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Romantique… est-ce que j’ai une gueule de romantique ?

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Le romantisme n’a jamais eu bonne presse en France. La preuve, il s’est réduit dans le langage courant à un synonyme de l’émoi amoureux, un émoi un peu sucré qui a fait le bonheur des chanteurs à minettes en ce temps béni où même les paroles des mélodies yéyés n’étaient pas dépourvues d’une certaine beauté. Ainsi se souvient-on de Pascal Danel qui conseillait, non sans arrière-pensée, de laisser la plage aux romantiques car ce soir il voulait aimer sa partenaire « à sa façon ». Ce ne sont pas des personnalités aussi différentes que Hugo, Novalis, Turner, Garibaldi, Chopin, Lamartine, Delacroix ou Pouchkine que Pascal Danel voulait laisser sur le sable et face à la mer. Non, simplement, dans la ritournelle du chanteur de charme, le romantique était juste un type un peu niais, un sentimental qui allait se contenter de se promener la main dans la main sur les dunes avec l’être aimé plutôt que de passer aux choses sérieuses.

Comment est-on arrivé à ce glissement sémantique ? Le magnifique et monumental Dictionnaire du Romantisme (CNRS éditions), sous la direction d’Alain Vaillant, répond largement à cette question dans une éclairante et substantielle préface aux 649 articles qui sont proposés au lecteur. Nul n’aura besoin d’être un érudit pour se promener dans un ouvrage qui s’intéresse aussi bien aux artistes qu’aux personnages politiques, aux pays qu’à des notions comme la folie, le génie, l’enfant ou le chaos vus au prisme de ce qui a concerné, sur un siècle au moins, l’ensemble de l’Europe et une bonne partie du monde. Qui connaissait, par exemple, Rafael Pombo, poète et diplomate colombien, auteur d’un poème de 610 vers, L’heure des ténèbres, qu’il aurait écrit en pleine crise d’angoisse métaphysique alors qu’il était en poste aux Etats-Unis, après avoir lu Le désespoir de Lamartine.
Alain Vaillant n’élude pas cette question du dépérissement d’un mot. « Le romantisme a reflué hors du terrain politique pour se cantonner au niveau de la sphère individuelle, agissant alors comme une vague disposition psychologique de l’esprit, prédéterminant inconsciemment les comportements de l’homme occidentalisé, (ou « mondialisé », ce qui revient au même).» Dans cette optique, on doit reconnaître que le vrai fond culturel de nos sociétés de consommation demeure un romantisme résiduel et abâtardi, où l’on rencontre en vrac le goût pour le mélodrame, une sensibilité diffuse, un idéalisme abstrait et pétri de bons sentiments, le sens romanesque du sensationnel ou de l’émotionnel.

Le plus féroce critique de cette « romantisation » des mentalités, en France, fut sans doute Charles Maurras, le théoricien de la monarchie et du nationalisme intégral qui se livre à une attaque féroce notamment dans Les Amants de Venise ou Romantisme et Révolution, reprochant au romantisme d’avoir refoulé l’héritage classique, gréco-latin de la France au profit des mythes germaniques. En effet, à Maurras comme à beaucoup d’autres, le romantisme est apparu comme un produit d’importation suspect venant d’Allemagne ou d’Angleterre et amenant avec lui et dans le désordre, la brume, le pathos, les fantômes, les pratiques addictives en matière de drogue, le culte de la jeunesse et des barricades, l’attirance morbide pour le suicide, l’entrée du peuple et de la canaille en littérature comme dans Les Mystères de Paris d’Eugène Sue ou Les misérables de Hugo, une certaine féminisation du monde, une survalorisation du sentiment contre la raison, le tout ayant eu pour conséquence désastreuse un bon nombre de révolutions dont la première et la plus cauchemardesque de toutes : la Révolution Française.

Il y a, on le comprend avec ce Dictionnaire, une politique romantique, une façon romantique d’en faire. Cela consiste aussi bien à aller mourir pour une cause étrangère comme le fit Byron dans la guerre d’indépendance grecque, à se présenter aux présidentielles comme Lamartine en 1848 (qui fera un score cheminadien) parce que l’on considère le poète comme un prophète, ou encore à échafauder des utopies socialistes comme le feront Fourier, Saint-Simon ou Cabet. Utopies que moqueront d’ailleurs cruellement Marx et Engels qui marquent de leur côté un retour au réalisme et à un désir de validité scientifique en la matière.
Sauf sur quelques points précis, comme le Victor Hugo des débuts, séduit par la monarchie comme on est pris par le charme d’une ruine d’Hubert Robert, le romantisme est en effet tout au long du XIXème siècle attaché à des mouvements d’émancipation des peuples, de la Pologne à l’Italie en passant par la Grèce ou même la Belgique, une jeune nation née en 1830 où le romantisme devient presque un art national, tout en étant aussi (déjà) un moyen pour les Flamands de revendiquer leur spécificité notamment à travers l’œuvre de Guido Gezelle. Mais cette émancipation collective s’accompagne aussi d’une émancipation individuelle que l’antimoderne juge proche de l’aveuglement pour ne pas dire de la bêtise. C’est Flaubert, par exemple, reniant ses écrits de jeunesse et donnant avec Madame Bovary l’archétype de la femme auto-intoxiquée par le romantisme et ses carrosses qui roulent au clair de lune.

Et pourtant, Alain Vaillant dans sa préface, n’en démord pas et veut dépasser la fausse opposition que les antimodernes, y compris Muray dans son XIXème siècle à travers les âges ont voulu voir entre romantisme et réalisme : le romantisme, sans doute le premier mouvement globalisé de l’Histoire, a libéré l’imaginaire comme jamais ce ne fut fait auparavant, ce qui n’empêche pas, au contraire même, « une reconnaissance lucide du réel, pour cette raison suffisante qu’il est le réel. A la condition cependant de ne pas abdiquer la liberté de le juger ni la volonté d’agir sur lui. »
Romantiques de tous les pays, unissez-vous !

Le dictionnaire du romantisme, sous la direction d’Alain Vaillant (CNRS édition.)

Le film utile de Federico Veiroj

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Faites vite, car ce film ne demeurera pas longtemps sur nos écrans ! Toutes les apparences sont contre lui : noir et blanc, format « carré » un peu désuet, origine uruguayenne, acteurs inconnus, histoire « cuculturelle », bref, les caractères d’une «toile» ennuyeuse, bien propre à alimenter la conversation d’un intello germanopratin old school, et de sa cousine intellichiante, point vilaine, mais féministe rigide et professeur de technologie à Romorantin, qui ne consentira jamais à abandonner ses collants opaques et ses talons plats pour des bas nylon et des talons aiguilles !

Et pourtant, contre toutes les apparences, c’est un pur moment de bonheur ! N’usons pas du vocabulaire qui fâche : poétique, délicat, sensible… Disons simplement que c’est l’histoire d’un type de haute taille, quelque peu apathique, domicilié chez ses parents, peut-être vierge, qui découvre que sa chère cinémathèque, dont il est le programmateur, n’est guère fréquentée, et qu’une sévère correction budgétaire menace son emploi. Sous l’effet de l’adversité, ce grand dadais accomplit une métamorphose: il comprend que le cinématographe n’est pas tout dans l’existence, que l’amour est au moins aussi important, que la vie est ailleurs que dans une salle obscure, mais qu’il n’y a rien de telle qu’une salle obscure pour éprouver des sentiments à l’égard d’une femme de chair, qui vous est soudain très chère, et qu’une spectatrice assidue est préférable à une actrice, même nue. Bref, La Vida ùtil, de Federico Veiroj, c’est l’aventure palpitante et pleine de rebondissements burlesques d’une manière de colosse mou à lunettes, d’un benêt au teint pâle qui éprouve, une bonne fois pour toutes, le vertige de l’amour !

Les natures mélancoliques y trouveront leur aliment. Les humoristes timides y passeront un joyeux moment. Les imbéciles n’y verront que du feu. Quant à moi, je donne tous les films comiques français de ces deux dernières années pour cette œuvre immensément modeste.

Woody, Amiel et autres grands pervers…

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1. Une conversation avec Robert Greenberg

J’ai rencontré l’autre soir, dans un cinéma de Saint-Germain-des-Prés, Robert Greenberg. Revêche, maussade, toujours sur la défensive, il affronte le cap de la quarantaine en écrivant des lettres de protestation à American Airlines, à Starbucks ou à des compagnies de taxis pour chiens.

Greenberg hésite à prendre le premier avion pour les antipodes avec deux délicieuses nymphettes qui l’ont mis au défi de le suivre. J’ai déjà tenté l’expérience : je m’étais envolé impromptu pour le Japon. Je lui ai raconté comment mon séjour avait tourné à la catastrophe, et cela lui a remonté le moral : entre grincheux, on se comprend. Enfin, on pourrait se comprendre. Mais je ne crois pas que je supporterais plus de deux jours : trop hypocondriaque, trop centré sur lui-même, trop woody-allénien − mais deux crans en-dessous. Modérément pervers, tendance parano.

Je me demande parfois s’il ne m’a pas dérobé mon code génétique. Je n’aimerais pas me retrouver dans sa peau avec, à mes côtés, une blonde fadasse comme épouse. Il m’incite pour éviter le pire − pas la blonde fadasse, mais la déprime − à tenir mes carnets. Les carnets d’un pervers.[access capability= »lire_inedits »] Venant de Greenberg, le conseil est bon à prendre. C’est toujours moins con que d’écrire à Starbucks, American Airlines ou au maire de New York.

Je veux savoir s’il trouve Woody Allen pervers. Il me répond : comment ne pas l’être quand on a fui une mère juive omnipotente pour séduire de jolies goys brunes et blondes avant de se tourner vers une Mona Lisa asiatique ? Son histoire avec Soon-Yi, c’est un sacré exemple de détournement de la fonction paternelle. « Je comprends la fureur de Mia Farrow », ajoute-t-il. Dieu merci pour lui, la notoriété protège. Célèbre, tu peux te permettre toutes les perversions : Noé s’exhibe, Lot engrosse ses filles, le pharaon épouse sa sœur, Néron sodomise les petits garçons… C’est sans doute la raison la plus valable pour atteindre la gloire.

Je lui fais observer que, dans le cas de Woody Allen, il y a une certaine ironie à fuir ses racines juives pour se retrouver in fine accusé d’inceste. C’est un parcours qui m’est étrangement familier.

Greenberg trouve que je ressemble de manière saisissante au vieux misanthrope de Whatever works, l’intarissable grincheux Boris Yallkinoff interprété par Larry David. Il me dit que Boris Yallkinoff n’a rien d’autre à nous offrir qu’un déluge d’acrimonie infantile et de mépris grinçant. J’ai bien peur que ce ne soit aussi mon cas.

Rien de tel pour nous remettre d’aplomb qu’un mot d’esprit de Woody Allen. Ce soir, ce sera : « La différence entre le sexe et la mort, c’est que vous pouvez mourir tout seul sans que quelqu’un se moque de vous. »

Le film Greenberg, de Noah Baumbach, avec Ben Stiller dans le rôle de Robert Greenberg, est accessible en DVD.

2. Henri-Frédéric Amiel, l’argent et les nymphettes

Dans le monde entier, on aime l’argent. En Suisse, on le respecte. Amiel, qui jouissait pourtant d’une fortune considérable et d’un poste de professeur à la faculté de Genève, a laissé, à côté des 18000 pages de son journal intime, un cahier d’écolier dans lequel il recense les innombrables ( plus d’une centaine…) candidates au mariage qui se présentent à lui. Il les récusera toutes en pesant pour chacune d’elles le pour et le contre, y compris d’un point de vue financier.

Maître incomparable dans l’art de tergiverser, il se révèle aussi un notaire de l’amour pointilleux à l’extrême. Qu’il élimine telle jeune femme parce qu’elle n’a pas d’orthographe ou telle autre parce que sa dentition laisse à désirer, cela prête à sourire. Qu’il redoute des dangers pour sa santé si elle est trop jeune ou du dégoût si elle ne l’est pas ne surprend guère. Mais qu’il établisse une comptabilité scrupuleuse sur ce que lui coûterait ou lui rapporterait chaque épouse laisse perplexe, à moins qu’on estime, comme son commentateur Léon Bopp, qu’une telle franchise écrite, résolue à braver jusqu’au ridicule, mérite notre indulgence. Il ne serait pas sans intérêt, ajoute-t-il, de connaître le même livre de comptes d’autres écrivains passés ou présents.

« On finit toujours par mourir », répète inlassablement Amiel. Oui, certes, mais on aurait tort de commencer par là, peut-on lui rétorquer. Je me demande si le problème ne réside pas ailleurs : tant de précautions face au mariage ne signifierait-il pas qu’Amiel, sans toujours se l’avouer, n’est pas vraiment attiré par les femmes, ni par l’acte sexuel ? Il l’est beaucoup plus par la proximité et l’affection qu’il attend des petites filles. L’épisode avec Philine se révélera calamiteux, celui avec Loulou enchanteur. Philine est une veuve de 40 ans. Loulou une adolescente à peine pubère. Ceci explique cela.

Couvrir de baisers une fillette de la tête aux pieds charme le professeur Amiel plus que tout, alors que son jugement sur les femmes est d’un cynisme de bon aloi : il n’y en a qu’une sur vingt qui soit désirable, et encore cela ne dure que peu de temps. Amiel, digne précurseur de Humbert Humbert, la thèse se défend. La perversité recrute ses émules même dans le vivier des professeurs suisses. C’est dire combien elle est répandue.

Alice de Lewis Carroll, bien sûr, Loulou d’Amiel, Albertine de Proust, Lolita de Nabokov, Naomi de Tanizaki, sans oublier le précurseur Jean-Paul Richter, le grand romantique allemand, qui n’eut que deux passions : l’écriture et les jeunes filles. L’une d’elles, et c’est un grand classique, se suicida pour lui. On raconte qu’il fut jusqu’à sa mort entouré de l’attention idolâtre de jeunes filles qu’il sut attirer à lui avec une magie particulière, bien qu’il eût été certes un grand amoureux, mais certainement pas un bon amant. Amiel de même.

À découvrir : Délibérations sur les femmes, par Henri-Frédéric Amiel. Éd. Stock.

3. Comment j’ai connu Alain Caillol

L’histoire peut sembler étrange, mais elle est vraie. C’est grâce à Henri-Frédéric Amiel, l’austère diariste genevois, que j’ai connu Alain Caillol, qui fut le lieutenant de Mesrine et l’un des hommes les plus surveillés par la police française. Alain Caillol, célèbre pour avoir organisé le rapt du baron Empain et de nombreux braquages, m’a écrit un jour pour me demander si je trouvais judicieuse sa comparaison entre l’article de Freud, Deuil et Mélancolie et le journal d’Amiel. Elle l’était, bien sûr. Et j’étais surpris, jaloux presque de ne pas y avoir pensé, moi qui avait alors la réputation d’être un fin connaisseur d’Amiel comme de Freud.

La lettre datait du 29 août 1984 et m’était adressée de la Maison Centrale de Saint-Maur. J’étais intrigué : comment pouvaient coexister dans le même individu un gangster prêt à sacrifier la vie d’un de ses otages et un intellectuel d’une curiosité et d’une sensibilité exceptionnelles ? Je voulus en savoir plus. Ainsi débuta notre correspondance, puis notre amitié lorsque, après avoir purgé une dernière peine de prison, il me rejoignit dans un petit restaurant japonais de la rue des Ciseaux.

Je ne reviendrai pas dans cette chronique sur l’enlèvement du baron Empain. Caillol l’a admirablement raconté dans un livre, Lumière, où chaque détail de cette opération légendaire est minutieusement divulgué avec un sens du suspense digne des meilleurs polars américains. Le baron Empain, qui ne perdit dans l’affaire, outre sa famille, qu’un doigt et échappa de justesse à la mort, y est décrit comme un homme d’une élégance et d’un courage peu communs. Quand on lui coupe un doigt dans son sommeil avec un massicot, il ne bronche pas. Pas une plainte, pas un cri, pas une crise de nerfs. « C’était comme si j’avais renversé un peu de café sur sa chemise », me dit Caillol, qui le reverra bien des années plus tard dans son hôtel particulier de l’avenue Foch.

Quant aux années passées derrière les barreaux, Alain Caillol les trouve justifiées et ne les regrette pas. C’est l’un des points communs entre le baron Empain et Caillol : ils ignorent le ressentiment. Les choses arrivent, un point c’est tout. Inutile d’en faire toute une histoire. C’est dire combien je me sens proche d’eux. « En prison, me dit Caillol, j’ai vécu mille vies dans les livres et j’y ai partagé la vraie condition des hommes. » Il ajoute : « Je n’ai aucun espoir, aucune illusion, je regarde les riches et les pauvres avec le même détachement. Je ne crois pas en Dieu et je n’ai pas peur de mourir… »
Quant à Amiel, il me l’avait déjà écrit, mais il me le répète : « Cet homme-là m’a aidé comme un frère. Au moment où tout se brouillait, c’est grâce à lui que j’ai conservé une conscience de moi assez claire. J’ai partagé sa solitude et peut-être a-t-il partagé la mienne, je ne sais pas. Mais après l’avoir lu et relu, je l’ai considéré comme mon ami, mon cher ami, et chaque jour j’ouvrais ses cahiers comme lui devait ouvrir les siens, avec ce sentiment d’un inéluctable échec auquel ni lui, ni moi ne parviendrions jamais à nous soustraire. »[/access]

À lire : Lumière, d’Alain Caillol, éd. du Cherche-Midi.

Aubrac, côté ombre…

Depuis le milieu des années 1980, Lucie et Raymond Aubrac ont été érigés par certains historiens puis par les médias comme le couple emblématique de la résistance française à l’Occupant nazi. Nombre de collèges portent leur nom et la disparition de Raymond Aubrac a suscité un concert d’hommages, jusqu’à la présidence de la République. Au point qu’une sorte d’histoire « sainte » des Aubrac s’est peu à peu mise en place, couronnée par le film « Lucie Aubrac », puis par la publications de biographies « autorisées » de Lucie (Perrin, 2009) puis de Raymond (Seuil, 2011) où leurs auteurs ont pris pour argent comptant les témoignages des deux héros. Et c’est là que le bât blesse et que l’histoire doit reprendre ses droits sur la mémoire. Deux points au moins dérangent la partie légendaire du récit.

En 1997, le journaliste et historien Gérard Chauvy publia Aubrac. L’Affaire (Albin Michel) où, s’appuyant sur une masse de documents, il revenait sur l’itinéraire de Raymond à Lyon et en particulier de sa première arrestation le 15 (ou 13) mars 1943. En 1945, Lucie avait raconté avec force détails l’évasion de Raymond de l’hôpital de l’Antiquaille le 24 mai 1943. En 1984, dans ses mémoires, il n’était plus question d’évasion mais de libération obtenue grâce à une audacieuse pression sur le procureur lyonnais, menacé depuis Londres par des messages codés de la BBC. Tout ceci parut peu crédible à Chauvy. Mal lui en prit. Attaqué en diffamation par le couple, il fut lourdement condamné.

Or, dans sa biographie de 2011, Raymond reconnaît qu’il a été libéré parce que son arrestation avait mis la police de Vichy sur la piste de généraux membres de l’ORA (Organisation de résistance de l’armée), ce qui aurait beaucoup gêné le gouvernement de Vichy si les Allemands l’avaient appris. Du coup, la version de Lucie et de ses messages envoyés par Radio Londres – radicalement contestée au procès Chauvy par le vice-président des médaillés de la Résistance – tombe à l’eau. Néanmoins, un aussi gros mensonge, répété aussi longtemps et avec autant d’assurance – jusque devant le tribunal – par les Aubrac jette un doute sérieux sur le reste de leur récit et montre au moins deux choses : que l’histoire ne doit pas être écrite dans les prétoires, et que les témoignages, même de personnages très médiatiques, doivent être passés au crible de la critique par les historiens.
Le second point d’achoppement entre histoire et mémoire concerne non pas un épisode mais l’ensemble de l’itinéraire de Raymond. En effet, Lucie a été dès le début des années 1930 une fervente communiste, fréquentant la restaurant de la Famille nouvelle – quartier général de Maurice Tréand, le responsable aux cadres du PCF – et a même été pressentie pour suivre à Moscou l’Ecole léniniste internationale, école de formation de l’Internationale communiste.

Or, de son côté, Raymond a toujours nié avoir adhéré au Parti communiste. C’est d’ailleurs à la suite d’une question sur ce point posée à Raymond par Daniel Cordier – secrétaire de Jean Moulin – lors d’une table-ronde organisée par Libération et des historiens le 17 mai 1997, que les Aubrac quittèrent la salle, mettant ainsi fin au débat. Or il n’était pas besoin d’avoir sa carte du parti pour être un excellent communiste « hors cadre ». Nombre d’éléments, dont nous ne retenons ici que les principaux, montrent que Raymond fut dans ce cas. Il a dès 1937-1938, suivi des cours de marxisme dispensés discrètement, sous le contrôle du service des cadres du PCF, et a publié sous pseudo un article dans le journal des Jeunesses communistes.
Aubrac a participé à la direction du mouvement de résistance Libération Sud avec plusieurs autres militants communistes (Lucie, Pierre Hervé, Maurice Kriegel) qui, fin 1942, ont rempli des biographies destinées au service des cadres du PCF.
En 1946, il a, sur ordre de Jean Jérôme et de Jacques Duclos – hommes de confiance du PC d’Union soviétique – logé, lors de son séjour en France, le chef du PC indochinois, Ho Chi Minh, cadre important du communisme international.

Il a été en 1948 l’un des cofondateurs des Combattants de la liberté, à l’origine du Mouvement de la Paix, vaste opération destinée par Moscou à désigner le camp communiste comme celui de la paix et les Etats-Unis comme les fauteurs de guerre.
De 1948 à 1958, il a été le fondateur et le dirigeant du BERIM, société contrôlée par Jean Jérôme et Charles Hilsum – le directeur de la BCEN, la banque représentant les intérêts soviétiques en France – et faisant du commerce avec les régimes communistes d’Europe de l’Est puis de Chine, et, au passage, de pompe à finance pour le PCF. Dans ce cadre, il a, en tant que « camarade », rencontré Klement Gottwald, le secrétaire général historique du PC tchécoslovaque, le même qui commandita le « coup de Prague » de 1948 puis les procès truqués et antisémites de Slansky, London et autres en 1952. C’est d’ailleurs pour avoir été en contact avec l’un des pendus du procès de Prague que Raymond fut écarté de la direction du BERIM.
Enfin, last but not least, dès le milieu des années 1960 et jusqu’en 1975, il servi de messager officieux du PC nord-vietnamiens en direction des Américains, en particulier d’Henry Kissinger, pour des négociations de retrait des Américains du Vietnam. Et ce par l’intermédiaire de l’australien Wilfried Burchett, prétendu journaliste et véritable agent soviétique depuis 1938.

Raymond Aubrac ne fut ni un « idiot utile » du communisme français et international, ni un compagnon de route, mais bien un communiste « hors cadre » que Moscou et le PCF considéraient comme suffisamment loyal pour le charger de missions de confiance qui exigeaient un secret absolu.
Tout ceci n’enlève rien au courage et à l’engagement antinazi de Raymond et de Lucie, mais exige de corriger la posture morale qu’ils adoptèrent en prétendant avoir toujours combattu contre l’injustice et pour la liberté. Des années 1930 aux années 1970, ils furent des agents actifs d’un système communiste mondial dirigé par le PC d’Union soviétique. Or le PCUS avait créé un régime totalitaire responsable de l’assassinat de masse de millions de civils – hommes, femmes et enfants – en particulier entre 1929 et 1953, à une époque où les Aubrac étaient de fervents communistes. Ils semblent avoir effacé de leur mémoire cette complicité politique et morale, pratiquant une indignation à sens unique.

Eric Zemmour, notre Rivarol

Il est doué, le bougre. Il le sait bien, d’ailleurs. Mais ce qui le distingue de ses pairs, c’est autre chose. C’est la culture, le sens de l’Histoire, la capacité à y trouver des outils qui permettent de faire comprendre le présent et d’éclairer l’avenir. Son côté Jacques Bainville, ricaneraient ses innombrables détracteurs, si le nom de Bainville leur disait encore quelque chose. Mais ils l’ont oublié, comme le reste. Et c’est ce qui fait précisément la force d’Éric Zemmour : dans sa catégorie, il n’a aucun concurrent sérieux. Il le démontre à nouveau en publiant le recueil de ses chroniques matinales sur RTL, dans un livre au titre aussi brillant que son objet : Le Bûcher des vaniteux.

Cette subtilité dans l’analyse, ce mordant que nul ne lui conteste, cette aptitude à convoquer les figures tutélaires de notre Histoire à l’appui de ses démonstrations font de ce Bûcher quotidien un vrai feu d’artifice. Un régal pour amateurs éclairés.[access capability= »lire_inedits »] Car rien ni personne n’échappe à la moulinette. Zemmour n’a aucune pudeur idéologique, aucune retenue bien-pensante qui le ferait hésiter un instant avant de déshabiller une illusion ou de démasquer une idole. À l’entendre et à le lire, il paraît absolument étranger au politiquement correct : prêt à tout, et d’abord, à tout dire, à tout dévoiler. Qu’il s’agisse du mirage des révolutions arabes ou de la disgrâce de Rama Yade, fausse ingénue et vraie traîtresse, qu’il s’agisse des quotas communautaires ou du collège unique, de la politique impériale allemande ou des billevesées fédéralistes, Zemmour ne respecte rien de ce que vénèrent les autres. Il se refuse obstinément à hurler avec les loups. C’est d’ailleurs ce qui fait son charme, et c’est ce qui donne à ce feu d’artifice des couleurs que n’auront jamais les pesantes analyses des chroniqueurs ordinaires.

Le propos de Zemmour n’est pas celui d’un anatomiste glacé qui prétendrait disséquer avec la plus froide objectivité les faits et gestes de nos gouvernants. C’est celui d’un homme de conviction, et qui ne s’en cache pas. Un homme qui, à cette occasion, défend avec ardeur ce que l’on appelle, depuis le général de Gaulle « une certaine idée de la France », mais aussi de l’État, des Français, de leur culture et de leur destin. Un gaullisme où l’on retrouve l’écho, tout à fait perceptible, d’un Barrès, d’un Péguy, ou encore, d’un Napoléon III, personnage récurrent de la comédie humaine mise en scène par Zemmour. Or, à beaucoup d’égards, ce qu’il dit à propos de Mélenchon, « chef incontesté de la classe ouvrière, sauf qu’il n’y a plus de classe ouvrière », vaut également, hélas, pour cette France qu’il entend défendre. Une France qui, si elle existe encore, paraît bien mal en point, à force d’avoir été épuisée par ce perpétuel feu d’artifice. Car le carnaval des vaniteux, et les cendres qu’il produit, finissent par étouffer peu à peu tout ce qui les entoure. Par assécher le pays réel.

Et c’est en cela qu’Éric Zemmour est un peu notre Rivarol. Aussi doué que son prédécesseur, et comme lui, aimant par dessus tout danser sur le bord du volcan, y disserter sur les mille et trois nuances de la lave en fusion − avant de tourner le dos au cratère, un peu mélancolique, un vague sourire aux lèvres. Ce qui ne l’empêche pas d’y retourner courageusement dès le lendemain matin pour dénoncer, comme nul autre n’ose le faire, les horreurs du gouffre et l’éruption qui se prépare.[/access]
 

Éric Zemmour, Le Bûcher des vaniteux, Albin Michel, février 2012.

Corneille à Petroplus

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La banlieue rouennaise fait décidément parler d’elle. Non seulement, le modeste club de Quevilly (Petit-Quevilly étant par ailleurs la ville natale de votre serviteur) se retrouve en finale de la coupe de France tandis que les salariés de la raffinerie Petroplus à Petit-Couronne, jadis lieu de villégiature du rouennais Pierre Corneille, viennent de remporter une victoire inédite.

La raffinerie Petroplus qui emploie 550 personnes avait été mise en redressement judiciaire début janvier pour six mois, suite à la faillite de la maison-mère suisse. Seulement, dès le commencement du conflit, les salariés ont refusé d’attendre les bras croisés un éventuel repreneur qui doit absolument se faire connaître avant le 30 avril dernier délai : ils avaient immédiatement saisi les stocks pétroliers qui représentent une valeur de 200 millions d’euros tout de même, histoire de s’assurer un « trésor de guerre » dans les luttes à venir.

Conflit social emblématique de la dégradation de notre situation industrielle, Petroplus a vu défiler presque tous les candidats à la présidentielle. Cependant les vraies négociations se jouaient ailleurs, entre l’intersyndicale CGT, CFE-CGC, CFDT d’un côté et, de l’autre, les banques et Petroplus. Un accord qui est une grande première vient d’être signé ce vendredi 13 avril entre les deux parties et validé par la justice suisse. Il était plus que temps, d’après le président de l’intersyndicale, qui avait de plus en plus de mal à contenir le désespoir de certains salariés prêts, selon ses propre termes, « à foutre le feu » aux stocks si aucune solution n’était trouvée.

L’accord stipule le partage à égalité des 200 millions d’euros entre Petroplus et les salariés de Petit-Couronne. Ce qui signifie qu’en cas de liquidation pure et simple, ces derniers partiront au moins avec quelque chose. Sans doute ont-ils été à leur insu inspirés par le fantôme de Corneille, planant sur les torchères et murmurant sans cesse : « Va contre un arrogant éprouver ton courage… »

La seule campagne possible

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Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Luc Rosenzweig et Pascal Riché s’interrogent sur la campagne de Nicolas Sarkozy.

« C’est à la fin du marché qu’on compte les bouses … ». La sagesse paysanne et maquignonne nous incite à la prudence pour évaluer une campagne, celle de Nicolas Sarkozy, alors que la joute électorale du premier tour n’est pas encore terminée. Qui peut dire aujourd’hui quelle tonalité prendra le duel final, alors que l’on ne connaît pas le score des Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et François Bayrou ?
Le seul critère qui vaille pour juger de la qualité d’une campagne présidentielle se résume à la question : « Le candidat, qu’il soit élu ou battu, sort-il en meilleure forme politique de ce combat qu’il n’y est entré ? ». La question est déjà tranchée pour Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Eva Joly. Le premier a réussi à coaguler sur son nom le potentiel électoral de l’extrême gauche, la seconde devrait, selon les sondages obtenir un score nettement plus élevé que son père en 2007. Eva Joly, à l’inverse, portera le fardeau de la déroute présidentielle des écologistes, alors que ceux qui l’ont envoyée au casse-pipe comptent les jours les séparant de leur destin ministériel.
Cette question, en revanche, reste ouverte pour François Bayrou, dont le score prévu, largement inférieur à celui de 2007, ne sera pas déterminant pour son futur rôle politique. Pour François Hollande et Nicolas Sarkozy, seule une victoire le 6 mai peut leur permettre de ne pas disparaître du paysage politique français.

Quel serait en effet le destin d’un François Hollande vaincu à l’issue d’une élection réputée imperdable ? Aurait-il encore l’énergie et l’abnégation de se consacrer à la Corrèze ?
Nicolas Sarkozy a prévenu : s’il est battu, il ira se faire voir ailleurs.
Le critère de réussite de sa campagne ne sera pas seulement la victoire. L’époque est sans pitié pour ceux qui ont la charge de conduire les affaires dans la tourmente de la crise de l’euro et des dettes souveraines, qu’ils soient de droite ou de gauche : Zapatero, Berlusconi, Papandréou et quelques autres moins connus en ont fait récemment l’amère expérience. De plus, dans l’histoire de la Vème République, aucun président de la République n’a été élu sur son bilan. La campagne de Giscard d’Estaing en 1981 n’était pas honteuse, en dépit d’un slogan raté (« une France plus forte »). Mitterrand et Chirac ont été réélus en faisant porter à leurs concurrents, premiers ministres de cohabitation, la responsabilité du bilan de la législature. Nicolas Sarkozy est donc parfaitement fondé à ne pas faire de son bilan un argument de campagne, bien que celui-ci soit moins calamiteux qu’on le clame ici ou là.

Mais on ne saurait rallier les foules avec la réforme de la carte judiciaire ou la question préalable de constitutionnalité. Il est aussi difficile de faire valoir que les désagréments provoqués par la crise dans la vie quotidienne des Français auraient été bien plus rudes si le président de la République sortant n’avait pas pris les bonnes décisions, celles, justement qui font mal. Certes, quelques lignes de la partie négative du bilan relèvent de la responsabilité directe de Nicolas Sarkozy, et non pas de la contrainte extérieure (le Fouquet’s, « casse-toi pov’con ! »). On a pourtant connu des présidents dont les « casseroles » étaient notablement plus sonores que celles attachées aux basques de Nicolas Sarkozy, comme François Mitterrand (Rainbow Warrior, écoutes téléphoniques) ou Jacques Chirac (emplois fictifs à la mairie de Paris) qui ont été brillamment réélus.

On ne saurait non plus reprocher au candidat Sarkozy la « droitisation » de ses thèmes de campagne. Est-il indigne de chercher, comme en 2002 d’essayer de réduire le score du FN en prenant en compte le besoin de protection (dans tous les domaines) des secteurs les plus fragiles de la population ? Rappelons, à ceux qui l’auraient oublié que Nicolas Sarkozy n’a jamais été de gauche, et que ceux qui lui font confiance n’attendent pas de lui qu’il leur propose une analyse de la société puisée dans les œuvres des sociologues de la gauche bien-pensante. Moins crédibles, je le concède, sont ses appels du pied à la France du « non » au référendum constitutionnel européen de 2005, lorsque l’on a été l’artisan de son retour par la fenêtre sous la forme du Traité de Lisbonne adopté par le Congrès…

Enfin, Nicolas Sarkozy a réussi une chose que Lionel Jospin avait manqué en 2002, empêcher toute concurrence venue de sa famille politique. De son score du 6 mai dépendra, pour une bonne partie, le maintien de la cohésion d’une droite qui a cédé beaucoup de terrain depuis 2007 (mairies, départements, régions, sénat). Honorablement défait – disons à 52-48 — le président sortant pourra se prévaloir d’avoir maintenu la cohésion de la droite républicaine. S’il subit une débâcle, le risque est grand de voir l’UMP éclater entre partisans et adversaires d’une alliance avec le FN. Mais s’il en est ainsi, ce n’est pas la campagne qu’il faudra mettre en cause, mais le choix de Nicolas Sarkozy de se représenter.

Mari, enfants : un luxe inutile ?

7

Les personnes nées à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe adoptèrent de très solides réflexes. Dès qu’elles entendaient la fatidique annonce : « C’est la guerre ! », elles achetaient et stockaient sucre, café, pâtes, farine, savon, etc… Les plus futés et les moins scrupuleux en faisaient d’ailleurs commerce. Ces réflexes ont la vie dure, puisqu’en janvier 1991, à l’annonce de la première guerre du Golfe, les rayons pâtes, riz et féculents furent dévalisés, bien que l’Irak ne fût pas un gros exportateur de riz.
On le sait, la première qualité de l’être humain, c’est sa stupéfiante capacité à s’adapter, raison pour laquelle c’est la seule espèce que l’on retrouve aussi bien au pôle Nord qu’en plein Sahara. Les menaces d’envahissement du territoire national par l’ennemi héréditaire (poste actuellement vacant après avoir été brillamment occupé par les Anglais puis les Allemands) sont à peu près nulles ; depuis les années 1970, la tragédie qui menace, c’est la crise. Et son corollaire, l’austérité. S’il est certes moins enthousiasmant de se préparer à devoir payer plus d’impôts qu’à prendre le maquis, reconnaissons qu’une crise est moins meurtrière qu’un bombardement. De toute façon, on ne choisit pas.
Il faut s’y faire : « C’est la crise ! » On ne stocke rien, au contraire, on limite ses dépenses : des pâtes oui, mais au beurre ; on renonce à l’abonnement à l’opéra, aux coûteuses et exotiques vacances, au restaurant hebdomadaire, on reprise les vêtements au lieu de les jeter, on répare, on bricole, on découvre le charme des ventes à bas prix.[access capability= »lire_inedits »] Le remplacement du frigo qui ronfle comme un soudard arsouillé attendra des jours meilleurs et tant qu’à faire, puisqu’il faut renoncer aux sports d’hiver, on revendra l’équipement sur eBay. L’ennui, c’est que vous n’êtes pas le seul à avoir décidé de sacrifier les pistes enneigées et que vos skis partiront pour 3,50 euros. Pas de bol !
Heureusement, les magazines regorgent de « trucs et astuces », très prisés par le cerveau humain, pour vous permettre de faire face à la crise en toute sérénité.

Par exemple, l’achat groupé : très chouette, l’achat groupé ! Imaginons que votre aspirateur (ou votre tondeuse ) rende l’âme dans une dernière inspiration. Au lieu de vous précipiter dans le premier magasin d’électroménager, allez plutôt consulter votre voisine. Ou votre voisin − je ne voudrais pas que les « Chiennes de garde » viennent me mordiller les escarpins. Qui sait, peut-être votre voisine connaît-elle les mêmes affres de l’aspirateur expiré. Zou, un achat groupé ! Vous achetez cet aspirateur à deux et vous vous le partagez équitablement. Si par bonheur vous trouvez 5 autres voisines dans le même cas, bingo ! Vous ne payez qu’un septième d’aspirateur et vous y avez droit un jour par semaine. Et tant qu’à faire, groupez-vous également pour consulter un marabout et désenvoûter le quartier, parce que c’est tout de même étrange, cette malédiction qui frappe les aspirateurs. Certains pensent que l’achat groupé est l’avenir de l’homme et suggèrent de le pratiquer de façon systématique. Fini le temps où vous attrapiez six pots de yaourt goût framboise dans le rayon d’une supérette ; désormais, vous en achèterez 180 chez un grossiste, et une fois le partage avec vos 29 petits camarades, vous serez à la tête de vos 6 pots convoités pour un prix dérisoire.
Dans la catégorie « La crise, c’est simple comme un coup de fil », les réseaux d’échange de savoir-faire sont particulièrement recommandés. Un exemple : vous êtes une piètre couturière mais vous excellez dans la pratique du patin à roulettes. Allez exposer votre cas à votre voisine − vous en profiterez pour lui ramener l’aspirateur : « Oh, s’exclamera-t-elle, moi je suis une très adroite couturière ! Par contre, je ne parle pas l’anglais et c’est embêtant car Théo est entré au collège et je suis incapable de l’aider ! » Ne vous laissez pas abattre, traversez la rue de conserve pour sonner chez la voisine d’en face. Et là, c’est gagné ! Elle était justement en train de se désoler, car si elle est bonne couturière et parle couramment l’anglais, elle est terrorisée à l’idée de grimper sur des patins à roulettes. Or, elle aurait tellement aimé apprendre ce gracieux sport à sa petite Élodie. Vous avez compris ? Pendant que vous apprendrez les pirouettes à roulettes à Élodie, sa mère révisera les finesses de la langue de Shakespeare avec Théo, dont la mère ravaudera vos chemisiers !

De l’achat en déstockage d’usine à l’art d’accommoder les restes, la presse ne tarit donc pas d’inventivité pour rendre notre appauvrissement indolore. Causeur se devait d’apporter sa pierre à ce remarquable édifice. Mesdames, vous pouvez économiser des sommes folles en vous débarrassant de votre mari et de votre marmaille − ne rêvez pas, juste le temps de faire les courses.
Démonstration : comme toute ménagère organisée, vous avez rédigé votre liste, regroupé vos bons de réduction, et vous vous apprêtez, munie d’une pièce de 50 centimes qui vous permettra de débloquer un caddie, à foncer vers la grande surface la plus proche, celle qui enlaidit la périphérie de votre ville. Votre petit mari chéri et vos enfants − qui sont, rappelons-le, ce que vous avez de plus précieux au monde − n’envisagent pas une seconde de vous laisser seule face à cette tâche titanesque.
Les ennuis commencent dès le parking où Monsieur, à l’aise dans ses baskets, gare le véhicule à des kilomètres des ascenseurs, au mépris de vos jolies chevilles haut perchées. Tandis que vos nains se lancent dans une course échevelée afin d’être « prems » à appuyer sur le bouton de l’ascenseur, Monsieur décrète qu’on ne va pas l’attendre deux heures et qu’on prend l’escalier. Vous n’avez pas encore rejoint les lieux stratégiques que vous êtes déjà épuisée. Au moment où vous glissez la pièce de 50 centimes dans l’orifice idoine afin d’obtenir un chariot, Monsieur demande si c’est bien nécessaire, on ne va pas rester des plombes ici ; vos gamins, eux, se battent pour monter sur ce satané chariot.
Rayon fruits et légumes : musique et lumières ayant pour vocation d’être apaisantes, vous vous apaisez. Alors que vous tendez la main vers un chou-fleur bien sous tous rapports et dûment mentionné sur votre liste, votre moitié soupire : « Du chou-fleur ! Prends plutôt des pleurotes, j’adore les pleurotes ! » Les enfants en profitent pour réclamer des cerises en plein mois de février. Vous dites non pour les cerises et oui pour les pleurotes (adieu chou-fleur, ce fut un plaisir de te connaître).

Au rayon boulangerie, votre liste prévoit deux baguettes, point-barre. C’est alors que les enfants susurrent qu’ils ont tellement envie d’un petit pain au chocolat en faisant des yeux de Bambi, la benjamine rappelant à point nommé qu’elle a obtenu un 18,5 sur 20 en dictée. Culpabilisée à cause des cerises, vous dites oui pour les petits pains. Le processus est enclenché. De rayon en rayon, la situation ne fait que s’aggraver. À la place des six tranches de jambon à l’os, en promotion cette semaine, vous vous retrouvez avec 12 tranches de jambon de Bayonne et 15 de salami pur porc ; quant au délicieux fromage de chèvre light pour lequel vous aviez 30% de réduction, il s’est transformé en un munster odoriférant. Il est vrai que l’homme de votre vie vous incite à prendre la lessive la moins chère et à renoncer à ces idioties d’adoucissant, ma pauvre chérie, tu te fais vraiment avoir par la pub ! Vous tenez bon pour le lait enrichi au calcium recommandé par le pédiatre. Mais de guerre lasse, vous capitulez lamentablement quand l’élu de votre cœur s’exclame, ravi : « Oh ! Une réédition de Zig et Puce ! Je l’avais quand j’étais petit ! On le prend, je veux le faire découvrir aux enfants ! »
Vous n’avez plus qu’une idée en tête : quitter au plus vite cet enfer, sa musique et ses lumières apaisantes. Cette fois, pas moyen d’échapper à l’ascenseur, charrette oblige, mais comme vous devez suivre Monsieur qui court tel une biche traquée par des chasseurs préhistoriques, vous cassez un de vos talons et claudiquez en calculant le prix d’un nouveau talon.

Au retour, évitez de lire l’enquête réalisée par Littlewoods en Grande-Bretagne, dans laquelle on apprend que faire les courses en solo permet d’économiser près de 550 euros par an. Cela vous donnerait des envies de meurtre et il y a déjà assez de faits divers tragiques comme ça. Pensez plutôt aux coiffeurs, manucures et autres massages relaxants que vous pourrez vous offrir avec le temps et l’argent épargnés grâce au système « sans mari ni enfants ». En attendant, ici et maintenant, le coffre de votre voiture regorge de denrées multiples, variées et inattendues. Vous êtes parée pour la prochaine guerre.[/access]
 

Terrorisme islamiste : l’autre front de Nicolas Sarkozy

Après les coups de filet savamment médiatisés de la semaine dernière, Nicolas Sarkozy s’est peut être bel et bien décidé à durcir la lutte contre le fondamentalisme islamiste en général et sa composante terroriste en particulier.
Mardi 10 avril, Jean-Pierre Picca, magistrat et conseiller « Justice » à l’Élysée a discrètement reçu au Château Catherine et Jean-Luc Vannier, les parents de la jeune Cécile, tuée à 17 ans dans un attentat perpétré au Caire le 22 février 2009. En villégiature en Egypte comme elle, 24 de ses camarades, la plupart résidant à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), avaient été blessés. Depuis, des suspects dont une Française, ont bien été identifiés mais l’enquête est au point mort. Les parents de Cécile ont donc écrit à Nicolas Sarkozy (ainsi qu’à François Hollande, Jean-Luc Mélenchon et Eva Joly) pour leur rappeler ce crime impuni et leur soif de justice.

Seul, pour l’heure, le président-candidat a répondu à leur missive via ce rendez-vous avec son conseiller. Les parents ne se sont pas privés de rappeler les « promesses non tenues » de Nicolas Sarkozy qui, lors des obsèques de Cécile, s’était engagé à ce que rien n’entrave la marche de la justice dans cette affaire.

Or, trois ans et de multiples rebondissements plus tard, chou blanc. Un groupe terroriste Jaysh al-Islam (l’Armée de l’Islam), basé à Gaza et qui se revendique comme lié à Al-Qaïda, a bien été désigné en Egypte comme étant à l’origine de l’attentat. Plusieurs de ses membres ont été arrêtés puis relâchés. C’est le cas de D. H., une Française d’origine albanaise suspectée d’avoir transféré des fonds liés à l’attentat. Expulsée vers la France, elle y est appréhendée le 10 novembre 2010, passée à la moulinette par la DCRI, mise en examen puis incarcérée. Elle a été discrètement libérée un an plus tard et les parents des victimes laissés sans nouvelles.

Plus grave, dès le lendemain de l’attentat, une note de la DGSE aurait indiqué que les lycéens avaient été délibérément ciblés parce que Français, en représailles à la participation d’une frégate tricolore au blocus de Gaza en 2006. Après avoir fait la sourde oreille, le juge d’instruction Yves Jannier en a enfin demandé communication, mais ce document s’avère lacunaire. Réponse stupéfiante de Jean-Pierre Picca aux époux Vannier : « Il y a un malentendu, le juge n’a peut être pas compris de quelle note vous parliez ».

Le conseiller de Nicolas Sarkozy leur a promis de nouvelles réponses « sous 15 jours ». Soit entre les deux tours de la présidentielle.

Causeur 46 : ne vous abstenez pas !

Quoique nous échappions fort heureusement aux normes de campagne tatillonnes du CSA, et que nous sortions volontiers nos griffes quand on nous parle de quotas, toute idée d’équité ne nous est pas étrangère. À preuve, après avoir mis François Hollande en couverture le mois dernier, il était légitime que nous offrions le même insigne privilège à Nicolas Sarkozy. N’ayez crainte, cependant, si le président sortant occupe la couverture, il ne la tirera pas à lui. Et si certains de nos auteurs et contributeurs, tel le primo-votant Charles Consigny, souhaitent de tout cœur sa réélection, d’autres font un autre choix ou plutôt d’autres choix. On ne sera qu’à moitié surpris que Jérôme Leroy vote Jean-Luc Mélenchon, on le sera plus que Théophane Le Méné, déçu par une droite qui a abandonné le sacré pour le marché, en vienne à justifier le vote Mélenchon.

Laurent Bouvet souhaite pour sa part que François Hollande emporte la présidentielle. Mais pas n’importe comment. Si l’auteur inspiré de l’essai le plus réchauffant de cet hiver (Le sens du Peuple, Le Débat/Gallimard) a la dent dure avec les velléités ouvriéristes du président sortant, il ne donne pas quitus pour autant à son challenger socialiste, virilement tancé pour être plus attentif au babil des twittos qu’aux souffrances des prolos. Allez vous étonner, après ça que l’électorat populaire taraudé par un persistant sentiment de cocufiage risque de faire de l’abstention délibérée le vrai troisième homme de ce premier tour. Pour Elisabeth Lévy, cette désertion est compréhensible : « Ne voter pour personne, explique la cheffe, c’est la garantie de ne pas être trahi» avant de nuancer aussitôt son propre constat – on ne la refera pas- en rappelant que l’abstention, c’est aussi la garantie de ne pas être représenté. Ce qui n’empêchera pas Georges Kaplan de rester chez lui ce 22 avril, au nom du droit à se gouverner soi-même. On ne sera pas complet sans citer Antoine Menusier, qui verrait bien , quel que soit le président, François Bayrou à Matignon, Laurent Dandrieu, pour qui les promesses du candidat président sont aussi biodégradables que le papier sur lequel elles sont imprimées, et François Miclo, qui avec la complicité de Babouse, taille dix shorts biens ajustés. Pas de jaloux, le CSA sera enchanté.

Last but not least, dans un registre, disons, métapolitique l’incorrigible Cyril Bennasar, dresse un parallèle aussi plaisant que peu complaisant entre vie érotique et vie politique et pour vous allécher, je vous en livre un extrait pour la route : « Les femmes à qui on ne la fait plus finissent par exiger des gages au prétexte qu’il n’y aurait pas d’amour sans preuves d’amour. Je pourrais en arriver là. Finirai-je par croire qu’il n’y a pas de politique, qu’il n’y a que des preuves de politique et par me ranger derrière un candidat solide, sincère et fiable, au programme réaliste mais aussi alléchant qu’un contrat de mariage ? J’en doute… »

Sinon, comme à l’accoutumée, ce numéro 46 – publié sur 80 pages !- vous fera voyager : Agnès Poirier nous emmène en un Royaume désuni ou chaque classe sociale veut son école à elle, Jean-Robert Raviot nous explique que le « Printemps russe » annoncé à longueur de gazette se résume pour l’instant à la fronde des « moscobourgeois » qui rappellent furieusement nos élites mondialisées, tandis que Jean-Luc Gréau, Luc Rosenzweig et Philippe de Saint-Robert auscultent, chacun à leur façon, une Europe pas vraiment en top forme.

À cela, on ajoutera pour faire bonne mesure une longue interview de François Cheng par Gérard de Cortanze, une autre de Patrice Gueniffey par Isabelle Marchandier sur Les Adieux à la reine, les bonnes pages, publiées en exclusivité par Causeur, de Mémoire vive, où Alain de Benoist raconte 40 ans d’aventure intellectuelle.

Enfin, comme on élit pas son président de la République tous les jours, Causeur a décidé de faire une fleur à ses lecteurs : un supplément gratuit (à condition de payer le reste du journal, hein) mitonné par Basile de Koch et Les Jalons, son gang des pastiches, intitulé « Qui Choisir ». On y trouvera entre autres l’ultime crash test Sarkozy/Hollande, une interview de Laurence Parigot sur la nécessaire délocalisation en Inde dés élections présidentielle et législatives et un dossier exhaustif sur le vote hétéro, dont nous vous livrons (toujours gratuitement) les premières lignes : « La montée en puissance d’un fort sentiment identitaire hétérosexuel, avivé par les sarcasmes de la majorité morale gay et féministe au pouvoir, pourrait être une des clés de l’élection présidentielle. » Bref comme le dit Basile dans son édito « chacun trouvera, dans ce numéro spécial de Qui choisir, les éléments nécessaires pour procéder, en connaissance de cause, à son tri électif ».

Pour pouvoir profiter de tout cela, vous avez comme chaque mois le choix entre l’achat au numéro (papier ou numérique), la souscription à l’offre Découverte (le dernier n° + les deux prochains pour seulement 12,90 €) ou l’abonnement 1 an (papier ou numérique). Dans ces conditions, ce serait vraiment trop bête de s’abstenir.

Romantique… est-ce que j’ai une gueule de romantique ?

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Le romantisme n’a jamais eu bonne presse en France. La preuve, il s’est réduit dans le langage courant à un synonyme de l’émoi amoureux, un émoi un peu sucré qui a fait le bonheur des chanteurs à minettes en ce temps béni où même les paroles des mélodies yéyés n’étaient pas dépourvues d’une certaine beauté. Ainsi se souvient-on de Pascal Danel qui conseillait, non sans arrière-pensée, de laisser la plage aux romantiques car ce soir il voulait aimer sa partenaire « à sa façon ». Ce ne sont pas des personnalités aussi différentes que Hugo, Novalis, Turner, Garibaldi, Chopin, Lamartine, Delacroix ou Pouchkine que Pascal Danel voulait laisser sur le sable et face à la mer. Non, simplement, dans la ritournelle du chanteur de charme, le romantique était juste un type un peu niais, un sentimental qui allait se contenter de se promener la main dans la main sur les dunes avec l’être aimé plutôt que de passer aux choses sérieuses.

Comment est-on arrivé à ce glissement sémantique ? Le magnifique et monumental Dictionnaire du Romantisme (CNRS éditions), sous la direction d’Alain Vaillant, répond largement à cette question dans une éclairante et substantielle préface aux 649 articles qui sont proposés au lecteur. Nul n’aura besoin d’être un érudit pour se promener dans un ouvrage qui s’intéresse aussi bien aux artistes qu’aux personnages politiques, aux pays qu’à des notions comme la folie, le génie, l’enfant ou le chaos vus au prisme de ce qui a concerné, sur un siècle au moins, l’ensemble de l’Europe et une bonne partie du monde. Qui connaissait, par exemple, Rafael Pombo, poète et diplomate colombien, auteur d’un poème de 610 vers, L’heure des ténèbres, qu’il aurait écrit en pleine crise d’angoisse métaphysique alors qu’il était en poste aux Etats-Unis, après avoir lu Le désespoir de Lamartine.
Alain Vaillant n’élude pas cette question du dépérissement d’un mot. « Le romantisme a reflué hors du terrain politique pour se cantonner au niveau de la sphère individuelle, agissant alors comme une vague disposition psychologique de l’esprit, prédéterminant inconsciemment les comportements de l’homme occidentalisé, (ou « mondialisé », ce qui revient au même).» Dans cette optique, on doit reconnaître que le vrai fond culturel de nos sociétés de consommation demeure un romantisme résiduel et abâtardi, où l’on rencontre en vrac le goût pour le mélodrame, une sensibilité diffuse, un idéalisme abstrait et pétri de bons sentiments, le sens romanesque du sensationnel ou de l’émotionnel.

Le plus féroce critique de cette « romantisation » des mentalités, en France, fut sans doute Charles Maurras, le théoricien de la monarchie et du nationalisme intégral qui se livre à une attaque féroce notamment dans Les Amants de Venise ou Romantisme et Révolution, reprochant au romantisme d’avoir refoulé l’héritage classique, gréco-latin de la France au profit des mythes germaniques. En effet, à Maurras comme à beaucoup d’autres, le romantisme est apparu comme un produit d’importation suspect venant d’Allemagne ou d’Angleterre et amenant avec lui et dans le désordre, la brume, le pathos, les fantômes, les pratiques addictives en matière de drogue, le culte de la jeunesse et des barricades, l’attirance morbide pour le suicide, l’entrée du peuple et de la canaille en littérature comme dans Les Mystères de Paris d’Eugène Sue ou Les misérables de Hugo, une certaine féminisation du monde, une survalorisation du sentiment contre la raison, le tout ayant eu pour conséquence désastreuse un bon nombre de révolutions dont la première et la plus cauchemardesque de toutes : la Révolution Française.

Il y a, on le comprend avec ce Dictionnaire, une politique romantique, une façon romantique d’en faire. Cela consiste aussi bien à aller mourir pour une cause étrangère comme le fit Byron dans la guerre d’indépendance grecque, à se présenter aux présidentielles comme Lamartine en 1848 (qui fera un score cheminadien) parce que l’on considère le poète comme un prophète, ou encore à échafauder des utopies socialistes comme le feront Fourier, Saint-Simon ou Cabet. Utopies que moqueront d’ailleurs cruellement Marx et Engels qui marquent de leur côté un retour au réalisme et à un désir de validité scientifique en la matière.
Sauf sur quelques points précis, comme le Victor Hugo des débuts, séduit par la monarchie comme on est pris par le charme d’une ruine d’Hubert Robert, le romantisme est en effet tout au long du XIXème siècle attaché à des mouvements d’émancipation des peuples, de la Pologne à l’Italie en passant par la Grèce ou même la Belgique, une jeune nation née en 1830 où le romantisme devient presque un art national, tout en étant aussi (déjà) un moyen pour les Flamands de revendiquer leur spécificité notamment à travers l’œuvre de Guido Gezelle. Mais cette émancipation collective s’accompagne aussi d’une émancipation individuelle que l’antimoderne juge proche de l’aveuglement pour ne pas dire de la bêtise. C’est Flaubert, par exemple, reniant ses écrits de jeunesse et donnant avec Madame Bovary l’archétype de la femme auto-intoxiquée par le romantisme et ses carrosses qui roulent au clair de lune.

Et pourtant, Alain Vaillant dans sa préface, n’en démord pas et veut dépasser la fausse opposition que les antimodernes, y compris Muray dans son XIXème siècle à travers les âges ont voulu voir entre romantisme et réalisme : le romantisme, sans doute le premier mouvement globalisé de l’Histoire, a libéré l’imaginaire comme jamais ce ne fut fait auparavant, ce qui n’empêche pas, au contraire même, « une reconnaissance lucide du réel, pour cette raison suffisante qu’il est le réel. A la condition cependant de ne pas abdiquer la liberté de le juger ni la volonté d’agir sur lui. »
Romantiques de tous les pays, unissez-vous !

Le dictionnaire du romantisme, sous la direction d’Alain Vaillant (CNRS édition.)

Le film utile de Federico Veiroj

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Faites vite, car ce film ne demeurera pas longtemps sur nos écrans ! Toutes les apparences sont contre lui : noir et blanc, format « carré » un peu désuet, origine uruguayenne, acteurs inconnus, histoire « cuculturelle », bref, les caractères d’une «toile» ennuyeuse, bien propre à alimenter la conversation d’un intello germanopratin old school, et de sa cousine intellichiante, point vilaine, mais féministe rigide et professeur de technologie à Romorantin, qui ne consentira jamais à abandonner ses collants opaques et ses talons plats pour des bas nylon et des talons aiguilles !

Et pourtant, contre toutes les apparences, c’est un pur moment de bonheur ! N’usons pas du vocabulaire qui fâche : poétique, délicat, sensible… Disons simplement que c’est l’histoire d’un type de haute taille, quelque peu apathique, domicilié chez ses parents, peut-être vierge, qui découvre que sa chère cinémathèque, dont il est le programmateur, n’est guère fréquentée, et qu’une sévère correction budgétaire menace son emploi. Sous l’effet de l’adversité, ce grand dadais accomplit une métamorphose: il comprend que le cinématographe n’est pas tout dans l’existence, que l’amour est au moins aussi important, que la vie est ailleurs que dans une salle obscure, mais qu’il n’y a rien de telle qu’une salle obscure pour éprouver des sentiments à l’égard d’une femme de chair, qui vous est soudain très chère, et qu’une spectatrice assidue est préférable à une actrice, même nue. Bref, La Vida ùtil, de Federico Veiroj, c’est l’aventure palpitante et pleine de rebondissements burlesques d’une manière de colosse mou à lunettes, d’un benêt au teint pâle qui éprouve, une bonne fois pour toutes, le vertige de l’amour !

Les natures mélancoliques y trouveront leur aliment. Les humoristes timides y passeront un joyeux moment. Les imbéciles n’y verront que du feu. Quant à moi, je donne tous les films comiques français de ces deux dernières années pour cette œuvre immensément modeste.

Woody, Amiel et autres grands pervers…

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1. Une conversation avec Robert Greenberg

J’ai rencontré l’autre soir, dans un cinéma de Saint-Germain-des-Prés, Robert Greenberg. Revêche, maussade, toujours sur la défensive, il affronte le cap de la quarantaine en écrivant des lettres de protestation à American Airlines, à Starbucks ou à des compagnies de taxis pour chiens.

Greenberg hésite à prendre le premier avion pour les antipodes avec deux délicieuses nymphettes qui l’ont mis au défi de le suivre. J’ai déjà tenté l’expérience : je m’étais envolé impromptu pour le Japon. Je lui ai raconté comment mon séjour avait tourné à la catastrophe, et cela lui a remonté le moral : entre grincheux, on se comprend. Enfin, on pourrait se comprendre. Mais je ne crois pas que je supporterais plus de deux jours : trop hypocondriaque, trop centré sur lui-même, trop woody-allénien − mais deux crans en-dessous. Modérément pervers, tendance parano.

Je me demande parfois s’il ne m’a pas dérobé mon code génétique. Je n’aimerais pas me retrouver dans sa peau avec, à mes côtés, une blonde fadasse comme épouse. Il m’incite pour éviter le pire − pas la blonde fadasse, mais la déprime − à tenir mes carnets. Les carnets d’un pervers.[access capability= »lire_inedits »] Venant de Greenberg, le conseil est bon à prendre. C’est toujours moins con que d’écrire à Starbucks, American Airlines ou au maire de New York.

Je veux savoir s’il trouve Woody Allen pervers. Il me répond : comment ne pas l’être quand on a fui une mère juive omnipotente pour séduire de jolies goys brunes et blondes avant de se tourner vers une Mona Lisa asiatique ? Son histoire avec Soon-Yi, c’est un sacré exemple de détournement de la fonction paternelle. « Je comprends la fureur de Mia Farrow », ajoute-t-il. Dieu merci pour lui, la notoriété protège. Célèbre, tu peux te permettre toutes les perversions : Noé s’exhibe, Lot engrosse ses filles, le pharaon épouse sa sœur, Néron sodomise les petits garçons… C’est sans doute la raison la plus valable pour atteindre la gloire.

Je lui fais observer que, dans le cas de Woody Allen, il y a une certaine ironie à fuir ses racines juives pour se retrouver in fine accusé d’inceste. C’est un parcours qui m’est étrangement familier.

Greenberg trouve que je ressemble de manière saisissante au vieux misanthrope de Whatever works, l’intarissable grincheux Boris Yallkinoff interprété par Larry David. Il me dit que Boris Yallkinoff n’a rien d’autre à nous offrir qu’un déluge d’acrimonie infantile et de mépris grinçant. J’ai bien peur que ce ne soit aussi mon cas.

Rien de tel pour nous remettre d’aplomb qu’un mot d’esprit de Woody Allen. Ce soir, ce sera : « La différence entre le sexe et la mort, c’est que vous pouvez mourir tout seul sans que quelqu’un se moque de vous. »

Le film Greenberg, de Noah Baumbach, avec Ben Stiller dans le rôle de Robert Greenberg, est accessible en DVD.

2. Henri-Frédéric Amiel, l’argent et les nymphettes

Dans le monde entier, on aime l’argent. En Suisse, on le respecte. Amiel, qui jouissait pourtant d’une fortune considérable et d’un poste de professeur à la faculté de Genève, a laissé, à côté des 18000 pages de son journal intime, un cahier d’écolier dans lequel il recense les innombrables ( plus d’une centaine…) candidates au mariage qui se présentent à lui. Il les récusera toutes en pesant pour chacune d’elles le pour et le contre, y compris d’un point de vue financier.

Maître incomparable dans l’art de tergiverser, il se révèle aussi un notaire de l’amour pointilleux à l’extrême. Qu’il élimine telle jeune femme parce qu’elle n’a pas d’orthographe ou telle autre parce que sa dentition laisse à désirer, cela prête à sourire. Qu’il redoute des dangers pour sa santé si elle est trop jeune ou du dégoût si elle ne l’est pas ne surprend guère. Mais qu’il établisse une comptabilité scrupuleuse sur ce que lui coûterait ou lui rapporterait chaque épouse laisse perplexe, à moins qu’on estime, comme son commentateur Léon Bopp, qu’une telle franchise écrite, résolue à braver jusqu’au ridicule, mérite notre indulgence. Il ne serait pas sans intérêt, ajoute-t-il, de connaître le même livre de comptes d’autres écrivains passés ou présents.

« On finit toujours par mourir », répète inlassablement Amiel. Oui, certes, mais on aurait tort de commencer par là, peut-on lui rétorquer. Je me demande si le problème ne réside pas ailleurs : tant de précautions face au mariage ne signifierait-il pas qu’Amiel, sans toujours se l’avouer, n’est pas vraiment attiré par les femmes, ni par l’acte sexuel ? Il l’est beaucoup plus par la proximité et l’affection qu’il attend des petites filles. L’épisode avec Philine se révélera calamiteux, celui avec Loulou enchanteur. Philine est une veuve de 40 ans. Loulou une adolescente à peine pubère. Ceci explique cela.

Couvrir de baisers une fillette de la tête aux pieds charme le professeur Amiel plus que tout, alors que son jugement sur les femmes est d’un cynisme de bon aloi : il n’y en a qu’une sur vingt qui soit désirable, et encore cela ne dure que peu de temps. Amiel, digne précurseur de Humbert Humbert, la thèse se défend. La perversité recrute ses émules même dans le vivier des professeurs suisses. C’est dire combien elle est répandue.

Alice de Lewis Carroll, bien sûr, Loulou d’Amiel, Albertine de Proust, Lolita de Nabokov, Naomi de Tanizaki, sans oublier le précurseur Jean-Paul Richter, le grand romantique allemand, qui n’eut que deux passions : l’écriture et les jeunes filles. L’une d’elles, et c’est un grand classique, se suicida pour lui. On raconte qu’il fut jusqu’à sa mort entouré de l’attention idolâtre de jeunes filles qu’il sut attirer à lui avec une magie particulière, bien qu’il eût été certes un grand amoureux, mais certainement pas un bon amant. Amiel de même.

À découvrir : Délibérations sur les femmes, par Henri-Frédéric Amiel. Éd. Stock.

3. Comment j’ai connu Alain Caillol

L’histoire peut sembler étrange, mais elle est vraie. C’est grâce à Henri-Frédéric Amiel, l’austère diariste genevois, que j’ai connu Alain Caillol, qui fut le lieutenant de Mesrine et l’un des hommes les plus surveillés par la police française. Alain Caillol, célèbre pour avoir organisé le rapt du baron Empain et de nombreux braquages, m’a écrit un jour pour me demander si je trouvais judicieuse sa comparaison entre l’article de Freud, Deuil et Mélancolie et le journal d’Amiel. Elle l’était, bien sûr. Et j’étais surpris, jaloux presque de ne pas y avoir pensé, moi qui avait alors la réputation d’être un fin connaisseur d’Amiel comme de Freud.

La lettre datait du 29 août 1984 et m’était adressée de la Maison Centrale de Saint-Maur. J’étais intrigué : comment pouvaient coexister dans le même individu un gangster prêt à sacrifier la vie d’un de ses otages et un intellectuel d’une curiosité et d’une sensibilité exceptionnelles ? Je voulus en savoir plus. Ainsi débuta notre correspondance, puis notre amitié lorsque, après avoir purgé une dernière peine de prison, il me rejoignit dans un petit restaurant japonais de la rue des Ciseaux.

Je ne reviendrai pas dans cette chronique sur l’enlèvement du baron Empain. Caillol l’a admirablement raconté dans un livre, Lumière, où chaque détail de cette opération légendaire est minutieusement divulgué avec un sens du suspense digne des meilleurs polars américains. Le baron Empain, qui ne perdit dans l’affaire, outre sa famille, qu’un doigt et échappa de justesse à la mort, y est décrit comme un homme d’une élégance et d’un courage peu communs. Quand on lui coupe un doigt dans son sommeil avec un massicot, il ne bronche pas. Pas une plainte, pas un cri, pas une crise de nerfs. « C’était comme si j’avais renversé un peu de café sur sa chemise », me dit Caillol, qui le reverra bien des années plus tard dans son hôtel particulier de l’avenue Foch.

Quant aux années passées derrière les barreaux, Alain Caillol les trouve justifiées et ne les regrette pas. C’est l’un des points communs entre le baron Empain et Caillol : ils ignorent le ressentiment. Les choses arrivent, un point c’est tout. Inutile d’en faire toute une histoire. C’est dire combien je me sens proche d’eux. « En prison, me dit Caillol, j’ai vécu mille vies dans les livres et j’y ai partagé la vraie condition des hommes. » Il ajoute : « Je n’ai aucun espoir, aucune illusion, je regarde les riches et les pauvres avec le même détachement. Je ne crois pas en Dieu et je n’ai pas peur de mourir… »
Quant à Amiel, il me l’avait déjà écrit, mais il me le répète : « Cet homme-là m’a aidé comme un frère. Au moment où tout se brouillait, c’est grâce à lui que j’ai conservé une conscience de moi assez claire. J’ai partagé sa solitude et peut-être a-t-il partagé la mienne, je ne sais pas. Mais après l’avoir lu et relu, je l’ai considéré comme mon ami, mon cher ami, et chaque jour j’ouvrais ses cahiers comme lui devait ouvrir les siens, avec ce sentiment d’un inéluctable échec auquel ni lui, ni moi ne parviendrions jamais à nous soustraire. »[/access]

À lire : Lumière, d’Alain Caillol, éd. du Cherche-Midi.

Aubrac, côté ombre…

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Depuis le milieu des années 1980, Lucie et Raymond Aubrac ont été érigés par certains historiens puis par les médias comme le couple emblématique de la résistance française à l’Occupant nazi. Nombre de collèges portent leur nom et la disparition de Raymond Aubrac a suscité un concert d’hommages, jusqu’à la présidence de la République. Au point qu’une sorte d’histoire « sainte » des Aubrac s’est peu à peu mise en place, couronnée par le film « Lucie Aubrac », puis par la publications de biographies « autorisées » de Lucie (Perrin, 2009) puis de Raymond (Seuil, 2011) où leurs auteurs ont pris pour argent comptant les témoignages des deux héros. Et c’est là que le bât blesse et que l’histoire doit reprendre ses droits sur la mémoire. Deux points au moins dérangent la partie légendaire du récit.

En 1997, le journaliste et historien Gérard Chauvy publia Aubrac. L’Affaire (Albin Michel) où, s’appuyant sur une masse de documents, il revenait sur l’itinéraire de Raymond à Lyon et en particulier de sa première arrestation le 15 (ou 13) mars 1943. En 1945, Lucie avait raconté avec force détails l’évasion de Raymond de l’hôpital de l’Antiquaille le 24 mai 1943. En 1984, dans ses mémoires, il n’était plus question d’évasion mais de libération obtenue grâce à une audacieuse pression sur le procureur lyonnais, menacé depuis Londres par des messages codés de la BBC. Tout ceci parut peu crédible à Chauvy. Mal lui en prit. Attaqué en diffamation par le couple, il fut lourdement condamné.

Or, dans sa biographie de 2011, Raymond reconnaît qu’il a été libéré parce que son arrestation avait mis la police de Vichy sur la piste de généraux membres de l’ORA (Organisation de résistance de l’armée), ce qui aurait beaucoup gêné le gouvernement de Vichy si les Allemands l’avaient appris. Du coup, la version de Lucie et de ses messages envoyés par Radio Londres – radicalement contestée au procès Chauvy par le vice-président des médaillés de la Résistance – tombe à l’eau. Néanmoins, un aussi gros mensonge, répété aussi longtemps et avec autant d’assurance – jusque devant le tribunal – par les Aubrac jette un doute sérieux sur le reste de leur récit et montre au moins deux choses : que l’histoire ne doit pas être écrite dans les prétoires, et que les témoignages, même de personnages très médiatiques, doivent être passés au crible de la critique par les historiens.
Le second point d’achoppement entre histoire et mémoire concerne non pas un épisode mais l’ensemble de l’itinéraire de Raymond. En effet, Lucie a été dès le début des années 1930 une fervente communiste, fréquentant la restaurant de la Famille nouvelle – quartier général de Maurice Tréand, le responsable aux cadres du PCF – et a même été pressentie pour suivre à Moscou l’Ecole léniniste internationale, école de formation de l’Internationale communiste.

Or, de son côté, Raymond a toujours nié avoir adhéré au Parti communiste. C’est d’ailleurs à la suite d’une question sur ce point posée à Raymond par Daniel Cordier – secrétaire de Jean Moulin – lors d’une table-ronde organisée par Libération et des historiens le 17 mai 1997, que les Aubrac quittèrent la salle, mettant ainsi fin au débat. Or il n’était pas besoin d’avoir sa carte du parti pour être un excellent communiste « hors cadre ». Nombre d’éléments, dont nous ne retenons ici que les principaux, montrent que Raymond fut dans ce cas. Il a dès 1937-1938, suivi des cours de marxisme dispensés discrètement, sous le contrôle du service des cadres du PCF, et a publié sous pseudo un article dans le journal des Jeunesses communistes.
Aubrac a participé à la direction du mouvement de résistance Libération Sud avec plusieurs autres militants communistes (Lucie, Pierre Hervé, Maurice Kriegel) qui, fin 1942, ont rempli des biographies destinées au service des cadres du PCF.
En 1946, il a, sur ordre de Jean Jérôme et de Jacques Duclos – hommes de confiance du PC d’Union soviétique – logé, lors de son séjour en France, le chef du PC indochinois, Ho Chi Minh, cadre important du communisme international.

Il a été en 1948 l’un des cofondateurs des Combattants de la liberté, à l’origine du Mouvement de la Paix, vaste opération destinée par Moscou à désigner le camp communiste comme celui de la paix et les Etats-Unis comme les fauteurs de guerre.
De 1948 à 1958, il a été le fondateur et le dirigeant du BERIM, société contrôlée par Jean Jérôme et Charles Hilsum – le directeur de la BCEN, la banque représentant les intérêts soviétiques en France – et faisant du commerce avec les régimes communistes d’Europe de l’Est puis de Chine, et, au passage, de pompe à finance pour le PCF. Dans ce cadre, il a, en tant que « camarade », rencontré Klement Gottwald, le secrétaire général historique du PC tchécoslovaque, le même qui commandita le « coup de Prague » de 1948 puis les procès truqués et antisémites de Slansky, London et autres en 1952. C’est d’ailleurs pour avoir été en contact avec l’un des pendus du procès de Prague que Raymond fut écarté de la direction du BERIM.
Enfin, last but not least, dès le milieu des années 1960 et jusqu’en 1975, il servi de messager officieux du PC nord-vietnamiens en direction des Américains, en particulier d’Henry Kissinger, pour des négociations de retrait des Américains du Vietnam. Et ce par l’intermédiaire de l’australien Wilfried Burchett, prétendu journaliste et véritable agent soviétique depuis 1938.

Raymond Aubrac ne fut ni un « idiot utile » du communisme français et international, ni un compagnon de route, mais bien un communiste « hors cadre » que Moscou et le PCF considéraient comme suffisamment loyal pour le charger de missions de confiance qui exigeaient un secret absolu.
Tout ceci n’enlève rien au courage et à l’engagement antinazi de Raymond et de Lucie, mais exige de corriger la posture morale qu’ils adoptèrent en prétendant avoir toujours combattu contre l’injustice et pour la liberté. Des années 1930 aux années 1970, ils furent des agents actifs d’un système communiste mondial dirigé par le PC d’Union soviétique. Or le PCUS avait créé un régime totalitaire responsable de l’assassinat de masse de millions de civils – hommes, femmes et enfants – en particulier entre 1929 et 1953, à une époque où les Aubrac étaient de fervents communistes. Ils semblent avoir effacé de leur mémoire cette complicité politique et morale, pratiquant une indignation à sens unique.

Eric Zemmour, notre Rivarol

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Il est doué, le bougre. Il le sait bien, d’ailleurs. Mais ce qui le distingue de ses pairs, c’est autre chose. C’est la culture, le sens de l’Histoire, la capacité à y trouver des outils qui permettent de faire comprendre le présent et d’éclairer l’avenir. Son côté Jacques Bainville, ricaneraient ses innombrables détracteurs, si le nom de Bainville leur disait encore quelque chose. Mais ils l’ont oublié, comme le reste. Et c’est ce qui fait précisément la force d’Éric Zemmour : dans sa catégorie, il n’a aucun concurrent sérieux. Il le démontre à nouveau en publiant le recueil de ses chroniques matinales sur RTL, dans un livre au titre aussi brillant que son objet : Le Bûcher des vaniteux.

Cette subtilité dans l’analyse, ce mordant que nul ne lui conteste, cette aptitude à convoquer les figures tutélaires de notre Histoire à l’appui de ses démonstrations font de ce Bûcher quotidien un vrai feu d’artifice. Un régal pour amateurs éclairés.[access capability= »lire_inedits »] Car rien ni personne n’échappe à la moulinette. Zemmour n’a aucune pudeur idéologique, aucune retenue bien-pensante qui le ferait hésiter un instant avant de déshabiller une illusion ou de démasquer une idole. À l’entendre et à le lire, il paraît absolument étranger au politiquement correct : prêt à tout, et d’abord, à tout dire, à tout dévoiler. Qu’il s’agisse du mirage des révolutions arabes ou de la disgrâce de Rama Yade, fausse ingénue et vraie traîtresse, qu’il s’agisse des quotas communautaires ou du collège unique, de la politique impériale allemande ou des billevesées fédéralistes, Zemmour ne respecte rien de ce que vénèrent les autres. Il se refuse obstinément à hurler avec les loups. C’est d’ailleurs ce qui fait son charme, et c’est ce qui donne à ce feu d’artifice des couleurs que n’auront jamais les pesantes analyses des chroniqueurs ordinaires.

Le propos de Zemmour n’est pas celui d’un anatomiste glacé qui prétendrait disséquer avec la plus froide objectivité les faits et gestes de nos gouvernants. C’est celui d’un homme de conviction, et qui ne s’en cache pas. Un homme qui, à cette occasion, défend avec ardeur ce que l’on appelle, depuis le général de Gaulle « une certaine idée de la France », mais aussi de l’État, des Français, de leur culture et de leur destin. Un gaullisme où l’on retrouve l’écho, tout à fait perceptible, d’un Barrès, d’un Péguy, ou encore, d’un Napoléon III, personnage récurrent de la comédie humaine mise en scène par Zemmour. Or, à beaucoup d’égards, ce qu’il dit à propos de Mélenchon, « chef incontesté de la classe ouvrière, sauf qu’il n’y a plus de classe ouvrière », vaut également, hélas, pour cette France qu’il entend défendre. Une France qui, si elle existe encore, paraît bien mal en point, à force d’avoir été épuisée par ce perpétuel feu d’artifice. Car le carnaval des vaniteux, et les cendres qu’il produit, finissent par étouffer peu à peu tout ce qui les entoure. Par assécher le pays réel.

Et c’est en cela qu’Éric Zemmour est un peu notre Rivarol. Aussi doué que son prédécesseur, et comme lui, aimant par dessus tout danser sur le bord du volcan, y disserter sur les mille et trois nuances de la lave en fusion − avant de tourner le dos au cratère, un peu mélancolique, un vague sourire aux lèvres. Ce qui ne l’empêche pas d’y retourner courageusement dès le lendemain matin pour dénoncer, comme nul autre n’ose le faire, les horreurs du gouffre et l’éruption qui se prépare.[/access]
 

Éric Zemmour, Le Bûcher des vaniteux, Albin Michel, février 2012.

Corneille à Petroplus

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La banlieue rouennaise fait décidément parler d’elle. Non seulement, le modeste club de Quevilly (Petit-Quevilly étant par ailleurs la ville natale de votre serviteur) se retrouve en finale de la coupe de France tandis que les salariés de la raffinerie Petroplus à Petit-Couronne, jadis lieu de villégiature du rouennais Pierre Corneille, viennent de remporter une victoire inédite.

La raffinerie Petroplus qui emploie 550 personnes avait été mise en redressement judiciaire début janvier pour six mois, suite à la faillite de la maison-mère suisse. Seulement, dès le commencement du conflit, les salariés ont refusé d’attendre les bras croisés un éventuel repreneur qui doit absolument se faire connaître avant le 30 avril dernier délai : ils avaient immédiatement saisi les stocks pétroliers qui représentent une valeur de 200 millions d’euros tout de même, histoire de s’assurer un « trésor de guerre » dans les luttes à venir.

Conflit social emblématique de la dégradation de notre situation industrielle, Petroplus a vu défiler presque tous les candidats à la présidentielle. Cependant les vraies négociations se jouaient ailleurs, entre l’intersyndicale CGT, CFE-CGC, CFDT d’un côté et, de l’autre, les banques et Petroplus. Un accord qui est une grande première vient d’être signé ce vendredi 13 avril entre les deux parties et validé par la justice suisse. Il était plus que temps, d’après le président de l’intersyndicale, qui avait de plus en plus de mal à contenir le désespoir de certains salariés prêts, selon ses propre termes, « à foutre le feu » aux stocks si aucune solution n’était trouvée.

L’accord stipule le partage à égalité des 200 millions d’euros entre Petroplus et les salariés de Petit-Couronne. Ce qui signifie qu’en cas de liquidation pure et simple, ces derniers partiront au moins avec quelque chose. Sans doute ont-ils été à leur insu inspirés par le fantôme de Corneille, planant sur les torchères et murmurant sans cesse : « Va contre un arrogant éprouver ton courage… »

La seule campagne possible

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Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Luc Rosenzweig et Pascal Riché s’interrogent sur la campagne de Nicolas Sarkozy.

« C’est à la fin du marché qu’on compte les bouses … ». La sagesse paysanne et maquignonne nous incite à la prudence pour évaluer une campagne, celle de Nicolas Sarkozy, alors que la joute électorale du premier tour n’est pas encore terminée. Qui peut dire aujourd’hui quelle tonalité prendra le duel final, alors que l’on ne connaît pas le score des Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et François Bayrou ?
Le seul critère qui vaille pour juger de la qualité d’une campagne présidentielle se résume à la question : « Le candidat, qu’il soit élu ou battu, sort-il en meilleure forme politique de ce combat qu’il n’y est entré ? ». La question est déjà tranchée pour Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Eva Joly. Le premier a réussi à coaguler sur son nom le potentiel électoral de l’extrême gauche, la seconde devrait, selon les sondages obtenir un score nettement plus élevé que son père en 2007. Eva Joly, à l’inverse, portera le fardeau de la déroute présidentielle des écologistes, alors que ceux qui l’ont envoyée au casse-pipe comptent les jours les séparant de leur destin ministériel.
Cette question, en revanche, reste ouverte pour François Bayrou, dont le score prévu, largement inférieur à celui de 2007, ne sera pas déterminant pour son futur rôle politique. Pour François Hollande et Nicolas Sarkozy, seule une victoire le 6 mai peut leur permettre de ne pas disparaître du paysage politique français.

Quel serait en effet le destin d’un François Hollande vaincu à l’issue d’une élection réputée imperdable ? Aurait-il encore l’énergie et l’abnégation de se consacrer à la Corrèze ?
Nicolas Sarkozy a prévenu : s’il est battu, il ira se faire voir ailleurs.
Le critère de réussite de sa campagne ne sera pas seulement la victoire. L’époque est sans pitié pour ceux qui ont la charge de conduire les affaires dans la tourmente de la crise de l’euro et des dettes souveraines, qu’ils soient de droite ou de gauche : Zapatero, Berlusconi, Papandréou et quelques autres moins connus en ont fait récemment l’amère expérience. De plus, dans l’histoire de la Vème République, aucun président de la République n’a été élu sur son bilan. La campagne de Giscard d’Estaing en 1981 n’était pas honteuse, en dépit d’un slogan raté (« une France plus forte »). Mitterrand et Chirac ont été réélus en faisant porter à leurs concurrents, premiers ministres de cohabitation, la responsabilité du bilan de la législature. Nicolas Sarkozy est donc parfaitement fondé à ne pas faire de son bilan un argument de campagne, bien que celui-ci soit moins calamiteux qu’on le clame ici ou là.

Mais on ne saurait rallier les foules avec la réforme de la carte judiciaire ou la question préalable de constitutionnalité. Il est aussi difficile de faire valoir que les désagréments provoqués par la crise dans la vie quotidienne des Français auraient été bien plus rudes si le président de la République sortant n’avait pas pris les bonnes décisions, celles, justement qui font mal. Certes, quelques lignes de la partie négative du bilan relèvent de la responsabilité directe de Nicolas Sarkozy, et non pas de la contrainte extérieure (le Fouquet’s, « casse-toi pov’con ! »). On a pourtant connu des présidents dont les « casseroles » étaient notablement plus sonores que celles attachées aux basques de Nicolas Sarkozy, comme François Mitterrand (Rainbow Warrior, écoutes téléphoniques) ou Jacques Chirac (emplois fictifs à la mairie de Paris) qui ont été brillamment réélus.

On ne saurait non plus reprocher au candidat Sarkozy la « droitisation » de ses thèmes de campagne. Est-il indigne de chercher, comme en 2002 d’essayer de réduire le score du FN en prenant en compte le besoin de protection (dans tous les domaines) des secteurs les plus fragiles de la population ? Rappelons, à ceux qui l’auraient oublié que Nicolas Sarkozy n’a jamais été de gauche, et que ceux qui lui font confiance n’attendent pas de lui qu’il leur propose une analyse de la société puisée dans les œuvres des sociologues de la gauche bien-pensante. Moins crédibles, je le concède, sont ses appels du pied à la France du « non » au référendum constitutionnel européen de 2005, lorsque l’on a été l’artisan de son retour par la fenêtre sous la forme du Traité de Lisbonne adopté par le Congrès…

Enfin, Nicolas Sarkozy a réussi une chose que Lionel Jospin avait manqué en 2002, empêcher toute concurrence venue de sa famille politique. De son score du 6 mai dépendra, pour une bonne partie, le maintien de la cohésion d’une droite qui a cédé beaucoup de terrain depuis 2007 (mairies, départements, régions, sénat). Honorablement défait – disons à 52-48 — le président sortant pourra se prévaloir d’avoir maintenu la cohésion de la droite républicaine. S’il subit une débâcle, le risque est grand de voir l’UMP éclater entre partisans et adversaires d’une alliance avec le FN. Mais s’il en est ainsi, ce n’est pas la campagne qu’il faudra mettre en cause, mais le choix de Nicolas Sarkozy de se représenter.

Mari, enfants : un luxe inutile ?

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Les personnes nées à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe adoptèrent de très solides réflexes. Dès qu’elles entendaient la fatidique annonce : « C’est la guerre ! », elles achetaient et stockaient sucre, café, pâtes, farine, savon, etc… Les plus futés et les moins scrupuleux en faisaient d’ailleurs commerce. Ces réflexes ont la vie dure, puisqu’en janvier 1991, à l’annonce de la première guerre du Golfe, les rayons pâtes, riz et féculents furent dévalisés, bien que l’Irak ne fût pas un gros exportateur de riz.
On le sait, la première qualité de l’être humain, c’est sa stupéfiante capacité à s’adapter, raison pour laquelle c’est la seule espèce que l’on retrouve aussi bien au pôle Nord qu’en plein Sahara. Les menaces d’envahissement du territoire national par l’ennemi héréditaire (poste actuellement vacant après avoir été brillamment occupé par les Anglais puis les Allemands) sont à peu près nulles ; depuis les années 1970, la tragédie qui menace, c’est la crise. Et son corollaire, l’austérité. S’il est certes moins enthousiasmant de se préparer à devoir payer plus d’impôts qu’à prendre le maquis, reconnaissons qu’une crise est moins meurtrière qu’un bombardement. De toute façon, on ne choisit pas.
Il faut s’y faire : « C’est la crise ! » On ne stocke rien, au contraire, on limite ses dépenses : des pâtes oui, mais au beurre ; on renonce à l’abonnement à l’opéra, aux coûteuses et exotiques vacances, au restaurant hebdomadaire, on reprise les vêtements au lieu de les jeter, on répare, on bricole, on découvre le charme des ventes à bas prix.[access capability= »lire_inedits »] Le remplacement du frigo qui ronfle comme un soudard arsouillé attendra des jours meilleurs et tant qu’à faire, puisqu’il faut renoncer aux sports d’hiver, on revendra l’équipement sur eBay. L’ennui, c’est que vous n’êtes pas le seul à avoir décidé de sacrifier les pistes enneigées et que vos skis partiront pour 3,50 euros. Pas de bol !
Heureusement, les magazines regorgent de « trucs et astuces », très prisés par le cerveau humain, pour vous permettre de faire face à la crise en toute sérénité.

Par exemple, l’achat groupé : très chouette, l’achat groupé ! Imaginons que votre aspirateur (ou votre tondeuse ) rende l’âme dans une dernière inspiration. Au lieu de vous précipiter dans le premier magasin d’électroménager, allez plutôt consulter votre voisine. Ou votre voisin − je ne voudrais pas que les « Chiennes de garde » viennent me mordiller les escarpins. Qui sait, peut-être votre voisine connaît-elle les mêmes affres de l’aspirateur expiré. Zou, un achat groupé ! Vous achetez cet aspirateur à deux et vous vous le partagez équitablement. Si par bonheur vous trouvez 5 autres voisines dans le même cas, bingo ! Vous ne payez qu’un septième d’aspirateur et vous y avez droit un jour par semaine. Et tant qu’à faire, groupez-vous également pour consulter un marabout et désenvoûter le quartier, parce que c’est tout de même étrange, cette malédiction qui frappe les aspirateurs. Certains pensent que l’achat groupé est l’avenir de l’homme et suggèrent de le pratiquer de façon systématique. Fini le temps où vous attrapiez six pots de yaourt goût framboise dans le rayon d’une supérette ; désormais, vous en achèterez 180 chez un grossiste, et une fois le partage avec vos 29 petits camarades, vous serez à la tête de vos 6 pots convoités pour un prix dérisoire.
Dans la catégorie « La crise, c’est simple comme un coup de fil », les réseaux d’échange de savoir-faire sont particulièrement recommandés. Un exemple : vous êtes une piètre couturière mais vous excellez dans la pratique du patin à roulettes. Allez exposer votre cas à votre voisine − vous en profiterez pour lui ramener l’aspirateur : « Oh, s’exclamera-t-elle, moi je suis une très adroite couturière ! Par contre, je ne parle pas l’anglais et c’est embêtant car Théo est entré au collège et je suis incapable de l’aider ! » Ne vous laissez pas abattre, traversez la rue de conserve pour sonner chez la voisine d’en face. Et là, c’est gagné ! Elle était justement en train de se désoler, car si elle est bonne couturière et parle couramment l’anglais, elle est terrorisée à l’idée de grimper sur des patins à roulettes. Or, elle aurait tellement aimé apprendre ce gracieux sport à sa petite Élodie. Vous avez compris ? Pendant que vous apprendrez les pirouettes à roulettes à Élodie, sa mère révisera les finesses de la langue de Shakespeare avec Théo, dont la mère ravaudera vos chemisiers !

De l’achat en déstockage d’usine à l’art d’accommoder les restes, la presse ne tarit donc pas d’inventivité pour rendre notre appauvrissement indolore. Causeur se devait d’apporter sa pierre à ce remarquable édifice. Mesdames, vous pouvez économiser des sommes folles en vous débarrassant de votre mari et de votre marmaille − ne rêvez pas, juste le temps de faire les courses.
Démonstration : comme toute ménagère organisée, vous avez rédigé votre liste, regroupé vos bons de réduction, et vous vous apprêtez, munie d’une pièce de 50 centimes qui vous permettra de débloquer un caddie, à foncer vers la grande surface la plus proche, celle qui enlaidit la périphérie de votre ville. Votre petit mari chéri et vos enfants − qui sont, rappelons-le, ce que vous avez de plus précieux au monde − n’envisagent pas une seconde de vous laisser seule face à cette tâche titanesque.
Les ennuis commencent dès le parking où Monsieur, à l’aise dans ses baskets, gare le véhicule à des kilomètres des ascenseurs, au mépris de vos jolies chevilles haut perchées. Tandis que vos nains se lancent dans une course échevelée afin d’être « prems » à appuyer sur le bouton de l’ascenseur, Monsieur décrète qu’on ne va pas l’attendre deux heures et qu’on prend l’escalier. Vous n’avez pas encore rejoint les lieux stratégiques que vous êtes déjà épuisée. Au moment où vous glissez la pièce de 50 centimes dans l’orifice idoine afin d’obtenir un chariot, Monsieur demande si c’est bien nécessaire, on ne va pas rester des plombes ici ; vos gamins, eux, se battent pour monter sur ce satané chariot.
Rayon fruits et légumes : musique et lumières ayant pour vocation d’être apaisantes, vous vous apaisez. Alors que vous tendez la main vers un chou-fleur bien sous tous rapports et dûment mentionné sur votre liste, votre moitié soupire : « Du chou-fleur ! Prends plutôt des pleurotes, j’adore les pleurotes ! » Les enfants en profitent pour réclamer des cerises en plein mois de février. Vous dites non pour les cerises et oui pour les pleurotes (adieu chou-fleur, ce fut un plaisir de te connaître).

Au rayon boulangerie, votre liste prévoit deux baguettes, point-barre. C’est alors que les enfants susurrent qu’ils ont tellement envie d’un petit pain au chocolat en faisant des yeux de Bambi, la benjamine rappelant à point nommé qu’elle a obtenu un 18,5 sur 20 en dictée. Culpabilisée à cause des cerises, vous dites oui pour les petits pains. Le processus est enclenché. De rayon en rayon, la situation ne fait que s’aggraver. À la place des six tranches de jambon à l’os, en promotion cette semaine, vous vous retrouvez avec 12 tranches de jambon de Bayonne et 15 de salami pur porc ; quant au délicieux fromage de chèvre light pour lequel vous aviez 30% de réduction, il s’est transformé en un munster odoriférant. Il est vrai que l’homme de votre vie vous incite à prendre la lessive la moins chère et à renoncer à ces idioties d’adoucissant, ma pauvre chérie, tu te fais vraiment avoir par la pub ! Vous tenez bon pour le lait enrichi au calcium recommandé par le pédiatre. Mais de guerre lasse, vous capitulez lamentablement quand l’élu de votre cœur s’exclame, ravi : « Oh ! Une réédition de Zig et Puce ! Je l’avais quand j’étais petit ! On le prend, je veux le faire découvrir aux enfants ! »
Vous n’avez plus qu’une idée en tête : quitter au plus vite cet enfer, sa musique et ses lumières apaisantes. Cette fois, pas moyen d’échapper à l’ascenseur, charrette oblige, mais comme vous devez suivre Monsieur qui court tel une biche traquée par des chasseurs préhistoriques, vous cassez un de vos talons et claudiquez en calculant le prix d’un nouveau talon.

Au retour, évitez de lire l’enquête réalisée par Littlewoods en Grande-Bretagne, dans laquelle on apprend que faire les courses en solo permet d’économiser près de 550 euros par an. Cela vous donnerait des envies de meurtre et il y a déjà assez de faits divers tragiques comme ça. Pensez plutôt aux coiffeurs, manucures et autres massages relaxants que vous pourrez vous offrir avec le temps et l’argent épargnés grâce au système « sans mari ni enfants ». En attendant, ici et maintenant, le coffre de votre voiture regorge de denrées multiples, variées et inattendues. Vous êtes parée pour la prochaine guerre.[/access]
 

Terrorisme islamiste : l’autre front de Nicolas Sarkozy

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Après les coups de filet savamment médiatisés de la semaine dernière, Nicolas Sarkozy s’est peut être bel et bien décidé à durcir la lutte contre le fondamentalisme islamiste en général et sa composante terroriste en particulier.
Mardi 10 avril, Jean-Pierre Picca, magistrat et conseiller « Justice » à l’Élysée a discrètement reçu au Château Catherine et Jean-Luc Vannier, les parents de la jeune Cécile, tuée à 17 ans dans un attentat perpétré au Caire le 22 février 2009. En villégiature en Egypte comme elle, 24 de ses camarades, la plupart résidant à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), avaient été blessés. Depuis, des suspects dont une Française, ont bien été identifiés mais l’enquête est au point mort. Les parents de Cécile ont donc écrit à Nicolas Sarkozy (ainsi qu’à François Hollande, Jean-Luc Mélenchon et Eva Joly) pour leur rappeler ce crime impuni et leur soif de justice.

Seul, pour l’heure, le président-candidat a répondu à leur missive via ce rendez-vous avec son conseiller. Les parents ne se sont pas privés de rappeler les « promesses non tenues » de Nicolas Sarkozy qui, lors des obsèques de Cécile, s’était engagé à ce que rien n’entrave la marche de la justice dans cette affaire.

Or, trois ans et de multiples rebondissements plus tard, chou blanc. Un groupe terroriste Jaysh al-Islam (l’Armée de l’Islam), basé à Gaza et qui se revendique comme lié à Al-Qaïda, a bien été désigné en Egypte comme étant à l’origine de l’attentat. Plusieurs de ses membres ont été arrêtés puis relâchés. C’est le cas de D. H., une Française d’origine albanaise suspectée d’avoir transféré des fonds liés à l’attentat. Expulsée vers la France, elle y est appréhendée le 10 novembre 2010, passée à la moulinette par la DCRI, mise en examen puis incarcérée. Elle a été discrètement libérée un an plus tard et les parents des victimes laissés sans nouvelles.

Plus grave, dès le lendemain de l’attentat, une note de la DGSE aurait indiqué que les lycéens avaient été délibérément ciblés parce que Français, en représailles à la participation d’une frégate tricolore au blocus de Gaza en 2006. Après avoir fait la sourde oreille, le juge d’instruction Yves Jannier en a enfin demandé communication, mais ce document s’avère lacunaire. Réponse stupéfiante de Jean-Pierre Picca aux époux Vannier : « Il y a un malentendu, le juge n’a peut être pas compris de quelle note vous parliez ».

Le conseiller de Nicolas Sarkozy leur a promis de nouvelles réponses « sous 15 jours ». Soit entre les deux tours de la présidentielle.

Causeur 46 : ne vous abstenez pas !

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Quoique nous échappions fort heureusement aux normes de campagne tatillonnes du CSA, et que nous sortions volontiers nos griffes quand on nous parle de quotas, toute idée d’équité ne nous est pas étrangère. À preuve, après avoir mis François Hollande en couverture le mois dernier, il était légitime que nous offrions le même insigne privilège à Nicolas Sarkozy. N’ayez crainte, cependant, si le président sortant occupe la couverture, il ne la tirera pas à lui. Et si certains de nos auteurs et contributeurs, tel le primo-votant Charles Consigny, souhaitent de tout cœur sa réélection, d’autres font un autre choix ou plutôt d’autres choix. On ne sera qu’à moitié surpris que Jérôme Leroy vote Jean-Luc Mélenchon, on le sera plus que Théophane Le Méné, déçu par une droite qui a abandonné le sacré pour le marché, en vienne à justifier le vote Mélenchon.

Laurent Bouvet souhaite pour sa part que François Hollande emporte la présidentielle. Mais pas n’importe comment. Si l’auteur inspiré de l’essai le plus réchauffant de cet hiver (Le sens du Peuple, Le Débat/Gallimard) a la dent dure avec les velléités ouvriéristes du président sortant, il ne donne pas quitus pour autant à son challenger socialiste, virilement tancé pour être plus attentif au babil des twittos qu’aux souffrances des prolos. Allez vous étonner, après ça que l’électorat populaire taraudé par un persistant sentiment de cocufiage risque de faire de l’abstention délibérée le vrai troisième homme de ce premier tour. Pour Elisabeth Lévy, cette désertion est compréhensible : « Ne voter pour personne, explique la cheffe, c’est la garantie de ne pas être trahi» avant de nuancer aussitôt son propre constat – on ne la refera pas- en rappelant que l’abstention, c’est aussi la garantie de ne pas être représenté. Ce qui n’empêchera pas Georges Kaplan de rester chez lui ce 22 avril, au nom du droit à se gouverner soi-même. On ne sera pas complet sans citer Antoine Menusier, qui verrait bien , quel que soit le président, François Bayrou à Matignon, Laurent Dandrieu, pour qui les promesses du candidat président sont aussi biodégradables que le papier sur lequel elles sont imprimées, et François Miclo, qui avec la complicité de Babouse, taille dix shorts biens ajustés. Pas de jaloux, le CSA sera enchanté.

Last but not least, dans un registre, disons, métapolitique l’incorrigible Cyril Bennasar, dresse un parallèle aussi plaisant que peu complaisant entre vie érotique et vie politique et pour vous allécher, je vous en livre un extrait pour la route : « Les femmes à qui on ne la fait plus finissent par exiger des gages au prétexte qu’il n’y aurait pas d’amour sans preuves d’amour. Je pourrais en arriver là. Finirai-je par croire qu’il n’y a pas de politique, qu’il n’y a que des preuves de politique et par me ranger derrière un candidat solide, sincère et fiable, au programme réaliste mais aussi alléchant qu’un contrat de mariage ? J’en doute… »

Sinon, comme à l’accoutumée, ce numéro 46 – publié sur 80 pages !- vous fera voyager : Agnès Poirier nous emmène en un Royaume désuni ou chaque classe sociale veut son école à elle, Jean-Robert Raviot nous explique que le « Printemps russe » annoncé à longueur de gazette se résume pour l’instant à la fronde des « moscobourgeois » qui rappellent furieusement nos élites mondialisées, tandis que Jean-Luc Gréau, Luc Rosenzweig et Philippe de Saint-Robert auscultent, chacun à leur façon, une Europe pas vraiment en top forme.

À cela, on ajoutera pour faire bonne mesure une longue interview de François Cheng par Gérard de Cortanze, une autre de Patrice Gueniffey par Isabelle Marchandier sur Les Adieux à la reine, les bonnes pages, publiées en exclusivité par Causeur, de Mémoire vive, où Alain de Benoist raconte 40 ans d’aventure intellectuelle.

Enfin, comme on élit pas son président de la République tous les jours, Causeur a décidé de faire une fleur à ses lecteurs : un supplément gratuit (à condition de payer le reste du journal, hein) mitonné par Basile de Koch et Les Jalons, son gang des pastiches, intitulé « Qui Choisir ». On y trouvera entre autres l’ultime crash test Sarkozy/Hollande, une interview de Laurence Parigot sur la nécessaire délocalisation en Inde dés élections présidentielle et législatives et un dossier exhaustif sur le vote hétéro, dont nous vous livrons (toujours gratuitement) les premières lignes : « La montée en puissance d’un fort sentiment identitaire hétérosexuel, avivé par les sarcasmes de la majorité morale gay et féministe au pouvoir, pourrait être une des clés de l’élection présidentielle. » Bref comme le dit Basile dans son édito « chacun trouvera, dans ce numéro spécial de Qui choisir, les éléments nécessaires pour procéder, en connaissance de cause, à son tri électif ».

Pour pouvoir profiter de tout cela, vous avez comme chaque mois le choix entre l’achat au numéro (papier ou numérique), la souscription à l’offre Découverte (le dernier n° + les deux prochains pour seulement 12,90 €) ou l’abonnement 1 an (papier ou numérique). Dans ces conditions, ce serait vraiment trop bête de s’abstenir.