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Mariage gay, revoilà la PMA ?

pma hollande bertinotti

La ministre de la Famille ne lâche pas l’affaire. Dimanche soir, dans l’indifférence quasi-générale, Dominique Bertinotti a exposé les projets du gouvernement en matière de procréation médicale assistée, lesquelles heurtent de plein fouet ce que nous avions cru comprendre jeudi soir en écoutant le président de la République. Avions-nous mal compris ? Si c’est le cas, nous sommes loin d’être les seuls. Vendredi matin, toute la presse constatait que François Hollande avait annoncé s’en remettre à l’avis du Comité Consultatif National d’Ethique pour intégrer ou non la PMA dans le projet de loi Famille, discuté à l’automne prochain.
Il était difficile de comprendre autre chose. Qu’on en juge :
François Hollande – La procréation médicale assistée pour des couples, qui ne sont pas nécessairement homosexuels, est renvoyée au comité national d’éthique qui va donner un avis à la fin de l’année.
David Pujadas – S’il dit non ?
FH – Je respecterai ce que dira le comité national d’éthique.
DP – Et s’il dit oui ?
FH – Je verrai son avis, je ne veux pas préjuger.
Pourtant, Dominique Bertinotti, dans l’émission « Tous Politiques » sur France Inter, nous a livré une autre explication de texte. Elle y explique l’avis du comité « fait partie des éléments qui sont susceptibles d’éclairer la prise de décision. » Allons bon ! François Hollande ne nous avait pas parlé d’autres d’éléments. Puis elle ajoute :  « Le terme exact de François Hollande est « je respecterai ». Et l’avis du comité peut être un avis qui n’est pas simplement oui ou non. Pourquoi se priver de l’ensemble de ces nuances ? On n’est pas dans des débats caricaturaux. » Ainsi, pour la ministre déléguée à la Famille, « je respecterai » ne signifie pas qu’il s’y conformera obligatoirement. Ce que, pourtant, David Pujadas avait bien cru comprendre et avec lui toute la presse et tous les téléspectateurs, y compris au sein du mouvement LGBT.
Dès lors, l’explication de texte de Dominique Bertinotti peut s’expliquer de quatre façons. Avant de les aborder, notons qu’elle a pris soin de s’exprimer un dimanche de Pâques. Le lundi de Pâques, les émissions dominicales font l’objet de moins de reprises et les propos qu’on y exprime ont davantage de chances de passer inaperçus. En revanche, ceux qui attendaient impatiemment qu’elle s’exprime, comme les militants de la cause LGBT, étaient certainement à l’écoute. Le but était donc, semble-t-il, de tenter de rassurer les seconds.
Première explication possible : François Hollande a roulé les téléspectateurs dans la farine. En fait, « respecter » ne signifie pas « se conformer » à l’avis du CCNE, lequel devrait pourtant être clair, contrairement à ce qu’affirme la ministre. Comme l’explique Jean-Claude Ameisen, son président, le comité avait rendu un avis négatif en 2010. On voit mal pourquoi il rendrait en 2013 un avis mi-chèvre mi-chou. Dominique Bertinotti aurait donc eu pour mission de lancer un message au mouvement LGBT afin de le rassurer et lui demander de prendre son mal en patience, la priorité du président étant de casser la dynamique du mouvement anti-mariage gay, en feignant de lui donner des gages.
Deuxième explication possible : François Hollande a roulé Dominique Bertinotti dans la farine. Comme dans la première explication, il l’a mandatée pour rassurer le mouvement LGBT, mais surtout pour la rassurer elle-même ainsi que les pro-PMA de son gouvernement car  il n’a aucune intention d’intégrer la PMA dans la loi. Dans ce cas, il risque d’y avoir quelques remous en novembre prochain.
Troisième explication possible : Dominique Bertinotti a roulé le mouvement LGBT dans la farine. Elle est parfaitement consciente que le Président ne souhaite pas intégrer la PMA dans la loi Famille et tente d’endormir les militants de cette révolution bioéthique.
Quatrième et dernière explication : Dominique Bertinotti a défié le Président de la République. Il n’y avait aucune concertation entre l’Elysée et la ministre. Mais elle ne lâche pas l’affaire et contredit ouvertement la parole présidentielle. Dans ce cas-là, François Hollande doit lui demander de partir, puisqu’il a aussi affirmé jeudi que le prochain couac provoquerait le départ de son auteur.
Au lecteur de se faire une idée entre ces quatre explications. Pour notre part, nous privilégions la seconde et, dans une moindre conviction, la quatrième.

*Photo : Image Editor.

L’anglais, langue supérieure ?

globish anglais facultes

Les cours d’anglais, c’est dépassé ! Désormais, dans nos meilleures universités, on ne jure plus que par les cours en anglais. Cette mode lancée par les grandes écoles se répand peu à peu dans l’ensemble de l’enseignement, où elle touche surtout l’économie, foyer initial de l’épidémie. Cela va de soi, cette innovation ne donne lieu à aucun débat. La chose s’installe naturellement, comme si elle ne posait aucun problème et ne devait en poser aucun. Pourtant, il me semble, d’après mon expérience d’étudiant-cobaye ayant suivi ces cours, que le phénomène constitue, ou du moins annonce, un beau désastre.
Contrairement à ce que l’on pourrait spontanément penser, ce n’est pas le niveau d’anglais des élèves qui pose problème. On sait bien que la maîtrise passive d’une langue, en particulier d’une langue internationale que l’on rencontre tous les jours, est toujours bien supérieure à la capacité que l’on a à la parler. Le kit de survie du globish suffit à comprendre 99,9 % de ce qui est dit.
Le problème lourd se situe plutôt du côté des enseignants. Il y a tout d’abord ceux qui maîtrisent très mal l’anglais. Ceux-là soumettent leurs élèves, à chaque séance, à un calvaire récurrent heureusement atténué par les fous rires incoercibles de l’assistance. Le charabia de ces malheureux compile onomatopées, mots de français tripatouillés, anglais écorché vif et moulinets des bras : « When the biznesssaïqueul is down, euh… BAM ! craïse ! the enterpraïsis die ! » Deux autres plaies, qui vont ensemble, sont plus répandues encore : l’extrême pauvreté du vocabulaire et la faiblesse du débit. Même les professeurs dont l’anglais est le plus convaincant font preuve d’une indigence lexicale encore plus criante que les revues d’économie.[access capability= »lire_inedits »] À cela s’ajoutent la lenteur des phrases et des enchaînements ou, autre avatar du ralentissement, la répétition en trois ou quatre exemplaires de chaque concept ou affirmation[1. On sait qu’une des caractéristiques du globish est que l’émetteur se sent obligé, à la fois pour assurer la non-ambiguïté de son message et celle de sa réception, c’est-à-dire la peur de son niveau d’anglais et de celui de son interlocuteur, de répéter sous trois ou quatre formes différentes tous ses énoncés.].
Ce constat alarmant appelle deux questions : pourquoi ne voit-on rien ? Et pourquoi s’obstine-t-on ? Tout d’abord, si nous ignorons la calamité qui se prépare sous nos yeux, c’est que nous n’avons pas les bonnes lunettes. En effet, le niveau des cours baisse mais rien ne permet de le mesurer.
Tout d’abord, les examens sont toujours propres à un cursus (un master, un master spécialisé…) et ne servent jamais d’étalon pour une comparaison avec l’extérieur. Aucun point de référence, en dehors du parcours concerné, ne vient évaluer le niveau des acquis et celui des questions posées (encore moins le niveau d’exigence de la notation !). Ensuite, les connaissances « périphériques » telles que les nuances, les anecdotes, la culture générale et historique associée aux différents sujets des cours, sont rarement évaluées et exigées. Toute cette épaisseur du savoir peut donc disparaître sans faire de bruit. Personne ne vous demandera dans un examen d’économie ce qu’est l’École de Chicago, ce qu’étaient les corn laws au XIXe siècle ou quels sont les différents organismes qui gèrent les prélèvements obligatoires en France. En revanche, on exigera que vous récitiez soigneusement le théorème de Coase, résolviez deux bêtes équations du modèle des avantages comparatifs de Ricardo, et raisonniez in abstracto sur la dégressivité de l’impôt (qui, dans les théorèmes économiques, apparaît très attractive, mais semble avoir été abandonnée dans la réalité !)…
En l’absence d’unité de mesure objective et extérieure, la véritable échelle utilisée par le monde de l’enseignement supérieur, particulièrement de second cycle, est celle de la réputation et des étiquettes : mais les intitulés de cours ronflants et ambitieux, les noms de professeurs reconnus… sont autant d’arguments  de vente qui se révèlent être des publicités mensongères dès qu’on assiste à un cours baragouiné en anglais d’aéroport.
Reste à comprendre pourquoi nous nous obstinons à vouloir enseigner en anglais. Il semble que l’on puisse avancer deux raisons principales à cet élan, l’une bonne mais circonscrite, l’autre mauvaise mais relevant d’un mouvement plus général et plus idéologique.
La première raison, la plus naturelle, se situe dans l’internationalisation, bien réelle, du monde scientifique, de la recherche et des publications. De par le monde, le travail universitaire, et pas seulement en économie, est de plus en plus souvent rédigé en anglais. Et il est donc nécessaire que des étudiants maîtrisent cette langue. Mais alors, devant les conséquences néfastes de l’anglicisation des cours, n’aurait-on pas plutôt intérêt à mettre le paquet sur la formation linguistique des étudiants ? On pourrait, par exemple, dispenser en début de cursus de vrais cours d’anglais, et consacrer un temps réservé et obligatoire à la lecture d’articles en anglais, en exigeant des élèves qu’ils en fassent un compte-rendu (in english, of course !).
Seulement, cette option se heurterait à la deuxième série de raisons qui pousse les établissements à étendre le champ des cours dispensés en anglais : « l’internationalisation », mantra des directeurs d’établissements supérieurs en France – et sans doute partout en Europe. Il faut pouvoir accueillir des élèves étrangers – qui ne parlent pas français –, car accueillir des élèves étrangers est :
1. bon pour les divers classements, nationaux ou internationaux, qui tiennent en bonne place « l’ouverture internationale » et la proportion d’élèves étrangers dans l’école (comme si cela avait un quelconque rapport avec le niveau de l’école ou l’intensité du contact des élèves français avec l’étranger) ;
2. très rémunérateur, les élèves étrangers payant très cher leur droit d’accès à ces formations vendues « sur plan » et finançant ainsi les étudiants locaux (c’est d’autant plus décisif en France, où les élèves nationaux paient très souvent peu de frais, voire aucun) ;
3. parfaitement conforme au mouvement idéologique qui anime l’enseignement supérieur mondial et surtout européen. Le mot « idéologique », dans son acception péjorative, est particulièrement justifié dans la mesure où le moyen – « l’internationalisation » –, n’est jamais mis en face des fins, qui ne sont d’ailleurs pas définies de manière claire (faciliter les échanges économiques, les échanges culturels… ou tout simplement, internationaliser per se ?). Ainsi, le programme Erasmus fonctionne sur une aberration : alors qu’il entend promouvoir lesdits échanges au sein des divers pays d’Europe, il y envoie des élèves pour y suivre des cours… en anglais, limitant très vite l’échange culturel avec le pays d’accueil. Il n’est pas rare de rencontrer, par exemple, des étudiants ayant passé un an en Italie sans y avoir appris correctement l’italien (langue pourtant peu hermétique pour un Français).
De même, rien ne prouve que l’intégration d’élèves étrangers soit positive pour une école ou une université. Les étudiants étrangers ont suivi d’autres cursus, d’autres enseignements et arrivent donc avec des lacunes, du moins du point de vue d’un cursus linéaire pensé pour des élèves formés en France. Et c’est encore sans compter une lacune de taille : l’éventuelle non-maîtrise du français au sein des formations qui ne se sont pas encore converties à l’anglais. Cela pourrait avoir un effet cumulatif, car de plus en plus de formations se convertiront à l’anglais, pour soulager les élèves étrangers et en accueillir encore plus (rappelons que c’est lucratif !). Le passage à l’anglais, moyen au service de « l’internationalisation » et de son expansion, mot d’ordre pratico-idéologique de l’enseignement supérieur mondial, européen et français, est donc devenu une fin en soi, alors qu’il entraîne des conséquences néfastes sur le niveau des enseignements – tout en passant largement, de surcroît, à côté de son objectif affiché. Cette mode irrépressible relève exactement de la même idéologie que le programme Erasmus qui, sous couvert d’échanges culturels, promeut la standardisation festive d’une jeunesse européenne baragouinant l’anglais le plus basique et oubliant dans l’alcool la spécificité des pays qu’elle traverse.[/access]

De notre nouveau correspondant à Rio : En revenant du pénitencier

L’insécurité à Rio ? Quelle insécurité ? Un an avant la Coupe du Monde, les rues n’ont jamais été aussi tranquilles et les policiers aussi diligents. La seule question qui se pose est la suivante : que va-t-on faire de tous les va-nu-pieds que l’on s’est empressé de mettre en prison afin que des idiots dans mon genre puissent se réjouir lorsque la France marquera un but ?
Selon Zé Carlos, un comptable à la retraite qui me sert de maître à penser ici, les jean-foutres en guenilles et autres drogués à la colle rejailliront dans la ville aussi sûrement que 2 et 2 font 4, mais selon son épouse, dona Lindinha, les propriétaires ont trop à gagner à ce que les appartements (dont les loyers ont été multipliés par trois) ne se dévaluent pas, de sorte qu’ils ne laisseront jamais les vagabonds reprendre du terrain. En somme, les paris sont ouverts.
Le lien entre détention arbitraire et festivités sportives est aujourd’hui solidement établi. Les sans domicile fixe qui ne savent pas où poser leurs bicoques en carton sont emmenés dans un endroit beaucoup plus adéquat : le pénitencier de la ville. Voilà qui donne un nouveau cachet à la ville et une nouvelle vie aux lettres de cachet. Alors que l’ONU déplore ces arrestations extra-judiciaires, le journal O Globo remarque pour sa part le caractère extraordinairement confus des prisons brésiliennes. Les criminels de droit commun sont regroupés avec les vagabonds et les simples d’esprit dans une indistinction juridique bien faite pour simplifier le travail de tout le monde. Le rapport fait état d’une surpopulation proprement inhumaine, mais ce dernier détail ne surprendra personne, et surtout pas la France.

François, Benoît et les autres

pape francois pacques

Le dimanche de Pâques, j’ai assisté à une messe tout à fait exceptionnelle dans une paroisse proche de chez moi mais que je n’avais pas encore fréquentée : Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. Un mélange d’église des origines et de rituel joyeux et enthousiaste. Des cantiques faciles à retenir avec deux chanteurs guitaristes remarquables. Une gravité gaie.
J’ai souvent pensé que si la foi chrétienne appelait la messe, certaines, en revanche, étaient susceptibles de vous décourager ; mais d’autres étaient tellement émouvantes, rythmées et réussies qu’elles pouvaient raffermir des croyances chancelantes. Celle de Pâques relevait de cette grâce.
Cette cérémonie m’est apparue naturellement accordée avec le sujet que je désirais traiter et qui était relatif au formidable début du pontificat du pape François qui, clairement, lui, bénéficie d’un état de grâce qu’il ne cesse, jour après jour, de justifier et de magnifier.
En dehors de cette simplicité et modestie revendiquées et consacrées, de cet altruisme manifesté à chaque instant par des attitudes dépouillant le pape d’une charité indiscutable mais abstraite, il me semble que François ouvre des perspectives qui dépassent, de très loin, le champ même étendu du catholicisme pour concerner la communauté universelle des hommes, croyants et incroyants.
D’abord il n’a pas hésité, le dimanche de Pâques, à s’adresser à ces derniers, ce qui à la fois révèle un désir de persuasion et la volonté subtile de sortir d’une frilosité qui, trop souvent, confondait tolérance et assujettissement.
Ensuite, la force de son discours et la nouveauté de sa pratique plus de proximité que de distance sont d’autant plus efficientes et démonstratives que personne, même parmi les ennemis de l’Eglise catholique, ne songe à dénier la parfaite et authentique conviction du pape. Il n’agit pas comme un politique inspiré par la démagogie mais tel un homme dont l’existence même se fonde sur des vertus et des principes qui, seulement formels, le disqualifieraient. L’exemplarité est une obligation pour lui, pas un argument destiné à attirer l’électeur.
Par ailleurs, il sera passionnant d’observer comment, à côté des généralités humanistes, un message dur et sans complaisance sur le respect intangible des « fondamentaux » du dogme – notamment refus de l’avortement et du mariage pour tous, mise en garde dans le domaine de la sexualité, plus généralement affirmation obstinée d’une intransigeance doctrinale et de l’absolu contre le relatif de l’évolution et du fil trop facile du temps – saura se concilier avec un comportement et une philosophie plus souples, plus chaleureux, une relation directe, immédiate, presque trop familière avec autrui. Le pape n’hésite pas à tutoyer et la télévision montre des fidèles enthousiastes qui lui tapent sur l’épaule !
Enfin, et surtout, le pape François, invitant les cardinaux et, au-delà d’eux, la multitude des agents de pouvoir et d’autorité, à ne pas être « des gestionnaires » au sens négatif du terme, met l’accent sur une quotidienneté dépourvue de sens si elle n’est pas éclairée par une vision et une humanité.
L’intervention du cardinal Bergoglio, le 7 mars dernier, lors du préconclave, a lumineusement exposé ce que que le pape une fois élu cherche à mettre en oeuvre et dont les fondements sont accessibles à tous et valables pour chacun d’entre nous (Le Figaro, Le Parisien, Le Monde).
Quatre orientations essentielles, en effet.
Évangéliser. L’importance du témoignage et de l’exemple. L’Eglise doit sortir d’elle-même et aller vers les périphéries aussi bien géographiques qu’existentielles : là où il y a douleur, mépris et dérision à l’égard de la religion.
Le rejet donc d’une Eglise autoréférentielle et imprégnée de narcissisme théologique. Le Christ n’appartient pas à l’Eglise : elle doit le laisser sortir, faute de quoi, repliée sur elle-même, elle « tombera malade ».
Si l’Eglise demeure autoréférentielle, elle tombera dans « la spiritualité mondaine » : une Eglise « repliée sur elle-même et pour elle-même » qui s’oppose à une Eglise pour tous. Au fond, fi du Père de La Morandais !
L’Eglise, enfin, doit avoir pour principale vocation de ne pas se préférer « à la périphérie existentielle de l’humanité ». Si elle ne se quitte pas, elle se perdra.
Anticipant les ricanements et les sarcasmes, je ne prétends pas imposer un enseignement qui serait purement catholique et seulement adapté à l’Eglise. Je crois au contraire qu’il m’a comblé parce que dans ces quatre axes, il y a une méthode et un esprit qui devraient être assimilés par chaque institution de la République et par la démocratie elle-même. Pour n’évoquer que la Justice, je n’ai cessé de soutenir que, faute de savoir ouvrir portes et fenêtres et appréhender le grand large, elle se condamnerait à péricliter et à perdre l’estime des citoyens. C’est exactement le message papal. Pour se retrouver, il faut accepter de se perdre de vue.
Il serait absurde, pour louer le pape François, de dénigrer la démarche plus rationnelle, plus intériorisée, plus froidement doctrinale de Benoît XVI. Ce qui est sûr, en revanche, tient au bouleversement positif qu’en si peu de temps le successeur de celui-ci a créé.
Mais quand viendront les inévitables critiques, le discrédit voire l’insulte, qu’on n’oublie pas que le pape n’est pas une personnalité politique : ce n’est pas un adversaire.
Ce serait déjà beaucoup si on le faisait bénéficier d’autant de mansuétude et de respect que les hauts dignitaires de l’Islam et du judaïsme.

*Photo : Wikipedia.

Insécurité : Valls ou Taubira ? Kafka ou Orwell ?

J’ai beau être un indécrottable partisan de la « culture de l’excuse », comme disent ceux qui confondent le désir de comprendre avec le renoncement, mais là, trop, c’est trop !
Il semblerait qu’à Nîmes, on s’apprête à équiper, à titre expérimental, la police nationale de caméras individuelles : le gardien de la paix filmera ce qu’il fait au moment d’un contrôle d’identité, par exemple, histoire de prouver qu’il ne se livre pas à des contrôles au faciès de façon systématique. Voilà à quelle absurdité on arrive quand on veut à la fois ménager la chèvre Valls et le chou Taubira : une mesure kafkaïenne et même, n’ayons pas peur des mots, orwellienne. Soit on fait confiance à la police dans ces questions sensibles, soit on s’assure de manière administrative que des excès ne sont pas parfois commis, et là, c’était l’idée du récépissé aujourd’hui abandonnée.
Commencer à équiper des fonctionnaires avec des caméras dans l’accomplissement de leur travail, ou qui que ce soit d’ailleurs, semble tout de même le stade ultime du flicage et même de l’autoflicage, le pire de tous.  Cette caméra individuelle, qui vaut l’air de rien ses 1 000 euros,  pourquoi n’équiperait-elle pas demain le médecin, le prof, le juge d’instruction, histoire de vérifier qu’ils font bien leur métier, sans abus sexuel, sans abus de pouvoir, parce que n’est-ce pas, on ne sait jamais…
On avait pris l’habitude d’être filmé dans les villes. Pour notre sécurité, bien sûr. Il va falloir sans doute désormais accepter de se transformer en caméra humaine dans nos activités. Pour la sécurité des autres, cette fois-ci : l’homme est une caméra pour l’homme.

Cinéma : pour cent briques, t’as plus un technicien !

cinema canet jugnot

Il faut le voir pour le croire.  Après avoir alimenté la polémique avec des performances dans les salles inversement proportionnelles aux salaires de ses acteurs les plus bankable, le cinéma français interpelle directement François Hollande.  Non, il ne s’agit pas d’une supplique de Philippe Torreton pour décapiter Gérard Depardieu en place de Grève. Ni d’une nouvelle tribune du producteur Vincent Maraval ulcéré par le dernier cachet de Dany Boon, acheté à prix d’or pour figurer dans le dernier Astérix.
Cette fois, 1600 professionnels du cinéma s’adressent ni plus ni moins qu’au président de la République pour l’exhorter de… baisser les honoraires des techniciens. Dans cette pétition également destinée aux ministres Michel Sapin (Travail) et Aurélie Filippetti (Culture), des réalisateurs aussi en vogue que Guillaume Canet (Les petits mouchoirs), Valérie Donzelli (La guerre est déclarée), Maïwenn (Polisse) et Gérard Jugnot (comment ça, Pinot simple flic n’est plus à la mode ?) flanqués de producteurs comme Margaret Menegoz (Amour) s’insurgent de la nouvelle convention collective censée entrer en vigueur le 1er juillet. Ce texte prévoit en effet de réévaluer les traitements des techniciens de cinéma en les portant à un niveau légèrement supérieur au SMIC, ce qui – à entendre les pétitionnaires – condamnerait d’office bien des films en enchérissant le « coût » du travail. Pour se faire entendre, ils ont même projeté des extraits de quelques récents succès français du 7e art (oui, il en reste…) au cinéma du Panthéon, assortis d’un sobre commentaire : « Pour le gouvernement, ces films n’auraient jamais dû exister.»
Et la productrice Menegoz d’expliquer : « Jusqu’à présent, la négociation des contrats des techniciens des films d’auteur se faisait de gré à gré. Il n’y a jamais eu de soucis malgré des salaires inférieurs de 10 à 20 % au minimum syndical. Beaucoup de techniciens sont ravis de travailler avec des grands auteurs. Cela valorise leurs CV.»
Certains populistes s’offusqueraient d’un tel discours. Surtout lorsqu’il provient d’hommes (et de femmes, la parité est sauve !) de gauche patentés, jamais en retard pour s’engager en faveur de François Hollande ou du mariage pour tous (qui a le bon goût de ne rien coûter aux cinéastes).  Les mêmes populistes enrageraient devant les cachets mirobolants des vingt premières stars du cinéma français, dont certaines ont paraphé la pétition, et exigeraient même qu’ils divisent par deux leurs émoluments, histoire de réduire le coût des films tout en garantissant des revenus décents aux techniciens. Poujadistes, va !
La preuve paradoxale que ces indignés défendent une juste cause, c’est que le Dupont Lajoie du cinéma hexagonal maugrée dans son coin. Jean-Pierre Mocky ne mâche pas ses mots : « Il n’y a plus de bons scenarii en France, plus d’Audiard, plus de Prévert… À la place, on fait des conneries formatées avec des acteurs trop payés, parce que les producteurs veulent gagner du fric. C’est ça la véritable ligne du cinéma français aujourd’hui : faire des conneries très chères pour que les producteurs s’en foutent plein les poches ! »
Evidemment, pour la subtilité, on repassera. Il y a des jours où les rapports de force économiques semblent aussi simples qu’un tract du Front de gauche. Grosso modo, le système de production actuel pressure les équipes de tournage, petits comédiens compris, et assure des rémunérations grassouillettes au top 50 des acteurs français. En laissant de côté les Mocky, Brisseau, Boisset et autres francs-tireurs de la pellicule.
Vu le prix d’un deux-pièces cuisine à Bastille, convention collective ou pas, les perchistes et ingénieurs du son pourront toujours faire de menues économies et se sustenter aux Restos du cœur. Une vraie B.A qui ne coûte rien aux réalisateurs-producteurs. Pas vrai, Jugnot ?

*Photo : m4tik.

La Retirada, une histoire franco-espagnole

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convoi lapiere torrents

Dans le grand concert victimaire qui agite régulièrement la France, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Certaines périodes de notre histoire récente semblent être mystérieusement passées à la trappe. Les manuels ne s’attardent pas tellement sur les 500 000 réfugiés espagnols qui fuirent une Catalogne défigurée par la mitraille fasciste. Cet exil massif vers les Pyrénées-Orientales (Retirada en espagnol) à l’hiver 1938-39, la brèche ouverte entre Cerbère et Bourg-Madame ou encore le camp de concentration d’Argelès-sur-Mer, selon la définition même d’Albert Sarraut, ministre de l’intérieur du gouvernement Daladier, laissent un drôle de goût en bouche.
On a fait peu de cas de cette bande de métèques, anarcho-syndicalistes, rouges, bouffeurs de curé, libertaires en puissance. Déjà bien heureux d’accueillir ces étrangers dans la patrie des droits de l’Homme, quitte à les parquer comme des animaux et à les laisser mourir du typhus. Ceux qui ont fermé les yeux sur la Terreur franquiste sont coupables d’avoir laissé la situation s’aggraver, la guerre d’Espagne fut le préambule funeste au second conflit mondial. Qui évoque aujourd’hui la mémoire de ces républicains espagnols qui eurent le triste privilège d’être parmi les premiers déportés vers les camps de concentration nazis ? Qui se souvient que le grand poète Antonio Machado est mort à Collioure ? Quelques plaques commémoratives par-ci, par-là, guère plus.
Leur histoire n’intéresse personne comme celle des combattants de la Nueve, les fidèles de Dronne et Leclerc qui libérèrent Paris au son de Guadalajara, Ebro, Belchite, Guernica ou Madrid. Et pourtant, il suffit de lire les listes électorales du Languedoc-Roussillon pour comprendre que les enfants et petits-enfants de ces hommes-là peuplent le Midi de la France et bien au-delà. Eduard Torrents et Denis Lapière s’emparent de cette séquence oubliée ou méconnue dans une bande dessinée intitulée Le Convoi (en deux parties).
La première vient de sortir chez Dupuis. Le scénario de Lapière est bien ficelé, malin, à rebondissements, il s’inspire de l’histoire familiale du dessinateur Torrents. On appréciera son trait joliment nostalgique ainsi que les couleurs de Marie Froidebise parfaitement adaptées à l’atmosphère de ces années-là. Le point de départ de cette aventure démarre à Montpellier en 1975. Angelita, une brune piquante à l’accent espagnol s’ennuie dans sa vie, elle est mariée à un professeur de lettres et roule en Dyane. Un coup de fil l’oblige à partir précipitamment pour Barcelone où sa mère vient d’être opérée. Que fait-elle là-bas ? Elle, qui avait pourtant juré de ne jamais remettre les pieds en Espagne tant que Franco ne serait pas mort. Angelita se retrouve donc dans le train avec son beau-père et pour la première fois, elle va lui raconter ces mois passés dans un camp du sud de la France. Elle avait huit ans, sa mère lui répétait que «  les salauds (Mussolini et Franco) s’entraident » et le visage de son père était déjà marqué par une colère rentrée. Cette bande dessinée très bien documentée, s’attache aux faits historiques, sans manichéisme, sans discours larmoyant, elle raconte simplement la douleur de quitter sa terre natale et d’y perdre une partie de son âme. Cet arrachement-là est universel. On a surtout très envie de connaître la suite. La mère d’Angelita a certainement d’autres secrets à nous révéler. Ces fiers espagnols qui ont vécu la Retirada ne demandaient rien. Ils n’étaient pas du genre pleurnichard, à courir derrière une reconnaissance dérisoire, ils avaient gardé le caractère insoumis des hommes qui ont beaucoup cru et qui ont beaucoup perdu. Cette bande dessinée a le mérite de faire revivre leur extraordinaire épopée. Et puis nous avons tous dans le cœur, une belle brune qui vient de Murcia, Granada o Cádiz.

Le Convoi – Première Partie – Eduard Torrents & Denis Lapière – Dupuis

Pour approfondir le sujet :

Février 1939 – La Retirada dans l’objectif de Manuel Moros – Editions mare nostrum

La Nueve 24 août 1944 – Ces républicains espagnols qui ont libéré Paris – Evelyn Mesquida – Cherche-Midi

Bourreau des cœurs, aussi

staline alain paucard

Jeunes gens, souvenez-vous de la Série rose, ses marquises en costume que chevauchaient des courtisans poudrés, la nuit tombée, sur nos écrans. L’adaptation de cet érotisme kitsch au socialisme réel s’annonçait ardue.[access capability= »lire_inedits »] C’est pourtant le défi que se lança Alain Paucard en 1979 lorsqu’il publia pour la première fois Ma vie secrète, récit à la première personne inspiré des frasques supposées de Staline. Réédité par l’excellente maison d’Arnaud Bordes, au catalogue anticonformiste bien fourni, le précieux testament ferait passer les Mémoires de Casanova pour le Dialogue des carmélites. Après une douloureuse initiation au séminaire, la dialectique marxiste bien en main, le priapique « oncle Joe » galvanise les masses féminines, bravant l’hostilité de Lénine puis de Trotski pour conquérir le cœur de ces dames. Fidèle à ses Carnets d’un obsédé, le volume de Paucard se laisse pénétrer aussi vite qu’un moujik sur la banquise…[/access]

Alain Paucard, Ma vie secrète, Alexipharmaque, 2012.

 

Réflexions sur la question présidentielle : Super Mariollande

On attendait, en ce 28 mars 2013, François Hollande au tournant : chômage massif, croissance exsangue, tensions sociales et impuissance politique. Il semblait essentiel que le chef de l’Etat vienne répondre aux angoisses des Français sur ces questions. En professionnel avisé, David Pujadas ne manque pas de le faire savoir à François Hollande dès le début de l’intervention : « Croissance zéro, chômage record, il y a de la désillusion, où va la France ? Quel est le cap ? », questionne le journaliste.
La réponse de François Hollande est surprenante : « Ce que nous n’avions pas anticipé c’est que cette crise allait durer encore plus longtemps que prévu. » Sans rire ? Peut-être s’imaginait-il qu’elle allait disparaître comme par magie au tournant de 2013, conjurée par la dinde, les chocolats et les boules de Noël ?
Au vu de l’optimisme dont fait preuve le chef de l’Etat dans la suite de l’entretien, on ne peut douter de sa sincérité et de sa surprise quand il s’est réveillé le 1er janvier 2013 pour  constater que la crise et le chômage étaient toujours là. En ce qui concerne le chômage en tout cas, la prédiction de François Hollande est on ne peut plus rassurante : « Cela va augmenter jusqu’à la fin de l’année et puis nous allons être dans une baisse. » Nous voilà rassurés. On ne sait pas très bien d’où il tient ces informations, peut-être de la Pythie de Delphes qu’il est allé consulter en cachette et qui lui a confié par ailleurs que la Grèce allait racheter le Qatar et que Paul le Poulpe allait entraîner l’équipe de France.
Il n’y a aucun doute pour François Hollande : la croissance va revenir et grâce à elle, Fanfan va inverser la courbe du chômage à la fin de l’année, un peu comme Joseph Staline proposait d’inverser le cours de la Volga. Comment faire cependant pour faire revenir cette croissance tant désirée ? Contrairement au Brésil ou à la Chine, nous n’avons plus tant de routes, d’hôpitaux ou d’usines à construire et celles qui restent nous coûtent cher à entretenir quand les chefs d’Etat indiens richissimes et peu fair-play ne viennent pas nous les piquer.
Eh bien la solution est simple. François Hollande a une boîte à outils. Oui, une belle boîte à outils comme Super Mario avec tout un tas de mesures qui vont permettre de sauver la princesse croissance, de vaincre le méchant Koopak-40 et de bannir à tout jamais le chômage de l’univers. Quand on lui demande, François Hollande exhibe avec fierté tous ses beaux outils rutilants, les contrats aidés, les emplois d’avenir dans le secteur public et associatif pour les jeunes en difficulté (rien de tel, pour prétendre qu’on « insère », qu’insérer les gens dans de faux emplois au service d’associations dont l’unique rôle est de servir de soupape de sécurité sociale artificiellement maintenue à coups de dispendieuses subventions) et le pacte de compétitivité, l’arme secrète qui va transformer les entreprises françaises en petits bolides, plus rapides que dans Mario Kart, sur le marché international.
« Tout ceci va arriver », martèle François Hollande. Il suffit de s’en convaincre, c’est très simple et la boîte à outils est là pour ça. Elle fournit de beaux joujoux rhétoriques qu’on peut agiter sur les plateaux de télévision, afin de renforcer l’impression, déjà sans doute bien acquise par la population, que notre chef de l’Etat et son gouvernement sont décidément en plein déni de réalité, voire en plein délire régressif. Ce n’est pas en tout cas Super David Brosse à reluire qui risquait de contredire le chef de l’Etat. Lui se contentait jeudi soir de faire son boulot et de recevoir le boniment avec son demi-sourire ironique de coutume, pendant que l’autre là en face déroulait avec une conviction feinte – on l’espère presque – ses plans de super plombier de la croissance.
Il faut quand même que François Hollande se méfie, parce que s’il casse tous ses beaux outils et se casse les dents sur la carapace du monstre chômage, son double maléfique Wariosarko n’attendra pas une minute pour lui faire avaler sa boîte à outils. Mais Super Mariollande a confiance. « Tout ceci va arriver. » Same player shoot again.

L’An 01 a quarante ans. Et toutes ses dents

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an gebe doillon

Fatalité, colère, résignation : qui n’éprouve pas aujourd’hui, en France et en Europe, un de ces sentiments et parfois les trois, quand il regarde la situation sociale, économique, politique ?  Le plus dur à vivre est sans doute l’absence de perspective et d’alternative. Il n’y a pas, nous dit l’Eglise catholique, de plus grand péché que celui commis contre l’Espérance. Mais comment en vouloir aux Européens de ne plus espérer ? On n’a pas besoin de statistiques sur le suicide, la toxicomanie, la délinquance pour sentir ce nihilisme latent qui oscille entre l’aquoibonisme égoïste, le repli identitaire et la dépression nerveuse.
C’est pour cela que je recommanderai, histoire de respirer un peu, de commémorer les quarante ans du film l’An 01, sorti en salle le 22 février 1973, en se procurant le dévédé édité par MK2. L’An 01 est adapté d’une bande dessinée de Gébé qui en fit un film avec l’aide de Jacques Doillon pour l’essentiel mais aussi de Jean Rouch et Alain Resnais.  Que raconte le film et en quoi peut-il faire du bien, c’est-à-dire nous purger de ces passions tristes dont Spinoza disait qu’elles empêchent d’agir ?
L’An 01 raconte comment, un beau matin (et non un grand soir…), l’humanité est prise du sentiment profond de l’absurdité de sa condition dans une société de consommation qui était pourtant encore au mieux de sa forme à l’époque. Le film est une succession de sketchs joyeux et foutraques avec comme seule solution de continuité cet irrésistible et pacifique triomphe de L’An 01.
Au début, on voit un Gérard Depardieu jeune et mince, dans une gare de banlieue. Il ne prend plus son train depuis plusieurs matins et s’aperçoit qu’un autre quidam fait de même. La conversation démarre assez vite sur l’absurdité d’une vie perdue à la gagner ou, comme on dirait en 2013, perdue à très mal la gagner, dans l’angoisse de la précarité : « On devrait leur dire, ça, qu’on est trop grands pour prendre des gifles et des coups de pieds au cul. » Ensuite, les choses s’enchaînent très vite. Un programme que l’on trouve aussi bien dans les gâteaux d’un salon de thé pour les vieilles dames que lors de piratages télévisuels annonce : « On nous dit le bonheur, c’est le progrès, faites un pas en avant et c’est le progrès. C’est le progrès mais c’est jamais le bonheur. Alors si on faisait un pas de côté ? »
L’utopie rigolarde de L’An 01 est dans cette idée du « pas de côté ». Le film sous-entend qu’il y a assez peu de chance de renverser de manière révolutionnaire et frontale une société capitaliste persuadée de son excellence et qui a les moyens technologiques d’en persuader les masses. Dans le film, qui fait apparaître la fine fleur de la culture contestataire de l’époque : François Béranger, Higelin, Cabu, Choron, Romain Bouteille (le film avait été en partie financé par les lecteurs de Charlie Hebdo), à l’idée « du pas de côté » succède vite un autre slogan « On arrête tout, on réfléchit ». Le bon sens change de camp et notre monde apparaît dans toute son absurdité et celui qui vient, dans une innocence rieuse qui n’empêche pas de régler les difficultés concrètes.
Le pouvoir, invisible, réagit à peine. Il n’a pas d’opposition constituée en face de lui, quelque chose d’autre se reconstruit malgré lui et à côté de lui dans la bonne humeur : « Il n’y a personne, il y a tout le monde, on ne sait pas, ça prend comme une mayonnaise » répond un conseiller quand un ministre inquiet demande qu’on arrête les meneurs. Une ultime tentative ratée de récupération par des publicitaires et voilà la société de l’An 01 qui s’installe tranquillement, apprend à se passer des voitures, des télés, des usines. On réinvente l’amour, la poésie, on a des doutes, tout de même : « Ça marche pas si mal un briquet, je me demande si on fait pas une connerie ! »
On aurait envie de dire au personnage qui prononce cette réplique que non, il ne fait pas une connerie. Et que tout le côté « daté » du film, son éloge de l’amour libre, son écologisme radical, sa vision rousseauiste de la propriété comme source de tous nos malheurs n’empêchent pas non plus, quand on compare cette utopie quadragénaire à notre présent désespérant, de se dire qu’il serait peut-être temps  de « faire un pas de côté », d’« arrêter tout et de réfléchir ».

Mariage gay, revoilà la PMA ?

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pma hollande bertinotti

pma hollande bertinotti

La ministre de la Famille ne lâche pas l’affaire. Dimanche soir, dans l’indifférence quasi-générale, Dominique Bertinotti a exposé les projets du gouvernement en matière de procréation médicale assistée, lesquelles heurtent de plein fouet ce que nous avions cru comprendre jeudi soir en écoutant le président de la République. Avions-nous mal compris ? Si c’est le cas, nous sommes loin d’être les seuls. Vendredi matin, toute la presse constatait que François Hollande avait annoncé s’en remettre à l’avis du Comité Consultatif National d’Ethique pour intégrer ou non la PMA dans le projet de loi Famille, discuté à l’automne prochain.
Il était difficile de comprendre autre chose. Qu’on en juge :
François Hollande – La procréation médicale assistée pour des couples, qui ne sont pas nécessairement homosexuels, est renvoyée au comité national d’éthique qui va donner un avis à la fin de l’année.
David Pujadas – S’il dit non ?
FH – Je respecterai ce que dira le comité national d’éthique.
DP – Et s’il dit oui ?
FH – Je verrai son avis, je ne veux pas préjuger.
Pourtant, Dominique Bertinotti, dans l’émission « Tous Politiques » sur France Inter, nous a livré une autre explication de texte. Elle y explique l’avis du comité « fait partie des éléments qui sont susceptibles d’éclairer la prise de décision. » Allons bon ! François Hollande ne nous avait pas parlé d’autres d’éléments. Puis elle ajoute :  « Le terme exact de François Hollande est « je respecterai ». Et l’avis du comité peut être un avis qui n’est pas simplement oui ou non. Pourquoi se priver de l’ensemble de ces nuances ? On n’est pas dans des débats caricaturaux. » Ainsi, pour la ministre déléguée à la Famille, « je respecterai » ne signifie pas qu’il s’y conformera obligatoirement. Ce que, pourtant, David Pujadas avait bien cru comprendre et avec lui toute la presse et tous les téléspectateurs, y compris au sein du mouvement LGBT.
Dès lors, l’explication de texte de Dominique Bertinotti peut s’expliquer de quatre façons. Avant de les aborder, notons qu’elle a pris soin de s’exprimer un dimanche de Pâques. Le lundi de Pâques, les émissions dominicales font l’objet de moins de reprises et les propos qu’on y exprime ont davantage de chances de passer inaperçus. En revanche, ceux qui attendaient impatiemment qu’elle s’exprime, comme les militants de la cause LGBT, étaient certainement à l’écoute. Le but était donc, semble-t-il, de tenter de rassurer les seconds.
Première explication possible : François Hollande a roulé les téléspectateurs dans la farine. En fait, « respecter » ne signifie pas « se conformer » à l’avis du CCNE, lequel devrait pourtant être clair, contrairement à ce qu’affirme la ministre. Comme l’explique Jean-Claude Ameisen, son président, le comité avait rendu un avis négatif en 2010. On voit mal pourquoi il rendrait en 2013 un avis mi-chèvre mi-chou. Dominique Bertinotti aurait donc eu pour mission de lancer un message au mouvement LGBT afin de le rassurer et lui demander de prendre son mal en patience, la priorité du président étant de casser la dynamique du mouvement anti-mariage gay, en feignant de lui donner des gages.
Deuxième explication possible : François Hollande a roulé Dominique Bertinotti dans la farine. Comme dans la première explication, il l’a mandatée pour rassurer le mouvement LGBT, mais surtout pour la rassurer elle-même ainsi que les pro-PMA de son gouvernement car  il n’a aucune intention d’intégrer la PMA dans la loi. Dans ce cas, il risque d’y avoir quelques remous en novembre prochain.
Troisième explication possible : Dominique Bertinotti a roulé le mouvement LGBT dans la farine. Elle est parfaitement consciente que le Président ne souhaite pas intégrer la PMA dans la loi Famille et tente d’endormir les militants de cette révolution bioéthique.
Quatrième et dernière explication : Dominique Bertinotti a défié le Président de la République. Il n’y avait aucune concertation entre l’Elysée et la ministre. Mais elle ne lâche pas l’affaire et contredit ouvertement la parole présidentielle. Dans ce cas-là, François Hollande doit lui demander de partir, puisqu’il a aussi affirmé jeudi que le prochain couac provoquerait le départ de son auteur.
Au lecteur de se faire une idée entre ces quatre explications. Pour notre part, nous privilégions la seconde et, dans une moindre conviction, la quatrième.

*Photo : Image Editor.

L’anglais, langue supérieure ?

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globish anglais facultes

globish anglais facultes

Les cours d’anglais, c’est dépassé ! Désormais, dans nos meilleures universités, on ne jure plus que par les cours en anglais. Cette mode lancée par les grandes écoles se répand peu à peu dans l’ensemble de l’enseignement, où elle touche surtout l’économie, foyer initial de l’épidémie. Cela va de soi, cette innovation ne donne lieu à aucun débat. La chose s’installe naturellement, comme si elle ne posait aucun problème et ne devait en poser aucun. Pourtant, il me semble, d’après mon expérience d’étudiant-cobaye ayant suivi ces cours, que le phénomène constitue, ou du moins annonce, un beau désastre.
Contrairement à ce que l’on pourrait spontanément penser, ce n’est pas le niveau d’anglais des élèves qui pose problème. On sait bien que la maîtrise passive d’une langue, en particulier d’une langue internationale que l’on rencontre tous les jours, est toujours bien supérieure à la capacité que l’on a à la parler. Le kit de survie du globish suffit à comprendre 99,9 % de ce qui est dit.
Le problème lourd se situe plutôt du côté des enseignants. Il y a tout d’abord ceux qui maîtrisent très mal l’anglais. Ceux-là soumettent leurs élèves, à chaque séance, à un calvaire récurrent heureusement atténué par les fous rires incoercibles de l’assistance. Le charabia de ces malheureux compile onomatopées, mots de français tripatouillés, anglais écorché vif et moulinets des bras : « When the biznesssaïqueul is down, euh… BAM ! craïse ! the enterpraïsis die ! » Deux autres plaies, qui vont ensemble, sont plus répandues encore : l’extrême pauvreté du vocabulaire et la faiblesse du débit. Même les professeurs dont l’anglais est le plus convaincant font preuve d’une indigence lexicale encore plus criante que les revues d’économie.[access capability= »lire_inedits »] À cela s’ajoutent la lenteur des phrases et des enchaînements ou, autre avatar du ralentissement, la répétition en trois ou quatre exemplaires de chaque concept ou affirmation[1. On sait qu’une des caractéristiques du globish est que l’émetteur se sent obligé, à la fois pour assurer la non-ambiguïté de son message et celle de sa réception, c’est-à-dire la peur de son niveau d’anglais et de celui de son interlocuteur, de répéter sous trois ou quatre formes différentes tous ses énoncés.].
Ce constat alarmant appelle deux questions : pourquoi ne voit-on rien ? Et pourquoi s’obstine-t-on ? Tout d’abord, si nous ignorons la calamité qui se prépare sous nos yeux, c’est que nous n’avons pas les bonnes lunettes. En effet, le niveau des cours baisse mais rien ne permet de le mesurer.
Tout d’abord, les examens sont toujours propres à un cursus (un master, un master spécialisé…) et ne servent jamais d’étalon pour une comparaison avec l’extérieur. Aucun point de référence, en dehors du parcours concerné, ne vient évaluer le niveau des acquis et celui des questions posées (encore moins le niveau d’exigence de la notation !). Ensuite, les connaissances « périphériques » telles que les nuances, les anecdotes, la culture générale et historique associée aux différents sujets des cours, sont rarement évaluées et exigées. Toute cette épaisseur du savoir peut donc disparaître sans faire de bruit. Personne ne vous demandera dans un examen d’économie ce qu’est l’École de Chicago, ce qu’étaient les corn laws au XIXe siècle ou quels sont les différents organismes qui gèrent les prélèvements obligatoires en France. En revanche, on exigera que vous récitiez soigneusement le théorème de Coase, résolviez deux bêtes équations du modèle des avantages comparatifs de Ricardo, et raisonniez in abstracto sur la dégressivité de l’impôt (qui, dans les théorèmes économiques, apparaît très attractive, mais semble avoir été abandonnée dans la réalité !)…
En l’absence d’unité de mesure objective et extérieure, la véritable échelle utilisée par le monde de l’enseignement supérieur, particulièrement de second cycle, est celle de la réputation et des étiquettes : mais les intitulés de cours ronflants et ambitieux, les noms de professeurs reconnus… sont autant d’arguments  de vente qui se révèlent être des publicités mensongères dès qu’on assiste à un cours baragouiné en anglais d’aéroport.
Reste à comprendre pourquoi nous nous obstinons à vouloir enseigner en anglais. Il semble que l’on puisse avancer deux raisons principales à cet élan, l’une bonne mais circonscrite, l’autre mauvaise mais relevant d’un mouvement plus général et plus idéologique.
La première raison, la plus naturelle, se situe dans l’internationalisation, bien réelle, du monde scientifique, de la recherche et des publications. De par le monde, le travail universitaire, et pas seulement en économie, est de plus en plus souvent rédigé en anglais. Et il est donc nécessaire que des étudiants maîtrisent cette langue. Mais alors, devant les conséquences néfastes de l’anglicisation des cours, n’aurait-on pas plutôt intérêt à mettre le paquet sur la formation linguistique des étudiants ? On pourrait, par exemple, dispenser en début de cursus de vrais cours d’anglais, et consacrer un temps réservé et obligatoire à la lecture d’articles en anglais, en exigeant des élèves qu’ils en fassent un compte-rendu (in english, of course !).
Seulement, cette option se heurterait à la deuxième série de raisons qui pousse les établissements à étendre le champ des cours dispensés en anglais : « l’internationalisation », mantra des directeurs d’établissements supérieurs en France – et sans doute partout en Europe. Il faut pouvoir accueillir des élèves étrangers – qui ne parlent pas français –, car accueillir des élèves étrangers est :
1. bon pour les divers classements, nationaux ou internationaux, qui tiennent en bonne place « l’ouverture internationale » et la proportion d’élèves étrangers dans l’école (comme si cela avait un quelconque rapport avec le niveau de l’école ou l’intensité du contact des élèves français avec l’étranger) ;
2. très rémunérateur, les élèves étrangers payant très cher leur droit d’accès à ces formations vendues « sur plan » et finançant ainsi les étudiants locaux (c’est d’autant plus décisif en France, où les élèves nationaux paient très souvent peu de frais, voire aucun) ;
3. parfaitement conforme au mouvement idéologique qui anime l’enseignement supérieur mondial et surtout européen. Le mot « idéologique », dans son acception péjorative, est particulièrement justifié dans la mesure où le moyen – « l’internationalisation » –, n’est jamais mis en face des fins, qui ne sont d’ailleurs pas définies de manière claire (faciliter les échanges économiques, les échanges culturels… ou tout simplement, internationaliser per se ?). Ainsi, le programme Erasmus fonctionne sur une aberration : alors qu’il entend promouvoir lesdits échanges au sein des divers pays d’Europe, il y envoie des élèves pour y suivre des cours… en anglais, limitant très vite l’échange culturel avec le pays d’accueil. Il n’est pas rare de rencontrer, par exemple, des étudiants ayant passé un an en Italie sans y avoir appris correctement l’italien (langue pourtant peu hermétique pour un Français).
De même, rien ne prouve que l’intégration d’élèves étrangers soit positive pour une école ou une université. Les étudiants étrangers ont suivi d’autres cursus, d’autres enseignements et arrivent donc avec des lacunes, du moins du point de vue d’un cursus linéaire pensé pour des élèves formés en France. Et c’est encore sans compter une lacune de taille : l’éventuelle non-maîtrise du français au sein des formations qui ne se sont pas encore converties à l’anglais. Cela pourrait avoir un effet cumulatif, car de plus en plus de formations se convertiront à l’anglais, pour soulager les élèves étrangers et en accueillir encore plus (rappelons que c’est lucratif !). Le passage à l’anglais, moyen au service de « l’internationalisation » et de son expansion, mot d’ordre pratico-idéologique de l’enseignement supérieur mondial, européen et français, est donc devenu une fin en soi, alors qu’il entraîne des conséquences néfastes sur le niveau des enseignements – tout en passant largement, de surcroît, à côté de son objectif affiché. Cette mode irrépressible relève exactement de la même idéologie que le programme Erasmus qui, sous couvert d’échanges culturels, promeut la standardisation festive d’une jeunesse européenne baragouinant l’anglais le plus basique et oubliant dans l’alcool la spécificité des pays qu’elle traverse.[/access]

De notre nouveau correspondant à Rio : En revenant du pénitencier

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L’insécurité à Rio ? Quelle insécurité ? Un an avant la Coupe du Monde, les rues n’ont jamais été aussi tranquilles et les policiers aussi diligents. La seule question qui se pose est la suivante : que va-t-on faire de tous les va-nu-pieds que l’on s’est empressé de mettre en prison afin que des idiots dans mon genre puissent se réjouir lorsque la France marquera un but ?
Selon Zé Carlos, un comptable à la retraite qui me sert de maître à penser ici, les jean-foutres en guenilles et autres drogués à la colle rejailliront dans la ville aussi sûrement que 2 et 2 font 4, mais selon son épouse, dona Lindinha, les propriétaires ont trop à gagner à ce que les appartements (dont les loyers ont été multipliés par trois) ne se dévaluent pas, de sorte qu’ils ne laisseront jamais les vagabonds reprendre du terrain. En somme, les paris sont ouverts.
Le lien entre détention arbitraire et festivités sportives est aujourd’hui solidement établi. Les sans domicile fixe qui ne savent pas où poser leurs bicoques en carton sont emmenés dans un endroit beaucoup plus adéquat : le pénitencier de la ville. Voilà qui donne un nouveau cachet à la ville et une nouvelle vie aux lettres de cachet. Alors que l’ONU déplore ces arrestations extra-judiciaires, le journal O Globo remarque pour sa part le caractère extraordinairement confus des prisons brésiliennes. Les criminels de droit commun sont regroupés avec les vagabonds et les simples d’esprit dans une indistinction juridique bien faite pour simplifier le travail de tout le monde. Le rapport fait état d’une surpopulation proprement inhumaine, mais ce dernier détail ne surprendra personne, et surtout pas la France.

François, Benoît et les autres

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pape francois pacques

pape francois pacques

Le dimanche de Pâques, j’ai assisté à une messe tout à fait exceptionnelle dans une paroisse proche de chez moi mais que je n’avais pas encore fréquentée : Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. Un mélange d’église des origines et de rituel joyeux et enthousiaste. Des cantiques faciles à retenir avec deux chanteurs guitaristes remarquables. Une gravité gaie.
J’ai souvent pensé que si la foi chrétienne appelait la messe, certaines, en revanche, étaient susceptibles de vous décourager ; mais d’autres étaient tellement émouvantes, rythmées et réussies qu’elles pouvaient raffermir des croyances chancelantes. Celle de Pâques relevait de cette grâce.
Cette cérémonie m’est apparue naturellement accordée avec le sujet que je désirais traiter et qui était relatif au formidable début du pontificat du pape François qui, clairement, lui, bénéficie d’un état de grâce qu’il ne cesse, jour après jour, de justifier et de magnifier.
En dehors de cette simplicité et modestie revendiquées et consacrées, de cet altruisme manifesté à chaque instant par des attitudes dépouillant le pape d’une charité indiscutable mais abstraite, il me semble que François ouvre des perspectives qui dépassent, de très loin, le champ même étendu du catholicisme pour concerner la communauté universelle des hommes, croyants et incroyants.
D’abord il n’a pas hésité, le dimanche de Pâques, à s’adresser à ces derniers, ce qui à la fois révèle un désir de persuasion et la volonté subtile de sortir d’une frilosité qui, trop souvent, confondait tolérance et assujettissement.
Ensuite, la force de son discours et la nouveauté de sa pratique plus de proximité que de distance sont d’autant plus efficientes et démonstratives que personne, même parmi les ennemis de l’Eglise catholique, ne songe à dénier la parfaite et authentique conviction du pape. Il n’agit pas comme un politique inspiré par la démagogie mais tel un homme dont l’existence même se fonde sur des vertus et des principes qui, seulement formels, le disqualifieraient. L’exemplarité est une obligation pour lui, pas un argument destiné à attirer l’électeur.
Par ailleurs, il sera passionnant d’observer comment, à côté des généralités humanistes, un message dur et sans complaisance sur le respect intangible des « fondamentaux » du dogme – notamment refus de l’avortement et du mariage pour tous, mise en garde dans le domaine de la sexualité, plus généralement affirmation obstinée d’une intransigeance doctrinale et de l’absolu contre le relatif de l’évolution et du fil trop facile du temps – saura se concilier avec un comportement et une philosophie plus souples, plus chaleureux, une relation directe, immédiate, presque trop familière avec autrui. Le pape n’hésite pas à tutoyer et la télévision montre des fidèles enthousiastes qui lui tapent sur l’épaule !
Enfin, et surtout, le pape François, invitant les cardinaux et, au-delà d’eux, la multitude des agents de pouvoir et d’autorité, à ne pas être « des gestionnaires » au sens négatif du terme, met l’accent sur une quotidienneté dépourvue de sens si elle n’est pas éclairée par une vision et une humanité.
L’intervention du cardinal Bergoglio, le 7 mars dernier, lors du préconclave, a lumineusement exposé ce que que le pape une fois élu cherche à mettre en oeuvre et dont les fondements sont accessibles à tous et valables pour chacun d’entre nous (Le Figaro, Le Parisien, Le Monde).
Quatre orientations essentielles, en effet.
Évangéliser. L’importance du témoignage et de l’exemple. L’Eglise doit sortir d’elle-même et aller vers les périphéries aussi bien géographiques qu’existentielles : là où il y a douleur, mépris et dérision à l’égard de la religion.
Le rejet donc d’une Eglise autoréférentielle et imprégnée de narcissisme théologique. Le Christ n’appartient pas à l’Eglise : elle doit le laisser sortir, faute de quoi, repliée sur elle-même, elle « tombera malade ».
Si l’Eglise demeure autoréférentielle, elle tombera dans « la spiritualité mondaine » : une Eglise « repliée sur elle-même et pour elle-même » qui s’oppose à une Eglise pour tous. Au fond, fi du Père de La Morandais !
L’Eglise, enfin, doit avoir pour principale vocation de ne pas se préférer « à la périphérie existentielle de l’humanité ». Si elle ne se quitte pas, elle se perdra.
Anticipant les ricanements et les sarcasmes, je ne prétends pas imposer un enseignement qui serait purement catholique et seulement adapté à l’Eglise. Je crois au contraire qu’il m’a comblé parce que dans ces quatre axes, il y a une méthode et un esprit qui devraient être assimilés par chaque institution de la République et par la démocratie elle-même. Pour n’évoquer que la Justice, je n’ai cessé de soutenir que, faute de savoir ouvrir portes et fenêtres et appréhender le grand large, elle se condamnerait à péricliter et à perdre l’estime des citoyens. C’est exactement le message papal. Pour se retrouver, il faut accepter de se perdre de vue.
Il serait absurde, pour louer le pape François, de dénigrer la démarche plus rationnelle, plus intériorisée, plus froidement doctrinale de Benoît XVI. Ce qui est sûr, en revanche, tient au bouleversement positif qu’en si peu de temps le successeur de celui-ci a créé.
Mais quand viendront les inévitables critiques, le discrédit voire l’insulte, qu’on n’oublie pas que le pape n’est pas une personnalité politique : ce n’est pas un adversaire.
Ce serait déjà beaucoup si on le faisait bénéficier d’autant de mansuétude et de respect que les hauts dignitaires de l’Islam et du judaïsme.

*Photo : Wikipedia.

Insécurité : Valls ou Taubira ? Kafka ou Orwell ?

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J’ai beau être un indécrottable partisan de la « culture de l’excuse », comme disent ceux qui confondent le désir de comprendre avec le renoncement, mais là, trop, c’est trop !
Il semblerait qu’à Nîmes, on s’apprête à équiper, à titre expérimental, la police nationale de caméras individuelles : le gardien de la paix filmera ce qu’il fait au moment d’un contrôle d’identité, par exemple, histoire de prouver qu’il ne se livre pas à des contrôles au faciès de façon systématique. Voilà à quelle absurdité on arrive quand on veut à la fois ménager la chèvre Valls et le chou Taubira : une mesure kafkaïenne et même, n’ayons pas peur des mots, orwellienne. Soit on fait confiance à la police dans ces questions sensibles, soit on s’assure de manière administrative que des excès ne sont pas parfois commis, et là, c’était l’idée du récépissé aujourd’hui abandonnée.
Commencer à équiper des fonctionnaires avec des caméras dans l’accomplissement de leur travail, ou qui que ce soit d’ailleurs, semble tout de même le stade ultime du flicage et même de l’autoflicage, le pire de tous.  Cette caméra individuelle, qui vaut l’air de rien ses 1 000 euros,  pourquoi n’équiperait-elle pas demain le médecin, le prof, le juge d’instruction, histoire de vérifier qu’ils font bien leur métier, sans abus sexuel, sans abus de pouvoir, parce que n’est-ce pas, on ne sait jamais…
On avait pris l’habitude d’être filmé dans les villes. Pour notre sécurité, bien sûr. Il va falloir sans doute désormais accepter de se transformer en caméra humaine dans nos activités. Pour la sécurité des autres, cette fois-ci : l’homme est une caméra pour l’homme.

Cinéma : pour cent briques, t’as plus un technicien !

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cinema canet jugnot

cinema canet jugnot

Il faut le voir pour le croire.  Après avoir alimenté la polémique avec des performances dans les salles inversement proportionnelles aux salaires de ses acteurs les plus bankable, le cinéma français interpelle directement François Hollande.  Non, il ne s’agit pas d’une supplique de Philippe Torreton pour décapiter Gérard Depardieu en place de Grève. Ni d’une nouvelle tribune du producteur Vincent Maraval ulcéré par le dernier cachet de Dany Boon, acheté à prix d’or pour figurer dans le dernier Astérix.
Cette fois, 1600 professionnels du cinéma s’adressent ni plus ni moins qu’au président de la République pour l’exhorter de… baisser les honoraires des techniciens. Dans cette pétition également destinée aux ministres Michel Sapin (Travail) et Aurélie Filippetti (Culture), des réalisateurs aussi en vogue que Guillaume Canet (Les petits mouchoirs), Valérie Donzelli (La guerre est déclarée), Maïwenn (Polisse) et Gérard Jugnot (comment ça, Pinot simple flic n’est plus à la mode ?) flanqués de producteurs comme Margaret Menegoz (Amour) s’insurgent de la nouvelle convention collective censée entrer en vigueur le 1er juillet. Ce texte prévoit en effet de réévaluer les traitements des techniciens de cinéma en les portant à un niveau légèrement supérieur au SMIC, ce qui – à entendre les pétitionnaires – condamnerait d’office bien des films en enchérissant le « coût » du travail. Pour se faire entendre, ils ont même projeté des extraits de quelques récents succès français du 7e art (oui, il en reste…) au cinéma du Panthéon, assortis d’un sobre commentaire : « Pour le gouvernement, ces films n’auraient jamais dû exister.»
Et la productrice Menegoz d’expliquer : « Jusqu’à présent, la négociation des contrats des techniciens des films d’auteur se faisait de gré à gré. Il n’y a jamais eu de soucis malgré des salaires inférieurs de 10 à 20 % au minimum syndical. Beaucoup de techniciens sont ravis de travailler avec des grands auteurs. Cela valorise leurs CV.»
Certains populistes s’offusqueraient d’un tel discours. Surtout lorsqu’il provient d’hommes (et de femmes, la parité est sauve !) de gauche patentés, jamais en retard pour s’engager en faveur de François Hollande ou du mariage pour tous (qui a le bon goût de ne rien coûter aux cinéastes).  Les mêmes populistes enrageraient devant les cachets mirobolants des vingt premières stars du cinéma français, dont certaines ont paraphé la pétition, et exigeraient même qu’ils divisent par deux leurs émoluments, histoire de réduire le coût des films tout en garantissant des revenus décents aux techniciens. Poujadistes, va !
La preuve paradoxale que ces indignés défendent une juste cause, c’est que le Dupont Lajoie du cinéma hexagonal maugrée dans son coin. Jean-Pierre Mocky ne mâche pas ses mots : « Il n’y a plus de bons scenarii en France, plus d’Audiard, plus de Prévert… À la place, on fait des conneries formatées avec des acteurs trop payés, parce que les producteurs veulent gagner du fric. C’est ça la véritable ligne du cinéma français aujourd’hui : faire des conneries très chères pour que les producteurs s’en foutent plein les poches ! »
Evidemment, pour la subtilité, on repassera. Il y a des jours où les rapports de force économiques semblent aussi simples qu’un tract du Front de gauche. Grosso modo, le système de production actuel pressure les équipes de tournage, petits comédiens compris, et assure des rémunérations grassouillettes au top 50 des acteurs français. En laissant de côté les Mocky, Brisseau, Boisset et autres francs-tireurs de la pellicule.
Vu le prix d’un deux-pièces cuisine à Bastille, convention collective ou pas, les perchistes et ingénieurs du son pourront toujours faire de menues économies et se sustenter aux Restos du cœur. Une vraie B.A qui ne coûte rien aux réalisateurs-producteurs. Pas vrai, Jugnot ?

*Photo : m4tik.

La Retirada, une histoire franco-espagnole

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convoi lapiere torrents

convoi lapiere torrents

Dans le grand concert victimaire qui agite régulièrement la France, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Certaines périodes de notre histoire récente semblent être mystérieusement passées à la trappe. Les manuels ne s’attardent pas tellement sur les 500 000 réfugiés espagnols qui fuirent une Catalogne défigurée par la mitraille fasciste. Cet exil massif vers les Pyrénées-Orientales (Retirada en espagnol) à l’hiver 1938-39, la brèche ouverte entre Cerbère et Bourg-Madame ou encore le camp de concentration d’Argelès-sur-Mer, selon la définition même d’Albert Sarraut, ministre de l’intérieur du gouvernement Daladier, laissent un drôle de goût en bouche.
On a fait peu de cas de cette bande de métèques, anarcho-syndicalistes, rouges, bouffeurs de curé, libertaires en puissance. Déjà bien heureux d’accueillir ces étrangers dans la patrie des droits de l’Homme, quitte à les parquer comme des animaux et à les laisser mourir du typhus. Ceux qui ont fermé les yeux sur la Terreur franquiste sont coupables d’avoir laissé la situation s’aggraver, la guerre d’Espagne fut le préambule funeste au second conflit mondial. Qui évoque aujourd’hui la mémoire de ces républicains espagnols qui eurent le triste privilège d’être parmi les premiers déportés vers les camps de concentration nazis ? Qui se souvient que le grand poète Antonio Machado est mort à Collioure ? Quelques plaques commémoratives par-ci, par-là, guère plus.
Leur histoire n’intéresse personne comme celle des combattants de la Nueve, les fidèles de Dronne et Leclerc qui libérèrent Paris au son de Guadalajara, Ebro, Belchite, Guernica ou Madrid. Et pourtant, il suffit de lire les listes électorales du Languedoc-Roussillon pour comprendre que les enfants et petits-enfants de ces hommes-là peuplent le Midi de la France et bien au-delà. Eduard Torrents et Denis Lapière s’emparent de cette séquence oubliée ou méconnue dans une bande dessinée intitulée Le Convoi (en deux parties).
La première vient de sortir chez Dupuis. Le scénario de Lapière est bien ficelé, malin, à rebondissements, il s’inspire de l’histoire familiale du dessinateur Torrents. On appréciera son trait joliment nostalgique ainsi que les couleurs de Marie Froidebise parfaitement adaptées à l’atmosphère de ces années-là. Le point de départ de cette aventure démarre à Montpellier en 1975. Angelita, une brune piquante à l’accent espagnol s’ennuie dans sa vie, elle est mariée à un professeur de lettres et roule en Dyane. Un coup de fil l’oblige à partir précipitamment pour Barcelone où sa mère vient d’être opérée. Que fait-elle là-bas ? Elle, qui avait pourtant juré de ne jamais remettre les pieds en Espagne tant que Franco ne serait pas mort. Angelita se retrouve donc dans le train avec son beau-père et pour la première fois, elle va lui raconter ces mois passés dans un camp du sud de la France. Elle avait huit ans, sa mère lui répétait que «  les salauds (Mussolini et Franco) s’entraident » et le visage de son père était déjà marqué par une colère rentrée. Cette bande dessinée très bien documentée, s’attache aux faits historiques, sans manichéisme, sans discours larmoyant, elle raconte simplement la douleur de quitter sa terre natale et d’y perdre une partie de son âme. Cet arrachement-là est universel. On a surtout très envie de connaître la suite. La mère d’Angelita a certainement d’autres secrets à nous révéler. Ces fiers espagnols qui ont vécu la Retirada ne demandaient rien. Ils n’étaient pas du genre pleurnichard, à courir derrière une reconnaissance dérisoire, ils avaient gardé le caractère insoumis des hommes qui ont beaucoup cru et qui ont beaucoup perdu. Cette bande dessinée a le mérite de faire revivre leur extraordinaire épopée. Et puis nous avons tous dans le cœur, une belle brune qui vient de Murcia, Granada o Cádiz.

Le Convoi – Première Partie – Eduard Torrents & Denis Lapière – Dupuis

Pour approfondir le sujet :

Février 1939 – La Retirada dans l’objectif de Manuel Moros – Editions mare nostrum

La Nueve 24 août 1944 – Ces républicains espagnols qui ont libéré Paris – Evelyn Mesquida – Cherche-Midi

Bourreau des cœurs, aussi

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staline alain paucard

staline alain paucard

Jeunes gens, souvenez-vous de la Série rose, ses marquises en costume que chevauchaient des courtisans poudrés, la nuit tombée, sur nos écrans. L’adaptation de cet érotisme kitsch au socialisme réel s’annonçait ardue.[access capability= »lire_inedits »] C’est pourtant le défi que se lança Alain Paucard en 1979 lorsqu’il publia pour la première fois Ma vie secrète, récit à la première personne inspiré des frasques supposées de Staline. Réédité par l’excellente maison d’Arnaud Bordes, au catalogue anticonformiste bien fourni, le précieux testament ferait passer les Mémoires de Casanova pour le Dialogue des carmélites. Après une douloureuse initiation au séminaire, la dialectique marxiste bien en main, le priapique « oncle Joe » galvanise les masses féminines, bravant l’hostilité de Lénine puis de Trotski pour conquérir le cœur de ces dames. Fidèle à ses Carnets d’un obsédé, le volume de Paucard se laisse pénétrer aussi vite qu’un moujik sur la banquise…[/access]

Alain Paucard, Ma vie secrète, Alexipharmaque, 2012.

 

Réflexions sur la question présidentielle : Super Mariollande

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On attendait, en ce 28 mars 2013, François Hollande au tournant : chômage massif, croissance exsangue, tensions sociales et impuissance politique. Il semblait essentiel que le chef de l’Etat vienne répondre aux angoisses des Français sur ces questions. En professionnel avisé, David Pujadas ne manque pas de le faire savoir à François Hollande dès le début de l’intervention : « Croissance zéro, chômage record, il y a de la désillusion, où va la France ? Quel est le cap ? », questionne le journaliste.
La réponse de François Hollande est surprenante : « Ce que nous n’avions pas anticipé c’est que cette crise allait durer encore plus longtemps que prévu. » Sans rire ? Peut-être s’imaginait-il qu’elle allait disparaître comme par magie au tournant de 2013, conjurée par la dinde, les chocolats et les boules de Noël ?
Au vu de l’optimisme dont fait preuve le chef de l’Etat dans la suite de l’entretien, on ne peut douter de sa sincérité et de sa surprise quand il s’est réveillé le 1er janvier 2013 pour  constater que la crise et le chômage étaient toujours là. En ce qui concerne le chômage en tout cas, la prédiction de François Hollande est on ne peut plus rassurante : « Cela va augmenter jusqu’à la fin de l’année et puis nous allons être dans une baisse. » Nous voilà rassurés. On ne sait pas très bien d’où il tient ces informations, peut-être de la Pythie de Delphes qu’il est allé consulter en cachette et qui lui a confié par ailleurs que la Grèce allait racheter le Qatar et que Paul le Poulpe allait entraîner l’équipe de France.
Il n’y a aucun doute pour François Hollande : la croissance va revenir et grâce à elle, Fanfan va inverser la courbe du chômage à la fin de l’année, un peu comme Joseph Staline proposait d’inverser le cours de la Volga. Comment faire cependant pour faire revenir cette croissance tant désirée ? Contrairement au Brésil ou à la Chine, nous n’avons plus tant de routes, d’hôpitaux ou d’usines à construire et celles qui restent nous coûtent cher à entretenir quand les chefs d’Etat indiens richissimes et peu fair-play ne viennent pas nous les piquer.
Eh bien la solution est simple. François Hollande a une boîte à outils. Oui, une belle boîte à outils comme Super Mario avec tout un tas de mesures qui vont permettre de sauver la princesse croissance, de vaincre le méchant Koopak-40 et de bannir à tout jamais le chômage de l’univers. Quand on lui demande, François Hollande exhibe avec fierté tous ses beaux outils rutilants, les contrats aidés, les emplois d’avenir dans le secteur public et associatif pour les jeunes en difficulté (rien de tel, pour prétendre qu’on « insère », qu’insérer les gens dans de faux emplois au service d’associations dont l’unique rôle est de servir de soupape de sécurité sociale artificiellement maintenue à coups de dispendieuses subventions) et le pacte de compétitivité, l’arme secrète qui va transformer les entreprises françaises en petits bolides, plus rapides que dans Mario Kart, sur le marché international.
« Tout ceci va arriver », martèle François Hollande. Il suffit de s’en convaincre, c’est très simple et la boîte à outils est là pour ça. Elle fournit de beaux joujoux rhétoriques qu’on peut agiter sur les plateaux de télévision, afin de renforcer l’impression, déjà sans doute bien acquise par la population, que notre chef de l’Etat et son gouvernement sont décidément en plein déni de réalité, voire en plein délire régressif. Ce n’est pas en tout cas Super David Brosse à reluire qui risquait de contredire le chef de l’Etat. Lui se contentait jeudi soir de faire son boulot et de recevoir le boniment avec son demi-sourire ironique de coutume, pendant que l’autre là en face déroulait avec une conviction feinte – on l’espère presque – ses plans de super plombier de la croissance.
Il faut quand même que François Hollande se méfie, parce que s’il casse tous ses beaux outils et se casse les dents sur la carapace du monstre chômage, son double maléfique Wariosarko n’attendra pas une minute pour lui faire avaler sa boîte à outils. Mais Super Mariollande a confiance. « Tout ceci va arriver. » Same player shoot again.

L’An 01 a quarante ans. Et toutes ses dents

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an gebe doillon

an gebe doillon

Fatalité, colère, résignation : qui n’éprouve pas aujourd’hui, en France et en Europe, un de ces sentiments et parfois les trois, quand il regarde la situation sociale, économique, politique ?  Le plus dur à vivre est sans doute l’absence de perspective et d’alternative. Il n’y a pas, nous dit l’Eglise catholique, de plus grand péché que celui commis contre l’Espérance. Mais comment en vouloir aux Européens de ne plus espérer ? On n’a pas besoin de statistiques sur le suicide, la toxicomanie, la délinquance pour sentir ce nihilisme latent qui oscille entre l’aquoibonisme égoïste, le repli identitaire et la dépression nerveuse.
C’est pour cela que je recommanderai, histoire de respirer un peu, de commémorer les quarante ans du film l’An 01, sorti en salle le 22 février 1973, en se procurant le dévédé édité par MK2. L’An 01 est adapté d’une bande dessinée de Gébé qui en fit un film avec l’aide de Jacques Doillon pour l’essentiel mais aussi de Jean Rouch et Alain Resnais.  Que raconte le film et en quoi peut-il faire du bien, c’est-à-dire nous purger de ces passions tristes dont Spinoza disait qu’elles empêchent d’agir ?
L’An 01 raconte comment, un beau matin (et non un grand soir…), l’humanité est prise du sentiment profond de l’absurdité de sa condition dans une société de consommation qui était pourtant encore au mieux de sa forme à l’époque. Le film est une succession de sketchs joyeux et foutraques avec comme seule solution de continuité cet irrésistible et pacifique triomphe de L’An 01.
Au début, on voit un Gérard Depardieu jeune et mince, dans une gare de banlieue. Il ne prend plus son train depuis plusieurs matins et s’aperçoit qu’un autre quidam fait de même. La conversation démarre assez vite sur l’absurdité d’une vie perdue à la gagner ou, comme on dirait en 2013, perdue à très mal la gagner, dans l’angoisse de la précarité : « On devrait leur dire, ça, qu’on est trop grands pour prendre des gifles et des coups de pieds au cul. » Ensuite, les choses s’enchaînent très vite. Un programme que l’on trouve aussi bien dans les gâteaux d’un salon de thé pour les vieilles dames que lors de piratages télévisuels annonce : « On nous dit le bonheur, c’est le progrès, faites un pas en avant et c’est le progrès. C’est le progrès mais c’est jamais le bonheur. Alors si on faisait un pas de côté ? »
L’utopie rigolarde de L’An 01 est dans cette idée du « pas de côté ». Le film sous-entend qu’il y a assez peu de chance de renverser de manière révolutionnaire et frontale une société capitaliste persuadée de son excellence et qui a les moyens technologiques d’en persuader les masses. Dans le film, qui fait apparaître la fine fleur de la culture contestataire de l’époque : François Béranger, Higelin, Cabu, Choron, Romain Bouteille (le film avait été en partie financé par les lecteurs de Charlie Hebdo), à l’idée « du pas de côté » succède vite un autre slogan « On arrête tout, on réfléchit ». Le bon sens change de camp et notre monde apparaît dans toute son absurdité et celui qui vient, dans une innocence rieuse qui n’empêche pas de régler les difficultés concrètes.
Le pouvoir, invisible, réagit à peine. Il n’a pas d’opposition constituée en face de lui, quelque chose d’autre se reconstruit malgré lui et à côté de lui dans la bonne humeur : « Il n’y a personne, il y a tout le monde, on ne sait pas, ça prend comme une mayonnaise » répond un conseiller quand un ministre inquiet demande qu’on arrête les meneurs. Une ultime tentative ratée de récupération par des publicitaires et voilà la société de l’An 01 qui s’installe tranquillement, apprend à se passer des voitures, des télés, des usines. On réinvente l’amour, la poésie, on a des doutes, tout de même : « Ça marche pas si mal un briquet, je me demande si on fait pas une connerie ! »
On aurait envie de dire au personnage qui prononce cette réplique que non, il ne fait pas une connerie. Et que tout le côté « daté » du film, son éloge de l’amour libre, son écologisme radical, sa vision rousseauiste de la propriété comme source de tous nos malheurs n’empêchent pas non plus, quand on compare cette utopie quadragénaire à notre présent désespérant, de se dire qu’il serait peut-être temps  de « faire un pas de côté », d’« arrêter tout et de réfléchir ».