Steven Sampson vit à Paris, ville de ses rêves depuis que sa mère lui chantait la berceuse Frères Jacques... Après avoir soutenu une thèse de doctorat à Paris VII consacrée à l’œuvre de Philip Roth, il écrit des essais sur la littérature américaine. Il a publié trois livres aux éditions Léo Scheer[1. Voir Corpus Rothi. Une lecture de Philip Roth, de Steven Sampson, coll. Variations, Éditions Léo Scheer. 2011 et Corpus Rothi II. Le Philip Roth tardif, de Pastorale américaine à Némésis, coll. Variations, Éditions Léo Scheer, 2012.] et de nombreux articles dans La Revue littéraire, L’Infini et La Quinzaine littéraire. Il a brisé la malédiction rothienne qui veut que le juif ne fasse pas d’enfant.

Propos recueillis par David di Nota.

Causeur. Aucun doute à ce sujet : Philip Roth est une célébrité. Les ménagères l’achètent. Les critiques se demandent pourquoi il n’a pas le prix Nobel. Des bus mènent à sa maison d’enfance, signalée par un panneau. Tout ça n’est pas forcément bon signe. Peut-on se défaire de ce brouhaha assourdissant pour le lire vraiment ? 

Steven Sampson. Mark Twain disait qu’un livre « classique » est celui que tout le monde veut avoir déjà lu et que personne ne veut lire. Apparemment, Philip Roth n’a pas encore atteint ce niveau puisqu’il donne toujours envie d’être lu. Lui qui aspire surtout à autre chose : être bu. Il faut commencer avec Portnoy et son complexe, livre généralement ignoré dans la célébration qui entoure Pastorale américaine, La Tache et Némésis. Pourquoi ne pas le lire aux toilettes ? Histoire non seulement de se mettre dans l’ambiance, mais aussi de se recueillir, d’échapper à la foule, de trouver un moment de silence et de concentration profonde. Henry Miller ne serait pas d’accord, lui qui, après s’être penché sur la question, a prétendu qu’il ne fallait pas se disperser, que le bonheur consistait à se consacrer à une seule activité à la fois. À mes yeux, Portnoy mérite une dérogation à la règle. Bien évidemment, dans un espace si réduit, il serait difficile de convoquer des étudiants pour un séminaire sur Roth. Mais Roth doit être lu de près, pris à bras-le-corps. Quelle meilleure façon d’affronter le corpus Rothi qu’en exposant son propre corpus ?

Vous avez choisi de traverser son œuvre en suivant un fil conducteur unique, la symbolique christique. Comment s’est-il imposé à vous ?

Lors de ma soutenance de thèse, en 2008 à Paris VII, le jury a violemment critiqué mes affirmations concernant la présence d’une symbolique christique chez cet auteur. Pourtant, il s’agissait d’un aspect mineur de mon travail, où mes conclusions étaient plutôt timides et mitigées. Je me suis dit : « Tiens, je suis sur une piste intéressante, j’ai touché là où ça fait mal. »

En bon sadique, j’ai eu envie d’infliger de nouveaux supplices, de me venger de ce Sanhédrin universitaire qui tenait à préserver une lecture « juive » de Roth. En bon freudien, j’ai trouvé cette résistance suspecte. Le cursus académique achevé, j’étais libre pour écrire un essai provocateur sur Philip Roth. Par où commencer ? Portnoy et son complexe s’est imposé à moi comme une œuvre fondamentale qui infléchit tout ce qui a suivi. En relisant le roman, j’ai eu une révélation : le narrateur a 33 ans, l’âge du Crucifié.

*Photo : Madison Guy.

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