Alors que le dopage revient sur le devant de la scène grâce aux aveux émouvants de Lance Amstrong, on pourrait ajouter aux remarquables analyses de Frédéric Rouvillois un élément sur le lien entre dopage et démocratie égalitaire – au sens critique où l’entendait Alexis de Tocqueville.

Le dopage semble en effet relever d’une morale du ressentiment typique de l’égalitarisme. Tout individu a parfois bien du mal à supporter la supériorité naturelle d’autrui, y compris sa supériorité physique. Or le sport, comme la société, doit se contenter de proposer l’égalité des chances : tous les coureurs se retrouvent derrière la même ligne de départ et tous partent au même coup de pistolet… mais tous ne coupent pas la ligne d’arrivée au même moment. Ce que n’accepte pas celui qui va se doper, incapable de gérer la souffrance liée à sa défaite, c’est qu’un autre que lui monte sur la première marche du podium. Tocqueville écrit de ce type d’homme dans sa Démocratie en Amérique : « La chance de réussir l’émeut, l’incertitude du succès l’irrite ; il s’agite, il se lasse, il s’aigrit. Tout ce qui le dépasse par quelque endroit lui paraît alors un obstacle à ses désirs, et il n’y a pas de supériorité si légitime dont la vue ne fatigue ses yeux ».

Bien sûr, notre homme pourrait décider de monter « normalement » sur la première marche du podium. Il pourrait décider de se forger un corps nouveau qui lui permette d’arriver en tête lors de la prochaine compétition. Mais cela implique un travail permanent sur soi, un travail long et pénible auquel il n’est pas prêt. Comme le relève, là encore, le philosophe cotentinais, « la plupart de ceux qui vivent dans les temps d’égalité sont plaints d’une ambition tout à la fois vive et molle ; ils veulent obtenir sur le champ de grands succès, mais il désireraient se dispenser de grands efforts ». Or un entraînement sportif a ses moments pénibles. Tous les footings ne ressemblent pas à la fameuse course sur la plage des Chariots de feu, et il est des matins de pluie, de gel ou de boue, particulièrement glauques. Il y a ces jours où l’on aspirerait à rester au coin du feu, ces moments où il faut oublier douleurs et lassitudes. Pour un sportif de haut niveau, cela veut dire organiser son existence en fonction de ses performances, sacrifier certains plaisirs à son hygiène de vie, consacrer, aux dépens de sa vie sociale ou privée, un temps énorme à ses entraînements, sans compter les éventuelles blessures qu’il lui faudra ensuite payer. Et malgré des années d’entraînement, on peut rester loin du podium, tout simplement parce que l’on n’a pas naturellement les qualités physiques requises.

Face à cela, la démocratie égalitaire n’a parfois pas hésité à proposer de raccourcir les jambes de ceux qui les auraient « naturellement » trop longues pour permettre aux plus petits – pardon, aux moins grands – de pouvoir gagner. Mais le dopage permet d’obtenir le même résultat sans effusion de sang. Le dopage, c’est la révolte de l’homme prométhéen contre la Nature, la médaille à la portée des caniches. Cette démarche illustre le mode de pensée moderne dans lequel l’homme peut être (re)construit en dehors de tout lien avec la Nature. Et en sus du dopage chimique que nous connaissons, les perspectives bioniques qui s’ouvrent peu à peu augmenteront sans doute cette création de sportifs hors normes, de produits « hors-sol » qui répondront mieux, comme l’écrivait si justement Frédéric Rouvillois, à cette demande permanente de progrès, de records, d’avancées, d’évolution. Tant pis alors si l’homme véritable, l’homme naturel, avec ses forces mais aussi ses faiblesses, disparaît derrière la chimie ou les machines.

Enfin, loin de se limiter à construire l’homme idéal de la démocratie égalitaire, le dopage contribue à supplanter toute vraie démocratie. Comme le relève là encore Tocqueville, « ce qu’il faut craindre ce n’est pas tant la vue de l’immoralité des grands que celle de l’immoralité menant à la grandeur ». La démocratie idéale par l’élection, comme le sport par l’épreuve, permettent à un individu a priori semblable aux autres de sortir du lot et, partant d’une situation égalitaire, de conquérir grâce à ses seuls talents un statut par essence inégalitaire, celui de vainqueur. Face à cette situation, le perdant que nous sommes tous un jour ou l’autre est nécessairement tenté, on l’a dit, par l’aigreur. Considérer pour ce perdant que le vainqueur, comme l’écrit notre auteur, doit « son élévation à ses talents ou à ses vertus est incommode, car c’est avouer qu’eux-mêmes sont moins vertueux et moins habiles que lui. Ils en placent donc la principale cause dans quelques-uns de ses vices, et souvent ils ont raison de le faire ». Le dopage rassure le perdant en lui apportant la preuve du vice dans le sport, comme la corruption ou le poids des lobbies l’apportent dans le fonctionnement de la démocratie. Ces vices discréditent des systèmes qui ne peuvent reposer que sur la vertu individuelle et un dépassement de soi toujours bien difficile à obtenir. Ils contribuent à détruire, par une perpétuelle mise en doute, tout respect des hiérarchies et des valeurs dans une société qui ne peut exister sans hiérarchies ni valeurs.

En fait, face au dopage comme face à toutes les tricheries, politiques ou non, dans un temps où la société ne peut tout contrôler, quand elle n’adule pas les tricheurs, la seule réponse ne peut être qu’individuelle. Que sommes-nous prêts à perdre pour pouvoir encore nous regarder en face dans une glace ? Quels moyens de gagner sont à ce point indignes qu’ils donneraient à notre victoire un goût de cendres ? Comme quoi l’essentiel, plus encore que la vertu, est sans doute l’honneur.

*Photo : Andres Rueda.

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