« De toutes les villes illustres, Marseille est la plus calomniée. Et d’abord, Marseille calomnie Marseille. Chaque fois qu’elle tâche à n’être plus elle-même, elle grimace, elle se gâte au miroir de sa lie.»  André Suarès, Marsiho

Marseille capitale européenne de la culture en 2013, pour beaucoup, cela a des allures de blague. Marseille, la ville qui compte moins de librairies qu’un seul arrondissement de Paris et qui n’abritait, jusqu’à l’inauguration du (splendide) MuCEM, pas un seul musée digne de ce nom, se retrouve soudainement propulsée au rang de capitale européenne de la culture… Excusez du peu. Moi-même marseillais et chauvin comme pas deux, je comprends volontiers que cela surprenne. Mais au fond, ce qui pose problème n’est pas tant ce curieux paradoxe que l’incroyable capacité qu’a Marseille à se renier elle-même.

Car Marseille n’est même pas capable de commémorer ses propres génies. Suarès, Daumier, Puget, Artaud, Dubout : tous sont oubliés. Même son de cloche pour Saint-Pol-Roux, Monticelli, d’Urfé ou Rostand. Ne parlons pas des grandes figures de la culture provençale, comme Frédéric Mistral, prix Nobel de Littérature et fer de lance du Félibrige, ou Victor Gélu… C’était pourtant l’occasion d’exhiber à l’Europe, et même au monde, les joyaux de la culture locale ; mais non : on préfère servir un genre de soupe cultureuse et branchouille, qui ravira tous les bobos de la ville (souvent des parisiens qui ont vu en Marseille un eldorado après la mise en service de la ligne du TGV Méditerranée). On regrette ainsi l’excellent Philippe Caubère, marseillais lui aussi, qui depuis deux ans déclame ce magnifique poème en prose d’André Suarès qu’estMarsiho (Marseille, en provençal). Caubère joue en Avignon, à Paris même, mais à Marseille on ne veut pas de lui. L’impayable Dominique Bluzet, directeur des trois grands théâtres de Provence (dont le Théâtre du Gymnase de Marseille) lui a préféré un Abd al Malik, qui viendra réciter du Camus. Tout est là. Au-delà des considérations d’ordre économique (on se doute qu’Abd al Malik fera plus recette que Suarès), on peine à expliquer ce masochisme prodigieux. Tout cela, Suarès l’avait prédit il y a déjà quatre-vingts ans.

C’est que la « culture », est l’un des mots les plus galvaudés de ces quarante dernières années. Et à Marseille, en 2013, il recouvre un sens tout particulier. La « Culture », ce n’est en vérité qu’un prétexte à la modernisation, au lancement de grands travaux, à l’accroissement du tourisme. C’est un cache-sexe qui, pour un an, fera se porter les regards là où il faut, tout en faisant méticuleusement oublier le reste — une aubaine à un an des municipales. Marseille, une nouvelle fois, rechigne à être digne d’elle-même. Le Nouveau Vieux-Port de Norman Foster et Michel Desvignes en témoigne. On rase, on aplanit, on pave. Une architecture anglo-saxonne, belle au demeurant, mais qui ne tient pas compte du contexte : elle n’a, pour ainsi dire, rien de méditerranéen. Du reste, il a fallu le veto du Président de la Communauté Urbaine, Eugène Caselli, — sous la pression de la municipalité, — pour que Foster rafle la mise au détriment de l’architecte marseillaise Corinne Vezzoni. Ce n’est finalement pas le meilleur projet qui a gagné, mais le plus bling-bling. Le Nouveau Vieux-Port de Foster, c’est le symbole de la mise à l’encan de l’identité phocéenne. Car pour exister parmi les grandes métropoles européennes, la ville doit oublier ce qu’elle est et se travestir. C’est à Nantes, à Bordeaux, à Paris même qu’elle doit finir par ressembler. Il faut refouler tout ce qui lui a valu, et lui vaut d’ailleurs encore, une série de poncifs tout à fait justes mais guère flatteurs : Marseille la sale, Marseille la violente, Marseille l’anarchique, Marseille l’insoumise. Avec ce nouveau Vieux-Port, large et ordonné, on est loin, très loin des quais que peignait L.-M. Verdilhan au début du XXème. Et l’esprit architectural tranche avec le tout nouveau MuCEM, ce magnifique écrin conçu par Rudy Ricciotti, un architecte du cru. Ce musée, immense prouesse technique et produit du savoir-faire local, est un véritable carré de Marseille posé derrière le quartier du Panier. Sensuel et féminin, on y ressent partout la tension, dans les structures et les bétons de nouvelle génération, une tension qu’un simple regard porté vers la mer suffit à apaiser. Voilà ce qu’est Marseille. Et il fallait compter sur la vision d’un authentique méditerranéen pour la voir — enfin — s’incarner dans un projet contemporain… Mais Ricciotti est tout seul.

Ces allures modernes que se donne Marseille depuis quelques années ne font que farder les profondes incohérences d’une ville minée par l’incurie de ses élites. Songeons par exemple aux ravages de la promotion immobilière, dans le quartier du Rouet notamment, où les opérations de logements, toutes plus vilaines les unes que les autres, surgissent des décombres des anciens habitats populaires. À quelques centaines de mètres de là, un immense complexe sportif dédié à la « glisse » demeure désert. Du côté du Vieux-Port, l’argent des Saoudiens et des fonds de pension américains a été nécessaire pour rénover la si jolie rue de la République. Les pauvres ont été foutus dehors, les façades ravalées, puis on a encouragé les grandes enseignes à s’y installer. Le résultat ? Quelque chose de très propre, mais sans une once d’âme. À tel point que personne ou presque n’y met les pieds.
Voilà l’œuvre du triumvirat Gaudin-Caselli-Guérini. Bien aidés par un aréopage sidérant d’incompétence, ils font se vautrer Marseille dans tous les pièges possibles. Parce que si la ville paraît vouloir attraper un train qu’elle a raté à maintes reprises, c’est qu’elle n’a jamais su négocier le tournant de la modernité. C’est inscrit en elle : plus elle tente d’y rentrer, plus elle s’oublie et, bien souvent, plus elle s’enlaidit. Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner qu’à Marseille, le laid côtoie partout le sublime. Il s’agit là des stigmates laissés par ces vastes et vaines entreprises, qui ont connu leur âge d’or sous Defferre. Ainsi depuis le Second Empire, Marseille omet qu’au plus profond d’elle-même, elle est antimoderne, et en cela authentiquement subversive. Subversive comme Pétrone et sonSatyricon, comme Daumier et ses caricatures, subversive enfin comme les frondeurs contre lesquels le jeune Roi Soleil retourna les canons du Fort St-Nicolas… En tout cas, sûrement pas conforme à ce qui se trame chez elle aujourd’hui pour un an.

*Photo : jmmuggianu.