Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Luc Rosenzweig et Pascal Riché s’interrogent sur la campagne de Nicolas Sarkozy.

« C’est à la fin du marché qu’on compte les bouses … ». La sagesse paysanne et maquignonne nous incite à la prudence pour évaluer une campagne, celle de Nicolas Sarkozy, alors que la joute électorale du premier tour n’est pas encore terminée. Qui peut dire aujourd’hui quelle tonalité prendra le duel final, alors que l’on ne connaît pas le score des Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et François Bayrou ?
Le seul critère qui vaille pour juger de la qualité d’une campagne présidentielle se résume à la question : « Le candidat, qu’il soit élu ou battu, sort-il en meilleure forme politique de ce combat qu’il n’y est entré ? ». La question est déjà tranchée pour Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Eva Joly. Le premier a réussi à coaguler sur son nom le potentiel électoral de l’extrême gauche, la seconde devrait, selon les sondages obtenir un score nettement plus élevé que son père en 2007. Eva Joly, à l’inverse, portera le fardeau de la déroute présidentielle des écologistes, alors que ceux qui l’ont envoyée au casse-pipe comptent les jours les séparant de leur destin ministériel.
Cette question, en revanche, reste ouverte pour François Bayrou, dont le score prévu, largement inférieur à celui de 2007, ne sera pas déterminant pour son futur rôle politique. Pour François Hollande et Nicolas Sarkozy, seule une victoire le 6 mai peut leur permettre de ne pas disparaître du paysage politique français.

Quel serait en effet le destin d’un François Hollande vaincu à l’issue d’une élection réputée imperdable ? Aurait-il encore l’énergie et l’abnégation de se consacrer à la Corrèze ?
Nicolas Sarkozy a prévenu : s’il est battu, il ira se faire voir ailleurs.
Le critère de réussite de sa campagne ne sera pas seulement la victoire. L’époque est sans pitié pour ceux qui ont la charge de conduire les affaires dans la tourmente de la crise de l’euro et des dettes souveraines, qu’ils soient de droite ou de gauche : Zapatero, Berlusconi, Papandréou et quelques autres moins connus en ont fait récemment l’amère expérience. De plus, dans l’histoire de la Vème République, aucun président de la République n’a été élu sur son bilan. La campagne de Giscard d’Estaing en 1981 n’était pas honteuse, en dépit d’un slogan raté (« une France plus forte »). Mitterrand et Chirac ont été réélus en faisant porter à leurs concurrents, premiers ministres de cohabitation, la responsabilité du bilan de la législature. Nicolas Sarkozy est donc parfaitement fondé à ne pas faire de son bilan un argument de campagne, bien que celui-ci soit moins calamiteux qu’on le clame ici ou là.

Mais on ne saurait rallier les foules avec la réforme de la carte judiciaire ou la question préalable de constitutionnalité. Il est aussi difficile de faire valoir que les désagréments provoqués par la crise dans la vie quotidienne des Français auraient été bien plus rudes si le président de la République sortant n’avait pas pris les bonnes décisions, celles, justement qui font mal. Certes, quelques lignes de la partie négative du bilan relèvent de la responsabilité directe de Nicolas Sarkozy, et non pas de la contrainte extérieure (le Fouquet’s, « casse-toi pov’con ! »). On a pourtant connu des présidents dont les « casseroles » étaient notablement plus sonores que celles attachées aux basques de Nicolas Sarkozy, comme François Mitterrand (Rainbow Warrior, écoutes téléphoniques) ou Jacques Chirac (emplois fictifs à la mairie de Paris) qui ont été brillamment réélus.

On ne saurait non plus reprocher au candidat Sarkozy la « droitisation » de ses thèmes de campagne. Est-il indigne de chercher, comme en 2002 d’essayer de réduire le score du FN en prenant en compte le besoin de protection (dans tous les domaines) des secteurs les plus fragiles de la population ? Rappelons, à ceux qui l’auraient oublié que Nicolas Sarkozy n’a jamais été de gauche, et que ceux qui lui font confiance n’attendent pas de lui qu’il leur propose une analyse de la société puisée dans les œuvres des sociologues de la gauche bien-pensante. Moins crédibles, je le concède, sont ses appels du pied à la France du « non » au référendum constitutionnel européen de 2005, lorsque l’on a été l’artisan de son retour par la fenêtre sous la forme du Traité de Lisbonne adopté par le Congrès…

Enfin, Nicolas Sarkozy a réussi une chose que Lionel Jospin avait manqué en 2002, empêcher toute concurrence venue de sa famille politique. De son score du 6 mai dépendra, pour une bonne partie, le maintien de la cohésion d’une droite qui a cédé beaucoup de terrain depuis 2007 (mairies, départements, régions, sénat). Honorablement défait – disons à 52-48 — le président sortant pourra se prévaloir d’avoir maintenu la cohésion de la droite républicaine. S’il subit une débâcle, le risque est grand de voir l’UMP éclater entre partisans et adversaires d’une alliance avec le FN. Mais s’il en est ainsi, ce n’est pas la campagne qu’il faudra mettre en cause, mais le choix de Nicolas Sarkozy de se représenter.

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