Après une remontée de « démondialisationite », qui fit dire à Boris Johnson, le maire de Londres, que les sans-culottes étaient au pouvoir en France, Arnaud le redresseur brandit la menace d’une nationalisation temporaire du site Arcelor Mittal de Florange. Le site étant inscrit au greffe du tribunal de commerce de Nancy, l’Etat peut en prendre le contrôle sans le consentement de son propriétaire, moyennant une indemnisation, dont on ignore le montant exact mais qui pourrait se situer aux alentours de 400 millions d’euros.

La pratique n’est évidemment pas nouvelle ni spécifiquement française, l’on se souvient qu’ Obama intervint pour sauver General Motors, que Sarkozy (rappelez-vous, c’était lui le président, avant) se glorifiait d’avoir sorti Alstom de la mouise et que le Land de Sarre, par exemple, fit de même pour quelques aciéries. Même si les mécanismes diffèrent dans la forme, les principes sont équivalents : le détail important étant dans l’adjonction de l’adjectif temporaire, censé calmer les ardeurs des libéraux fanatiques et rassurer les marchés fébriles, surtout en période de crise…

Crise il y a depuis un certain temps dans ce qu’il reste de la sidérurgie française et je vous en ai déjà longuement parlé sur tous les tons, crise il y a également dans la maison Mittal endettée à hauteur de 23,2 milliards de dollars (pour un chiffre d’affaires annuel de 94 milliards) et dont les pertes au troisième trimestre 2012 s’élèvent à 709 millions de dollars. Deux agences de notation ont d’ailleurs qualifié les titres de la dette Mittal de spéculatifs, c’est à dire très risqués… Pas étonnant que le gaillard dégraisse là où ça rapporte le moins, la demande mondiale d’acier ayant baissé ces dernières années et la concurrence étant , comme partout ailleurs, plutôt rude, notamment entre les grands groupes indiens (Tata, Mittal) et russes (Severstal)…

La nationalisation, ou prise de contrôle par l’Etat, même temporaire, a de quoi satisfaire un certain nombre d’acteurs, tant à droite qu’à gauche. Sur le principe, on peut discuter de la régularité d’évincer un acteur par la force pour installer un de ses concurrents. Les syndicalistes me semblent (quoique les cadres restent méfiants et ils ont raison de ne pas avoir la mémoire courte, les années Mauroy n’ayant pas laissé un souvenir très joyeux) s’en réjouir un peu trop vite.
À Florange comme ailleurs, l’on espère encore mais en grattant un peu, force est de constater que peu y croient vraiment, seule la paie compte : peu importe d’où elle vient, travail et chômage finissent par être inséparables, surtout parce qu’aucune des promesses de Mittal n’a été tenue. Lors de la fermeture de Gandrange (2009, lieu de mémoire sarkozyen), il fut promis en contrepartie de rénover les fameux hauts fourneaux de Patural (Hayange) en 2013-2015, ceux-là mêmes qui sont aujourd’hui à l’arrêt. Il faut préciser qu’il y avait toutefois une condition : que la conjoncture soit favorable. Depuis, évidemment, le réel est revenu par la fenêtre…

La menace montebourgeoise, s’accompagne d’une litanie somme tout légitime sur les agissements des « patrons-voyous », s’y ajoute un contentieux fiscal entre l’Etat et l’industriel, que ce dernier, excellent patron ayant installé son siège à Luxembourg pour être au plus près de ses employés bien-aimés, nie vigoureusement. Évitons les métaphores culturellement connotées (un journaliste a même utilisé l’image du tandoori), pour nous concentrer sur les propos de ceux qui savent : tiens, mon buraliste hier au soir commentant la une du Répu (c’est ainsi que les lorrains abrègent le nom de leur quotidien régional, non sans arrières pensées) « mort de rire, Mittal a marié sa fille l’année dernière : 15 millions d’euros (chiffre à vérifier) en petits fours, sa maison à Londres vaut 150 millions, il s’en tape de Florange ! » Si vous ne croyez pas votre buraliste, arrêtez immédiatement de fumer.

Mais l’Histoire semble s’accélérer, le gouvernement veut absolument montrer aux travailleurs du fer, en guise de cadeau de Noël sans doute, qu’il se préoccupe avant tout d’eux ; ne pas s’éloigner trop vite des militants et responsables de terrain (je ne parle pas du « peuple » ce ramassis dégoutant de réactionnaires) : certains, comme Michel Liebgott député-maire de Fameck, restent fidèles à leurs convictions et à leur enracinement contrairement à des ambitieux originaires des mêmes contrées (Aurélie Filipetti, ministre en exercice), mais le PS a à cœur, et c’est de bonne guerre, de montrer une certaine unité dans le paraître…

Aux dernières nouvelles, disais-je, l’Arnaud (il est de coutume chez nous de mettre un article devant le prénom) annonçait fièrement qu’il a un repreneur-mystère, prêt à investir 400 millions d’euros, sa fortune personnelle, pour les beaux yeux de la vierge de Hayange, et ça n’est pas un « financier », et paf le gros mot est lâché comme un vent nauséabond à la face de l’Histoire, la démondialisation le démange l’Arnaud et, comme disait Enver Hoxha : « il faut gratter où ça démange » (apocryphe), à moins que ce ne fut Kim Il Sung… Bref la mariée est trop belle. Résumons, si je comprends bien le tour de passe-passe : l’investisseur, éventuel repreneur qui aime tellement la tôle qu’il en rêve jour et nuit et qui ne sait pas quoi faire de son argent (400 millions, une paille !) met ses 400 briques dans le pot, l’Etat qui a acheté de force l’usine au méchant Indien, en met 420, histoire de rester majoritaire, des fois que… Argent qu’il a trouvé en cédant 1% de GDF-Suez.

Posons une question idiote : si le fameux idéaliste retire ses billes parce qu’après tout il préfère le chocolat ou acheter une île des Caraïbes, que se passera-t-il ? L’Etat se retrouvera avec 2600 sidérurgistes mécontents sur les bras et une usine encore fumante, pas facile à gérer, il en sait quelque chose l’Etat. Autrement dit pour en sauver 600, risquer d’en perdre 2500 ? Autre hypothèse farfelue : l’humaniste secourable est le très attendu Mordachov (Severstal), c’est à dire un oligarque russe pur jus de Poutine, quelle différence avec l’affreux Mittal vous demandez-vous ? Franchement je ne vois pas, la coupe de cheveux peut-être ou les habitudes alimentaires…

La machine en tout cas est lancée, ultimatum, volonté affichée, pression des principaux intéressés qui croient encore au Père Noël, timide chantage de l’industriel qui agite ses vingt mille protégés, enfumage, quasi-unanimité des acteurs visibles, à part le MEDEF, et j’en passe. Le dénouement est sans aucun doute proche, on attend les fumées. Pourtant nous ne serions pas loin de la vraie bonne solution, avec de l’audace et des morceaux de socialisme dedans : reprendre la baraque et confier la gestion du site aux salariés ; et s’ils se cassent la figure, ils seront les seuls responsables… Tant qu’à brasser des chimères riantes (comme la vallée de la Fensch ma chérie), allons-y gaiement !

*Photo : François Hollande.