Monsieur le Président,

Le lundi 10 avril 2006, au terme d’une lutte dont vous étiez le fer de lance,  au nom d’une certaine conception de l’égalité, vous vous réjouissiez que le Contrat Première Embauche (CPE) qui avait été entériné par le Parlement soit enfin retiré, saluant l’incontestable victoire du peuple qui avait su descendre en nombre dans la rue pour faire entendre sa voix et dénonçant « l’acharnement de la droite à en décider coûte que coûte le maintien ». Vous évoquiez alors « un immense gâchis », « une crise qui laissera des traces », laissant entendre que le gouvernement, acculé à l’abrogation, aurait dû prendre conscience plus tôt de l’aspect extrêmement clivant d’un tel sujet et du bouleversement qu’il s’apprêtait à opérer dans le code du travail.

Quelques mois auparavant, le 21 janvier, à l’hémicycle et à l’occasion des questions au gouvernement, vous alpaguiez Dominique de Villepin, initiateur du Contrat Première Embauche. Avec éloquence et raison, vous tanciez alors le Premier ministre en lui reprochant de ne pas avoir suffisamment engagé la concertation et d’avoir renoncé à son engagement d’une évaluation préalable du dispositif. Vous concluiez alors en fustigeant le caractère discriminatoire de cette mesure tandis que la droite assurait, avec celle-ci, fournir du travail pour tous. En point d’orgue, vous lanciez cette philippique : « Où est le progrès ? Il est dans la précarité des jeunes aujourd’hui, de tous demain. » Tout en acceptant l’idée que la droite se faisait alors du progrès, vous rappeliez le principe de précaution inscrit dans la Constitution à son article 5. Dans ce combat, Monsieur le Président, vous aviez une bonne partie de la gauche avec vous mais pas seulement. Au sein même de la droite, de nombreuses voix s’élevaient pour demander la suspension d’un texte qui divisait et opposait les Français.

Hier, ce sont plus d’un million de personnes qui ont défilé dans la capitale pour exprimer leur opposition au projet de loi autorisant le mariage homosexuel et de facto l’adoption et la parentalité. De l’avis même de la police, c’est la plus imposante manifestation qu’ait connu la France depuis celle de 1984, au moment de l’école libre. Sans haine de qui que ce soit, ces manifestants ont défilé pour défendre le Code civil comme ils défendent régulièrement le code du travail. Il y avait des blancs, des noirs, des asiatiques, des maghrébins, des juifs, des catholiques, des musulmans, des homosexuels, des hétérosexuels, des gens de droite et des gens de gauche, des riches, des pauvres. Ils venaient des quatre coins de la France. C’était la France. Que demandaient-ils ? De ne pas bouleverser une institution millénaire qui assure, dans son principe, à tout enfant d’être protégé par un père et une mère. De ne pas diviser la société par une mesure qui n’exprime que le désir individuel de quelques uns. De faire montre de prudence sur un projet de loi qui ébranle un code vieux de deux siècles et inspiré par deux mille ans de droit romain. De débattre, d’être écouté, d’être concerté, notamment au moyen d’un référendum. Ce million de personnes, ce qu’elles vous ont demandé en somme, Monsieur le Président, c’est « de ne pas aller trop loin dans l’utopie, au risque de heurter la réalité », ce que vous affirmiez aussi lors de la convention nationale du PS à Noisy-le-Grand en 1996.

Avez-vous entendu gronder la rue Monsieur le Président ? Avez-vous écouté ces jeunes, ces Thomas, ces Clémence, ces Julien, ces Flora qui vous disent leur refus d’avoir deux mamans ? Avez-vous écouté ces mémoires de la France, ces Georges, ces Nicole qui dans la sagesse de leur vieux jours et dans leur rôle de grands-parents, vous répètent la nécessité de l’altérité dans la construction de l’enfant ?

Monsieur le Président de la République, lorsque vous avez été élu, vous avez promis d’écouter le peuple, de le concerter. Au devant de la cathédrale de Tulle, vous assuriez que le premier devoir du Président de la République, c’était de rassembler. C’était 31 ans après François Mitterrand, celui-là même qui a guidé votre destinée. Alors rappelez-vous de sa grandeur. Rappelez-vous que pour ne pas diviser les français, pour ne pas provoquer un immense gâchis, pour ne pas provoquer une crise qui laisserait des traces, pour ne pas s’acharner coûte que coûte, il avait accepté, le 2 juillet 1984 au soir, d’écouter la rue qui avait manifesté vingt jours plus tôt. C’était, selon lui, une nécessité face à l’impérieux devoir de préserver en toutes circonstances l’unité nationale.

Monsieur le Président de la République, écoutez la rue et préservez l’unité nationale.

 

*Photo : Parti socialiste.

Lire la suite