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La calomnie à l’âge numérique

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frigide barjot basile koch

Prenez n’importe qui, dans la rue, au hasard, et demandez-lui ce qu’il pense de la dénonciation anonyme. Je vous parie ma dernière – et d’ailleurs mon unique – paire de Louboutin qu’il poussera de hauts cris et prendra une mine dégoûtée. S’il s’agit d’un journaliste à haute teneur en moralité menant une courageuse croisade pour la vertu publique – vous trouverez sans peine, la profession en regorge –, il évoquera, la voix grave et la mine blanche – ou l’inverse –, les « heures les plus sombres de notre histoire », quand la vieille idéologie française faisait de nous une nation de corbeaux. Si c’est Edwy Plenel, il vous expliquera que le pétainisme n’est pas mort, en tout cas qu’il était bien vivant sous Sarkozy (et la méchante droite, on le sait, n’a pas disparu avec Sarkozy).

Posez ensuite une question subsidiaire sur les bienfaits d’Internet. En supposant que vous n’ayez pas questionné Alain Finkielkraut (ce serait ballot), il y a de grandes chances pour que votre unique et néanmoins représentatif sondé vous explique avec enthousiasme que, grâce au réseau géant, le contrôle des gouvernants par les gouvernés s’améliore, la transparence progresse, un nouveau journalisme participatif-et-citoyen se déploie et le débat public se démocratise. Bref, l’héroïsme de quelques-uns, fiers chevaliers de l’information, et l’amour de la vérité du bon citoyen se conjuguent pour faire triompher la vérité et la morale. Oyez la bonne nouvelle : on nous cache rien, on nous dit tout !

L’ennui, c’est qu’il y a comme une contradiction. Certains, considérant que de si nobles fins – informer le citoyen – ne sauraient s’embarrasser de chichis sur les moyens, recourent volontiers à la dénonciation anonyme (laquelle n’exige plus de se livrer à de fastidieux découpages de caractères imprimés dans les journaux). On a déjà évoqué, dans ces colonnes, la pièce à conviction brandie par Mediapart pour confondre Jérôme Cahuzac dans l’affaire du compte en Suisse : l’enregistrement par un courageux anonyme d’une conversation qui ne lui était pas destinée, suite à une erreur de manipulation téléphonique. Depuis, on a appris le nom de cet honorable corbeau, qui s’est avéré être un ancien rival de Cahuzac – et si c’est Mediapart qui a balancé sa balance, bien fait ! On rappellera en passant qu’Edwy Plenel, furax du peu d’effet de ses passionnantes « révélations », s’est fendu, fin décembre, d’une lettre au Procureur de la République pour lui faire part de son étonnement. « Eh, M’sieur, j’ai cafté et vous ne faites rien ? » Heureuse coïncidence, le Parquet a finalement ouvert une enquête préliminaire. Si j’avais mauvais esprit, j’y verrais la preuve que nous avons une Justice aux ordres : pas du pouvoir, des médias (ce qui est bien plus effrayant).

Qu’on me pardonne ces digressions, car c’est un autre épisode que je voulais narrer ici. Un jeune camarade qui passe sa vie à fouiner sur Internet (c’est un peu son métier) m’a signalé, il y a quelques semaines, un blog intitulé « Adieu Frigide Barjot » – pour ceux qui l’ignorent, notre amie Frigide – Virginie Tellenne, c’est-à-dire Madame Basile de Koch à la ville –, est à la pointe de la mobilisation contre le « mariage pour tous ». On peut y lire un seul article, interminable il est vrai, signé par… ah non, il n’est pas signé. L’auteur se prétend catholique et homosexuel, et il affirme avoir été un ami du couple Barjot/de Koch, avec lequel, précise-t-il, il a même d’excellents souvenirs de vacances. « Certains, écrit-il, s’indigneront que je souhaite conserver l’anonymat. C’est juste que je ne veux pas être encore victimisé une fois de plus par la Barjot. » Lâche, et fier de l’être ! S’ensuit un tissu de mensonges, âneries et autres contre-vérités, évidemment lardé de quelques éléments factuellement exacts. Ainsi, pour montrer que Frigide Barjot est un sous-marin des cathos intégristes, qu’il appelle « shismatiques » (sic), l’auteur invoque sa défense inconditionnelle des deux derniers papes. Il faut croire que la méchanceté ne rend pas toujours intelligent. La preuve, selon lui, c’est que Monsieur et Madame Tellenne « ont été mariés par l’abbé de Nantes, gourou de la secte « catholique » intégriste CRC». Réfléchis un peu, imbécile ! Un prêtre en rupture avec l’Église apostolique, romaine, et même catholique serait-il autorisé à célébrer un mariage ? Réponse de l’ex-jeune marié : « C’est un modeste curé à la retraite qui a célébré notre mariage, non pas à l’ombre d’une chapelle sectaire mais en l’église de Rillieux-la-Pape. » Encore une, pour rire : Barjot, assure le plaisantin, est « l’égérie des homophobes de tous bords ». Ce que prouvent les photos d’elle en train de danser sur les tables avec des go-go’s dancers au Banana Café qui accompagnent l’article. « Si, avec ça, elle est « homophobe », c’est Mata-Hari ! », conclut Monsieur Barjot.

En réalité, la cible de ce torrent de boue est autant Basile de Koch et, par extension, son frère, Karl Zéro, que Frigide elle-même. Notre justicier masqué entend prouver que tous ces gens (avec qui il aimait passer des vacances, allez comprendre) sont depuis toujours d’authentiques fachos. C’est vrai, vous feriez confiance à un type qui a fondé le groupe « Nazisme et Dialogue » ou l’ « Union des moutons de Panurge » ? D’ailleurs, il y a quinze ans, poursuit la commère, ils étaient au GUD. On pourrait rétorquer à l’anonyme associé à lui-même que des gens qui étaient fachos ou maos il y a vingt ans sont aujourd’hui honorablement connus de lui. Sauf qu’en l’occurrence, la Justice a tranché en 1997, condamnant L’Événement du jeudi à réparer le préjudice causé aux Tellenne’s Brothers par la publication de la même information – déjà fausse à l’époque.

Alors, bien sûr, on peut rire de tout. On doit, même. N’empêche, que n’importe quel plumitif ravagé par la haine puisse proférer n’importe quoi sur n’importe qui, ça fiche la trouille. Sans doute un juge peut-il obliger l’hébergeur du blog à révéler le nom du calomniateur – enfin je l’espère. En attendant, à l’heure où j’écris ces lignes, l’article est toujours disponible. Et pas seulement à cette adresse. En effet, quelques jours plus tard, une version très légèrement différente du même texte paraissait sur un blog, cette fois sous la signature d’un certain Jean-Christophe Petit. Et devinez par quel site est hébergé ce blog ? Par Mediapart, pardi ! – vous savez, ces grands « journalistes d’investigation » qui vérifient scrupuleusement leurs informations. Comme on se retrouve…

Bizarrement, cette version plagiaire comporte une sottise originale, inédite dans la première : selon le minusculissime Petit, Basile de Koch aurait suivi Bruno Mégret « dans la scission du FN pour devenir un des fondateurs du MNR ». Or, Basile de Koch n’ayant jamais fait partie du FN (point sur lequel la Justice a également statué), il n’a pas pu en faire scission. Par ailleurs, il faut vraiment ne rien comprendre à rien pour imaginer Basile fricotant avec Mégret. Le plus amusant, c’est l’origine de cette affabulation : une erreur de recopiage, débusquée par l’agent de Koch : « Dans sa précipitation, l’ « auteur » a sauté deux lignes et me voilà doté du cursus de l’ancien secrétaire général du Club de l’Horloge ! »

C’est aussi cela la magie du monde en ligne: des délateurs tapis derrière leurs écrans qui peuvent offrir un écho sans cesse plus grand à la calomnie la plus basse. Internet, c’est (aussi) le plus bel instrument jamais inventé pour transformer un mensonge en vérité. Ainsi, suite à la publication du texte de Petit, un autre anonyme a voulu compléter la fiche Wikipedia de Basile – et le pire, c’est qu’il croyait peut-être en toute bonne foi, œuvrer au progrès de la vérité !

D’accord, il y a des lois contre la calomnie (qu’on appelle alors diffamation). De fait, les intéressés ayant déposé deux plaintes, on voit mal comment le scribouillard anonyme et le petit copieur échapperaient à une condamnation. Sauf que, dans le meilleur des cas, ils devront publier un démenti et verser quelques euros aux offensés, alors que des milliers d’internautes auront pu lire et gober leur dégoûtante prose. Alors je me demande si ce monde peuplé de donneuses est vraiment respirable. Et si je ne détestais pas les comparaisons historiques stupides, j’ajouterais qu’en d’autres temps, je n’aurais pas aimé croiser tous ces cafteurs au grand cœur.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°54 de décembre 2012. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

*Photo : La Manif pour tous.

Caraco et la mort de Madame Mère

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caraco post mortem

Fin 1963, la mère d’Albert Caraco s’éteint d’une hémoptysie. Ce mot barbare signifie qu’elle crachait du sang au stade terminal de son cancer du poumon. Un entremets mortel, dernier acte de son agonie que son nihiliste de fils décrit froidement dans Post Mortem, un cours récit réédité par L’Âge d’homme. L’écrivain Caraco a attendu la quarantaine pour devenir adulte, en perdant sa mère juive, avec qui il avait quitté sa Constantinople natale puis la France de 1939 pour l’Amérique Latine. Après avoir conjuré cette première épreuve existentielle, il ne lui faudra plus que la mort de son père pour s’accomplir pleinement et rencontrer la vacuité de l’existence dans un ultime hara-kiri.
Tel un funambule jonglant avec des torches au-dessus d’une ville incendiée, l’auteur-narrateur cultive son sens du tragique en anachorète cioranien: « Je me sens loin des hommes et des femmes, leur union me paraît assez ridicule et j’aime mieux la solitude que le mariage, et le néant que la paternité ».

Albert devenu grand s’acharne à appeler « Madame Mère » celle qu’il n’a jamais cessé de vouvoyer, moins en signe de déférence que par souci de distanciation, Caraco ne transigeant pas avec les vues médiocres d’une mère décidément humaine, trop humaine : « Madame Mère aimait la vie, non pas outre mesure, mais un peu plus que de raison, elle improuvait le suicide et l’idée de la mort elle la repoussait, elle osait même dire qu’il fallait vivre tout comme si l’on ne mourait jamais, aussi parait-elle assez désarmée et manqua-t-elle de grandeur, elle crut à ses médecins qui lui mentaient avec impertinence et les approches du néant ne l’avertirent point. Mon estime pour elle a baissé de moitié, ce ne fut qu’une pauvre femme, ses belles qualités se démentirent et j’en souffre, sa volonté de vivre et son espoir de guérison lui firent manquer son trépas ».

On atteint là le summum de la cruauté filiale, un sentiment dont les fils entremêlés confinent au sublime, tant son radical dégoût de l’humanité ignore les facilités de la misanthropie de salon. Soit dit en passant, son mépris des conventions rencontre l’anti-maternalisme de bien des féministes contemporaines lasses d’entendre le tic-tac de leur horloge biologique les ramener à leur nature de pondeuses : « quoi de plus atroce que notre idéal de la fécondité ?  Nous abaissons la femme au rang d’un instrument impersonnel et nous la forçons à produire ceux que l’on immole et de nécessité ».

Faire usage de sentiments sans sentimentalisme, voilà le tour de force auquel parvient le moraliste Caraco, atteint dans sa chair par une agonie maternelle de près d’un an, durant laquelle il observe le cancer ronger l’esprit de son père en même temps que les poumons de sa mère. À la différence du futur veuf inconsolable, le fils prodigue épouse ce qu’il ne peut empêcher, se résigne à demeurer minuscule devant l’ineffable fin. Agité des spasmes de la maladie maternelle, il exècre le désolant spectacle de Madame mère s’éteignant à petit feu : « L’aimable femme méritait de mourir doucement et non de se défaire au milieu de ses médecins impuissants et glacés ».

Survient l’inévitable. La faucheuse, dans sa grande indécence, entraîne le lâche soulagement du père et du fils. Arrive le jour de la crémation, prétexte à l’une des plus belles pages de Post Mortem, où le voile blond du soleil libère les esprits endeuillés des Caraco à l’entrée de l’incinérateur. Pour Albert et son père, le deuil devient le moment du recouvrement, hermétique à toute morale, condamnant nos deux compères esseulés à opter pour l’abattement ou à la sagesse. Albert suit la seconde voie, convaincu que « nous devons enterrer nos morts ou devons les suivre, nous immoler sur leurs tombeaux ou nous en détourner sans verser une larme ».

Rester ad vitam, « le fils inconsolable d’une morte », tel est le stérile dessein que Caraco déjoue somptueusement. Pendant ses moments d’égarement, il cède à quelque lyrisme revenu du monde des morts : « Je suis la résurrection de celle qui n’est plus, mon œuvre l’arrache au néant, la voilà devenue ma fille, il ne subsiste en moi nulle tristesse » clame-t-il dans un accès de mysticisme impromptu.

Mais gare au contresens. Albert Caraco n’est pas Albert Cohen. Malgré leur commune condition d’orphelin, l’inapprivoisé  Post Mortem brise le cristallin Livre de ma mère comme un fauve enragé surgi au milieu d’un service Baccarat. Ecrit sous forme de petits fragments d’humeur assassine, ce petit volume ne s’embarrasse pas de longueurs inutiles. Jusque dans son esthétique spartiate, Post Mortem reflète la fulgurance d’une pensée en apnée.

En refermant ce petit livre bleu si avare en épanchements superflus, nous viennent deux épitaphes en écho. Celui qu’Albert adresse à sa mère recluse outre-tombe : « Paix à la pauvre tourmentée ! Elle a beaucoup souffert et maintenant qu’elle est dissoute, elle repose enfin et d’un sommeil pour la première fois sans rêves ». Lui répond l’aphorisme de Post Mortem par lequel Caraco décrit sa vie inachevée mais déjà consumée : « Qui fait profession de se haïr rompt les attachements sensibles ». Sentence fatale et définitive, comme la corde tendue qui l’emporta un jour de septembre 1971…

Albert Caraco, Post Mortem (L’Âge d’homme)

*Photo : netzanette.

Aragon et ses masques

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louis aragon pcf

Ristat, gardien du temple

Jean Ristat,  directeur des Lettres françaises et lui-même excellent poète, a été le secrétaire et le compagnon privilégié des dernières années d’Aragon, après la mort d’Elsa. Exécuteur testamentaire et responsable des Œuvres poétiques complètes en deux volumes à la Pléiade, il a été indigné par le rôle que lui fait jouer Daniel Bougnoux, sous le nom de « Raoul », dans Aragon, la confusion des genres, où il apparaît comme un surveillant à la fois complaisant et inquiet des amours homosexuelles d’Aragon. Au nom de son droit moral, Jean Ristat a menacé Daniel Bougnoux et les éditions Gallimard d’un procès en diffamation et atteinte à la vie privée. Gallimard a préféré reculer et Aragon, la confusion des genres est sorti amputé de son chapitre 7 (que l’on trouvera facilement sur Internet).

C’est le lundi 22 octobre 2012, lors d’un débat au CNL, que Daniel Bougnoux a révélé cette affaire et a explicitement parlé de  « censure ».

Daniel Bougnoux dirige l’édition des romans d’Aragon dans la Pléiade dont le cinquième et dernier tome paraît ces jours-ci. Il publie, en même temps, un délicieux essai, dont un chapitre a purement et simplement été censuré. Il revient sur cet épisode rocambolesque.

Jérôme Leroy. Votre évocation d’Aragon dans Aragon, la confusion des genres, a été amputée d’un chapitre… À quel moment du processus éditorial avez-vous découvert cette suppression ?

Daniel Bougnoux. Les épreuves étaient corrigées et mon livre devait paraître le 18 octobre, le même jour que Pléiade V, quand un mail de J.-B. Pontalis, le 6 septembre, m’a averti textuellement que « Jean Ristat ne s’opposait pas à sa parution, pourvu que nous en retranchions le chapitre « Pour ne pas oublier Castille » ».[access capability= »lire_inedits »] Je prévoyais que ce chapitre ferait difficulté auprès de celui-ci, mais mon éditeur avait bien accueilli ce passage, et il avait même choisi d’en lire un extrait lors de la réunion, en mai, des représentants. C’est par cette lecture, peut-être, que l’information a fuité jusqu’à Ristat, qui a obtenu de « Jibé » Pontalis, malgré ma mise en garde, qu’il lui communique le tapuscrit en juillet …

Partant pour la Chine le 9 septembre, j’ai eu deux jours pour prendre ma décision. Mon premier mouvement a été de retirer l’intégralité de l’ouvrage à Gallimard pour le porter ailleurs, mais je perdais alors le bénéfice d’une sortie groupée avec Pléiade. De plus, le livre était vraiment calibré pour la collection « L’un et l’autre », et Jibé insistait beaucoup pour le publier, cherchant à me persuader que le titre ne perdrait pas son sens malgré cette suppression. J’ai proposé de retirer non le chapitre, mais toute mention du personnage intitulé « Raoul », dans lequel Ristat avait pu se reconnaître, mais cet arrangement me fut aussitôt refusé. J’ai consulté le cabinet d’Emmanuel Pierrat, où le chapitre incriminé a été lu en urgence sans qu’on y relève ni diffamation ni atteinte à la vie privée… Ristat ne faisait donc qu’abuser auprès de Gallimard de sa position dominante.

La mort dans l’âme, je me suis résigné à sa censure, en téléphonant mon accord depuis la salle d’embarquement pour Pékin. Je tenais pourtant à ce chapitre, qui avait inspiré non seulement mon titre, mais, au fond, une bonne part de mon intérêt pour Aragon.

Quel était le contenu de ce chapitre ?

J’y décrivais une scène assez carnavalesque ou cocasse de drague homosexuelle, dont j’avais été le protagoniste involontaire (et non consentant !) en juillet 1973, à la résidence-hôtel du Cap-Brun de Toulon, où Aragon passait chaque été ses vacances. J’avais 29 ans et venais de publier, au printemps, un premier livre au sujet de Blanche ou l’oubli. Je dois dire que l’épisode m’avait fortement ébranlé, sans me détourner d’ailleurs d’Aragon, bien au contraire : la révélation, ce jour-là, de sa fêlure me l’avait rendu plus complexe, plus terriblement intime.

Je m’étais donc promis de raconter un jour cette scène, en marge des cinq Pléiade que j’éditais consciencieusement, et la collection « L’un et l’autre » se prêtait bien à cette évocation : si Aragon m’était apparu plus bizarre et attachant encore par sa proposition tellement incongrue, j’escomptais de mes lecteurs la même réaction. Je n’ai pas rédigé ce chapitre pour flatter les voyeurs, comme quelques-uns me l’ont reproché, mais au nom de la complexité et de la vérité ; et au fond, pour vous refiler ma propre question : et vous, comment ferez-vous pour recoller les images si contradictoires de ce personnage ? L’énorme courrier que j’ai reçu, et continue de recevoir, depuis que ce chapitre circule sur Internet ou qu’on me le demande, achève de me persuader que j’ai eu raison.

Il y a certes des protestations, mais très minoritaires, chez ceux qui m’écrivent : je suis conscient d’avoir touché à la légende, ou au monument qu’Aragon représente pour beaucoup, mais lui-même a tellement œuvré pour s’en défaire, justement dans ces années-là ! À France Culture, chez Marc Voinchet, vendredi 23 novembre, Pierre Juquin m’a carrément blâmé pour cette publication ; je peux comprendre sa réaction, ou celle des communistes solidaires de Ristat, mais ce n’est pas, je crois, ce qu’Aragon aurait attendu de nous. Sa folle complexité pose une énigme à laquelle j’aurai consacré seize ans d’études, et cinq volumes de la Pléiade ; Aragon m’apprend les méandres du désir, sa véhémence jusque dans la vieillesse, et je n’avais pas envie, à l’âge que j’atteins moi-même, d’occulter cette composante.

Cette mésaventure ne vous semble-t-elle pas symptomatique des progrès accomplis par la police de la pensée à l’œuvre aujourd’hui dans l’édition ?

J’hésite à répondre : l’œuvre d’Aragon a été victime de tellement d’injustices, de tels refus de l’examiner ! Son héritier, qui presse le biographe de « tout dire », ne fait qu’ajouter aux œillères, par pusillanimité. Mais la vraie police est ailleurs, dans le marché qui encourage les livres à rotation rapide, les écrits que chacun aurait pu signer, ou ces œuvres-karaoké où l’on croit si facilement se reconnaître. L’exigence démesurée du style d’Aragon, l’ambition de la plupart de ses livres, et particulièrement des titres réunis dans ce cinquième volume, font craindre pour leur diffusion : y aura-t-il dans quelques temps assez de lecteurs à la hauteur de cet art ?

En ce qui vous concerne, l’homosexualité vous semble-t-elle une clef décisive pour comprendre cette œuvre protéiforme, que vous placez souvent sous le signe du masque ?

Non, je ne ferai pas de l’homosexualité une clef décisive ; je préfère parler de « confusion des genres » ou, si vous voulez, de mouvement perpétuel, pour citer l’un de ses propres titres (de 1926). Ce qui rejoint la question du masque, affiché par lui aux derniers temps. J’y verrais des rappels bienvenus adressés à tous ceux qui croient pouvoir l’identifier, ou l’enfermer dans sa légende. Aragon a tout fait pour leur rappeler, selon sa phrase de 1972, qu’il n’était pas « celui que vous croyez ».

Or cette mobilité traverse toute sa vie et son œuvre. Ses romans comme ses grands livres poétiques n’auront pas spécialement répondu aux attentes des lecteurs, ni singulièrement du Parti : personne n’attendait du dadaïste de 1922 qu’il récrive Fénelon, avec quelle insolence ! Ni du jeune surréaliste un livre comme Le Paysan de Paris, qui suscita d’abord un tollé dans le groupe. Même anachronisme avec Aurélien, au sortir de la guerre (1944), que les camarades commencèrent par détester…

Imagine-t-on enfin Duclos ou Jeannette Vermeersch se délectant à la lecture de La Mise à mort ou de Théâtre/Roman ? En citant Stendhal, dans Blanche ou l’oubli (1967), Aragon écrit qu’il « porterait un masque avec délices » ; son choix tardif de l’homosexualité me semble relever de ces mêmes délices. Il l’endosse comme un masque, comme des façons jubilatoires de flinguer sa propre statue ; et de retrouver le mouvement sous le monument que les bien-pensants lui imposent.

Vous êtes l’éditeur des Œuvres romanesques complètes d’Aragon dans la Pléiade, dont le cinquième et dernier volume vient de paraître. Il regroupe un Aragon finalement moins connu. Vous qualifiez cette dernière période de « métalinguistique ». Pouvez-vous préciser?

Oui, ce dernier volume du cycle des romans en Pléiade risque d’être plus difficile à écouler ! Encore que Blanche ou l’oubli, comme La Mise à mort, se soient vendus chacun, en Folio, à plus de 80 000 exemplaires, chiffre que je trouve très encourageant, compte tenu de l’exigence et de la difficulté propre à ces textes. Aragon y dénude un trait de son écriture présent depuis le début, mais ici pleinement assumé, le « tournant métalinguistique », c’est-à-dire le goût de commenter en direct, au présent de l’acte d’écrire, cet acte même.

Pour recourir à un terme familier aux amateurs de DVD, disons que ces derniers titres sont des making of de romans à faire, des œuvres éminemment ouvertes ou inachevées, dont le réalisme ne porte plus sur l’état d’un monde réel ou extérieur, mais sur les états de conscience du sujet écrivain, pour répondre à la question de savoir « comment cela marche, une tête »… C’était déjà, à y bien regarder, le propre des ruminations d’Aurélien tentant d’aimer Bérénice, pour citer le roman le plus justement « populaire » d’Aragon : ce personnage aussi se perdait en conjectures, en anticipations vaines et en désirs inaboutis…

Dans ses nombreuses déclarations méta, préfacielles ou de commentaire, Aragon déclare ainsi se servir du roman pour montrer « la formation de la conscience dans l’homme ». Formule ambitieuse, bien digne d’intéresser les philosophes pour qui la vérité se complique ou s’affouille. Aragon, qui n’endossa jamais la confortable posture d’un relativiste ni celle d’un sceptique, en appelle ici à la vérité supérieure du ou des romans, qui ne nous exposent pas des connaissances achevées, sur le mode théorique des sciences, mais nous décrivent plutôt comment les hommes acquièrent ou se forgent celles-ci, particulièrement dans le domaine social ou politique. Par exemple, dans La Semaine sainte, comment le peintre Géricault voit-il l’histoire, en mars 1815, au moment où, après l’Ancien Régime, la Révolution, l’Empire, puis la Restauration, tout bascule à nouveau avec le retour apparent de l’Empire ? Comment un homme comme lui s’oriente-t-il dans l’Histoire ? Mais d’abord comment, avec quels mots, quelles mémoires ou quelles rêveries, écrit-on des histoires ? Et pourquoi ce désir de récit (de roman, précise Aragon) est-il chevillé au cœur de l’homme comme un facteur de croissance, de vie partagée ou de réparation des traumatismes et des deuils ? Aragon, qui fut plus que d’autres sujet aux guerres (il en fit deux), aux déchirements et aux renversements de l’Histoire, a besoin du roman pour dire son expérience, non sur le mode théorique, mais en épousant la polyphonie des regards et des voix croisées, des erreurs affrontées à ce qu’on appellera plus tard la vérité. Comment une mémoire, un récit, un sujet se stabilise-t-il dans la marmite des passions, dans la succession des plaies et des remords ?

L’exceptionnelle longévité d’Aragon, l’ardeur de ses combats et de ses engagements (terme militaire dont il récusait le sens politique), mais aussi de ses passions amoureuses, infligent aux derniers romans une déchirure insurmontable autant qu’un ruissellement de trouvailles. Lui qui dénonçait dans La Défense de l’infini « ces hommes faits que j’exècre », aura passé sa vie à se dé-faire, à se chercher − jusque dans le bariolage ou le carambolage homosexuel de l’après-Elsa. « Ce que nous cherchons est tout », répète-t-il avec Hölderlin, dont il semble parfois côtoyer la folie. Mais songeons aussi à l’injonction d’Apollinaire, dont il médita longuement la leçon : « Perdre mais perdre vraiment / Pour laisser place à la trouvaille » : si le lecteur se perd un peu dans ces derniers livres, que dirons-nous de leur auteur ?

Aragon, toute sa vie, a été « un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses », comme aurait pu le dire à son propos Apollinaire. Il est pourtant resté fidèle au PCF, depuis son adhésion en 1927 jusqu’à sa mort. Comment expliquez-vous cette fidélité au communisme? Un masque de plus ?

La fidélité au communisme est en effet l’autre face du personnage : une garantie de stabilité ou d’ordre dans un tumulte perpétuel, l’ancrage d’un homme emporté, à tous les sens du terme. Non, je ne parlerai surtout pas de masque : Aragon fut un militant loyal, ou sincère, et il s’est battu comme un lion dans son propre parti pour que ça change, contre l’ouvriérisme, contre les directives si pesantes de Moscou, contre tous les sectarismes. Ouvrez un journal comme Les Lettres françaises et prenez la mesure de l’offre de culture et d’intelligence ainsi faite chaque semaine aux lecteurs de l’Ouest comme de l’Est. Quel hebdomadaire rivaliserait aujourd’hui avec cette qualité, ce degré d’exigence ? Aragon avait vraiment le souci d’éveiller les esprits, et le talent d’élever partout le débat.

Aragon poète, romancier, critique d’art est, comme Hugo, un écrivain total. Pour vous, quel Aragon nous reste-il à découvrir ? Le journaliste, par exemple ?

Oui, le journaliste, à l’évidence, reste à découvrir ; aussi ai-je proposé à Gallimard de publier, dans la prochaine tranche prévue de Pléiade, consacrée aux essais d’Aragon, non pas un mais deux volumes, en y incluant les articles restés non repris du quotidien Ce soir (qu’il codirigea de 1937 à 1939), puis des Lettres françaises : formidable gisement de textes quasi inédits puisque oubliés, piégés dans ces collections de journaux devenues introuvables. On m’a répondu, hélas, que cet effort éditorial « n’était pas à l’ordre du jour ». On y découvrirait pourtant un Aragon au quotidien, intensément réactif, passionné par la mise en récit d’une actualité débordante ou, comme il le dit lui-même, aux prises avec le « déballez-moi ça de l’univers » ! J’ai pensé, en redécouvrant ces textes, qu’ils accomplissaient paradoxalement son programme surréaliste abandonné d’une défense de l’infini ; et que l’incroyable curiosité d’Aragon, et son démon dadaïste, trouvaient pleinement à s’exercer dans le rythme trépidant et l’ubiquité de la presse, un genre qu’il a visiblement adoré. Aragon est chez lui dans l’urgence, le disparate, le coq-à-l’âne ou les « rencontres fortuites » provoquées par la une d’un grand journal. Et ce désordre nourrit ses grands romans. Lui-même a signalé que les chiens écrasés de L’Humanité, où on le confine autour de 1933, avaient été son université, une école de précision et de dévouement à l’information, cette « bagarre quotidienne pour la vérité ».

Un vers, une phrase parmi d’autres, pour servir d’exergue à votre fascination pour Aragon ?

Je choisirais de citer ses rappels à l’ordre ou au désordre amoureux, par exemple cette mise au point de 1959 à laquelle j’ai souvent songé au cours de ma propre édition : « Un vrai critique est celui qui apprend à aimer, et attention ! J’emploie toujours le verbe aimer au sens fort ». Cette déclaration m’en évoque une autre, dans La Mise à mort : « Il n’y a qu’une chose qui compte et tout le reste est de la foutaise. Une seule chose. Être aimé » ; roman où l’on peut lire encore cette auto-citation tirée d’un poème de 1929 (La Grande gaîté) : « L’amour salauds l’amour pour vous / C’est d’arriver à coucher ensemble / D’arriver / Et après Ah ah tout l’amour est dans ce / Et après » (Pléiade V, pages 366 et 52).[/access]

Aragon, la confusion des genres, de Daniel Bougnoux (Gallimard, collection L’un et l’autre).

Jean-Henri Roger : La disparition d’un cinéaste intransigeant et d’un homme de cœur

«Le cinéma, comme le christianisme ne se fonde pas sur une vérité historique, il nous donne un récit, une histoire, et nous dit maintenant crois, non pas accorde à ce récit, à cette histoire, la foi qu’il convient de l’histoire, mais crois quoi qu’il arrive » Jean-Luc Godard – Histoires du cinéma – Éditions Gallimard (2006).

Jean-Henri Roger nous a quittés le 31 décembre à 63 ans. Brillant, intelligent, frondeur, éminemment politique, il s’est battu pendant plus de quarante ans pour défendre le cinéma indépendant et des valeurs de justice et d’humanisme. Il était fils de militants communistes, résistants au nazisme. Très jeune, il s’engage dans le combat pour la justice et un monde meilleur, et au tournant de la fin des années soixante rencontre le cinéma. Il va faire de ce moyen d’expression un objet de lutte et de création artistique.

En 1969, il rejoint comme Jean-Pierre Gorin, cet autre grand écorché de génie, les membres du groupe Dziga Vertov aux côtés de Jean-Luc Godard. Ensemble ils co-réalisent British Sounds, puis Pravda. Au début des années 70, il rejoint le collectif Cinéluttes et participe à la réalisation de films militants.

Dans les années 80 il travaille avec Juliet Berto, l’une des comédiennes de La Chinoise de Godard, et surtout l’inoubliable interprète de Céline et Julie vont en bateau de Jacques Rivette. Ils vont réaliser deux très beaux films ensembles. Neige qui sort sur les écrans en 1981, un polar tendu et sombre qui se déroule en hiver dans le quartier de Barbès. Un film crépusculaire, accompagné par une musique reggae, une œuvre singulière et poignante de toute beauté. Le film reçoit le Prix du cinéma contemporain au Festival de Cannes. Deux ans plus tard, ils réalisent Cap Canaille, un film flamboyant qui se déroule dans le milieu de la mafia marseillaise sur fond d’incendie criminel.

Seul, Jean-Henri Roger signe deux longs métrages : Lulu en 2002, un très beau portrait de femme, Lulu interprétée par la sublime Elli Medeiros, une dérive nocturne mélancolique, pleine de vie ; et Code 68 en 2005 où il revient sur la période de mai 68 par l’intermédiaire du questionnement du personnage d’Anne Buridan joué par la cinéaste Judith Cahen.

Cinéaste intransigeant et incorruptible, il contribue aussi à fonder le département cinéma de Vincennes et devient par la suite Maître de Conférences au département Cinéma (de l’Université Paris 8, il y enseignait encore ces derniers jours, avec la même passion du cinéma et de la transmission.

Infatigable militant du cinéma indépendant, débatteur lucide et inventif, il devient à plusieurs reprises co-président de la SRF (Société des réalisateurs de films) et crée avec un petit groupe de réalisateurs, une bande d’amis, l’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) afin de mieux défendre et aider la diffusion du cinéma indépendant auprès du plus grand nombre. C’est un réalisateur de talent et un homme de goût et de cœur – qui conserva intact sa foi dans le cinéma et dans l’homme – qui disparaît. Je me souviendrai toujours de sa présence amicale, attentionnée et passionnée aux Rencontres Cinématographiques de Dunkerque. Adieu l’ami !

 

 

Des jouets par millénaires

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jouets expo star wars

À Noël, les médias croulent non pas sous les sapins Nordmann mais sous les éternels marronniers. Vous n’avez donc pas échappé, le mois dernier, à un énième reportage sur la suprématie des jeux vidéo, la belle résistance des jeux de société (Monopoly, Scrabble, Cluedo, etc…) et l’hypothétique retour des jeux en bois, terreur de nos chères têtes blondes. Avez-vous déjà croisé le regard effrayé et haineux d’un petit neveu à la vue de cubes en bois ? S’il le pouvait, il vous tuerait, par chance, il n’a que six ans. Ne comptez pas sur lui pour vous assister en fin de vie. Il se souviendra longtemps de cette humiliation-là.

Les parents se donnent bonne conscience en s’émerveillant devant des jeux dits créatifs et, au final, achètent des engins électroniques aussi bruyants qu’ineptes. Comment vous parler des jouets et jeux en vous épargnant la description d’une usine chinoise, ses cadences infernales et sa profitabilité record ou d’un charmant atelier des Vosges, son paternalisme franchouillard et son côté bucolique ?
Deux expositions se tiennent en ce moment à Paris sur ce thème de saison. Rappelons que fin 2011, le Grand Palais avait déjà ouvert ses Galeries nationales à une rétrospective intitulée « Des jouets et des hommes ». Mais depuis, d’autres musées parisiens succombent à l’enfer du jeu. Près de 400 jouets de la saga « Star Wars » prennent ainsi place au Musée des Arts décoratifs jusqu’au 17 mars 2013. 35 ans de produits dérivés à la gloire du film de George Lucas. Véritable paradis pour des milliers de fans français de la Guerre des Etoiles. J’en connais certains qui sont tombés en syncope devant une figurine de Luke Skywalker datant de 1978, un masque de Chewbacca ou une miniature en plastique d’un Chasseur X.

Bouffées de chaleur ou délirium tremens, « Star Wars » suscite un engouement planétaire qui est parfaitement scénarisé aux Arts décoratifs.
Pour ceux que la science-fiction laisse de marbre, je leur conseille une autre exposition historique : « Art du jeu, jeu dans l’art – De Babylone à l’Occident médiéval ». Cette fois-ci, direction le Musée de Cluny. Disons-le tout de suite, ce musée consacré au monde médiéval est un enchantement. Avant d’atteindre le frigidarium, vestige des thermes gallo-romains de Lutèce où se situe le cœur de l’exposition, profitez des collections permanentes. Je vous assure que certaines salles, notamment la 6, au rez-de-chaussée vous étreindront.
Il y a des illuminations dont on ne se remet jamais vraiment. Cette salle des vitraux présente un splendide médaillon du XIIIème siècle consacré à la Résurrection des morts. Ne faites pas l’impasse, à l’étage, sur la tenture de la Dame à la Licorne découverte par Prosper Mérimée en 1841 au Château de Boussac. C’est tout un monde englouti qui refait surface. Dans un décor magistral, sous une voûte de 15 mètres de haut, à quelques mètres du Boulevard St-Germain, le visiteur découvre les raffinements et les subtilités des civilisations passées.
Des jeux de hasard venus d’Egypte ou du Proche-Orient aux jeux de stratégie grecs et romains, ils nous renseignent sur la psychologie des hommes, leurs doutes et leurs espoirs. Plus que de simples loisirs, ils sont le témoignage des luttes, des batailles, de l’amour, des rites funéraires et du destin.

L’exposition présente, entre autres, le Mehen ou jeu du serpent né en Egypte dès la seconde moitié du IVème millénaire av. J.-C (époque pré-dynastique). « Sa piste en spirale de 70 à 90 cases en creux et en relief figure le corps lové d’un serpent dont la tête forme habituellement le centre. On (y) jouait avec des billes colorées et des figurines de félins couchés, à la longueur démesurée par rapport aux cases et aux billes » nous renseigne le guide. Le musée de Cluny nous apprend également les règles du senet (de la période pré-dynastique jusqu’à l’époque romaine), du jeu de marelle ou mérelles (très populaire au XIVème siècle et ancêtre du Backgammon), du jeu d’échecs (né en Inde aux V-VIème siècle) ou des jeux de cartes, les derniers arrivés en Europe à la fin du XIVème siècle. Certaines pièces sont uniques comme ce jeu du chien et du chacal prêté par le département des Antiquités égyptiennes du Metropolitan Museum of Art de New-York. Il se compose d’une tablette de 58 trous avec ses pions qui prennent la forme de dix fiches « dont les têtes aux oreilles rabattues ou dressées ont été interprétées comme des chiens et des chacals ».

Que vous soyez attiré par le côté obscur de la force ou le jeu des 12 signes de l’Empire romain, le sort en est jeté. Le jeu est plus fort que vous, plus fort que le Temps.

Les Jouets Star Wars – jusqu’au17 mars 2013 – Les Arts Décoratifs – galerie des Jouets – 107, rue de Rivoli – 75001 PARIS

Exposition « Art du jeu, jeu dans l’art – De Babylone à l’Occident médiéval » – jusqu’au 4 mars 2013 – Musée de Cluny – 6, Place Paul Painlevé – 75005 PARIS

*Photo : kndynt2099.

Hollande est enfin devenu président

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mai aqmi hollande

Qui va payer ?

L’objectif affiché de ramener le déficit budgétaire à 3% du PIB pour l’année 2013 tenait déjà du fantasme pour beaucoup d’observateurs, il risque d’en prendre un coût avec cette guerre au Mali. En 2011, la France a dépensé plus de 300 millions d’euros pour son intervention en Libye. Or, cette opération se déroulait dans le cadre de l’OTAN, les frais étaient partagés avec les Britanniques et les Américains, ce qui n’est pas le cas cette fois-ci, du moins jusqu’à maintenant.

Étant limitée aux opérations aériennes, l’intervention libyenne de 2011 a coûté cher du fait du carburant consommé et du nombre de coups tirés. Cette fois, si l’intervention au sol sera probablement de mise, elle n’est pas pour autant limitée dans le temps. Eu égard au type de guerre qui s’annonce, la facture risque de s’avérer salée.

Dès lors, qui va payer ? L’Etat malien sera-t-il mis à contribution ? Déjà en 2011, Gérard Longuet, alors ministre de la Défense, déclarait que « la France n’avait pas pour coutume de facturer son aide à ceux qui la lui demandait ». Rien n’exclut cependant la signature de contrats, ainsi que des facilités d’accès aux entreprises françaises en guise de remboursement ou de contrepartie.

Quelle sera l’attitude de l’Algérie ?

Partageant environ 1300 kilomètres de frontière avec le Mali, l’armée algérienne devra être sur le pied de guerre pour contenir l’éventuel reflux des terroristes d’Ansar Dine et d’Aqmi (Al Qaïda au Maghreb islamique). Le pays devra mettre la main à la poche afin d’instaurer un système de surveillance assurant efficacement l’opacité de sa frontière. Dans ce contexte, la collaboration entre la France et l’Algérie semble imposée par les faits. Celle-ci  a sans doute fait l’objet de discussions approfondies lors de la visite de François Hollande en Algérie le mois dernier.

Quelles conséquences sur le plan intérieur ?

On peut évidemment s’attendre à des tentatives de représailles sur le sol national de la part des cellules terroristes implantées en France. D’où les efforts intenses de la diplomatie française pour rapporter les faits d’armes de l’armée malienne qui –à en croire les communiqués- aurait repris pratiquement à elle seule, avec le soutien aérien français, la ville de Konna. Une armée malienne dont on nous disait pourtant la veille qu’elle avait été écrasée par les rebelles islamistes, et avait perdu à cette occasion l’essentiel de son matériel.

Pour la première fois depuis son élection, François Hollande donne l’impression d’être à sa place dans le fauteuil de Charles  De Gaulle. Sa prise de décision fait force de clarté et de promptitude, deux traits pour lesquels le président n’est pas vraiment réputé. Cette résolution à porter une action militaire juste et légitime, car requise par un État souverain, a permis un consensus politique rare. Seule une opposition aussi stérile que prévisible se distingue à la gauche de la gauche.

Mais le plus difficile reste à venir. Il faudra éviter le bourbier à l’extérieur, et parer aux menaces à l’intérieur. Une défaillance sur un de ces deux axes pourrait gravement discréditer le pouvoir en place. Les couacs gouvernementaux et l’amateurisme dans les réformes structurelles sont une chose, risquer la vie des Français en est une autre. À ce titre, il sera difficile de préserver la vie des otages aux mains d’Aqmi.

Quelles conséquences sur le plan extérieur ?

Cette intervention unilatérale de la France rappelle un principe que l’on croyait être un fantasme passé : la France est une grande puissance.

Notre pays est le seul en Europe à pouvoir se déployer instantanément, et de façon autonome. Certes, la Grande-Bretagne dispose aussi d’un potentiel de défense important, qui tend cependant à s’étioler progressivement. Pour le reste, il n’existe aucune puissance militaire réelle sur le Vieux continent. La politique de défense commune est une arlésienne de la construction européenne. Il ne faudra pas compter sur l’Agence européenne de défense et ses 30 millions d’euros de budget pour trouver une assistance crédible.

Il paraitrait donc légitime que les efforts de défense assumés par la France soient comptabilisés dans ses impératifs budgétaires européens, car c’est l’ensemble du continent qui en bénéficie. N’oublions pas que la menace islamiste est présente d’un bout à l’autre de l’Afrique, de la Somalie jusqu’à la Mauritanie, aux portes de notre sanctuaire européen.

Si l’Allemagne domine l’Europe sur les terrains économique et budgétaire, sa sécurité extérieure, déléguée à l’OTAN, est de moins en moins assurée, puisque les USA – qui rechignaient déjà à intervenir en Libye – ne se manifesteront pas directement cette fois-ci. Washington regarde l’Afrique comme la chasse gardée de l’Union européenne.

La France n’est certes plus la principale puissance agricole de l’Europe, rôle historique auquel on la croyait destinée, mais apparaît comme le gardien de l’UE. Dès lors, pourquoi nos partenaires ne contribueraient-ils pas à une Europe de la défense incarnée par l’armée française ?

Quelle est la finalité de l’opération ?

Une guerre contre le terrorisme ne peut pas être gagnée définitivement. Il ne s’agit pas de bombarder des infrastructures, de détruire des divisions ennemies, et de prendre une capitale. C’est avant tout un combat contre une mentalité, une conception de la vie défendue par des êtres fanatisés qui n’ont rien à perdre en luttant jusqu’à la mort.

D’un point de vue topographique, le nord du pays baptisé « Azawad » par les rebelles touaregs comprend un massif montagneux à l’est, l’Adrar des Ifoghas, où l’ennemi tentera probablement de se réfugier, et où notre arsenal sera inopérant. Il est vain de croire que l’on pourra nettoyer ces zones de la présence islamiste, on n’y parviendra pas plus qu’en Afghanistan. Le seul objectif qui paraît raisonnable serait celui de lui infliger un maximum de pertes à l’ennemi avant qu’il ne se replie dans ces reliefs.

On imagine alors la constitution d’un cordon sanitaire tout autour de cette zone, une mesure pour laquelle la coopération de l’Algérie serait nécessaire. Ce no man’s land permettrait de cantonner Ansar Dine dans des zones faiblement peuplées, autour de la ville de Kidal, avec en ligne de mire l’étouffement d’une rébellion soumise à des problèmes de ravitaillement.

Les impératifs liés aux coûts et à la sécurité, notamment des otages, exigent que l’intervention de la France soit relayée par une entité africaine capable de poursuivre cet effort. L’incurie règne visiblement à tous les degrés au sein de la Cédéao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest), même si certains pays ont promis leur assistance prochaine. On pense notamment à la Côte d’Ivoire, et au Nigéria qui s’engage à expédier 600 hommes, ce qui est tout de même bien mince pour un pays de 170 millions d’habitants !

Tout porte à croire que la présence de forces africaines répond avant tout à des impératifs de communication visant à réduire l’importance de l’intervention française contre les djihadistes.

On peut donc retenir cinq objectifs de guerre pour la France : 1) juguler l’avancée islamique, 2) détruire un maximum d’unités en rase campagne, 3) contenir les forces réfugiées en zone montagneuse, 4) pérenniser l’Etat de droit au Mali, 5) transférer l’autorité militaire à la Cédéao.

Vaste programme pour le président normal.

Après la « manif pour tous », la pilule du lendemain

manif mariage gay

Il n’est nul besoin d’être Madame Soleil ou Monsieur Boubakar pour prévoir que le pavé parisien sera, dimanche 13 janvier, largement occupé par une foule d’hommes, de femmes et d’enfants répondant à l’appel du collectif « la manif pour tous », s’opposant à l’instauration du mariage homosexuel. Les signes d’une importante mobilisation sont visibles jusque dans les provinces les plus reculées : lorsque des localités de moins de trois mille habitants arrivent à remplir deux ou trois cars pour «  monter à Paris », on peut supposer que l’addition, même minorée par la préfecture de police sera, au bout du compte, plutôt trop salée au goût du président de la République et du gouvernement…

L’histoire récente nous montre qu’au-delà d’un million de manifestants à Paris, aucune loi ne peut être imposée au pays en dépit de l’existence d’une majorité parlementaire disposée à la voter. Ce fut le cas pour la manif du 24 juin 1984 contre la loi Savary instaurant un «  grand service public unifié de l’éducation » (2 millions  de participants selon les organisateurs, 550 000 selon la police). Le projet fut enterré, le premier ministre Pierre Mauroy remercié, le président Mitterrand sauvant ainsi sa réélection quatre ans plus tard. Pourtant, cette mesure figurait au N° 90 des 110 propositions du candidat socialiste à l’élection présidentielle de mai 1981.

Ce fut le cas, en sens inverse, dix ans plus tard, lorsque le peuple laïque descendit dans la rue (1 million selon les organisateurs, 300 000 selon la police) pour s’opposer à la loi Bayrou déplafonnant les subventions à l’enseignement privé. Bayrou remit la loi dans sa poche, et cogéra lâchement l’Education nationale avec les bureaucraties syndicales.

Autant dire que la bataille des chiffres fera rage dimanche soir. Si les organisateurs arrivent à accréditer l’idée que la barre du million de manifestants a été atteinte, voire dépassée, l’avenir de la proposition n° 31 du candidat François Hollande, la légalisation du mariage de deux personnes de même sexe, sera sérieusement compromis.

Ce mariage gay ne pourrait alors être sauvé que par une manifestation en riposte à celle incarnée par Frigide Barjot d’une ampleur équivalente, ce qui semble peu probable au vu de la faible mobilisation des partisans de cette mesure en décembre dernier. Les sondages montrant une majorité plutôt favorable (encore qu’en diminution régulière) n’induisent pas une activité militante en expansion pour la défense du mariage gay. En France, c’est bien connu, on va plus volontiers aux manifs contre qu’aux manifs pour.

La pilule du lundi matin sera donc plutôt dure à avaler par un François Hollande et un Parti socialiste qui n’avaient pas mesuré l’attachement de la majorité du peuple, y compris de gauche et/ou  non religieux, à la forme traditionnelle de la famille, pourtant mise en évidence dans la plupart des études sociologiques récentes. L’argument, inlassablement ressassé par la majorité, selon lequel le président de la République aurait reçu mandat du peuple d’instaurer le mariage gay du simple fait qu’il a obtenu 51,7% des suffrages est une fumisterie. Le choix des électeurs se fait sur une évaluation globale des deux candidats du second tour en pesant les avantages et les inconvénients de l’un ou de l’autre… Il n’y a donc aucune contradiction à avoir voté pour François Hollande le 6 mai 2012, et à venir exprimer son opposition au mariage gay sur le Champ de mars dimanche prochain.

Hollande peut choisir de passer en force, ce qu’il fera certainement si le nombre estimé des manifestants est inférieur à 500 000. Mais l’image de la présence  massive dans la rue de cette France modérée, des villes moyennes et petites faisant entendre sa voix dans une capitale dominée par les élites et les bobos devrait le faire réfléchir. Mieux vaut une promesse électorale mise au placard qu’un divorce avec cette petite France des familles qui n’aime pas être bousculée dans le peu de certitudes qui lui reste.

 *Image : La Manif pour tous.

Causeur n°55 : les riches, un sujet qui s’impose !

Hier Bernard Arnault, aujourd’hui Gérard Depardieu, bientôt Alain Afflelou : qu’ont-ils tous à quitter la France, ce pays de cocagne où ils ont fait fortune ? Voilà la question autour de laquelle le nouveau numéro de Causeur magazine titré « Salauds de riches » tourne en orbite.

Peut-on légitimement quitter son pays de naissance et s’affranchir de la solidarité nationale pour s’installer sous des cieux fiscaux plus cléments ? C’est ce qu’affirme l’intellectuel libéral Mathieu Laine dans une interview sans concessions où il pourfend « l’égalitarisme » au nom des libertés individuelles, à commencer par la liberté de circulation, « ce droit que les belles âmes voudraient n’accorder qu’aux plus pauvres ». Un point de vue qui ferait ruer dans les brancards Emmanuel Maurel, nouveau chef de file de la gauche du PS, excédé par les tribulations de nos plus riches contribuables à l’heure où nos classes moyennes se paupérisent et où les politiques de rigueur font des ravages sur le Vieux continent. « On ne construira pas une Europe prospère avec des mesures austères », adresse-t-il en forme d’avertissement à François Hollande. Entre la lutte des classes façon Maurel et le libéralisme offensif de Laine, le journaliste François Lenglet esquisse une troisième voie dans un entretien accordé à Elisabeth Lévy et Gil Mihaely. Malgré l’amélioration du niveau de vie sur le temps long, Lenglet déplore le creusement des inégalités au profit d’une élite sociale prédatrice. Mais l’économiste le plus redouté du PAF n’entend pas taxer la finance à hauteur des revenus du travail, arguant que « l’économie a besoin d’une certaine forme de capital : l’investissement ».

Dans un bel exercice de mauvais esprit, Philippe Raynaud imagine une France aplanie par les réformes du Président « normal », où les riches auront rejoint Bruxelles ou Londres pour assouvir la passion française pour l’égalité. À la City, l’on se réjouit déjà de voire affluer les fortunes françaises, nous confirme Agnès Catherine Poirier. Si la richesse n’est pas blâmable, elle implique de fortes responsabilités spirituelles pour ne pas sombrer dans le lucre le plus vulgaire, nous avertit Romaric Sangars, dans une défense et illustration de la seule richesse non quantifiable, celle de l’âme. Accablé par un certaine égoïsme rupin, le virevoltant cosaque s’offusquera avec Jérôme Leroy et votre serviteur du rapport « intermittent à la nation » qu’entretiennent les émigrés de l’an 2013 avec leur patrie fiscale.

Une fois clos notre dossier « riches », vous bifurquerez vers notre ample rubrique actualités. Tandis que Gil Mihaely explique l’attachement américain au port d’armes en le replaçant dans l’histoire politique et constitutionnelle des Etats-Unis, Basile de Koch sonde le traitement médiatique du massacre de Newtown par BFM TV, « TF1 version info en continu : beaucoup de bruit pour rien ; plein de téléspectateurs, et rien à voir ! ».

Sur le terrain économique, Georges Kaplan nous confie ses sombres prévisions quant aux conséquences de la dette française pendant que Jean-Luc Gréau, dont La grande récession (Folio) ressort en poche, décrit minutieusement la responsabilité des banquiers dans la crise économique. Il s’exclamerait presque avec Vincent Auriol, « les banques je les ferme, les banquiers je les enferme ! ». Prenant le large, Luc Rosenzweig s’envole vers l’Ukraine et l’Algérie, où il est question de repentance à sens unique et de procès politique : en 2013, rien de nouveau ! Quant au projet de loi sur le mariage et l’adoption pour tous, il est tout bonnement anticonstitutionnel ! C’est le professeur de droit public Anne-Marie Le Pourhiet qui vous le dit.

Mais cette première partie ne serait pas complète sans la salutaire mise au point de notre rédactrice en chef. Elisabeth Lévy s’afflige des errements d’un Edwy Plenel, à la fois inquisiteur et délateur en chef dans l’affaire Cahuzac. Et lorsqu’un blog Mediapart calomnie pitoyablement Frigide Barjot et son jalon d’époux pour mieux discréditer les manifestations contre le « mariage pour tous », il trouve Elisabeth au tournant !

Si vous estimez que nous devons être intellectuels et violents, notre volet culture vous comblera d’aise. Jérôme Leroy nous divulgue en exclusivité son journal d’un écrivain réacommuniste pour l’année 2012. Au programme, voyage express de Lille à Rome en passant par Brive et Prague. Il cède ensuite les rênes de la littérature à Philippe Cohen, lequel revient sur le cas Joël Dicker, chouchou des lecteurs mais bête noire de la critique. Le jeune lauréat du Goncourt des lycéens mérite-t-il vraiment le même sort que Marc Lévy ?

Après un petit détour par les chroniques mensuelles des amis Jaccard et Taillandier, vous discuterez de Philip Roth avec David di Nota, partagerez les exercices d’admiration de Simon Liberati avec Arnaud Le Guern avant de conclure sur une note mélancolique en compagnie de François Xavier-Ajavon, au beau milieu d’une exposition parisienne qui fait la part belle aux Idées noires de Franquin.  Mais tout espoir n’est pas perdu. Quoique orphelin de Sylvia Kristel et José Benazéraf, Ludovic Maubreuil attend une prochaine résurgence d’un certain cinéma français aussi attachant que mal ficelé : hauts les cœurs,  Joël Séria et Mocky vivent encore…

Allez, un peu d’optimisme que diable : dans le calendrier hollywoodo-maya, 2013 n’est-elle pas la première année après l’Apocalypse ?

Causeur magazine n’étant pas encore distribué dans les kiosques, vous pouvez comme chaque mois l’acheter sur notre kiosque en ligne pour 6,50 € (port compris)… ou mieux encore, puisque janvier est le mois des bonnes résolutions, vous abonner (à partir de 12,90 € pour la formule Découverte 3 numéros). Il est déjà consultable en ligne pour les abonnés et sera dans leur boîte d’ici mercredi prochain.

Chronic’Art est-il de droite ?

Dans le dossier papier du numéro de novembre de Causeur, Elisabeth Lévy évoquait les heures sombres de la discrimination politique en précisant que lorsqu’on la définit comme une personnalité « de droite », elle rectifie en indiquant plutôt qu’elle n’est « pas de gauche ».

Cette propension à excommunier quiconque ne se revendique pas expressément « de gauche » et qui sévit de Libération au Nouvel Observateur – sans parler des essayistes dégainant la droitisation comme on invoque une pluie nucléaire contaminant la France – frappe aussi de son doigt accusateur, qui l’eût cru, nos confrères de Chronic’Art.

Si l’on se demande en quoi ce valeureux explorateur culturel, premier site internet journalistique de l’ère numérique et en kiosque depuis 2001, né en septembre 1997 de l’enthousiasme de Cyril De Graeve, son actuel rédacteur en chef, mérite à son tour une telle stigmatisation, la raison en est simple. On ne fait pas impunément un dossier sur Marc-Edouard Nabe en 2010, on ne réitère pas avec les œuvres complètes de Drieu La Rochelle deux ans plus tard, et on ne remet pas le couvert en écrivant sur Roger Nimier, voire Philippe Muray. Qu’y peut-il, De Graeve, légèrement fataliste, si « la littérature un peu intéressante est de droite » ?

« Nous avons le souci de ne pas être marqués mais lorsqu’on ne se déclare pas de gauche, on est considéré de droite, voire qualifié de facho », regrette-t-il, en écho avec notre patronne et avec l’excellent dossier sus-mentionné (et toujours disponible à la vente sur notre site !). Qu’à cela ne tienne, Chronic’Art assume de vouloir échapper à l’atroce prévisibilité des titres mono-orientés que le lectorat dédaigne, dans sa grande lassitude. Au sein de la rédaction, toutes les tendances politiques sont représentées et tous les avis autorisés.

Un titre de presse « ni droite, ni gauche » ne serait donc pas fasciste ? Que l’on lise les chroniques quotidiennes du site (d’ailleurs récemment rafraîchi et c’est une réussite) ou le bimestriel papier, qui s’offre des entretiens fleuves, des portraits longuement brossés et des dossiers de dix pages – un luxe suprême -, on peine à discerner ce qu’il y a de réac, fasciste ou nazi chez Chronic’Art, « le magazine connecté, parce que les nouvelles technologies ont toujours eu des impacts majeurs sur tous les domaines de la société, de l’art et de la culture ». La connexion au réel, peut-être ?

Aragon n’est pas mort il y a trente ans

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louis aragon pcf

Le 24 décembre 1982, Louis Aragon mourait à Paris, à son domicile de la rue de Varenne, un peu après minuit. L’hommage fut national, ou presque. Le Parti communiste accrocha sa photo, accompagnée d’un drapeau tricolore, à l’entrée de l’immeuble de la place du Colonel-Fabien. Les journaux y allèrent de leurs abondantes nécrologies, parfois surprenantes. Le Figaro le couvrait ainsi d’éloges tandis que Libération n’hésitait pas à railler la vieille folle stalinienne. Finalement, Aragon était un écrivain aimé par la droite (François Nourissier, Jean d’Ormesson), vénéré par les communistes, qui enterraient avec lui leur place prépondérante dans le monde intellectuel, et moqué par les gauchistes. Il faut dire qu’en 1982, Mai-68 n’était pas si loin, qui avait vu l’amoureux d’Elsa tenter de parler aux étudiants et se faire rabrouer par Cohn-Bendit.

Paradoxe ? Front renversé ? Les choses sont évidemment plus compliquées. C’est que la vie d’Aragon, elle-même, fut un paradoxe. Imaginez plutôt : vous naissez en 1897, et vous êtes le bâtard d’un ambassadeur de France qui a fait un enfant à une employée du Bon Marché. Aussitôt, pour reprendre un de ses titres, c’est un dispositif de Mentir-vrai qui se met en place autour de votre personne. Votre grand-mère sera votre mère adoptive, votre mère sera votre grande sœur et votre père votre parrain.[access capability= »lire_inedits »]

Il n’est pas étonnant que Daniel Bougnoux (voir entretien) voie le masque comme le motif majeur de la vie et de l’œuvre d’Aragon. Ce masque, par exemple, de la noyée de la Seine, représentant une belle et jeune suicidée. Il fascina les surréalistes dont Aragon fut un membre fondateur, et cette fascination est au cœur du plus beau roman d’amour d’Aragon, Aurélien.

Aragon, maître des masques : jamais un écrivain n’aura tenté à ce point de s’expliquer, de se commenter, de se préfacer, de revenir sur ses livres en les complétant par des préfaces, des avant-dire, des après-lire, des autocitations. Pour nous aider ? Bien sûr que non. Un écrivain est d’abord là pour brouiller les cartes.

Il faut le comprendre, Aragon : une vie si longue à s’exposer, à se dire, à dire le monde. Et ce durant presqu’un siècle,  autrement dit deux guerres mondiales, le communisme, le nazisme, la résistance, la guerre froide. Mais aussi Dada, les surréalistes, le suicide, l’amour fou, l’engagement, la poésie, le journalisme, la critique d’art et aussi, bien sûr, le roman. Faire le roman du « monde réel » mais aussi le roman du roman, de la réinvention du roman, comme dans ce tome 5 de la Pléiade où l’on retrouvera notamment Blanche ou l’oubli et La Mise à mort, textes dont on n’a pas encore mesuré l’importance capitale dans notre histoire littéraire par leur innovation formelle qui, jamais, n’empêche la beauté du chant.

D’une certaine manière, Aragon aura, avec ce goût du masque et des miroirs, du miroir comme masque et du masque comme miroir, presque trop bien réussi son coup. Il est ainsi un des premiers à se créer un personnage que l’on qualifierait aujourd’hui de « médiatique », et cela dès les années 1920, avec le groupe surréaliste. Encore aujourd’hui, on connaît davantage les scandales que provoquaient ces jeunes gens que leur apport décisif à la grande révolution de l’imaginaire occidental.

« Avez-vous déjà giflé un mort ? », écrit par exemple Aragon, en 1924, à la disparition d’Anatole France, gloire nationale et progressiste. Il sera plus modéré, malgré tout, quand il s’agira de juger Maurice Barrès, en 1921. Le groupe Dada avait pris l’habitude de ces procès fictifs où l’on jugeait les grands noms contemporains. Aragon surprendra ses camarades et se montrera d’une étonnante indulgence pour celui que l’on qualifiait de « rossignol des charniers » après la Guerre de 14. Dans sa monumentale biographie, dont le premier volume vient de paraître et suit Aragon jusqu’en 1939, Pierre Juquin décrit bien cet Aragon qui se fait l’avocat d’un Barrès « anarchiste » avant tout, pratiquant le « culte du moi ».

Il faut s’y faire. Les poèmes d’Aragon auront beau être fredonnés par Ferrat et Ferré, on aura beau voir les photos d’Aragon siégeant au comité central du Parti ou celles d’un reportage très people de Elle, en 1965, le montrant vivant l’amour parfait avec Elsa dans leur splendide maison du Moulin de Villeneuve, Aragon est ailleurs, toujours ailleurs.

Aragon, c’est, pour reprendre l’expression de Daniel Bougnoux, la « confusion des genres ». C’est rêver une œuvre totale qui soit à la fois poème, théâtre, histoire, roman et encore autre chose. C’est rêver à l’impossible unité des êtres dans l’amour − « Il n’y a pas d’amour heureux » −, c’est vouloir être à la fois homme et femme, comme dans Le Banquet de Platon, ou comme le devin Tirésias. L’homosexualité d’Aragon, qui fait encore problème aujourd’hui − comme on le voit avec la mésaventure arrivée au livre de Bougnoux −, n’est pas simplement une pulsion trop longtemps retenue qui se libère à la mort d’Elsa : elle est la permanence d’un Moi qui ne doit cesser de s’enchevêtrer et de se contredire pour exister.

Vous pouvez prendre l’Aragon que vous vous voulez, pour l’aimer ou le détester, ce ne sera jamais Aragon si vous n’acceptez pas tout, en bloc.

Oui, c’est le même homme, décoré deux fois de la croix de guerre, en 1918 et en 1940, qui écrit à la fin du Traité du style, en 1928 : « Je conchie l’armée française dans sa totalité. » C’est le même homme, encore, qui adhère au Parti communiste, chantera une ode au Guépéou en 1931 − « Vive le Guépéou contre le pape et les poux ! » − mais qui parlera de « Biafra de l’esprit » lors de l’intervention soviétique contre le Printemps de Prague, en 1968, et qui rédigera la première préface à l’édition française de La Plaisanterie de Kundera.  C’est le même homme, toujours, qui exploite magistralement la libération poétique du surréalisme mais qui saura aussi retrouver la vieille métrique française pendant la Résistance et au lendemain de la guerre :

Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle,
Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop.
Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,
Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…

Non, Aragon n’est pas mort il y a trente ans, car on ne meurt que lorsqu’on coïncide parfaitement avec soi-même. Et ce ne fut jamais le cas pour Aragon, que ce soit en art, en amour ou en politique, qui sont une seule et même chose comme on ne cesse de l’apprendre avec lui.[/access]

À lire :

Œuvres romanesques complètes, tome 5, d’Aragon (Pléiade, Gallimard).

L’Homme communiste, d’Aragon (Le Temps des cerises).

Aragon, un destin français (1897-1939), de Pierre Juquin (La Martinière).

Aragon, la confusion des genres, de Daniel Bougnoux (Gallimard, collection L’un et l’autre).

*Photo : Droits réservés.

La calomnie à l’âge numérique

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frigide barjot basile koch

frigide barjot basile koch

Prenez n’importe qui, dans la rue, au hasard, et demandez-lui ce qu’il pense de la dénonciation anonyme. Je vous parie ma dernière – et d’ailleurs mon unique – paire de Louboutin qu’il poussera de hauts cris et prendra une mine dégoûtée. S’il s’agit d’un journaliste à haute teneur en moralité menant une courageuse croisade pour la vertu publique – vous trouverez sans peine, la profession en regorge –, il évoquera, la voix grave et la mine blanche – ou l’inverse –, les « heures les plus sombres de notre histoire », quand la vieille idéologie française faisait de nous une nation de corbeaux. Si c’est Edwy Plenel, il vous expliquera que le pétainisme n’est pas mort, en tout cas qu’il était bien vivant sous Sarkozy (et la méchante droite, on le sait, n’a pas disparu avec Sarkozy).

Posez ensuite une question subsidiaire sur les bienfaits d’Internet. En supposant que vous n’ayez pas questionné Alain Finkielkraut (ce serait ballot), il y a de grandes chances pour que votre unique et néanmoins représentatif sondé vous explique avec enthousiasme que, grâce au réseau géant, le contrôle des gouvernants par les gouvernés s’améliore, la transparence progresse, un nouveau journalisme participatif-et-citoyen se déploie et le débat public se démocratise. Bref, l’héroïsme de quelques-uns, fiers chevaliers de l’information, et l’amour de la vérité du bon citoyen se conjuguent pour faire triompher la vérité et la morale. Oyez la bonne nouvelle : on nous cache rien, on nous dit tout !

L’ennui, c’est qu’il y a comme une contradiction. Certains, considérant que de si nobles fins – informer le citoyen – ne sauraient s’embarrasser de chichis sur les moyens, recourent volontiers à la dénonciation anonyme (laquelle n’exige plus de se livrer à de fastidieux découpages de caractères imprimés dans les journaux). On a déjà évoqué, dans ces colonnes, la pièce à conviction brandie par Mediapart pour confondre Jérôme Cahuzac dans l’affaire du compte en Suisse : l’enregistrement par un courageux anonyme d’une conversation qui ne lui était pas destinée, suite à une erreur de manipulation téléphonique. Depuis, on a appris le nom de cet honorable corbeau, qui s’est avéré être un ancien rival de Cahuzac – et si c’est Mediapart qui a balancé sa balance, bien fait ! On rappellera en passant qu’Edwy Plenel, furax du peu d’effet de ses passionnantes « révélations », s’est fendu, fin décembre, d’une lettre au Procureur de la République pour lui faire part de son étonnement. « Eh, M’sieur, j’ai cafté et vous ne faites rien ? » Heureuse coïncidence, le Parquet a finalement ouvert une enquête préliminaire. Si j’avais mauvais esprit, j’y verrais la preuve que nous avons une Justice aux ordres : pas du pouvoir, des médias (ce qui est bien plus effrayant).

Qu’on me pardonne ces digressions, car c’est un autre épisode que je voulais narrer ici. Un jeune camarade qui passe sa vie à fouiner sur Internet (c’est un peu son métier) m’a signalé, il y a quelques semaines, un blog intitulé « Adieu Frigide Barjot » – pour ceux qui l’ignorent, notre amie Frigide – Virginie Tellenne, c’est-à-dire Madame Basile de Koch à la ville –, est à la pointe de la mobilisation contre le « mariage pour tous ». On peut y lire un seul article, interminable il est vrai, signé par… ah non, il n’est pas signé. L’auteur se prétend catholique et homosexuel, et il affirme avoir été un ami du couple Barjot/de Koch, avec lequel, précise-t-il, il a même d’excellents souvenirs de vacances. « Certains, écrit-il, s’indigneront que je souhaite conserver l’anonymat. C’est juste que je ne veux pas être encore victimisé une fois de plus par la Barjot. » Lâche, et fier de l’être ! S’ensuit un tissu de mensonges, âneries et autres contre-vérités, évidemment lardé de quelques éléments factuellement exacts. Ainsi, pour montrer que Frigide Barjot est un sous-marin des cathos intégristes, qu’il appelle « shismatiques » (sic), l’auteur invoque sa défense inconditionnelle des deux derniers papes. Il faut croire que la méchanceté ne rend pas toujours intelligent. La preuve, selon lui, c’est que Monsieur et Madame Tellenne « ont été mariés par l’abbé de Nantes, gourou de la secte « catholique » intégriste CRC». Réfléchis un peu, imbécile ! Un prêtre en rupture avec l’Église apostolique, romaine, et même catholique serait-il autorisé à célébrer un mariage ? Réponse de l’ex-jeune marié : « C’est un modeste curé à la retraite qui a célébré notre mariage, non pas à l’ombre d’une chapelle sectaire mais en l’église de Rillieux-la-Pape. » Encore une, pour rire : Barjot, assure le plaisantin, est « l’égérie des homophobes de tous bords ». Ce que prouvent les photos d’elle en train de danser sur les tables avec des go-go’s dancers au Banana Café qui accompagnent l’article. « Si, avec ça, elle est « homophobe », c’est Mata-Hari ! », conclut Monsieur Barjot.

En réalité, la cible de ce torrent de boue est autant Basile de Koch et, par extension, son frère, Karl Zéro, que Frigide elle-même. Notre justicier masqué entend prouver que tous ces gens (avec qui il aimait passer des vacances, allez comprendre) sont depuis toujours d’authentiques fachos. C’est vrai, vous feriez confiance à un type qui a fondé le groupe « Nazisme et Dialogue » ou l’ « Union des moutons de Panurge » ? D’ailleurs, il y a quinze ans, poursuit la commère, ils étaient au GUD. On pourrait rétorquer à l’anonyme associé à lui-même que des gens qui étaient fachos ou maos il y a vingt ans sont aujourd’hui honorablement connus de lui. Sauf qu’en l’occurrence, la Justice a tranché en 1997, condamnant L’Événement du jeudi à réparer le préjudice causé aux Tellenne’s Brothers par la publication de la même information – déjà fausse à l’époque.

Alors, bien sûr, on peut rire de tout. On doit, même. N’empêche, que n’importe quel plumitif ravagé par la haine puisse proférer n’importe quoi sur n’importe qui, ça fiche la trouille. Sans doute un juge peut-il obliger l’hébergeur du blog à révéler le nom du calomniateur – enfin je l’espère. En attendant, à l’heure où j’écris ces lignes, l’article est toujours disponible. Et pas seulement à cette adresse. En effet, quelques jours plus tard, une version très légèrement différente du même texte paraissait sur un blog, cette fois sous la signature d’un certain Jean-Christophe Petit. Et devinez par quel site est hébergé ce blog ? Par Mediapart, pardi ! – vous savez, ces grands « journalistes d’investigation » qui vérifient scrupuleusement leurs informations. Comme on se retrouve…

Bizarrement, cette version plagiaire comporte une sottise originale, inédite dans la première : selon le minusculissime Petit, Basile de Koch aurait suivi Bruno Mégret « dans la scission du FN pour devenir un des fondateurs du MNR ». Or, Basile de Koch n’ayant jamais fait partie du FN (point sur lequel la Justice a également statué), il n’a pas pu en faire scission. Par ailleurs, il faut vraiment ne rien comprendre à rien pour imaginer Basile fricotant avec Mégret. Le plus amusant, c’est l’origine de cette affabulation : une erreur de recopiage, débusquée par l’agent de Koch : « Dans sa précipitation, l’ « auteur » a sauté deux lignes et me voilà doté du cursus de l’ancien secrétaire général du Club de l’Horloge ! »

C’est aussi cela la magie du monde en ligne: des délateurs tapis derrière leurs écrans qui peuvent offrir un écho sans cesse plus grand à la calomnie la plus basse. Internet, c’est (aussi) le plus bel instrument jamais inventé pour transformer un mensonge en vérité. Ainsi, suite à la publication du texte de Petit, un autre anonyme a voulu compléter la fiche Wikipedia de Basile – et le pire, c’est qu’il croyait peut-être en toute bonne foi, œuvrer au progrès de la vérité !

D’accord, il y a des lois contre la calomnie (qu’on appelle alors diffamation). De fait, les intéressés ayant déposé deux plaintes, on voit mal comment le scribouillard anonyme et le petit copieur échapperaient à une condamnation. Sauf que, dans le meilleur des cas, ils devront publier un démenti et verser quelques euros aux offensés, alors que des milliers d’internautes auront pu lire et gober leur dégoûtante prose. Alors je me demande si ce monde peuplé de donneuses est vraiment respirable. Et si je ne détestais pas les comparaisons historiques stupides, j’ajouterais qu’en d’autres temps, je n’aurais pas aimé croiser tous ces cafteurs au grand cœur.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°54 de décembre 2012. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

*Photo : La Manif pour tous.

Caraco et la mort de Madame Mère

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caraco post mortem

caraco post mortem

Fin 1963, la mère d’Albert Caraco s’éteint d’une hémoptysie. Ce mot barbare signifie qu’elle crachait du sang au stade terminal de son cancer du poumon. Un entremets mortel, dernier acte de son agonie que son nihiliste de fils décrit froidement dans Post Mortem, un cours récit réédité par L’Âge d’homme. L’écrivain Caraco a attendu la quarantaine pour devenir adulte, en perdant sa mère juive, avec qui il avait quitté sa Constantinople natale puis la France de 1939 pour l’Amérique Latine. Après avoir conjuré cette première épreuve existentielle, il ne lui faudra plus que la mort de son père pour s’accomplir pleinement et rencontrer la vacuité de l’existence dans un ultime hara-kiri.
Tel un funambule jonglant avec des torches au-dessus d’une ville incendiée, l’auteur-narrateur cultive son sens du tragique en anachorète cioranien: « Je me sens loin des hommes et des femmes, leur union me paraît assez ridicule et j’aime mieux la solitude que le mariage, et le néant que la paternité ».

Albert devenu grand s’acharne à appeler « Madame Mère » celle qu’il n’a jamais cessé de vouvoyer, moins en signe de déférence que par souci de distanciation, Caraco ne transigeant pas avec les vues médiocres d’une mère décidément humaine, trop humaine : « Madame Mère aimait la vie, non pas outre mesure, mais un peu plus que de raison, elle improuvait le suicide et l’idée de la mort elle la repoussait, elle osait même dire qu’il fallait vivre tout comme si l’on ne mourait jamais, aussi parait-elle assez désarmée et manqua-t-elle de grandeur, elle crut à ses médecins qui lui mentaient avec impertinence et les approches du néant ne l’avertirent point. Mon estime pour elle a baissé de moitié, ce ne fut qu’une pauvre femme, ses belles qualités se démentirent et j’en souffre, sa volonté de vivre et son espoir de guérison lui firent manquer son trépas ».

On atteint là le summum de la cruauté filiale, un sentiment dont les fils entremêlés confinent au sublime, tant son radical dégoût de l’humanité ignore les facilités de la misanthropie de salon. Soit dit en passant, son mépris des conventions rencontre l’anti-maternalisme de bien des féministes contemporaines lasses d’entendre le tic-tac de leur horloge biologique les ramener à leur nature de pondeuses : « quoi de plus atroce que notre idéal de la fécondité ?  Nous abaissons la femme au rang d’un instrument impersonnel et nous la forçons à produire ceux que l’on immole et de nécessité ».

Faire usage de sentiments sans sentimentalisme, voilà le tour de force auquel parvient le moraliste Caraco, atteint dans sa chair par une agonie maternelle de près d’un an, durant laquelle il observe le cancer ronger l’esprit de son père en même temps que les poumons de sa mère. À la différence du futur veuf inconsolable, le fils prodigue épouse ce qu’il ne peut empêcher, se résigne à demeurer minuscule devant l’ineffable fin. Agité des spasmes de la maladie maternelle, il exècre le désolant spectacle de Madame mère s’éteignant à petit feu : « L’aimable femme méritait de mourir doucement et non de se défaire au milieu de ses médecins impuissants et glacés ».

Survient l’inévitable. La faucheuse, dans sa grande indécence, entraîne le lâche soulagement du père et du fils. Arrive le jour de la crémation, prétexte à l’une des plus belles pages de Post Mortem, où le voile blond du soleil libère les esprits endeuillés des Caraco à l’entrée de l’incinérateur. Pour Albert et son père, le deuil devient le moment du recouvrement, hermétique à toute morale, condamnant nos deux compères esseulés à opter pour l’abattement ou à la sagesse. Albert suit la seconde voie, convaincu que « nous devons enterrer nos morts ou devons les suivre, nous immoler sur leurs tombeaux ou nous en détourner sans verser une larme ».

Rester ad vitam, « le fils inconsolable d’une morte », tel est le stérile dessein que Caraco déjoue somptueusement. Pendant ses moments d’égarement, il cède à quelque lyrisme revenu du monde des morts : « Je suis la résurrection de celle qui n’est plus, mon œuvre l’arrache au néant, la voilà devenue ma fille, il ne subsiste en moi nulle tristesse » clame-t-il dans un accès de mysticisme impromptu.

Mais gare au contresens. Albert Caraco n’est pas Albert Cohen. Malgré leur commune condition d’orphelin, l’inapprivoisé  Post Mortem brise le cristallin Livre de ma mère comme un fauve enragé surgi au milieu d’un service Baccarat. Ecrit sous forme de petits fragments d’humeur assassine, ce petit volume ne s’embarrasse pas de longueurs inutiles. Jusque dans son esthétique spartiate, Post Mortem reflète la fulgurance d’une pensée en apnée.

En refermant ce petit livre bleu si avare en épanchements superflus, nous viennent deux épitaphes en écho. Celui qu’Albert adresse à sa mère recluse outre-tombe : « Paix à la pauvre tourmentée ! Elle a beaucoup souffert et maintenant qu’elle est dissoute, elle repose enfin et d’un sommeil pour la première fois sans rêves ». Lui répond l’aphorisme de Post Mortem par lequel Caraco décrit sa vie inachevée mais déjà consumée : « Qui fait profession de se haïr rompt les attachements sensibles ». Sentence fatale et définitive, comme la corde tendue qui l’emporta un jour de septembre 1971…

Albert Caraco, Post Mortem (L’Âge d’homme)

*Photo : netzanette.

Aragon et ses masques

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louis aragon pcf

louis aragon pcf

Ristat, gardien du temple

Jean Ristat,  directeur des Lettres françaises et lui-même excellent poète, a été le secrétaire et le compagnon privilégié des dernières années d’Aragon, après la mort d’Elsa. Exécuteur testamentaire et responsable des Œuvres poétiques complètes en deux volumes à la Pléiade, il a été indigné par le rôle que lui fait jouer Daniel Bougnoux, sous le nom de « Raoul », dans Aragon, la confusion des genres, où il apparaît comme un surveillant à la fois complaisant et inquiet des amours homosexuelles d’Aragon. Au nom de son droit moral, Jean Ristat a menacé Daniel Bougnoux et les éditions Gallimard d’un procès en diffamation et atteinte à la vie privée. Gallimard a préféré reculer et Aragon, la confusion des genres est sorti amputé de son chapitre 7 (que l’on trouvera facilement sur Internet).

C’est le lundi 22 octobre 2012, lors d’un débat au CNL, que Daniel Bougnoux a révélé cette affaire et a explicitement parlé de  « censure ».

Daniel Bougnoux dirige l’édition des romans d’Aragon dans la Pléiade dont le cinquième et dernier tome paraît ces jours-ci. Il publie, en même temps, un délicieux essai, dont un chapitre a purement et simplement été censuré. Il revient sur cet épisode rocambolesque.

Jérôme Leroy. Votre évocation d’Aragon dans Aragon, la confusion des genres, a été amputée d’un chapitre… À quel moment du processus éditorial avez-vous découvert cette suppression ?

Daniel Bougnoux. Les épreuves étaient corrigées et mon livre devait paraître le 18 octobre, le même jour que Pléiade V, quand un mail de J.-B. Pontalis, le 6 septembre, m’a averti textuellement que « Jean Ristat ne s’opposait pas à sa parution, pourvu que nous en retranchions le chapitre « Pour ne pas oublier Castille » ».[access capability= »lire_inedits »] Je prévoyais que ce chapitre ferait difficulté auprès de celui-ci, mais mon éditeur avait bien accueilli ce passage, et il avait même choisi d’en lire un extrait lors de la réunion, en mai, des représentants. C’est par cette lecture, peut-être, que l’information a fuité jusqu’à Ristat, qui a obtenu de « Jibé » Pontalis, malgré ma mise en garde, qu’il lui communique le tapuscrit en juillet …

Partant pour la Chine le 9 septembre, j’ai eu deux jours pour prendre ma décision. Mon premier mouvement a été de retirer l’intégralité de l’ouvrage à Gallimard pour le porter ailleurs, mais je perdais alors le bénéfice d’une sortie groupée avec Pléiade. De plus, le livre était vraiment calibré pour la collection « L’un et l’autre », et Jibé insistait beaucoup pour le publier, cherchant à me persuader que le titre ne perdrait pas son sens malgré cette suppression. J’ai proposé de retirer non le chapitre, mais toute mention du personnage intitulé « Raoul », dans lequel Ristat avait pu se reconnaître, mais cet arrangement me fut aussitôt refusé. J’ai consulté le cabinet d’Emmanuel Pierrat, où le chapitre incriminé a été lu en urgence sans qu’on y relève ni diffamation ni atteinte à la vie privée… Ristat ne faisait donc qu’abuser auprès de Gallimard de sa position dominante.

La mort dans l’âme, je me suis résigné à sa censure, en téléphonant mon accord depuis la salle d’embarquement pour Pékin. Je tenais pourtant à ce chapitre, qui avait inspiré non seulement mon titre, mais, au fond, une bonne part de mon intérêt pour Aragon.

Quel était le contenu de ce chapitre ?

J’y décrivais une scène assez carnavalesque ou cocasse de drague homosexuelle, dont j’avais été le protagoniste involontaire (et non consentant !) en juillet 1973, à la résidence-hôtel du Cap-Brun de Toulon, où Aragon passait chaque été ses vacances. J’avais 29 ans et venais de publier, au printemps, un premier livre au sujet de Blanche ou l’oubli. Je dois dire que l’épisode m’avait fortement ébranlé, sans me détourner d’ailleurs d’Aragon, bien au contraire : la révélation, ce jour-là, de sa fêlure me l’avait rendu plus complexe, plus terriblement intime.

Je m’étais donc promis de raconter un jour cette scène, en marge des cinq Pléiade que j’éditais consciencieusement, et la collection « L’un et l’autre » se prêtait bien à cette évocation : si Aragon m’était apparu plus bizarre et attachant encore par sa proposition tellement incongrue, j’escomptais de mes lecteurs la même réaction. Je n’ai pas rédigé ce chapitre pour flatter les voyeurs, comme quelques-uns me l’ont reproché, mais au nom de la complexité et de la vérité ; et au fond, pour vous refiler ma propre question : et vous, comment ferez-vous pour recoller les images si contradictoires de ce personnage ? L’énorme courrier que j’ai reçu, et continue de recevoir, depuis que ce chapitre circule sur Internet ou qu’on me le demande, achève de me persuader que j’ai eu raison.

Il y a certes des protestations, mais très minoritaires, chez ceux qui m’écrivent : je suis conscient d’avoir touché à la légende, ou au monument qu’Aragon représente pour beaucoup, mais lui-même a tellement œuvré pour s’en défaire, justement dans ces années-là ! À France Culture, chez Marc Voinchet, vendredi 23 novembre, Pierre Juquin m’a carrément blâmé pour cette publication ; je peux comprendre sa réaction, ou celle des communistes solidaires de Ristat, mais ce n’est pas, je crois, ce qu’Aragon aurait attendu de nous. Sa folle complexité pose une énigme à laquelle j’aurai consacré seize ans d’études, et cinq volumes de la Pléiade ; Aragon m’apprend les méandres du désir, sa véhémence jusque dans la vieillesse, et je n’avais pas envie, à l’âge que j’atteins moi-même, d’occulter cette composante.

Cette mésaventure ne vous semble-t-elle pas symptomatique des progrès accomplis par la police de la pensée à l’œuvre aujourd’hui dans l’édition ?

J’hésite à répondre : l’œuvre d’Aragon a été victime de tellement d’injustices, de tels refus de l’examiner ! Son héritier, qui presse le biographe de « tout dire », ne fait qu’ajouter aux œillères, par pusillanimité. Mais la vraie police est ailleurs, dans le marché qui encourage les livres à rotation rapide, les écrits que chacun aurait pu signer, ou ces œuvres-karaoké où l’on croit si facilement se reconnaître. L’exigence démesurée du style d’Aragon, l’ambition de la plupart de ses livres, et particulièrement des titres réunis dans ce cinquième volume, font craindre pour leur diffusion : y aura-t-il dans quelques temps assez de lecteurs à la hauteur de cet art ?

En ce qui vous concerne, l’homosexualité vous semble-t-elle une clef décisive pour comprendre cette œuvre protéiforme, que vous placez souvent sous le signe du masque ?

Non, je ne ferai pas de l’homosexualité une clef décisive ; je préfère parler de « confusion des genres » ou, si vous voulez, de mouvement perpétuel, pour citer l’un de ses propres titres (de 1926). Ce qui rejoint la question du masque, affiché par lui aux derniers temps. J’y verrais des rappels bienvenus adressés à tous ceux qui croient pouvoir l’identifier, ou l’enfermer dans sa légende. Aragon a tout fait pour leur rappeler, selon sa phrase de 1972, qu’il n’était pas « celui que vous croyez ».

Or cette mobilité traverse toute sa vie et son œuvre. Ses romans comme ses grands livres poétiques n’auront pas spécialement répondu aux attentes des lecteurs, ni singulièrement du Parti : personne n’attendait du dadaïste de 1922 qu’il récrive Fénelon, avec quelle insolence ! Ni du jeune surréaliste un livre comme Le Paysan de Paris, qui suscita d’abord un tollé dans le groupe. Même anachronisme avec Aurélien, au sortir de la guerre (1944), que les camarades commencèrent par détester…

Imagine-t-on enfin Duclos ou Jeannette Vermeersch se délectant à la lecture de La Mise à mort ou de Théâtre/Roman ? En citant Stendhal, dans Blanche ou l’oubli (1967), Aragon écrit qu’il « porterait un masque avec délices » ; son choix tardif de l’homosexualité me semble relever de ces mêmes délices. Il l’endosse comme un masque, comme des façons jubilatoires de flinguer sa propre statue ; et de retrouver le mouvement sous le monument que les bien-pensants lui imposent.

Vous êtes l’éditeur des Œuvres romanesques complètes d’Aragon dans la Pléiade, dont le cinquième et dernier volume vient de paraître. Il regroupe un Aragon finalement moins connu. Vous qualifiez cette dernière période de « métalinguistique ». Pouvez-vous préciser?

Oui, ce dernier volume du cycle des romans en Pléiade risque d’être plus difficile à écouler ! Encore que Blanche ou l’oubli, comme La Mise à mort, se soient vendus chacun, en Folio, à plus de 80 000 exemplaires, chiffre que je trouve très encourageant, compte tenu de l’exigence et de la difficulté propre à ces textes. Aragon y dénude un trait de son écriture présent depuis le début, mais ici pleinement assumé, le « tournant métalinguistique », c’est-à-dire le goût de commenter en direct, au présent de l’acte d’écrire, cet acte même.

Pour recourir à un terme familier aux amateurs de DVD, disons que ces derniers titres sont des making of de romans à faire, des œuvres éminemment ouvertes ou inachevées, dont le réalisme ne porte plus sur l’état d’un monde réel ou extérieur, mais sur les états de conscience du sujet écrivain, pour répondre à la question de savoir « comment cela marche, une tête »… C’était déjà, à y bien regarder, le propre des ruminations d’Aurélien tentant d’aimer Bérénice, pour citer le roman le plus justement « populaire » d’Aragon : ce personnage aussi se perdait en conjectures, en anticipations vaines et en désirs inaboutis…

Dans ses nombreuses déclarations méta, préfacielles ou de commentaire, Aragon déclare ainsi se servir du roman pour montrer « la formation de la conscience dans l’homme ». Formule ambitieuse, bien digne d’intéresser les philosophes pour qui la vérité se complique ou s’affouille. Aragon, qui n’endossa jamais la confortable posture d’un relativiste ni celle d’un sceptique, en appelle ici à la vérité supérieure du ou des romans, qui ne nous exposent pas des connaissances achevées, sur le mode théorique des sciences, mais nous décrivent plutôt comment les hommes acquièrent ou se forgent celles-ci, particulièrement dans le domaine social ou politique. Par exemple, dans La Semaine sainte, comment le peintre Géricault voit-il l’histoire, en mars 1815, au moment où, après l’Ancien Régime, la Révolution, l’Empire, puis la Restauration, tout bascule à nouveau avec le retour apparent de l’Empire ? Comment un homme comme lui s’oriente-t-il dans l’Histoire ? Mais d’abord comment, avec quels mots, quelles mémoires ou quelles rêveries, écrit-on des histoires ? Et pourquoi ce désir de récit (de roman, précise Aragon) est-il chevillé au cœur de l’homme comme un facteur de croissance, de vie partagée ou de réparation des traumatismes et des deuils ? Aragon, qui fut plus que d’autres sujet aux guerres (il en fit deux), aux déchirements et aux renversements de l’Histoire, a besoin du roman pour dire son expérience, non sur le mode théorique, mais en épousant la polyphonie des regards et des voix croisées, des erreurs affrontées à ce qu’on appellera plus tard la vérité. Comment une mémoire, un récit, un sujet se stabilise-t-il dans la marmite des passions, dans la succession des plaies et des remords ?

L’exceptionnelle longévité d’Aragon, l’ardeur de ses combats et de ses engagements (terme militaire dont il récusait le sens politique), mais aussi de ses passions amoureuses, infligent aux derniers romans une déchirure insurmontable autant qu’un ruissellement de trouvailles. Lui qui dénonçait dans La Défense de l’infini « ces hommes faits que j’exècre », aura passé sa vie à se dé-faire, à se chercher − jusque dans le bariolage ou le carambolage homosexuel de l’après-Elsa. « Ce que nous cherchons est tout », répète-t-il avec Hölderlin, dont il semble parfois côtoyer la folie. Mais songeons aussi à l’injonction d’Apollinaire, dont il médita longuement la leçon : « Perdre mais perdre vraiment / Pour laisser place à la trouvaille » : si le lecteur se perd un peu dans ces derniers livres, que dirons-nous de leur auteur ?

Aragon, toute sa vie, a été « un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses », comme aurait pu le dire à son propos Apollinaire. Il est pourtant resté fidèle au PCF, depuis son adhésion en 1927 jusqu’à sa mort. Comment expliquez-vous cette fidélité au communisme? Un masque de plus ?

La fidélité au communisme est en effet l’autre face du personnage : une garantie de stabilité ou d’ordre dans un tumulte perpétuel, l’ancrage d’un homme emporté, à tous les sens du terme. Non, je ne parlerai surtout pas de masque : Aragon fut un militant loyal, ou sincère, et il s’est battu comme un lion dans son propre parti pour que ça change, contre l’ouvriérisme, contre les directives si pesantes de Moscou, contre tous les sectarismes. Ouvrez un journal comme Les Lettres françaises et prenez la mesure de l’offre de culture et d’intelligence ainsi faite chaque semaine aux lecteurs de l’Ouest comme de l’Est. Quel hebdomadaire rivaliserait aujourd’hui avec cette qualité, ce degré d’exigence ? Aragon avait vraiment le souci d’éveiller les esprits, et le talent d’élever partout le débat.

Aragon poète, romancier, critique d’art est, comme Hugo, un écrivain total. Pour vous, quel Aragon nous reste-il à découvrir ? Le journaliste, par exemple ?

Oui, le journaliste, à l’évidence, reste à découvrir ; aussi ai-je proposé à Gallimard de publier, dans la prochaine tranche prévue de Pléiade, consacrée aux essais d’Aragon, non pas un mais deux volumes, en y incluant les articles restés non repris du quotidien Ce soir (qu’il codirigea de 1937 à 1939), puis des Lettres françaises : formidable gisement de textes quasi inédits puisque oubliés, piégés dans ces collections de journaux devenues introuvables. On m’a répondu, hélas, que cet effort éditorial « n’était pas à l’ordre du jour ». On y découvrirait pourtant un Aragon au quotidien, intensément réactif, passionné par la mise en récit d’une actualité débordante ou, comme il le dit lui-même, aux prises avec le « déballez-moi ça de l’univers » ! J’ai pensé, en redécouvrant ces textes, qu’ils accomplissaient paradoxalement son programme surréaliste abandonné d’une défense de l’infini ; et que l’incroyable curiosité d’Aragon, et son démon dadaïste, trouvaient pleinement à s’exercer dans le rythme trépidant et l’ubiquité de la presse, un genre qu’il a visiblement adoré. Aragon est chez lui dans l’urgence, le disparate, le coq-à-l’âne ou les « rencontres fortuites » provoquées par la une d’un grand journal. Et ce désordre nourrit ses grands romans. Lui-même a signalé que les chiens écrasés de L’Humanité, où on le confine autour de 1933, avaient été son université, une école de précision et de dévouement à l’information, cette « bagarre quotidienne pour la vérité ».

Un vers, une phrase parmi d’autres, pour servir d’exergue à votre fascination pour Aragon ?

Je choisirais de citer ses rappels à l’ordre ou au désordre amoureux, par exemple cette mise au point de 1959 à laquelle j’ai souvent songé au cours de ma propre édition : « Un vrai critique est celui qui apprend à aimer, et attention ! J’emploie toujours le verbe aimer au sens fort ». Cette déclaration m’en évoque une autre, dans La Mise à mort : « Il n’y a qu’une chose qui compte et tout le reste est de la foutaise. Une seule chose. Être aimé » ; roman où l’on peut lire encore cette auto-citation tirée d’un poème de 1929 (La Grande gaîté) : « L’amour salauds l’amour pour vous / C’est d’arriver à coucher ensemble / D’arriver / Et après Ah ah tout l’amour est dans ce / Et après » (Pléiade V, pages 366 et 52).[/access]

Aragon, la confusion des genres, de Daniel Bougnoux (Gallimard, collection L’un et l’autre).

Jean-Henri Roger : La disparition d’un cinéaste intransigeant et d’un homme de cœur

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«Le cinéma, comme le christianisme ne se fonde pas sur une vérité historique, il nous donne un récit, une histoire, et nous dit maintenant crois, non pas accorde à ce récit, à cette histoire, la foi qu’il convient de l’histoire, mais crois quoi qu’il arrive » Jean-Luc Godard – Histoires du cinéma – Éditions Gallimard (2006).

Jean-Henri Roger nous a quittés le 31 décembre à 63 ans. Brillant, intelligent, frondeur, éminemment politique, il s’est battu pendant plus de quarante ans pour défendre le cinéma indépendant et des valeurs de justice et d’humanisme. Il était fils de militants communistes, résistants au nazisme. Très jeune, il s’engage dans le combat pour la justice et un monde meilleur, et au tournant de la fin des années soixante rencontre le cinéma. Il va faire de ce moyen d’expression un objet de lutte et de création artistique.

En 1969, il rejoint comme Jean-Pierre Gorin, cet autre grand écorché de génie, les membres du groupe Dziga Vertov aux côtés de Jean-Luc Godard. Ensemble ils co-réalisent British Sounds, puis Pravda. Au début des années 70, il rejoint le collectif Cinéluttes et participe à la réalisation de films militants.

Dans les années 80 il travaille avec Juliet Berto, l’une des comédiennes de La Chinoise de Godard, et surtout l’inoubliable interprète de Céline et Julie vont en bateau de Jacques Rivette. Ils vont réaliser deux très beaux films ensembles. Neige qui sort sur les écrans en 1981, un polar tendu et sombre qui se déroule en hiver dans le quartier de Barbès. Un film crépusculaire, accompagné par une musique reggae, une œuvre singulière et poignante de toute beauté. Le film reçoit le Prix du cinéma contemporain au Festival de Cannes. Deux ans plus tard, ils réalisent Cap Canaille, un film flamboyant qui se déroule dans le milieu de la mafia marseillaise sur fond d’incendie criminel.

Seul, Jean-Henri Roger signe deux longs métrages : Lulu en 2002, un très beau portrait de femme, Lulu interprétée par la sublime Elli Medeiros, une dérive nocturne mélancolique, pleine de vie ; et Code 68 en 2005 où il revient sur la période de mai 68 par l’intermédiaire du questionnement du personnage d’Anne Buridan joué par la cinéaste Judith Cahen.

Cinéaste intransigeant et incorruptible, il contribue aussi à fonder le département cinéma de Vincennes et devient par la suite Maître de Conférences au département Cinéma (de l’Université Paris 8, il y enseignait encore ces derniers jours, avec la même passion du cinéma et de la transmission.

Infatigable militant du cinéma indépendant, débatteur lucide et inventif, il devient à plusieurs reprises co-président de la SRF (Société des réalisateurs de films) et crée avec un petit groupe de réalisateurs, une bande d’amis, l’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) afin de mieux défendre et aider la diffusion du cinéma indépendant auprès du plus grand nombre. C’est un réalisateur de talent et un homme de goût et de cœur – qui conserva intact sa foi dans le cinéma et dans l’homme – qui disparaît. Je me souviendrai toujours de sa présence amicale, attentionnée et passionnée aux Rencontres Cinématographiques de Dunkerque. Adieu l’ami !

 

 

Des jouets par millénaires

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jouets expo star wars

jouets expo star wars

À Noël, les médias croulent non pas sous les sapins Nordmann mais sous les éternels marronniers. Vous n’avez donc pas échappé, le mois dernier, à un énième reportage sur la suprématie des jeux vidéo, la belle résistance des jeux de société (Monopoly, Scrabble, Cluedo, etc…) et l’hypothétique retour des jeux en bois, terreur de nos chères têtes blondes. Avez-vous déjà croisé le regard effrayé et haineux d’un petit neveu à la vue de cubes en bois ? S’il le pouvait, il vous tuerait, par chance, il n’a que six ans. Ne comptez pas sur lui pour vous assister en fin de vie. Il se souviendra longtemps de cette humiliation-là.

Les parents se donnent bonne conscience en s’émerveillant devant des jeux dits créatifs et, au final, achètent des engins électroniques aussi bruyants qu’ineptes. Comment vous parler des jouets et jeux en vous épargnant la description d’une usine chinoise, ses cadences infernales et sa profitabilité record ou d’un charmant atelier des Vosges, son paternalisme franchouillard et son côté bucolique ?
Deux expositions se tiennent en ce moment à Paris sur ce thème de saison. Rappelons que fin 2011, le Grand Palais avait déjà ouvert ses Galeries nationales à une rétrospective intitulée « Des jouets et des hommes ». Mais depuis, d’autres musées parisiens succombent à l’enfer du jeu. Près de 400 jouets de la saga « Star Wars » prennent ainsi place au Musée des Arts décoratifs jusqu’au 17 mars 2013. 35 ans de produits dérivés à la gloire du film de George Lucas. Véritable paradis pour des milliers de fans français de la Guerre des Etoiles. J’en connais certains qui sont tombés en syncope devant une figurine de Luke Skywalker datant de 1978, un masque de Chewbacca ou une miniature en plastique d’un Chasseur X.

Bouffées de chaleur ou délirium tremens, « Star Wars » suscite un engouement planétaire qui est parfaitement scénarisé aux Arts décoratifs.
Pour ceux que la science-fiction laisse de marbre, je leur conseille une autre exposition historique : « Art du jeu, jeu dans l’art – De Babylone à l’Occident médiéval ». Cette fois-ci, direction le Musée de Cluny. Disons-le tout de suite, ce musée consacré au monde médiéval est un enchantement. Avant d’atteindre le frigidarium, vestige des thermes gallo-romains de Lutèce où se situe le cœur de l’exposition, profitez des collections permanentes. Je vous assure que certaines salles, notamment la 6, au rez-de-chaussée vous étreindront.
Il y a des illuminations dont on ne se remet jamais vraiment. Cette salle des vitraux présente un splendide médaillon du XIIIème siècle consacré à la Résurrection des morts. Ne faites pas l’impasse, à l’étage, sur la tenture de la Dame à la Licorne découverte par Prosper Mérimée en 1841 au Château de Boussac. C’est tout un monde englouti qui refait surface. Dans un décor magistral, sous une voûte de 15 mètres de haut, à quelques mètres du Boulevard St-Germain, le visiteur découvre les raffinements et les subtilités des civilisations passées.
Des jeux de hasard venus d’Egypte ou du Proche-Orient aux jeux de stratégie grecs et romains, ils nous renseignent sur la psychologie des hommes, leurs doutes et leurs espoirs. Plus que de simples loisirs, ils sont le témoignage des luttes, des batailles, de l’amour, des rites funéraires et du destin.

L’exposition présente, entre autres, le Mehen ou jeu du serpent né en Egypte dès la seconde moitié du IVème millénaire av. J.-C (époque pré-dynastique). « Sa piste en spirale de 70 à 90 cases en creux et en relief figure le corps lové d’un serpent dont la tête forme habituellement le centre. On (y) jouait avec des billes colorées et des figurines de félins couchés, à la longueur démesurée par rapport aux cases et aux billes » nous renseigne le guide. Le musée de Cluny nous apprend également les règles du senet (de la période pré-dynastique jusqu’à l’époque romaine), du jeu de marelle ou mérelles (très populaire au XIVème siècle et ancêtre du Backgammon), du jeu d’échecs (né en Inde aux V-VIème siècle) ou des jeux de cartes, les derniers arrivés en Europe à la fin du XIVème siècle. Certaines pièces sont uniques comme ce jeu du chien et du chacal prêté par le département des Antiquités égyptiennes du Metropolitan Museum of Art de New-York. Il se compose d’une tablette de 58 trous avec ses pions qui prennent la forme de dix fiches « dont les têtes aux oreilles rabattues ou dressées ont été interprétées comme des chiens et des chacals ».

Que vous soyez attiré par le côté obscur de la force ou le jeu des 12 signes de l’Empire romain, le sort en est jeté. Le jeu est plus fort que vous, plus fort que le Temps.

Les Jouets Star Wars – jusqu’au17 mars 2013 – Les Arts Décoratifs – galerie des Jouets – 107, rue de Rivoli – 75001 PARIS

Exposition « Art du jeu, jeu dans l’art – De Babylone à l’Occident médiéval » – jusqu’au 4 mars 2013 – Musée de Cluny – 6, Place Paul Painlevé – 75005 PARIS

*Photo : kndynt2099.

Hollande est enfin devenu président

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mai aqmi hollande

mai aqmi hollande

Qui va payer ?

L’objectif affiché de ramener le déficit budgétaire à 3% du PIB pour l’année 2013 tenait déjà du fantasme pour beaucoup d’observateurs, il risque d’en prendre un coût avec cette guerre au Mali. En 2011, la France a dépensé plus de 300 millions d’euros pour son intervention en Libye. Or, cette opération se déroulait dans le cadre de l’OTAN, les frais étaient partagés avec les Britanniques et les Américains, ce qui n’est pas le cas cette fois-ci, du moins jusqu’à maintenant.

Étant limitée aux opérations aériennes, l’intervention libyenne de 2011 a coûté cher du fait du carburant consommé et du nombre de coups tirés. Cette fois, si l’intervention au sol sera probablement de mise, elle n’est pas pour autant limitée dans le temps. Eu égard au type de guerre qui s’annonce, la facture risque de s’avérer salée.

Dès lors, qui va payer ? L’Etat malien sera-t-il mis à contribution ? Déjà en 2011, Gérard Longuet, alors ministre de la Défense, déclarait que « la France n’avait pas pour coutume de facturer son aide à ceux qui la lui demandait ». Rien n’exclut cependant la signature de contrats, ainsi que des facilités d’accès aux entreprises françaises en guise de remboursement ou de contrepartie.

Quelle sera l’attitude de l’Algérie ?

Partageant environ 1300 kilomètres de frontière avec le Mali, l’armée algérienne devra être sur le pied de guerre pour contenir l’éventuel reflux des terroristes d’Ansar Dine et d’Aqmi (Al Qaïda au Maghreb islamique). Le pays devra mettre la main à la poche afin d’instaurer un système de surveillance assurant efficacement l’opacité de sa frontière. Dans ce contexte, la collaboration entre la France et l’Algérie semble imposée par les faits. Celle-ci  a sans doute fait l’objet de discussions approfondies lors de la visite de François Hollande en Algérie le mois dernier.

Quelles conséquences sur le plan intérieur ?

On peut évidemment s’attendre à des tentatives de représailles sur le sol national de la part des cellules terroristes implantées en France. D’où les efforts intenses de la diplomatie française pour rapporter les faits d’armes de l’armée malienne qui –à en croire les communiqués- aurait repris pratiquement à elle seule, avec le soutien aérien français, la ville de Konna. Une armée malienne dont on nous disait pourtant la veille qu’elle avait été écrasée par les rebelles islamistes, et avait perdu à cette occasion l’essentiel de son matériel.

Pour la première fois depuis son élection, François Hollande donne l’impression d’être à sa place dans le fauteuil de Charles  De Gaulle. Sa prise de décision fait force de clarté et de promptitude, deux traits pour lesquels le président n’est pas vraiment réputé. Cette résolution à porter une action militaire juste et légitime, car requise par un État souverain, a permis un consensus politique rare. Seule une opposition aussi stérile que prévisible se distingue à la gauche de la gauche.

Mais le plus difficile reste à venir. Il faudra éviter le bourbier à l’extérieur, et parer aux menaces à l’intérieur. Une défaillance sur un de ces deux axes pourrait gravement discréditer le pouvoir en place. Les couacs gouvernementaux et l’amateurisme dans les réformes structurelles sont une chose, risquer la vie des Français en est une autre. À ce titre, il sera difficile de préserver la vie des otages aux mains d’Aqmi.

Quelles conséquences sur le plan extérieur ?

Cette intervention unilatérale de la France rappelle un principe que l’on croyait être un fantasme passé : la France est une grande puissance.

Notre pays est le seul en Europe à pouvoir se déployer instantanément, et de façon autonome. Certes, la Grande-Bretagne dispose aussi d’un potentiel de défense important, qui tend cependant à s’étioler progressivement. Pour le reste, il n’existe aucune puissance militaire réelle sur le Vieux continent. La politique de défense commune est une arlésienne de la construction européenne. Il ne faudra pas compter sur l’Agence européenne de défense et ses 30 millions d’euros de budget pour trouver une assistance crédible.

Il paraitrait donc légitime que les efforts de défense assumés par la France soient comptabilisés dans ses impératifs budgétaires européens, car c’est l’ensemble du continent qui en bénéficie. N’oublions pas que la menace islamiste est présente d’un bout à l’autre de l’Afrique, de la Somalie jusqu’à la Mauritanie, aux portes de notre sanctuaire européen.

Si l’Allemagne domine l’Europe sur les terrains économique et budgétaire, sa sécurité extérieure, déléguée à l’OTAN, est de moins en moins assurée, puisque les USA – qui rechignaient déjà à intervenir en Libye – ne se manifesteront pas directement cette fois-ci. Washington regarde l’Afrique comme la chasse gardée de l’Union européenne.

La France n’est certes plus la principale puissance agricole de l’Europe, rôle historique auquel on la croyait destinée, mais apparaît comme le gardien de l’UE. Dès lors, pourquoi nos partenaires ne contribueraient-ils pas à une Europe de la défense incarnée par l’armée française ?

Quelle est la finalité de l’opération ?

Une guerre contre le terrorisme ne peut pas être gagnée définitivement. Il ne s’agit pas de bombarder des infrastructures, de détruire des divisions ennemies, et de prendre une capitale. C’est avant tout un combat contre une mentalité, une conception de la vie défendue par des êtres fanatisés qui n’ont rien à perdre en luttant jusqu’à la mort.

D’un point de vue topographique, le nord du pays baptisé « Azawad » par les rebelles touaregs comprend un massif montagneux à l’est, l’Adrar des Ifoghas, où l’ennemi tentera probablement de se réfugier, et où notre arsenal sera inopérant. Il est vain de croire que l’on pourra nettoyer ces zones de la présence islamiste, on n’y parviendra pas plus qu’en Afghanistan. Le seul objectif qui paraît raisonnable serait celui de lui infliger un maximum de pertes à l’ennemi avant qu’il ne se replie dans ces reliefs.

On imagine alors la constitution d’un cordon sanitaire tout autour de cette zone, une mesure pour laquelle la coopération de l’Algérie serait nécessaire. Ce no man’s land permettrait de cantonner Ansar Dine dans des zones faiblement peuplées, autour de la ville de Kidal, avec en ligne de mire l’étouffement d’une rébellion soumise à des problèmes de ravitaillement.

Les impératifs liés aux coûts et à la sécurité, notamment des otages, exigent que l’intervention de la France soit relayée par une entité africaine capable de poursuivre cet effort. L’incurie règne visiblement à tous les degrés au sein de la Cédéao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest), même si certains pays ont promis leur assistance prochaine. On pense notamment à la Côte d’Ivoire, et au Nigéria qui s’engage à expédier 600 hommes, ce qui est tout de même bien mince pour un pays de 170 millions d’habitants !

Tout porte à croire que la présence de forces africaines répond avant tout à des impératifs de communication visant à réduire l’importance de l’intervention française contre les djihadistes.

On peut donc retenir cinq objectifs de guerre pour la France : 1) juguler l’avancée islamique, 2) détruire un maximum d’unités en rase campagne, 3) contenir les forces réfugiées en zone montagneuse, 4) pérenniser l’Etat de droit au Mali, 5) transférer l’autorité militaire à la Cédéao.

Vaste programme pour le président normal.

Après la « manif pour tous », la pilule du lendemain

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manif mariage gay

manif mariage gay

Il n’est nul besoin d’être Madame Soleil ou Monsieur Boubakar pour prévoir que le pavé parisien sera, dimanche 13 janvier, largement occupé par une foule d’hommes, de femmes et d’enfants répondant à l’appel du collectif « la manif pour tous », s’opposant à l’instauration du mariage homosexuel. Les signes d’une importante mobilisation sont visibles jusque dans les provinces les plus reculées : lorsque des localités de moins de trois mille habitants arrivent à remplir deux ou trois cars pour «  monter à Paris », on peut supposer que l’addition, même minorée par la préfecture de police sera, au bout du compte, plutôt trop salée au goût du président de la République et du gouvernement…

L’histoire récente nous montre qu’au-delà d’un million de manifestants à Paris, aucune loi ne peut être imposée au pays en dépit de l’existence d’une majorité parlementaire disposée à la voter. Ce fut le cas pour la manif du 24 juin 1984 contre la loi Savary instaurant un «  grand service public unifié de l’éducation » (2 millions  de participants selon les organisateurs, 550 000 selon la police). Le projet fut enterré, le premier ministre Pierre Mauroy remercié, le président Mitterrand sauvant ainsi sa réélection quatre ans plus tard. Pourtant, cette mesure figurait au N° 90 des 110 propositions du candidat socialiste à l’élection présidentielle de mai 1981.

Ce fut le cas, en sens inverse, dix ans plus tard, lorsque le peuple laïque descendit dans la rue (1 million selon les organisateurs, 300 000 selon la police) pour s’opposer à la loi Bayrou déplafonnant les subventions à l’enseignement privé. Bayrou remit la loi dans sa poche, et cogéra lâchement l’Education nationale avec les bureaucraties syndicales.

Autant dire que la bataille des chiffres fera rage dimanche soir. Si les organisateurs arrivent à accréditer l’idée que la barre du million de manifestants a été atteinte, voire dépassée, l’avenir de la proposition n° 31 du candidat François Hollande, la légalisation du mariage de deux personnes de même sexe, sera sérieusement compromis.

Ce mariage gay ne pourrait alors être sauvé que par une manifestation en riposte à celle incarnée par Frigide Barjot d’une ampleur équivalente, ce qui semble peu probable au vu de la faible mobilisation des partisans de cette mesure en décembre dernier. Les sondages montrant une majorité plutôt favorable (encore qu’en diminution régulière) n’induisent pas une activité militante en expansion pour la défense du mariage gay. En France, c’est bien connu, on va plus volontiers aux manifs contre qu’aux manifs pour.

La pilule du lundi matin sera donc plutôt dure à avaler par un François Hollande et un Parti socialiste qui n’avaient pas mesuré l’attachement de la majorité du peuple, y compris de gauche et/ou  non religieux, à la forme traditionnelle de la famille, pourtant mise en évidence dans la plupart des études sociologiques récentes. L’argument, inlassablement ressassé par la majorité, selon lequel le président de la République aurait reçu mandat du peuple d’instaurer le mariage gay du simple fait qu’il a obtenu 51,7% des suffrages est une fumisterie. Le choix des électeurs se fait sur une évaluation globale des deux candidats du second tour en pesant les avantages et les inconvénients de l’un ou de l’autre… Il n’y a donc aucune contradiction à avoir voté pour François Hollande le 6 mai 2012, et à venir exprimer son opposition au mariage gay sur le Champ de mars dimanche prochain.

Hollande peut choisir de passer en force, ce qu’il fera certainement si le nombre estimé des manifestants est inférieur à 500 000. Mais l’image de la présence  massive dans la rue de cette France modérée, des villes moyennes et petites faisant entendre sa voix dans une capitale dominée par les élites et les bobos devrait le faire réfléchir. Mieux vaut une promesse électorale mise au placard qu’un divorce avec cette petite France des familles qui n’aime pas être bousculée dans le peu de certitudes qui lui reste.

 *Image : La Manif pour tous.

Causeur n°55 : les riches, un sujet qui s’impose !

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Hier Bernard Arnault, aujourd’hui Gérard Depardieu, bientôt Alain Afflelou : qu’ont-ils tous à quitter la France, ce pays de cocagne où ils ont fait fortune ? Voilà la question autour de laquelle le nouveau numéro de Causeur magazine titré « Salauds de riches » tourne en orbite.

Peut-on légitimement quitter son pays de naissance et s’affranchir de la solidarité nationale pour s’installer sous des cieux fiscaux plus cléments ? C’est ce qu’affirme l’intellectuel libéral Mathieu Laine dans une interview sans concessions où il pourfend « l’égalitarisme » au nom des libertés individuelles, à commencer par la liberté de circulation, « ce droit que les belles âmes voudraient n’accorder qu’aux plus pauvres ». Un point de vue qui ferait ruer dans les brancards Emmanuel Maurel, nouveau chef de file de la gauche du PS, excédé par les tribulations de nos plus riches contribuables à l’heure où nos classes moyennes se paupérisent et où les politiques de rigueur font des ravages sur le Vieux continent. « On ne construira pas une Europe prospère avec des mesures austères », adresse-t-il en forme d’avertissement à François Hollande. Entre la lutte des classes façon Maurel et le libéralisme offensif de Laine, le journaliste François Lenglet esquisse une troisième voie dans un entretien accordé à Elisabeth Lévy et Gil Mihaely. Malgré l’amélioration du niveau de vie sur le temps long, Lenglet déplore le creusement des inégalités au profit d’une élite sociale prédatrice. Mais l’économiste le plus redouté du PAF n’entend pas taxer la finance à hauteur des revenus du travail, arguant que « l’économie a besoin d’une certaine forme de capital : l’investissement ».

Dans un bel exercice de mauvais esprit, Philippe Raynaud imagine une France aplanie par les réformes du Président « normal », où les riches auront rejoint Bruxelles ou Londres pour assouvir la passion française pour l’égalité. À la City, l’on se réjouit déjà de voire affluer les fortunes françaises, nous confirme Agnès Catherine Poirier. Si la richesse n’est pas blâmable, elle implique de fortes responsabilités spirituelles pour ne pas sombrer dans le lucre le plus vulgaire, nous avertit Romaric Sangars, dans une défense et illustration de la seule richesse non quantifiable, celle de l’âme. Accablé par un certaine égoïsme rupin, le virevoltant cosaque s’offusquera avec Jérôme Leroy et votre serviteur du rapport « intermittent à la nation » qu’entretiennent les émigrés de l’an 2013 avec leur patrie fiscale.

Une fois clos notre dossier « riches », vous bifurquerez vers notre ample rubrique actualités. Tandis que Gil Mihaely explique l’attachement américain au port d’armes en le replaçant dans l’histoire politique et constitutionnelle des Etats-Unis, Basile de Koch sonde le traitement médiatique du massacre de Newtown par BFM TV, « TF1 version info en continu : beaucoup de bruit pour rien ; plein de téléspectateurs, et rien à voir ! ».

Sur le terrain économique, Georges Kaplan nous confie ses sombres prévisions quant aux conséquences de la dette française pendant que Jean-Luc Gréau, dont La grande récession (Folio) ressort en poche, décrit minutieusement la responsabilité des banquiers dans la crise économique. Il s’exclamerait presque avec Vincent Auriol, « les banques je les ferme, les banquiers je les enferme ! ». Prenant le large, Luc Rosenzweig s’envole vers l’Ukraine et l’Algérie, où il est question de repentance à sens unique et de procès politique : en 2013, rien de nouveau ! Quant au projet de loi sur le mariage et l’adoption pour tous, il est tout bonnement anticonstitutionnel ! C’est le professeur de droit public Anne-Marie Le Pourhiet qui vous le dit.

Mais cette première partie ne serait pas complète sans la salutaire mise au point de notre rédactrice en chef. Elisabeth Lévy s’afflige des errements d’un Edwy Plenel, à la fois inquisiteur et délateur en chef dans l’affaire Cahuzac. Et lorsqu’un blog Mediapart calomnie pitoyablement Frigide Barjot et son jalon d’époux pour mieux discréditer les manifestations contre le « mariage pour tous », il trouve Elisabeth au tournant !

Si vous estimez que nous devons être intellectuels et violents, notre volet culture vous comblera d’aise. Jérôme Leroy nous divulgue en exclusivité son journal d’un écrivain réacommuniste pour l’année 2012. Au programme, voyage express de Lille à Rome en passant par Brive et Prague. Il cède ensuite les rênes de la littérature à Philippe Cohen, lequel revient sur le cas Joël Dicker, chouchou des lecteurs mais bête noire de la critique. Le jeune lauréat du Goncourt des lycéens mérite-t-il vraiment le même sort que Marc Lévy ?

Après un petit détour par les chroniques mensuelles des amis Jaccard et Taillandier, vous discuterez de Philip Roth avec David di Nota, partagerez les exercices d’admiration de Simon Liberati avec Arnaud Le Guern avant de conclure sur une note mélancolique en compagnie de François Xavier-Ajavon, au beau milieu d’une exposition parisienne qui fait la part belle aux Idées noires de Franquin.  Mais tout espoir n’est pas perdu. Quoique orphelin de Sylvia Kristel et José Benazéraf, Ludovic Maubreuil attend une prochaine résurgence d’un certain cinéma français aussi attachant que mal ficelé : hauts les cœurs,  Joël Séria et Mocky vivent encore…

Allez, un peu d’optimisme que diable : dans le calendrier hollywoodo-maya, 2013 n’est-elle pas la première année après l’Apocalypse ?

Causeur magazine n’étant pas encore distribué dans les kiosques, vous pouvez comme chaque mois l’acheter sur notre kiosque en ligne pour 6,50 € (port compris)… ou mieux encore, puisque janvier est le mois des bonnes résolutions, vous abonner (à partir de 12,90 € pour la formule Découverte 3 numéros). Il est déjà consultable en ligne pour les abonnés et sera dans leur boîte d’ici mercredi prochain.

Chronic’Art est-il de droite ?

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Dans le dossier papier du numéro de novembre de Causeur, Elisabeth Lévy évoquait les heures sombres de la discrimination politique en précisant que lorsqu’on la définit comme une personnalité « de droite », elle rectifie en indiquant plutôt qu’elle n’est « pas de gauche ».

Cette propension à excommunier quiconque ne se revendique pas expressément « de gauche » et qui sévit de Libération au Nouvel Observateur – sans parler des essayistes dégainant la droitisation comme on invoque une pluie nucléaire contaminant la France – frappe aussi de son doigt accusateur, qui l’eût cru, nos confrères de Chronic’Art.

Si l’on se demande en quoi ce valeureux explorateur culturel, premier site internet journalistique de l’ère numérique et en kiosque depuis 2001, né en septembre 1997 de l’enthousiasme de Cyril De Graeve, son actuel rédacteur en chef, mérite à son tour une telle stigmatisation, la raison en est simple. On ne fait pas impunément un dossier sur Marc-Edouard Nabe en 2010, on ne réitère pas avec les œuvres complètes de Drieu La Rochelle deux ans plus tard, et on ne remet pas le couvert en écrivant sur Roger Nimier, voire Philippe Muray. Qu’y peut-il, De Graeve, légèrement fataliste, si « la littérature un peu intéressante est de droite » ?

« Nous avons le souci de ne pas être marqués mais lorsqu’on ne se déclare pas de gauche, on est considéré de droite, voire qualifié de facho », regrette-t-il, en écho avec notre patronne et avec l’excellent dossier sus-mentionné (et toujours disponible à la vente sur notre site !). Qu’à cela ne tienne, Chronic’Art assume de vouloir échapper à l’atroce prévisibilité des titres mono-orientés que le lectorat dédaigne, dans sa grande lassitude. Au sein de la rédaction, toutes les tendances politiques sont représentées et tous les avis autorisés.

Un titre de presse « ni droite, ni gauche » ne serait donc pas fasciste ? Que l’on lise les chroniques quotidiennes du site (d’ailleurs récemment rafraîchi et c’est une réussite) ou le bimestriel papier, qui s’offre des entretiens fleuves, des portraits longuement brossés et des dossiers de dix pages – un luxe suprême -, on peine à discerner ce qu’il y a de réac, fasciste ou nazi chez Chronic’Art, « le magazine connecté, parce que les nouvelles technologies ont toujours eu des impacts majeurs sur tous les domaines de la société, de l’art et de la culture ». La connexion au réel, peut-être ?

Aragon n’est pas mort il y a trente ans

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louis aragon pcf

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Le 24 décembre 1982, Louis Aragon mourait à Paris, à son domicile de la rue de Varenne, un peu après minuit. L’hommage fut national, ou presque. Le Parti communiste accrocha sa photo, accompagnée d’un drapeau tricolore, à l’entrée de l’immeuble de la place du Colonel-Fabien. Les journaux y allèrent de leurs abondantes nécrologies, parfois surprenantes. Le Figaro le couvrait ainsi d’éloges tandis que Libération n’hésitait pas à railler la vieille folle stalinienne. Finalement, Aragon était un écrivain aimé par la droite (François Nourissier, Jean d’Ormesson), vénéré par les communistes, qui enterraient avec lui leur place prépondérante dans le monde intellectuel, et moqué par les gauchistes. Il faut dire qu’en 1982, Mai-68 n’était pas si loin, qui avait vu l’amoureux d’Elsa tenter de parler aux étudiants et se faire rabrouer par Cohn-Bendit.

Paradoxe ? Front renversé ? Les choses sont évidemment plus compliquées. C’est que la vie d’Aragon, elle-même, fut un paradoxe. Imaginez plutôt : vous naissez en 1897, et vous êtes le bâtard d’un ambassadeur de France qui a fait un enfant à une employée du Bon Marché. Aussitôt, pour reprendre un de ses titres, c’est un dispositif de Mentir-vrai qui se met en place autour de votre personne. Votre grand-mère sera votre mère adoptive, votre mère sera votre grande sœur et votre père votre parrain.[access capability= »lire_inedits »]

Il n’est pas étonnant que Daniel Bougnoux (voir entretien) voie le masque comme le motif majeur de la vie et de l’œuvre d’Aragon. Ce masque, par exemple, de la noyée de la Seine, représentant une belle et jeune suicidée. Il fascina les surréalistes dont Aragon fut un membre fondateur, et cette fascination est au cœur du plus beau roman d’amour d’Aragon, Aurélien.

Aragon, maître des masques : jamais un écrivain n’aura tenté à ce point de s’expliquer, de se commenter, de se préfacer, de revenir sur ses livres en les complétant par des préfaces, des avant-dire, des après-lire, des autocitations. Pour nous aider ? Bien sûr que non. Un écrivain est d’abord là pour brouiller les cartes.

Il faut le comprendre, Aragon : une vie si longue à s’exposer, à se dire, à dire le monde. Et ce durant presqu’un siècle,  autrement dit deux guerres mondiales, le communisme, le nazisme, la résistance, la guerre froide. Mais aussi Dada, les surréalistes, le suicide, l’amour fou, l’engagement, la poésie, le journalisme, la critique d’art et aussi, bien sûr, le roman. Faire le roman du « monde réel » mais aussi le roman du roman, de la réinvention du roman, comme dans ce tome 5 de la Pléiade où l’on retrouvera notamment Blanche ou l’oubli et La Mise à mort, textes dont on n’a pas encore mesuré l’importance capitale dans notre histoire littéraire par leur innovation formelle qui, jamais, n’empêche la beauté du chant.

D’une certaine manière, Aragon aura, avec ce goût du masque et des miroirs, du miroir comme masque et du masque comme miroir, presque trop bien réussi son coup. Il est ainsi un des premiers à se créer un personnage que l’on qualifierait aujourd’hui de « médiatique », et cela dès les années 1920, avec le groupe surréaliste. Encore aujourd’hui, on connaît davantage les scandales que provoquaient ces jeunes gens que leur apport décisif à la grande révolution de l’imaginaire occidental.

« Avez-vous déjà giflé un mort ? », écrit par exemple Aragon, en 1924, à la disparition d’Anatole France, gloire nationale et progressiste. Il sera plus modéré, malgré tout, quand il s’agira de juger Maurice Barrès, en 1921. Le groupe Dada avait pris l’habitude de ces procès fictifs où l’on jugeait les grands noms contemporains. Aragon surprendra ses camarades et se montrera d’une étonnante indulgence pour celui que l’on qualifiait de « rossignol des charniers » après la Guerre de 14. Dans sa monumentale biographie, dont le premier volume vient de paraître et suit Aragon jusqu’en 1939, Pierre Juquin décrit bien cet Aragon qui se fait l’avocat d’un Barrès « anarchiste » avant tout, pratiquant le « culte du moi ».

Il faut s’y faire. Les poèmes d’Aragon auront beau être fredonnés par Ferrat et Ferré, on aura beau voir les photos d’Aragon siégeant au comité central du Parti ou celles d’un reportage très people de Elle, en 1965, le montrant vivant l’amour parfait avec Elsa dans leur splendide maison du Moulin de Villeneuve, Aragon est ailleurs, toujours ailleurs.

Aragon, c’est, pour reprendre l’expression de Daniel Bougnoux, la « confusion des genres ». C’est rêver une œuvre totale qui soit à la fois poème, théâtre, histoire, roman et encore autre chose. C’est rêver à l’impossible unité des êtres dans l’amour − « Il n’y a pas d’amour heureux » −, c’est vouloir être à la fois homme et femme, comme dans Le Banquet de Platon, ou comme le devin Tirésias. L’homosexualité d’Aragon, qui fait encore problème aujourd’hui − comme on le voit avec la mésaventure arrivée au livre de Bougnoux −, n’est pas simplement une pulsion trop longtemps retenue qui se libère à la mort d’Elsa : elle est la permanence d’un Moi qui ne doit cesser de s’enchevêtrer et de se contredire pour exister.

Vous pouvez prendre l’Aragon que vous vous voulez, pour l’aimer ou le détester, ce ne sera jamais Aragon si vous n’acceptez pas tout, en bloc.

Oui, c’est le même homme, décoré deux fois de la croix de guerre, en 1918 et en 1940, qui écrit à la fin du Traité du style, en 1928 : « Je conchie l’armée française dans sa totalité. » C’est le même homme, encore, qui adhère au Parti communiste, chantera une ode au Guépéou en 1931 − « Vive le Guépéou contre le pape et les poux ! » − mais qui parlera de « Biafra de l’esprit » lors de l’intervention soviétique contre le Printemps de Prague, en 1968, et qui rédigera la première préface à l’édition française de La Plaisanterie de Kundera.  C’est le même homme, toujours, qui exploite magistralement la libération poétique du surréalisme mais qui saura aussi retrouver la vieille métrique française pendant la Résistance et au lendemain de la guerre :

Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle,
Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop.
Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,
Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…

Non, Aragon n’est pas mort il y a trente ans, car on ne meurt que lorsqu’on coïncide parfaitement avec soi-même. Et ce ne fut jamais le cas pour Aragon, que ce soit en art, en amour ou en politique, qui sont une seule et même chose comme on ne cesse de l’apprendre avec lui.[/access]

À lire :

Œuvres romanesques complètes, tome 5, d’Aragon (Pléiade, Gallimard).

L’Homme communiste, d’Aragon (Le Temps des cerises).

Aragon, un destin français (1897-1939), de Pierre Juquin (La Martinière).

Aragon, la confusion des genres, de Daniel Bougnoux (Gallimard, collection L’un et l’autre).

*Photo : Droits réservés.