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Syrie : Que faire (et que ne pas faire…) ?

Vis-à-vis de la Syrie, on ne peut pas rester coincés dans l’alternative entre Charybde et Scylla. Faut-il aider sans conditions les anti-Assad parce qu’ils sont les moins forts ? Parce qu’ils sont les victimes d’un ennemi ? Même au risque qu’ils se comportent, en cas de victoire, d’une façon aussi intolérable qu’Assad ? Cette alternative est un faux dilemme. Puisque nous avons le devoir d’ingérence dans un conflit qui n’oppose pas seulement des bons et des méchants, au nom de quel tabou l’aide armée des États démocratiques devrait-elle être inconditionnelle ?
Nous devrions plutôt dire que nous sommes prêts à nous ingérer mais en précisant dans quel but, qui nous aidons, à quelles conditions et avec quels moyens de contrôle.
Dans quel but ? Il faut oser reconnaître que des élections libres ne sont pas une garantie suffisante, ni pour les droits de tous sur place, ni pour la sécurité des pays démocratiques qui apportent leur soutien.
Poser ainsi la question de l’ingérence nous sortirait d’un dilemme entre paralysie et lendemains qui déchantent.

Le PS victime du jeu de l’Oise

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ps fn oise

Après le premier tour de l’élection législative partielle dans la deuxième circonscription l’Oise, Solférino n’est pas d’accord avec sa candidate Sylvie Houssin, éliminée pour avoir rassemblé sur son nom moins de 12.5% des inscrits, laissant l’UMP Jean-François Mancel face à la représentante du Front National Florence Italiani. Un véritable cas d’école. Dimanche, seuls 32% des électeurs se sont déplacés aux urnes. Mancel, dont l’élection de juin dernier a été invalidée par le Conseil constitutionnel[1. Vainqueur avec 63 voix d’avance, un tract ayant été distribué alors que la campagne était close.], a amélioré son score en pourcentages. Le FN aussi. Mais Sylvie Houssin s’est écroulée, comme la cote de popularité de François Hollande, finissant à 21,37 %. C’est surtout en nombre de voix qu’on se rend compte de la claque. La candidate de la majorité présidentielle a obtenu 5 828 suffrages contre 15 143 voix il y a neuf mois.
Pourtant, face à cette gifle, il semblerait que la candidate soit plus lucide que les instances de Solférino. Il n’est en effet pas question pour Sylvie Houssin de « faire barrage au FN » en appelant à voter pour Mancel comme l’ordonne son parti. Ce n’est pas la première fois que Solfé voit l’une de ses candidates rechigner à appliquer le fameux « front républicain ». En juin dernier, Catherine Arkilovitch refusait de s’effacer derrière l’UMP-Droite populaire Jean-Michel Ferrand et se maintenait, permettant la victoire de Marion Maréchal-Le Pen. SOS Racisme dénonçait alors une « candidate de la honte », bientôt exclue par le PS. Mais Arkilovitch reste droite dans ses bottes. Pour elle, la politique, c’est certainement terminé[2. Invitée au journal télévisé régional, elle explique avoir quitté Carpentras et s’être repliée sur sa vie professionnelle.]. Dans ces deux cas, on ne peut que louer la lucidité des candidates. Pourquoi appeler à voter UMP alors que Ferrand et Mancel tiennent le même discours que le FN sur les sujets régaliens et identitaires ? Ferrand émarge à la Droite populaire et paraît encore plus à droite que la jeune candidate frontiste. En quoi le PS était-il forcé de lui apporter son soutien en demandant à sa candidate de se retirer ?
Mais revenons dans l’Oise qui nous occupe en cette fin d’hiver. Et évoquons Jean-François Mancel. Nommé secrétaire général du RPR présidé par Alain Juppé entre 1995 et 1997, son nom défraye la chronique par trois fois. La chronique judiciaire, d’abord avec ses dépenses personnelles établies au nom du Conseil Général qu’il présidait. L’affaire fut classée après remboursement des sommes (in)dues. Une autre affaire, un conflit d’intérêt, lui valut de se faire condamner à 30 000  euros d’amende ainsi qu’à une peine inéligibilité censurée a posteriori par la Cour européenne des droits de l’Homme pour vice de procédure[3. La CEDH estima que la cour de cassation s’étant réunie deux fois dans une composition quasi-identique, le procès ne pouvait pas être considéré comme équitable]. La chronique politique, enfin, lorsque Philippe Séguin, devenu président du RPR, exclut Mancel du parti dont il était encore secrétaire général un an plus tôt, pour avoir fait alliance avec le FN afin de conserver la présidence de conseil général. Avec un tel CV, on comprend que le militant socialiste local ne soit pas forcément enchanté à l’idée de glisser dans l’urne un bulletin Mancel. Comment comprendre qu’on souhaite constituer un « front républicain » derrière un ancien allié du FN ? Florence Italiani, la candidate frontiste, de surcroît, peut difficilement apparaître comme plus à droite que Mancel. Elle est l’épouse d’André Fouchard, lui aussi membre du RPR dans les années 90. À la création de l’UMP, il a refusé de l’intégrer, préférant adhérer au FN. Florence Italiani l’a suivi. Dans Le Parisien, elle explique : « Je ne me suis jamais considérée comme étant d’extrême droite. J’étais même blessée quand on me collait cette étiquette. Même si je n’ai pas partagé toutes les idées du parti, je suis restée dans la ligne et j’aime beaucoup ce que le FN est devenu depuis que Marine le dirige. » Italiani est donc un exemple de la nouvelle ligne frontiste incarnée par le duo Marine Le Pen-Florian Philippot.
Qu’est ce qui différencie idéologiquement Mancel (ou Ferrand) d’un FN marinisé ? Très simple : ils sont  plus libéraux sur le plan économique et plus européens. Dans ces conditions, les instances nationales du Parti socialiste sont-elles conscientes du message qu’elles envoient sur le terrain ? Il est difficilement explicable à un électeur socialiste de l’Oise que voter pour Mancel relève du devoir moral. Aussi, le même électeur conclura qu’on lui demande de voter pour le candidat le plus libéral et le plus européen. Ce message s’avère dévastateur, ce qui ne doit pas échapper à Sylvie Houssin. Il l’est d’autant plus que le gouvernement est accusé – et à juste titre – de poursuivre la politique économique et européenne de Nicolas Sarkozy. On assiste donc à une coupure entre la rue de Solférino et les élus et militants de province qui ressemble de plus en plus à celle qui existe à l’UMP.  Ce n’est donc pas seulement pour des questions morales et idéologiques que le PS doit en finir avec cette stratégie du « front républicain ». Après tout, l’UMP de Copé n’y adhère pas non plus, préférant le ni-ni. À ce ni FN/ni PS, pourquoi ne pas opposer un subtil « au cas par cas » ? Et n’appeler à voter, par exemple, que pour des candidats UMP dont on serait certain qu’ils auraient retourné la pareille en cas de duel PS-FN ? Expliquer à ses électeurs qu’un second tour opposant Mancel à une candidate FN ne les regarde plus aurait été à la fois moral, cohérent et conforme aux intérêts du PS.
Surtout, cette décision eût été lisible. Ce qui n’est pas du luxe, dans la tempête actuelle.

*Photo : Melle Bé.

Mises avait raison

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J’étais encore un gamin mais j’étais suffisamment grand pour comprendre l’importance des événements qui, par tubes cathodiques interposés, se déroulaient sous mes yeux. C’était en novembre 1989 et le mur de Berlin s’effondrait, entraînant avec lui toute l’Union soviétique, le Léviathan de l’est, une des plus grandes et des plus longues expériences socialistes jamais menées. Cette superpuissance nucléaire qui, quelques mois plus tôt, semblait encore invincible à la plupart des commentateurs, s’est effondrée comme par magie, presque instantanément, comme un gigantesque ballon de baudruche. Les apparatchiks du régime, qui avaient sans doute vu le coup venir bien avant nous, sont partis avec la caisse et puis… Plus rien : l’URSS n’était plus.
Dans un article publié dans le New Yorker du 23 janvier 1989, Robert Heilbroner, un des plus fervents soutiens de l’hypothèse socialiste, écrivait : « moins de 75 ans après qu’il a officiellement commencé, le concours entre capitalisme et socialisme est terminé : le capitalisme a gagné… Le capitalisme organise les affaires matérielles de l’humanité de manière plus satisfaisante que le socialisme.» [1. Robert Heilbroner,“The triumph of capitalism”, The New Yorker (23 janvier 1989).]. La messe était dite. Par delà les clivages idéologiques et les débats théoriques, l’échec patent de l’expérience soviétique mettait fin au grand débat du XXe siècle : « Le capitalisme a été un succès aussi incontestable que le socialisme a été un échec. »[2. Robert Heilbroner & Irving Howe, The World After Communism: An Exchange, dans Dissent Magazine (numéro d’automne 1990).]
Pour un nombre plus restreint d’entre nous, c’est une autre citation d’Heilbroner qui a véritablement marqué la fin officielle des débats. Elle est apparue un an après la chute du mur, toujours dans The New Yorker et, venant de la plume d’un de nos principaux adversaires qui se trouvait par ailleurs être de ceux qui savent précisément ce qu’ils écrivent, elle n’en avait que plus de valeur. « Il s’avère, bien sûr, écrit Heilbroner, que Mises avait raison »[3. Robert Heilbroner, “After Communism”, The New Yorker (10 septembre 1990).]
Pour le profane, il n’y a là qu’un quitus donné à Ludwig von Mises, le « dernier chevalier du libéralisme »[4. Titre de sa biographie, The Last Knight of Liberalism par Guido Hulsmann.], ainsi qu’à tous ceux qui avaient défendu le capitalisme et l’économie de marché comme étant le système naturel des hommes libres, le seul à même d’assurer la prospérité du genre humain. Mais pour nous qui, comme Heilbroner, avions lu Mises, l’hommage revêtait une signification bien plus profonde et infiniment plus précise : il n’était pas simplement question de reconnaître la supériorité du capitalisme dans les faits mais sur le plan théorique.
Ce à quoi Heilbroner fait référence en écrivant que « Mises avait raison », c’est à un article publié en 1920, Le Calcul économique en régime socialiste[5. Ludwig von Mises, Die Wirtschaftsrechnung im sozialistischen Gemeinwesen dans Archiv für Sozialwissenschaften, vol. 47 (1920); une traduction en français est disponible ici.], dans lequel l’économiste autrichien ne cherchait pas à démontrer la supériorité de l’économie de marché sur un système de planification centralisé mais démontrait carrément l’impossibilité de ce dernier. Sans utiliser la moindre équation mais avec une précision toute mathématique, Mises démontrait pourquoi, en l’absence de marché libre, aucune activité économique rationnelle n’était possible dans un régime socialiste.
Pendant des décennies, ce défi lancé aux théoriciens du socialisme est passé largement inaperçu de l’essentiel de la communauté académique. De la fin de la Seconde Guerre mondiale à la chute du mur de Berlin, l’écrasante majorité des intellectuels du monde libre considéraient que le socialisme pouvait et devait fonctionner ; que les seuls reproches que l’on pouvait lui adresser quant à sa mise en œuvre pratique tenaient au caractère autocratique des dirigeants soviétiques et à l’absence de libertés individuelles. Mais pour un homme tel que Robert Heilbroner, le gant jeté par Mises ne pouvait pas passer inaperçu.
Lorsque les archives du Gosplan furent enfin accessibles et que les anciens économistes soviétiques qui avaient participé à sa mise en œuvre furent autorisés à s’exprimer, il devint impossible de nier l’évidence : point par point, la condamnation à mort prononcée par Mises en 1920 était avérée. On découvrit, par exemple, qu’en l’absence de marché libre, les responsables du Gosplan étaient littéralement incapables d’établir une échelle de prix et en étaient réduits à utiliser les espions du KGB pour récupérer les catalogues de La Redoute ou de Sears. La plus grande entreprise de planification économique jamais conçue n’avait ainsi dû sa survie… qu’à l’existence d’économies de marché à ses portes tandis que les écrits de Mises, formellement interdits par le pouvoir soviétique comme naguère par les nazis, circulaient de mains en mains au cœur même de l’appareil de planification[6. Anecdote rapportée, notamment, par Yuri Maltsev, l’un des économistes chargés par Gorbachev de mettre en œuvre la perestroïka.].
La cause semblait donc entendue. De la même manière qu’on n’a jamais vu un coréen tenter de traverser la DMZ du sud vers le nord, les Allemands qui ont trouvé la mort en tentant de passer le mur[7. En RDA, on les appelait « fugitifs » ou « déserteurs de la république » ; appellations qui résonnent étrangement lorsque l’on entend le discours de certains de nos élus actuel. Comme le note très justement Daniel Tourre, pour qu’il y ait des évadés (fiscaux), encore faut-il une prison (fiscale) au préalable.] fuyaient le socialisme et tentaient désespérément de rejoindre l’ouest capitaliste. L’horreur stalinienne, les massacres des Khmers rouges, l’hécatombe du grand bond en avant et, bien sûr, la barbarie nazie… Aucune expérience socialiste menée au cours du XXe siècle n’avait produit autre chose qu’un niveau de pauvreté extrême, une dictature sanglante et des millions de morts.
Nous pensions la cause entendue et nous nous sommes trompés. Nous croyons que c’était le socialisme qui avait été définitivement discrédité mais ce que la plupart de nos concitoyens ont vu, c’est l’effondrement de systèmes totalitaires, de déviances regrettables du projet socialiste mais pas du socialisme en lui-même. Le tour de force de nos adversaires a consisté à faire croire que les dérives totalitaires des régimes socialistes du XXe siècle n’étaient pas consubstantielles au projet socialiste. Pendant ce temps, forts de notre victoire théorique, nous avons laissé dire sans réagir. Nous avons cru la partie gagnée : c’est là notre présomption et elle pourrait bien nous être fatale[8. Vous aurez reconnu la présomption fatale (The Fatal Conceit) de Friedrich Hayek (1988).].
L’idée socialiste, y compris dans sa forme explicitement totalitaire, n’est pas morte. Elle est même extrêmement vivace. Elle a continué, pendant toutes ses années, à se développer à l’ombre de la social-démocratie, de l’économie de marché pilotée et de l’interventionnisme d’État. Alors que nos gouvernements, jurant leur attachement au marché libre, privatisaient partiellement et symboliquement quelques entreprises d’État, ils n’ont eu de cesse de d’accroître le poids de la dépense publique, des impôts, des réglementations et de l’administration. Alors qu’ils abandonnaient – du moins en grande partie – leurs réflexes protectionnistes, ils dévaluaient continuellement nos monnaies et transformaient nos économies en de gigantesques pyramides de dettes.
Encore une fois, Mises avait décrit précisément ce mécanisme. À plusieurs reprises, il a montré comment les conséquences désastreuses de l’interventionnisme politique – inflation, incitations fiscales, réglementations, protectionnisme, contrôle des prix… – étaient systématiquement attribuées à de prétendus excès du marché et légitimaient de nouvelles interventions. Mises et Friedrich Hayek ont décrit comment cette intervention croissante de la force publique dans nos vies privées nous entraînait irrémédiablement sur La route de la servitude.
Aujourd’hui, ce système est à bout de souffle. Nous le savons tous. Nombre de nos États ne veulent ni ne peuvent plus rembourser leurs dettes ; les banques centrales ont injecté plus de monnaie dans le système qu’elles n’en avaient créée en un siècle ; l’édifice tout entier est au bord de la rupture. Tôt ou tard, le socle fragile sur lequel repose cette pyramide de dettes – la valeur de nos monnaies – va céder et emporter avec lui non seulement la dette de nos États mais aussi le système bancaire, les capacités de financement de nos économies et l’épargne de quelques millions de nos concitoyens. Nous sommes au bord d’un gouffre abyssal.
Ce sera alors l’heure de vérité. Sur les décombres de la crise qui s’annonce, nous serons amenés à choisir dans quel type de monde nous souhaitons vivre. Contrairement à ce que certains de nos amis ont dit autrefois, il y a bel et bien une alternative : ce sera le socialisme ou la société libre – le reste n’est que fumisterie. Celles et ceux – et ils sont nombreux – qui ne l’ont jamais fait feraient bien de lire Mises : l’heure du choix approche, il va falloir faire le bon.

*Photo : Ludwig von Mises (Wikipedia).

Le Portugal colonisé par l’Angola ?

« Vive la crise ! » disait jadis un postmarxiste « tendance Reagan » pour assurer le service après-vente du mitterrandisme postmauroyiste.  Le message était clair : les frimas de la crise du capitalisme allaient revigorer nos corps de larves engourdis par les Trente Glorieuses. Et le salut viendrait – après dégraissage intense du Vieux Continent – de la culture flexible dynamique et internationaliste des traders, aussi mobiles que le capital.  Trente ans plus tard, personne ne croit plus à cette fable dans la vieille Europe, ni même dans la nouvelle : dans ces pays du Sud qu’on croyait être les fers de lance de la bruxellisation heureuse, la solution en vogue n’est plus la croissance interne, mais le salut par l’étranger. Si on s’est ému chez nous du rachat du PSG par le Qatar, au Portugal, c’est le pays entier qui est à vendre. Différence notable avec le cas français : à Lisbonne, les pétroliers pleins aux as ne sont pas qataris ou émiratis mais angolais, donc ex-colonisés restés sous la tutelle lusitanienne jusqu’en 1975. Peu à peu, les groupes médiatiques portugais tombent sous la férule de ces magnats étrangers, à commencer par la marque Zon (TV, téléphonie, cinéma), sur le point d’être rachetée par la fille du président angolais. Libé, dans ses excellentes pages médias, nous apprend  que l’angolais Newshold convoiterait, lui, la télévision publique RTP  après avoir racheté le troisième hebdo du coin et acquis des parts des principaux journaux portugais. Tout cela ne serait que concurrence pure et parfaite si lesdits investisseurs ne censuraient pas toute mise en cause des pratiques financières de l’Angola et des quelques scandales qui s’y rapportent, avec le consentement implicite d’un gouvernement portugais qui a semble-t-il d’autres chats à fouetter. De quoi apaiser nos lamentations franco-françaises : jusqu’à présent, ni Le Figaro ni L’Obs n’ont été rachetés par l’Etat gabonais…

Syrie : UMP et PS entre hypocrisie et inconséquence

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Entre deux appels à l’éradication du Mal, Hollande et son ambitieux chef de la diplomatie ont décidé d’équiper en armes l’opposition syrienne, laquelle peine à renverser la vapeur du côté de Damas. Du moins, c’est ce qu’ils prétendent, au nez et à la barbe de leurs partenaires européens qui ne l’entendent pas vraiment de cette oreille, de peur que le matériel guerrier ne tombe entre les mains des salafistes d’Al-Nosra, un groupe soutenu et financé par nos amis qataris[1. Au grand dam des syriens laïcs ou non-musulmans tombés sous leur coupe, de plus en plus remontés contre le joug salafiste, comme l’ont montré les récentes manifestations organisées dans certaines zones « libérées ».]. À peine la volonté française affichée, les gouvernants d’hier, c’est-à-dire l’UMP et sa cohorte d’anciens ministres, crient haro sur Hollande. Non qu’ils désapprouvent la proposition du quai d’Orsay; à les entendre, celle-ci viendrait presque trop tard. C’est bien plus tôt qu’il fallait agir clament de concert Juppé, Copé et les autres, enfin revenus de leurs bisbilles vespérales. Le refrain « ah si Sarkozy était là… » reprend du coffre, au point d’être entonné en chœur par les fillonistes, copistes, datistes et autres NKMistes jamais pris en défaut d’anti-hollandisme primaire. Avant le vrai-faux off sur son éventuel retour en politique récemment balancé dans Valeurs actuelles, cet été, par voie de communiqué, Sarkozy avait officiellement regretté la passivité de son successeur dans la gestion de la crise syrienne. Sous-entendu : ce n’est pas un président normal qu’il nous faut pour arrêter le bain de sang levantin, le sauveur de Benghazi aurait fait mieux. Cette belle scénographie, avec happy end obligatoire, se voulait un rêve uchronique destiné à faire regretter aux Français – du moins à la frange étroite de nos compatriotes qui se soucient des affaires internationales – leur vote du 6 mai. C’est oublier un petit détail : Nicolas Sarkozy a présidé la République de 2007 à 2012. Engagé en Libye en 2011, il n’a pas moins assisté au déclenchement de la révolte syrienne, à sa militarisation et à sa dégénérescence en guerre civile incontrôlable dans laquelle la sanglante répression étatique n’a plus le monopole de la violence illégitime. Dans un éclair de sagesse, il avait voulu donner du temps en temps, les télégrammes diplomatiques décrivant une réalité bien plus complexe que sa retranscription manichéenne et spectaculaire. En gros, il fut décidé de ne pas intervenir en Syrie pour ne pas déstabiliser la région, Liban compris, et ajouter de la confusion à la confusion dans un conflit où le pogrom interconfessionnel menace de jaillir comme un diable de sa boîte. C’était il y a deux ans, cette époque lointaine où toutes les pontes de l’UMP se succédaient sur les plateaux télévisés pour nous expliquer en long, en large et en travers qu’Homs n’est pas Benghazi et que le camaïeu syrien ne survivrait pas à un coup de pinceau occidental. Et voilà qu’à l’été 2012, l’âge de la pré-retraite politique ayant sonné, Sarkozy et ses fidèles changent brusquement de braquet : désormais, il est urgent d’intervenir. Une posture confortable tant qu’on la tient loin du quai d’Orsay. Les plus optimistes en déduiront qu’une cure d’opposition vous fait revenir à l’éthique de conviction, là où l’exercice du pouvoir privilégie l’éthique de responsabilité et ses dilemmes cornéliens. Entre deux maux, Sarkozy et Hollande avaient choisi le moindre : ne rien faire, sinon fournir une assistance humanitaire aux allures de minimum syndical, et espérer que la bataille sur le terrain comme l’alliance entre le Qatar, la Turquie et l’Arabie Saoudite viennent à bout de la dictature syrienne. Or, Bachar résiste envers et contre tout. Ses maigres subsides, fournis par Téhéran et Moscou, suffisent pour l’instant à protéger le dernier réduit baathiste.
En France, où tout finit par des chansons, à l’hypocrisie d’une UMP revenue dans l’opposition,  d’aucuns préféreront l’inconséquence de la gauche au pouvoir. Armer sans intervenir ménagerait nos finances publiques soumises à un régime spartiate mais les conséquences seraient-elles vraiment différentes sur le terrain ? Point de pertes humaines parmi les militaires français à déplorer, cela a son importance à l’heure où l’émotion gouverne. Mais côté syrien, même en assurant que les armes restent la propriété de l’opposition armée non-islamiste, comment contrôlerait-on le cours de la guerre ? Ce n’est pas en restant confiné à Paris ou même dans l’arrière-cour turque du conflit syrien que l’on pourrait influer sur son issue finale : armer et équiper des hommes n’a jamais suffi à inverser le rapport de forces. Rendre inéluctable la victoire militaire de l’opposition non-islamiste ne suffirait pas à lui garantir la victoire politique. Dans un pays devenu une juxtaposition de régions morcelées, pense-t-on vraiment que la fourniture de kalachnikovs, de missiles sol-airs et de munitions chassera le fantôme de la discorde en même temps qu’Assad ? Le moment venu, il ne suffira pas de démanteler les institutions étatiques baathistes pour recoller les morceaux d’une Syrie aussi fragmentée que sous le Mandat français. Vous me rétorquerez qu’une ingérence étrangère, entravée par les vetos russe et chinois, sonnerait le glas de la Syrie. Et vous aurez raison. De Gaulle disait que les grands problèmes n’ont pas de solutions : au XXIe siècle, cette parole désespérée n’a hélas rien perdu de son acuité…

*Photo : isafmedia.

Chypre : Merkel réussit le casse du siècle

On en causait dans les couloirs de Bruxelles, mais l’épargnant chypriote n’y croyait pas : la chancelière allemande Angela Merkel a exigé que les fonds déposés dans les banques de l’île de Vénus soient ponctionnés pour accepter que l’UE et le FMI prêtent 10 milliards d’euros pour sauver le pays de la faillite.
Le chypriote moyen, dont le bas de laine tout aussi moyen lui permettait de se protéger des aléas de la vie, était persuadé que cette taxe ne concernerait que les gros dépôts des non-résidents, notamment ceux d’oligarques russes de provenance douteuse. Erreur, car tous les comptes courants ou d’épargne sont taxés dès le premier euro à 6,75% jusqu’à 100 000 €, et à 9,9% au-delà. Pendant ce week-end, tous les distributeurs automatiques de billets ont été bloqués pour éviter des retraits massifs.
Le butin du casse – 5,8 milliards d’euros –  est largement supérieur à celui de l’attaque du train postal Glasgow-Londres en 1963. Pour la première fois depuis la création de l’euro, la garantie bancaire du montant des dépôts jusqu’à 100 000 € a été battue en brèche. Même si les braqueurs institutionnels de Bruxelles, Francfort et Washington jurent leurs grands dieux que le cas de Chypre est unique et non reproductible, je commence à sérieusement réfléchir à déplacer à quelques dizaines de kilomètres de mon domicile haut-savoyard le modeste pécule amassé au cours d’une longue et dure vie de travail.
J’en informerai, bien entendu, Médiapart en temps utile.

Amnistie sociale : un pavé dans la loi

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Sans vouloir offenser Benoît Hamon, on ne peut pas dire qu’il soit particulièrement comique. Qu’il soit donc remercié pour m’avoir fait éclater de rire en déclarant qu’avec la loi d’amnistie sociale, le gouvernement avait voulu apporter un « message de paix et de dialogue ». Elle est bien bonne. D’abord, le gouvernement n’a rien voulu du tout : cette proposition fomentée par les sénateurs communistes, avec Mélenchon à la manœuvre, est la dernière épine qu’ils aient trouvée à planter dans le pied de François Hollande. Surtout, notre excellent ministre de la viande hachée oublie que ce message quasi christique s’adresse seulement à une partie de la population, pour faire court celle qui a le bon goût de voter à gauche mais commence à se dire qu’on ne lui refera pas le coup du vote utile. Il oublie aussi (ou s’en contrefiche) que, pour une autre partie des Français, qui voient l’autorité de l’État se déliter (et qui  ne votent pas tous à droite), ce message de paix est une provocation, voire une insulte. L’affaire a, paraît-il, fait du foin chez les Verts, où on s’est souvenu des chasseurs qui avaient vandalisé le bureau de Dominique Voynet. Manuel Valls s’est déclaré « sceptique » – traduction polie de « consterné ». La droite aurait été bête de ne pas jouer sur ce velours-là : « chèque en blanc à la violence », « encouragement au cassage », tout l’arsenal de la rhétorique anti-laxiste a été mobilisé.
François Hollande n’a pas osé affronter ses fougueux « alliés » ou pas voulu les laisser apparaître comme les seuls dépositaires de la souffrance ouvrière. Et puis, on ne saurait exclure que certains socialistes, à commencer par lui, aient mauvaise conscience en se rappelant la campagne, quand ils ne promettaient rien mais faisaient ou laissaient croire qu’ils changeraient tout. Les sénateurs PS ont juste été priés de déminer le texte. La loi votée au Sénat le 27 février prévoit d’annuler les sanctions pénales et disciplinaires prononcées pour des destructions commises au cours de mouvements sociaux, y compris lors de manifestations. Les violences contre les personnes et les atteintes à une autorité publique ont été explicitement écartées, la nouvelle formulation excluant par ailleurs les faucheurs d’OGM et les activistes de RESF (mouvement d’aide aux « sans-papiers »)[ 1. Seuls les militants du droit au logement ont survécu aux amendements.].
Il faut le dire avec force : les personnes et les actes visés par cette « amnistie sociale » ne sont pas des délinquants et des délits comme les autres.[access capability= »lire_inedits »] Le syndicaliste qui saccage une sous-préfecture n’a rien à voir avec l’agresseur qui braque une petite vieille parce qu’il est sûr de sa force et de son bon droit d’avoir « tout, tout de suite ». Les sociologues diront qu’ils sont tous deux malheureux. Certes. Ils ont aussi en commun la certitude d’avoir été floués. Sauf que c’est vrai pour l’un et pas pour l’autre. Oui, le métallo qui voit disparaître le monde où il vivait et qui n’a plus de place dans celui qui vient a de bonnes raisons d’être en rage. Surtout quand on lui sert le même boniment avant chaque élection, et que, faute d’autre rêve disponible, il s’est laissé aller à y croire.  Il ne mérite pas notre opprobre pour s’être défoulé dans le bureau d’un conseiller bien propre sur lui en faisant voltiger des piles de dossiers dont rien de bon ne sort jamais.
C’est pour cela que la justice est rendue par des hommes et pas par des machines[2. Je sais, les délits routiers sont scandaleusement constatés et verbalisés par des machines.]. Les juges ont heureusement la main plus légère avec l’ouvrier qu’avec le malfrat, parce que les mobiles qui inspirent les actes interviennent dans leur appréciation et que la révolte face à l’injustice en est un plus noble que la cupidité. Les « Conti » ont été condamnés à des amendes allant de 2000 à 4000 euros – qui seront payées par les syndicats – et qui couvrent 20 % des dégâts : le reste, c’est pour nos pommes[3. Et puis, sur le plateau du « Grand Journal », ils ont dû se faire draguer par plein de jolies filles.]. J’accepte volontiers de verser ma contribution à la lutte ouvrière. La rage de s’être fait avoir, l’avenir désespérant, les familles qui s’inquiètent méritent notre compassion. Pas l’absolution.  
Un délit d’opinion reste un délit. La Justice doit se prononcer sur le délit, pas sur l’opinion. Tout en tenant compte de l’opinion, qui peut être une circonstance atténuante, pour l’ouvrier en colère, ou aggravante dans le cas du crime raciste. Mais le suffrage universel ne confère pas aux gouvernants le droit de décréter arbitrairement que certaines opinions sont légales et d’autres pas. Le texte initial prévoyait d’effacer « les infractions commises lors de mouvements collectifs revendicatifs, associatifs ou syndicaux relatifs aux problèmes liés au logement, à l’éducation, à la santé, à l’environnement et aux droits des migrants » – en somme les bêtises des copains des « assoces ». Apparemment, il n’a pas été envisagé d’étendre le pardon aux mouvements collectifs revendicatifs relatifs à la progression de l’islam. Au contraire, les amnistieurs d’aujourd’hui exigeaient hier l’interdiction des jeunes identitaires qui ont manifesté sur le toit d’une mosquée en construction – sans y commettre le moindre dégât. Mais le plus amusant, c’était la période initialement retenue : étaient amnistiés les faits commis entre 2007 et le 6 mai 2012. En clair, contre Sarkozy, tout était permis. Un « message de paix », vous dit-on.
Une loi d’amnistie doit refléter la volonté collective de pardon ou d’oubli. Pas permettre au pouvoir de désigner ceux qui pensent bien (et accessoirement d’envoyer des « messages de paix » à sa clientèle). Clémentine Autain, ma camarade de dispute sur Yahoo, ne voit pas le problème. La gauche est au pouvoir, ces gens défendent des valeurs de gauche, rien de plus naturel. Puisque c’est pour les bonnes causes – littéralement. Tant pis si cela revient à mettre la Justice au service de l’idéologie. Montesquieu doit être has been. Désormais, l’État de droit, ce sera à la tête du client.[/access]

*Photo : Eduardo Nasi.

Europe, année zéro

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keith lowe paris

Enfant, j’ai souvent entendu ma grand-mère raconter, pleine d’effroi, l’arrivée de l’Armée rouge à Bucarest. Dans ses récits revenait souvent la bizarre fascination des vainqueurs pour les montres. Cette manie soviétique a d’ailleurs coûté la vie au frère de mon grand-père, dont le corps a été retrouvé quelques jours après la « libération », sans sa montre évidemment. L’Europe barbare, de Keith Lowe, est l’histoire de cette libération ambiguë : pour beaucoup d’Européens, les ombres de la guerre n’ont pas laissé la place, en 1945, à la lumière de la paix mais plutôt à un crépuscule où, durant cinq ans au moins, ils ont survécu plus qu’ils n’ont vécu, littéralement, entre chien et loup. Dans l’imagerie commune, la fin de l’Occupation et, plus tard, la capitulation sans condition de l’Allemagne nazie marquent la fin d’un cauchemar qui a duré presque six ans, et qu’on appelle la Seconde Guerre mondiale. Nous retenons l’image d’un Charles de  Gaulle remontant les Champs-Élysées, des foules en liesse du 8 mai 1945, d’un marin embrassant une femme à Time Square. Mais, comme nous le rappelle Keith Lowe, pour des dizaines, voire des centaines de millions d’Européens, la fin officielle de la guerre annonçait seulement le passage d’un cauchemar à un autre.[access capability= »lire_inedits »]
L’Europe barbare le montre très clairement : sur le Vieux Continent, tout le monde, d’une manière ou d’une autre, a perdu quelque chose. Certains beaucoup plus que d’autres, mais personne n’a échappé à cette catastrophe dans la catastrophe, y compris du côté des nations victorieuses…
Contrairement à l’Angleterre et aux États-Unis, qui ont certes consenti de lourds sacrifices, presque tous les pays européens ont été totalement ou partiellement occupés. Leurs territoires ont gardé les stigmates de combats et de bombardements d’une violence jamais égalée, et la plupart de leurs infrastructures ont été réduites à néant. Une fois les hostilités terminées, le chaos n’a pas disparu comme par miracle et des pays exsangues connurent dans la douleur leur « année zéro », pour reprendre le titre du célèbre film de Rossellini décrivant la survie de la famille Kohler dans les ruines du Berlin de l’été 1945.
Des dizaines de millions d’Européens, personnes déplacées, sans-abri, anciens occupants devenus occupés, traîtres devenus résistants, résistants devenus traîtres, vivaient non seulement dans un dénuement extrême mais aussi sans la protection d’une police et d’une justice dignes de ce nom.
Ce délitement de l’État de droit fut provisoire à l’Ouest et définitif à l’Est, livré à la loi du plus fort avec, au sommet de cette « chaîne alimentaire », les soldats prédateurs de l’Armée rouge. Ailleurs, d’autres – le voisin d’en face, l’ami d’hier – ont, eux aussi, profité de l’anarchie pour régler des comptes et s’enrichir. Ou même, tout simplement, nécessité faisant loi, pour ne pas mourir de faim ou de froid. Keith Lowe, dans sa conclusion, a trouvé une métaphore éclairante pour rendre compte de cette période d’autant plus tragique qu’elle est méconnue : « La Deuxième Guerre mondiale est comparable à la masse imposante d’un superpétrolier […], dotée d’une telle inertie que, en dépit des freins déployés dès le mois de mai 1945, sa course […] ne s’arrêta que plusieurs années après ». Après la lecture de Terres de sang, de Timothy Snyder, et de L’Europe barbare, de Keith Lowe, on ne peut plus parler de la « guerre de 1939-1945 », car nous sommes face à une catastrophe qui a frappé les peuples d’Europe durant presque deux décennies et, pour certains, jusqu’à la fin du XXe siècle.[/access]

Keith Lowe, L’Europe barbare, 1945-1950, traduit de l’anglais par Johan Frederick Hel Guedj, Perrin, 2013.

*Photo : marcinlachowicz.com.

Tristes viatiques

monde vieux facebook

« On est tous le vieux de quelqu’un » : c’est la sympathique « accroche » que s’est donnée la collection Le monde expliqué aux vieux récemment créée par les éditions de poche 10/18, au catalogue desquelles on trouvait jusqu’à présent les noms de Sade, Selby ou Gombrowicz.
Ces dernières années, nous avons subi une avalanche d’ouvrages voués à l’édification de la jeunesse, tels que Le Racisme expliqué à ma fille, L’Amour de la France expliqué à mon fils, Le Sexe expliqué à ma fille, etc. Le racisme, la France, le sexe : voilà en effet des sujets bien obscurs, ésotériques pour le moins, et il importait qu’un puissant coup de projecteur les tirât de la pénombre où ils moisissaient lamentablement. Il y a deux ans, subtil renversement : un Post-anarchisme expliqué à ma grand-mère parut, signé du plâtrier solaire Michel Onfray. Avec la collection Le monde expliqué aux vieux, la boucle est bouclée. Les premiers volumes auront pour objets Lady Gaga, Facebook, la violence et la solitude. Lady Gaga et Facebook, le choix est judicieux, mais la solitude ? Pourquoi pas la maladie d’Alzheimer tant qu’on y est, ou le fonctionnement des prothèses auditives ?
Il faut admettre que l’énoncé involontairement apocalyptique : « On est tous le vieux de quelqu’un », bien mis en valeur par la maquette d’une laideur parfaite (en novlangue marketing : « dynamique et acidulée »), cet énoncé se trouve être, comme tout ce qui de nos jours s’énonce de plus jovialement servile, une vérité de premier plan. Que nous soyons depuis longtemps entrés dans un régime d’inversion, où les têtards de l’an font la leçon à leurs aînés, est un lieu commun ; et c’est ce qui reste d’humanité adulte qui frémit d’effroi à l’idée des millions de fœtus tapant du poing du fond de leur utérus, pressés de parachever l’abolition de tout ce qui prétend encore durer plus d’un quart d’heure. Cette collection est donc une trouvaille. Nos lardons peuvent se réjouir : le monde leur appartient. On admet aujourd’hui que les vieux sont des déchets insuffisamment recyclables avec la plus coquette satisfaction, et une élégance digne d’un soudard transhumain faisant irruption en beuglant dans un salon de thé.
Jérôme Ruskin, directeur du trimestriel Usbek et Rica (« magazine qui raconte le présent et explore le futur ») et l’un des concepteurs de la collection, nous fait l’article avec la bonhomie rayonnante de l’aplanisseur culturel : « Nous ne nous adressons pas spécifiquement aux vieux – enfin tout dépend de ce que l’on entend par vieux – mais aux personnes larguées par un phénomène. Par exemple, j’ai 29 ans et je ne comprends vraiment pas l’engouement pour Lady Gaga. Ces livres proposent donc une remise à niveau à petit prix, pour tous ceux qui estiment en avoir besoin ». Pauvre homme qui à 29 ans, ne comprend vraiment pas le succès de Lady Gaga. Il y a de quoi en perdre le sommeil. Et voyez comme on se demande, une main sur le menton, ce qu’il faut entendre par vieux. Eh bien, cher explorateur du futur, vous le sous-entendez : tout ce qui ne porte plus de bavoir, et a soif d’une salutaire remise à niveau. Question : Stéphane Hessel avait-il ouï parler de Lady Gaga ? Pouvait-il faire un devoir en trois parties sur Facebook ? Il faudrait enquêter, sans quoi sa béatification républicaine ne va plus de soi.
On voit les atours qu’affectionne désormais la muflerie la plus scintillante : ceux de la charité et de la bienveillance. Pour nos équarrisseurs auréolés, il s’agit au fond de lutter contre la gérontophobie. Comment ? Par l’éradication dans le vieux de tout ce qui est vieillot, mité, désuet, bientôt remplacé par un bon kilo de « jeunesse » en kit. Depuis quelques siècles, le rôle historique de la jeunesse occidentale éclairée était d’accabler ses aînés, avec injustice bien souvent – et c’était très bien ainsi. Les choses toutefois étaient claires : on dressait un mur, par-dessus lequel on lançait des tomates pourries. Théophile Gautier n’offrait pas de gilet rouge à son grand-père. Aragon ne demandait pas le Panthéon pour Barrès. Les hippies n’invitaient pas Mamie à se défoncer avec eux, ni Grand-Papa à partouzer. Les étudiants de Mai 68 n’ambitionnaient pas de faire de leurs bourgeois de parents des libertins débridés et révolutionnaires. Il fallait que ça change, et tous s’entendent maintenant comme larrons en foire. Qu’un adolescent émette le désir de descendre dans la rue pour « lutter contre l’ordre établi », c’est Maman qui prépare le sachet pique-nique, et Mamie qui coud les banderoles.
Qu’on n’aille pas croire que nous défendons les vieux par principe : il en reste encore, et peut-être plus qu’autrefois, d’affreusement retors, bouffis de vertu et de morale – au hasard, ces momies liftées qu’on voit depuis trente ans se balader des colonnes des journaux à l’antenne des radios, de la direction de tel canard à telle émission de « débat », en ânonnant leurs oukases. Allons plus loin : nos vieux sont peut-être plus vicelards, plus machiavéliques que jamais, puisqu’ils ont fomenté ce stratagème consistant à caresser leurs « jeunes » dans le sens du poil, au lieu de leur coller un aller-retour et au lit. Par eux, l’admiration gélatineuse a remplacé le martinet comme instrument de domestication.
Les concepteurs de la collection Le monde expliqué aux vieux sont, personne n’en doute, des hommes parmi les mieux attentionnés qui soient : leur innocence perfore. C’est sans complexe qu’à la trique totalitaire ils substituent la commisération acidulée, et au camp de rééducation, la démocratique « pédagogie », laquelle se fait fort de ramener les brebis égarées dans les étables de l’infantilisme convivial. Les vieux, c’est acquis, sont des sacs plastiques boueux attachés au pot d’échappement du « jeune » filant, véloce, dans les dédales du monde moderne. Aussi sucré soit-il, le message est clair : vieillards, apprenez vos leçons, ou on vous décroche. Après tout, l’euthanasie, c’est pas pour les chiens… Enfin plus seulement.
Ce qui reste d’humanité attardée – donc vivante – fait donc pour la collection Le monde expliqué aux vieux des vœux d’impeccable échec, et invite ses vieillards les plus décrépits à faire de ces livres pieux, à l’occasion, un bel autodafé, avant de lancer à leur tour, pourquoi pas, une collection un peu enlevée et qui s’appellerait : Les vieux expliqués au monde.

Le journalisme selon Caroline Fourest

Notre consœur Caroline Fourest a récemment fait une déclaration tout aussi intéressante que curieuse. Au sujet de sa série documentaire sur les extrémismes (politiques, religieux), elle a déclaré que « le journalisme est avant tout une pédagogie ».
Si cette assertion est compréhensible dans ce contexte – ces documentaires se sont attachés à rendre compréhensibles les divers mouvements qu’elle présente à un public télévisuel sans doute peu au fait de ces mouvances -, elle l’est déjà beaucoup moins dans son travail sur les Femen, clairement orienté et partial et dont Ovidie a fait une critique que j’aurais volontiers contresignée.
Hors de tout contexte, il me semblait tout de même que la fonction du journalisme est avant tout d’informer et de questionner, voire de donner à penser et débattre dans le meilleur des cas. Faire œuvre de « pédagogie », voilà qui en outre devrait inquiéter une profession qui, la plupart du temps, sait si bien se décrédibiliser à trop vouloir « pédagogiser », ce dont nombre de lecteurs se plaignent en cessant d’acheter des journaux jugés plus proches de la propagande que de l’information. Tout comme l’homme de théâtre a pour devoir de faire confiance à l’intelligence de son public, le journaliste peut se fier à celle de son lectorat.

Syrie : Que faire (et que ne pas faire…) ?

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Vis-à-vis de la Syrie, on ne peut pas rester coincés dans l’alternative entre Charybde et Scylla. Faut-il aider sans conditions les anti-Assad parce qu’ils sont les moins forts ? Parce qu’ils sont les victimes d’un ennemi ? Même au risque qu’ils se comportent, en cas de victoire, d’une façon aussi intolérable qu’Assad ? Cette alternative est un faux dilemme. Puisque nous avons le devoir d’ingérence dans un conflit qui n’oppose pas seulement des bons et des méchants, au nom de quel tabou l’aide armée des États démocratiques devrait-elle être inconditionnelle ?
Nous devrions plutôt dire que nous sommes prêts à nous ingérer mais en précisant dans quel but, qui nous aidons, à quelles conditions et avec quels moyens de contrôle.
Dans quel but ? Il faut oser reconnaître que des élections libres ne sont pas une garantie suffisante, ni pour les droits de tous sur place, ni pour la sécurité des pays démocratiques qui apportent leur soutien.
Poser ainsi la question de l’ingérence nous sortirait d’un dilemme entre paralysie et lendemains qui déchantent.

Le PS victime du jeu de l’Oise

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ps fn oise

ps fn oise

Après le premier tour de l’élection législative partielle dans la deuxième circonscription l’Oise, Solférino n’est pas d’accord avec sa candidate Sylvie Houssin, éliminée pour avoir rassemblé sur son nom moins de 12.5% des inscrits, laissant l’UMP Jean-François Mancel face à la représentante du Front National Florence Italiani. Un véritable cas d’école. Dimanche, seuls 32% des électeurs se sont déplacés aux urnes. Mancel, dont l’élection de juin dernier a été invalidée par le Conseil constitutionnel[1. Vainqueur avec 63 voix d’avance, un tract ayant été distribué alors que la campagne était close.], a amélioré son score en pourcentages. Le FN aussi. Mais Sylvie Houssin s’est écroulée, comme la cote de popularité de François Hollande, finissant à 21,37 %. C’est surtout en nombre de voix qu’on se rend compte de la claque. La candidate de la majorité présidentielle a obtenu 5 828 suffrages contre 15 143 voix il y a neuf mois.
Pourtant, face à cette gifle, il semblerait que la candidate soit plus lucide que les instances de Solférino. Il n’est en effet pas question pour Sylvie Houssin de « faire barrage au FN » en appelant à voter pour Mancel comme l’ordonne son parti. Ce n’est pas la première fois que Solfé voit l’une de ses candidates rechigner à appliquer le fameux « front républicain ». En juin dernier, Catherine Arkilovitch refusait de s’effacer derrière l’UMP-Droite populaire Jean-Michel Ferrand et se maintenait, permettant la victoire de Marion Maréchal-Le Pen. SOS Racisme dénonçait alors une « candidate de la honte », bientôt exclue par le PS. Mais Arkilovitch reste droite dans ses bottes. Pour elle, la politique, c’est certainement terminé[2. Invitée au journal télévisé régional, elle explique avoir quitté Carpentras et s’être repliée sur sa vie professionnelle.]. Dans ces deux cas, on ne peut que louer la lucidité des candidates. Pourquoi appeler à voter UMP alors que Ferrand et Mancel tiennent le même discours que le FN sur les sujets régaliens et identitaires ? Ferrand émarge à la Droite populaire et paraît encore plus à droite que la jeune candidate frontiste. En quoi le PS était-il forcé de lui apporter son soutien en demandant à sa candidate de se retirer ?
Mais revenons dans l’Oise qui nous occupe en cette fin d’hiver. Et évoquons Jean-François Mancel. Nommé secrétaire général du RPR présidé par Alain Juppé entre 1995 et 1997, son nom défraye la chronique par trois fois. La chronique judiciaire, d’abord avec ses dépenses personnelles établies au nom du Conseil Général qu’il présidait. L’affaire fut classée après remboursement des sommes (in)dues. Une autre affaire, un conflit d’intérêt, lui valut de se faire condamner à 30 000  euros d’amende ainsi qu’à une peine inéligibilité censurée a posteriori par la Cour européenne des droits de l’Homme pour vice de procédure[3. La CEDH estima que la cour de cassation s’étant réunie deux fois dans une composition quasi-identique, le procès ne pouvait pas être considéré comme équitable]. La chronique politique, enfin, lorsque Philippe Séguin, devenu président du RPR, exclut Mancel du parti dont il était encore secrétaire général un an plus tôt, pour avoir fait alliance avec le FN afin de conserver la présidence de conseil général. Avec un tel CV, on comprend que le militant socialiste local ne soit pas forcément enchanté à l’idée de glisser dans l’urne un bulletin Mancel. Comment comprendre qu’on souhaite constituer un « front républicain » derrière un ancien allié du FN ? Florence Italiani, la candidate frontiste, de surcroît, peut difficilement apparaître comme plus à droite que Mancel. Elle est l’épouse d’André Fouchard, lui aussi membre du RPR dans les années 90. À la création de l’UMP, il a refusé de l’intégrer, préférant adhérer au FN. Florence Italiani l’a suivi. Dans Le Parisien, elle explique : « Je ne me suis jamais considérée comme étant d’extrême droite. J’étais même blessée quand on me collait cette étiquette. Même si je n’ai pas partagé toutes les idées du parti, je suis restée dans la ligne et j’aime beaucoup ce que le FN est devenu depuis que Marine le dirige. » Italiani est donc un exemple de la nouvelle ligne frontiste incarnée par le duo Marine Le Pen-Florian Philippot.
Qu’est ce qui différencie idéologiquement Mancel (ou Ferrand) d’un FN marinisé ? Très simple : ils sont  plus libéraux sur le plan économique et plus européens. Dans ces conditions, les instances nationales du Parti socialiste sont-elles conscientes du message qu’elles envoient sur le terrain ? Il est difficilement explicable à un électeur socialiste de l’Oise que voter pour Mancel relève du devoir moral. Aussi, le même électeur conclura qu’on lui demande de voter pour le candidat le plus libéral et le plus européen. Ce message s’avère dévastateur, ce qui ne doit pas échapper à Sylvie Houssin. Il l’est d’autant plus que le gouvernement est accusé – et à juste titre – de poursuivre la politique économique et européenne de Nicolas Sarkozy. On assiste donc à une coupure entre la rue de Solférino et les élus et militants de province qui ressemble de plus en plus à celle qui existe à l’UMP.  Ce n’est donc pas seulement pour des questions morales et idéologiques que le PS doit en finir avec cette stratégie du « front républicain ». Après tout, l’UMP de Copé n’y adhère pas non plus, préférant le ni-ni. À ce ni FN/ni PS, pourquoi ne pas opposer un subtil « au cas par cas » ? Et n’appeler à voter, par exemple, que pour des candidats UMP dont on serait certain qu’ils auraient retourné la pareille en cas de duel PS-FN ? Expliquer à ses électeurs qu’un second tour opposant Mancel à une candidate FN ne les regarde plus aurait été à la fois moral, cohérent et conforme aux intérêts du PS.
Surtout, cette décision eût été lisible. Ce qui n’est pas du luxe, dans la tempête actuelle.

*Photo : Melle Bé.

Mises avait raison

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mises hayek socialisme

mises hayek socialisme

J’étais encore un gamin mais j’étais suffisamment grand pour comprendre l’importance des événements qui, par tubes cathodiques interposés, se déroulaient sous mes yeux. C’était en novembre 1989 et le mur de Berlin s’effondrait, entraînant avec lui toute l’Union soviétique, le Léviathan de l’est, une des plus grandes et des plus longues expériences socialistes jamais menées. Cette superpuissance nucléaire qui, quelques mois plus tôt, semblait encore invincible à la plupart des commentateurs, s’est effondrée comme par magie, presque instantanément, comme un gigantesque ballon de baudruche. Les apparatchiks du régime, qui avaient sans doute vu le coup venir bien avant nous, sont partis avec la caisse et puis… Plus rien : l’URSS n’était plus.
Dans un article publié dans le New Yorker du 23 janvier 1989, Robert Heilbroner, un des plus fervents soutiens de l’hypothèse socialiste, écrivait : « moins de 75 ans après qu’il a officiellement commencé, le concours entre capitalisme et socialisme est terminé : le capitalisme a gagné… Le capitalisme organise les affaires matérielles de l’humanité de manière plus satisfaisante que le socialisme.» [1. Robert Heilbroner,“The triumph of capitalism”, The New Yorker (23 janvier 1989).]. La messe était dite. Par delà les clivages idéologiques et les débats théoriques, l’échec patent de l’expérience soviétique mettait fin au grand débat du XXe siècle : « Le capitalisme a été un succès aussi incontestable que le socialisme a été un échec. »[2. Robert Heilbroner & Irving Howe, The World After Communism: An Exchange, dans Dissent Magazine (numéro d’automne 1990).]
Pour un nombre plus restreint d’entre nous, c’est une autre citation d’Heilbroner qui a véritablement marqué la fin officielle des débats. Elle est apparue un an après la chute du mur, toujours dans The New Yorker et, venant de la plume d’un de nos principaux adversaires qui se trouvait par ailleurs être de ceux qui savent précisément ce qu’ils écrivent, elle n’en avait que plus de valeur. « Il s’avère, bien sûr, écrit Heilbroner, que Mises avait raison »[3. Robert Heilbroner, “After Communism”, The New Yorker (10 septembre 1990).]
Pour le profane, il n’y a là qu’un quitus donné à Ludwig von Mises, le « dernier chevalier du libéralisme »[4. Titre de sa biographie, The Last Knight of Liberalism par Guido Hulsmann.], ainsi qu’à tous ceux qui avaient défendu le capitalisme et l’économie de marché comme étant le système naturel des hommes libres, le seul à même d’assurer la prospérité du genre humain. Mais pour nous qui, comme Heilbroner, avions lu Mises, l’hommage revêtait une signification bien plus profonde et infiniment plus précise : il n’était pas simplement question de reconnaître la supériorité du capitalisme dans les faits mais sur le plan théorique.
Ce à quoi Heilbroner fait référence en écrivant que « Mises avait raison », c’est à un article publié en 1920, Le Calcul économique en régime socialiste[5. Ludwig von Mises, Die Wirtschaftsrechnung im sozialistischen Gemeinwesen dans Archiv für Sozialwissenschaften, vol. 47 (1920); une traduction en français est disponible ici.], dans lequel l’économiste autrichien ne cherchait pas à démontrer la supériorité de l’économie de marché sur un système de planification centralisé mais démontrait carrément l’impossibilité de ce dernier. Sans utiliser la moindre équation mais avec une précision toute mathématique, Mises démontrait pourquoi, en l’absence de marché libre, aucune activité économique rationnelle n’était possible dans un régime socialiste.
Pendant des décennies, ce défi lancé aux théoriciens du socialisme est passé largement inaperçu de l’essentiel de la communauté académique. De la fin de la Seconde Guerre mondiale à la chute du mur de Berlin, l’écrasante majorité des intellectuels du monde libre considéraient que le socialisme pouvait et devait fonctionner ; que les seuls reproches que l’on pouvait lui adresser quant à sa mise en œuvre pratique tenaient au caractère autocratique des dirigeants soviétiques et à l’absence de libertés individuelles. Mais pour un homme tel que Robert Heilbroner, le gant jeté par Mises ne pouvait pas passer inaperçu.
Lorsque les archives du Gosplan furent enfin accessibles et que les anciens économistes soviétiques qui avaient participé à sa mise en œuvre furent autorisés à s’exprimer, il devint impossible de nier l’évidence : point par point, la condamnation à mort prononcée par Mises en 1920 était avérée. On découvrit, par exemple, qu’en l’absence de marché libre, les responsables du Gosplan étaient littéralement incapables d’établir une échelle de prix et en étaient réduits à utiliser les espions du KGB pour récupérer les catalogues de La Redoute ou de Sears. La plus grande entreprise de planification économique jamais conçue n’avait ainsi dû sa survie… qu’à l’existence d’économies de marché à ses portes tandis que les écrits de Mises, formellement interdits par le pouvoir soviétique comme naguère par les nazis, circulaient de mains en mains au cœur même de l’appareil de planification[6. Anecdote rapportée, notamment, par Yuri Maltsev, l’un des économistes chargés par Gorbachev de mettre en œuvre la perestroïka.].
La cause semblait donc entendue. De la même manière qu’on n’a jamais vu un coréen tenter de traverser la DMZ du sud vers le nord, les Allemands qui ont trouvé la mort en tentant de passer le mur[7. En RDA, on les appelait « fugitifs » ou « déserteurs de la république » ; appellations qui résonnent étrangement lorsque l’on entend le discours de certains de nos élus actuel. Comme le note très justement Daniel Tourre, pour qu’il y ait des évadés (fiscaux), encore faut-il une prison (fiscale) au préalable.] fuyaient le socialisme et tentaient désespérément de rejoindre l’ouest capitaliste. L’horreur stalinienne, les massacres des Khmers rouges, l’hécatombe du grand bond en avant et, bien sûr, la barbarie nazie… Aucune expérience socialiste menée au cours du XXe siècle n’avait produit autre chose qu’un niveau de pauvreté extrême, une dictature sanglante et des millions de morts.
Nous pensions la cause entendue et nous nous sommes trompés. Nous croyons que c’était le socialisme qui avait été définitivement discrédité mais ce que la plupart de nos concitoyens ont vu, c’est l’effondrement de systèmes totalitaires, de déviances regrettables du projet socialiste mais pas du socialisme en lui-même. Le tour de force de nos adversaires a consisté à faire croire que les dérives totalitaires des régimes socialistes du XXe siècle n’étaient pas consubstantielles au projet socialiste. Pendant ce temps, forts de notre victoire théorique, nous avons laissé dire sans réagir. Nous avons cru la partie gagnée : c’est là notre présomption et elle pourrait bien nous être fatale[8. Vous aurez reconnu la présomption fatale (The Fatal Conceit) de Friedrich Hayek (1988).].
L’idée socialiste, y compris dans sa forme explicitement totalitaire, n’est pas morte. Elle est même extrêmement vivace. Elle a continué, pendant toutes ses années, à se développer à l’ombre de la social-démocratie, de l’économie de marché pilotée et de l’interventionnisme d’État. Alors que nos gouvernements, jurant leur attachement au marché libre, privatisaient partiellement et symboliquement quelques entreprises d’État, ils n’ont eu de cesse de d’accroître le poids de la dépense publique, des impôts, des réglementations et de l’administration. Alors qu’ils abandonnaient – du moins en grande partie – leurs réflexes protectionnistes, ils dévaluaient continuellement nos monnaies et transformaient nos économies en de gigantesques pyramides de dettes.
Encore une fois, Mises avait décrit précisément ce mécanisme. À plusieurs reprises, il a montré comment les conséquences désastreuses de l’interventionnisme politique – inflation, incitations fiscales, réglementations, protectionnisme, contrôle des prix… – étaient systématiquement attribuées à de prétendus excès du marché et légitimaient de nouvelles interventions. Mises et Friedrich Hayek ont décrit comment cette intervention croissante de la force publique dans nos vies privées nous entraînait irrémédiablement sur La route de la servitude.
Aujourd’hui, ce système est à bout de souffle. Nous le savons tous. Nombre de nos États ne veulent ni ne peuvent plus rembourser leurs dettes ; les banques centrales ont injecté plus de monnaie dans le système qu’elles n’en avaient créée en un siècle ; l’édifice tout entier est au bord de la rupture. Tôt ou tard, le socle fragile sur lequel repose cette pyramide de dettes – la valeur de nos monnaies – va céder et emporter avec lui non seulement la dette de nos États mais aussi le système bancaire, les capacités de financement de nos économies et l’épargne de quelques millions de nos concitoyens. Nous sommes au bord d’un gouffre abyssal.
Ce sera alors l’heure de vérité. Sur les décombres de la crise qui s’annonce, nous serons amenés à choisir dans quel type de monde nous souhaitons vivre. Contrairement à ce que certains de nos amis ont dit autrefois, il y a bel et bien une alternative : ce sera le socialisme ou la société libre – le reste n’est que fumisterie. Celles et ceux – et ils sont nombreux – qui ne l’ont jamais fait feraient bien de lire Mises : l’heure du choix approche, il va falloir faire le bon.

*Photo : Ludwig von Mises (Wikipedia).

Le Portugal colonisé par l’Angola ?

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« Vive la crise ! » disait jadis un postmarxiste « tendance Reagan » pour assurer le service après-vente du mitterrandisme postmauroyiste.  Le message était clair : les frimas de la crise du capitalisme allaient revigorer nos corps de larves engourdis par les Trente Glorieuses. Et le salut viendrait – après dégraissage intense du Vieux Continent – de la culture flexible dynamique et internationaliste des traders, aussi mobiles que le capital.  Trente ans plus tard, personne ne croit plus à cette fable dans la vieille Europe, ni même dans la nouvelle : dans ces pays du Sud qu’on croyait être les fers de lance de la bruxellisation heureuse, la solution en vogue n’est plus la croissance interne, mais le salut par l’étranger. Si on s’est ému chez nous du rachat du PSG par le Qatar, au Portugal, c’est le pays entier qui est à vendre. Différence notable avec le cas français : à Lisbonne, les pétroliers pleins aux as ne sont pas qataris ou émiratis mais angolais, donc ex-colonisés restés sous la tutelle lusitanienne jusqu’en 1975. Peu à peu, les groupes médiatiques portugais tombent sous la férule de ces magnats étrangers, à commencer par la marque Zon (TV, téléphonie, cinéma), sur le point d’être rachetée par la fille du président angolais. Libé, dans ses excellentes pages médias, nous apprend  que l’angolais Newshold convoiterait, lui, la télévision publique RTP  après avoir racheté le troisième hebdo du coin et acquis des parts des principaux journaux portugais. Tout cela ne serait que concurrence pure et parfaite si lesdits investisseurs ne censuraient pas toute mise en cause des pratiques financières de l’Angola et des quelques scandales qui s’y rapportent, avec le consentement implicite d’un gouvernement portugais qui a semble-t-il d’autres chats à fouetter. De quoi apaiser nos lamentations franco-françaises : jusqu’à présent, ni Le Figaro ni L’Obs n’ont été rachetés par l’Etat gabonais…

Syrie : UMP et PS entre hypocrisie et inconséquence

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syrie hollande sarkozy

syrie hollande sarkozy

Entre deux appels à l’éradication du Mal, Hollande et son ambitieux chef de la diplomatie ont décidé d’équiper en armes l’opposition syrienne, laquelle peine à renverser la vapeur du côté de Damas. Du moins, c’est ce qu’ils prétendent, au nez et à la barbe de leurs partenaires européens qui ne l’entendent pas vraiment de cette oreille, de peur que le matériel guerrier ne tombe entre les mains des salafistes d’Al-Nosra, un groupe soutenu et financé par nos amis qataris[1. Au grand dam des syriens laïcs ou non-musulmans tombés sous leur coupe, de plus en plus remontés contre le joug salafiste, comme l’ont montré les récentes manifestations organisées dans certaines zones « libérées ».]. À peine la volonté française affichée, les gouvernants d’hier, c’est-à-dire l’UMP et sa cohorte d’anciens ministres, crient haro sur Hollande. Non qu’ils désapprouvent la proposition du quai d’Orsay; à les entendre, celle-ci viendrait presque trop tard. C’est bien plus tôt qu’il fallait agir clament de concert Juppé, Copé et les autres, enfin revenus de leurs bisbilles vespérales. Le refrain « ah si Sarkozy était là… » reprend du coffre, au point d’être entonné en chœur par les fillonistes, copistes, datistes et autres NKMistes jamais pris en défaut d’anti-hollandisme primaire. Avant le vrai-faux off sur son éventuel retour en politique récemment balancé dans Valeurs actuelles, cet été, par voie de communiqué, Sarkozy avait officiellement regretté la passivité de son successeur dans la gestion de la crise syrienne. Sous-entendu : ce n’est pas un président normal qu’il nous faut pour arrêter le bain de sang levantin, le sauveur de Benghazi aurait fait mieux. Cette belle scénographie, avec happy end obligatoire, se voulait un rêve uchronique destiné à faire regretter aux Français – du moins à la frange étroite de nos compatriotes qui se soucient des affaires internationales – leur vote du 6 mai. C’est oublier un petit détail : Nicolas Sarkozy a présidé la République de 2007 à 2012. Engagé en Libye en 2011, il n’a pas moins assisté au déclenchement de la révolte syrienne, à sa militarisation et à sa dégénérescence en guerre civile incontrôlable dans laquelle la sanglante répression étatique n’a plus le monopole de la violence illégitime. Dans un éclair de sagesse, il avait voulu donner du temps en temps, les télégrammes diplomatiques décrivant une réalité bien plus complexe que sa retranscription manichéenne et spectaculaire. En gros, il fut décidé de ne pas intervenir en Syrie pour ne pas déstabiliser la région, Liban compris, et ajouter de la confusion à la confusion dans un conflit où le pogrom interconfessionnel menace de jaillir comme un diable de sa boîte. C’était il y a deux ans, cette époque lointaine où toutes les pontes de l’UMP se succédaient sur les plateaux télévisés pour nous expliquer en long, en large et en travers qu’Homs n’est pas Benghazi et que le camaïeu syrien ne survivrait pas à un coup de pinceau occidental. Et voilà qu’à l’été 2012, l’âge de la pré-retraite politique ayant sonné, Sarkozy et ses fidèles changent brusquement de braquet : désormais, il est urgent d’intervenir. Une posture confortable tant qu’on la tient loin du quai d’Orsay. Les plus optimistes en déduiront qu’une cure d’opposition vous fait revenir à l’éthique de conviction, là où l’exercice du pouvoir privilégie l’éthique de responsabilité et ses dilemmes cornéliens. Entre deux maux, Sarkozy et Hollande avaient choisi le moindre : ne rien faire, sinon fournir une assistance humanitaire aux allures de minimum syndical, et espérer que la bataille sur le terrain comme l’alliance entre le Qatar, la Turquie et l’Arabie Saoudite viennent à bout de la dictature syrienne. Or, Bachar résiste envers et contre tout. Ses maigres subsides, fournis par Téhéran et Moscou, suffisent pour l’instant à protéger le dernier réduit baathiste.
En France, où tout finit par des chansons, à l’hypocrisie d’une UMP revenue dans l’opposition,  d’aucuns préféreront l’inconséquence de la gauche au pouvoir. Armer sans intervenir ménagerait nos finances publiques soumises à un régime spartiate mais les conséquences seraient-elles vraiment différentes sur le terrain ? Point de pertes humaines parmi les militaires français à déplorer, cela a son importance à l’heure où l’émotion gouverne. Mais côté syrien, même en assurant que les armes restent la propriété de l’opposition armée non-islamiste, comment contrôlerait-on le cours de la guerre ? Ce n’est pas en restant confiné à Paris ou même dans l’arrière-cour turque du conflit syrien que l’on pourrait influer sur son issue finale : armer et équiper des hommes n’a jamais suffi à inverser le rapport de forces. Rendre inéluctable la victoire militaire de l’opposition non-islamiste ne suffirait pas à lui garantir la victoire politique. Dans un pays devenu une juxtaposition de régions morcelées, pense-t-on vraiment que la fourniture de kalachnikovs, de missiles sol-airs et de munitions chassera le fantôme de la discorde en même temps qu’Assad ? Le moment venu, il ne suffira pas de démanteler les institutions étatiques baathistes pour recoller les morceaux d’une Syrie aussi fragmentée que sous le Mandat français. Vous me rétorquerez qu’une ingérence étrangère, entravée par les vetos russe et chinois, sonnerait le glas de la Syrie. Et vous aurez raison. De Gaulle disait que les grands problèmes n’ont pas de solutions : au XXIe siècle, cette parole désespérée n’a hélas rien perdu de son acuité…

*Photo : isafmedia.

Chypre : Merkel réussit le casse du siècle

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On en causait dans les couloirs de Bruxelles, mais l’épargnant chypriote n’y croyait pas : la chancelière allemande Angela Merkel a exigé que les fonds déposés dans les banques de l’île de Vénus soient ponctionnés pour accepter que l’UE et le FMI prêtent 10 milliards d’euros pour sauver le pays de la faillite.
Le chypriote moyen, dont le bas de laine tout aussi moyen lui permettait de se protéger des aléas de la vie, était persuadé que cette taxe ne concernerait que les gros dépôts des non-résidents, notamment ceux d’oligarques russes de provenance douteuse. Erreur, car tous les comptes courants ou d’épargne sont taxés dès le premier euro à 6,75% jusqu’à 100 000 €, et à 9,9% au-delà. Pendant ce week-end, tous les distributeurs automatiques de billets ont été bloqués pour éviter des retraits massifs.
Le butin du casse – 5,8 milliards d’euros –  est largement supérieur à celui de l’attaque du train postal Glasgow-Londres en 1963. Pour la première fois depuis la création de l’euro, la garantie bancaire du montant des dépôts jusqu’à 100 000 € a été battue en brèche. Même si les braqueurs institutionnels de Bruxelles, Francfort et Washington jurent leurs grands dieux que le cas de Chypre est unique et non reproductible, je commence à sérieusement réfléchir à déplacer à quelques dizaines de kilomètres de mon domicile haut-savoyard le modeste pécule amassé au cours d’une longue et dure vie de travail.
J’en informerai, bien entendu, Médiapart en temps utile.

Amnistie sociale : un pavé dans la loi

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amnistie sociale hollande

amnistie sociale hollande

Sans vouloir offenser Benoît Hamon, on ne peut pas dire qu’il soit particulièrement comique. Qu’il soit donc remercié pour m’avoir fait éclater de rire en déclarant qu’avec la loi d’amnistie sociale, le gouvernement avait voulu apporter un « message de paix et de dialogue ». Elle est bien bonne. D’abord, le gouvernement n’a rien voulu du tout : cette proposition fomentée par les sénateurs communistes, avec Mélenchon à la manœuvre, est la dernière épine qu’ils aient trouvée à planter dans le pied de François Hollande. Surtout, notre excellent ministre de la viande hachée oublie que ce message quasi christique s’adresse seulement à une partie de la population, pour faire court celle qui a le bon goût de voter à gauche mais commence à se dire qu’on ne lui refera pas le coup du vote utile. Il oublie aussi (ou s’en contrefiche) que, pour une autre partie des Français, qui voient l’autorité de l’État se déliter (et qui  ne votent pas tous à droite), ce message de paix est une provocation, voire une insulte. L’affaire a, paraît-il, fait du foin chez les Verts, où on s’est souvenu des chasseurs qui avaient vandalisé le bureau de Dominique Voynet. Manuel Valls s’est déclaré « sceptique » – traduction polie de « consterné ». La droite aurait été bête de ne pas jouer sur ce velours-là : « chèque en blanc à la violence », « encouragement au cassage », tout l’arsenal de la rhétorique anti-laxiste a été mobilisé.
François Hollande n’a pas osé affronter ses fougueux « alliés » ou pas voulu les laisser apparaître comme les seuls dépositaires de la souffrance ouvrière. Et puis, on ne saurait exclure que certains socialistes, à commencer par lui, aient mauvaise conscience en se rappelant la campagne, quand ils ne promettaient rien mais faisaient ou laissaient croire qu’ils changeraient tout. Les sénateurs PS ont juste été priés de déminer le texte. La loi votée au Sénat le 27 février prévoit d’annuler les sanctions pénales et disciplinaires prononcées pour des destructions commises au cours de mouvements sociaux, y compris lors de manifestations. Les violences contre les personnes et les atteintes à une autorité publique ont été explicitement écartées, la nouvelle formulation excluant par ailleurs les faucheurs d’OGM et les activistes de RESF (mouvement d’aide aux « sans-papiers »)[ 1. Seuls les militants du droit au logement ont survécu aux amendements.].
Il faut le dire avec force : les personnes et les actes visés par cette « amnistie sociale » ne sont pas des délinquants et des délits comme les autres.[access capability= »lire_inedits »] Le syndicaliste qui saccage une sous-préfecture n’a rien à voir avec l’agresseur qui braque une petite vieille parce qu’il est sûr de sa force et de son bon droit d’avoir « tout, tout de suite ». Les sociologues diront qu’ils sont tous deux malheureux. Certes. Ils ont aussi en commun la certitude d’avoir été floués. Sauf que c’est vrai pour l’un et pas pour l’autre. Oui, le métallo qui voit disparaître le monde où il vivait et qui n’a plus de place dans celui qui vient a de bonnes raisons d’être en rage. Surtout quand on lui sert le même boniment avant chaque élection, et que, faute d’autre rêve disponible, il s’est laissé aller à y croire.  Il ne mérite pas notre opprobre pour s’être défoulé dans le bureau d’un conseiller bien propre sur lui en faisant voltiger des piles de dossiers dont rien de bon ne sort jamais.
C’est pour cela que la justice est rendue par des hommes et pas par des machines[2. Je sais, les délits routiers sont scandaleusement constatés et verbalisés par des machines.]. Les juges ont heureusement la main plus légère avec l’ouvrier qu’avec le malfrat, parce que les mobiles qui inspirent les actes interviennent dans leur appréciation et que la révolte face à l’injustice en est un plus noble que la cupidité. Les « Conti » ont été condamnés à des amendes allant de 2000 à 4000 euros – qui seront payées par les syndicats – et qui couvrent 20 % des dégâts : le reste, c’est pour nos pommes[3. Et puis, sur le plateau du « Grand Journal », ils ont dû se faire draguer par plein de jolies filles.]. J’accepte volontiers de verser ma contribution à la lutte ouvrière. La rage de s’être fait avoir, l’avenir désespérant, les familles qui s’inquiètent méritent notre compassion. Pas l’absolution.  
Un délit d’opinion reste un délit. La Justice doit se prononcer sur le délit, pas sur l’opinion. Tout en tenant compte de l’opinion, qui peut être une circonstance atténuante, pour l’ouvrier en colère, ou aggravante dans le cas du crime raciste. Mais le suffrage universel ne confère pas aux gouvernants le droit de décréter arbitrairement que certaines opinions sont légales et d’autres pas. Le texte initial prévoyait d’effacer « les infractions commises lors de mouvements collectifs revendicatifs, associatifs ou syndicaux relatifs aux problèmes liés au logement, à l’éducation, à la santé, à l’environnement et aux droits des migrants » – en somme les bêtises des copains des « assoces ». Apparemment, il n’a pas été envisagé d’étendre le pardon aux mouvements collectifs revendicatifs relatifs à la progression de l’islam. Au contraire, les amnistieurs d’aujourd’hui exigeaient hier l’interdiction des jeunes identitaires qui ont manifesté sur le toit d’une mosquée en construction – sans y commettre le moindre dégât. Mais le plus amusant, c’était la période initialement retenue : étaient amnistiés les faits commis entre 2007 et le 6 mai 2012. En clair, contre Sarkozy, tout était permis. Un « message de paix », vous dit-on.
Une loi d’amnistie doit refléter la volonté collective de pardon ou d’oubli. Pas permettre au pouvoir de désigner ceux qui pensent bien (et accessoirement d’envoyer des « messages de paix » à sa clientèle). Clémentine Autain, ma camarade de dispute sur Yahoo, ne voit pas le problème. La gauche est au pouvoir, ces gens défendent des valeurs de gauche, rien de plus naturel. Puisque c’est pour les bonnes causes – littéralement. Tant pis si cela revient à mettre la Justice au service de l’idéologie. Montesquieu doit être has been. Désormais, l’État de droit, ce sera à la tête du client.[/access]

*Photo : Eduardo Nasi.

Europe, année zéro

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keith lowe paris

keith lowe paris

Enfant, j’ai souvent entendu ma grand-mère raconter, pleine d’effroi, l’arrivée de l’Armée rouge à Bucarest. Dans ses récits revenait souvent la bizarre fascination des vainqueurs pour les montres. Cette manie soviétique a d’ailleurs coûté la vie au frère de mon grand-père, dont le corps a été retrouvé quelques jours après la « libération », sans sa montre évidemment. L’Europe barbare, de Keith Lowe, est l’histoire de cette libération ambiguë : pour beaucoup d’Européens, les ombres de la guerre n’ont pas laissé la place, en 1945, à la lumière de la paix mais plutôt à un crépuscule où, durant cinq ans au moins, ils ont survécu plus qu’ils n’ont vécu, littéralement, entre chien et loup. Dans l’imagerie commune, la fin de l’Occupation et, plus tard, la capitulation sans condition de l’Allemagne nazie marquent la fin d’un cauchemar qui a duré presque six ans, et qu’on appelle la Seconde Guerre mondiale. Nous retenons l’image d’un Charles de  Gaulle remontant les Champs-Élysées, des foules en liesse du 8 mai 1945, d’un marin embrassant une femme à Time Square. Mais, comme nous le rappelle Keith Lowe, pour des dizaines, voire des centaines de millions d’Européens, la fin officielle de la guerre annonçait seulement le passage d’un cauchemar à un autre.[access capability= »lire_inedits »]
L’Europe barbare le montre très clairement : sur le Vieux Continent, tout le monde, d’une manière ou d’une autre, a perdu quelque chose. Certains beaucoup plus que d’autres, mais personne n’a échappé à cette catastrophe dans la catastrophe, y compris du côté des nations victorieuses…
Contrairement à l’Angleterre et aux États-Unis, qui ont certes consenti de lourds sacrifices, presque tous les pays européens ont été totalement ou partiellement occupés. Leurs territoires ont gardé les stigmates de combats et de bombardements d’une violence jamais égalée, et la plupart de leurs infrastructures ont été réduites à néant. Une fois les hostilités terminées, le chaos n’a pas disparu comme par miracle et des pays exsangues connurent dans la douleur leur « année zéro », pour reprendre le titre du célèbre film de Rossellini décrivant la survie de la famille Kohler dans les ruines du Berlin de l’été 1945.
Des dizaines de millions d’Européens, personnes déplacées, sans-abri, anciens occupants devenus occupés, traîtres devenus résistants, résistants devenus traîtres, vivaient non seulement dans un dénuement extrême mais aussi sans la protection d’une police et d’une justice dignes de ce nom.
Ce délitement de l’État de droit fut provisoire à l’Ouest et définitif à l’Est, livré à la loi du plus fort avec, au sommet de cette « chaîne alimentaire », les soldats prédateurs de l’Armée rouge. Ailleurs, d’autres – le voisin d’en face, l’ami d’hier – ont, eux aussi, profité de l’anarchie pour régler des comptes et s’enrichir. Ou même, tout simplement, nécessité faisant loi, pour ne pas mourir de faim ou de froid. Keith Lowe, dans sa conclusion, a trouvé une métaphore éclairante pour rendre compte de cette période d’autant plus tragique qu’elle est méconnue : « La Deuxième Guerre mondiale est comparable à la masse imposante d’un superpétrolier […], dotée d’une telle inertie que, en dépit des freins déployés dès le mois de mai 1945, sa course […] ne s’arrêta que plusieurs années après ». Après la lecture de Terres de sang, de Timothy Snyder, et de L’Europe barbare, de Keith Lowe, on ne peut plus parler de la « guerre de 1939-1945 », car nous sommes face à une catastrophe qui a frappé les peuples d’Europe durant presque deux décennies et, pour certains, jusqu’à la fin du XXe siècle.[/access]

Keith Lowe, L’Europe barbare, 1945-1950, traduit de l’anglais par Johan Frederick Hel Guedj, Perrin, 2013.

*Photo : marcinlachowicz.com.

Tristes viatiques

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monde vieux facebook

monde vieux facebook

« On est tous le vieux de quelqu’un » : c’est la sympathique « accroche » que s’est donnée la collection Le monde expliqué aux vieux récemment créée par les éditions de poche 10/18, au catalogue desquelles on trouvait jusqu’à présent les noms de Sade, Selby ou Gombrowicz.
Ces dernières années, nous avons subi une avalanche d’ouvrages voués à l’édification de la jeunesse, tels que Le Racisme expliqué à ma fille, L’Amour de la France expliqué à mon fils, Le Sexe expliqué à ma fille, etc. Le racisme, la France, le sexe : voilà en effet des sujets bien obscurs, ésotériques pour le moins, et il importait qu’un puissant coup de projecteur les tirât de la pénombre où ils moisissaient lamentablement. Il y a deux ans, subtil renversement : un Post-anarchisme expliqué à ma grand-mère parut, signé du plâtrier solaire Michel Onfray. Avec la collection Le monde expliqué aux vieux, la boucle est bouclée. Les premiers volumes auront pour objets Lady Gaga, Facebook, la violence et la solitude. Lady Gaga et Facebook, le choix est judicieux, mais la solitude ? Pourquoi pas la maladie d’Alzheimer tant qu’on y est, ou le fonctionnement des prothèses auditives ?
Il faut admettre que l’énoncé involontairement apocalyptique : « On est tous le vieux de quelqu’un », bien mis en valeur par la maquette d’une laideur parfaite (en novlangue marketing : « dynamique et acidulée »), cet énoncé se trouve être, comme tout ce qui de nos jours s’énonce de plus jovialement servile, une vérité de premier plan. Que nous soyons depuis longtemps entrés dans un régime d’inversion, où les têtards de l’an font la leçon à leurs aînés, est un lieu commun ; et c’est ce qui reste d’humanité adulte qui frémit d’effroi à l’idée des millions de fœtus tapant du poing du fond de leur utérus, pressés de parachever l’abolition de tout ce qui prétend encore durer plus d’un quart d’heure. Cette collection est donc une trouvaille. Nos lardons peuvent se réjouir : le monde leur appartient. On admet aujourd’hui que les vieux sont des déchets insuffisamment recyclables avec la plus coquette satisfaction, et une élégance digne d’un soudard transhumain faisant irruption en beuglant dans un salon de thé.
Jérôme Ruskin, directeur du trimestriel Usbek et Rica (« magazine qui raconte le présent et explore le futur ») et l’un des concepteurs de la collection, nous fait l’article avec la bonhomie rayonnante de l’aplanisseur culturel : « Nous ne nous adressons pas spécifiquement aux vieux – enfin tout dépend de ce que l’on entend par vieux – mais aux personnes larguées par un phénomène. Par exemple, j’ai 29 ans et je ne comprends vraiment pas l’engouement pour Lady Gaga. Ces livres proposent donc une remise à niveau à petit prix, pour tous ceux qui estiment en avoir besoin ». Pauvre homme qui à 29 ans, ne comprend vraiment pas le succès de Lady Gaga. Il y a de quoi en perdre le sommeil. Et voyez comme on se demande, une main sur le menton, ce qu’il faut entendre par vieux. Eh bien, cher explorateur du futur, vous le sous-entendez : tout ce qui ne porte plus de bavoir, et a soif d’une salutaire remise à niveau. Question : Stéphane Hessel avait-il ouï parler de Lady Gaga ? Pouvait-il faire un devoir en trois parties sur Facebook ? Il faudrait enquêter, sans quoi sa béatification républicaine ne va plus de soi.
On voit les atours qu’affectionne désormais la muflerie la plus scintillante : ceux de la charité et de la bienveillance. Pour nos équarrisseurs auréolés, il s’agit au fond de lutter contre la gérontophobie. Comment ? Par l’éradication dans le vieux de tout ce qui est vieillot, mité, désuet, bientôt remplacé par un bon kilo de « jeunesse » en kit. Depuis quelques siècles, le rôle historique de la jeunesse occidentale éclairée était d’accabler ses aînés, avec injustice bien souvent – et c’était très bien ainsi. Les choses toutefois étaient claires : on dressait un mur, par-dessus lequel on lançait des tomates pourries. Théophile Gautier n’offrait pas de gilet rouge à son grand-père. Aragon ne demandait pas le Panthéon pour Barrès. Les hippies n’invitaient pas Mamie à se défoncer avec eux, ni Grand-Papa à partouzer. Les étudiants de Mai 68 n’ambitionnaient pas de faire de leurs bourgeois de parents des libertins débridés et révolutionnaires. Il fallait que ça change, et tous s’entendent maintenant comme larrons en foire. Qu’un adolescent émette le désir de descendre dans la rue pour « lutter contre l’ordre établi », c’est Maman qui prépare le sachet pique-nique, et Mamie qui coud les banderoles.
Qu’on n’aille pas croire que nous défendons les vieux par principe : il en reste encore, et peut-être plus qu’autrefois, d’affreusement retors, bouffis de vertu et de morale – au hasard, ces momies liftées qu’on voit depuis trente ans se balader des colonnes des journaux à l’antenne des radios, de la direction de tel canard à telle émission de « débat », en ânonnant leurs oukases. Allons plus loin : nos vieux sont peut-être plus vicelards, plus machiavéliques que jamais, puisqu’ils ont fomenté ce stratagème consistant à caresser leurs « jeunes » dans le sens du poil, au lieu de leur coller un aller-retour et au lit. Par eux, l’admiration gélatineuse a remplacé le martinet comme instrument de domestication.
Les concepteurs de la collection Le monde expliqué aux vieux sont, personne n’en doute, des hommes parmi les mieux attentionnés qui soient : leur innocence perfore. C’est sans complexe qu’à la trique totalitaire ils substituent la commisération acidulée, et au camp de rééducation, la démocratique « pédagogie », laquelle se fait fort de ramener les brebis égarées dans les étables de l’infantilisme convivial. Les vieux, c’est acquis, sont des sacs plastiques boueux attachés au pot d’échappement du « jeune » filant, véloce, dans les dédales du monde moderne. Aussi sucré soit-il, le message est clair : vieillards, apprenez vos leçons, ou on vous décroche. Après tout, l’euthanasie, c’est pas pour les chiens… Enfin plus seulement.
Ce qui reste d’humanité attardée – donc vivante – fait donc pour la collection Le monde expliqué aux vieux des vœux d’impeccable échec, et invite ses vieillards les plus décrépits à faire de ces livres pieux, à l’occasion, un bel autodafé, avant de lancer à leur tour, pourquoi pas, une collection un peu enlevée et qui s’appellerait : Les vieux expliqués au monde.

Le journalisme selon Caroline Fourest

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Notre consœur Caroline Fourest a récemment fait une déclaration tout aussi intéressante que curieuse. Au sujet de sa série documentaire sur les extrémismes (politiques, religieux), elle a déclaré que « le journalisme est avant tout une pédagogie ».
Si cette assertion est compréhensible dans ce contexte – ces documentaires se sont attachés à rendre compréhensibles les divers mouvements qu’elle présente à un public télévisuel sans doute peu au fait de ces mouvances -, elle l’est déjà beaucoup moins dans son travail sur les Femen, clairement orienté et partial et dont Ovidie a fait une critique que j’aurais volontiers contresignée.
Hors de tout contexte, il me semblait tout de même que la fonction du journalisme est avant tout d’informer et de questionner, voire de donner à penser et débattre dans le meilleur des cas. Faire œuvre de « pédagogie », voilà qui en outre devrait inquiéter une profession qui, la plupart du temps, sait si bien se décrédibiliser à trop vouloir « pédagogiser », ce dont nombre de lecteurs se plaignent en cessant d’acheter des journaux jugés plus proches de la propagande que de l’information. Tout comme l’homme de théâtre a pour devoir de faire confiance à l’intelligence de son public, le journaliste peut se fier à celle de son lectorat.