’clock tea.

Tout au long de sa vie, Sir Thomas créera ainsi des millions de livre sterling de valeur ajoutée, des milliers d’emplois, procurant, cela va sans dire, de confortables revenus fiscaux pour les caisses du royaume. Entre sa résidence luxueuse du quartier de Southgate, à Londres, et Erin, son yacht privé, son train de vie personnel permettait à lui seul de faire vivre des familles entières. Pourtant, ce n’est pas à cause de sa fortune qu’il attire l’attention du New York Times en cet été 1898, mais parce qu’il a décidé de financer de ses propres deniers un challenger pour la Coupe de l’America de 1899.
Sir Thomas aime les big boats, ces formidables machines de course dont les affrontements jalonneront l’histoire de la Coupe de l’America tout au long de la première moitié du XXe siècle, et qui donneront naissance aux mythiques « classe J »[1. La « Classe J » a servi à définir les grands voiliers de course construits entre 1930 et 1937 selon la Jauge universelle, établie par Nathanael Herreshoff en 1903. Réservés à une élite passionnée et très argentée, ces voiliers, symboles de luxe et de sport, se sont illustrés dans trois Coupes de l’America.] entre 1930 et 1937. Quelques chiffres, qu’apprécieront les initiés : des longueurs hors-tout de 40 mètres, des mâts hauts de 50, des gran’voiles qui pouvaient peser 1 tonne, des spinnakers dont la surface pouvait atteindre le quart d’un terrain de football…

Lipton construit donc son premier Shamrock pour la Coupe de 1899, mais doit s’incliner face au Columbia du syndicat mené par J. P. Morgan. En 1901, Shamrock II ne fait pas mieux. En 1903, son Shamrock III affronte le Reliance de Cornelius Vanderbilt mais ne parvient pas, une fois encore, à ramener la Coupe. Dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, Lipton présente son Shamrock IV face au Resolute de Henry Walters : nouvel échec. C’est seulement après la défaite de Shamrock V, laminé en 1930 par l’insaisissable Enterprise d’Harold Vanderbilt, que Sir Thomas acceptera enfin de jeter l’éponge. Cinq tentatives, cinq échecs qui lui vaudront le titre du « meilleur de tous les perdants ».

J.P. Morgan, Vanderbilt, Walters : à l’évidence, la régate est un sport de riches : en 1930, le Yachting World estimait le coût de construction d’Enterprise à plus de 100 000 livres sterling, auxquelles il fallait naturellement ajouter les frais de fonctionnement d’une petite entreprise. En Angleterre, Sir Lipton et ses compatriotes constituaient leurs équipages en embauchant des villages de pêcheurs entiers pour la saison des courses ; les archives du Weetamoe américain font état, pour de simples hommes d’équipage, de salaires de 110 dollars par mois – nettement plus élevés que le salaire moyen de l’époque – auxquels s’ajoutaient les primes de course.

Quelles qu’aient été leurs motivations, ces riches ont permis à des architectes de génie, comme William Fife III (le concepteur de Pen Duick), Nat Herreshoff (le « sorcier de Bristol »), Charles Nicholson ou Starling Burgess, de concevoir quelques-uns des plus beaux voiliers qui aient jamais navigué. Ils ont fait vivre des chantiers entiers, sans compter les nombreux fournisseurs d’accastillage et les équipages nécessaires pour faire naviguer ces machines de course.

On a beaucoup écrit sur les motivations de Sir Thomas Lipton. Peut-être ses élans philanthropiques, qui le conduisirent à mettre ses yachts à la disposition la Croix-Rouge durant la Première Guerre mondiale, ou ses cinq tentatives pour rapporter la Coupe de l’America au Royaume-Uni étaient-ils inspirés par la seule ambition d’être enfin admis au sein de la grande aristocratie britannique qui lui refusera l’entrée du Royal Yacht Squadron jusqu’à la veille de sa mort[2. Édouard VII et George V étaient d’ailleurs aussi des compétiteurs passionnés qui ne répugnaient pas à barrer eux-mêmes le mythique Britannia.].

Admettons que cela soit vrai. Et alors ? Pour indécente ou scandaleuse qu’ait pu paraître son immense fortune, il n’en avait pas volé un seul penny à qui que ce soit. Sir Thomas était de ces riches, de ces magnats de l’industrie ou de la finance que l’on désigne aujourd’hui comme des exploiteurs, alors qu’ils ont, en créant ces richesses, amélioré les conditions d’existence de milliers de leurs contemporains. Dans son cas, il faut ajouter qu’à force de persévérance, de génie organisationnel, de prouesses techniques et de millions de dollars, il écrivit quelques-unes des pages les plus mythiques de la course à la voile.[/access]

Les monnaies plurinationales finissent toujours par exploser

François Asselineau est haut fonctionnaire à Bercy et préside l’Union Populaire Républicaine (UPR)

FP. Pourquoi serait-il bon pour la France de sortir de l’euro, alors que les experts les plus autorisés nous promettent toutes sortes de catastrophes politiques et économiques si cela arrive ?

FA. Vous avez raison de préciser « autorisés », puisque ce sont toujours les mêmes prétendus experts qui sont « autorisés » à parler dans les médias. Pendant près de vingt ans, avant et après le traité de Maastricht, ils nous ont expliqué que l’euro serait un miracle économique, porteur de croissance, de protection et de stabilité. Depuis deux ans, ils nous expliquent que la sortie de l’euro signifierait la guerre, l’Apocalypse, ou le fascisme !
N’est-il pas un peu fort que les seuls « autorisés» à plastronner dans les médias sont ceux dont toutes les prévisions antérieures ont été démenties à 100 % par les événements ? Ce que l’on constate aujourd’hui, c’est une inflation rampante, un million d’emplois industriels perdus, le taux de croissance régional le plus bas au monde et des États en faillite les uns après les autres, excusez du peu ! Nous servons à présent de variable d’ajustement des stratégies économiques de la Chine et des États-Unis.
Pourtant, d’autres voix et non des moindres se font entendre : Joseph Stiglitz et Paul Krugman, tous deux prix Nobel d’économie. Le premier a écrit en janvier 2012, faisant un parallèle entre l’étalon-or dans lequel étaient englués les pays développés après la crise de 1929 et l’euro aujourd’hui : « ce sont les premiers pays à l’avoir quitté qui s’en sont sorti le mieux ». Le second que « vu comme le système se comporte, l’Europe se porterait sans doute mieux s’il s’écroulait plutôt aujourd’hui que demain ». En France, Alain Cotta, Jacques Sapir et Emmanuel Todd disent à peu près la même chose. Les contraintes de la réalité sont en train de balayer les affirmations idéologiques de tous ces économistes et décideurs qui refusent de comprendre les enseignements de l’histoire. Car l’histoire monétaire mondiale a montré, depuis l’Antiquité, que toutes les monnaies plurinationales finissent toujours par exploser.
Le recouvrement de notre souveraineté nous permettra, maîtres de notre destin, d’utiliser les instruments monétaires et douaniers pour doper la compétitivité et relocaliser la production, tout en s’adaptant à la conjoncture. Cette analyse est confirmée par les faits : les exemples existent, que ce soit l’Islande ou la Suède (pour ce dernier cas, voir une conférence où je détaille tous ces arguments).

FP. Comment expliquer l’erreur historique qu’est semble-t-il selon vous, la construction européenne ? La conséquence d’un complot contre les peuples européens, et singulièrement contre la France ? Si oui quels en sont les auteurs ?

FA. Les gens nomment « complot » ou « hasard » ce qu’ils ne comprennent pas dans la politique. Dans « Tout le monde il est beau tout le monde il est gentil », titre fort à propos, Jean Yanne fait dire à l’un de ses personnages que « la manipulation des élites est encore plus facile que celle des masses ». Rien n’est plus vrai concernant l’Europe. Les perspectives de carrière, la manipulation de sentiments généreux, et l’idée du caractère vulgaire et « suspect » de tout ce qui est national ont suffi à convaincre les nôtres.
Les services d’influence américains ont d’ailleurs particulièrement veillé à placer l’Europe sous l’influence mentale de leur « soft power », depuis les Accords Blum-Byrnes de 1946, imposant à la France la diffusion de films américains sur son territoire en échange des fonds du Plan Marshall.
On ne peut rien comprendre à la géopolitique américaine si l’on ne comprend pas que, vues depuis Washington, l’UE et l’OTAN sont la face politique et la face militaire d’une même médaille, celle de l’asservissement du continent européen à leur « glacis » afin d’encercler et de contenir la puissance continentale russe. On a pu le vérifier encore avec tous les pays de l’Est, qui sont entrés, sur instruction de Washington, d’abord dans l’OTAN puis dans l’UE. La prochaine adhésion de la Turquie à l’UE ne s’explique d’ailleurs pas autrement que par ce souci de Washington de faire coïncider les périmètres de l’UE et de l’OTAN. Cette adhésion – et non celle de la Russie – demeure incompréhensible sinon.
Ainsi étoffée, l’UE comprend désormais une majorité écrasante d’États dépendants stratégiquement des États-Unis, ce qui empêche définitivement l’émergence d’une voix politique « européenne » indépendante. L’Europe s’est vue imposer une idéologie néolibérale venue d’outre-Atlantique, même si elle est la seule entité au monde à s’infliger ces principes naïfs d’ouverture totale.
L’Europe est une « erreur historique » parce qu’elle ne peut conduire qu’à une Tour de Babel ingérable, que seuls les États-Unis d’Amérique peuvent piloter en sous-main. C’est d’ailleurs ce qu’avait diagnostiqué à merveille Charles de Gaulle dès sa conférence de presse du 15 mai 1962. « L’Europe » n’est pacifique que pour la propagande. En réalité, elle est devenue la supplétive des stratèges guerriers américains, comme on le voit de façon scandaleuse en Afghanistan.
En France comme dans les autres pays de l’UE, les dirigeants politiques sont devenus des marionnettes aux mains d’une oligarchie atlantiste qui les somme de démanteler leurs propres nations, de violer les référendums, et de se soumettre à une dictature économique qui confie le pouvoir à des technocrates non élus.

FP. Outre le goût de la liberté que signale selon vous son nom (la France en tant que pays des Francs, les hommes libres), la France a-t-elle une identité ? Si oui, laquelle ?

FA. Je suis effectivement un passionné de l’histoire de notre pays. La France n’a pas une identité ethnique, au sens allemand. Elle est avant tout une volonté politique. La France est l’illustration par excellence de cette définition que Renan donnait de la nation : un « plébiscite quotidien » se fondant sur un sentiment d’appartenance à une histoire commune tissée depuis au moins 1 500 ans. Malgré cet « effort multiséculaire de centralisation », selon le mot du Général, elle est traversée de contradictions, de divisions profondes et durables.
Parmi les spécificités de la France, il en est deux qui méritent d’être particulièrement soulignées :
– d’une part, le besoin profond d’égalité des Français, qui se traduit par un goût très marqué pour un État puissant et régulateur, garant de justice sociale et réducteur des inégalités. Le « modèle » anglo-saxon est, pour cette raison, un anti-modèle chez nous et cela n’est pas près de finir.
– d’autre part, la tendance des élites françaises à se couper du peuple français et à se mettre à la remorque des pouvoirs ou des modes venus de l’étranger. Cette spécificité étonnante est à l’origine des convulsions de notre histoire nationale, lorsque le peuple finit par se redresser pour défendre son indépendance et sa souveraineté face à l’agresseur et aux élites qui l’ont trahi. C’est toujours le moment où ce qui était impossible devient soudain possible car, comme le dit ce beau proverbe chinois que j’aime tant à citer, « Dans un pays en proie au chaos apparaissent des ministres loyaux ».

FP. Au-delà de la déconstruction européenne, quel est le programme de votre parti ? Tous les maux de la France peuvent-ils être mis sur le large dos de Bruxelles, cette galeuse d’où viendrait tout notre mal ?

FA. La formulation de votre question est une caricature. Qu’auriez-vous pensé d’un journaliste questionnant de Gaulle le 19 juin 1940, lendemain du fameux « Appel », et lui demandant :« Tous les maux de la France peuvent-ils être mis sur le large dos de l’Allemagne, cette galeuse d’où viendrait tout notre mal ? » Comme le dit la Charte fondatrice de l’UPR, « Si elle n’est certes pas la cause unique de tous les problèmes de notre pays, la construction européenne n’en est pas moins leur cause principale. Loin d’être leur solution comme on nous somme de le croire depuis un demi-siècle, la construction européenne en est au contraire l’origine. Car elle place les Français sous une tutelle étrangère, qui vide de sens leurs choix démocratiques, verrouille indûment leur avenir, fixe arbitrairement le champ de leurs intérêts, et les plonge indéfiniment et sans raison dans le mépris d’eux-mêmes et une certaine forme de désespoir. »
Mon programme s’inspire du Conseil national de la Résistance (CNR) de 1944, car les similitudes historiques sont éclairantes. Comme nos anciens, nous proposons aux Français de « se rassembler, quelles que soient leurs convictions politiques ou religieuses et leurs origines ethniques ou sociales, afin de rendre à la France sa liberté et sa démocratie ». Par conséquent, la souveraineté énergétique et alimentaire, l’arrêt des dérives sécuritaires de surveillance (caméras dans les lieux publics, puces RFID, traçage Internet du réseau Indect), l’organisation de l’indépendance de la presse, et plusieurs réformes institutionnelles (prise en compte du vote blanc, Conseil Constitutionnel élu) sont des priorités, afin de créer un espace favorable au plein exercice de la souveraineté, par un peuple non manipulé.
La lutte contre les rentes, de capital comme de statut, une politique sérieuse de logement social, le démantèlement des féodalités économiques et financières, la lutte contre les dérives pharmaceutiques, la fin du tout-consommation, la relance de l’ascenseur social par l’éducation, une ouverture culturelle sur le monde entier et non pas sur l’américanisation généralisée, voilà, parmi d’autres, les buts que je me suis fixés. Les grandes questions nationales comme le nucléaire, la dette publique ou le choix de la politique migratoire, devront être tranchées par des référendums.

Toulouse : l’UMP aussi a le droit de se taire

Depuis que l’horreur et le carnage se sont invités au bal des prétendants, il conviendrait donc que les politiques, même en pleine campagne électorale, se taisent ou ne s’expriment que pour faire part de leur émotion dans des discours terriblement stéréotypés.
L’ami Marc Cohen s’est d’ailleurs fait ici l’impitoyable procureur de ceux qui auraient mieux fait de la fermer. C’est-à-dire à peu près tout le monde : le FN parce que l’on voit trop qu’il cherche à se remettre en selle sur le cheval de l’islamophobie, et Bayrou ou la gauche parce qu’ils auraient osé laisser entendre de manière plus ou moins implicite que l’atroce épopée de Mohamed Merah serait le succédané d’une société française qui ne s’aime plus et d’une parole qui s’est parfois libérée de manière légèrement hyperbolique au sommet de l’Etat. Quand bien même personne n’aurait, dans ce camp-là, prétendu que c’était la cause unique de la folie de Merah, il semble que le simple fait d’oser se poser cette question, parmi d’autres, fasse de vous un abject partisan de la culture de l’excuse, comme on dit quand on veut disqualifier ceux qui veulent comprendre avant de juger, selon la célèbre devise de Simenon. Et comprendre, avant tout, pour éviter qu’il y ait d’autres Toulouse, car on sait qu’il existe un tragique de répétition.

J’avoue d’ailleurs que je ne sais pas quelle attitude décente adopter de la part d’un homme politique en course pour l’élection, toutes étant apparemment mauvaises et inconvenantes. Se rendre sur les lieux comme Hollande ? On dira qu’il cherche la récupération de l’unité nationale à son profit… Refuser de suspendre sa campagne comme Mélenchon ou Bayrou en expliquant que le tueur cherchait aussi à perturber le processus démocratique ? Dans ce cas, on hurle à l’indifférence, à l’insensibilité, au mépris. Bref, si tu bouges, t’es un salaud ; si tu ne bouges pas, t’es un salaud aussi.

Finalement, il vaut mieux être président de la République. On peut venir, on peut parler et personne n’aura l’indécence de vous faire remarquer que vous aussi, vous êtes candidat. Nicolas Sarkozy n’est évidemment pas responsable de ce statut ambigu, c’est la Constitution qui le veut.
En revanche, l’UMP n’a pas ces pudeurs, ces doutes, ces scrupules. C’est pourtant un parti comme les autres, un parti qui soutient un candidat… Et c’est ce qui m’a un peu gêné dans l’article de Marc. Sa liste de proscriptions oubliait la droite qui n’a pourtant pas été un modèle de décence et n’a cessé de cogner ses adversaires politiques avec des coups assez bas durant toute l’affreuse séquence qui vient d’avoir lieu.

Union nationale ? Vraiment ? Mercredi, alors que l’hommage officiel aux victimes était en cours, Valérie Rosso-Debord, une épée de la « cellule riposte » de la campagne UMP croit bon de vanter publiquement le bilan sécuritaire de Sarkozy (ce qui était douloureusement paradoxal après un tel massacre) et se moquait de l’ « angélisme » de la gauche en matière de terrorisme. En même temps, comme la gauche n’est plus aux affaires depuis 2002, ce qui fait tout de même dix longues années, je serais bien incapable de dire si elle est angélique ou machiavélique, irénique ou impitoyable ! Les propos de Valérie Rosso-Debord, rompaient donc le consensus que son parti ne cessait de demander mais relevaient de surcroît du pur procès d’intention.

Après Valérie Rosso-Debord, c’est Jean-François Copé, dont on a apprécié l’art de couper la parole lors du débat avec Hollande, qui la prend, cette parole, dans Le Figaro du même jour. Il déclare avec la délicatesse d’une mitrailleuse lourde : « J’invite François Hollande et ses alliés verts à garder la dignité qu’il convient. » Mais on avait encore rien dit, m’sieur ! Qu’importe, le PS, pour Copé, est coupable par essence puisque « il s’est opposé à la totalité des mesures de sécurité que nous avons votées !» Oui, d’ailleurs, ces mesures, caméras de surveillance, peines planchers, gardes à vue, criminalisation des schizophrènes, ont tellement été efficaces que l’UMP n’avait même pas fait de la sécurité, avant la tragédie, son cheval de bataille, sachant très bien que la plupart de ces lois n’ont obéi à aucune vision d’ensemble mais à la dictature de l’émotion, celle qui consiste après chaque fait divers atroce à faire voter dans l’urgence une nouvelle loi même si celle-ci existe déjà ! Qu’importe, Jean-François Copé ne recule devant rien et alors que le RAID venait de « loger » Merah, a cru bon de dire : « Des candidats n’ont pas respecté le temps du deuil. Je pense au double langage de François Hollande » coupable « d’attaquer de manière violente et insidieuse la personne du Président de la république. »

Evidemment, quand on est à la fois joueur et arbitre comme Jean-François Copé, les choses sont tout de suite plus simples : la gauche, c’est forcément la récupération politicienne, la droite, c’est forcément la dignité républicaine. Union nationale, qu’ils disaient…

Krump, popping, bollyfitness et parole citoyenne

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Sous l’intitulé « En 2012, je vote! : le Conseil Parisien de la Jeunesse se mobilise pour inciter les jeunes à voter », j’ai reçu le communiqué ci-joint de la Mairie de Paris, et comme ne saurais être pris en défaut d’indifférence citoyenne, alors, je fais tourner l’info à l’état brut, sans en modifier une virgule. Merci qui ?

Le Conseil Parisien de la Jeunesse et le Centre d‘Animation des Halles organisent, samedi 24 mars de 15h à 18h sur la Place Carrée du Forum des Halles, une manifestation pour inciter les jeunes à participer aux prochaines élections présidentielle et législatives, en partenariat avec Caroline Lisfranc, créatrice, et l’association nationale des conseils des enfants et des jeunes (ANACEJ).

Le Conseil Parisien de la Jeunesse est une instance de démocratie participative destinée aux jeunes Parisiens de 13 à 25 ans, qui souhaitent s’engager dans la vie de la cité et donner leur avis sur les grands projets municipaux.

Au programme :

– Flashmobs de danses urbaines : krump, popping, bollyfitness et hip hop (chorégraphies disponibles sur demande auprès de cpj@paris.fr)

– Animation photo citoyenne : les jeunes participants pourront repartir avec leur polaroid « En 2012, je vote »

– Animation « Porteurs de Parole» : les jeunes présents répondront à la question : «Voter, ça sert à quoi ? »; les témoignages les plus marquants seront repris sur des grandes affiches cartonnées qui décoreront au fil de la journée la place Carrée.

Montebourg est d’accord avec Mélenchon, donc il votera Hollande

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« Quelles sont vos différences programmatiques avec Mélenchon ? » A cette question pas si idiote, Arnaud Montebourg a répondu samedi : « Aucune, sinon sur deux points » :

– L’augmentation (« délirante ») du SMIC à 1700 euros
– L’élection d’une Constituante pour la Vie République, ferment de querelles qui rappelle la chienlit ayant précédé l’instauration de la IVe République

Mais, plus important, devant le public du colloque de La Rose et Le Réséda consacré au dialogue roboratif entre Hubert Védrine et Régis Debray, le monsieur 17% des primaires socialistes a poursuivi sa diatribe d’un tonitruant : « Arrêtez de faire monter Mélenchon sinon il se retrouvera au second tour et n’aura aucune chance face à Sarkozy, tellement il est radical. Mettez-le sur twitter ! »

Après nous avoir éloquemment expliqué en quoi le hollandisme était un socialisme révolutionnaire pour l’Europe et la finance, l’éloquent avocat a ainsi confirmé que le candidat du Front de Gauche serait condamné à l’échec en cas de qualification surprise pour le second tour de la présidentielle.

Plus encore que les observateurs politiques, les amateurs de logique en seront pour leur frais. Après toute une campagne primaire martelée au son « ma ligne politique [qui, vous l’aurez compris, correspond à l’essentiel du projet de Mélenchon] est la seule qui puisse vaincre Sarkozy », Montebourg nous serine aujourd’hui que seul le social-démocrate Hollande sera en mesure de réunir une majorité électorale alternative.

De deux choses l’une : ou bien le désormais « représentant spécial » de François Hollande a toujours fait campagne pour la troisième place, bien planqué derrière les favoris ; ou bien croit-il sincèrement que le candidat officiel du PS doit éternellement endosser les habits usés du libéralisme social. Dans cette dernière hypothèse, il n’y aurait décidément plus grand-chose d’original à attendre d’une candidature Montebourg en 2017, 2022 ou 2027…

Syrie : pas de printemps pour l’info

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Voici maintenant un an que le soulèvement en Syrie occupe une bonne partie de l’actualité internationale française. Prisonnière des catégories mentales (re)construites dans la foulée du « printemps arabe », notre classe politique et médiatique s’acharne à ne pas voir le réel. Certes, on ne demande pas à tous les journalistes d’avoir suivi des cours de stratégie ou de géopolitique, mais un tout petit effort pour prendre du recul suffirait, alors que l’on solde – encore discrètement – les comptes de l’intervention de l’OTAN en Libye (où la liberté et la démocratie prennent le curieux visage de l’anarchie, du salafisme et de l’éclatement du pays).

En outre, l’expérience de ces vingt dernières années nous enseigne que la guerre est aussi affaire de mots et que la médiatisation des conflits est une donnée fondamentale de la « psywar » que connaissent bien les Américains. Il fut un temps où l’État était censé détenir le monopole de la violence légitime. Longtemps, il contrôla ce qui se disait ou se voyait de la violence armée. Mais ces deux privilèges ont été remis en cause en une période où prolifèrent des groupes et milices dotés d’armes et de médias. Dans ces conditions, les termes eux-mêmes sont piégés : les armées gouvernementales deviennent les « forces pro-gouvernement », « pro-Kadhafi », « pro-Assad », tandis qu’en face se tient une « opposition », des « révolutionnaires » armés qui deviennent par miracle des « civils » lorsque la brutalité de la répression s’abat sur eux.

On peut se demander pourquoi aucune rédaction n’a jugé utile de publier ou même de commenter (voire de lire ?) le rapport des observateurs de la Ligue arabe sur la Syrie. On aurait certes appris certains aspects ubuesques de cette mission (certains observateurs ayant visiblement préféré profiter des délices des grands hôtels de Damas plutôt que de se rendre sur le terrain), mais aussi que les « groupes armés » avaient recours aux bombes thermiques et aux missiles anti-blindage, ce qui cadre mal avec la vision romantique d’ « opposants aux mains nues ». Le rapport concluait également que le journaliste français Gilles Jacquier avait été tué par des tirs de mortier de l’opposition. Est-ce que parce que l’Arabie saoudite avait le 22 janvier décrété unilatéralement et sans motiver son avis, l’« échec » de la Mission des observateurs, que la presse s’est désintéressée du dossier ?[1. Il est vrai que la monarchie saoudienne apporte des garanties solides en termes de droits de l’homme et de liberté d’expression, ce qui a de quoi rassurer nos petits télégraphistes…]

Il suffit parfois de guillemets et de termes sans appel pour se dispenser de toute explication. Ainsi, le référendum organisé par le gouvernement syrien le 4 mars dernier fut immédiatement qualifié de « controversé ». Ici le mot claque sans appel : signe qu’il ne lui doit être accordé la moindre attention. D’ailleurs, quel medium aura pris la peine de lire le texte de la nouvelle Constitution syrienne qui, soit dit en passant, fait de larges concessions à l’islamisme politique en reconnaissant la charia comme « source majeure » du droit ? A Damas, les récents attentats commis dans la capitale et qui ont provoqué la mort d’au moins 27 personnes sont attribuées par les autorités syriennes à des « terroristes » (mis entre guillemets). Nul doute que la déontologie journalistique intervienne une fois de plus pour prendre du recul : après tout, l’information provient de l’agence officielle SANA. Il faut donc vérifier les sources avec circonspection, sinon carrément sous-entendre que le régime lui-même les a organisés, ainsi que les premiers attentats qui touchèrent la capitale en décembre 2011. Et lorsque Human Rights Watch publie le 20 mars un rapport accusant les insurgés de « graves violations des droits de l’homme, d’enlèvements, de tortures et d’exécution », la nouvelle passe quasiment inaperçue. Tout au plus parle-t-on d’« abus », voire de « graves abus ».

Épisode suivant, début 2012, alors que l’armée syrienne tente de venir à bout des insurgés dans la région de Homs, la presse parle ad nauseam de l’ « enfer de Homs », « ville martyre ». Rappelons que seul un quartier de la ville de Homs était concerné par la répression, une bonne partie des habitants de la ville étant attentistes, sinon loyaux envers le régime. Alors que la situation diplomatique semble bloquée au Conseil de Sécurité et que les dissensions au sein du peu représentatif Conseil National Syrien apparaîssent au grand jour, les médias se font les auxiliaires zélés des états-majors. Il s’agit à présent de passer au stade émotionnel et humanitaire, contre les positions chinoise et russe, afin d’obtenir une « intervention » (pas une guerre, bien entendu…) à coups de « frappes chirurgicales ». Un grand classique de la « psywar » illustrée par les mensonges des couveuses koweitiennes en 1990, des massacres de Markale en 1994-1995 et des armes de destruction massives en 2003.

Il faut aussi évoquer la remarquable popularité dont jouissent certains pays arabes du Golfe. Le 7 février 2012, Arte diffuse une émission intitulée « Le printemps arabe » : tous les pays concernés sont passés en revue. Tous ? Sauf Bahreïn. Etrangement, les manifestations et leur répression brutale sont oubliées. Il est vrai que l’ordre règne à Manama, après l’intervention musclée des chars saoudiens pour soutenir la dynastie sunnite contestée…. sans que personne ne s’en émeuve ! Quant au Qatar, même les opposants syriens en exil reconnaissent les énormes ficelles de sa chaîne de télévision Al-Jazira dans la couverture du soulèvement en Syrie[2. Sur les trucages d’Al-Jazira, voir le rapport du CF2R.]. En l’absence de reporters sur le terrain, les rédactions se condamnent donc au psittacisme. Leur principale source d’information s’avère être l’Observatoire syrien des Droits de l’Homme[2. « Droits de l’homme, c’est rassurant », me confiait récemment une journaliste]. Sauf qu’il s’agit d’une émanation des Frères Musulmans en Grande-Bretagne dont le président, un certain Rami Abd el Rahmane, inonde les médias de communiqués chiffrés qui sont repris sans broncher par l’AFP, Reuters et CNN. Problème, personne n’a jamais rencontré ce M. Abd el Rahmane. Il ne s’agirait que d’un pseudonyme regroupant des activistes syriens présents en Grande-Bretagne. On s’en doutait depuis l’été 2011, quelques journalistes qui font honneur à leur métier ayant émis des doutes sur son existence. Or, l’OSDH a reconnu lui-même, le 17 janvier, que ledit Abd el Rahmane n’existait pas ! Cela n’empêche pas l’AFP de toujours solennellement citer l’OSDH et « son président Rami Abd el Rahmane ». Par ailleurs, un autre groupe syrien d’opposition conteste les méthodes de l’OSDH, qui inclut les pertes militaires et policières du régime dans son nombre total des victimes.

Certes, il est difficile d’avoir des correspondants sur place. Les pertes subies par les journalistes occidentaux sont là pour en témoigner. Mais au-delà du courage certain dont ont fait preuve ces hommes et ces femmes, on peut se poser la question de l’utilité de leur mission. Quand Edith Bouvier, dans un reportage daté du 23 décembre 2011 raconte son passage clandestin en Syrie avec des proches d’Abdel Hakim Belhaj, ancien djihadiste devenu gouverneur militaire de Tripoli, l’information aurait du aider à une meilleure compréhension de la situation, en même temps qu’elle accréditait la version officielle du régime qui prétend avoir affaire à des « gangs terroristes ». Parler d’infiltration de groupes djihadistes, de la présence d’Al Qaïda et même de guerre civile reste taboue.

On pourrait multiplier les exemples. D’une manière générale, les Syriens qui, d’un côté comme de l’autre, continuent de tomber, n’auront pas la consolation d’avoir été compris par un Occident pourtant si prompt à la compassion victimaire. Et dans cet Orient décidément compliqué, l’hiver pourrait bien succéder au printemps sans que les journalistes météo ne l’aient prévu…

Maulin noir : un polar rouge et ciel

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Frère-la-Colère aime Péguy et les grives musiciennes. Il aime les montagnes, les écuries, les forêts et les églises. Frère-la-Colère aime le vin, le silence et quand Paris se souvient d’elle-même et se couvre à nouveau de barricades. Frère-la-Colère aime la joie déchirée des accordéons. Il aime les marmottes et la guérilla mobile contre la police et l’armée dans toutes les villes du pays. Les nuits et les matins d’hiver, il aime se plonger nu dans l’eau glacée des torrents. Il n’aime guère les banques mais considère en revanche les crottes de lapin comme des « joyaux de la Création ».

Frère-la-Colère est la figure de proue du Mouvement qui, depuis des mois, met la France à feu et à sang. Il enregistre et diffuse sur Internet des vidéos dans lesquelles il appelle le peuple français à l’unité et aux armes contre le gouvernement et le capitalisme. Frère-la-Colère est un homme charmant mais qui, visiblement, n’a pas suffisamment lu Lao Tseu. Voilà une erreur aussi impardonnable que celle d’ignorer Péguy, contre laquelle il réprimande à raison Joseph Victor, son tout nouvel employé. Avec l’aide inappréciable de Lao Tseu, peut-être eût-il judicieusement étendu au profit des êtres humains sa sévère interdiction de l’usage des armes à feu contre les marmottes.

Joseph Victor ? Pour faire abattre le président de la République française, Frère-la-Colère a bien eu raison de faire appel à lui. Sans quoi nous ne saurions rien de ses aventures, puisque Joseph est le narrateur du Dernier contrat, d’Olivier Maulin.[access capability= »lire_inedits »] Il est aussi la preuve vivante du drame de l’apolitisme chez les tueurs à gage. Mais son âme atrophiée et son corps devenu presque insensible aux charmes féminins témoignent également du drame du professionnalisme. Et Dieu sait que les ravages de ce mal incurable sont bien loin de se cantonner au seul secteur d’activité des tueurs à gage.
Joseph Victor n’aime pas les rencontres intimes. Ni avec Frère-la-Colère, ni avec Florence – qui lui confie que « le monde s’est écroulé dans [s]a tête bien avant de s’écrouler pour de vrai » – ni avec Emmanuelle qui, en vertu d’un baba-coolisme à tous autres égards condamnable, a tout de même le mérite de se baigner nue dans les abreuvoirs. Joseph Victor n’aime pas les rencontres intimes avec lui-même.

C’est plus fort que lui, les nudistes lui inspirent de la haine. Le crime véritable de Joseph Victor n’est certes pas d’être réac, mais d’être un réac sans joie. Un homme capable d’abattre le Père Noël en personne dans les chiottes des Galeries Lafayette est assurément l’incarnation du nihilisme achevé.
Le Dernier contrat, d’Olivier Maulin, aurait pu s’appeler La Marmotte sifflera trois fois ou Le Mystère de la chèvre pachtoune. Il constitue la première incursion de Maulin dans le polar, publiée par Patrick Raynal aux Éditions La Branche dans la collection Vendredi 13. Sans faire partie des grands romans de Maulin et atteindre les himalayas des Lumières du ciel, Le dernier contrat est un exercice de style plein d’intuitions et de saveur où Maulin, comme le diable et les vrais écrivains, se cache dans les détails. Sans cela, pourquoi Joseph Victor découvrirait-il, dans la salle de bain d’un hôtel, que « l’écoulement de la douche était obstrué par des poils noirs et drus qu’on aurait dit d’une chèvre des montagnes pachtounes » ?

Et pendant ce temps-là, dans l’ombre, Besnard tire lentement sur son cigare et relit ces lignes du Tao Te King : « Quand les six parents eurent cessé de vivre en bonne harmonie, on vit des actes de piété filiale et d’affection paternelle. Quand les États furent tombés dans le désordre, on vit des sujets fidèles et dévoués. »[/access]

Ecole : abolissons tous les devoirs

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Lundi matin, il est sept heures et demie, vous êtes un professeur lambda, en chemin vers votre établissement, à l’écoute de France Inter. Comme tous les matins, vous êtes d’attaque et surmotivé. Vous êtes fier de votre mission civilisatrice et aussi d’appartenir à la glorieuse catégorie des Français-qui-se-lèvent-tôt (et en plus, si vous êtes vacataires, à celle des Français-d’en-bas, mais bon ne vous plaignez pas trop quand même). Soudain, au milieu du journal vous entendez la voix goguenarde de Jean-Jacques Hazan, le ravi du collège, patron de la FCPE. Immédiatement vous voulez changer de station, France Culture, même Europe 1, même Fun Radio, même RMC la radio des Grandes Gueules – c’est une question de survie. Mais il est déjà trop tard, vous-êtes fasciné par la sottise du propos. Sa proposition du jour: « la Quinzaine sans devoirs ». Et là, vous vous dites qu’ils sont quand même gonflés ces parents d’élèves, de décréter unilatéralement, comme ça, deux semaines sans devoirs. Et si vous n’êtes pas d’accord, vous ? C’est tout un, ou plutôt comme disent vos élèves : « c’est la même ».

Le représentant des papas et des mamans a fini de parler, mais ses mots restent gravés dans votre esprit. Son diagnostic de la situation actuelle : « On assied les enfants à l’école puis ils écoutent bien sagement quelqu’un que des fois ils ne comprennent pas. » C’est joliment dit mais le problème c’est que les cours magistraux purs n’existent plus dans aucune matière au collège[1. Et c’est heureux d’ailleurs.] ne serait-ce que parce que c’est interdit par l’inspection qui n’a qu’un mot à la bouche : « application ». Regardez les livres d’histoires (matière supposément propice aux cours magistraux) : pas un paragraphe de cours sans son étude de document et son image d’illustration. Le problème serait aussi que si les élèves sont tous bien sages, le professeur est lui incompréhensible.

Il est vrai qu’aux yeux de ses parents tout enfant est un saint, mais tout de même, peut-être certains ne sont-ils pas aussi sages, attentifs ou appliqués qu’ils pourraient l’être, certains (l’écrasante majorité) ne jugent plus nécessaire de relire leurs leçons ou bien – horresco referens – de faire leurs devoirs. « Ah oui mais non », comme dit la dame des yaourts, les devoirs c’est pas bien. Et Hazan de poursuivre, la forme toujours en adéquation avec le fond, « On sait que c’est un facteur essentiel d’aggravation des inégalités, on sait que c’est un facteur de stress, puis que c’est aussi chronophage, c’est-à-dire que bien que les enseignants croient des fois que ils donnent que quinze minutes de devoirs, finalement ça fait vingt-cinq, trente, quarante, quarante-cinq [!], que en même temps, aucune étude n’a jamais montré l’efficacité des devoirs en termes pédagogiques alors que pour le coup par contre on sait que ça organise la guérilla à la maison, ça y a pas besoin de beaucoup d’études pour ça. » Ah ça, c’est la meilleure, il est donc impératif qu’une fois sorti de l’école, l’enfant oublie immédiatement sa condition d’écolier ou d’élève et surtout, surtout qu’il ne s’avise pas d’ennuyer ses parents avec ses devoirs – parents qui ont quand même autre chose à faire que la guérilla à l’heure de Plus belle la vie.

Bien sûr, officiellement, la noble idée des belles personnes de la FCPE c’est de mettre fin aux inégalités. Qu’importe que les devoirs aient toujours existé, notamment en des temps obscurs où beaucoup plus d’enfants de familles modestes intégraient les filières d’excellences. Il est vrai, vous dites-vous, que sortis de la salle de classe, tous les enfants ne sont pas égaux. Alors pourquoi ne pas proposer, pour ceux que ça intéresse, que les devoirs soient encadrés en salle d’étude (par des étudiants qui voudraient financer les leurs par exemple) ou par des professeurs qui accepteraient de travailler-plus-pour-gagner-plus (les vacataires susnommés, et sous-payés) ?

Votre drame c’est que vous n’êtes pas un maniaque de l’autorité, secrètement, votre modèle c’est Robin Williams dans Le Cercle des Poètes Disparus, vous aimeriez pouvoir foutre la paix deux secondes à vos élèves mais ça ne marche pas comme ça. Plus vous y réfléchissez, plus il vous apparaît que les parents d’élèves consacrent décidément beaucoup d’énergie à faire des professeurs des êtres aigris et mesquins, pétris de ressentiment. Et si la FCPE est ici en première ligne, sa remise en cause de l’autorité de l’enseignant n’est pas l’apanage des parents de gauche. Dans l’enseignement catholique de l’Ouest parisien, les parents défendent aussi leurs chères têtes blondes en toute circonstance, en dépit du bon sens, pour le principe. Le prof a toujours tort (d’ailleurs qui est-ce qui paye son salaire ?). Il n’y aura pas de renforcement de l’autorité des maitres tant qu’il leur faudra s’expliquer sur la moindre punition, la moindre observation dans le carnet de correspondance.

En définitive, on en revient à la question des droits et des devoirs. Alors que vous êtes presque arrivé, vous vous dites que vous auriez pu utiliser votre temps à penser à vos prochaines vacances mais deux événements passés relativement inaperçus depuis la rentrée vous reviennent soudain à l’esprit.

1) La sortie du livre Les droits de l’élève : A l’école, au collège, au lycée, de Valérie Piau chez Bourin. Le blurb de Bourin vaut le détour, il est édifiant comme ne sait plus l’être l’école: « Les élèves ont des droits. Peu de parents les connaissent. Que peut-on faire quand son enfant est confronté à une décision qui paraît anormale, injuste ? […] Cindy a cinquante lignes à copier en guise de punition ; Abdou a manqué un contrôle car il était malade et son professeur de français menace de lui mettre un zéro s’il n’apporte pas de certificat médical ; […] la moyenne de français d’Edwige est baissée d’un point parce qu’elle a bavardé avec sa voisine ; […] Cet ouvrage, rédigé par une avocate, explique ce qui est légalement autorisé et interdit à l’école maternelle et élémentaire, au collège et au lycée [et] fournit aux parents les outils dont ils ont besoin pour que leurs enfants ne souffrent pas de l’arbitraire. » Voilà donc l’image que les parents se font des enseignants, des monstres de sadisme, voire de racisme contre lesquels on ne peut rien sauf à faire appel à un avocat.

2) Le 7 décembre dernier vous vous étiez déjà réveillé avec la nouvelle que dans les Bouches-du-Rhône, des parents avaient séquestré toute une nuit, la directrice et deux employées administratives d’une école catholique (tiens donc) pour obtenir le renvoi d’un nouvel instituteur stagiaire au motif qu’il ne savait pas tenir sa classe. Ce qui provoquait l’indignation générale c’était la lenteur de l’Académie et pas du tout le fait que de gentils papas et mamans avaient décidé de mettre fin à l’arbitraire en prenant en otage non pas les parents des enfants indisciplinés, pas même le pauvre instituteur (ce qui aurait déjà été un scandale) mais de malheureuses secrétaires qui avaient peut-être elles aussi des enfants.

Tout cela revient à exonérer parents et enfants et à stigmatiser ou court-circuiter l’enseignant. Or vous savez que moins parents et élèves ont de devoirs moins vous, professeur, avez de droits.

Vous êtes arrivé, vous respirez un bon coup. Vous vous dites que la polysémie du mot « devoirs » est sans doute passée au-dessus de la tête de l’association des parents d’élèves, qu’il faudrait leur pardonner car ils ne savent pas ce qu’ils font, mais curieusement vous n’avez plus trop le cœur à ça.

 

Toulouse : la diagonale du fou

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Interrogé par Elisabeth Martichou et Laurent Bazin, sur RTL, Amaury de Hautecloque, chef du RAID, la meilleure -avec le GIGN- unité d’intervention policière au monde, décrit dans le détail l’opération qu’il a conduite, jeudi, à Toulouse. Ordre lui avait été donné de tout tenter pour ramener vivant Mohamed Merah, assassin français en série, moudjahidin occitan plus armé qu’un bataillon, bouffon sanguinaire et pensionné du RSA.

Amaury de Hautecloque, officier républicain d’élite, est intelligent et discipliné. Il agit dans le cadre strict d’un État de droit, sous le contrôle de la justice, et sous l’autorité d’un gouvernement légal, issu des urnes. Pour remplir sa mission, il doit exposer la vie de ses hommes. Exposer ne signifie pas nécessairement sacrifier. Il est 10 h 30 lorsque quinze policiers, accompagnés de quelques « dépiègeurs d’assaut » pénètrent dans l’appartement à loyer modéré qu’occupe M. Merah. Après une heure de progression (délai normal dans ces circonstances et relativement à l’objectif fixé), les membres du RAID, qui portent tous un masque à gaz, s’apprêtent à « opérer une brèche » dans le repaire du fou de Dieu afin de « le saturer [de lacrymogène] et obtenir sa reddition ».

À ce moment précis, il bondit de sa baignoire, et mène « son propre assaut », un colt 45, de calibre 11, 43, à la main (on saura ultérieurement qu’il détenait également un pistolet mitrailleur Uzi, un pistolet mitrailleur Sten, un colt Python et un fusil à pompe) : « Malgré cela, dit le patron du Raid, [notre] mission étant de le capturer vivant, j’ai continué à donner l’ordre de n’utiliser que des armes non létales, c’est à dire des grenades offensives, afin qu’il soit choqué et que nous puissions nous assurer de sa personne. ». Choqué, il l’est si peu qu’il ajuste son tir sur ses assaillants, tout en se dirigeant vers une fenêtre, près de laquelle se trouvent, à l’extérieur, d’autres policiers. Il est abattu.

Cette action, son dénouement font l’objet des plus vives critiques, en France, de la part de Christian Prouteau et de l’avocat du terroriste. M. de Hautecloque répond sobrement : « Je ne rentre pas dans la polémique, j’ai moins de temps à passer sur les plateaux de télévision qu’à agir. ». Dans un monde un peu moins bancal, cela aurait dû être le mot de la fin.

Un cri dans la nuit

2

Avant d’être cinéaste, Lucas Belvaux a été un acteur marquant des années 1980 et 1990. Beauté sombre, caractère bien trempé, présence rageuse, il a joué dans une vingtaine de films, Hurlevent de Jacques Rivette (1984), Poulet au vinaigre, de Claude Chabrol, (1984), Désordre, d’Olivier Assayas (1986)
En 1991, il décide de passer de l’autre côté du miroir, tourne son premier film Parfois trop d’amour et se révèle d’emblée comme un cinéaste sensible, fort, aimant les acteurs. Depuis il a tourné sept films libres et inventifs, retravaillant les genres de la comédie, du mélodrame, du film noir avec l’impeccable trilogie Un couple épatant, Cavale, Après la vie (2002).

Après Rapt (2009), grand film qui relatait l’histoire de l’enlèvement du Baron Empain, 38 Témoins, est une transcription très personnelle, dans la France provinciale du roman de Didier Decoin Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, inspiré d’un fait divers qui s’est déroulé aux Etats-Unis en 1964 : le meurtre sauvage de Kitty Genovese au vu et au su de 38 témoins qui n’ont pas réagi.
Le film, tourné au Havre, commence en pleine mer : un porte-container immense avance sur une mer sombre. Puis c’est la ville : des rues désertes, droites, rectilignes, une géométrie dure et froide. Et une femme qui gît dans le hall d’un immeuble au milieu d’une flaque de sang. Avec maitrise, Lucas Belvaux, installe vite le sujet de son film : le procès de l’indifférence, de la lâcheté face à un meurtre horrible. Un couple, les Morvand, est suivi de plus près. Pierre, pilote, dirige l’entrée des navires de fort tonnage dans le port, il était présent le soir du crime mais ment à Louise sa compagne.
Yvan Attal incarne ce capitaine Pierre Morvand, massif et fragile. Sophie Quinton joue son épouse avec un beau visage lunaire ravagé par la peur et le doute. Il y a aussi Nicole Garcia en journaliste fouineuse et obstinée, Léonard François Feroletto en capitaine de police défenseur de la justice, Didier Sandre en procureur de la République, soucieux de l’ordre public…

38 témoins est d’abord un cri dans la nuit : celui d’une femme qu’on assassine et que personne ne vient secourir. Mais c’est aussi un grand film moral, servi par une mise en scène au cordeau, sèche, abrupte. Pierre Morvand, rongé par la honte et la culpabilité mais désireux d’affronter cette lâcheté qui fait de lui un fantôme, un homme fini, décide de révéler à la police ce qu’il a entendu et vu pour qu’il puisse retrouver son honneur, mais pas le pardon, ni sans doute la paix de l’âme : « Je ne crois pas au pardon mais en la justice » dit-il lui-même. Et ce au risque de tout perdre, travail et amour.

Les images glacées et dures du chef opérateur Pierre Gantimi D’Ill font de ce fait divers un drame terrifiant. Le son aussi, réalisé par Henri Morelle, est d’une importance capitale. On entend tout à travers ces immeubles aux minces cloisons : les pleurs des enfants, les aboiements de chiens, les voitures dans la rue, les passants sur le trottoir… Mais justement, le son au travers du cri glaçant de la jeune femme, c’est ce que jurent ne pas avoir entendu 38 personnes. Il faudra la décision ferme de Pierre de maintenir sa déposition pour que ce cri (comme une version cinématographique sonore du tableau sidérant d’Edward Munch) qui retentit à nouveau dans la nuit, lors d’une reconstitution particulièrement poignante, nous laisse à nouveau emplis d’effroi. 38 témoins est une œuvre bouleversante qui nous interroge sur notre responsabilité d’être humains face aux monstruosités petites ou grandes que notre société engendre. Il confirme aussi que Lucas Belvaux est un cinéaste majeur du cinéma mondial.

L’indécente fortune de Sir Thomas Lipton

18

Londres, 1897. Alors que les célébrations du jubilé de diamant de la reine Victoria battent leur plein, un don anonyme de 25 000 livres sterling est versé au profit du fonds créé par la princesse de Galles pour aider les pauvres de la capitale de l’Empire ; peu après, un don du même montant, et toujours anonyme, est envoyé pour contribuer à la lutte contre la famine en Inde. Les sommes en jeu laissent peu de doute sur l’origine de l’argent : le donateur ne peut être autre que Thomas Lipton.
Pour savoir ce que représentaient 50 000 livres à l’ère victorienne, il faut rappeler que le revenu annuel moyen des sujets de Sa Majesté atteignait environ 69 livres. Autrement dit, 50 000 livres, aux standards de cette fin du XIXe siècle, permettaient de faire vivre décemment plus de 700 familles anglaises pendant une année entière − ce qui équivaut à plus de 17 millions de livres sterling actuelles. Bref, il s’agissait d’une somme considérable que seul un donateur particulièrement fortuné pouvait se permettre d’offrir.

De fait, Thomas Lipton n’était pas riche, mais immensément riche. En 1898, alors qu’il entrait dans sa 47e année, le New York Times estimait sa fortune personnelle à quelques 50 millions de dollars. Le « simple épicier », comme l’appellera plus tard la reine Victoria en l’anoblissant, était à la tête du premier empire international de distribution.[access capability= »lire_inedits »]
Aux alentours de 1847, Frances et Thomas Lipton père, fuyant la Grande Famine qui sévissait dans leur Irlande natale, s’installèrent à Glasgow, loin d’imaginer la destinée qui attendait leur fils à naître. Âgé d’à peine 13 ans, le gamin décide de quitter l’école et exerce plusieurs petits métiers dont celui de garçon de cabine sur le vapeur qui assure la liaison Belfast-Glasgow. Il utilise ses premiers salaires pour acheter le billet qui lui permettra de traverser l’Atlantique et passe les cinq années qui suivent à enchaîner les petits boulots aux États-Unis. En 1871, il rentre à Glasgow pour aider ses parents et, avec 100 livres en poche, ouvre sa propre épicerie.

Thomas Lipton pensait être né dans un siècle où, pour la première fois dans l’histoire du genre humain, un fils d’épicier pourrait devenir riche. Il ne s’était pas trompé : en cinq ans, il avait ouvert 20 magasins, en dix il était millionnaire et, moins de trois décennies après l’ouverture de sa première épicerie, il comptait au nombre des grandes fortunes du Royaume-Uni. À la fin des années 1880, il se lance dans l’aventure qui permettra à son nom de passer à la postérité : il réalise qu’en court-circuitant les circuits traditionnels d’approvisionnement, il peut réduire considérablement le prix de vente du thé importé d’Asie et permettre ainsi aux moins fortunés des sujets de Sa Majesté de goûter aux plaisirs délicieusement surannés du five o’clock tea.

Tout au long de sa vie, Sir Thomas créera ainsi des millions de livre sterling de valeur ajoutée, des milliers d’emplois, procurant, cela va sans dire, de confortables revenus fiscaux pour les caisses du royaume. Entre sa résidence luxueuse du quartier de Southgate, à Londres, et Erin, son yacht privé, son train de vie personnel permettait à lui seul de faire vivre des familles entières. Pourtant, ce n’est pas à cause de sa fortune qu’il attire l’attention du New York Times en cet été 1898, mais parce qu’il a décidé de financer de ses propres deniers un challenger pour la Coupe de l’America de 1899.
Sir Thomas aime les big boats, ces formidables machines de course dont les affrontements jalonneront l’histoire de la Coupe de l’America tout au long de la première moitié du XXe siècle, et qui donneront naissance aux mythiques « classe J »[1. La « Classe J » a servi à définir les grands voiliers de course construits entre 1930 et 1937 selon la Jauge universelle, établie par Nathanael Herreshoff en 1903. Réservés à une élite passionnée et très argentée, ces voiliers, symboles de luxe et de sport, se sont illustrés dans trois Coupes de l’America.] entre 1930 et 1937. Quelques chiffres, qu’apprécieront les initiés : des longueurs hors-tout de 40 mètres, des mâts hauts de 50, des gran’voiles qui pouvaient peser 1 tonne, des spinnakers dont la surface pouvait atteindre le quart d’un terrain de football…

Lipton construit donc son premier Shamrock pour la Coupe de 1899, mais doit s’incliner face au Columbia du syndicat mené par J. P. Morgan. En 1901, Shamrock II ne fait pas mieux. En 1903, son Shamrock III affronte le Reliance de Cornelius Vanderbilt mais ne parvient pas, une fois encore, à ramener la Coupe. Dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, Lipton présente son Shamrock IV face au Resolute de Henry Walters : nouvel échec. C’est seulement après la défaite de Shamrock V, laminé en 1930 par l’insaisissable Enterprise d’Harold Vanderbilt, que Sir Thomas acceptera enfin de jeter l’éponge. Cinq tentatives, cinq échecs qui lui vaudront le titre du « meilleur de tous les perdants ».

J.P. Morgan, Vanderbilt, Walters : à l’évidence, la régate est un sport de riches : en 1930, le Yachting World estimait le coût de construction d’Enterprise à plus de 100 000 livres sterling, auxquelles il fallait naturellement ajouter les frais de fonctionnement d’une petite entreprise. En Angleterre, Sir Lipton et ses compatriotes constituaient leurs équipages en embauchant des villages de pêcheurs entiers pour la saison des courses ; les archives du Weetamoe américain font état, pour de simples hommes d’équipage, de salaires de 110 dollars par mois – nettement plus élevés que le salaire moyen de l’époque – auxquels s’ajoutaient les primes de course.

Quelles qu’aient été leurs motivations, ces riches ont permis à des architectes de génie, comme William Fife III (le concepteur de Pen Duick), Nat Herreshoff (le « sorcier de Bristol »), Charles Nicholson ou Starling Burgess, de concevoir quelques-uns des plus beaux voiliers qui aient jamais navigué. Ils ont fait vivre des chantiers entiers, sans compter les nombreux fournisseurs d’accastillage et les équipages nécessaires pour faire naviguer ces machines de course.

On a beaucoup écrit sur les motivations de Sir Thomas Lipton. Peut-être ses élans philanthropiques, qui le conduisirent à mettre ses yachts à la disposition la Croix-Rouge durant la Première Guerre mondiale, ou ses cinq tentatives pour rapporter la Coupe de l’America au Royaume-Uni étaient-ils inspirés par la seule ambition d’être enfin admis au sein de la grande aristocratie britannique qui lui refusera l’entrée du Royal Yacht Squadron jusqu’à la veille de sa mort[2. Édouard VII et George V étaient d’ailleurs aussi des compétiteurs passionnés qui ne répugnaient pas à barrer eux-mêmes le mythique Britannia.].

Admettons que cela soit vrai. Et alors ? Pour indécente ou scandaleuse qu’ait pu paraître son immense fortune, il n’en avait pas volé un seul penny à qui que ce soit. Sir Thomas était de ces riches, de ces magnats de l’industrie ou de la finance que l’on désigne aujourd’hui comme des exploiteurs, alors qu’ils ont, en créant ces richesses, amélioré les conditions d’existence de milliers de leurs contemporains. Dans son cas, il faut ajouter qu’à force de persévérance, de génie organisationnel, de prouesses techniques et de millions de dollars, il écrivit quelques-unes des pages les plus mythiques de la course à la voile.[/access]

Les monnaies plurinationales finissent toujours par exploser

5

François Asselineau est haut fonctionnaire à Bercy et préside l’Union Populaire Républicaine (UPR)

FP. Pourquoi serait-il bon pour la France de sortir de l’euro, alors que les experts les plus autorisés nous promettent toutes sortes de catastrophes politiques et économiques si cela arrive ?

FA. Vous avez raison de préciser « autorisés », puisque ce sont toujours les mêmes prétendus experts qui sont « autorisés » à parler dans les médias. Pendant près de vingt ans, avant et après le traité de Maastricht, ils nous ont expliqué que l’euro serait un miracle économique, porteur de croissance, de protection et de stabilité. Depuis deux ans, ils nous expliquent que la sortie de l’euro signifierait la guerre, l’Apocalypse, ou le fascisme !
N’est-il pas un peu fort que les seuls « autorisés» à plastronner dans les médias sont ceux dont toutes les prévisions antérieures ont été démenties à 100 % par les événements ? Ce que l’on constate aujourd’hui, c’est une inflation rampante, un million d’emplois industriels perdus, le taux de croissance régional le plus bas au monde et des États en faillite les uns après les autres, excusez du peu ! Nous servons à présent de variable d’ajustement des stratégies économiques de la Chine et des États-Unis.
Pourtant, d’autres voix et non des moindres se font entendre : Joseph Stiglitz et Paul Krugman, tous deux prix Nobel d’économie. Le premier a écrit en janvier 2012, faisant un parallèle entre l’étalon-or dans lequel étaient englués les pays développés après la crise de 1929 et l’euro aujourd’hui : « ce sont les premiers pays à l’avoir quitté qui s’en sont sorti le mieux ». Le second que « vu comme le système se comporte, l’Europe se porterait sans doute mieux s’il s’écroulait plutôt aujourd’hui que demain ». En France, Alain Cotta, Jacques Sapir et Emmanuel Todd disent à peu près la même chose. Les contraintes de la réalité sont en train de balayer les affirmations idéologiques de tous ces économistes et décideurs qui refusent de comprendre les enseignements de l’histoire. Car l’histoire monétaire mondiale a montré, depuis l’Antiquité, que toutes les monnaies plurinationales finissent toujours par exploser.
Le recouvrement de notre souveraineté nous permettra, maîtres de notre destin, d’utiliser les instruments monétaires et douaniers pour doper la compétitivité et relocaliser la production, tout en s’adaptant à la conjoncture. Cette analyse est confirmée par les faits : les exemples existent, que ce soit l’Islande ou la Suède (pour ce dernier cas, voir une conférence où je détaille tous ces arguments).

FP. Comment expliquer l’erreur historique qu’est semble-t-il selon vous, la construction européenne ? La conséquence d’un complot contre les peuples européens, et singulièrement contre la France ? Si oui quels en sont les auteurs ?

FA. Les gens nomment « complot » ou « hasard » ce qu’ils ne comprennent pas dans la politique. Dans « Tout le monde il est beau tout le monde il est gentil », titre fort à propos, Jean Yanne fait dire à l’un de ses personnages que « la manipulation des élites est encore plus facile que celle des masses ». Rien n’est plus vrai concernant l’Europe. Les perspectives de carrière, la manipulation de sentiments généreux, et l’idée du caractère vulgaire et « suspect » de tout ce qui est national ont suffi à convaincre les nôtres.
Les services d’influence américains ont d’ailleurs particulièrement veillé à placer l’Europe sous l’influence mentale de leur « soft power », depuis les Accords Blum-Byrnes de 1946, imposant à la France la diffusion de films américains sur son territoire en échange des fonds du Plan Marshall.
On ne peut rien comprendre à la géopolitique américaine si l’on ne comprend pas que, vues depuis Washington, l’UE et l’OTAN sont la face politique et la face militaire d’une même médaille, celle de l’asservissement du continent européen à leur « glacis » afin d’encercler et de contenir la puissance continentale russe. On a pu le vérifier encore avec tous les pays de l’Est, qui sont entrés, sur instruction de Washington, d’abord dans l’OTAN puis dans l’UE. La prochaine adhésion de la Turquie à l’UE ne s’explique d’ailleurs pas autrement que par ce souci de Washington de faire coïncider les périmètres de l’UE et de l’OTAN. Cette adhésion – et non celle de la Russie – demeure incompréhensible sinon.
Ainsi étoffée, l’UE comprend désormais une majorité écrasante d’États dépendants stratégiquement des États-Unis, ce qui empêche définitivement l’émergence d’une voix politique « européenne » indépendante. L’Europe s’est vue imposer une idéologie néolibérale venue d’outre-Atlantique, même si elle est la seule entité au monde à s’infliger ces principes naïfs d’ouverture totale.
L’Europe est une « erreur historique » parce qu’elle ne peut conduire qu’à une Tour de Babel ingérable, que seuls les États-Unis d’Amérique peuvent piloter en sous-main. C’est d’ailleurs ce qu’avait diagnostiqué à merveille Charles de Gaulle dès sa conférence de presse du 15 mai 1962. « L’Europe » n’est pacifique que pour la propagande. En réalité, elle est devenue la supplétive des stratèges guerriers américains, comme on le voit de façon scandaleuse en Afghanistan.
En France comme dans les autres pays de l’UE, les dirigeants politiques sont devenus des marionnettes aux mains d’une oligarchie atlantiste qui les somme de démanteler leurs propres nations, de violer les référendums, et de se soumettre à une dictature économique qui confie le pouvoir à des technocrates non élus.

FP. Outre le goût de la liberté que signale selon vous son nom (la France en tant que pays des Francs, les hommes libres), la France a-t-elle une identité ? Si oui, laquelle ?

FA. Je suis effectivement un passionné de l’histoire de notre pays. La France n’a pas une identité ethnique, au sens allemand. Elle est avant tout une volonté politique. La France est l’illustration par excellence de cette définition que Renan donnait de la nation : un « plébiscite quotidien » se fondant sur un sentiment d’appartenance à une histoire commune tissée depuis au moins 1 500 ans. Malgré cet « effort multiséculaire de centralisation », selon le mot du Général, elle est traversée de contradictions, de divisions profondes et durables.
Parmi les spécificités de la France, il en est deux qui méritent d’être particulièrement soulignées :
– d’une part, le besoin profond d’égalité des Français, qui se traduit par un goût très marqué pour un État puissant et régulateur, garant de justice sociale et réducteur des inégalités. Le « modèle » anglo-saxon est, pour cette raison, un anti-modèle chez nous et cela n’est pas près de finir.
– d’autre part, la tendance des élites françaises à se couper du peuple français et à se mettre à la remorque des pouvoirs ou des modes venus de l’étranger. Cette spécificité étonnante est à l’origine des convulsions de notre histoire nationale, lorsque le peuple finit par se redresser pour défendre son indépendance et sa souveraineté face à l’agresseur et aux élites qui l’ont trahi. C’est toujours le moment où ce qui était impossible devient soudain possible car, comme le dit ce beau proverbe chinois que j’aime tant à citer, « Dans un pays en proie au chaos apparaissent des ministres loyaux ».

FP. Au-delà de la déconstruction européenne, quel est le programme de votre parti ? Tous les maux de la France peuvent-ils être mis sur le large dos de Bruxelles, cette galeuse d’où viendrait tout notre mal ?

FA. La formulation de votre question est une caricature. Qu’auriez-vous pensé d’un journaliste questionnant de Gaulle le 19 juin 1940, lendemain du fameux « Appel », et lui demandant :« Tous les maux de la France peuvent-ils être mis sur le large dos de l’Allemagne, cette galeuse d’où viendrait tout notre mal ? » Comme le dit la Charte fondatrice de l’UPR, « Si elle n’est certes pas la cause unique de tous les problèmes de notre pays, la construction européenne n’en est pas moins leur cause principale. Loin d’être leur solution comme on nous somme de le croire depuis un demi-siècle, la construction européenne en est au contraire l’origine. Car elle place les Français sous une tutelle étrangère, qui vide de sens leurs choix démocratiques, verrouille indûment leur avenir, fixe arbitrairement le champ de leurs intérêts, et les plonge indéfiniment et sans raison dans le mépris d’eux-mêmes et une certaine forme de désespoir. »
Mon programme s’inspire du Conseil national de la Résistance (CNR) de 1944, car les similitudes historiques sont éclairantes. Comme nos anciens, nous proposons aux Français de « se rassembler, quelles que soient leurs convictions politiques ou religieuses et leurs origines ethniques ou sociales, afin de rendre à la France sa liberté et sa démocratie ». Par conséquent, la souveraineté énergétique et alimentaire, l’arrêt des dérives sécuritaires de surveillance (caméras dans les lieux publics, puces RFID, traçage Internet du réseau Indect), l’organisation de l’indépendance de la presse, et plusieurs réformes institutionnelles (prise en compte du vote blanc, Conseil Constitutionnel élu) sont des priorités, afin de créer un espace favorable au plein exercice de la souveraineté, par un peuple non manipulé.
La lutte contre les rentes, de capital comme de statut, une politique sérieuse de logement social, le démantèlement des féodalités économiques et financières, la lutte contre les dérives pharmaceutiques, la fin du tout-consommation, la relance de l’ascenseur social par l’éducation, une ouverture culturelle sur le monde entier et non pas sur l’américanisation généralisée, voilà, parmi d’autres, les buts que je me suis fixés. Les grandes questions nationales comme le nucléaire, la dette publique ou le choix de la politique migratoire, devront être tranchées par des référendums.

Toulouse : l’UMP aussi a le droit de se taire

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Depuis que l’horreur et le carnage se sont invités au bal des prétendants, il conviendrait donc que les politiques, même en pleine campagne électorale, se taisent ou ne s’expriment que pour faire part de leur émotion dans des discours terriblement stéréotypés.
L’ami Marc Cohen s’est d’ailleurs fait ici l’impitoyable procureur de ceux qui auraient mieux fait de la fermer. C’est-à-dire à peu près tout le monde : le FN parce que l’on voit trop qu’il cherche à se remettre en selle sur le cheval de l’islamophobie, et Bayrou ou la gauche parce qu’ils auraient osé laisser entendre de manière plus ou moins implicite que l’atroce épopée de Mohamed Merah serait le succédané d’une société française qui ne s’aime plus et d’une parole qui s’est parfois libérée de manière légèrement hyperbolique au sommet de l’Etat. Quand bien même personne n’aurait, dans ce camp-là, prétendu que c’était la cause unique de la folie de Merah, il semble que le simple fait d’oser se poser cette question, parmi d’autres, fasse de vous un abject partisan de la culture de l’excuse, comme on dit quand on veut disqualifier ceux qui veulent comprendre avant de juger, selon la célèbre devise de Simenon. Et comprendre, avant tout, pour éviter qu’il y ait d’autres Toulouse, car on sait qu’il existe un tragique de répétition.

J’avoue d’ailleurs que je ne sais pas quelle attitude décente adopter de la part d’un homme politique en course pour l’élection, toutes étant apparemment mauvaises et inconvenantes. Se rendre sur les lieux comme Hollande ? On dira qu’il cherche la récupération de l’unité nationale à son profit… Refuser de suspendre sa campagne comme Mélenchon ou Bayrou en expliquant que le tueur cherchait aussi à perturber le processus démocratique ? Dans ce cas, on hurle à l’indifférence, à l’insensibilité, au mépris. Bref, si tu bouges, t’es un salaud ; si tu ne bouges pas, t’es un salaud aussi.

Finalement, il vaut mieux être président de la République. On peut venir, on peut parler et personne n’aura l’indécence de vous faire remarquer que vous aussi, vous êtes candidat. Nicolas Sarkozy n’est évidemment pas responsable de ce statut ambigu, c’est la Constitution qui le veut.
En revanche, l’UMP n’a pas ces pudeurs, ces doutes, ces scrupules. C’est pourtant un parti comme les autres, un parti qui soutient un candidat… Et c’est ce qui m’a un peu gêné dans l’article de Marc. Sa liste de proscriptions oubliait la droite qui n’a pourtant pas été un modèle de décence et n’a cessé de cogner ses adversaires politiques avec des coups assez bas durant toute l’affreuse séquence qui vient d’avoir lieu.

Union nationale ? Vraiment ? Mercredi, alors que l’hommage officiel aux victimes était en cours, Valérie Rosso-Debord, une épée de la « cellule riposte » de la campagne UMP croit bon de vanter publiquement le bilan sécuritaire de Sarkozy (ce qui était douloureusement paradoxal après un tel massacre) et se moquait de l’ « angélisme » de la gauche en matière de terrorisme. En même temps, comme la gauche n’est plus aux affaires depuis 2002, ce qui fait tout de même dix longues années, je serais bien incapable de dire si elle est angélique ou machiavélique, irénique ou impitoyable ! Les propos de Valérie Rosso-Debord, rompaient donc le consensus que son parti ne cessait de demander mais relevaient de surcroît du pur procès d’intention.

Après Valérie Rosso-Debord, c’est Jean-François Copé, dont on a apprécié l’art de couper la parole lors du débat avec Hollande, qui la prend, cette parole, dans Le Figaro du même jour. Il déclare avec la délicatesse d’une mitrailleuse lourde : « J’invite François Hollande et ses alliés verts à garder la dignité qu’il convient. » Mais on avait encore rien dit, m’sieur ! Qu’importe, le PS, pour Copé, est coupable par essence puisque « il s’est opposé à la totalité des mesures de sécurité que nous avons votées !» Oui, d’ailleurs, ces mesures, caméras de surveillance, peines planchers, gardes à vue, criminalisation des schizophrènes, ont tellement été efficaces que l’UMP n’avait même pas fait de la sécurité, avant la tragédie, son cheval de bataille, sachant très bien que la plupart de ces lois n’ont obéi à aucune vision d’ensemble mais à la dictature de l’émotion, celle qui consiste après chaque fait divers atroce à faire voter dans l’urgence une nouvelle loi même si celle-ci existe déjà ! Qu’importe, Jean-François Copé ne recule devant rien et alors que le RAID venait de « loger » Merah, a cru bon de dire : « Des candidats n’ont pas respecté le temps du deuil. Je pense au double langage de François Hollande » coupable « d’attaquer de manière violente et insidieuse la personne du Président de la république. »

Evidemment, quand on est à la fois joueur et arbitre comme Jean-François Copé, les choses sont tout de suite plus simples : la gauche, c’est forcément la récupération politicienne, la droite, c’est forcément la dignité républicaine. Union nationale, qu’ils disaient…

Krump, popping, bollyfitness et parole citoyenne

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Sous l’intitulé « En 2012, je vote! : le Conseil Parisien de la Jeunesse se mobilise pour inciter les jeunes à voter », j’ai reçu le communiqué ci-joint de la Mairie de Paris, et comme ne saurais être pris en défaut d’indifférence citoyenne, alors, je fais tourner l’info à l’état brut, sans en modifier une virgule. Merci qui ?

Le Conseil Parisien de la Jeunesse et le Centre d‘Animation des Halles organisent, samedi 24 mars de 15h à 18h sur la Place Carrée du Forum des Halles, une manifestation pour inciter les jeunes à participer aux prochaines élections présidentielle et législatives, en partenariat avec Caroline Lisfranc, créatrice, et l’association nationale des conseils des enfants et des jeunes (ANACEJ).

Le Conseil Parisien de la Jeunesse est une instance de démocratie participative destinée aux jeunes Parisiens de 13 à 25 ans, qui souhaitent s’engager dans la vie de la cité et donner leur avis sur les grands projets municipaux.

Au programme :

– Flashmobs de danses urbaines : krump, popping, bollyfitness et hip hop (chorégraphies disponibles sur demande auprès de cpj@paris.fr)

– Animation photo citoyenne : les jeunes participants pourront repartir avec leur polaroid « En 2012, je vote »

– Animation « Porteurs de Parole» : les jeunes présents répondront à la question : «Voter, ça sert à quoi ? »; les témoignages les plus marquants seront repris sur des grandes affiches cartonnées qui décoreront au fil de la journée la place Carrée.