Accueil Site Page 266

Beat Generation

La Philharmonie de Paris pousse les meubles, accroche une boule à facette au plafond et monte le son pour une exposition consacrée à la Disco jusqu’au 17 août 2025. Des rues de New-York aux platines, quand cette musique issue des minorités était majoritaire et populaire…


Il y eut bien quelques mauvais coucheurs dans le courant des années 1970. Réfractaires au beat et à la simplicité métronomique. Arcboutés à leur rock croulant et jaloux de leur pré-carré musical, comme avant eux, les puristes du jazz se disloquèrent en chapelles assassines. Certains allèrent même jusqu’à brûler les disques disco car ils avaient perdu la bataille commerciale, notamment sur les ondes américaines. La radio avait choisi son camp, les corps qui ondulent et les peaux qui se frôlent dans un feulement érotique, sous la chaleur d’un club enfumé, avec comme seule destinée, le petit matin. La joie de sortir d’une discothèque, huileux, en sueur et heureux, et puis de reprendre son boulot alimentaire, dans une administration tatillonne ou une grande entreprise prédatrice.

Dernière extase avant la globalisation

La Disco avait anticipé le spleen de la globalisation, elle était son remède, cette porte de sortie éphémère qui accepte la veulerie du monde mais nous réserve quelques heures d’extase. La nuit, tout est permis. Car la Disco est sexuelle et cathartique. Elle ne minaude pas comme le rock puritain qui se pratique dans des garages entre garçons empêchés. Explicite, démonstrative, charnelle, voyeuriste, sans dessein politique si ce n’est faire la fête, courtermiste, ne promettant pas de jours meilleurs, plutôt une accalmie passagère. La Disco est une musique de l’instant, du partage, en compagnie d’inconnus, elle rebat les cartes, le temps d’une soirée. Elle raccommode les âmes esseulées sur des sons trafiqués et des voix perchées ; les aigus, les paillettes, les talons, les frasques, les divas et les bannis ne lui font pas peur. Tous les faux rebelles en blouson clouté, lourdaud avec leur purée électrique à saturation, martyrs en carton-pâte, en prirent pour cinq ans.

A lire aussi, du même auteur: La fin du Macumba

Entre 1975 et 1980, ils disparurent du paysage. Tous les groupes de rock, des Rolling Stones à Blondie firent allégeance à la Disco, ils obtinrent même à cette occasion leur plus grand succès. La Disco était bénéficiaire, trop bénéficiaire, la crue était prévisible, le cinéma, la mode, les corn flakes, tout se vendait sous le label Disco. On dansait Disco, on s’habillait Disco, on se divertissait Disco. La surproduction lui coupa les ailes et aussi, elle fut victime d’un délit de sale gueule. La Disco n’était pas assez sérieuse, elle était l’avatar d’un consumérisme sans fin, les raisonneurs la prirent en grippe, on devait avoir un peu honte d’être Disco, elle était trop populaire pour être idéologiquement crédible.

Pas sectaire, pas communautariste

La Philharmonie revient sur ses origines, elle retrace son explosion dans une « Grosse Pomme » en crise budgétaire, sécuritaire et complètement à l’abandon, dans une Amérique parcellisée où les communautés homosexuelles se cachaient pour s’aimer et danser ensemble. La Disco est née dans les quartiers pauvres, chez les afro-américains par l’entremise de DJ latinos et italiens ; pas sectaire, pas bégueule, elle n’avait pas vocation à rester dans l’entre-soi. L’exposition n’oublie pas ses racines françaises. Nous n’avons pas de pétrole mais nous avons inventé la discothèque après-guerre. De Cerrone à Patrick Juvet, des visionnaires Jacques Morali et Henri Belolo, sans oublier la Queen Sheila et son indétrônable « Spacer », les Français ont apporté à la Disco, un son que, je qualifierais, de boulevardier, avec des relents de bords de Marne, un populisme gouailleur et entraînant.

L’exposition ne manque pas de charme dans un décor éclairé au stroboscope, elle présente des costumes de scènes, l’évolution du matériel audio (Revox), des photos du Studio 54 et des fiertés militantes ; bien sûr, il y a Travolta, Donna et Diana, l’extatique Sylvester et le non moins charismatique Teddy Pendergrass. À voir également la belle série Paradise Discothèque du Turinois Antonio La Grotta qui a photographié les ruines des boîtes-usines italiennes des années 1980 : Colosseo, Divina, Egyptia, Ultimo Impero…Et surtout la bande-son permanente est un appel démoniaque à danser ; quand vous entrez dans une expo et que les voix de Thelma Houston et de Eartha Kitt résonnent, vous avez le sourire et une pêche d’enfer.

Informations pratiques: https://philharmoniedeparis.fr/fr/activite/exposition/27966-disco

Monsieur Nostalgie

Price: ---

0 used & new available from

Les joyaux de l’Opéra

La bibliothèque-musée de l’Opéra de Paris dévoile une partie de son éblouissante collection de bijoux de scène. Des pièces d’orfèvrerie qui relèvent de la haute joaillerie et qui, pour certaines, remontent à la Restauration. L’histoire de ces tiares, diadèmes, couronnes et colliers regorgeant de perles et de brillants est, en soi, un conte de fées.


Il était une fois un puissant royaume dont le roi se nommait Opéra et la reine s’appelait Danse. Ils régnaient dans un splendide palais au sein duquel existait une salle fort retirée, enfouie dans les brumes de l’oubli. Personne à la Cour n’en savait la destination et nul depuis des lustres n’aurait pensé s’y hasarder. Or, il advint que la clef de cette chambre mystérieuse fut un jour remise à une noble dame nouvellement arrivée et qui reçut le commandement d’en retirer tout ce qui s’y pouvait receler. C’était une bien étrange aventure qui survenait là. La dame n’avait nulle conscience de la tâche dont on la chargeait. Et quand il lui fut enfin donné d’ouvrir cette porte, elle pensa sur le seuil défaillir d’étonnement : dans les vitrines qui tapissaient les murailles, sur des tables immenses, dans les armoires, ce n’était que ruissellement de couronnes, de diadèmes, de tiares, de colliers, de pectoraux, de bracelets, de broches, de pendentifs ; que cascades de diamants, d’émeraudes, de rubis, de saphirs, d’améthystes et de perles fines.

Si l’on écrivait encore des contes à la manière de jadis, voilà comment on pourrait relater l’extraordinaire aventure qui advint en 1980 à une dame détachée, à sa demande, par l’Éducation nationale, auprès de l’Opéra de Paris. À peine installée dans les murs de l’institution, Danièle Fouache fut effectivement chargée de libérer une vaste pièce perdue dans l’immensité du Palais Garnier afin de ménager un nouvel espace qu’on destinait aux ateliers de confection de costumes, et d’en déposer pêle-mêle le contenu dans les combles. « On m’avait donc confié la clef de la mystérieuse chambre et tout comme l’héroïne de Barbe bleue, j’en ouvris la porte dans une parfaite ignorance de ce qui m’attendait. Et comme je suis émotive, je faillis m’évanouir en découvrant le contenu ! »

À lire aussi, Raphaël de Gubernatis : Le « Boléro », les mystères d’un chef-d’œuvre

Près de 10 000 joyaux étaient accumulés là sans que nul, alors, ne s’en soucie : des ornements accumulés depuis l’inauguration de l’Opéra en 1875 et qu’avaient portés toutes les impératrices, les princesses, les rois, les tsars, les princes, les courtisanes, les bayadères des opéras et des ballets du répertoire. « L’Opéra n’était en ce temps qu’une maison de production, soupire Danièle Fouache. On y vivait au rythme de la saison lyrique et chorégraphique et on n’y avait pas encore acquis la notion de conservation du patrimoine. » Tout était relégué là sans qu’il n’y ait personne pour soupçonner la richesse, l’ampleur et l’intérêt de ces merveilles. Ainsi s’était assoupi un fabuleux trésor sur lequel ne veillait nul terrible dragon, et dans lequel, parfois, des costumiers barbares s’en allaient puiser, démontant, saccageant sans vergogne ces merveilles de la joaillerie pour créer à moindres frais de nouveaux ornements.

Des bijoux dignes des maisons royales

Ces bijoux magnifiques, destinés à exalter des personnages hors norme et à resplendir de loin, avaient été dessinés par des décorateurs, des costumiers fameux et façonnés par les orfèvres des quartiers du Marais, ceux-là mêmes qui œuvraient pour les grands joailliers de la place Vendôme. Puis, dès les années 1930, par souci d’économie et parce que le goût avait changé, par les ateliers mêmes de l’Opéra.

Certes, à l’exception de la turquoise, de l’opale ou du corail, les pierreries sont fausses, les perles sont faites de verre soufflé dans lequel on a instillé quelque liquide afin de leur conférer le plus bel orient. Mais le raffinement et la splendeur des parures créées par les ateliers d’orfèvres étaient parfaitement semblables aux ouvrages de la haute joaillerie. Avec des bijoux de scène dont les plus anciens datent peut-être de la Restauration, l’ensemble est unique au monde. Et personne n’en avait conscience. Comme on n’avait pas eu conscience, au début de la Troisième République, de l’immense valeur historique et vénale que représentait l’ensemble des joyaux de la Couronne : 77 486 pierres et perles composant des chefs-d’œuvre furent dispersées, vendues à perte en 1887 par haine de la monarchie et par mépris républicain du patrimoine.

Et comment les faire resplendir…

En 2004, un quart de siècle après cette découverte, lors d’une exposition malicieusement titrée « L’Air des bijoux » (on avait encore quelque esprit), près de 400 pièces d’orfèvrerie ont été présentées dans la rotonde des abonnés, à l’Opéra, caverne idéale pour abriter de tels trésors et qui s’est fait l’écho, durant six mois, de celle d’Ali Baba. Des trésors alors restaurés par les élèves du lycée de la bijouterie Nicolas-Flamel, à Paris.

A lire aussi: Le plaisir d’être trompé

Vingt ans plus tard, alors que 4 000 de ces ornements sont désormais sous la sauvegarde de la bibliothèque-musée de l’Opéra, et donc de la Bibliothèque nationale, on ne montre que 70 pièces de ce trésor de légende. Un rien dans cette immensité qui fait immanquablement penser aux présents qu’offre l’Inca à Tintin dans Le Temple du soleil avant de lui découvrir, pour taire ses scrupules, les centaines de jarres débordantes d’or et de pierreries alignées dans une gigantesque salle souterraine ; mais un rien d’un luxe inouï, digne d’être confronté aux joyaux des maisons souveraines d’Europe, et porté par tous les héros et les héroïnes du répertoire.

Jusque-là, leur seule magnificence avait suffi pour exposer ces joyaux. Avec le temps est apparue la nécessité d’étoffer le propos : les 70 ornements sont présentés dans un tout autre esprit. Aujourd’hui, des recherches poussées les resituent au cœur des ouvrages lyriques ou chorégraphiques pour lesquels ils ont été créés et rappellent les artistes qui les ont portés. Et grâce aux maquettes de décors, aux affiches, aux vidéos, on les redécouvre dans le cadre au sein duquel ils ont resplendi.

« Bijoux de scène de l’Opéra de Paris ». Jusqu’au 28 mars 2025, bibliothèque-musée de l’Opéra de Paris.

Adieu, Daniel !

0

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Le peintre amiénois Daniel Grardel est décédé, au cours de la nuit du samedi 15 au dimanche 16 février ; son corps a été retrouvé par un promeneur, dimanche matin, sur une plage de Concarneau (Finistère). Il était mon ami. Daniel était un homme épatant, généreux, drôle, terriblement littéraire et rock’n’roll.

Toute sa carrière professionnelle avait été celle d’un instituteur (il aimait ce mot qui représentait une autre époque au cours de laquelle la République tenait encore un rôle primordial dans la société française) ; il avait enseigné à Aubigny, à Corbie, puis à Amiens. Mais la grande passion de sa vie, c’était la peinture. Il s’y adonnait avec une gourmandise et une volupté rares.

A l’instar d’un Clovis Trouille, ses toiles pouvaient être provocatrices ; on y voyait des filles peu vêtues, souvent en galantes compagnies et/ou en capiteuses positions. Il se moquait du puritanisme désolant et castrateur, de l’ultra-féminisme navrant et imbécile, du wokisme buté et intolérant. Il vénérait le vrai rock’n’roll, celui de sixties et seventies, la chanson française qui n’avait pas froid aux moustaches. Tout cela l’avait conduit à se lier d’une forte amitié au chanteur Lucky Blondo à qui il rendait souvent visite à Concarneau. (C’était le cas en ce funeste week-end.)

Toutes ces passions et ces valeurs, nous réunissaient également ; elles consolidaient notre vieille connivence. Lorsqu’en 2009, il avait fallu illustrer mon recueil de nouvelles assez épicées, Petite garce, Jean-Yves Reuzeau, éditeur du Castor astral, et moi-même, avions tout naturellement fait appel à son talent ; il nous avait peint une adorable brune en nuisette, posant de dos sous le regard émerveillé d’un homme qui ressemblait fort à Serge Gainsbourg.

C’est encore lui qui, fin 2023, avait adapté trois de mes nouvelles en bandes dessinées pour le recueil L’Hibernation (éditions des Soleils bleus). Ce fut l’occasion de rencontres rigolotes et festives. Il y avait aussi, entre nous, des coïncidences qui nous faisaient sourire : lorsque ma chronique Les Dessous chics quitta les colonnes du Courrier picard pour être hébergées par le site web de Causeur, le premier texte que je livrai lui était consacré.

Il avait eu la bonne idée de réunir à la galerie de La Dodane, dans le quartier Saint-Leu, à Amiens, quelques-unes de ses œuvres, et des écrivains qui, chaque jour, venaient signer leurs ouvrages et rencontrer les lecteurs. Je faisais bien sûr partie de l’événement qui connut un vif succès.

Or, en 2005, quand je lançais mon prône dominical dans le quotidien de Picardie, dans ce premier article j’évoquais mon Daniel et sa rencontre manquée, au cours de l’été 1998, avec l’une de ses idoles, Nino Ferrer, qui venait de choisir de passer à l’Orient éternel des bluesmen blancs. Aujourd’hui, c’est toi, l’ami, qui nous quitte. Ta peinture foraine, colorée et sensuelle reste avec nous, imparable, singulière et forte. Tu nous manques déjà. Je ne t’oublierai pas.

Sur l’élégance masculine (donc anglaise…)

0

Savoir s’habiller avec classe et élégance, c’est tout un art ! Le Guide du style classique et sartorial nous propose une claire synthèse sur les fondamentaux de l’élégance masculine, du costume aux chaussures, en passant par la cravate.


Au milieu d’un avachissement devenu la règle, avec cette peur panique, si générale, de sortir du lot grisâtre et synthétique, tâcher d’incarner un idéal d’excellence et d’autonomie, incarner chacun à sa manière la rébellion du gentilhomme contre la barbarie contemporaine me semblent de jolis défis pour les Insulaires d’aujourd’hui. Offrir aux regards une silhouette intemporelle, avec juste assez de désinvolture, n’est-ce pas pratiquer une diététique pour lutter contre la douleur que suscite le monde moderne ? Par sa posture, incarner le vestige, le revenant, celui qui, debout au milieu des ruines, témoigne de sa différence, quel exaltant programme ! Cette posture a été illustrée par quelques essais classiques : les introuvables De l’Élégance masculine, de la regrettée Tatiana Tolstoï, et Le Chic anglais, de l’illustre James Darwen (1990 ; les livres illustrés de l’Américain Bruce Boyer, du Britannique James Sherwood ou du Français Julien Scavini, lui-même tailleur. Sans oublier le Chouan des villes, dont j’ai parlé ailleurs).

A lire aussi du même auteur: L’élégance masculine, ce savoir-vivre

Voilà qu’un collectif regroupé autour des éditions de l’Honnête Homme – tout un programme ! – nous propose une claire synthèse sur les fondamentaux de l’élégance masculine, celle, classique au suprême du gentleman d’aujourd’hui. Après avoir défini le style classique comme une discipline, voire comme une ascèse, à mille lieues de la mode qui vieillit si vite (et coûte un bras pour des résultats parfois pitoyables), nos mystérieux rédacteurs réunis en soviet étudient les pièces de la garde-robe classique, sobre à souhait et adaptée à toutes les situations. Le modèle ? L’ancien Prince de Galles, devenu Charles III, bien entendu ! Comment choisir un costume ? Anglais ou italien (je connais ma réponse) ? Et la cravate ? Les chaussures ? Le pardessus ? Par trop française, leur vision manque parfois de cette fantaisie, de cette touche d’humour British qui font la différence. Rien sur les chapeaux ni sur les bijoux (mais un gentilhomme porte-t-il des bijoux ?). En revanche, un précieux annuaire des grandes maisons et des tuyaux pour trouver de belles pièces en seconde main, car l’élégance n’est pas une question d’argent, mais bien de goût et de méthode. L’allusion au port du scapulaire, tout à la fin, étonne par son caractère un tantinet incongru… ne manquant pas d’une sorte de panache.


Le Guide du style classique et sartorial, Editions de l’Honnête Homme, 250 pages.

De l'elegance masculine

Price: ---

0 used & new available from

Le chic anglais

Price: ---

0 used & new available from

Les nobles voyageurs: Journal de lectures

Price: ---

0 used & new available from

Mime la mort

Avec Thanatose, Frédéric Bécourt signe un roman acide sur une époque où la virtualité l’emporte sur le réel.


Frédéric Bécourt publie un roman tous les deux ans ; c’est un rythme élevé que je lui souhaite de tenir. Je m’étais fait l’écho – enthousiaste – de ses deux premiers romans, dans Causeur, où son univers, proche de Michel Houellebecq, n’était pas tendre avec notre époque, c’est le moins que l’on puisse écrire. Ses héros n’étaient pas au mieux de leur forme, et le gris était la couleur dominante. Avec Thanatose, Guillaume Labarthe, le personnage principal, est même carrément mort. Enfin, pas tout à fait. Il simule la mort, semble-t-il malgré lui. C’est un phénomène assez rare, observé chez quelques espèces animales, notamment l’araignée, désigné sous le vocable scientifique de « thanatose ».

Époque épatante

Guillaume est un garçon falot, sans colonne vertébrale, comme il en existe tant de nos jours. À bientôt trente ans, il vit encore chez sa mère, l’acariâtre Mina, autocentrée, heureuse de « posséder » encore sa progéniture. Le père est mort, il ne sera nommé « papa » qu’à la dernière page du roman. Dire que le contexte familial est peu épanouissant relève de la litote. Il sort rarement, car il gagne sa vie sur internet, comme coach en jeux vidéo. L’époque est épatante, non ? Il a cependant une compagne, Alice. Un jour, elle lui propose de participer à une distribution de colis alimentaires à la permanence du Secours Catholique, située dans le quatorzième arrondissement de la capitale. Ça part d’un bon sentiment tout ça. Mais un marginal, sans volonté terroriste religieuse revendiquée, je le précise, entre dans la petite permanence et tire dans le tas. Bilan : quatre morts, dont la gentille Alice. Guillaume, quant à lui, il tombe, même pas mort, juste « sans vie », le coup de la thanatose.

À lire aussi, Pascal Louvrier : Frédéric Bécourt ou le vent printanier

Sorti de l’hôpital, il recommence son petit train train quotidien, égoïste et porté sur le virtuel. Dans le métaverse, il va retrouver le double de sa compagne, bien morte elle, sous la forme de l’avatar « calisson2803 », le surnom que lui donnait son père quand elle était une gamine. Il y a alors des échanges nocturnes sur la toile. L’avatar sait taper là où la cicatrice reste douloureuse. « Si t’étais un homme tu serais mort à ma place », balance « calisson2803 ».

Réalité parallèle

Bécourt se lance alors dans une critique aigre-douce du monde contemporain dominé paradoxalement par la virtualité et le rationalisme. La clé de ce dialogue virtuel est peut-être donnée par le Dr Hamani, une « jolie brune un peu trop maigre », psy de quarante ans. Extrait : « (…) votre psychisme, déclare doctement Hamani, refuse de traiter ce qui vous est arrivé. Il ne nie pas les événements, si vous voulez, mais il les repousse en fabriquant une autre réalité. » Et encore : « En réalité, il s’agit d’une question de survie pour lui : il n’a pas la faculté de s’adapter, alors il se ment. »

Bécourt, en prenant soudain de l’altitude, souligne ce qui est en train de gravement nuire à notre civilisation.

Frédéric Bécourt, Thanatose, Héliopoles. 258 pages

Thanatose

Price: ---

0 used & new available from

Tant qu’il y aura des films

Un immense cinéaste français qu’il faut sans cesse redécouvrir, un film monstre sur un architecte de génie et un film intransigeant sur la Corse : demandez le programme !


Cinq films de Julien Duvivier. Sortie le 26 février

Conteur

Julien Duvivier retrouve les salles avec cinq films restaurés, témoins de son génie sombre et romanesque. Une occasion rêvée de redécouvrir un maître du cinéma français.


« J’aime passionnément les films de Julien Duvivier. Parce qu’ils véhiculent un pessimisme magnifique qui me convient, des noirceurs romanesques qui me touchent infiniment. Le plus beau est sans nul doute Pépé le Moko, qui est d’ailleurs un de mes films préférés. » Cette déclaration d’amour cinéphile enflammée, on la doit à Patrice Leconte dans les colonnes de L’Avant-Scène Cinéma. Le réalisateur de Monsieur Hire sait d’autant mieux de qui et de quoi il parle que son film, sorti en 1989, était adapté d’un roman de Georges Simenon, Les Fiançailles de Monsieur Hire, que Duvivier avait déjà porté à l’écran en 1947 sous le titre Panique. La société de distribution Les Acacias a l’excellente idée de ressortir sur les écrans en version restaurée cinq films de Duvivier :  David Golder (1931), Les Cinq Gentlemen maudits (1932), Poil de carotte (1932), La Tête d’un homme, tous les quatre avec le génial Harry Baur dans le rôle principal, et Pépé le Moko (1937), ce chef-d’œuvre avec Jean Gabin, aux côtés de la sulfureuse Mireille Balin.

Soit un quintette de films fort différents, mais tous passionnants et réussis. Ce qui donne l’occasion de revenir sur le bel éclectisme de la riche filmographie de Duvivier (70 films, de 1919 à 1967). Le réalisateur a commencé sa carrière alors que le cinéma était encore muet, en 1919 avec Haceldama ou le Prix du sang. Durant cette période « muette », il réalise pas moins de 20 films dont une première version de Poil de carotte, d’après Jules Renard, ainsi qu’une talentueuse adaptation du roman de Zola, Au bonheur des dames. Les cinq films qui ressortent appartiennent à la période suivante, de 1931 à 1945, que l’on peut regrouper sous l’appellation « les parlants d’avant-guerre ».

A lire aussi: Se fondre dans l’histoire

Le premier est plutôt une rareté : David Golder, adapté du roman d’Irène Némirovsky, est le premier film parlant du cinéaste et sa première collaboration avec l’immense acteur Harry Baur. Dans Les Cinq Gentlemen maudits, adapté d’un roman d’André Reuze sur la malédiction des pharaons, il donne la réplique à René Lefèvre et Robert Le Vigan. Fait assez rare, Duvivier adapta deux fois un même roman à six ans d’intervalle. Après la version muette de Poil de carotte, il confie à Harry Baur, en 1932, le rôle de Monsieur Lepic.

C’est une lecture absolument juste et bouleversante du terrible récit de Renard, avec sa fameuse formule : « Les orphelins ne connaissent pas leur bonheur… » Dans La Tête d’un homme, adaptation du roman de Simenon, Duvivier donne à Harry Baur la lourde tâche d’incarner le commissaire Jules Maigret, et modifie la chronologie du récit : son scénario, à l’inverse du roman, s’ouvre sur le crime et nous dévoile le coupable. C’est à l’époque la troisième adaptation cinématographique d’un livre de Simenon qui deviendra par la suite l’un des écrivains les plus portés à l’écran. L’ultime film du programme est assurément le plus connu, notamment parce qu’il est l’un des plus grands rôles de Jean Gabin. Ce dernier y incarne le rôle-titre : le « Mocco » ou « Moko », nom que donnaient les marins bretons à leurs collègues toulonnais, notamment pour singer l’une de leurs expressions provençales favorites « em’aco » (« et avec ça » en français).

Cinq Duvivier pour bien commencer l’année, sinon rien.

Pour en finir avec le « e féminisant »

Lassé de trouver dans la presse — et souvent dans des livres — ces barbarismes affreux que sont « auteure », « professeure » ou « docteure », notre chroniqueur a entrepris d’expliquer une fois pour toutes ce que sont les règles de féminisation des noms. Et quelles sont les sources de tant de formes inappropriées, imposées par des rédactions wokistes ou apeurées à des lecteurs qui méritent mieux.


Donc, « petit » => « petite ». Parfait. Nous avons tous appris il y a lurette la formation des adjectifs au féminin, par adjonction d’un -e, précédé parfois d’une variable combinatoire : moteur => motrice.

À noter qu’il existe aussi des faux-amis cocasses. Ainsi, « salope » n’est pas le féminin de « salaud ». Un féminin « salaude » a existé — Apollinaire l’emploie dans Les Onze mille verges —, mais il a été supplanté par cette « salope » issue du croisement de « sale » et de « hoppe », forme dialectale de « huppe », cet oiseau ayant la réputation d’être très sale… Par dérivation, on trouve parfois le masculin « salop » — chez Flaubert, par exemple.

Pourquoi le -e féminise-t-il l’adjectif ? Parce qu’il est issu d’un -a latin, marque du féminin dans nombre d’adjectifs — cf. bonus, bona, bonum. L’accusatif bonum a donné la forme masculine, et bona(m) a induit le féminin correspondant.

Le féminin, et non le femelle. Il faut être aussi inculte qu’Eliane Viennot, professeur émérite des ânes et de Clermont-Ferrand, pour confondre les deux. Ou alors il faut admettre que verge et bite, deux termes indiscutablement féminins du point de vue de la grammaire, sont femelles par essentialisation.

A lire aussi: Enfants transgenres: «La controverse médicale n’a cessé de s’amplifier»

C’est le même genre d’erreur, entre homo (l’être humain) et vir (l’homme par opposition à la femme) qui a conduit Olympe de Gouges à l’échafaud, après la parution de ses Droits de la femme et de la citoyenne. On ne plaisantait pas avec les contresens, à l’époque.

En s’appuyant sur cette tradition lexicale, des imbéciles qui ont trouvé leur Bac dans une pochette-surprise commercialisée par Lionel Jospin, Philippe Meirieu et Najat Vallaud-Belkacem, phares de la pensée moderne, ont stipulé qu’il suffisait d’ajouter un -e à des mots épicènes pour les « féminiser » — au sens sexualisé cette fois. « Professeur » / « professeure » — ce que j’appelle la finale marseillaise : « Tu fais quoi dans la vie » « Je suis professeureu, con ! »

Quitte — vous dire s’ils sont bêtes — à remplacer des mots implantés depuis des lustres par ces aberrations lexicales. « Docteure » tend ainsi à remplacer le très français « doctoresse ».

Quelques demi-habiles prétendent que de telles féminisations avaient cours au Moyen-Âge. Mais quel Moyen-Âge ? Quelle langue ? Le picard d’Adam de la Halle ? La norme anglo-normande de Marie de France ? Le francilien mâtiné de dialecte champenois de Chrétien de Troyes ? Ces demi-habiles savent-ils qu’au Moyen-Âge, l’adjectif au féminin ne prenait pas forcément de -e — d’où grand-mère

Le français a commencé à se fixer au XVIe siècle, et a été réglementé au XVIIe. Depuis, les modifications (les imparfaits en -oi — passés à la graphie -ai-, correspondant à la prononciation parisienne) furent à peine des ravalements de façade.

Sans compter qu’il y a des règles intangibles, et aucune pseudo-« modernité » ne peut durablement heurter les principes linguistiques issus du génie d’une langue. Les noms de métiers se féminisent aisément, le « marchand » s’accouple avec la « marchande » et le « docteur » avec la « doctoresse » — fort bien.

Mais les titres sont par nature épicènes (ils n’ont ni masculin, ni féminin). Un « maître de conférence » n’est pas une « maîtresse ». Je n’en veux pour preuve que le « Maître » des cours de justice, qui, malgré l’extrême féminisation des professions judiciaires, est resté inchangé, quel que soit le sexe du juriste. Si vous appelez « maîtresse » votre avocate (qui n’est pas un titre mais une fonction), comment la distinguerez-vous de celle avec qui vous jouez à la bête à deux dos ?

C’est ce qui fait qu’une péripatéticienne n’est pas exactement le pendant femelle d’un philosophe péripatéticien…

Dans Le Gendarme se marie, ineffable pellicule due à Jean Girault (1968), l’adjudant Gerber (joué par Michel Galabru), qui connaît la langue et le règlement sur le bout des doigts, donne du « madame la colonelle » à Claude Gensac, veuve d’un colonel de gendarmerie de Normandie. Une « colonelle » est, en français, l’épouse d’un colonel. Et Brigitte Macron doit être appelée « Madame la Présidente » en tant qu’épouse d’un Président. Si par aventure elle remplaçait son époux dans ses fonctions suprêmes, on devrait l’appeler « Madame le Président ».
C’est pour cette raison que dans Les Liaisons dangereuses, Madame de Tourvel est « la divine Présidente », parce qu’elle est la femme d’un Président de Parlement régional, futur cocu de l’histoire. Et pas parce qu’elle préside quoi que ce soit.

Ainsi, Anne Hidalgo est maire de Paris. On peut la désigner du doux vocable de « mairesse », autrefois utilisé pour désigner l’épouse d’un maire, mais qui a été utilisé pour désigner la fonction dans les années 1960. Evitez de dire « la maire », cela nous amènerait à des combinaisons inextricables où un frère et une sœur seraient issus de la même mère et de la même paire, mais pas forcément, s’ils se mariaient un jour, de la même maire.

A lire aussi: Haut Conseil à l’Égalité: un rapport biaisé sur le sexisme

Quand la langue a forgé un féminin, autant l’utiliser. « Autrice » est préféré par l’Académie et par les Québécois, selon la féminisation des noms masculins en -teur (acteur / actrice) — et parce que la forme existe en latin (auctricem). Mais certainement pas « auteure ».

L’adjonction de ce -e n’existe d’ailleurs que pour les yeux, il ne peut être entendu, sauf sur la Canebière, puisqu’il est dit « muet ». C’est le même principe qui signe a priori la mort de l’écriture « inclusive », fort employée dans les universités, qui n’hésitent pas à s’adresser aux « étudiant·e·s » sans se soucier de la façon dont on pourrait (on ne peut pas) lire cet hippogriffe lexical à voix haute.

Ce qui nous amène à la cause profonde de ces féminisations absurdes.

Vous vous rappelez sans doute avoir appris qu’il existe en français des rimes féminines (qui se terminent par un -e muet), et des rimes masculines — toutes les autres. Rien à voir avec la « féminité » de ce qu’évoque le mot : « vagin » est masculin selon les règles de prosodie, et « couille » est féminin. S’il y a quelqu’un que cela gêne, c’est qu’il n’a pas dépassé le niveau du ricanement bête que l’on entend parfois dans les petites classes et chez les demeurés.

Je crains que les crétins qui féminisent des mots qui ne leur ont rien fait, sous prétexte de « désinvisibiliser » les femmes, se trompent de combat. Les hommes qui pratiquent des accouchements ne ronchonnent pas si on les appelle « sages-femmes », le mot étant depuis longtemps senti comme concaténé.

Et les marins-pompiers supportent-ils dans leurs rangs des « marines-pompières » ?

« Le maître de la langue, c’est l’usage », disait Vaugelas. L’usage général, celui de la majorité — pas celui des petits-maîtres de la presse de gauche. Après une légère hésitation, Le Figaro est revenu à un usage classique de la langue, et les autres y viendront : il suffira pour cela que quelques patrons un peu chatouilleux sur l’expression leur expliquent de quel côté souffle le vent de leur intérêt. On laissera alors Mediapart persister à écrire « professeure », ce qui participera de sa déconsidération générale.

L'école sous emprise

Price: ---

0 used & new available from

Défendre Boualem Sansal, c’est défendre l’idée même de la dignité humaine

0

Écrivain libre, Boualem Sansal incarne une parole rare et précieuse, qui défie les interdits et éclaire les consciences. Face aux pressions et à l’isolement, il demeure un veilleur, fidèle à la vérité et à la dignité humaine.


Que dire de Boualem Sansal, sinon qu’il est un phare dans la nuit, une lumière têtue qui brille même quand les vents contraires s’acharnent à l’éteindre ? Il est de ces esprits que rien ne courbe, pas même la solitude de l’exil intérieur, pas même la menace tapie dans l’ombre. Il marche droit, le regard franc, traçant dans la poussière du siècle une route que peu osent suivre. Et moi, sur ce chemin, j’ai eu la chance de croiser son pas, de partager avec lui des instants de fraternité, des discussions sans fard, où les mots circulaient librement, avec cette confiance rare qui lie les âmes sincères.

Sansal est d’abord une voix, et quelle voix ! Une parole claire et nue, dépourvue d’esbroufe, affranchie des postures et des faux-semblants. Il n’a pas besoin de hausser le ton pour se faire entendre, car ses mots portent en eux le poids du réel et la gravité des vérités tues. Dans un monde où les écrivains se parent trop souvent du masque du grand penseur, lui se contente d’être un homme qui observe et qui dit. Son humilité est la preuve de son authenticité, et cette authenticité est la seule autorité qui vaille, celle qui n’a nul besoin de décorum pour imposer le respect. J’ai toujours admiré chez lui cette justesse, cette manière de ne jamais se draper dans le prestige, de ne jamais trahir la parole donnée.

Sa liberté, il l’a toujours crue inaliénable. Il pensait, dans sa naïveté lumineuse, que les chaînes ne pourraient l’atteindre, que sa parole n’avait pas de prise sur l’édifice du pouvoir. Mais il a sous-estimé, dans son infinie modestie, la puissance d’un verbe sincère. Il a cru qu’on pouvait dire sans craindre, écrire sans payer le prix. Or, le monde ne pardonne pas aux esprits libres leur insoumission. Boualem Sansal en sait quelque chose. Et combien de fois avons-nous parlé ensemble de ces risques, de ces vérités trop lourdes à porter, de ces silences que l’on voudrait lui imposer ? Toujours, il répondait avec cette sagesse teintée d’ironie, cette façon bien à lui de défier l’inacceptable avec une tranquille obstination.

À lire aussi, Philippe Bilger : Boualem Sansal: une honte humaine plus qu’une faute politique…

En France, certains regardent avec méfiance cette parole indocile. Ils chuchotent, ils insinuent, ils drapent leur prudence d’idéologie. Ils oublient que derrière l’écrivain, il y a un homme, un frère, un veilleur qui, du fond de sa solitude, continue de scruter l’horizon. Ce qu’il dit, il ne l’invente pas ; il le voit, il le vit, il le touche. Il sait que l’Histoire est un ressac, que les ombres d’hier reviennent hanter le présent. Il sait que l’Algérie qu’il a tant aimée est une terre où la parole libre est une offense, où l’honnêteté est une provocation.

On ne l’emprisonne pas avec des murs, car son esprit ne connaît pas d’entraves. Il est en résistance, non par choix, mais par nécessité. Parce qu’il ne saurait se taire. Parce qu’écrire est une façon de respirer. Parce qu’un veilleur ne ferme jamais les yeux. Et nous, que faisons-nous, de ce côté de la mer ? Moi, que fais-je, alors que mon ami endure cette solitude que je voudrais briser, alors que sa voix, qui résonne encore en moi, semble s’éloigner derrière les murs où l’on voudrait l’enfermer ?

Ne pas soutenir Boualem Sansal, ce serait non seulement trahir un ami, mais renier en nous cette part inaliénable d’humanité qui nous lie les uns aux autres. Ce serait accepter que la peur l’emporte sur la vérité. Ce serait baisser les armes devant l’arbitraire. Alors non, nous ne nous tairons pas. Nous dirons, avec la force que nous avons, que sa voix est la nôtre, que son combat est le nôtre. Nous le dirons haut et clair, sans trembler. Et moi, je le dirai encore plus fort, parce que c’est mon ami, et que l’amitié est aussi un serment qui se tient debout.

Car défendre Boualem Sansal, c’est défendre l’idée même de la dignité humaine.

Kamel Bencheikh, dernier ouvrage publié L’islamisme ou la crucifixion de l’Occident, préface de Stéphane Rozès, éditions Frantz Fanon, novembre 2024, 208 pages.

L'islamisme ou la crucifixion de l'Occident

Price: ---

0 used & new available from

Sans crier gare

0

Destins en transit


Ils en sont aux banalités essentielles. De celles dont un couple, fût-il embryonnaire, ne saurait faire l’économie.

– Mon amour, mon unique,  comment ai-je pu vivre sans toi jusqu’ici ?

– Et toi, tu es celle que j’ai toujours attendue. Ma vie, ma colombe, je rêve de toi chaque nuit. J’en peux plus. J’te kiffe grave, comme ils disent dans les quartiers.

Quelques phrases moins éthérées, plus suggestives. Pseudopodes avancés, prêts à la rétractation. Juste pour provoquer le désir. Pimenter un peu le romantisme.

Une heure et demie qu’ils parlent, dialogue entrecoupé de silences, de soupirs fébriles, d’éclats de rire nerveux.

– Raccroche.

– Non, toi d’abord. Alors on compte jusqu’à cinq et on raccroche en même temps.

Elle, sur le quai de la gare Champagne-Ardenne où elle erre, portable collé à l’oreille. Venue en taxi depuis Reims au prétexte d’un entretien d’embauche. Jolie brunette de dix-huit ans, tout juste nantie d’un BEP de comptabilité. En quête du grand amour, va sans dire.

Lui, déjà dans ses vingt ans. Grand, mince, plutôt beau gosse, tout le monde en convient. Cela lui a valu quelques aventures, mais sans lendemain. Locataire d’un studio minuscule à deux pas de Montparnasse où il a débarqué il y a deux ans de sa Bretagne natale, après des études d’histoire tôt interrompues. Photographe en liberté comme il aime à se définir depuis que le patron qui l’employait pour immortaliser baptêmes, mariages et communions a mis la clé sous la porte.

Maudits numériques. Tout un chacun sait manier Photoshop, la profession en pâtit. En plus, la foi bat de l’aile, les rites aussi, on se marie de moins en moins, et sans flonflons, tout ce qui pouvait justifier le recours à un professionnel de la pellicule. Ni fleurs ni couronnes. De quoi saper le moral quand on y réfléchit. Voilà pourquoi il y réfléchit rarement.

– Ce train, il en met du temps à arriver! J’en peux plus! Trop envie d’être dans tes bras! Ô mon chéri, mon Joël, si tu savais comme il me tarde de te voir en vrai ! Tu sais, ta photo, dans mon porte-cartes, eh bien, je la regarde toutes les cinq minutes. C’est bête, hein ? Mais ça ne remplace pas le contact direct, bien sûr. En tout cas, je te reconnaîtrai. Et toi ? Tu me reconnaîtras ? Dis-moi que tu m’aimes, j’ai besoin de l’entendre.

– Oui, je t’aime, ma chérie. De plus en plus. Impatient, je le suis autant que toi. Un secret que je ne t’ai jamais livré : eh bien j’ai placé ta photo en fond d’écran. Sur l’ordi et sur le portable. J’ai toujours l’impression que c’est à moi que tu souris. Mais tu as raison, rien ne vaut la réalité…

Ils se sont rencontrés il y a trois mois sur Internet. Ont très vite échangé leurs images respectives avant même de s’informer sur leurs goûts, leurs idées, leurs croyances.

Primum videre. Elle a longtemps hésité sur le choix de sa photo, en maillot de bain topless ou en jean et tee-shirt, déhanchée, le regard dans le vague.

A opté pour la seconde tenue, moins provocante sinon moins expressive.

L’autre, ce sera pour plus tard.

Quant à lui, il a choisi  la photo où il ressemble vaguement à Brad Pitt. Il lui  a adjoint quelques vers romantiques trouvés sur la toile, je suis le ténébreux…Un test. Devant le peu d’effet produit, il a renoncé à jouer les intellos pour rester lui-même, amateur de foot et de moto. Il en a éprouvé soulagement.

Plus facile, plus crédible. Mieux adapté à une interlocutrice qui n’a gardé de ses études de français qu’un souvenir d’ennui profond. Plus portée sur les magazines people et The Voice, ignorant que les gens de son âge pussent avoir d’autres centres d’intérêt. L’un et l’autre, en somme, purs produits de leur génération. Insoucieux d’un arrière-monde que nul micro, nulle caméra ne sauraient capter.

Envi te voir. Jt’m

Un SMS vient de s’afficher sur le mobile, annoncé par les premières mesures de Star Trek.

Il viendra s’ajouter à tous ceux qu’elle conserve pieusement.

Joël est décidément craquant. Avec lui, pas de prise de tête. Ainsi l’a-t-elle campé pour ses copines.

Katia – Catherine pour l’état civil, après un détour par Cathy, désormais trop daté – Katia, donc, entreprend de répondre. La réflexion plisse son front. Elle se décide finalement pour l’expression la plus lapidaire et qui dit tout :

Moi aussi.

C’est un peu sec. Mieux vaut lui téléphoner.

– Chéri, tu as reçu mon texto ?

J’suis toujours sur le quai… Ouais, c’est long, je sais. Moi aussi j’ai envie d’être dans tes bras. Oui

(Rire nerveux) Oh non, écoute, tu exagères ! Tu me fais rougir !

Voix nasillarde dans le haut-parleur.

– Joël chéri, la tuile ! Mon train a du retard. Plus d’une demi-heure…
T’es où ? Dans la rue ? Je t’entends mal. Tu es déçu ? Moi aussi, tu t’en doutes…Ouais, mon amour à moi. Promis. Je te fais signe dès que…

Envie de boire un café, de manger un croissant. Elle est partie presque à jeun, l’estomac noué, après une nuit blanche passée à imaginer leur rencontre, ses prolongements. Difficile, en telle occurrence, de brider l’imagination d’une jeune fille dont l’expérience se borne aux séries télévisées dont elle et ses amies se repaissent.

Providentiel, finalement, ce retard.

Elle sera au buffet en deux minutes.

Allons bon, la sonnerie du portable.

– Katia chérie, je voulais te dire que je t’aime. C’est un scoop !

Quel humour ! Elle en rit encore.

Jamais croissant ne fut aussi délicieux, café plus délectable. Elle revit. L’avenir est rose bonbon. Le bar est vide. Elle a fermé les yeux, se love  sur la banquette de moleskine. Joël  la couvre de baisers.

Un bruit d’enfer. Le TGV entre en gare. Réveillée en sursaut, Katia se dresse, saisit son bagage. Se baisse pour ramasser en hâte le téléphone qu’elle a, par mégarde, projeté d’un coup de coude à quelques mètres. Juste le temps de s’engouffrer dans le dernier wagon. Ouf ! Il s’en est fallu d’un rien.

Chercher sa place, mais d’abord reprendre ses esprits. Avant tout, informer Joël que ça y est, elle est enfin en chemin vers lui. Elle respire longuement, encore hors d’haleine. Se saisit du portable qu’elle a tenu durant sa course dans son poing crispé, prolongement d’elle-même, organe vital. Son autre cœur, dépositaire de ses sentiments et de ses secrets.

Une large fêlure en zèbre l’écran.

Aucune tonalité. La chute a été fatale.

En une fraction de seconde, elle vient de plonger dans l’abîme. La réalité l’assaille. Non seulement elle ignore le patronyme de Joël, mais aussi son adresse. Ce qui les relie tient à un code de messagerie et à un numéro de téléphone répertoriés dans ses contacts et dont sa mémoire, sa vraie mémoire à elle, Katia, a perdu jusqu’au souvenir.

Elle s’effondre.

A l’arrivée en gare de l’Est, un contrôleur la trouvera prostrée.

Entre deux sanglots, elle lui contera son histoire. Comme il a bon cœur et qu’elle n’est pas mal roulée, il lorgnera en douce son décolleté, lui offrira un verre et des paroles de consolation.

Joël, lui, a multiplié SMS et messages vocaux. En vain, et pour cause. Un peu inquiet, il a pressé l’allure, s’est trouvé sur le quai largement à l’avance. A fait les cent pas. Consulté le panneau d’arrivée, surpris de n’en voir annoncé aucun qui répondît à son attente.

Deux heures durant, il a erré, quelque peu hagard, passant en revue tous les terminaux.

Résigné, il tourne enfin les talons, interrogeant avec frénésie sa messagerie désespérément muette, se retournant tous les dix pas en quête d’on ne sait quel miracle. Furieux enfin. Convaincu d’avoir été berné.

Il se jure in petto de renoncer à Internet, à ses pompes et à ses œuvres.

Ultime détail, en guise de moralité.

Ou de consolation : ils ne devaient jamais se rencontrer. Ainsi en avait décidé le Destin. Joël attendait gare Montparnasse tant il était évident pour lui qu’on ne saurait arriver à Paris par un autre accès.

Katia, elle, débarquait gare de l’Est. Elle avait omis de l’en informer.

Au véritable french tacos

Price: ---

0 used & new available from

Claire Castillon: adolescence d’aujourd’hui, un état des lieux

Tssitssi, une jeune ado de seize ans, rêve d’une vie facile et luxueuse. Mais, elle est emportée par les vices des réseaux sociaux et ses dérives, et son rêve de maîtriser son destin et de s’affranchir des règles l’entraîne dans une spirale destructrice…


Le nouveau roman de Claire Castillon porte comme titre le surnom de son personnage principal, la petite narratrice perdue et déjantée de cette histoire d’aujourd’hui : « Tssitssi ». Elle habite Meudon chez son père et a seize ans. Visiblement, elle souffre d’un traumatisme qu’elle essaie de compenser en prenant des décisions radicales sur sa vie. Elle n’en mesure pas toujours les conséquences et elle a le chic pour se placer dans des situations inconfortables. Tssitssi devrait aller voir un psychothérapeute. Au lieu de quoi, poussée par son amie Poppée, elle décide de gagner beaucoup d’argent en acceptant de rencontrer des hommes mûrs attirés par les jeunes donzelles. Est-ce de la prostitution ? Elle prétend que non. Mais elle ne sait pas y faire, et ne connaîtra que des déboires.

Une vie sans efforts

Et pourtant, au départ, Tssitssi est confiante en son avenir, sûre de connaître bientôt le luxe et l’oisiveté, se promet-elle, et sans faire d’efforts. Elle décrit sa réalité du moment comme suit : « J’ai 1000 followers sur insta, et depuis que je pose en bikini sur ma photo de profil, ça monte. » Dans la ligne de mire de ses révoltes, il y a son père, « un curé quoi », et ses profs de lycée qui ne la comprennent pas : « Les profs m’accusent de ne pas m’intéresser aux cours et à la vie scolaire, et de pousser certaines amies vers des conversations inadaptées. En clair, le sexe. Comme si à seize ans on était censé penser au réchauffement climatique. » Imparable ! Claire Castillon excelle à personnifier sa petite héroïne, à la faire parler comme si ce qu’elle racontait était normal, alors que c’est pour le moins inconvenant et insolent. Mais Tssitssi ne s’en rend pas compte, ou plutôt elle revendique son choix vers ce qu’elle croit être sa liberté : « Moi, j’ai des objectifs clairs, annonce-t-elle, même si je suis sophistiquée. Je veux m’éloigner du tas. »

Le langage des ados

Dans ce roman de Claire Castillon, la langue et le style jouent évidemment un grand rôle, et permettent de suivre au plus près les pensées divagantes de la jeune narratrice. La romancière utilise avec une très grande dextérité l’argot du temps, et pas seulement, me semble-t-il, celui qu’utilisent les ados. Faire entrer l’argot dans une œuvre est toujours une prouesse, car il faut que ça ait l’air naturel. Certains auteurs par exemple y renoncent, alors que leur sujet s’y prête. Ce fut le cas de Samuel Benchetrit dans ses récentes Chroniques de l’asphalte, pourtant une suite de livres intéressants, mais dans lesquels les jeunes protagonistes de l’histoire communiquent dans une langue digne de l’Académie française. Au contraire, Claire Castillon n’hésite pas à recourir à la langue familière de sa petite ado, et aux mots qu’elle échange avec ses copines, notamment dans l’évocation de leurs activités peu recommandables. Ainsi, l’argot anglais sugar, qui donne sugar baby, définit bien ici le fait pour une très jeune fille de se prostituer avec un homme plus âgé qu’elle.

À lire aussi : Tout le monde aime David Foenkinos?

Castillon l’écrit parfois « chougar » pour désigner le pédophile lui-même : « chougar daddy », avec un « ch » pour être plus proche de la véritable prononciation en anglais. Sugar est de toute façon très connoté. Il y avait chez les Rolling Stones la chanson « Brown Sugar » (1971), écrite par Mick Jagger, avec des sous-entendus salaces et peut-être racistes. Les Stones l’ont d’ailleurs retirée de leur répertoire (de même que la très troublante « Stray Cat Blues », 1968). Ceci est bien connu.

Sugar baby

Bref, Claire Castillon, nous faisant pénétrer dans l’âme troublée de son personnage, explique en mots choisis comment Tssitssi conçoit son activité de sugar baby auprès de ses clients. Ce qui donne des morceaux d’anthologie, comme : « Si ça lui plaît pas, il change de sugar baby en fait. Et moi je m’en fous, parce que c’est un pacte virtuel. Moi aussi je peux le quitter à tout moment. S’il veut pas m’offrir des soins de cryothérapie ou un week-end ayurvédique à Dubaï. » Hélas pour Tssitssi, tout ne va pas se passer aussi bien qu’elle l’espérait. Ses aventures « vénales » ne lui rapportent en fait pas grand-chose, excepté de déplorables troubles psychologiques que cette vie borderline entraîne, dès le début, chez elle. Sa personnalité se dédouble, elle devient de plus en plus étrangère à sa famille, à l’école qu’elle fréquente. Elle entre finalement dans un véritable délire schizophrénique, hantée qu’elle est par la mort de sa mère. Nous suivons la progression impitoyable de la folie de Tssitssi, et tout le talent de Claire Castillon est de nous rendre palpable cette tragique descente aux enfers digne de Sylvia Plath.

On retrouve dans Tssitssi la rare tonalité de l’indicible pour décrire la détresse d’un être humain maltraité par les conditions modernes d’existence. Il est vrai que Claire Castillon tend à son personnage une main secourable, pour lui redonner sa dignité. En ce sens, cette lecture a, sur le lecteur, un effet de catharsis, ou de résilience. La principale qualité de Tssitssi est celle-là, selon moi : nous ramener à la tempérance.


Claire Castillon, Tssitssi. Éd. Gallimard, 176 pages.

Tssitssi

Price: ---

0 used & new available from

Samuel Benchetrit, Chroniques de l’asphalte. Tome 4. Éd. Pocket, 312 pages.

Chroniques de l'asphalte - Tome 4

Price: ---

0 used & new available from

Beat Generation

0
Aquarius 2014 (Détail) © François Prost

La Philharmonie de Paris pousse les meubles, accroche une boule à facette au plafond et monte le son pour une exposition consacrée à la Disco jusqu’au 17 août 2025. Des rues de New-York aux platines, quand cette musique issue des minorités était majoritaire et populaire…


Il y eut bien quelques mauvais coucheurs dans le courant des années 1970. Réfractaires au beat et à la simplicité métronomique. Arcboutés à leur rock croulant et jaloux de leur pré-carré musical, comme avant eux, les puristes du jazz se disloquèrent en chapelles assassines. Certains allèrent même jusqu’à brûler les disques disco car ils avaient perdu la bataille commerciale, notamment sur les ondes américaines. La radio avait choisi son camp, les corps qui ondulent et les peaux qui se frôlent dans un feulement érotique, sous la chaleur d’un club enfumé, avec comme seule destinée, le petit matin. La joie de sortir d’une discothèque, huileux, en sueur et heureux, et puis de reprendre son boulot alimentaire, dans une administration tatillonne ou une grande entreprise prédatrice.

Dernière extase avant la globalisation

La Disco avait anticipé le spleen de la globalisation, elle était son remède, cette porte de sortie éphémère qui accepte la veulerie du monde mais nous réserve quelques heures d’extase. La nuit, tout est permis. Car la Disco est sexuelle et cathartique. Elle ne minaude pas comme le rock puritain qui se pratique dans des garages entre garçons empêchés. Explicite, démonstrative, charnelle, voyeuriste, sans dessein politique si ce n’est faire la fête, courtermiste, ne promettant pas de jours meilleurs, plutôt une accalmie passagère. La Disco est une musique de l’instant, du partage, en compagnie d’inconnus, elle rebat les cartes, le temps d’une soirée. Elle raccommode les âmes esseulées sur des sons trafiqués et des voix perchées ; les aigus, les paillettes, les talons, les frasques, les divas et les bannis ne lui font pas peur. Tous les faux rebelles en blouson clouté, lourdaud avec leur purée électrique à saturation, martyrs en carton-pâte, en prirent pour cinq ans.

A lire aussi, du même auteur: La fin du Macumba

Entre 1975 et 1980, ils disparurent du paysage. Tous les groupes de rock, des Rolling Stones à Blondie firent allégeance à la Disco, ils obtinrent même à cette occasion leur plus grand succès. La Disco était bénéficiaire, trop bénéficiaire, la crue était prévisible, le cinéma, la mode, les corn flakes, tout se vendait sous le label Disco. On dansait Disco, on s’habillait Disco, on se divertissait Disco. La surproduction lui coupa les ailes et aussi, elle fut victime d’un délit de sale gueule. La Disco n’était pas assez sérieuse, elle était l’avatar d’un consumérisme sans fin, les raisonneurs la prirent en grippe, on devait avoir un peu honte d’être Disco, elle était trop populaire pour être idéologiquement crédible.

Pas sectaire, pas communautariste

La Philharmonie revient sur ses origines, elle retrace son explosion dans une « Grosse Pomme » en crise budgétaire, sécuritaire et complètement à l’abandon, dans une Amérique parcellisée où les communautés homosexuelles se cachaient pour s’aimer et danser ensemble. La Disco est née dans les quartiers pauvres, chez les afro-américains par l’entremise de DJ latinos et italiens ; pas sectaire, pas bégueule, elle n’avait pas vocation à rester dans l’entre-soi. L’exposition n’oublie pas ses racines françaises. Nous n’avons pas de pétrole mais nous avons inventé la discothèque après-guerre. De Cerrone à Patrick Juvet, des visionnaires Jacques Morali et Henri Belolo, sans oublier la Queen Sheila et son indétrônable « Spacer », les Français ont apporté à la Disco, un son que, je qualifierais, de boulevardier, avec des relents de bords de Marne, un populisme gouailleur et entraînant.

L’exposition ne manque pas de charme dans un décor éclairé au stroboscope, elle présente des costumes de scènes, l’évolution du matériel audio (Revox), des photos du Studio 54 et des fiertés militantes ; bien sûr, il y a Travolta, Donna et Diana, l’extatique Sylvester et le non moins charismatique Teddy Pendergrass. À voir également la belle série Paradise Discothèque du Turinois Antonio La Grotta qui a photographié les ruines des boîtes-usines italiennes des années 1980 : Colosseo, Divina, Egyptia, Ultimo Impero…Et surtout la bande-son permanente est un appel démoniaque à danser ; quand vous entrez dans une expo et que les voix de Thelma Houston et de Eartha Kitt résonnent, vous avez le sourire et une pêche d’enfer.

Informations pratiques: https://philharmoniedeparis.fr/fr/activite/exposition/27966-disco

Monsieur Nostalgie

Price: ---

0 used & new available from

Les joyaux de l’Opéra

0
Broche pour Lohengrin et la princesse lointaine, 1912 © Charles Duprat, OnP

La bibliothèque-musée de l’Opéra de Paris dévoile une partie de son éblouissante collection de bijoux de scène. Des pièces d’orfèvrerie qui relèvent de la haute joaillerie et qui, pour certaines, remontent à la Restauration. L’histoire de ces tiares, diadèmes, couronnes et colliers regorgeant de perles et de brillants est, en soi, un conte de fées.


Il était une fois un puissant royaume dont le roi se nommait Opéra et la reine s’appelait Danse. Ils régnaient dans un splendide palais au sein duquel existait une salle fort retirée, enfouie dans les brumes de l’oubli. Personne à la Cour n’en savait la destination et nul depuis des lustres n’aurait pensé s’y hasarder. Or, il advint que la clef de cette chambre mystérieuse fut un jour remise à une noble dame nouvellement arrivée et qui reçut le commandement d’en retirer tout ce qui s’y pouvait receler. C’était une bien étrange aventure qui survenait là. La dame n’avait nulle conscience de la tâche dont on la chargeait. Et quand il lui fut enfin donné d’ouvrir cette porte, elle pensa sur le seuil défaillir d’étonnement : dans les vitrines qui tapissaient les murailles, sur des tables immenses, dans les armoires, ce n’était que ruissellement de couronnes, de diadèmes, de tiares, de colliers, de pectoraux, de bracelets, de broches, de pendentifs ; que cascades de diamants, d’émeraudes, de rubis, de saphirs, d’améthystes et de perles fines.

Si l’on écrivait encore des contes à la manière de jadis, voilà comment on pourrait relater l’extraordinaire aventure qui advint en 1980 à une dame détachée, à sa demande, par l’Éducation nationale, auprès de l’Opéra de Paris. À peine installée dans les murs de l’institution, Danièle Fouache fut effectivement chargée de libérer une vaste pièce perdue dans l’immensité du Palais Garnier afin de ménager un nouvel espace qu’on destinait aux ateliers de confection de costumes, et d’en déposer pêle-mêle le contenu dans les combles. « On m’avait donc confié la clef de la mystérieuse chambre et tout comme l’héroïne de Barbe bleue, j’en ouvris la porte dans une parfaite ignorance de ce qui m’attendait. Et comme je suis émotive, je faillis m’évanouir en découvrant le contenu ! »

À lire aussi, Raphaël de Gubernatis : Le « Boléro », les mystères d’un chef-d’œuvre

Près de 10 000 joyaux étaient accumulés là sans que nul, alors, ne s’en soucie : des ornements accumulés depuis l’inauguration de l’Opéra en 1875 et qu’avaient portés toutes les impératrices, les princesses, les rois, les tsars, les princes, les courtisanes, les bayadères des opéras et des ballets du répertoire. « L’Opéra n’était en ce temps qu’une maison de production, soupire Danièle Fouache. On y vivait au rythme de la saison lyrique et chorégraphique et on n’y avait pas encore acquis la notion de conservation du patrimoine. » Tout était relégué là sans qu’il n’y ait personne pour soupçonner la richesse, l’ampleur et l’intérêt de ces merveilles. Ainsi s’était assoupi un fabuleux trésor sur lequel ne veillait nul terrible dragon, et dans lequel, parfois, des costumiers barbares s’en allaient puiser, démontant, saccageant sans vergogne ces merveilles de la joaillerie pour créer à moindres frais de nouveaux ornements.

Des bijoux dignes des maisons royales

Ces bijoux magnifiques, destinés à exalter des personnages hors norme et à resplendir de loin, avaient été dessinés par des décorateurs, des costumiers fameux et façonnés par les orfèvres des quartiers du Marais, ceux-là mêmes qui œuvraient pour les grands joailliers de la place Vendôme. Puis, dès les années 1930, par souci d’économie et parce que le goût avait changé, par les ateliers mêmes de l’Opéra.

Certes, à l’exception de la turquoise, de l’opale ou du corail, les pierreries sont fausses, les perles sont faites de verre soufflé dans lequel on a instillé quelque liquide afin de leur conférer le plus bel orient. Mais le raffinement et la splendeur des parures créées par les ateliers d’orfèvres étaient parfaitement semblables aux ouvrages de la haute joaillerie. Avec des bijoux de scène dont les plus anciens datent peut-être de la Restauration, l’ensemble est unique au monde. Et personne n’en avait conscience. Comme on n’avait pas eu conscience, au début de la Troisième République, de l’immense valeur historique et vénale que représentait l’ensemble des joyaux de la Couronne : 77 486 pierres et perles composant des chefs-d’œuvre furent dispersées, vendues à perte en 1887 par haine de la monarchie et par mépris républicain du patrimoine.

Et comment les faire resplendir…

En 2004, un quart de siècle après cette découverte, lors d’une exposition malicieusement titrée « L’Air des bijoux » (on avait encore quelque esprit), près de 400 pièces d’orfèvrerie ont été présentées dans la rotonde des abonnés, à l’Opéra, caverne idéale pour abriter de tels trésors et qui s’est fait l’écho, durant six mois, de celle d’Ali Baba. Des trésors alors restaurés par les élèves du lycée de la bijouterie Nicolas-Flamel, à Paris.

A lire aussi: Le plaisir d’être trompé

Vingt ans plus tard, alors que 4 000 de ces ornements sont désormais sous la sauvegarde de la bibliothèque-musée de l’Opéra, et donc de la Bibliothèque nationale, on ne montre que 70 pièces de ce trésor de légende. Un rien dans cette immensité qui fait immanquablement penser aux présents qu’offre l’Inca à Tintin dans Le Temple du soleil avant de lui découvrir, pour taire ses scrupules, les centaines de jarres débordantes d’or et de pierreries alignées dans une gigantesque salle souterraine ; mais un rien d’un luxe inouï, digne d’être confronté aux joyaux des maisons souveraines d’Europe, et porté par tous les héros et les héroïnes du répertoire.

Jusque-là, leur seule magnificence avait suffi pour exposer ces joyaux. Avec le temps est apparue la nécessité d’étoffer le propos : les 70 ornements sont présentés dans un tout autre esprit. Aujourd’hui, des recherches poussées les resituent au cœur des ouvrages lyriques ou chorégraphiques pour lesquels ils ont été créés et rappellent les artistes qui les ont portés. Et grâce aux maquettes de décors, aux affiches, aux vidéos, on les redécouvre dans le cadre au sein duquel ils ont resplendi.

« Bijoux de scène de l’Opéra de Paris ». Jusqu’au 28 mars 2025, bibliothèque-musée de l’Opéra de Paris.

Adieu, Daniel !

0
Daniel Grardel, peintre amiénois © D.R.

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Le peintre amiénois Daniel Grardel est décédé, au cours de la nuit du samedi 15 au dimanche 16 février ; son corps a été retrouvé par un promeneur, dimanche matin, sur une plage de Concarneau (Finistère). Il était mon ami. Daniel était un homme épatant, généreux, drôle, terriblement littéraire et rock’n’roll.

Toute sa carrière professionnelle avait été celle d’un instituteur (il aimait ce mot qui représentait une autre époque au cours de laquelle la République tenait encore un rôle primordial dans la société française) ; il avait enseigné à Aubigny, à Corbie, puis à Amiens. Mais la grande passion de sa vie, c’était la peinture. Il s’y adonnait avec une gourmandise et une volupté rares.

A l’instar d’un Clovis Trouille, ses toiles pouvaient être provocatrices ; on y voyait des filles peu vêtues, souvent en galantes compagnies et/ou en capiteuses positions. Il se moquait du puritanisme désolant et castrateur, de l’ultra-féminisme navrant et imbécile, du wokisme buté et intolérant. Il vénérait le vrai rock’n’roll, celui de sixties et seventies, la chanson française qui n’avait pas froid aux moustaches. Tout cela l’avait conduit à se lier d’une forte amitié au chanteur Lucky Blondo à qui il rendait souvent visite à Concarneau. (C’était le cas en ce funeste week-end.)

Toutes ces passions et ces valeurs, nous réunissaient également ; elles consolidaient notre vieille connivence. Lorsqu’en 2009, il avait fallu illustrer mon recueil de nouvelles assez épicées, Petite garce, Jean-Yves Reuzeau, éditeur du Castor astral, et moi-même, avions tout naturellement fait appel à son talent ; il nous avait peint une adorable brune en nuisette, posant de dos sous le regard émerveillé d’un homme qui ressemblait fort à Serge Gainsbourg.

C’est encore lui qui, fin 2023, avait adapté trois de mes nouvelles en bandes dessinées pour le recueil L’Hibernation (éditions des Soleils bleus). Ce fut l’occasion de rencontres rigolotes et festives. Il y avait aussi, entre nous, des coïncidences qui nous faisaient sourire : lorsque ma chronique Les Dessous chics quitta les colonnes du Courrier picard pour être hébergées par le site web de Causeur, le premier texte que je livrai lui était consacré.

Il avait eu la bonne idée de réunir à la galerie de La Dodane, dans le quartier Saint-Leu, à Amiens, quelques-unes de ses œuvres, et des écrivains qui, chaque jour, venaient signer leurs ouvrages et rencontrer les lecteurs. Je faisais bien sûr partie de l’événement qui connut un vif succès.

Or, en 2005, quand je lançais mon prône dominical dans le quotidien de Picardie, dans ce premier article j’évoquais mon Daniel et sa rencontre manquée, au cours de l’été 1998, avec l’une de ses idoles, Nino Ferrer, qui venait de choisir de passer à l’Orient éternel des bluesmen blancs. Aujourd’hui, c’est toi, l’ami, qui nous quitte. Ta peinture foraine, colorée et sensuelle reste avec nous, imparable, singulière et forte. Tu nous manques déjà. Je ne t’oublierai pas.

Sur l’élégance masculine (donc anglaise…)

0
Le prince de Galles enfile une chemise et une cravate après un match de polo à Windsor, 1 janvier 1970 © HUSSEIN ANWAR/SIPA

Savoir s’habiller avec classe et élégance, c’est tout un art ! Le Guide du style classique et sartorial nous propose une claire synthèse sur les fondamentaux de l’élégance masculine, du costume aux chaussures, en passant par la cravate.


Au milieu d’un avachissement devenu la règle, avec cette peur panique, si générale, de sortir du lot grisâtre et synthétique, tâcher d’incarner un idéal d’excellence et d’autonomie, incarner chacun à sa manière la rébellion du gentilhomme contre la barbarie contemporaine me semblent de jolis défis pour les Insulaires d’aujourd’hui. Offrir aux regards une silhouette intemporelle, avec juste assez de désinvolture, n’est-ce pas pratiquer une diététique pour lutter contre la douleur que suscite le monde moderne ? Par sa posture, incarner le vestige, le revenant, celui qui, debout au milieu des ruines, témoigne de sa différence, quel exaltant programme ! Cette posture a été illustrée par quelques essais classiques : les introuvables De l’Élégance masculine, de la regrettée Tatiana Tolstoï, et Le Chic anglais, de l’illustre James Darwen (1990 ; les livres illustrés de l’Américain Bruce Boyer, du Britannique James Sherwood ou du Français Julien Scavini, lui-même tailleur. Sans oublier le Chouan des villes, dont j’ai parlé ailleurs).

A lire aussi du même auteur: L’élégance masculine, ce savoir-vivre

Voilà qu’un collectif regroupé autour des éditions de l’Honnête Homme – tout un programme ! – nous propose une claire synthèse sur les fondamentaux de l’élégance masculine, celle, classique au suprême du gentleman d’aujourd’hui. Après avoir défini le style classique comme une discipline, voire comme une ascèse, à mille lieues de la mode qui vieillit si vite (et coûte un bras pour des résultats parfois pitoyables), nos mystérieux rédacteurs réunis en soviet étudient les pièces de la garde-robe classique, sobre à souhait et adaptée à toutes les situations. Le modèle ? L’ancien Prince de Galles, devenu Charles III, bien entendu ! Comment choisir un costume ? Anglais ou italien (je connais ma réponse) ? Et la cravate ? Les chaussures ? Le pardessus ? Par trop française, leur vision manque parfois de cette fantaisie, de cette touche d’humour British qui font la différence. Rien sur les chapeaux ni sur les bijoux (mais un gentilhomme porte-t-il des bijoux ?). En revanche, un précieux annuaire des grandes maisons et des tuyaux pour trouver de belles pièces en seconde main, car l’élégance n’est pas une question d’argent, mais bien de goût et de méthode. L’allusion au port du scapulaire, tout à la fin, étonne par son caractère un tantinet incongru… ne manquant pas d’une sorte de panache.


Le Guide du style classique et sartorial, Editions de l’Honnête Homme, 250 pages.

De l'elegance masculine

Price: ---

0 used & new available from

Le chic anglais

Price: ---

0 used & new available from

Les nobles voyageurs: Journal de lectures

Price: ---

0 used & new available from

Mime la mort

0
Frédéric Bécourt © Olivier Allard

Avec Thanatose, Frédéric Bécourt signe un roman acide sur une époque où la virtualité l’emporte sur le réel.


Frédéric Bécourt publie un roman tous les deux ans ; c’est un rythme élevé que je lui souhaite de tenir. Je m’étais fait l’écho – enthousiaste – de ses deux premiers romans, dans Causeur, où son univers, proche de Michel Houellebecq, n’était pas tendre avec notre époque, c’est le moins que l’on puisse écrire. Ses héros n’étaient pas au mieux de leur forme, et le gris était la couleur dominante. Avec Thanatose, Guillaume Labarthe, le personnage principal, est même carrément mort. Enfin, pas tout à fait. Il simule la mort, semble-t-il malgré lui. C’est un phénomène assez rare, observé chez quelques espèces animales, notamment l’araignée, désigné sous le vocable scientifique de « thanatose ».

Époque épatante

Guillaume est un garçon falot, sans colonne vertébrale, comme il en existe tant de nos jours. À bientôt trente ans, il vit encore chez sa mère, l’acariâtre Mina, autocentrée, heureuse de « posséder » encore sa progéniture. Le père est mort, il ne sera nommé « papa » qu’à la dernière page du roman. Dire que le contexte familial est peu épanouissant relève de la litote. Il sort rarement, car il gagne sa vie sur internet, comme coach en jeux vidéo. L’époque est épatante, non ? Il a cependant une compagne, Alice. Un jour, elle lui propose de participer à une distribution de colis alimentaires à la permanence du Secours Catholique, située dans le quatorzième arrondissement de la capitale. Ça part d’un bon sentiment tout ça. Mais un marginal, sans volonté terroriste religieuse revendiquée, je le précise, entre dans la petite permanence et tire dans le tas. Bilan : quatre morts, dont la gentille Alice. Guillaume, quant à lui, il tombe, même pas mort, juste « sans vie », le coup de la thanatose.

À lire aussi, Pascal Louvrier : Frédéric Bécourt ou le vent printanier

Sorti de l’hôpital, il recommence son petit train train quotidien, égoïste et porté sur le virtuel. Dans le métaverse, il va retrouver le double de sa compagne, bien morte elle, sous la forme de l’avatar « calisson2803 », le surnom que lui donnait son père quand elle était une gamine. Il y a alors des échanges nocturnes sur la toile. L’avatar sait taper là où la cicatrice reste douloureuse. « Si t’étais un homme tu serais mort à ma place », balance « calisson2803 ».

Réalité parallèle

Bécourt se lance alors dans une critique aigre-douce du monde contemporain dominé paradoxalement par la virtualité et le rationalisme. La clé de ce dialogue virtuel est peut-être donnée par le Dr Hamani, une « jolie brune un peu trop maigre », psy de quarante ans. Extrait : « (…) votre psychisme, déclare doctement Hamani, refuse de traiter ce qui vous est arrivé. Il ne nie pas les événements, si vous voulez, mais il les repousse en fabriquant une autre réalité. » Et encore : « En réalité, il s’agit d’une question de survie pour lui : il n’a pas la faculté de s’adapter, alors il se ment. »

Bécourt, en prenant soudain de l’altitude, souligne ce qui est en train de gravement nuire à notre civilisation.

Frédéric Bécourt, Thanatose, Héliopoles. 258 pages

Thanatose

Price: ---

0 used & new available from

Tant qu’il y aura des films

0
Jean Gabin © Les Acacias

Un immense cinéaste français qu’il faut sans cesse redécouvrir, un film monstre sur un architecte de génie et un film intransigeant sur la Corse : demandez le programme !


Cinq films de Julien Duvivier. Sortie le 26 février

Conteur

Julien Duvivier retrouve les salles avec cinq films restaurés, témoins de son génie sombre et romanesque. Une occasion rêvée de redécouvrir un maître du cinéma français.


« J’aime passionnément les films de Julien Duvivier. Parce qu’ils véhiculent un pessimisme magnifique qui me convient, des noirceurs romanesques qui me touchent infiniment. Le plus beau est sans nul doute Pépé le Moko, qui est d’ailleurs un de mes films préférés. » Cette déclaration d’amour cinéphile enflammée, on la doit à Patrice Leconte dans les colonnes de L’Avant-Scène Cinéma. Le réalisateur de Monsieur Hire sait d’autant mieux de qui et de quoi il parle que son film, sorti en 1989, était adapté d’un roman de Georges Simenon, Les Fiançailles de Monsieur Hire, que Duvivier avait déjà porté à l’écran en 1947 sous le titre Panique. La société de distribution Les Acacias a l’excellente idée de ressortir sur les écrans en version restaurée cinq films de Duvivier :  David Golder (1931), Les Cinq Gentlemen maudits (1932), Poil de carotte (1932), La Tête d’un homme, tous les quatre avec le génial Harry Baur dans le rôle principal, et Pépé le Moko (1937), ce chef-d’œuvre avec Jean Gabin, aux côtés de la sulfureuse Mireille Balin.

Soit un quintette de films fort différents, mais tous passionnants et réussis. Ce qui donne l’occasion de revenir sur le bel éclectisme de la riche filmographie de Duvivier (70 films, de 1919 à 1967). Le réalisateur a commencé sa carrière alors que le cinéma était encore muet, en 1919 avec Haceldama ou le Prix du sang. Durant cette période « muette », il réalise pas moins de 20 films dont une première version de Poil de carotte, d’après Jules Renard, ainsi qu’une talentueuse adaptation du roman de Zola, Au bonheur des dames. Les cinq films qui ressortent appartiennent à la période suivante, de 1931 à 1945, que l’on peut regrouper sous l’appellation « les parlants d’avant-guerre ».

A lire aussi: Se fondre dans l’histoire

Le premier est plutôt une rareté : David Golder, adapté du roman d’Irène Némirovsky, est le premier film parlant du cinéaste et sa première collaboration avec l’immense acteur Harry Baur. Dans Les Cinq Gentlemen maudits, adapté d’un roman d’André Reuze sur la malédiction des pharaons, il donne la réplique à René Lefèvre et Robert Le Vigan. Fait assez rare, Duvivier adapta deux fois un même roman à six ans d’intervalle. Après la version muette de Poil de carotte, il confie à Harry Baur, en 1932, le rôle de Monsieur Lepic.

C’est une lecture absolument juste et bouleversante du terrible récit de Renard, avec sa fameuse formule : « Les orphelins ne connaissent pas leur bonheur… » Dans La Tête d’un homme, adaptation du roman de Simenon, Duvivier donne à Harry Baur la lourde tâche d’incarner le commissaire Jules Maigret, et modifie la chronologie du récit : son scénario, à l’inverse du roman, s’ouvre sur le crime et nous dévoile le coupable. C’est à l’époque la troisième adaptation cinématographique d’un livre de Simenon qui deviendra par la suite l’un des écrivains les plus portés à l’écran. L’ultime film du programme est assurément le plus connu, notamment parce qu’il est l’un des plus grands rôles de Jean Gabin. Ce dernier y incarne le rôle-titre : le « Mocco » ou « Moko », nom que donnaient les marins bretons à leurs collègues toulonnais, notamment pour singer l’une de leurs expressions provençales favorites « em’aco » (« et avec ça » en français).

Cinq Duvivier pour bien commencer l’année, sinon rien.

Pour en finir avec le « e féminisant »

0
Eliane Viennot. Capture YouTube.

Lassé de trouver dans la presse — et souvent dans des livres — ces barbarismes affreux que sont « auteure », « professeure » ou « docteure », notre chroniqueur a entrepris d’expliquer une fois pour toutes ce que sont les règles de féminisation des noms. Et quelles sont les sources de tant de formes inappropriées, imposées par des rédactions wokistes ou apeurées à des lecteurs qui méritent mieux.


Donc, « petit » => « petite ». Parfait. Nous avons tous appris il y a lurette la formation des adjectifs au féminin, par adjonction d’un -e, précédé parfois d’une variable combinatoire : moteur => motrice.

À noter qu’il existe aussi des faux-amis cocasses. Ainsi, « salope » n’est pas le féminin de « salaud ». Un féminin « salaude » a existé — Apollinaire l’emploie dans Les Onze mille verges —, mais il a été supplanté par cette « salope » issue du croisement de « sale » et de « hoppe », forme dialectale de « huppe », cet oiseau ayant la réputation d’être très sale… Par dérivation, on trouve parfois le masculin « salop » — chez Flaubert, par exemple.

Pourquoi le -e féminise-t-il l’adjectif ? Parce qu’il est issu d’un -a latin, marque du féminin dans nombre d’adjectifs — cf. bonus, bona, bonum. L’accusatif bonum a donné la forme masculine, et bona(m) a induit le féminin correspondant.

Le féminin, et non le femelle. Il faut être aussi inculte qu’Eliane Viennot, professeur émérite des ânes et de Clermont-Ferrand, pour confondre les deux. Ou alors il faut admettre que verge et bite, deux termes indiscutablement féminins du point de vue de la grammaire, sont femelles par essentialisation.

A lire aussi: Enfants transgenres: «La controverse médicale n’a cessé de s’amplifier»

C’est le même genre d’erreur, entre homo (l’être humain) et vir (l’homme par opposition à la femme) qui a conduit Olympe de Gouges à l’échafaud, après la parution de ses Droits de la femme et de la citoyenne. On ne plaisantait pas avec les contresens, à l’époque.

En s’appuyant sur cette tradition lexicale, des imbéciles qui ont trouvé leur Bac dans une pochette-surprise commercialisée par Lionel Jospin, Philippe Meirieu et Najat Vallaud-Belkacem, phares de la pensée moderne, ont stipulé qu’il suffisait d’ajouter un -e à des mots épicènes pour les « féminiser » — au sens sexualisé cette fois. « Professeur » / « professeure » — ce que j’appelle la finale marseillaise : « Tu fais quoi dans la vie » « Je suis professeureu, con ! »

Quitte — vous dire s’ils sont bêtes — à remplacer des mots implantés depuis des lustres par ces aberrations lexicales. « Docteure » tend ainsi à remplacer le très français « doctoresse ».

Quelques demi-habiles prétendent que de telles féminisations avaient cours au Moyen-Âge. Mais quel Moyen-Âge ? Quelle langue ? Le picard d’Adam de la Halle ? La norme anglo-normande de Marie de France ? Le francilien mâtiné de dialecte champenois de Chrétien de Troyes ? Ces demi-habiles savent-ils qu’au Moyen-Âge, l’adjectif au féminin ne prenait pas forcément de -e — d’où grand-mère

Le français a commencé à se fixer au XVIe siècle, et a été réglementé au XVIIe. Depuis, les modifications (les imparfaits en -oi — passés à la graphie -ai-, correspondant à la prononciation parisienne) furent à peine des ravalements de façade.

Sans compter qu’il y a des règles intangibles, et aucune pseudo-« modernité » ne peut durablement heurter les principes linguistiques issus du génie d’une langue. Les noms de métiers se féminisent aisément, le « marchand » s’accouple avec la « marchande » et le « docteur » avec la « doctoresse » — fort bien.

Mais les titres sont par nature épicènes (ils n’ont ni masculin, ni féminin). Un « maître de conférence » n’est pas une « maîtresse ». Je n’en veux pour preuve que le « Maître » des cours de justice, qui, malgré l’extrême féminisation des professions judiciaires, est resté inchangé, quel que soit le sexe du juriste. Si vous appelez « maîtresse » votre avocate (qui n’est pas un titre mais une fonction), comment la distinguerez-vous de celle avec qui vous jouez à la bête à deux dos ?

C’est ce qui fait qu’une péripatéticienne n’est pas exactement le pendant femelle d’un philosophe péripatéticien…

Dans Le Gendarme se marie, ineffable pellicule due à Jean Girault (1968), l’adjudant Gerber (joué par Michel Galabru), qui connaît la langue et le règlement sur le bout des doigts, donne du « madame la colonelle » à Claude Gensac, veuve d’un colonel de gendarmerie de Normandie. Une « colonelle » est, en français, l’épouse d’un colonel. Et Brigitte Macron doit être appelée « Madame la Présidente » en tant qu’épouse d’un Président. Si par aventure elle remplaçait son époux dans ses fonctions suprêmes, on devrait l’appeler « Madame le Président ».
C’est pour cette raison que dans Les Liaisons dangereuses, Madame de Tourvel est « la divine Présidente », parce qu’elle est la femme d’un Président de Parlement régional, futur cocu de l’histoire. Et pas parce qu’elle préside quoi que ce soit.

Ainsi, Anne Hidalgo est maire de Paris. On peut la désigner du doux vocable de « mairesse », autrefois utilisé pour désigner l’épouse d’un maire, mais qui a été utilisé pour désigner la fonction dans les années 1960. Evitez de dire « la maire », cela nous amènerait à des combinaisons inextricables où un frère et une sœur seraient issus de la même mère et de la même paire, mais pas forcément, s’ils se mariaient un jour, de la même maire.

A lire aussi: Haut Conseil à l’Égalité: un rapport biaisé sur le sexisme

Quand la langue a forgé un féminin, autant l’utiliser. « Autrice » est préféré par l’Académie et par les Québécois, selon la féminisation des noms masculins en -teur (acteur / actrice) — et parce que la forme existe en latin (auctricem). Mais certainement pas « auteure ».

L’adjonction de ce -e n’existe d’ailleurs que pour les yeux, il ne peut être entendu, sauf sur la Canebière, puisqu’il est dit « muet ». C’est le même principe qui signe a priori la mort de l’écriture « inclusive », fort employée dans les universités, qui n’hésitent pas à s’adresser aux « étudiant·e·s » sans se soucier de la façon dont on pourrait (on ne peut pas) lire cet hippogriffe lexical à voix haute.

Ce qui nous amène à la cause profonde de ces féminisations absurdes.

Vous vous rappelez sans doute avoir appris qu’il existe en français des rimes féminines (qui se terminent par un -e muet), et des rimes masculines — toutes les autres. Rien à voir avec la « féminité » de ce qu’évoque le mot : « vagin » est masculin selon les règles de prosodie, et « couille » est féminin. S’il y a quelqu’un que cela gêne, c’est qu’il n’a pas dépassé le niveau du ricanement bête que l’on entend parfois dans les petites classes et chez les demeurés.

Je crains que les crétins qui féminisent des mots qui ne leur ont rien fait, sous prétexte de « désinvisibiliser » les femmes, se trompent de combat. Les hommes qui pratiquent des accouchements ne ronchonnent pas si on les appelle « sages-femmes », le mot étant depuis longtemps senti comme concaténé.

Et les marins-pompiers supportent-ils dans leurs rangs des « marines-pompières » ?

« Le maître de la langue, c’est l’usage », disait Vaugelas. L’usage général, celui de la majorité — pas celui des petits-maîtres de la presse de gauche. Après une légère hésitation, Le Figaro est revenu à un usage classique de la langue, et les autres y viendront : il suffira pour cela que quelques patrons un peu chatouilleux sur l’expression leur expliquent de quel côté souffle le vent de leur intérêt. On laissera alors Mediapart persister à écrire « professeure », ce qui participera de sa déconsidération générale.

L'école sous emprise

Price: ---

0 used & new available from

Défendre Boualem Sansal, c’est défendre l’idée même de la dignité humaine

0
Boualem Sansal et Kamel Bencheikh © D.R.

Écrivain libre, Boualem Sansal incarne une parole rare et précieuse, qui défie les interdits et éclaire les consciences. Face aux pressions et à l’isolement, il demeure un veilleur, fidèle à la vérité et à la dignité humaine.


Que dire de Boualem Sansal, sinon qu’il est un phare dans la nuit, une lumière têtue qui brille même quand les vents contraires s’acharnent à l’éteindre ? Il est de ces esprits que rien ne courbe, pas même la solitude de l’exil intérieur, pas même la menace tapie dans l’ombre. Il marche droit, le regard franc, traçant dans la poussière du siècle une route que peu osent suivre. Et moi, sur ce chemin, j’ai eu la chance de croiser son pas, de partager avec lui des instants de fraternité, des discussions sans fard, où les mots circulaient librement, avec cette confiance rare qui lie les âmes sincères.

Sansal est d’abord une voix, et quelle voix ! Une parole claire et nue, dépourvue d’esbroufe, affranchie des postures et des faux-semblants. Il n’a pas besoin de hausser le ton pour se faire entendre, car ses mots portent en eux le poids du réel et la gravité des vérités tues. Dans un monde où les écrivains se parent trop souvent du masque du grand penseur, lui se contente d’être un homme qui observe et qui dit. Son humilité est la preuve de son authenticité, et cette authenticité est la seule autorité qui vaille, celle qui n’a nul besoin de décorum pour imposer le respect. J’ai toujours admiré chez lui cette justesse, cette manière de ne jamais se draper dans le prestige, de ne jamais trahir la parole donnée.

Sa liberté, il l’a toujours crue inaliénable. Il pensait, dans sa naïveté lumineuse, que les chaînes ne pourraient l’atteindre, que sa parole n’avait pas de prise sur l’édifice du pouvoir. Mais il a sous-estimé, dans son infinie modestie, la puissance d’un verbe sincère. Il a cru qu’on pouvait dire sans craindre, écrire sans payer le prix. Or, le monde ne pardonne pas aux esprits libres leur insoumission. Boualem Sansal en sait quelque chose. Et combien de fois avons-nous parlé ensemble de ces risques, de ces vérités trop lourdes à porter, de ces silences que l’on voudrait lui imposer ? Toujours, il répondait avec cette sagesse teintée d’ironie, cette façon bien à lui de défier l’inacceptable avec une tranquille obstination.

À lire aussi, Philippe Bilger : Boualem Sansal: une honte humaine plus qu’une faute politique…

En France, certains regardent avec méfiance cette parole indocile. Ils chuchotent, ils insinuent, ils drapent leur prudence d’idéologie. Ils oublient que derrière l’écrivain, il y a un homme, un frère, un veilleur qui, du fond de sa solitude, continue de scruter l’horizon. Ce qu’il dit, il ne l’invente pas ; il le voit, il le vit, il le touche. Il sait que l’Histoire est un ressac, que les ombres d’hier reviennent hanter le présent. Il sait que l’Algérie qu’il a tant aimée est une terre où la parole libre est une offense, où l’honnêteté est une provocation.

On ne l’emprisonne pas avec des murs, car son esprit ne connaît pas d’entraves. Il est en résistance, non par choix, mais par nécessité. Parce qu’il ne saurait se taire. Parce qu’écrire est une façon de respirer. Parce qu’un veilleur ne ferme jamais les yeux. Et nous, que faisons-nous, de ce côté de la mer ? Moi, que fais-je, alors que mon ami endure cette solitude que je voudrais briser, alors que sa voix, qui résonne encore en moi, semble s’éloigner derrière les murs où l’on voudrait l’enfermer ?

Ne pas soutenir Boualem Sansal, ce serait non seulement trahir un ami, mais renier en nous cette part inaliénable d’humanité qui nous lie les uns aux autres. Ce serait accepter que la peur l’emporte sur la vérité. Ce serait baisser les armes devant l’arbitraire. Alors non, nous ne nous tairons pas. Nous dirons, avec la force que nous avons, que sa voix est la nôtre, que son combat est le nôtre. Nous le dirons haut et clair, sans trembler. Et moi, je le dirai encore plus fort, parce que c’est mon ami, et que l’amitié est aussi un serment qui se tient debout.

Car défendre Boualem Sansal, c’est défendre l’idée même de la dignité humaine.

Kamel Bencheikh, dernier ouvrage publié L’islamisme ou la crucifixion de l’Occident, préface de Stéphane Rozès, éditions Frantz Fanon, novembre 2024, 208 pages.

L'islamisme ou la crucifixion de l'Occident

Price: ---

0 used & new available from

Sans crier gare

0
DR.

Destins en transit


Ils en sont aux banalités essentielles. De celles dont un couple, fût-il embryonnaire, ne saurait faire l’économie.

– Mon amour, mon unique,  comment ai-je pu vivre sans toi jusqu’ici ?

– Et toi, tu es celle que j’ai toujours attendue. Ma vie, ma colombe, je rêve de toi chaque nuit. J’en peux plus. J’te kiffe grave, comme ils disent dans les quartiers.

Quelques phrases moins éthérées, plus suggestives. Pseudopodes avancés, prêts à la rétractation. Juste pour provoquer le désir. Pimenter un peu le romantisme.

Une heure et demie qu’ils parlent, dialogue entrecoupé de silences, de soupirs fébriles, d’éclats de rire nerveux.

– Raccroche.

– Non, toi d’abord. Alors on compte jusqu’à cinq et on raccroche en même temps.

Elle, sur le quai de la gare Champagne-Ardenne où elle erre, portable collé à l’oreille. Venue en taxi depuis Reims au prétexte d’un entretien d’embauche. Jolie brunette de dix-huit ans, tout juste nantie d’un BEP de comptabilité. En quête du grand amour, va sans dire.

Lui, déjà dans ses vingt ans. Grand, mince, plutôt beau gosse, tout le monde en convient. Cela lui a valu quelques aventures, mais sans lendemain. Locataire d’un studio minuscule à deux pas de Montparnasse où il a débarqué il y a deux ans de sa Bretagne natale, après des études d’histoire tôt interrompues. Photographe en liberté comme il aime à se définir depuis que le patron qui l’employait pour immortaliser baptêmes, mariages et communions a mis la clé sous la porte.

Maudits numériques. Tout un chacun sait manier Photoshop, la profession en pâtit. En plus, la foi bat de l’aile, les rites aussi, on se marie de moins en moins, et sans flonflons, tout ce qui pouvait justifier le recours à un professionnel de la pellicule. Ni fleurs ni couronnes. De quoi saper le moral quand on y réfléchit. Voilà pourquoi il y réfléchit rarement.

– Ce train, il en met du temps à arriver! J’en peux plus! Trop envie d’être dans tes bras! Ô mon chéri, mon Joël, si tu savais comme il me tarde de te voir en vrai ! Tu sais, ta photo, dans mon porte-cartes, eh bien, je la regarde toutes les cinq minutes. C’est bête, hein ? Mais ça ne remplace pas le contact direct, bien sûr. En tout cas, je te reconnaîtrai. Et toi ? Tu me reconnaîtras ? Dis-moi que tu m’aimes, j’ai besoin de l’entendre.

– Oui, je t’aime, ma chérie. De plus en plus. Impatient, je le suis autant que toi. Un secret que je ne t’ai jamais livré : eh bien j’ai placé ta photo en fond d’écran. Sur l’ordi et sur le portable. J’ai toujours l’impression que c’est à moi que tu souris. Mais tu as raison, rien ne vaut la réalité…

Ils se sont rencontrés il y a trois mois sur Internet. Ont très vite échangé leurs images respectives avant même de s’informer sur leurs goûts, leurs idées, leurs croyances.

Primum videre. Elle a longtemps hésité sur le choix de sa photo, en maillot de bain topless ou en jean et tee-shirt, déhanchée, le regard dans le vague.

A opté pour la seconde tenue, moins provocante sinon moins expressive.

L’autre, ce sera pour plus tard.

Quant à lui, il a choisi  la photo où il ressemble vaguement à Brad Pitt. Il lui  a adjoint quelques vers romantiques trouvés sur la toile, je suis le ténébreux…Un test. Devant le peu d’effet produit, il a renoncé à jouer les intellos pour rester lui-même, amateur de foot et de moto. Il en a éprouvé soulagement.

Plus facile, plus crédible. Mieux adapté à une interlocutrice qui n’a gardé de ses études de français qu’un souvenir d’ennui profond. Plus portée sur les magazines people et The Voice, ignorant que les gens de son âge pussent avoir d’autres centres d’intérêt. L’un et l’autre, en somme, purs produits de leur génération. Insoucieux d’un arrière-monde que nul micro, nulle caméra ne sauraient capter.

Envi te voir. Jt’m

Un SMS vient de s’afficher sur le mobile, annoncé par les premières mesures de Star Trek.

Il viendra s’ajouter à tous ceux qu’elle conserve pieusement.

Joël est décidément craquant. Avec lui, pas de prise de tête. Ainsi l’a-t-elle campé pour ses copines.

Katia – Catherine pour l’état civil, après un détour par Cathy, désormais trop daté – Katia, donc, entreprend de répondre. La réflexion plisse son front. Elle se décide finalement pour l’expression la plus lapidaire et qui dit tout :

Moi aussi.

C’est un peu sec. Mieux vaut lui téléphoner.

– Chéri, tu as reçu mon texto ?

J’suis toujours sur le quai… Ouais, c’est long, je sais. Moi aussi j’ai envie d’être dans tes bras. Oui

(Rire nerveux) Oh non, écoute, tu exagères ! Tu me fais rougir !

Voix nasillarde dans le haut-parleur.

– Joël chéri, la tuile ! Mon train a du retard. Plus d’une demi-heure…
T’es où ? Dans la rue ? Je t’entends mal. Tu es déçu ? Moi aussi, tu t’en doutes…Ouais, mon amour à moi. Promis. Je te fais signe dès que…

Envie de boire un café, de manger un croissant. Elle est partie presque à jeun, l’estomac noué, après une nuit blanche passée à imaginer leur rencontre, ses prolongements. Difficile, en telle occurrence, de brider l’imagination d’une jeune fille dont l’expérience se borne aux séries télévisées dont elle et ses amies se repaissent.

Providentiel, finalement, ce retard.

Elle sera au buffet en deux minutes.

Allons bon, la sonnerie du portable.

– Katia chérie, je voulais te dire que je t’aime. C’est un scoop !

Quel humour ! Elle en rit encore.

Jamais croissant ne fut aussi délicieux, café plus délectable. Elle revit. L’avenir est rose bonbon. Le bar est vide. Elle a fermé les yeux, se love  sur la banquette de moleskine. Joël  la couvre de baisers.

Un bruit d’enfer. Le TGV entre en gare. Réveillée en sursaut, Katia se dresse, saisit son bagage. Se baisse pour ramasser en hâte le téléphone qu’elle a, par mégarde, projeté d’un coup de coude à quelques mètres. Juste le temps de s’engouffrer dans le dernier wagon. Ouf ! Il s’en est fallu d’un rien.

Chercher sa place, mais d’abord reprendre ses esprits. Avant tout, informer Joël que ça y est, elle est enfin en chemin vers lui. Elle respire longuement, encore hors d’haleine. Se saisit du portable qu’elle a tenu durant sa course dans son poing crispé, prolongement d’elle-même, organe vital. Son autre cœur, dépositaire de ses sentiments et de ses secrets.

Une large fêlure en zèbre l’écran.

Aucune tonalité. La chute a été fatale.

En une fraction de seconde, elle vient de plonger dans l’abîme. La réalité l’assaille. Non seulement elle ignore le patronyme de Joël, mais aussi son adresse. Ce qui les relie tient à un code de messagerie et à un numéro de téléphone répertoriés dans ses contacts et dont sa mémoire, sa vraie mémoire à elle, Katia, a perdu jusqu’au souvenir.

Elle s’effondre.

A l’arrivée en gare de l’Est, un contrôleur la trouvera prostrée.

Entre deux sanglots, elle lui contera son histoire. Comme il a bon cœur et qu’elle n’est pas mal roulée, il lorgnera en douce son décolleté, lui offrira un verre et des paroles de consolation.

Joël, lui, a multiplié SMS et messages vocaux. En vain, et pour cause. Un peu inquiet, il a pressé l’allure, s’est trouvé sur le quai largement à l’avance. A fait les cent pas. Consulté le panneau d’arrivée, surpris de n’en voir annoncé aucun qui répondît à son attente.

Deux heures durant, il a erré, quelque peu hagard, passant en revue tous les terminaux.

Résigné, il tourne enfin les talons, interrogeant avec frénésie sa messagerie désespérément muette, se retournant tous les dix pas en quête d’on ne sait quel miracle. Furieux enfin. Convaincu d’avoir été berné.

Il se jure in petto de renoncer à Internet, à ses pompes et à ses œuvres.

Ultime détail, en guise de moralité.

Ou de consolation : ils ne devaient jamais se rencontrer. Ainsi en avait décidé le Destin. Joël attendait gare Montparnasse tant il était évident pour lui qu’on ne saurait arriver à Paris par un autre accès.

Katia, elle, débarquait gare de l’Est. Elle avait omis de l’en informer.

Au véritable french tacos

Price: ---

0 used & new available from

Claire Castillon: adolescence d’aujourd’hui, un état des lieux

0
Claire Castillon © JF Paga

Tssitssi, une jeune ado de seize ans, rêve d’une vie facile et luxueuse. Mais, elle est emportée par les vices des réseaux sociaux et ses dérives, et son rêve de maîtriser son destin et de s’affranchir des règles l’entraîne dans une spirale destructrice…


Le nouveau roman de Claire Castillon porte comme titre le surnom de son personnage principal, la petite narratrice perdue et déjantée de cette histoire d’aujourd’hui : « Tssitssi ». Elle habite Meudon chez son père et a seize ans. Visiblement, elle souffre d’un traumatisme qu’elle essaie de compenser en prenant des décisions radicales sur sa vie. Elle n’en mesure pas toujours les conséquences et elle a le chic pour se placer dans des situations inconfortables. Tssitssi devrait aller voir un psychothérapeute. Au lieu de quoi, poussée par son amie Poppée, elle décide de gagner beaucoup d’argent en acceptant de rencontrer des hommes mûrs attirés par les jeunes donzelles. Est-ce de la prostitution ? Elle prétend que non. Mais elle ne sait pas y faire, et ne connaîtra que des déboires.

Une vie sans efforts

Et pourtant, au départ, Tssitssi est confiante en son avenir, sûre de connaître bientôt le luxe et l’oisiveté, se promet-elle, et sans faire d’efforts. Elle décrit sa réalité du moment comme suit : « J’ai 1000 followers sur insta, et depuis que je pose en bikini sur ma photo de profil, ça monte. » Dans la ligne de mire de ses révoltes, il y a son père, « un curé quoi », et ses profs de lycée qui ne la comprennent pas : « Les profs m’accusent de ne pas m’intéresser aux cours et à la vie scolaire, et de pousser certaines amies vers des conversations inadaptées. En clair, le sexe. Comme si à seize ans on était censé penser au réchauffement climatique. » Imparable ! Claire Castillon excelle à personnifier sa petite héroïne, à la faire parler comme si ce qu’elle racontait était normal, alors que c’est pour le moins inconvenant et insolent. Mais Tssitssi ne s’en rend pas compte, ou plutôt elle revendique son choix vers ce qu’elle croit être sa liberté : « Moi, j’ai des objectifs clairs, annonce-t-elle, même si je suis sophistiquée. Je veux m’éloigner du tas. »

Le langage des ados

Dans ce roman de Claire Castillon, la langue et le style jouent évidemment un grand rôle, et permettent de suivre au plus près les pensées divagantes de la jeune narratrice. La romancière utilise avec une très grande dextérité l’argot du temps, et pas seulement, me semble-t-il, celui qu’utilisent les ados. Faire entrer l’argot dans une œuvre est toujours une prouesse, car il faut que ça ait l’air naturel. Certains auteurs par exemple y renoncent, alors que leur sujet s’y prête. Ce fut le cas de Samuel Benchetrit dans ses récentes Chroniques de l’asphalte, pourtant une suite de livres intéressants, mais dans lesquels les jeunes protagonistes de l’histoire communiquent dans une langue digne de l’Académie française. Au contraire, Claire Castillon n’hésite pas à recourir à la langue familière de sa petite ado, et aux mots qu’elle échange avec ses copines, notamment dans l’évocation de leurs activités peu recommandables. Ainsi, l’argot anglais sugar, qui donne sugar baby, définit bien ici le fait pour une très jeune fille de se prostituer avec un homme plus âgé qu’elle.

À lire aussi : Tout le monde aime David Foenkinos?

Castillon l’écrit parfois « chougar » pour désigner le pédophile lui-même : « chougar daddy », avec un « ch » pour être plus proche de la véritable prononciation en anglais. Sugar est de toute façon très connoté. Il y avait chez les Rolling Stones la chanson « Brown Sugar » (1971), écrite par Mick Jagger, avec des sous-entendus salaces et peut-être racistes. Les Stones l’ont d’ailleurs retirée de leur répertoire (de même que la très troublante « Stray Cat Blues », 1968). Ceci est bien connu.

Sugar baby

Bref, Claire Castillon, nous faisant pénétrer dans l’âme troublée de son personnage, explique en mots choisis comment Tssitssi conçoit son activité de sugar baby auprès de ses clients. Ce qui donne des morceaux d’anthologie, comme : « Si ça lui plaît pas, il change de sugar baby en fait. Et moi je m’en fous, parce que c’est un pacte virtuel. Moi aussi je peux le quitter à tout moment. S’il veut pas m’offrir des soins de cryothérapie ou un week-end ayurvédique à Dubaï. » Hélas pour Tssitssi, tout ne va pas se passer aussi bien qu’elle l’espérait. Ses aventures « vénales » ne lui rapportent en fait pas grand-chose, excepté de déplorables troubles psychologiques que cette vie borderline entraîne, dès le début, chez elle. Sa personnalité se dédouble, elle devient de plus en plus étrangère à sa famille, à l’école qu’elle fréquente. Elle entre finalement dans un véritable délire schizophrénique, hantée qu’elle est par la mort de sa mère. Nous suivons la progression impitoyable de la folie de Tssitssi, et tout le talent de Claire Castillon est de nous rendre palpable cette tragique descente aux enfers digne de Sylvia Plath.

On retrouve dans Tssitssi la rare tonalité de l’indicible pour décrire la détresse d’un être humain maltraité par les conditions modernes d’existence. Il est vrai que Claire Castillon tend à son personnage une main secourable, pour lui redonner sa dignité. En ce sens, cette lecture a, sur le lecteur, un effet de catharsis, ou de résilience. La principale qualité de Tssitssi est celle-là, selon moi : nous ramener à la tempérance.


Claire Castillon, Tssitssi. Éd. Gallimard, 176 pages.

Tssitssi

Price: ---

0 used & new available from

Samuel Benchetrit, Chroniques de l’asphalte. Tome 4. Éd. Pocket, 312 pages.

Chroniques de l'asphalte - Tome 4

Price: ---

0 used & new available from