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Le Grand Frère des peuples

Le Grand Frère des peuples

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Au début de l’été 1935 débarque à Moscou un écrivain français qui s’est fait connaître pour un roman réaliste sur la vie des tranchées, Le Feu, prix Goncourt 1916, puis pour ses prises de position passionnément enthousiastes en faveur de la Révolution soviétique. Henri Barbusse vient présenter son dernier essai, Staline, un monde nouveau vu à travers un homme : un texte qui, comme son titre l’indique, décrit le maître du Kremlin sous les traits du législateur utopique, un Big Brother mais au premier degré, et auquel il est parfaitement juste que « la Russie nouvelle voue un véritable culte »[1. Henri Barbusse, Staline, un monde nouveau vu à travers un homme, Flammarion, 1936, p.86.]. Cet homme, « son nom le dépeint : Staline – acier. Il est inflexible et flexible comme l’acier. Son pouvoir, c’est son formidable bon sens, l’étendue de ses connaissances, son étonnant rangement intérieur, sa passion de la netteté, son inexorable esprit de suite, la rapidité, la sûreté et l’intensité de sa décision, sa perpétuelle hantise de choisir les hommes qu’il faut ».
Staline utopiste ? Le rapprochement des deux termes ne peut choquer que les naïfs qui donnent au mot utopie le sens mièvre et édulcoré d’un projet merveilleux mais impossible : au sens propre, l’utopie, nous dit dès 1795 le Dictionnaire de l’Académie française, est « un plan de gouvernement imaginaire où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun » : le projet de réaliser ici-bas cette nouveauté inouïe, le paradis sur terre.
Au pays de Staline, assure Barbusse, est en train de naître une humanité nouvelle, débarrassée des tares de l’ancienne. La cause en est toute simple : « La Révolution d’Octobre a vraiment apporté une purification de la moralité et de l’esprit public, alors qu’aucune réforme religieuse ou politique ne l’avait fait jusqu’ici. »[2. Cité in A. E. Fersman, Les sciences naturelles en URSS depuis 25 ans, éditions France URSS, 1945, pp 30-31.][access capability=”lire_inedits”] C’est l’époque où Trofime Lyssenko, scientifique autodidacte soutenu par Staline, déclare que « la nature de l’organisme est étonnamment souple et plastique, que ses transformations peuvent s’opérer artificiellement par l’homme » – d’où il déduit que l’on peut « influer sur la vie des plantes et la formation des espèces par des méthodes audacieuses qui avaient jusque-là semblé impraticables. » C’est l’utopie appliquée aux sciences naturelles. L’homme peut tout, sans que l’on puisse lui opposer les limites de la nature des choses, laquelle n’existe pas : « L’homme socialiste maîtrisera la nature entière, y compris les faisans et les esturgeons, au moyen de la machine. L’homme s’efforcera de commander à ses propres sentiments, d’élever ses instincts à la hauteur du conscient et de les rendre transparents, de diriger sa volonté dans les ténèbres de l’inconscient. Par là, il se haussera à un niveau plus élevé et créera un type biologique et social supérieur, un surhomme. »[3. Léon Trotski, Littérature et révolution, UGE, 1971, p.283.]
Cette espérance inédite née en URSS, dans le « volcan illuminé du socialisme »[4. H. Barbusse, op cit, 76.], annonce l’homme de demain : « La formule soviétique généralisée est-elle réalisable ? Oui, elle est avantageuse pour tous, et c’est la seule avantageuse, et c’est la seule possible. De quelque façon qu’on s’y prenne, on ne peut pas arriver à placer un seul des malheurs publics qui sévissent chez nous, ou qui s’annoncent au-dessus de nos têtes, dans une société soviétique où tous veillent sur chacun, qui appuie tous les hommes les uns sur les autres. »[5. Ibidem, 86.] Cet Eden en chantier, c’est bien évidemment à Staline qu’on le doit, à celui qui, « dans la solennelle atmosphère du XVIIe congrès du Parti communiste russe, a ouvert la porte illimitée de l’avenir »[6. Ibid., 75.].
Staline est l’initiateur, le guide et le Sauveur : « L’homme dont la silhouette, sur les affiches rouges, se détache, encastrée dans celles de Karl Marx et de Lénine, est celui qui s’intéresse à tout et à tous, qui a fait ce qui est et qui fera ce qui sera. Il a sauvé, il sauvera. »[7. Ibid., 87.] Et Barbusse de conclure en utilisant, au premier degré, des termes que Georges Orwell récupérera dans 1984 pour dresser le portrait de Big Brother : « C’est le frère paternel qui s’est réellement penché sur tous. Vous ne le connaissiez pas, il vous connaissait d’avance, et s’occupait de vous. Qui que vous soyez, vous avez besoin de ce bienfaiteur. Qui que vous soyez, la meilleure partie de notre destinée, elle est dans les mains de cet autre homme, qui veille sur tous, et qui travaille. »[8. Ibid.]
Le bonheur dans l’utopie, ce bonheur insoutenable, c’est au fond d’être débarrassé de ses soucis, des tracas de sa propre existence, et de pouvoir s’en remettre entièrement, aveuglément, à l’État-machine et à son grand mécanicien, au « véritable guide »[9. Ibid.]. Dans la terrible contre-utopie d’Evgueni Zamiatine, Nous autres, traduite en français en 1929, celui-ci s’appelle le « Bienfaiteur » : c’est lui qui, solennellement et aux yeux de tous, procède « en un geste de bronze »[10. E. Zamiatine, Nous autres, Gallimard, 1929, p.153.] à l’exécution des déviants, ceux qui n’acceptent pas le bonheur et ses chaînes.
Lorsqu’il décrit le « Bienfaiteur », en 1920, Zamiatine ne songe pas à Staline, mais à Lénine : à un chef froid, sérieux, intimidant, un homme de bronze à qui l’on n’a pas très envie de taper sur l’épaule. Le Staline amoureusement dépeint par Barbusse est d’une autre étoffe : car l’homme qui veille est aussi un homme qui rit – plus humain, plus chaleureux, plus proche, c’est-à-dire, en définitive, infiniment plus terrifiant.
« Il rit comme un enfant »[11. H. Barbusse, op cit, 85.] : l’image revient sans arrêt sous la plume de Barbusse. Staline ? « Il rit, et même aux éclats, beaucoup plus volontiers qu’il ne parle. »[12. Ibidem, 4.] Un exemple, vécu par l’auteur lui-même : à la cérémonie qui termina le jubilé de Gorki, au Grand Opéra de Moscou, pendant les entractes, quelques-uns des personnages officiels se réunirent dans les salons qui sont derrière une loge jadis impériale ou grand-ducale. « Et là, ils faisaient un tapage infernal. Ils riaient tous à gorge déployée. Il y avait Staline, Ordjonikidzé, Rykov, Boubnov, Molotov, Vorochilov, Kaganovitch, Pianitski. Ils racontaient des anecdotes de la guerre civile, évoquaient des souvenirs drôles et c’était un rire homérique, une puissance de joie, un tonnerre de jeunesse»[13. Ibid., 85- 86.] Comment refuser un amour infini, une admiration éperdue à cet homme immense, « le plus important de nos contemporains », ce chef génial qui « conduit 170 millions d’êtres »[14. Ibid., 4.], et qui rit, qui rit, si gentiment, comme un enfant, avec ses amis ?
Nous sommes en 1932 : au même moment, en Ukraine, la politique de collectivisation forcée, mise en œuvre par Molotov et Kaganovitch, fait des millions de morts. Cinq ans plus tard, les mêmes, aidés de Vorochilov, toujours sur l’ordre de Staline, élimineront les quatre autres rieurs : Ordjonikidzé, contraint au suicide en 1937, Rykov fusillé pour « trotskisme » en 1938, Boubnov, « disparu » en 1937, Pianitski, condamné à mort et exécuté le 29 juillet 1938.
Et c’est peut-être en cela que Staline constituait effectivement l’archétype ultime du Big Brother utopique : parce que, non content de prétendre créer un homme nouveau dans une société parfaite, non content d’être prêt à éradiquer tous les obstacles et à massacrer tous les opposants, il le faisait en riant à gorge déployée, après avoir chaleureusement embrassé ses victimes.
Le plus drôle, dans l’affaire ? C’est qu’Henri Barbusse, venu présenter son hagiographie autorisée, soit tombé gravement malade à la fin du mois d’août, et qu’il soit mort le 30 dans un hôpital moscovite, certains observateurs soupçonnant un empoisonnement commandité par son idole en personne. Mort de rire.[/access]

 

 

Mars 2013 . N°57

Article extrait du Magazine Causeur


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est né en 1964. Il est professeur de droit public à l’université Paris Descartes, où il enseigne le droit constitutionnel et s’intéresse tout particulièrement à l’histoire des idées et des mentalités. Après avoir travaillé sur l’utopie et l’idée de progrès (L’invention du progrès, CNRS éditions, 2010), il a publié une Histoire de la politesse (2006), une Histoire du snobisme (2008) et plus récemment, Une histoire des best-sellers (élu par la rédaction du magazine Lire Meilleur livre d’histoire littéraire de l’année 2011).

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