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France Culture arrête « La rumeur du monde » : la Corse est en émoi !

Événement assez rare dans le petit monde des médias, une émission de radio est chassée de l’antenne sans que cette élimination se produise à l’occasion d’une refonte générale de la grille des programmes. Le samedi 2 février, « Affaires étrangères », animée par Christine Ockrent, s’installe dans le créneau horaire du samedi de 12h45 à 13h30, jusque-là occupé par « La rumeur du monde » de Jean-Marie Colombani et Jean-Claude Casanova. La raison invoquée pour cette éviction par la direction de France-Cul est que l’ancien directeur du Monde produit aussi une émission de commentaire politique chez les voisins de France Inter. Un prétexte qui ne trompe personne, puisque d’autres vedettes de France Cul, comme Philippe Meyer et Laure Adler, officient également sur Inter sans que son directeur Olivier Poivre d’Arvor ne s’en émeuve. La vraie raison est qu’il fallait absolument faire une place à Mme Christine Ockrent, qui se languit à la maison depuis son expulsion mouvementée de la direction de France 24 par Alain de Pouzilhac. Olivier Poivre d’Arvor n’est pas un ingrat : grâce à Bernard Kouchner, il fut intégré au Quai d’Orsay au tour extérieur avec le titre de ministre plénipotentiaire. Il avait déjà fait une bonne manière à Christine Ockrent en récupérant Sandrine Trainer, virée de France 24 par Pouzilhac, comme directrice des programmes de France Cul.

On ne pleurera pas trop sur le sort du couple Colombani-Casanova, dont les moyens d’existence sont assurés par les multiples casquettes qu’ils ont en magasin. On déconseillera cependant à Olivier Poivre d’Arvor de prendre ses prochaines vacances en Corse, dont les susnommés sont originaires (à France Cul, «  La rumeur du monde » était familièrement nommée « Frequenza Mora »). Les deux virés y disposent de sérieuses et solides amitiés. Quant au couple Kouchner-Ockrent, qui possède une résidence secondaire de bon standing sur l’île de Beauté, il devrait jeter un œil sur ses polices d’assurances pour vérifier s’il est bien garanti contre tous les aléas de la vie insulaire…

Pour le reste, on est en droit de s’interroger sur  l’impérieuse nécessité à redonner du travail à une dame ayant largement dépassé l’âge légal de la retraite, alors que de talentueux journalistes de la génération suivante  ne trouvent pas d’emploi à la mesure de leurs qualités.

Législatives 2013 : coup de balai générationnel en Israël

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israel bennett lapid

Le corps électoral israélien surprendra toujours : il nargue régulièrement les sondeurs en sortant de sa manche une nouvelle carte que les augures patentés avaient négligée ou largement sous-estimée. On attendait l’extrême droite religieuse de Naftali Bennett comme nouvelle star politique, dans un contexte de radicalisation à tout va de la société israélienne, et c’est l’extrême centriste Yaïr Lapid, venu de la télé, qui fait sensation : il installe comme deuxième force politique du pays un parti, Yesh Atid (« il y a un avenir ») fondé il y a un an. Les dix-neuf députés qu’il envoie à la Knesset sont des novices en politique, venus de tous les horizons de la société israélienne, une liste à la Prévert où l’on trouve un rabbin orthodoxe, des gens issus des médias, des élus locaux de diverses obédiences, une handicapée en fauteuil, une falasha (juive éthiopienne) et pas de raton laveur, car ce n’est pas casher. Ce qui les rassemble, et qui a séduit l’électorat jeune, urbain et éduqué c’est leur rejet de toute forme d’idéologie issue des traditions du sionisme historique. Ils incarnent une nouvelle société israélienne qui ne veut pas répéter éternellement la querelle Ben Gourion-Jabotinsky, celle du sionisme socialiste contre le sionisme nationaliste.

Yaïr Lapid n’a pas repris les recettes de son défunt père, Tommy Lapid, qui s’était taillé, à la fin du siècle dernier, un espace politique en bouffant du rabbin comme les anticléricaux français du temps d’Emile Combes bouffaient du curé. Son exigence à l’égard des ultra religieux se limite à leur demander de supporter plus équitablement le fardeau national en participant à la force de travail et au service militaire, dont ils sont jusque-là dispensés. Sur le plan économique, il est libéral modéré, et soucieux de préserver le niveau de vie des classes moyennes, alors que les performances remarquables de l’économie israélienne ne profitent qu’à la couche supérieure d’entrepreneurs et de financiers. C’est en cela qu’il a pu incarner, mieux que le Parti travailliste, le mouvement social de l’été 2011. Cette révolte n’était pas celle de l’Israël pauvre, mais l’expression de la colère d’une classe moyenne parfaitement intégrée dans le tissu social, qui voyait pourtant ses conditions de vie se dégrader et peser sur elle le fardeau fiscal et les obligations militaires dont les ultras orthodoxes sont dispensés. Lapid n’est pas un fan du «  Grand Israël » de la droite traditionnelle, mais ce n’est pas non plus un peacenik prêt à tout lâcher aux Palestiniens. Il a d’ailleurs lancé sa campagne électorale à Ariel, la plus importante implantation juive en Cisjordanie, et s’est clairement prononcé contre la division de Jérusalem, en cas de création d’un Etat palestinien.

C’est dire que Yaïr Lapid est parfaitement «  Bibicompatible », et choisira sans aucun doute de s’allier avec le premier ministre sortant pour former une nouvelle coalition. Ainsi, Nétanyahaou, en dépit de l’échec subi par la coalition Likoud-Israël Beteinou (- 11 sièges) pourrait se retrouver le « centriste » d’un gouvernement où il aurait à sa gauche Lapid et Tzipi Livni et à sa droite Naftali Bennett plus l’un ou l’autre des partis religieux. Avec six sièges seulement, le parti Hatnua (Le mouvement) de Tzipi Livni n’a pas réussi à persuader l’électeur israélien qu’il était de première urgence de revenir à la table des négociations avec l’Autorité palestinienne. Mais comme elle est lasse des bancs inconfortables de l’opposition, elle a fait des offres de service à Benyamin Nétanyahou.

Le prochain gouvernement sera donc moins à droite que le précédent, car Yesh Atid est incontournable pour constituer une majorité solide. Il n’est pas certain, cependant, que ce recentrage débouche sur un déblocage rapide du dialogue israélo-palestinien. Il faudrait pour cela que Mahmoud Abbas signale qu’il est capable de sortir de la position maximaliste de l’OLP (frontières de 1967, division de Jérusalem, droit au retour des réfugiés), ce qui est loin d’être le cas. La majorité des Israéliens sont  certes favorables à la création d’un Etat palestinien, mais opposés à voir une entité hostile s’établir à quelques kilomètres des centres vitaux du pays. Le précédent de Gaza est là pour refroidir les plus ardents partisans de la théorie de « la paix contre les Territoires ». Les dirigeants politiques ont parfaitement entendu le message populaire : le prix des loyers et du fromage blanc n’est pas une question secondaire au regard de la sécurité de l’Etat juif. On donne donc à Nétanyahou les moyens de poursuivre sa tâche, mais on lui adjoint un homme nouveau, symbole d’une société civile post-idéologique, pour lui rappeler chaque jour que le peuple israélien ne vit pas que d’idéal ou d’attente messianique.

*Photo : The Jewish Agency for Israel.

Marion Maréchal Le Pen adepte de la repentance ?

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marion le pen genocide vendee

Marion Maréchal Le Pen a créé la surprise la semaine dernière en cosignant une proposition du député UMP Lionnel Luca demandant la reconnaissance du « génocide vendéen » perpétré pendant la Révolution française. Il n’est pas question ici de trancher ce débat historique. Dans ces colonnes, la parole a été donnée à des historiens en octobre dernier, Reynald Secher défendant la thèse du génocide et Jean-Clément Martin soutenant la thèse inverse.

En revanche, avouons sans ambages que l’initiative de la députée FN nous a étonnés. Ne heurte-t-elle pas de plein fouet les convictions et la stratégie de Marine Le Pen ? Celle qui est à la fois la tante et la présidente de notre cosignatrice n’a-t-elle pas fustigé à plusieurs reprises les lois mémorielles, ces dernières constituant les bras armés des communautarismes qu’elle entend combattre ? De plus, en acceptant de cosigner une proposition de loi de l’un des chefs de file de la Droite populaire, la députée du Vaucluse ne contrarie-t-elle pas la stratégie de Marine Le Pen et Florian Philippot qui ne veulent pas entendre parler de rapprochement avec l’UMP en général et la Droite populaire en particulier ?

Marion Maréchal Le Pen a-t-elle eu droit à un joli savon ou s’est-elle rendue compte toute seule que son initiative pouvait jeter le trouble, nous ne le savons pas. Toujours est-il qu’elle a publié ce mardi un communiqué sur le site frontiste en forme de piteuse justification. Elle nie tout rapprochement politique avec Lionnel Luca. MMLP explique que sa signature ne vaut pas davantage que les votes communs du PCF et de l’UMP au Sénat. Cela se discute : la signature au bas d’une proposition de loi constitue un signe politique plus consistant qu’un vote similaire. Mais ce communiqué nous réserve d’autres curiosités.  Dès le premier paragraphe, elle explique qu’elle est, comme beaucoup (Tatie Marine, par exemple ?), réservée sur les lois mémorielles… mais qu’elle a signé cette proposition de loi mémorielle quand même. On se demande ce qu’elle aurait fait sans cette « réserve ». Et comment justifie-t-elle ce grand écart ? « Donner un signal d’objectivité à un moment où les repentances officielles se font toujours à sens unique », ne craint-elle pas de répondre. On se demande bien ce que signifie ce « sens unique ». La loi Gayssot concerne les victimes de la Shoah, la loi Taubira les victimes de l’esclavage.

Enfin, le Parlement avait également voté en décembre 2011 (Assemblée nationale) et janvier 2012 (Sénat) une loi réprimant la négation du génocide arménien[1. Censurée par le Conseil constititutionnel en mars 2012.]. Quel est donc le dénominateur commun entre ces trois textes qui leur donne, selon Marion Maréchal Le Pen, un sens unique, et dont les Vendéens ne pourraient se targuer ? Une gueule de métèque, comme le chantait Moustaki ? Nous n’osons l’imaginer et invitons la députée du Vaucluse à nous donner des précisions afin que personne ne puisse lui faire un tel procès d’intention.

A-t-on invité MMLP à signer ce communiqué ou est-il le fruit de sa seule initiative ? Dans les deux cas, le remède est pire que le mal. Aujourd’hui, le silence,  couvert par le tumulte des infos qui se succèdent, est bien souvent plus efficace qu’une catastrophique publication sur le site de son parti.

*Photo : FN.

Pourquoi je refuse le vin en boîte, toute honte bue !

J’avais déjà entendu parler de ces distributeurs de vin au verre. J’avais déjà vu une de ces grosses machines en aluminium, avec les bouteilles trônant derrière une vitrine, encâblée comme un malade sur un lit d’hôpital. Un jour, une amie m’avait même proposé d’aller dans un bar où l’on payait le vin au verre en insérant directement sa carte bleue dans une machine. Une station service du pinard.

J’avais refusé : j’ai toujours détesté l’idée que les caissières, vendeurs, guichetiers et autres soient remplacés par des boîtes en métal. Et je savais que parmi les soi-disant grands crus que proposait ce nouveau bistrot branché je ne trouverais pas les vins de copains irrévérencieux que j’affectionne. Quand j’entre dans un rade, j’aime faire la bise au patron, je me voyais mal enlacer un droïde, dût-il servir du vin.

Quand j’ai commencé la lecture du reportage de Libération (21 décembre 2013), qui présente cette invention ingénieuse, j’ai d’abord tiqué. Enomatic est un dispositif permettant de garder une bouteille de vin ouverte pendant trois semaines sans en altérer le contenu, grâce à une conservation à l’azote. Tout bénef pour les clients et les commerçants : on peut commander un verre de vin onéreux, le taulier laisse la bouteille ouverte dans la machine et a trois semaines pour écouler la marchandise. L’argumentaire fait mouche, je me sentais un peu vieux con d’avoir instinctivement été réticent à la nouveauté.

Le journal nous présente l’italien à l’origine de l’astuce : un charcutier. Ma confiance était presque toute acquise. Même quand le bonhomme disait qu’il ne s’y connaissait pas en vin, j’étais prêt à lui accorder le bénéfice du doute. Mais le portrait avançant, je voyais se dessiner le parcours d’un homme d’affaires plutôt que celui d’un amoureux des produits. Une phrase enfin arriva, lapidaire, définitive, qui me fit presque refermer le journal : « Faire une machine capable de conserver parfaitement intact pendant plusieurs semaines les bulles de chaque champagne était impensable au départ, raconte Lorenzo. À la différence du vin, discipliné et régulier, il n’y a pas deux bouteilles identiques. »

Qu’on ne laisse plus jamais cet homme ouvrir la moindre quille ! Qu’on ne débouche jamais plus la dive bouteille pour les machines de cet énergumène, persuadé que le raisin fermenté, comme du Coca-cola, est un liquide toujours à lui-même identique. Que quelqu’un, je vous en prie, rappelle à ce monsieur que le champagne est un vin, qu’il n’est pas seul à posséder de fines bulles capricieuses, et que par bien d’autres aspects il n’est ni discipliné, ni régulier !

Je poursuis alors difficilement ma lecture. Heureusement, la dernière partie du papier donne la parole à Catherine Breton. Cette papesse du vin naturel, dont chaque nouvelle cuvée est la preuve que le vin est vivant, s’oppose avec fermeté à l’utilisation de la machine. Convoquant Rabelais, elle rappelle que le plaisir du vin est indissociable de la convivialité et du temps passé à le déguster. Le journaliste, qui ne signe pas à Libération pour rien, y voit une querelle des Anciens contre les Modernes, avec une préférence pour les seconds.

Moi, dans le doute, je vais continuer à verser à la main de grands verres de pinards que j’aurais débouchés moi-même. Et le meilleur moyen de ne pas avoir de problème de conservation, c’est encore de finir la bouteille !

Les conseillers départementaux : un couple inconstitutionnel ?

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parite departement senat

Le Sénat vient de repousser en première lecture le projet de loi organique relatif – entre autres – à l’élection des conseillers départementaux, destinés à remplacer les conseillers généraux actuels et les conseillers territoriaux de la réforme portée par Nicolas Sarkozy. Qu’à cela ne tienne, l’Assemblée nationale, qui va maintenant examiner le projet, pourra le voter en dernier ressort puisqu’il n’y a pas de possibilité de veto sénatorial, le texte n’étant pas directement relatif à la Chambre haute.

Cette réforme vise notamment à renforcer la parité au sein de la nouvelle assemblée départementale. 11% de femmes siégeaient dans les conseils généraux en 2006, 13,5% en 2009,  alors même qu’en imposant aux candidats un suppléant de sexe opposé on avait favorisé l’émergence « d’un « vivier » de femmes » (sic, rapport de Michel Delebarre)… la délégation aux droits des femmes s’en étranglait de rage depuis des années. Hélas, comme le rappelle le Doyen Gélard ici plus à l’aise qu’avec le décompte des voix UMP d’Outre-Mer, « aucune disposition législative contraignante n’a été prévue pour favoriser l’accès des femmes aux mandats de conseillers généraux ». En effet, le mode de scrutin, majoritaire uninominal à deux tours, comme celui des législatives, ne permet pas, au contraire de la proportionnelle, des listes chabada (sic), alternant un homme et une femme. De plus, et contrairement aux dites législatives, les partis politiques, peut-être parce qu’ils sont moins présents dans un scrutin local où émergent plus facilement des candidats indépendants, ne sont pas sanctionnés financièrement s’ils bafouent la règle paritaire. Que faire, comme disait le célèbre démocrate ?

Premièrement, diminuer de moitié le nombre des cantons. Deuxièmement, faire élire à un scrutin majoritaire à deux tours, non plus un, mais deux conseillers par canton, un binôme nécessairement paritaire – c’est-à-dire, à l’heure actuelle, composé d’un homme et d’une femme. La formation de ce binôme permettra des tractations entre partis avant l’élection, politisant un peu plus l’assemblée locale, pour le meilleur et pour le pire.  Au vu du comportement de l’actuelle majorité plurielle, on peut avoir des doutes sur l’homogénéité des votes futurs du binôme, ce qui reviendrait à s’asseoir au moins pour moitié sur les choix des électeurs. Mais pour nos élus, tromper l’électeur sur la marchandise politique ne serait pas le pire effet pervers. Comme le déclarait en effet devant le Sénat la présidente de la délégation aux droits des femmes : « Nous nous sommes demandés si les deux membres du binôme ne feraient pas l’objet d’un traitement différent, les femmes se retrouvant à nouveau cantonnées dans leurs secteurs traditionnels d’intervention – les questions sociales, l’éducation et la santé –, les hommes continuant de s’arroger le monopole des questions économiques ». Quos vult perdere…  En tout cas, nous aurions enfin, pour la première fois en France, une assemblée exactement paritaire –  d’autant plus qu’un décès ne changerait rien, les suppléants du binôme devant être eux aussi de sexes opposés…

Reste à se demander si on ne fait pas ici un pas de trop. Le motif de la réforme serait d’appliquer dans toute sa rigueur l’article premier de la Constitution selon lequel : « La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives ». Bien. Mais comme le dit le texte, la loi « favorise », elle ne « permet » pas, et elle « impose » encore moins, même en lisant le présent de l’indicatif comme un impératif, tradition gaullienne oblige,  chose qui n’est pas une évidence pour le Conseil constitutionnel. La haute juridiction a d’ailleurs rappelé le caractère facultatif d’une parité qui ne saurait être considérée que comme un objectif. Pour les élections législatives par exemple, outre que les partis peuvent décider de payer une amende et de choisir le sexe de leurs candidats en bafouant la parité, nul ne sait quel sera le choix de l’électeur entre les différents partis, et donc si la Chambre sera parfaitement paritaire – ce qu’elle n’est d’ailleurs pas. Pour les élections à la proportionnelle, les listes « chabada » des élections municipales ou régionales représentent sans doute l’extrême limite de ce que l’on peut atteindre pour « favoriser » sans « imposer », ce qui nous donne un écart de 3 points entre la proportion d »élus des deux sexes.

Cette approche traduit en fait un renversement complet dans l’interprétation du principe d’égalité. Dans la tradition juridique et démocratique qui est la nôtre, l’égalité ne peut jamais s’entendre que comme une égalité des chances. C’est ce que proclame l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « tous les Citoyens, étant égaux à ses yeux (il s’agit de la loi), sont également admissibles à toutes dignités, toutes places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents ». Avec la parité telle qu’elle est entendue dans ce texte, il s’agit au contraire d’imposer  une égalité de résultat : quelles que puissent être les qualités des candidats potentiels de l’un et de l’autre sexe, il faut arriver à cette égalité arithmétique qui séduit le socialiste français comme le Nord-coréen.

L’argument parfois avancé pour justifier une telle atteinte à notre approche démocratique de l’égalité et son remplacement par un schéma réductionniste  est que l’intérêt général justifierait que, pendant une période donnée, il soit dérogé à son application afin de faire évoluer les moeurs. Nul ne se leurre au sujet de cette fameuse période transitoire : elle durera tant qu’il n’y aura pas d’égalité absolue, et même parvenus à ce nirvana égalitaire, si nous décidions que le temps était venu de suspendre les quotas, la menace pèserait de leur rétablissement au moindre fléchissement de l’égalité de résultat.

Il appartiendra au Conseil constitutionnel, obligatoirement saisi de ce texte, puisqu’il s’agit d’une loi organique, de savoir s’il doit freiner les dérives – et délires – juridico-politiques des partisans de la révolution sociétale en cours. On sait qu’il fallut réviser la constitution pour que les Sages acceptent une politique de quotas par sexes qui leur répugnait fort justement. Le Conseil a là l’une des dernières occasions d’éviter que cette politique antidémocratique n’atteigne un sommet d’absurdité.

*Photo : Moises Rangel.

Entre liberté et égalité, il faut choisir !

francois lenglet impots

La campagne présidentielle a familiarisé le public avec sa compétence souriante. Son expertise économique impitoyable face à des politiciens souvent agacés dont il débusque la vacuité rhétorique lui a valu le titre de « meilleur journaliste de la campagne ». Auteur, entre autres, de Qui va payer la crise ?[1. Qui va payer la crise ?, Fayard, 2012.], chef du service France à France 2, François Lenglet livre à Causeur son analyse des inégalités et des faiblesses du capitalisme français. Diagnostic et traitement.

Causeur. La gauche est, au moins sur le plan rhétorique, en guerre contre « les riches ». Mais les pauvres seraient-ils moins pauvres si les riches étaient moins riches ?

François Lenglet. Avant de répondre à cette question, il faut bien comprendre que « pauvreté » et « richesse » sont des concepts relatifs – et définis comme tels statistiquement puisque le seuil de pauvreté correspond à un certain pourcentage du revenu moyen. Dans ce cadre conceptuel, il ne peut pas exister de société sans pauvres puisque riches et pauvres se tiennent par la barbichette.

Dans ces conditions, la mesure de la richesse et de la pauvreté évolue dans le temps. Les pauvres d’aujourd’hui sont-ils plus riches que ceux d’hier ?

Sans aucun doute ! Il y a quarante ans, le seuil de pauvreté se situait aux alentours de 470 euros, alors qu’il est aujourd’hui de 960 euros – en euros constants, bien sûr. Malgré leurs difficultés bien réelles, en termes de confort et de niveau de vie, les pauvres d’aujourd’hui sont sensiblement plus riches que les pauvres des années 1970.[access capability= »lire_inedits »]

Mais si les inégalités se sont autant creusées que ce qu’on répète sur tous les tons, cela signifie-t-il que la richesse des riches a augmenté plus vite que celle des pauvres ?

L’accroissement des inégalités est peut-être moins important que ce que pensent beaucoup de gens, mais il est réel et mesurable. La part du patrimoine détenue par les 1 % les plus riches est plus importante qu’il y a trente ans, et significativement plus importante qu’il y a cinquante ans. À l’inverse, la part du patrimoine détenue par la moitié des Français les plus pauvres est plus faible. La tendance est encore plus nette pour ce qui concerne les revenus puisque le patrimoine connaît une certaine inertie, sa plus grande partie étant transmise et non créée. Il est vrai cependant que ces écarts sont plus faibles en France qu’en Allemagne, dans les pays anglo-saxons et, bien sûr, dans les pays émergents.

Sans doute, mais il existe aussi une passion française de l’égalité qui n’a pas d’équivalent dans ces pays. Au-delà des réalités mesurables dont vous parlez, nous sommes là dans le domaine du sentiment subjectif, pour ne pas dire du ressentiment…

Sans doute y a-t-il aujourd’hui plus de ressentiment contre les riches. Cela s’explique en partie par le fait qu’aujourd’hui les plus pauvres sont plus jeunes. Auparavant, les pauvres étaient des vieux, souvent à la charge de leur famille. Ils avaient donc moins d’attentes par rapport à la société. Aujourd’hui, faute de qualification, de maîtrise des codes culturels ou de réseaux, des jeunes sont bloqués dès le début de leur vie active. D’où une frustration compréhensible qui alimente la « chasse aux riches ».

Quelle est l’origine de ce blocage de la société ?

La première cause tient bel et bien à la mondialisation, c’est-à-dire au processus par lequel la circulation des biens, des personnes, des capitaux et des idées par-delà les frontières s’est accélérée à un rythme sans précédent dès la fin des années 1970 et le début des années 1980. Ce processus a réduit les écarts de revenus entre pays, mais les a accrus à l’intérieur de chaque pays. En effet, l’ouverture des frontières a offert des opportunités beaucoup plus importantes − et donc des revenus beaucoup plus élevés − aux individus qualifiés tout en mettant en concurrence les travailleurs peu ou pas qualifiés des pays industrialisés avec ceux des pays émergents. Cela s’est traduit par une pression à la baisse sur leurs salaires et l’affaissement des classes moyennes européennes. Le continuum entre la classe moyenne et les riches qui caractérisait les décennies d’après-guerre n’existe plus. Aujourd’hui, ce sont deux mondes complètement séparés.

L’argument des défenseurs de la « mondialisation heureuse » est que, si certains ont davantage tiré profit du système que d’autres, il a bénéficié à tous…

Les tenants de la mondialisation ne voient qu’une partie du film. En réalité, le processus que j’ai évoqué fait que la dynamique interne de la société est cassée. Le cœur du problème, c’est  la mobilité sociale ! Quand les gens ont l’espoir que, si eux ne profitent pas de la croissance, il en ira différemment pour leurs enfants, la pauvreté est vécue de manière très différente. Or aujourd’hui le réseau, le capital social − en somme tout ce dont on hérite − ont aujourd’hui un poids bien plus grand que les acquis, notamment les diplômes et les compétences, ne parviennent plus à compenser. Du coup, les premières années de la vie professionnelle d’un individu sont déterminantes pour la carrière. Par exemple, pour un jeune qui démarre avec un stage de six mois dans une grande entreprise internationalisée – difficile à décrocher par le seul mérite personnel –, un bon diplôme et des parents qui savent l’aiguiller, la suite est un peu moins difficile.

Ce blocage de l’ascenseur social est-il une particularité française ?

Non, c’est une réalité que l’on observe chez tous nos voisins et, plus largement, dans tous les vieux pays industrialisés. En revanche, toutes les sociétés ne le ressentent pas de la même façon. Les Britanniques sont plus tolérants à l’égard de cette pérennisation des hiérarchies de la naissance, alors que les Français en souffrent davantage que d’autres peuples. Et à juste titre !

À juste titre, moralement, sans doute. L’ennui, c’est qu’à trop se plaindre de l’injustice, y compris quand elle est bien réelle, on risque de se complaire dans un statut victimaire au lieu de se donner les moyens de changer la donne…

Mais la question morale ne peut pas être évacuée d’un trait de plume ! En matière d’inégalités, l’existence d’un seuil de tolérance sociale est parfaitement légitime. Ce seuil varie selon les époques et les pays. Avec la crise, il s’est abaissé de façon spectaculaire, et comment en irait-il autrement ? Quand les gens connaissent des difficultés, les privilèges dont jouit une minorité semblent beaucoup plus injustes, voire scandaleux. Il y a encore dix ans, la presse économique célébrait ceux qui se goinfraient de millions en nous expliquant que c’était formidable. Aujourd’hui, même les plus libéraux des éditorialistes n’oseraient pas écrire ce genre de choses.

Ce qui aggrave les choses, en France, c’est qu’on a le sentiment que la réussite est totalement déconnectée du mérite. Des patrons qui coulent leur boîte peuvent partir avec des retraites mirifiques, comme si nos élites n’étaient pas comptables de leurs erreurs. N’y a-t-il pas là un défaut de structure, un péché originel du néo-capitalisme français dans lequel l’ancienne noblesse d’État s’est retrouvée aux commandes de l’économie privée ?

C’est tout à fait juste ! C’est un phénomène spécifiquement français qui tient effectivement à la collusion entre la haute administration et la sphère économique para-étatique, composée de très grandes entreprises publiques, en particulier après 1981. Grâce aux passerelles existant entre ces deux mondes, les « technos » formés à l’ENA pouvaient aller et venir entre ces grosses boîtes (qui sont devenues celles du CAC 40) et les cabinets ministériels. Ce mélange des genres a eu des effets déplorables, puisque tous ces gens – qui bien sûr se connaissaient – bénéficiaient à la fois de la sécurité de l’emploi du secteur public et des rémunérations en vigueur dans le privé.

En somme, notre classe dirigeante s’est habituée au train de vie du capitalisme sans en connaître le risque. Et cela, avant même les privatisations !

Exact ! Dans les années 1980, a commencé un mouvement mondial de privatisations qui a également touché la France. Certains individus en ont profité pour quitter la fonction publique. Autrement dit, ils ont su, à plusieurs reprises, prendre l’ascenseur au bon moment. Petit à petit, les intelligences et les leviers de pouvoir se sont déplacés en dehors de l’État. Les organisateurs et les bénéficiaires de ce transfert – qui étaient souvent les mêmes – se sont enrichis à cette occasion. Dans l’imaginaire collectif, le grand capital à la française reste parasité par ces réseaux.

En ce cas, les entrepreneurs qui bossent, prennent des risques, créent des emplois et se font insulter par la gauche sont-ils des personnages de fiction ?

Évidemment pas ! Cette espèce de nomenklatura privée qui vient du public ne représente  qu’une fraction des entrepreneurs français. Seulement, c’est la plus visible ! La majorité des chefs d’entreprise que je rencontre perçoivent des rémunérations bien plus raisonnables et leur statut social dépend directement de leur réussite économique. Dans les petites entreprises, les écarts de salaire sont de l’ordre de 1 à 5, de 1 à 10 ou de 1 à 20 maximum : cela paraît déjà beaucoup mais, en comparaison avec ce qui est pratiqué dans les très grandes entreprises, ce n’est pas énorme.

La confusion entre ces deux catégories de patrons ou de cadres dirigeants – les uns ayant réussi par leur travail et les autres, en grande partie, par leur appartenance à un milieu social privilégié –, explique sans doute la haine des riches dont se plaignent Depardieu et d’autres. Est-ce le symptôme d’un malaise profond ?

Il s’agit certainement de la pathologie d’une société en crise. C’est le pauvre, ou celui qui se ressent comme tel, qui raye la voiture du riche. Dans la période récente, la meilleure illustration de ce symptôme, c’est l’affaire de la tranche d’imposition à 75 % ! La plupart des Français comprennent bien que, d’un point de vue budgétaire, c’est inefficace et, par ailleurs, que c’est une incitation à ne pas augmenter ses revenus, donc à créer moins de richesses. Mais ce raisonnement économique ne tient pas face à la puissance du mauvais génie qui leur souffle : « Il y en a trop pour lui et pas assez pour moi ! »[/access]

Retrouvez la seconde partie de l’entretien ici

*Photo : Droits Réservés.

Indemnités chômage : le gouvernement veut recadrer les cadres

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La Cour des comptes a fortement recommandé dans un rapport publié hier mardi de « réviser profondément » l’indemnisation des chômeurs. Ce qui signifie en clair, au cas où vous seriez naïf au-delà du raisonnable, qu’elle suggère de diminuer drastiquement ces indemnisations.  Arguant d’un déficit cumulé prévu de 18,6 milliards en fin d’année, le président socialiste de la Cour, Didier Migaud, a particulièrement évoqué deux points noirs, l’indemnisation des intermittents du spectacle et celle des cadres sup’. Ces derniers sont particulièrement montrés du doigt dans le rapport : figurez-vous que d’après les « Sages », un cadre français qui gagnerait 7 200 € net, aurait droit à une allocation chômage de 5 012 €, contre 2 200 € pour un cadre allemand dans la même situation. Modèle français, gross malheur !

Michel Sapin, a vivement réagi, aussitôt le rapport publié. Comme il ne saurait être question de réduire le train de vie des acteurs de Plus belle la vie, de 1789 , les amants de la Bastille ou du prochain chef d’œuvre de François Ozon, le ministre du travail s’est surtout polarisé sur ces salopards de cadres, chercheurs et ingénieurs du secteur privé qui, une fois licenciés pour raison économiques, se gavent de caviar aux frais de Pôle Emploi – et votent bien trop souvent à droite pour être honnêtes.

En désignant les cadres au chômage à la vindicte populaire, le gouvernement remercie donc, à sa façon, la CGC d’avoir signé des deux mains, il y a quinze jours, l’accord sur la flexisécurité, accord qui aurait été caduc sans le blanc-seing du syndicat de l’encadrement , puisque si la CFTC et la CFDT l’ont ratifié, FO et la CGT l’ont rejeté. Or il fallait au moins trois signataires pour que Laurence Parisot et François Hollande puissent s’autocongratuler.

Je ne sais même pas comment s’appelle le big boss de la CGC, mais moi, si j’étais syndiqué dans ce bouzin-là, je demanderais immédiatement son licenciement sans indemnités.

 

L’Europe maltraitée de l’Elysée ?

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merkel hollande elysee

1963 : De Gaulle et Adenauer signent le traité de l’Elysée.

2013 : La Bundesbank retire tout son or stocké à la Banque de France.

Est-ce ainsi que l’ami allemand montre sa confiance à la France ? Entre Hollande et Merkel, l’anniversaire risque d’être glacial. Que l’Allemagne ait choisi de gifler son amie de 50 ans précisément dans le domaine monétaire devrait alerter les Français : les incompréhensions atteignent un niveau alarmant.

De Gaulle nous avait pourtant avertis : « les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ». Et lorsqu’il signe le traité d’amitié franco-allemand avec le chancelier Adenauer, il n’a rien d’autre en tête que l’intérêt de la France. À tort ou à raison, il craint l’Allemagne autant que l’Union Soviétique. Aujourd’hui comme dans les années 50, la puissance économique allemande justifie que la France trouve un arrangement avec elle. Par ailleurs, notre pays n’est plus en mesure de mener une politique hégémonique sur le continent : comme dans une cour de récréation il vaut mieux s’allier avec un rival quand on n’est pas sûr de le maîtriser.

Les Allemands ne sont pas dupes des efforts de la France pour limiter leur marge de manoeuvre. Lors de la ratification du traité de l’Elysée, le Bundestag prend soin d’y adjoindre un préambule affirmant la prééminence de leur alliance avec les Etats-Unis sur le cartel franco-allemand. Le chantage de Mitterrand lors de la réunification leur donne raison : il y a peu de l’embrassade à l’étouffement.

Vue de France, l’amitié franco-allemande est le pivot de la construction européenne. Chez nos autres partenaires, l’irritation est palpable depuis longtemps, et pas seulement côté britannique. La France et l’Allemagne forment institutionnellement un cartel en Europe. De la PAC à la guerre en Irak, ce cartel s’emploie à influencer les mécanismes institutionnels de l’Europe des Vingt-Sept à son seul profit.

Le « sauvetage » des PIIGS en représente l’exemple le plus récent. Les banques françaises et allemandes étaient gavées d’obligations grecques ou espagnoles. Refuser à ces pays en difficulté la planche à billets de la BCE les aurait poussés à quitter l’euro, forçant du même coup leurs créditeurs à prendre d’immenses pertes. Je soutiens que le droit et l’opportunité concordaient pour offrir un avenir meilleur aux peuples de ces pays que dans la prison de l’euro. Mais lors de cette sinistre nuit du 8 mai 2010, Sarkozy et Merkel ont préféré s’asseoir sur les traités de Maastricht et de Lisbonne, troquant le droit pour la force. Le projet européen consistait à résoudre les conflits par un appareil juridique plutôt que par les rapports de puissance. Tout le monde s’est tu devant cette forfaiture, y compris la Commission Européenne, pourtant gardienne des traités. Dès lors, s’est installé un état d’exception dans lequel se prélasse le Conseil Européen, trop heureux d’avoir les mains déliées par l’érosion du droit pour satisfaire les caprices de la classe politique.

Il y a bien des manières de soutenir avec Edouard Husson que le cartel franco-allemand est l’ennemi de la construction européenne. 25 Etats sont priés d’avaler ce qui a été arrangé lors d’une promenade sur la plage à Deauville. Dès lors, ne nous étonnons pas si la constitution d’une politique de défense commune piétine. À la place de la Pologne ou de l’Italie, ne préféreriez-vous pas confier votre sécurité à un allié lointain comme les Etats-Unis plutôt que d’être serré de trop près par un condominium franco-allemand ? L’erreur vient certainement de De Gaulle, qui résumait la construction européenne au partenariat franco-allemand. Il est temps d’en dresser le bilan très nuancé.

Tout aussi préoccupant est le bilan interne de ce cartel. Le désaccord monétaire ne surgit pas encore clairement. Les Français ignorent encore largement le mécontentement populaire en Allemagne à l’encontre de la politique d’argent facile de la BCE. Le retrait de l’or allemand des coffres de la Banque de France résulte de campagnes de presse et d’enquêtes parlementaires. Pour le moment, ce mécontentement ne trouve pas d’expression politique radicale. Mais il ne manque qu’un tribun de la plèbe pour donner un tour inquiétant à la scène politique allemande. Les élections européennes de 2014 devraient fournir le moyen à des politiques responsables de prévenir pareil cours de l’histoire, et de donner un nouveau tour à la relation privilégiée entre les deux nations qui bordent le Rhin.

*Photo : European Council.

Blockbuster et autres facéties cinématographiques

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alceste django luchini

J’ai vu ces derniers jours le meilleur et le pire film de 2013 — mais bon, l’année est encore jeune, nous avons le temps d’avoir d’heureuses surprises…

Le meilleur, c’est Alceste à bicyclette, où Lambert Wilson et Fabrice Luchini se chamaillent pour savoir lequel des deux jouera l’Alceste du Misanthrope. Et, pour s’éprouver, ils répètent, en inversant régulièrement les rôles, la scène 1 de l’acte I, entre Alceste et son ami Philinte.
C’est constamment drôle, très maîtrisé, plein d’invention. Ça en dit long sur Molière, sur la déliquescence du cinéma français et de l’amitié, sur la façon dont Alceste séduit une femme de passage — mais sera fatalement cocu, les femmes préférant toujours, in fine, le beau gosse fortuné au semi-clochard sur le retour (d’âge…).
Et la fin est délectable…
Deux perruches devant moi, en sortant, péroraient « Mon Dieu, qu’ils sont cabotins ! » — sans réaliser qu’un acteur qui cabotine est un acteur qui joue, alors que d’autres (voir ci-dessous) se contentent de grimacer. Ce sont d’ailleurs moins des acteurs que de vrais comédiens que nous voyons ici à l’œuvre — et les longues balades à bicyclette de l’île de Ré n’ont pas l’air mal du tout, pour qui voudrait se remettre de l’ascension du Ventoux.

La catastrophe (non annoncée) à présent.
N’allez pas voir Django unchained. Mais alors, n’y allez pas. Ce serait perdre 2h45 de votre vie.
Enfin, si : vous pouvez y aller si vous trouvez les critiques cinéma de L’Obs pertinentes depuis la disparition du très regretté Jean-Louis Bory, et celles de Télérama intelligentes : j’ai pour ma part cessé de les prendre au sérieux quand ils ont descendu cet excellent film de Singer intitulé Apt Pupil, d’après une nouvelle de Stephen King sise in Different seasons. Ils en pensaient du mal parce qu’il y avait là-dedans un tortionnaire nazi qui passait la main à un jeune salopard américain — parce que, disaient ces imbéciles, la barbarie hitlérienne est spécifique, elle ne peut pas être confondue avec le Mal — d’ailleurs l’être humain est bon, c’est connu.
Ils devraient en parler à Tamerlan, Cortez, Pizzarro, et quelques autres.
Le film de Tarantino est exactement ce qu’il faut à tous les thuriféraires de la pensée politiquement correcte (et, tant qu’à faire, unique). Il est désolant de conformisme — le bon Noir se venge des méchants Blancs en les atomisant les uns après les autres à coups de colt, aidé pour un temps par un Prussien en goguette. Il est surtout totalement NAC.

J’y allais un peu à reculons, j’avoue — et l’état d’esprit du spectateur fait une bonne moitié de la qualité de la réception. À reculons parce que les échos qui m’en arrivaient présentaient le dernier opus du lointain auteur de Reservoir Dogs (un grand film à revoir d’urgence) comme un revival parodique des westerns italiens de mon enfance. Et comment parodier un genre qui était déjà en soi une parodie ? Comment, dans le genre déjanté, faire mieux que le Django (1966) de Sergio Corbucci (oui, l’immortel auteur du Grand silence, le seul western interprété par Jean-Louis Trintignant) avec le très beau et très froid Franco Nero (il apparaît trente secondes dans le film de Tarantino, et il éclabousse de sa classe la bouse américaine qui se croit intelligente) ? Comment, dans le genre sanglant, faire mieux que Peckinpah et sa Horde sauvage ? Et comment même, dans le genre acid western (si, si, ça existe) faire mieux que Monte Hellmann (L’Ouragan de la vengeance ou The Shooting) ou le Dead man de Jim Jarmush ? Hein, je vous le demande…

2h45 de bla-bla, pour le revival (raté) d’un genre dévoué au silence : combien de héros de westerns, du Van Hefin de 3 :10 to Yuma — le seul, le vrai, celui de Delmer Daves —jusqu’au Eastwood de Pale rider ou de The Unforgiven, en passant par le Charles Bronson d’Il était une fois dans l’Ouest, sont des taiseux remarquables ? Ici, ça cause, ça cause, c’est tout ce que ça sait faire.

2h45 de complaisance idéologique (les Noirs sont sympas, sauf l’Oncle Tom de service (grand numéro de Samuel Jackson, tout ne peut être absolument nul), les Blancs sont répugnants, à commencer par Di Caprio, qui pour le coup occupe l’espace — et la durée — avec un talent qui méritait mieux que ce véhicule à ramasser l’argent des gogos et des bobos. Dans la série « Je suis nul », Jamie Foxx balade dans le film, pour unique expression, le rictus crispé du rappeur en colère (pléonasme…), et la couleur de sa peau est aussi incongrue que celle d’une autre illustre crétine, Andrea Arnold, a cru bon de donner à Heatcliffe dans la dernière version (ratée au delà de ce qu’il est possible de faire) des Hauts de Hurlevent (l’année dernière). C’est ça, l’audace ? On met du noir sur du blanc, et le tour est joué ? On fait une référence appuyée, et même lourdingue, à l’admirable Mandingo de Richard Fleischer (1975 — ça, c’est un grand réalisateur), et on se croit original ? On s’offre des anachronismes « audacieux » — des Winchesters avant l’heure, des Colts nordistes (à canon long) entre les mains de Sudistes, qui usaient de six-coups à canon court —, et on pense avoir révolutionné le western ? Pauvre type…

Qu’ajouter ? La bande-son (empruntée à de bons auteurs, Morricone entre autres) est omniprésente : il fut un temps où un metteur en scène (Barbet Schroeder en l’occurrence) baissait volontairement la musique du Pink Floyd de peur qu’elle n’interfère avec les images (dans More). Aujourd’hui, Tarantino fait dégueuler les hauts-parleurs, de crainte sans doute que l’on en vienne à regarder pour de bon son film.
Le western est un genre mort, parce que c’était un genre essentiellement moral (et même kantien) — ou immoral, et que notre époque n’est pas plus morale qu’immorale, mais moralisante, ce qui est bien pire. Oui, Tarantino, autrefois plus décapant, a été frappé par l’épidémie de moraline, comme disait Nietzsche, qui frappe l’Occident en crise (parenthèse : les éditeurs de récits pornographiques hésitent désormais à laisser des bites et des culs dans les œuvres qu’ils éditent, parce que les grands diffuseurs qui leur achètent les droits « Poche » de leurs livres ne veulent rien qui ne puisse être vendu dans un Relay Hachette — dans le temps, c’est Maupassant qui y était interdit, on voit que l’on progresse…).

Il n’y avait, pour regarder Alceste, qu’une poignée de gens du troisième âge — j’étais vraiment le plus jeune dans la salle, c’est dire… Et Django, pour lequel les journaleux aux ordres des producteurs ont rappelé le ban et l’arrière-ban des spectateurs de tout poil, faisait salle comble. Manque de publicité pour l’un (parce que c’est un film français ? On n’oserait l’imaginer — juste parce que c’est un film bon marché, bientôt rentabilisé par les chaînes de télé qui y ont investi quelques sous), et déferlante pour l’autre, le blockbuster américain conçu à gros budget dans un pays qui reste persuadé que Big is beautiful. Pauvre de nous ! Nous voici relégués sur le strapontin de la production cinématographique, tout juste distingués par des grosses bouses du style Bienvenue chez les Ch’tis parce qu’elles ont une chance d’être adaptées par les Amerlocks. Ou par les facéties de Depardieu.
Tiens, je vais me repasser L’Homme qui tua Liberty Valance. Ou Mon nom est Personne.

PS. : Et pendant ce temps-là, le divertissement continue. Amis chômeurs, collègues enseignants, vous aviez bien aimé le Mariage gay, qui avait si bien masqué vos problèmes. Vous adorerez la Guerre au Mali.

PPS : Je voulais faire un second papier sur la déclaration de guerre aux prépas, qui se confirme chez Fioraso. J’y reviendrai peut-être, si jamais cette dame se donne la peine de prononcer deux phrases de suite intelligibles. Mais en attendant, je ne peux que conseiller la réflexion de fond de mon collègue et ami Dominique Schiltz, qui se bat depuis toujours pour les Classes préparatoires au SNALC — enfin rendu à son devoir de contestation.

L’Egypte nez à nez avec Bonaparte

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La chaîne de télévision arabe Al-Mayadeen nous révèle qu’un quidam égyptien voudrait porter plainte contre… Bonaparte pour sa responsabilité présumée dans la destruction du nez du Sphinx. Malgré la confusion politique qui règne au Caire, ce philanthrope a toutes les chances de voir son action judiciaire déboutée, faute de témoins et de preuves crédibles. Depuis la campagne d’Egypte de Bonaparte à l’aube du XIXe siècle, une légende cairote lui impute l’érosion nasale de l’animal mythique statufié, contre toutes les évidences de l’Histoire. Mais on ne prête qu’aux riches !

Pendant qu’une minorité de salafistes voudrait voir les pyramides et le sphinx tomber, dans un déluge de dynamite répliquant les précédents des Bouddhas afghans de Bamyan, ou du mausolée de Sidi Bou Saïd en Tunisie voire des marabouts sahéliens détruits par Ansar-Dine avec la bénédiction du Qatar, il se trouve donc encore un égyptien attaché au glorieux passé de Khéops. La mode n’est pourtant pas à la conservation du patrimoine dans un monde arabe en pleine ébullition, où l’accusation de paganisme, d’idolâtrie, d’impiété, voire d’associationnisme (mêler Allah à d’autres cultes ou divinités) peut vous mener droit au méchoui grandeur nature.

Mais une inconnue de taille demeure. Que le nez du Sphinx ait été saccagé par Bonaparte ou les mamlouks qui ont occupé l’Egypte  des siècles durant, le préjudice subi est le même. Et comme toute profanation mérite salaire, nous adressons tous nos vœux de récupération morale à Zaoui Saada, chef du Rassemblement démocratique algérien pour la paix et le progrès, leader de l’Organisation arabe unie et saint patron de toutes les causes désespérées. Après avoir courageusement exigé des dizaines de milliers d’euros à Charlie Hebdo, Gilbert Collard et Gérard Longuet, nul doute que notre homme saura endosser la muette douleur du sphinx. Qu’on se le dise : à force de souffrir pour Mahomet et l’Algérie postcoloniale, Zaoui Saada a le cœur et le préjudice personnel assez grands pour compatir aux malheurs de l’Egypte pharaonique…

 

France Culture arrête « La rumeur du monde » : la Corse est en émoi !

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Événement assez rare dans le petit monde des médias, une émission de radio est chassée de l’antenne sans que cette élimination se produise à l’occasion d’une refonte générale de la grille des programmes. Le samedi 2 février, « Affaires étrangères », animée par Christine Ockrent, s’installe dans le créneau horaire du samedi de 12h45 à 13h30, jusque-là occupé par « La rumeur du monde » de Jean-Marie Colombani et Jean-Claude Casanova. La raison invoquée pour cette éviction par la direction de France-Cul est que l’ancien directeur du Monde produit aussi une émission de commentaire politique chez les voisins de France Inter. Un prétexte qui ne trompe personne, puisque d’autres vedettes de France Cul, comme Philippe Meyer et Laure Adler, officient également sur Inter sans que son directeur Olivier Poivre d’Arvor ne s’en émeuve. La vraie raison est qu’il fallait absolument faire une place à Mme Christine Ockrent, qui se languit à la maison depuis son expulsion mouvementée de la direction de France 24 par Alain de Pouzilhac. Olivier Poivre d’Arvor n’est pas un ingrat : grâce à Bernard Kouchner, il fut intégré au Quai d’Orsay au tour extérieur avec le titre de ministre plénipotentiaire. Il avait déjà fait une bonne manière à Christine Ockrent en récupérant Sandrine Trainer, virée de France 24 par Pouzilhac, comme directrice des programmes de France Cul.

On ne pleurera pas trop sur le sort du couple Colombani-Casanova, dont les moyens d’existence sont assurés par les multiples casquettes qu’ils ont en magasin. On déconseillera cependant à Olivier Poivre d’Arvor de prendre ses prochaines vacances en Corse, dont les susnommés sont originaires (à France Cul, «  La rumeur du monde » était familièrement nommée « Frequenza Mora »). Les deux virés y disposent de sérieuses et solides amitiés. Quant au couple Kouchner-Ockrent, qui possède une résidence secondaire de bon standing sur l’île de Beauté, il devrait jeter un œil sur ses polices d’assurances pour vérifier s’il est bien garanti contre tous les aléas de la vie insulaire…

Pour le reste, on est en droit de s’interroger sur  l’impérieuse nécessité à redonner du travail à une dame ayant largement dépassé l’âge légal de la retraite, alors que de talentueux journalistes de la génération suivante  ne trouvent pas d’emploi à la mesure de leurs qualités.

Législatives 2013 : coup de balai générationnel en Israël

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israel bennett lapid

israel bennett lapid

Le corps électoral israélien surprendra toujours : il nargue régulièrement les sondeurs en sortant de sa manche une nouvelle carte que les augures patentés avaient négligée ou largement sous-estimée. On attendait l’extrême droite religieuse de Naftali Bennett comme nouvelle star politique, dans un contexte de radicalisation à tout va de la société israélienne, et c’est l’extrême centriste Yaïr Lapid, venu de la télé, qui fait sensation : il installe comme deuxième force politique du pays un parti, Yesh Atid (« il y a un avenir ») fondé il y a un an. Les dix-neuf députés qu’il envoie à la Knesset sont des novices en politique, venus de tous les horizons de la société israélienne, une liste à la Prévert où l’on trouve un rabbin orthodoxe, des gens issus des médias, des élus locaux de diverses obédiences, une handicapée en fauteuil, une falasha (juive éthiopienne) et pas de raton laveur, car ce n’est pas casher. Ce qui les rassemble, et qui a séduit l’électorat jeune, urbain et éduqué c’est leur rejet de toute forme d’idéologie issue des traditions du sionisme historique. Ils incarnent une nouvelle société israélienne qui ne veut pas répéter éternellement la querelle Ben Gourion-Jabotinsky, celle du sionisme socialiste contre le sionisme nationaliste.

Yaïr Lapid n’a pas repris les recettes de son défunt père, Tommy Lapid, qui s’était taillé, à la fin du siècle dernier, un espace politique en bouffant du rabbin comme les anticléricaux français du temps d’Emile Combes bouffaient du curé. Son exigence à l’égard des ultra religieux se limite à leur demander de supporter plus équitablement le fardeau national en participant à la force de travail et au service militaire, dont ils sont jusque-là dispensés. Sur le plan économique, il est libéral modéré, et soucieux de préserver le niveau de vie des classes moyennes, alors que les performances remarquables de l’économie israélienne ne profitent qu’à la couche supérieure d’entrepreneurs et de financiers. C’est en cela qu’il a pu incarner, mieux que le Parti travailliste, le mouvement social de l’été 2011. Cette révolte n’était pas celle de l’Israël pauvre, mais l’expression de la colère d’une classe moyenne parfaitement intégrée dans le tissu social, qui voyait pourtant ses conditions de vie se dégrader et peser sur elle le fardeau fiscal et les obligations militaires dont les ultras orthodoxes sont dispensés. Lapid n’est pas un fan du «  Grand Israël » de la droite traditionnelle, mais ce n’est pas non plus un peacenik prêt à tout lâcher aux Palestiniens. Il a d’ailleurs lancé sa campagne électorale à Ariel, la plus importante implantation juive en Cisjordanie, et s’est clairement prononcé contre la division de Jérusalem, en cas de création d’un Etat palestinien.

C’est dire que Yaïr Lapid est parfaitement «  Bibicompatible », et choisira sans aucun doute de s’allier avec le premier ministre sortant pour former une nouvelle coalition. Ainsi, Nétanyahaou, en dépit de l’échec subi par la coalition Likoud-Israël Beteinou (- 11 sièges) pourrait se retrouver le « centriste » d’un gouvernement où il aurait à sa gauche Lapid et Tzipi Livni et à sa droite Naftali Bennett plus l’un ou l’autre des partis religieux. Avec six sièges seulement, le parti Hatnua (Le mouvement) de Tzipi Livni n’a pas réussi à persuader l’électeur israélien qu’il était de première urgence de revenir à la table des négociations avec l’Autorité palestinienne. Mais comme elle est lasse des bancs inconfortables de l’opposition, elle a fait des offres de service à Benyamin Nétanyahou.

Le prochain gouvernement sera donc moins à droite que le précédent, car Yesh Atid est incontournable pour constituer une majorité solide. Il n’est pas certain, cependant, que ce recentrage débouche sur un déblocage rapide du dialogue israélo-palestinien. Il faudrait pour cela que Mahmoud Abbas signale qu’il est capable de sortir de la position maximaliste de l’OLP (frontières de 1967, division de Jérusalem, droit au retour des réfugiés), ce qui est loin d’être le cas. La majorité des Israéliens sont  certes favorables à la création d’un Etat palestinien, mais opposés à voir une entité hostile s’établir à quelques kilomètres des centres vitaux du pays. Le précédent de Gaza est là pour refroidir les plus ardents partisans de la théorie de « la paix contre les Territoires ». Les dirigeants politiques ont parfaitement entendu le message populaire : le prix des loyers et du fromage blanc n’est pas une question secondaire au regard de la sécurité de l’Etat juif. On donne donc à Nétanyahou les moyens de poursuivre sa tâche, mais on lui adjoint un homme nouveau, symbole d’une société civile post-idéologique, pour lui rappeler chaque jour que le peuple israélien ne vit pas que d’idéal ou d’attente messianique.

*Photo : The Jewish Agency for Israel.

Marion Maréchal Le Pen adepte de la repentance ?

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marion le pen genocide vendee

marion le pen genocide vendee

Marion Maréchal Le Pen a créé la surprise la semaine dernière en cosignant une proposition du député UMP Lionnel Luca demandant la reconnaissance du « génocide vendéen » perpétré pendant la Révolution française. Il n’est pas question ici de trancher ce débat historique. Dans ces colonnes, la parole a été donnée à des historiens en octobre dernier, Reynald Secher défendant la thèse du génocide et Jean-Clément Martin soutenant la thèse inverse.

En revanche, avouons sans ambages que l’initiative de la députée FN nous a étonnés. Ne heurte-t-elle pas de plein fouet les convictions et la stratégie de Marine Le Pen ? Celle qui est à la fois la tante et la présidente de notre cosignatrice n’a-t-elle pas fustigé à plusieurs reprises les lois mémorielles, ces dernières constituant les bras armés des communautarismes qu’elle entend combattre ? De plus, en acceptant de cosigner une proposition de loi de l’un des chefs de file de la Droite populaire, la députée du Vaucluse ne contrarie-t-elle pas la stratégie de Marine Le Pen et Florian Philippot qui ne veulent pas entendre parler de rapprochement avec l’UMP en général et la Droite populaire en particulier ?

Marion Maréchal Le Pen a-t-elle eu droit à un joli savon ou s’est-elle rendue compte toute seule que son initiative pouvait jeter le trouble, nous ne le savons pas. Toujours est-il qu’elle a publié ce mardi un communiqué sur le site frontiste en forme de piteuse justification. Elle nie tout rapprochement politique avec Lionnel Luca. MMLP explique que sa signature ne vaut pas davantage que les votes communs du PCF et de l’UMP au Sénat. Cela se discute : la signature au bas d’une proposition de loi constitue un signe politique plus consistant qu’un vote similaire. Mais ce communiqué nous réserve d’autres curiosités.  Dès le premier paragraphe, elle explique qu’elle est, comme beaucoup (Tatie Marine, par exemple ?), réservée sur les lois mémorielles… mais qu’elle a signé cette proposition de loi mémorielle quand même. On se demande ce qu’elle aurait fait sans cette « réserve ». Et comment justifie-t-elle ce grand écart ? « Donner un signal d’objectivité à un moment où les repentances officielles se font toujours à sens unique », ne craint-elle pas de répondre. On se demande bien ce que signifie ce « sens unique ». La loi Gayssot concerne les victimes de la Shoah, la loi Taubira les victimes de l’esclavage.

Enfin, le Parlement avait également voté en décembre 2011 (Assemblée nationale) et janvier 2012 (Sénat) une loi réprimant la négation du génocide arménien[1. Censurée par le Conseil constititutionnel en mars 2012.]. Quel est donc le dénominateur commun entre ces trois textes qui leur donne, selon Marion Maréchal Le Pen, un sens unique, et dont les Vendéens ne pourraient se targuer ? Une gueule de métèque, comme le chantait Moustaki ? Nous n’osons l’imaginer et invitons la députée du Vaucluse à nous donner des précisions afin que personne ne puisse lui faire un tel procès d’intention.

A-t-on invité MMLP à signer ce communiqué ou est-il le fruit de sa seule initiative ? Dans les deux cas, le remède est pire que le mal. Aujourd’hui, le silence,  couvert par le tumulte des infos qui se succèdent, est bien souvent plus efficace qu’une catastrophique publication sur le site de son parti.

*Photo : FN.

Pourquoi je refuse le vin en boîte, toute honte bue !

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J’avais déjà entendu parler de ces distributeurs de vin au verre. J’avais déjà vu une de ces grosses machines en aluminium, avec les bouteilles trônant derrière une vitrine, encâblée comme un malade sur un lit d’hôpital. Un jour, une amie m’avait même proposé d’aller dans un bar où l’on payait le vin au verre en insérant directement sa carte bleue dans une machine. Une station service du pinard.

J’avais refusé : j’ai toujours détesté l’idée que les caissières, vendeurs, guichetiers et autres soient remplacés par des boîtes en métal. Et je savais que parmi les soi-disant grands crus que proposait ce nouveau bistrot branché je ne trouverais pas les vins de copains irrévérencieux que j’affectionne. Quand j’entre dans un rade, j’aime faire la bise au patron, je me voyais mal enlacer un droïde, dût-il servir du vin.

Quand j’ai commencé la lecture du reportage de Libération (21 décembre 2013), qui présente cette invention ingénieuse, j’ai d’abord tiqué. Enomatic est un dispositif permettant de garder une bouteille de vin ouverte pendant trois semaines sans en altérer le contenu, grâce à une conservation à l’azote. Tout bénef pour les clients et les commerçants : on peut commander un verre de vin onéreux, le taulier laisse la bouteille ouverte dans la machine et a trois semaines pour écouler la marchandise. L’argumentaire fait mouche, je me sentais un peu vieux con d’avoir instinctivement été réticent à la nouveauté.

Le journal nous présente l’italien à l’origine de l’astuce : un charcutier. Ma confiance était presque toute acquise. Même quand le bonhomme disait qu’il ne s’y connaissait pas en vin, j’étais prêt à lui accorder le bénéfice du doute. Mais le portrait avançant, je voyais se dessiner le parcours d’un homme d’affaires plutôt que celui d’un amoureux des produits. Une phrase enfin arriva, lapidaire, définitive, qui me fit presque refermer le journal : « Faire une machine capable de conserver parfaitement intact pendant plusieurs semaines les bulles de chaque champagne était impensable au départ, raconte Lorenzo. À la différence du vin, discipliné et régulier, il n’y a pas deux bouteilles identiques. »

Qu’on ne laisse plus jamais cet homme ouvrir la moindre quille ! Qu’on ne débouche jamais plus la dive bouteille pour les machines de cet énergumène, persuadé que le raisin fermenté, comme du Coca-cola, est un liquide toujours à lui-même identique. Que quelqu’un, je vous en prie, rappelle à ce monsieur que le champagne est un vin, qu’il n’est pas seul à posséder de fines bulles capricieuses, et que par bien d’autres aspects il n’est ni discipliné, ni régulier !

Je poursuis alors difficilement ma lecture. Heureusement, la dernière partie du papier donne la parole à Catherine Breton. Cette papesse du vin naturel, dont chaque nouvelle cuvée est la preuve que le vin est vivant, s’oppose avec fermeté à l’utilisation de la machine. Convoquant Rabelais, elle rappelle que le plaisir du vin est indissociable de la convivialité et du temps passé à le déguster. Le journaliste, qui ne signe pas à Libération pour rien, y voit une querelle des Anciens contre les Modernes, avec une préférence pour les seconds.

Moi, dans le doute, je vais continuer à verser à la main de grands verres de pinards que j’aurais débouchés moi-même. Et le meilleur moyen de ne pas avoir de problème de conservation, c’est encore de finir la bouteille !

Les conseillers départementaux : un couple inconstitutionnel ?

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parite departement senat

parite departement senat

Le Sénat vient de repousser en première lecture le projet de loi organique relatif – entre autres – à l’élection des conseillers départementaux, destinés à remplacer les conseillers généraux actuels et les conseillers territoriaux de la réforme portée par Nicolas Sarkozy. Qu’à cela ne tienne, l’Assemblée nationale, qui va maintenant examiner le projet, pourra le voter en dernier ressort puisqu’il n’y a pas de possibilité de veto sénatorial, le texte n’étant pas directement relatif à la Chambre haute.

Cette réforme vise notamment à renforcer la parité au sein de la nouvelle assemblée départementale. 11% de femmes siégeaient dans les conseils généraux en 2006, 13,5% en 2009,  alors même qu’en imposant aux candidats un suppléant de sexe opposé on avait favorisé l’émergence « d’un « vivier » de femmes » (sic, rapport de Michel Delebarre)… la délégation aux droits des femmes s’en étranglait de rage depuis des années. Hélas, comme le rappelle le Doyen Gélard ici plus à l’aise qu’avec le décompte des voix UMP d’Outre-Mer, « aucune disposition législative contraignante n’a été prévue pour favoriser l’accès des femmes aux mandats de conseillers généraux ». En effet, le mode de scrutin, majoritaire uninominal à deux tours, comme celui des législatives, ne permet pas, au contraire de la proportionnelle, des listes chabada (sic), alternant un homme et une femme. De plus, et contrairement aux dites législatives, les partis politiques, peut-être parce qu’ils sont moins présents dans un scrutin local où émergent plus facilement des candidats indépendants, ne sont pas sanctionnés financièrement s’ils bafouent la règle paritaire. Que faire, comme disait le célèbre démocrate ?

Premièrement, diminuer de moitié le nombre des cantons. Deuxièmement, faire élire à un scrutin majoritaire à deux tours, non plus un, mais deux conseillers par canton, un binôme nécessairement paritaire – c’est-à-dire, à l’heure actuelle, composé d’un homme et d’une femme. La formation de ce binôme permettra des tractations entre partis avant l’élection, politisant un peu plus l’assemblée locale, pour le meilleur et pour le pire.  Au vu du comportement de l’actuelle majorité plurielle, on peut avoir des doutes sur l’homogénéité des votes futurs du binôme, ce qui reviendrait à s’asseoir au moins pour moitié sur les choix des électeurs. Mais pour nos élus, tromper l’électeur sur la marchandise politique ne serait pas le pire effet pervers. Comme le déclarait en effet devant le Sénat la présidente de la délégation aux droits des femmes : « Nous nous sommes demandés si les deux membres du binôme ne feraient pas l’objet d’un traitement différent, les femmes se retrouvant à nouveau cantonnées dans leurs secteurs traditionnels d’intervention – les questions sociales, l’éducation et la santé –, les hommes continuant de s’arroger le monopole des questions économiques ». Quos vult perdere…  En tout cas, nous aurions enfin, pour la première fois en France, une assemblée exactement paritaire –  d’autant plus qu’un décès ne changerait rien, les suppléants du binôme devant être eux aussi de sexes opposés…

Reste à se demander si on ne fait pas ici un pas de trop. Le motif de la réforme serait d’appliquer dans toute sa rigueur l’article premier de la Constitution selon lequel : « La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives ». Bien. Mais comme le dit le texte, la loi « favorise », elle ne « permet » pas, et elle « impose » encore moins, même en lisant le présent de l’indicatif comme un impératif, tradition gaullienne oblige,  chose qui n’est pas une évidence pour le Conseil constitutionnel. La haute juridiction a d’ailleurs rappelé le caractère facultatif d’une parité qui ne saurait être considérée que comme un objectif. Pour les élections législatives par exemple, outre que les partis peuvent décider de payer une amende et de choisir le sexe de leurs candidats en bafouant la parité, nul ne sait quel sera le choix de l’électeur entre les différents partis, et donc si la Chambre sera parfaitement paritaire – ce qu’elle n’est d’ailleurs pas. Pour les élections à la proportionnelle, les listes « chabada » des élections municipales ou régionales représentent sans doute l’extrême limite de ce que l’on peut atteindre pour « favoriser » sans « imposer », ce qui nous donne un écart de 3 points entre la proportion d »élus des deux sexes.

Cette approche traduit en fait un renversement complet dans l’interprétation du principe d’égalité. Dans la tradition juridique et démocratique qui est la nôtre, l’égalité ne peut jamais s’entendre que comme une égalité des chances. C’est ce que proclame l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « tous les Citoyens, étant égaux à ses yeux (il s’agit de la loi), sont également admissibles à toutes dignités, toutes places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents ». Avec la parité telle qu’elle est entendue dans ce texte, il s’agit au contraire d’imposer  une égalité de résultat : quelles que puissent être les qualités des candidats potentiels de l’un et de l’autre sexe, il faut arriver à cette égalité arithmétique qui séduit le socialiste français comme le Nord-coréen.

L’argument parfois avancé pour justifier une telle atteinte à notre approche démocratique de l’égalité et son remplacement par un schéma réductionniste  est que l’intérêt général justifierait que, pendant une période donnée, il soit dérogé à son application afin de faire évoluer les moeurs. Nul ne se leurre au sujet de cette fameuse période transitoire : elle durera tant qu’il n’y aura pas d’égalité absolue, et même parvenus à ce nirvana égalitaire, si nous décidions que le temps était venu de suspendre les quotas, la menace pèserait de leur rétablissement au moindre fléchissement de l’égalité de résultat.

Il appartiendra au Conseil constitutionnel, obligatoirement saisi de ce texte, puisqu’il s’agit d’une loi organique, de savoir s’il doit freiner les dérives – et délires – juridico-politiques des partisans de la révolution sociétale en cours. On sait qu’il fallut réviser la constitution pour que les Sages acceptent une politique de quotas par sexes qui leur répugnait fort justement. Le Conseil a là l’une des dernières occasions d’éviter que cette politique antidémocratique n’atteigne un sommet d’absurdité.

*Photo : Moises Rangel.

Entre liberté et égalité, il faut choisir !

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francois lenglet impots

francois lenglet impots

La campagne présidentielle a familiarisé le public avec sa compétence souriante. Son expertise économique impitoyable face à des politiciens souvent agacés dont il débusque la vacuité rhétorique lui a valu le titre de « meilleur journaliste de la campagne ». Auteur, entre autres, de Qui va payer la crise ?[1. Qui va payer la crise ?, Fayard, 2012.], chef du service France à France 2, François Lenglet livre à Causeur son analyse des inégalités et des faiblesses du capitalisme français. Diagnostic et traitement.

Causeur. La gauche est, au moins sur le plan rhétorique, en guerre contre « les riches ». Mais les pauvres seraient-ils moins pauvres si les riches étaient moins riches ?

François Lenglet. Avant de répondre à cette question, il faut bien comprendre que « pauvreté » et « richesse » sont des concepts relatifs – et définis comme tels statistiquement puisque le seuil de pauvreté correspond à un certain pourcentage du revenu moyen. Dans ce cadre conceptuel, il ne peut pas exister de société sans pauvres puisque riches et pauvres se tiennent par la barbichette.

Dans ces conditions, la mesure de la richesse et de la pauvreté évolue dans le temps. Les pauvres d’aujourd’hui sont-ils plus riches que ceux d’hier ?

Sans aucun doute ! Il y a quarante ans, le seuil de pauvreté se situait aux alentours de 470 euros, alors qu’il est aujourd’hui de 960 euros – en euros constants, bien sûr. Malgré leurs difficultés bien réelles, en termes de confort et de niveau de vie, les pauvres d’aujourd’hui sont sensiblement plus riches que les pauvres des années 1970.[access capability= »lire_inedits »]

Mais si les inégalités se sont autant creusées que ce qu’on répète sur tous les tons, cela signifie-t-il que la richesse des riches a augmenté plus vite que celle des pauvres ?

L’accroissement des inégalités est peut-être moins important que ce que pensent beaucoup de gens, mais il est réel et mesurable. La part du patrimoine détenue par les 1 % les plus riches est plus importante qu’il y a trente ans, et significativement plus importante qu’il y a cinquante ans. À l’inverse, la part du patrimoine détenue par la moitié des Français les plus pauvres est plus faible. La tendance est encore plus nette pour ce qui concerne les revenus puisque le patrimoine connaît une certaine inertie, sa plus grande partie étant transmise et non créée. Il est vrai cependant que ces écarts sont plus faibles en France qu’en Allemagne, dans les pays anglo-saxons et, bien sûr, dans les pays émergents.

Sans doute, mais il existe aussi une passion française de l’égalité qui n’a pas d’équivalent dans ces pays. Au-delà des réalités mesurables dont vous parlez, nous sommes là dans le domaine du sentiment subjectif, pour ne pas dire du ressentiment…

Sans doute y a-t-il aujourd’hui plus de ressentiment contre les riches. Cela s’explique en partie par le fait qu’aujourd’hui les plus pauvres sont plus jeunes. Auparavant, les pauvres étaient des vieux, souvent à la charge de leur famille. Ils avaient donc moins d’attentes par rapport à la société. Aujourd’hui, faute de qualification, de maîtrise des codes culturels ou de réseaux, des jeunes sont bloqués dès le début de leur vie active. D’où une frustration compréhensible qui alimente la « chasse aux riches ».

Quelle est l’origine de ce blocage de la société ?

La première cause tient bel et bien à la mondialisation, c’est-à-dire au processus par lequel la circulation des biens, des personnes, des capitaux et des idées par-delà les frontières s’est accélérée à un rythme sans précédent dès la fin des années 1970 et le début des années 1980. Ce processus a réduit les écarts de revenus entre pays, mais les a accrus à l’intérieur de chaque pays. En effet, l’ouverture des frontières a offert des opportunités beaucoup plus importantes − et donc des revenus beaucoup plus élevés − aux individus qualifiés tout en mettant en concurrence les travailleurs peu ou pas qualifiés des pays industrialisés avec ceux des pays émergents. Cela s’est traduit par une pression à la baisse sur leurs salaires et l’affaissement des classes moyennes européennes. Le continuum entre la classe moyenne et les riches qui caractérisait les décennies d’après-guerre n’existe plus. Aujourd’hui, ce sont deux mondes complètement séparés.

L’argument des défenseurs de la « mondialisation heureuse » est que, si certains ont davantage tiré profit du système que d’autres, il a bénéficié à tous…

Les tenants de la mondialisation ne voient qu’une partie du film. En réalité, le processus que j’ai évoqué fait que la dynamique interne de la société est cassée. Le cœur du problème, c’est  la mobilité sociale ! Quand les gens ont l’espoir que, si eux ne profitent pas de la croissance, il en ira différemment pour leurs enfants, la pauvreté est vécue de manière très différente. Or aujourd’hui le réseau, le capital social − en somme tout ce dont on hérite − ont aujourd’hui un poids bien plus grand que les acquis, notamment les diplômes et les compétences, ne parviennent plus à compenser. Du coup, les premières années de la vie professionnelle d’un individu sont déterminantes pour la carrière. Par exemple, pour un jeune qui démarre avec un stage de six mois dans une grande entreprise internationalisée – difficile à décrocher par le seul mérite personnel –, un bon diplôme et des parents qui savent l’aiguiller, la suite est un peu moins difficile.

Ce blocage de l’ascenseur social est-il une particularité française ?

Non, c’est une réalité que l’on observe chez tous nos voisins et, plus largement, dans tous les vieux pays industrialisés. En revanche, toutes les sociétés ne le ressentent pas de la même façon. Les Britanniques sont plus tolérants à l’égard de cette pérennisation des hiérarchies de la naissance, alors que les Français en souffrent davantage que d’autres peuples. Et à juste titre !

À juste titre, moralement, sans doute. L’ennui, c’est qu’à trop se plaindre de l’injustice, y compris quand elle est bien réelle, on risque de se complaire dans un statut victimaire au lieu de se donner les moyens de changer la donne…

Mais la question morale ne peut pas être évacuée d’un trait de plume ! En matière d’inégalités, l’existence d’un seuil de tolérance sociale est parfaitement légitime. Ce seuil varie selon les époques et les pays. Avec la crise, il s’est abaissé de façon spectaculaire, et comment en irait-il autrement ? Quand les gens connaissent des difficultés, les privilèges dont jouit une minorité semblent beaucoup plus injustes, voire scandaleux. Il y a encore dix ans, la presse économique célébrait ceux qui se goinfraient de millions en nous expliquant que c’était formidable. Aujourd’hui, même les plus libéraux des éditorialistes n’oseraient pas écrire ce genre de choses.

Ce qui aggrave les choses, en France, c’est qu’on a le sentiment que la réussite est totalement déconnectée du mérite. Des patrons qui coulent leur boîte peuvent partir avec des retraites mirifiques, comme si nos élites n’étaient pas comptables de leurs erreurs. N’y a-t-il pas là un défaut de structure, un péché originel du néo-capitalisme français dans lequel l’ancienne noblesse d’État s’est retrouvée aux commandes de l’économie privée ?

C’est tout à fait juste ! C’est un phénomène spécifiquement français qui tient effectivement à la collusion entre la haute administration et la sphère économique para-étatique, composée de très grandes entreprises publiques, en particulier après 1981. Grâce aux passerelles existant entre ces deux mondes, les « technos » formés à l’ENA pouvaient aller et venir entre ces grosses boîtes (qui sont devenues celles du CAC 40) et les cabinets ministériels. Ce mélange des genres a eu des effets déplorables, puisque tous ces gens – qui bien sûr se connaissaient – bénéficiaient à la fois de la sécurité de l’emploi du secteur public et des rémunérations en vigueur dans le privé.

En somme, notre classe dirigeante s’est habituée au train de vie du capitalisme sans en connaître le risque. Et cela, avant même les privatisations !

Exact ! Dans les années 1980, a commencé un mouvement mondial de privatisations qui a également touché la France. Certains individus en ont profité pour quitter la fonction publique. Autrement dit, ils ont su, à plusieurs reprises, prendre l’ascenseur au bon moment. Petit à petit, les intelligences et les leviers de pouvoir se sont déplacés en dehors de l’État. Les organisateurs et les bénéficiaires de ce transfert – qui étaient souvent les mêmes – se sont enrichis à cette occasion. Dans l’imaginaire collectif, le grand capital à la française reste parasité par ces réseaux.

En ce cas, les entrepreneurs qui bossent, prennent des risques, créent des emplois et se font insulter par la gauche sont-ils des personnages de fiction ?

Évidemment pas ! Cette espèce de nomenklatura privée qui vient du public ne représente  qu’une fraction des entrepreneurs français. Seulement, c’est la plus visible ! La majorité des chefs d’entreprise que je rencontre perçoivent des rémunérations bien plus raisonnables et leur statut social dépend directement de leur réussite économique. Dans les petites entreprises, les écarts de salaire sont de l’ordre de 1 à 5, de 1 à 10 ou de 1 à 20 maximum : cela paraît déjà beaucoup mais, en comparaison avec ce qui est pratiqué dans les très grandes entreprises, ce n’est pas énorme.

La confusion entre ces deux catégories de patrons ou de cadres dirigeants – les uns ayant réussi par leur travail et les autres, en grande partie, par leur appartenance à un milieu social privilégié –, explique sans doute la haine des riches dont se plaignent Depardieu et d’autres. Est-ce le symptôme d’un malaise profond ?

Il s’agit certainement de la pathologie d’une société en crise. C’est le pauvre, ou celui qui se ressent comme tel, qui raye la voiture du riche. Dans la période récente, la meilleure illustration de ce symptôme, c’est l’affaire de la tranche d’imposition à 75 % ! La plupart des Français comprennent bien que, d’un point de vue budgétaire, c’est inefficace et, par ailleurs, que c’est une incitation à ne pas augmenter ses revenus, donc à créer moins de richesses. Mais ce raisonnement économique ne tient pas face à la puissance du mauvais génie qui leur souffle : « Il y en a trop pour lui et pas assez pour moi ! »[/access]

Retrouvez la seconde partie de l’entretien ici

*Photo : Droits Réservés.

Indemnités chômage : le gouvernement veut recadrer les cadres

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La Cour des comptes a fortement recommandé dans un rapport publié hier mardi de « réviser profondément » l’indemnisation des chômeurs. Ce qui signifie en clair, au cas où vous seriez naïf au-delà du raisonnable, qu’elle suggère de diminuer drastiquement ces indemnisations.  Arguant d’un déficit cumulé prévu de 18,6 milliards en fin d’année, le président socialiste de la Cour, Didier Migaud, a particulièrement évoqué deux points noirs, l’indemnisation des intermittents du spectacle et celle des cadres sup’. Ces derniers sont particulièrement montrés du doigt dans le rapport : figurez-vous que d’après les « Sages », un cadre français qui gagnerait 7 200 € net, aurait droit à une allocation chômage de 5 012 €, contre 2 200 € pour un cadre allemand dans la même situation. Modèle français, gross malheur !

Michel Sapin, a vivement réagi, aussitôt le rapport publié. Comme il ne saurait être question de réduire le train de vie des acteurs de Plus belle la vie, de 1789 , les amants de la Bastille ou du prochain chef d’œuvre de François Ozon, le ministre du travail s’est surtout polarisé sur ces salopards de cadres, chercheurs et ingénieurs du secteur privé qui, une fois licenciés pour raison économiques, se gavent de caviar aux frais de Pôle Emploi – et votent bien trop souvent à droite pour être honnêtes.

En désignant les cadres au chômage à la vindicte populaire, le gouvernement remercie donc, à sa façon, la CGC d’avoir signé des deux mains, il y a quinze jours, l’accord sur la flexisécurité, accord qui aurait été caduc sans le blanc-seing du syndicat de l’encadrement , puisque si la CFTC et la CFDT l’ont ratifié, FO et la CGT l’ont rejeté. Or il fallait au moins trois signataires pour que Laurence Parisot et François Hollande puissent s’autocongratuler.

Je ne sais même pas comment s’appelle le big boss de la CGC, mais moi, si j’étais syndiqué dans ce bouzin-là, je demanderais immédiatement son licenciement sans indemnités.

 

L’Europe maltraitée de l’Elysée ?

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merkel hollande elysee

merkel hollande elysee

1963 : De Gaulle et Adenauer signent le traité de l’Elysée.

2013 : La Bundesbank retire tout son or stocké à la Banque de France.

Est-ce ainsi que l’ami allemand montre sa confiance à la France ? Entre Hollande et Merkel, l’anniversaire risque d’être glacial. Que l’Allemagne ait choisi de gifler son amie de 50 ans précisément dans le domaine monétaire devrait alerter les Français : les incompréhensions atteignent un niveau alarmant.

De Gaulle nous avait pourtant avertis : « les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ». Et lorsqu’il signe le traité d’amitié franco-allemand avec le chancelier Adenauer, il n’a rien d’autre en tête que l’intérêt de la France. À tort ou à raison, il craint l’Allemagne autant que l’Union Soviétique. Aujourd’hui comme dans les années 50, la puissance économique allemande justifie que la France trouve un arrangement avec elle. Par ailleurs, notre pays n’est plus en mesure de mener une politique hégémonique sur le continent : comme dans une cour de récréation il vaut mieux s’allier avec un rival quand on n’est pas sûr de le maîtriser.

Les Allemands ne sont pas dupes des efforts de la France pour limiter leur marge de manoeuvre. Lors de la ratification du traité de l’Elysée, le Bundestag prend soin d’y adjoindre un préambule affirmant la prééminence de leur alliance avec les Etats-Unis sur le cartel franco-allemand. Le chantage de Mitterrand lors de la réunification leur donne raison : il y a peu de l’embrassade à l’étouffement.

Vue de France, l’amitié franco-allemande est le pivot de la construction européenne. Chez nos autres partenaires, l’irritation est palpable depuis longtemps, et pas seulement côté britannique. La France et l’Allemagne forment institutionnellement un cartel en Europe. De la PAC à la guerre en Irak, ce cartel s’emploie à influencer les mécanismes institutionnels de l’Europe des Vingt-Sept à son seul profit.

Le « sauvetage » des PIIGS en représente l’exemple le plus récent. Les banques françaises et allemandes étaient gavées d’obligations grecques ou espagnoles. Refuser à ces pays en difficulté la planche à billets de la BCE les aurait poussés à quitter l’euro, forçant du même coup leurs créditeurs à prendre d’immenses pertes. Je soutiens que le droit et l’opportunité concordaient pour offrir un avenir meilleur aux peuples de ces pays que dans la prison de l’euro. Mais lors de cette sinistre nuit du 8 mai 2010, Sarkozy et Merkel ont préféré s’asseoir sur les traités de Maastricht et de Lisbonne, troquant le droit pour la force. Le projet européen consistait à résoudre les conflits par un appareil juridique plutôt que par les rapports de puissance. Tout le monde s’est tu devant cette forfaiture, y compris la Commission Européenne, pourtant gardienne des traités. Dès lors, s’est installé un état d’exception dans lequel se prélasse le Conseil Européen, trop heureux d’avoir les mains déliées par l’érosion du droit pour satisfaire les caprices de la classe politique.

Il y a bien des manières de soutenir avec Edouard Husson que le cartel franco-allemand est l’ennemi de la construction européenne. 25 Etats sont priés d’avaler ce qui a été arrangé lors d’une promenade sur la plage à Deauville. Dès lors, ne nous étonnons pas si la constitution d’une politique de défense commune piétine. À la place de la Pologne ou de l’Italie, ne préféreriez-vous pas confier votre sécurité à un allié lointain comme les Etats-Unis plutôt que d’être serré de trop près par un condominium franco-allemand ? L’erreur vient certainement de De Gaulle, qui résumait la construction européenne au partenariat franco-allemand. Il est temps d’en dresser le bilan très nuancé.

Tout aussi préoccupant est le bilan interne de ce cartel. Le désaccord monétaire ne surgit pas encore clairement. Les Français ignorent encore largement le mécontentement populaire en Allemagne à l’encontre de la politique d’argent facile de la BCE. Le retrait de l’or allemand des coffres de la Banque de France résulte de campagnes de presse et d’enquêtes parlementaires. Pour le moment, ce mécontentement ne trouve pas d’expression politique radicale. Mais il ne manque qu’un tribun de la plèbe pour donner un tour inquiétant à la scène politique allemande. Les élections européennes de 2014 devraient fournir le moyen à des politiques responsables de prévenir pareil cours de l’histoire, et de donner un nouveau tour à la relation privilégiée entre les deux nations qui bordent le Rhin.

*Photo : European Council.

Blockbuster et autres facéties cinématographiques

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alceste django luchini

alceste django luchini

J’ai vu ces derniers jours le meilleur et le pire film de 2013 — mais bon, l’année est encore jeune, nous avons le temps d’avoir d’heureuses surprises…

Le meilleur, c’est Alceste à bicyclette, où Lambert Wilson et Fabrice Luchini se chamaillent pour savoir lequel des deux jouera l’Alceste du Misanthrope. Et, pour s’éprouver, ils répètent, en inversant régulièrement les rôles, la scène 1 de l’acte I, entre Alceste et son ami Philinte.
C’est constamment drôle, très maîtrisé, plein d’invention. Ça en dit long sur Molière, sur la déliquescence du cinéma français et de l’amitié, sur la façon dont Alceste séduit une femme de passage — mais sera fatalement cocu, les femmes préférant toujours, in fine, le beau gosse fortuné au semi-clochard sur le retour (d’âge…).
Et la fin est délectable…
Deux perruches devant moi, en sortant, péroraient « Mon Dieu, qu’ils sont cabotins ! » — sans réaliser qu’un acteur qui cabotine est un acteur qui joue, alors que d’autres (voir ci-dessous) se contentent de grimacer. Ce sont d’ailleurs moins des acteurs que de vrais comédiens que nous voyons ici à l’œuvre — et les longues balades à bicyclette de l’île de Ré n’ont pas l’air mal du tout, pour qui voudrait se remettre de l’ascension du Ventoux.

La catastrophe (non annoncée) à présent.
N’allez pas voir Django unchained. Mais alors, n’y allez pas. Ce serait perdre 2h45 de votre vie.
Enfin, si : vous pouvez y aller si vous trouvez les critiques cinéma de L’Obs pertinentes depuis la disparition du très regretté Jean-Louis Bory, et celles de Télérama intelligentes : j’ai pour ma part cessé de les prendre au sérieux quand ils ont descendu cet excellent film de Singer intitulé Apt Pupil, d’après une nouvelle de Stephen King sise in Different seasons. Ils en pensaient du mal parce qu’il y avait là-dedans un tortionnaire nazi qui passait la main à un jeune salopard américain — parce que, disaient ces imbéciles, la barbarie hitlérienne est spécifique, elle ne peut pas être confondue avec le Mal — d’ailleurs l’être humain est bon, c’est connu.
Ils devraient en parler à Tamerlan, Cortez, Pizzarro, et quelques autres.
Le film de Tarantino est exactement ce qu’il faut à tous les thuriféraires de la pensée politiquement correcte (et, tant qu’à faire, unique). Il est désolant de conformisme — le bon Noir se venge des méchants Blancs en les atomisant les uns après les autres à coups de colt, aidé pour un temps par un Prussien en goguette. Il est surtout totalement NAC.

J’y allais un peu à reculons, j’avoue — et l’état d’esprit du spectateur fait une bonne moitié de la qualité de la réception. À reculons parce que les échos qui m’en arrivaient présentaient le dernier opus du lointain auteur de Reservoir Dogs (un grand film à revoir d’urgence) comme un revival parodique des westerns italiens de mon enfance. Et comment parodier un genre qui était déjà en soi une parodie ? Comment, dans le genre déjanté, faire mieux que le Django (1966) de Sergio Corbucci (oui, l’immortel auteur du Grand silence, le seul western interprété par Jean-Louis Trintignant) avec le très beau et très froid Franco Nero (il apparaît trente secondes dans le film de Tarantino, et il éclabousse de sa classe la bouse américaine qui se croit intelligente) ? Comment, dans le genre sanglant, faire mieux que Peckinpah et sa Horde sauvage ? Et comment même, dans le genre acid western (si, si, ça existe) faire mieux que Monte Hellmann (L’Ouragan de la vengeance ou The Shooting) ou le Dead man de Jim Jarmush ? Hein, je vous le demande…

2h45 de bla-bla, pour le revival (raté) d’un genre dévoué au silence : combien de héros de westerns, du Van Hefin de 3 :10 to Yuma — le seul, le vrai, celui de Delmer Daves —jusqu’au Eastwood de Pale rider ou de The Unforgiven, en passant par le Charles Bronson d’Il était une fois dans l’Ouest, sont des taiseux remarquables ? Ici, ça cause, ça cause, c’est tout ce que ça sait faire.

2h45 de complaisance idéologique (les Noirs sont sympas, sauf l’Oncle Tom de service (grand numéro de Samuel Jackson, tout ne peut être absolument nul), les Blancs sont répugnants, à commencer par Di Caprio, qui pour le coup occupe l’espace — et la durée — avec un talent qui méritait mieux que ce véhicule à ramasser l’argent des gogos et des bobos. Dans la série « Je suis nul », Jamie Foxx balade dans le film, pour unique expression, le rictus crispé du rappeur en colère (pléonasme…), et la couleur de sa peau est aussi incongrue que celle d’une autre illustre crétine, Andrea Arnold, a cru bon de donner à Heatcliffe dans la dernière version (ratée au delà de ce qu’il est possible de faire) des Hauts de Hurlevent (l’année dernière). C’est ça, l’audace ? On met du noir sur du blanc, et le tour est joué ? On fait une référence appuyée, et même lourdingue, à l’admirable Mandingo de Richard Fleischer (1975 — ça, c’est un grand réalisateur), et on se croit original ? On s’offre des anachronismes « audacieux » — des Winchesters avant l’heure, des Colts nordistes (à canon long) entre les mains de Sudistes, qui usaient de six-coups à canon court —, et on pense avoir révolutionné le western ? Pauvre type…

Qu’ajouter ? La bande-son (empruntée à de bons auteurs, Morricone entre autres) est omniprésente : il fut un temps où un metteur en scène (Barbet Schroeder en l’occurrence) baissait volontairement la musique du Pink Floyd de peur qu’elle n’interfère avec les images (dans More). Aujourd’hui, Tarantino fait dégueuler les hauts-parleurs, de crainte sans doute que l’on en vienne à regarder pour de bon son film.
Le western est un genre mort, parce que c’était un genre essentiellement moral (et même kantien) — ou immoral, et que notre époque n’est pas plus morale qu’immorale, mais moralisante, ce qui est bien pire. Oui, Tarantino, autrefois plus décapant, a été frappé par l’épidémie de moraline, comme disait Nietzsche, qui frappe l’Occident en crise (parenthèse : les éditeurs de récits pornographiques hésitent désormais à laisser des bites et des culs dans les œuvres qu’ils éditent, parce que les grands diffuseurs qui leur achètent les droits « Poche » de leurs livres ne veulent rien qui ne puisse être vendu dans un Relay Hachette — dans le temps, c’est Maupassant qui y était interdit, on voit que l’on progresse…).

Il n’y avait, pour regarder Alceste, qu’une poignée de gens du troisième âge — j’étais vraiment le plus jeune dans la salle, c’est dire… Et Django, pour lequel les journaleux aux ordres des producteurs ont rappelé le ban et l’arrière-ban des spectateurs de tout poil, faisait salle comble. Manque de publicité pour l’un (parce que c’est un film français ? On n’oserait l’imaginer — juste parce que c’est un film bon marché, bientôt rentabilisé par les chaînes de télé qui y ont investi quelques sous), et déferlante pour l’autre, le blockbuster américain conçu à gros budget dans un pays qui reste persuadé que Big is beautiful. Pauvre de nous ! Nous voici relégués sur le strapontin de la production cinématographique, tout juste distingués par des grosses bouses du style Bienvenue chez les Ch’tis parce qu’elles ont une chance d’être adaptées par les Amerlocks. Ou par les facéties de Depardieu.
Tiens, je vais me repasser L’Homme qui tua Liberty Valance. Ou Mon nom est Personne.

PS. : Et pendant ce temps-là, le divertissement continue. Amis chômeurs, collègues enseignants, vous aviez bien aimé le Mariage gay, qui avait si bien masqué vos problèmes. Vous adorerez la Guerre au Mali.

PPS : Je voulais faire un second papier sur la déclaration de guerre aux prépas, qui se confirme chez Fioraso. J’y reviendrai peut-être, si jamais cette dame se donne la peine de prononcer deux phrases de suite intelligibles. Mais en attendant, je ne peux que conseiller la réflexion de fond de mon collègue et ami Dominique Schiltz, qui se bat depuis toujours pour les Classes préparatoires au SNALC — enfin rendu à son devoir de contestation.

L’Egypte nez à nez avec Bonaparte

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La chaîne de télévision arabe Al-Mayadeen nous révèle qu’un quidam égyptien voudrait porter plainte contre… Bonaparte pour sa responsabilité présumée dans la destruction du nez du Sphinx. Malgré la confusion politique qui règne au Caire, ce philanthrope a toutes les chances de voir son action judiciaire déboutée, faute de témoins et de preuves crédibles. Depuis la campagne d’Egypte de Bonaparte à l’aube du XIXe siècle, une légende cairote lui impute l’érosion nasale de l’animal mythique statufié, contre toutes les évidences de l’Histoire. Mais on ne prête qu’aux riches !

Pendant qu’une minorité de salafistes voudrait voir les pyramides et le sphinx tomber, dans un déluge de dynamite répliquant les précédents des Bouddhas afghans de Bamyan, ou du mausolée de Sidi Bou Saïd en Tunisie voire des marabouts sahéliens détruits par Ansar-Dine avec la bénédiction du Qatar, il se trouve donc encore un égyptien attaché au glorieux passé de Khéops. La mode n’est pourtant pas à la conservation du patrimoine dans un monde arabe en pleine ébullition, où l’accusation de paganisme, d’idolâtrie, d’impiété, voire d’associationnisme (mêler Allah à d’autres cultes ou divinités) peut vous mener droit au méchoui grandeur nature.

Mais une inconnue de taille demeure. Que le nez du Sphinx ait été saccagé par Bonaparte ou les mamlouks qui ont occupé l’Egypte  des siècles durant, le préjudice subi est le même. Et comme toute profanation mérite salaire, nous adressons tous nos vœux de récupération morale à Zaoui Saada, chef du Rassemblement démocratique algérien pour la paix et le progrès, leader de l’Organisation arabe unie et saint patron de toutes les causes désespérées. Après avoir courageusement exigé des dizaines de milliers d’euros à Charlie Hebdo, Gilbert Collard et Gérard Longuet, nul doute que notre homme saura endosser la muette douleur du sphinx. Qu’on se le dise : à force de souffrir pour Mahomet et l’Algérie postcoloniale, Zaoui Saada a le cœur et le préjudice personnel assez grands pour compatir aux malheurs de l’Egypte pharaonique…