Les Espagnols sont très, mais alors très moyennement en forme. Ils finissent l’année avec des chiffres tellement déprimants qu’ils feraient presque paraître la France, en comparaison, comme un paradis couvert de mâts de cocagne, où résonnent les ris et les jeux.

Pour commencer, le PIB ibère, d’après la Banque d’Espagne, serait en recul de 0, 6% sur le dernier trimestre de l’année 2012.

Le taux de chômage, accrochez-vous aux branches, est de 26, 04%. Et la plupart des analystes pensent que cela va continuer et atteindre les 27% à la fin 2013. Ce qui signifie que si je m’assois en terrasse à Madrid pour boire une horchata bien fraîche et que je regarde passer les filles, plus d’une sur quatre sera sans taf. C’est sans doute la raison pour laquelle elles se promènent puisqu’il n’y a plus que ça qui ne coûte rien. D’ailleurs, si elles ont moins de 24 ans, plus d’une sur deux a tout loisir de se balader puisque 55, 13% des jeunes n’ont pas ou plus de travail.

Continuons : un membre d’une famille au chômage, ce n’est déjà pas drôle, mais si c’est toute la famille qui va pointer, alors là, ça tourne au cauchemar. C’est pourtant le cas de 95 800 foyers dont tous les membres potentiellement actifs ne le sont pas, actifs, justement, ce qui représente tout de même 10% des familles espagnoles.

Évidemment, assez logiquement, la pauvreté grimpe mieux qu’un Miguel Indurain dans un col de première catégorie : 12,7 millions de personnes, dans un pays qui en compte 47, sont touchées. On en est arrivé au point où cela commence à inquiéter non plus seulement les syndicats ou le gouvernement mais les associations humanitaires elles-mêmes. Ainsi, en Octobre, la Croix-Rouge, pour sa journée nationale, n’a pas quêté pour un pays lointain en guerre, pour les enfants du Tiers-monde ou pour les victimes d’une catastrophe naturelle. Non, pour la première fois de son histoire, la Croix-Rouge nationale a fait appel aux dons des Espagnols pour les Espagnols eux-mêmes. Alexandre Dumas, au siècle dernier, ne croyait pas si bien dire quand il écrivait dans son Voyage en Espagne que l’Afrique commençait au-delà des Pyrénées. Avec 2,2 millions d’enfants vivant sous le seuil de pauvreté, soit dans des familles disposant de moins de 11 000 euros annuels de revenus, on aurait tendance à oublier que l’on parle d’une nation potentiellement riche, quelque part en Europe Occidentale.

Ce qu’on ne comprend pas, dans tout ça, c’est pourquoi l’Espagne en est arrivée là. Non, sérieusement, les Espagnols font tout ce qu’il faut. Ils votent pour un gouvernement libéral-conservateur qui applique la politique libérale demandée par Bruxelles. Comme il n’y a pas d’alternative, ça devrait marcher ! Le courageux Premier ministre Mariano Rajoy a mis en place un plan de rigueur qui vise à réduire le déficit de 150 milliards d’euros d’ici 2014. La TVA est passée de 18 à 21%, il a modernisé la législation du travail en le flexibilisant, il a coupé dans les dépenses sociales, il a augmenté les prélèvements obligatoires et malgré toutes ces grâces faites à la Troïka (UE, BCE, FMI), ce satané budget continue à déraper comme un taureau fatigué en fin de corrida, juste avant la mise à mort. Et l’objectif de 6,3% en 2012 sera très loin d’être tenu. Vouloir faire revenir l’emploi et l’activité en saignant le pays de 150 milliards d’euros, c’est peut-être là qu’est le problème. Ce type de politique, contrairement à la vérité chez Pascal, est la règle au-delà et en deçà des Pyrénées, et à vrai dire un peu partout en Europe. Au libéral-conservatisme de Sarkozy a succédé le social-libéralisme de Hollande tandis que symétriquement le même jeu de chaises musicales avait lieu entre Zapatero et Rajoy. Le peuple ne voit aucune différence. Toujours moins de services publics, de protection sociale, de pouvoir d’achat. On a beau chercher, en matière économique, il n’y a pas plus de différences sensibles entre le Parti Populaire et le PSOE qu’entre l’UMP et le PS.

Alors quoi ? Les libéraux se tromperaient ? Ce n’est pas possible, on sait que ce n’est pas possible. Les libéraux ont toujours raison en économie. Ils créent des pays riches avec plein de pauvres dedans, ils tiers-mondisent l’Europe du Sud depuis bientôt cinq ans mais ils ont raison.

Il faudrait trouver un coupable, un vrai, pour expliquer le cauchemar espagnol qui sera peut-être bientôt le nôtre et l’effondrement de toute une société. Tiens, mais j’y pense… Bon sang, mais c’est bien sûr ! Il n’aurait pas fait voter le mariage gay, Zapatero, le prédécesseur de Rajoy ?

Alors n’allez pas chercher plus loin ! Et dire qu’on prend le même chemin en France…

*Photo : Miguel.Aguilera .

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche