Avant d’être cinéaste, Lucas Belvaux a été un acteur marquant des années 1980 et 1990. Beauté sombre, caractère bien trempé, présence rageuse, il a joué dans une vingtaine de films, Hurlevent de Jacques Rivette (1984), Poulet au vinaigre, de Claude Chabrol, (1984), Désordre, d’Olivier Assayas (1986)
En 1991, il décide de passer de l’autre côté du miroir, tourne son premier film Parfois trop d’amour et se révèle d’emblée comme un cinéaste sensible, fort, aimant les acteurs. Depuis il a tourné sept films libres et inventifs, retravaillant les genres de la comédie, du mélodrame, du film noir avec l’impeccable trilogie Un couple épatant, Cavale, Après la vie (2002).

Après Rapt (2009), grand film qui relatait l’histoire de l’enlèvement du Baron Empain, 38 Témoins, est une transcription très personnelle, dans la France provinciale du roman de Didier Decoin Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, inspiré d’un fait divers qui s’est déroulé aux Etats-Unis en 1964 : le meurtre sauvage de Kitty Genovese au vu et au su de 38 témoins qui n’ont pas réagi.
Le film, tourné au Havre, commence en pleine mer : un porte-container immense avance sur une mer sombre. Puis c’est la ville : des rues désertes, droites, rectilignes, une géométrie dure et froide. Et une femme qui gît dans le hall d’un immeuble au milieu d’une flaque de sang. Avec maitrise, Lucas Belvaux, installe vite le sujet de son film : le procès de l’indifférence, de la lâcheté face à un meurtre horrible. Un couple, les Morvand, est suivi de plus près. Pierre, pilote, dirige l’entrée des navires de fort tonnage dans le port, il était présent le soir du crime mais ment à Louise sa compagne.
Yvan Attal incarne ce capitaine Pierre Morvand, massif et fragile. Sophie Quinton joue son épouse avec un beau visage lunaire ravagé par la peur et le doute. Il y a aussi Nicole Garcia en journaliste fouineuse et obstinée, Léonard François Feroletto en capitaine de police défenseur de la justice, Didier Sandre en procureur de la République, soucieux de l’ordre public…

38 témoins est d’abord un cri dans la nuit : celui d’une femme qu’on assassine et que personne ne vient secourir. Mais c’est aussi un grand film moral, servi par une mise en scène au cordeau, sèche, abrupte. Pierre Morvand, rongé par la honte et la culpabilité mais désireux d’affronter cette lâcheté qui fait de lui un fantôme, un homme fini, décide de révéler à la police ce qu’il a entendu et vu pour qu’il puisse retrouver son honneur, mais pas le pardon, ni sans doute la paix de l’âme : « Je ne crois pas au pardon mais en la justice » dit-il lui-même. Et ce au risque de tout perdre, travail et amour.

Les images glacées et dures du chef opérateur Pierre Gantimi D’Ill font de ce fait divers un drame terrifiant. Le son aussi, réalisé par Henri Morelle, est d’une importance capitale. On entend tout à travers ces immeubles aux minces cloisons : les pleurs des enfants, les aboiements de chiens, les voitures dans la rue, les passants sur le trottoir… Mais justement, le son au travers du cri glaçant de la jeune femme, c’est ce que jurent ne pas avoir entendu 38 personnes. Il faudra la décision ferme de Pierre de maintenir sa déposition pour que ce cri (comme une version cinématographique sonore du tableau sidérant d’Edward Munch) qui retentit à nouveau dans la nuit, lors d’une reconstitution particulièrement poignante, nous laisse à nouveau emplis d’effroi. 38 témoins est une œuvre bouleversante qui nous interroge sur notre responsabilité d’être humains face aux monstruosités petites ou grandes que notre société engendre. Il confirme aussi que Lucas Belvaux est un cinéaste majeur du cinéma mondial.

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Jacques Déniel
est directeur de cinéma.est directeur de cinéma.
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