photo : Louis Bat

Avec la douceur d’un ensauvagement, la neige lance son assaut contre la métropole.

Simone Weil, dans La pesanteur et la grâce : « En toutes choses, seul ce qui nous vient du dehors, gratuitement, par surprise, comme un don du sort, sans que nous l’ayons cherché, est joie pure. » La neige est joie pure parce qu’elle suspend souverainement le règne de la métropole. Chaque jour, les dispositifs de la métropole nous invitent avec sollicitude à nous cérébraliser, à nous virtualiser, à nous absenter. À nous neutraliser nous-mêmes, à nous atténuer, à nous diminuer – à écraser nos corps, nos sens et nos affects. Chaque jour, nous acceptons leur invitation. Avec piété, nous célébrons le rituel exténuant de la désincarnation.

Il neige ! Il neigera ! Les frontières entre la nature et la ville s’estompent. Les rouages de la métropole se ralentissent, puis s’enrayent enfin. La neige nous libère peu à peu du fardeau des décorations de Noël. Elle ensevelit jusqu’aux désolants sapins couverts de neige artificielle. Nos visages ont oublié leurs devoirs les plus saints. Ils n’expriment plus l’impatience, ni l’indifférence, ni la maîtrise, ni la dureté. Il neige ! Nous voici soudain affranchis de la rationalité insensée de nos déplacements à travers la métropole, libérés de nos trajectoires optimales, de nos calculs, de l’efficacité blessante et acérée de chacun de nos gestes. Il nous est permis de nous attarder à présent, de prendre prétexte de la neige pour être partout en retard. Nous désertons, nous bifurquons. Nous nous encharnons voluptueusement dans les lieux. Nous goûtons avec simplicité le luxe inouï d’être là, que certains avaient réputé inaccessible.

Il neige ! Il neigera ! La neige appelle notre corps. L’ouïe est son premier théâtre d’opération. Comme un ensorcellement, elle nous fait basculer dans un espace sonore enveloppant et sous-marin. La neige nous rajeunit à même l’ouïe et nous voue aux commencements. Les voitures sont à présent aussi rares et humbles que les chevaux. Le tact, ensuite : visages, mains, pieds, genoux, nuque. Caresses et crissements. La neige s’insinue sous nos carapaces opaques et les fait éclater. Elle neutralise la neutralisation, atténue l’atténuation. Tous les corps accèdent soudain à la présence réelle. La brûlure suave de la neige éveille mes mains, vos corps, mes corps, tes joues. La neige ouvre l’animalité de la présence. Les corps des femmes et ceux des hommes, c’est-à-dire leurs âmes mêmes, reviennent du lointain où ils s’étaient absentés.

Il neige ! Il a neigé. Le verglas règne sur les routes et les trottoirs. Le sol appartient maintenant à la glace. A tous, elle impose sa législation comique. La crainte de glisser et de tomber contraint chacun à avancer à petits pas, par tâtonnements, dans une lenteur empêtrée et enjouée. Chacun espère sournoisement voir son prochain glisser. Mais, si cette pensée l’égaye trop, chacun sait que c’est à lui qu’échoira bientôt la grâce d’une glissade. Les regards se croisent et s’animent. La conscience commune du ridicule insinue une complicité burlesque entre les êtres. Libérés, les animaux humains sont rendus à leur grotesque primordial, à leur maladresse native. Les sourires sortent du terrier des visages.

Une raison-de-sécurité entre les dents, des fonctionnaires ferment criminellement les grilles des jardins publics. La beauté et la joie font peser une lourde menace sur la métropole. Les citoyens pourraient finir par y prendre goût. Quelques mètres plus loin, de mystérieux jeunes gens aident vieillardes et enfants à escalader les grilles. L’évidence du commun fait vivre les corps. Des racailles se sentent soudain allégés en portant sur leurs dos de vieux communistes. Au loin, enhardie, le visage rouge de joie, une jeune femme japonaise exulte paisiblement : « Yuki ! Yukiko ! »

Il neige ! Il neigera ! Nous, habitants sans joie de la métropole, nous appelons la neige de toutes nos prières. Pour la neige, nous rendons grâce à Dieu. Nous savons désormais que notre alliance avec la neige est irréversible. Nous saluons par avance ses prochains assauts. Lorsqu’ils surviendront, nous ouvrirons à la neige nos portes et nos fenêtres, nous accueillerons la neige les bras ouverts, à tour de bras, éperdument. Nous répondons à l’appel de la neige. Et si la neige nous ensevelit, si elle doit ensevelir certains d’entre nous, nous annonçons dès à présent que nous refuserons toute espèce de secours. La neige est bonne et sans remède.

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Bruno Maillé
est un paria timide.Ecrivain fantôme en voie de matérialisation, il gravite depuis quinze ans entre diverses revues antimodernes, notamment  L’Atelier du roman.Depuis qu’il écrit à rebrousse-poil dans Causeur, sa conscience politique vient enfin de dépasser d’une courte tête celle de la limace ordinaire. 
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