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Frédéric Bécourt ou le vent printanier

« Un vent les pousse » (ACCRO éditions, 2023)


Frédéric Bécourt ou le vent printanier
Le romancier bordelais Frédéric Bécourt. D.R.

Dans Le vent les pousse, Bécourt, écrivain antimoderne, dénonce les dérives orwelliennes du politiquement correct. Brillant et sinistre à la fois.


Frédéric Bécourt publiait en 2021 Attrition dont je me faisais l’écho dans Causeur. L’auteur s’inscrivait dans le mouvement des antimodernes. Son héros n’en était pas un. Sa vie sentimentale était en ruine, la dépression le guettait. Depuis Michel Houellebecq, c’est un peu la tendance. On est dans le gris, on piétine, les aubes sont livrées dans des barquettes périmées. Bécourt récidive avec Un vent les pousse. Le héros n’est pas en meilleure forme que dans son premier roman.

Il se prénomme Gilles, c’est un romancier sur le déclin. Il est divorcé et partage la garde de sa fille Chloé avec son ex-épouse. C’est un ancien prof de français, longtemps encarté à l’UNEF. Ses parents sont morts alors qu’il avait quatre ans, à quelques mois d’intervalle, tous les deux emportés par une forme rare de cancer du sang. Ils l’ont prénommé Gilles en hommage à Gilles Vigneault, le poète québécois. Il y a des débuts plus dynamisants. On comprend le regard désabusé qu’il porte sur la société devenue hygiéniste depuis le confinement de mars 2020. Car l’histoire se déroule à Bordeaux en 2025, c’est-à-dire demain.

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Robbe-Grillet sous Prozac

Gilles a toujours voulu écrire, et vivre de ses droits d’auteur. Son premier ouvrage, qui était passé totalement inaperçu, s’intitulait Fais tes valises, on rentre à Paris !  C’était une biographie romancée de Liliane Marchais, l’épouse du tonitruant secrétaire national du Parti communiste français, que le rusé François Mitterrand avait, comme tant d’autres, roulé dans la farine. Une éditrice branchée et cynique, Anne Blanchet-Dugain, avait remarqué Gilles et en avait fait l’un de ses poulains. Elle n’hésitait pas à le tancer, lui disant: « Pour écrire il faut du temps et les profs n’en manquent pas. Le problème c’est qu’ils n’ont, la plupart du temps, rien à dire. » Anne, cependant, croyait en lui. Elle l’éditait, le poussait à « retrouver la légèreté et la sincérité de ses débuts. » Mais Gilles s’enfonçait dans la dépression depuis qu’il était redevenu célibataire. À part sa petite chloé, sa vie n’avait plus aucun sens. Son écriture ne sortait pas du bourbier. Anna, pas si finaude que ça, lui balance un jour: « Je viens de jeter un œil sur les deux chapitres que tu m’as envoyés hier. Eh ben, putain… On dirait du Robbe-Grillet sous Prozac, c’est chiant à mourir. » C’est méconnaitre la vie et l’œuvre de « Robbe »… Mais passons. Gilles se retrouve un matin convoqué à l’école maternelle pour des propos racistes que Chloé aurait tenus dans l’enceinte de la cour de récréation. Chloé aurait dit au petit Souleymane: « Laisse-moi, tu sens mauvais. »

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Mort sociale

L’Académie de Bordeaux déclenche une enquête administrative dans le cadre du protocole RSHT (Racisme Sexisme Homophobie Transphobie). La petite Chloé, présumée élevée par des parents racistes, doit être soumise à des tests psychologiques. Gilles refuse de donner son accord. Il se voit retirer la garde de sa fille. L’école doit, avant tout, traquer et « redresser » le mauvais citoyen, avec le concours de collabos zélés payés au lance-pierre. Apprendre à lire, écrire, compter, on verra plus tard ! Le vent printanier n’apporte pas que de bonnes nouvelles pour la liberté. La mort sociale guette l’écrivain Gilles.

Écrit dans un style épuré, servi par une dramaturgie efficace, Frédéric Bécourt souligne que des individus de bonne foi peuvent être pris dans un engrenage idéologique mortifère. À méditer avant que le camp du Bien ne finisse de nous broyer. Comme disait Péguy: « Le kantisme a les mains pures mais il n’a pas de mains. »

Frédéric Bécourt, Un vent les pousse, ACCRO éditions.

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Pascal Louvrier est écrivain. Dernier ouvrage paru: « Philippe Sollers entre les lignes. » Le Passeur Editeur.

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