Le Havre de Aki Kaurismaki est un beau film qui nous parle de la dignité des gens simples, des prolétaires, de ceux qui souffrent dans ce Havre de paix, intemporel et majestueux, servi par une mise en scène acérée, un cadre abstrait, une picturalité somptueuse ou se mélangent les tons criards et les couleurs pastels; un grand film sur la solidarité. Le Havre est un conte utopique désespéré qui a justement le mérite de situer à des années lumières du cinéma social français actuel, des ces fictions de gauche qui méprisent les spectateurs en les berçant d’utopie béate et passéiste Les Neiges du Kilidmanjaro, de réconciliation mensongère et suspecte Intouchables, de nostalgie lacrymale et tendancieuse Amélie Poulain

Kaurismaki, est un humaniste qui a foi en l’homme -en sa dignité, à son intelligence et sa richesse d’âme- et aux vertus du cinéma pour nous parler d’un monde où les hommes et les femmes sont généreux, où la liberté de penser, la solidarité et l’amour sont possibles. Un cinéma de genre, magnifié par des codes de cinéma strictes : plans fixes, dialogues récités comme dans les films de Melville, déplacements ostentatoires, actions abruptes et sèches, aplats de couleurs, poésie des sons, force émotionnelle de la musique rock qui reprend ici toute sa valeur contestataire. Roberto Piazza, noble et digne, volontaire et farouche, accompagné de son groupe Little Bob Story, est formidable dans son propre rôle. Le monde de cinéma de Kaurismaki, noir, lucide, humain est celui du mélodrame épuré. Comme dans ses précédents opus finlandais, le cinéaste nous émeut par sa douce mélodie désolée, il nous fait aimer ces êtres meurtris par la vie épuisés par la souffrance au travail ou par la cruauté du chômage. Ce sont de solitaires, homme ou femmes dont la seule richesse est celle du cœur et la beauté, leur profonde dignité. Ce beau film à la tristesse lunaire est une magnifique ode au peuple.

Contrairement à ce que Les Cahiers du cinéma veulent nous faire croire, Kaurismaki ne méprise pas le petit peuple – son film y est scandaleusement qualifié d’indigne, la scène des clandestins méprisés par les marchands et découverts dans le cargo comparée à l’ignoble séquence des petits roms dansant la queue-leu-leu dans Polisse, ce film intensément vain. Il est bien trop digne et révolté (pas indigné comme les bobos chics de nos villes contemporaines) pour nous tromper, il laisse cela aux charlatans et utopistes de pacotilles de la pensée unique, celle qui ne laisse plus la liberté de penser et a fortiori de s’exprimer, qui institue ses valeurs en vérités intouchables sous peine de vous traiter de réactionnaire, et qui dans le même mouvement délaisse l’Histoire, l’éducation et l’enseignement, les arts, l’économie et le social bref qui laisse ce pays, aller à sa perte.

Le Havre d’Aki Kaurismaki avec André Wilms, Katie Outinen, Jean-Pierre Darroussin, Blondin Miquel, Jean-Pierre Léaud

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