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Une pilule peut en cacher une autre

pilule marisol touraine

Promesse de la dernière campagne présidentielle, l’accès gratuit et anonyme de tous les jeunes aux différents modes de contraception vient de surgir dans les étals, après son inscription dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale à l’automne 2012. Jusqu’à présent, la pilule, principale méthode de contraception en France, était remboursée à 65 %. Elle pouvait être délivrée gratuitement et de façon anonyme aux mineures, mais uniquement dans les centres de plannings familiaux, structures de plus en plus insuffisantes, notamment en milieu rural et en zone périurbaine. Désormais, les mineures de 15 ans et plus auront accès à une contraception gratuite : pilules de première et deuxième génération ainsi que stérilets et implants contraceptifs. Seules conditions requises : ces jeunes filles devront obtenir une ordonnance chez un médecin puis présenter la carte Vitale de leurs parents ou une attestation d’affiliation à un régime de Sécurité sociale en pharmacie.
Ce faisant, peut-on considérer que François Hollande vient d’honorer un de ses engagements présidentiels ? Rien n’est moins sûr. Dans un courrier en date du 24 octobre 2012, le planning familial rappelait au ministre de la Santé Marisol Touraine que la contraception gratuite et confidentielle est déjà inscrite dans la loi depuis 1974 et sans limite d’âge. Interrogée il y a quelques jours sur Europe 1, la secrétaire générale de l’association reste dubitative sur l’effet de la mesure. Pour Marie-Pierre Martinet, le fait qu’il faille une ordonnance d’un médecin généraliste, introduira « un questionnement des parents sur la raison pour laquelle leur fille s’est rendue chez le médecin. » L’obligation de présenter la carte Vitale des parents ou une attestation d’affiliation à un régime de sécurité sociale pose le même problème.
La question de l’accès à la pilule pour tous intervient à un moment assez paradoxal. Le scandale des pilules de troisième génération – qui ne sont plus remboursées depuis le 31 mars – a montré, s’il en était encore besoin, que la lutte chimique contre l’expression naturelle des corps n’était pas sans effet secondaires. De nombreuses plaignantes au corps abîmé s’offusquent aujourd’hui de l’imprudence des médecins qui leur ont prescrit ce médicament dépourvu de valeurs curatives. Distribuées comme des chips, ces dragées du plaisir constituent le beurre des laboratoires pharmaceutiques qui s’engraissent en prenant soin de garder la recette secrète. Que contiennent-elles ? Quels sont leurs effets à long terme ? À l’heure du tout biologique et de la traçabilité absolue, il est frappant que la pilule n’interroge pas plus que cela.
Mais les laboratoires l’ont compris, et Michel Houellebecq avant eux, la sexualité est devenue un critère de hiérarchie sociale au même titre que l’argent et l’apparence. Nous sommes tous des Raphaël Tisserand, ce collègue et double négatif du narrateur d’Extension du domaine de la lutte qui cherche sa place dans la compétition sexuelle mondialisée. Le domaine de la lutte s’étend désormais aux relations humaines dans leur quête d’amour et de sexualité débridée. L’individu-marchandise est devenu un «  capital subjectif soucieux de se valoriser » au sein du nouvel ordre économique et sexuel. Et comme le sportif qui se prémunit contre les risques de blessure pendant une compétition, comme le financier qui assure ses placements en bourse, le couple moderne s’arme contre tout ce qui pourrait éteindre ou retarder sa course à l’hédonisme.
« L’amour, ça doit être essentiel et dangereux » avait un jour lancé le romancier Sébastien Lapaque, paraphrasant Norman Mailer, l’auteur de Prisonnier du sexe. Si un jour nous arrivions à repenser le monde, à ressentir la nécessité de ce qui est beau, l’impression d’être « une cuisse de poulet sous cellophane dans un rayon de supermarché » (Houellebecq) ne sera plus qu’un mauvais souvenir.

*Photo : mr.paille.

Armons l’Armée syrienne libre et ne partons pas !

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asl syrie hollande

Disons-le d’emblée : armer les rebelles syriens est la moins mauvaise des mauvaises solutions. Dans cette guerre civile dont le nombre de victimes se rapproche dangereusement des 100 000 morts, tout ou presque a déjà été tenté. Au début de la contestation, Bachar Al-Assad jouissait d’un crédit considérable auprès des dirigeants occidentaux – y compris français – qui, rappelons-le, n’avaient pas accueilli les premiers signes du « Printemps arabe » avec grand enthousiasme. Mais son entêtement à considérer la contestation comme un complot et son acharnement à régler l’affaire par la force ont transformé en guerre civile un mouvement initialement pacifique.[access capability= »lire_inedits »] La France a tiré les conclusions qui s’imposaient en décidant de soutenir l’opposition. Ce qui impliquait de la créer. Malgré sa légitimité chancelante, ce « gouvernement syrien en exil » est la meilleure promesse d’avenir stable et pacifié disponible sur le marché. Le choix de la France était une pente glissante. Du soutien humanitaire et financier à l’appui militaire, il y a un pas. Il avait été franchi bien avant que la France et la Grande-Bretagne annoncent leur intention de livrer des armes aux « bons » rebelles (l’ALS). Avec ou sans l’Europe.
Cette décision fait voler en éclats le consensus international qui prévalait jusque-là : personne n’armait personne – officiellement, en tout cas.
Soutiens indéfectibles du régime Assad, la Russie et la Chine ont accepté que l’ONU vote un embargo à condition qu’il soit général. Au demeurant, les Occidentaux n’étaient pas très pressés d’envoyer dans le chaos des armes susceptibles de finir dans de mauvaises mains, en particulier celles de la fraction islamiste radicale de la rébellion. En Afghanistan, en Irak et en Libye, ils ont pu observer à loisir les conséquences désastreuses pour la stabilité locale et régionale de la circulation des armes livrées en abondance.
Seulement, plus le temps passe, plus il est clair que cette politique pénalise l’Armée syrienne libre sans affaiblir significativement le régime ou les rebelles islamistes, dont les amis sont moins scrupuleux. Avec l’enlisement de la situation, la crise déborde de plus en plus des frontières syriennes : un million de réfugiés, dont des centaines de milliers au Liban et en Jordanie. Il fallait choisir entre plusieurs menaces. À Paris et à Londres, on considère désormais que le départ d’Assad est une urgence. Quitte à devoir gérer des lendemains difficiles.[/access]

*Photo : FreedomHouse.

Cinéma : Gare à la justice mal placée

cinema techniciens etat

Deux polémiques sont venues alimenter coup sur coup le débat sur le financement du cinéma français. La première concernait la rémunération des comédiens. La seconde concerne le projet de loi du gouvernement garantissant un salaire minimal aux techniciens. Un regard naïf a tôt fait de conclure que les rémunérations trop élevées des comédiens sont une chose « injuste » tandis qu’un salaire minimal pour les techniciens serait « juste ».  Cette manière de voir appelle quelques remarques.
Tout d’abord, le juste et l’injuste ne se disent pas des choses considérées en elles-mêmes mais des différentes manières d’arbitrer des conflits dans des situations particulières. Si une star a reçu un salaire exorbitant, c’est que quelqu’un était prêt à le lui donner. On imagine mal un comédien décliner ainsi la proposition d’un producteur : « Le scénario que vous m’avez envoyé est vraiment très intéressant, mais je suis désolé, votre proposition financière est trop avantageuse pour moi. Je vous prierai de bien vouloir la réduire ou de cesser de m’importuner avec vos demandes ». Si l’on accepte qu’il est rationnel de négocier à la hausse le salaire qu’on reçoit en échange de son travail, on voit mal où est la faute morale. Restent les producteurs. On a également du mal à se les figurer inspirés par la recherche masochiste du plaisir de se saigner à blanc. Il est plus vraisemblable de supposer que s’ils ont proposé ces salaires, c’est qu’ils espéraient un retour sur investissement. Dans le vocabulaire des affaires on dirait qu’ils se sont joliment plantés. Mais on a du mal à voir, une fois encore, où est la faute morale.
Notons que dans une société libre, l’Etat n’administre pas les affaires des hommes. Il administre la justice parmi des hommes qui conduisent leurs propres affaires. Si les producteurs se sont légalement plantés dans leurs négociations, on voit mal ce que l’Etat aurait à y redire. On voit mal également ce qu’il vient faire dans les rémunérations accordées aux techniciens. Un producteur propose un salaire pour un certain travail, le technicien est libre de l’accepter ou non. Rien ne le force à accepter. S’il accepte, il faut qu’il honore sa partie du contrat. S’il n’accepte pas, il passe son chemin : c’est sans doute qu’il a quelque chose de mieux à faire ailleurs. Dans une société libre, est juste ce qui a été librement consenti. On comprend mal ce que le contrôle des salaires par l’Etat pourrait avoir de « juste ». S’il faut vraiment appliquer un qualificatif moral à ce type d’intervention, ce qui convient le mieux c’est « injuste ». Quoi qu’il soit aussi rationnel pour l’Etat d’étendre son pouvoir autant que faire ce peut.
D’une manière générale, la raison pour laquelle l’Etat se mêle de culture, ou pour laquelle il existe quelque chose comme un « Ministère de la Culture », reste hors de portée de mon intelligence sceptique.
In fine, toutes les raisons invoquées pour protéger le cinéma français tournent autour d’une seule : le préserver d’un cinéma « formaté ». Il semblerait au contraire que le formatage soit essentiel à l’art. Ce qui fait l’intérêt, par exemple, d’un sonnet, ce sont les règles de formatage très strictes qui rendent si intéressante la manière dont le poète les utilise pour parvenir à dire ce qu’il veut dire. Reprocher au cinéma d’être formaté reviendrait à reprocher au sonnet sa forme. Or, si les meilleurs produits audiovisuels actuels sont les séries télévisées, c’est précisément parce que ce sont les plus formatés.

*Photo : XanderLeaDaren.

Nos hommes politiques sont humains, ni trop ni trop peu

Il arrive que nos élus et nos dirigeants trichent avec les lois qu’ils sont chargés de faire respecter. Et que nous nous étouffions d’indignation, parce que nous prenons au pied de la lettre la formule « la femme de César ne doit même pas être soupçonnée ».
Et comment qu’elle doit l’être !
Rien n’est plus dangereux pour notre système de démocratie représentative que de croire à des représentants et des dirigeants qui seraient incorruptibles et donc insoupçonnables.
De Platon à Kant, les philosophes se sont cassé les dents sur cette question en forme d’impasse  : « où trouver un maître assez insoupçonnable pour être digne d’exercer le pouvoir ? »
C’était une mauvaise question.
Il faut partir du pied opposé. Admettons une bonne fois que tous les hommes et toutes les femmes de pouvoir sont corruptibles, et à suspecter. Tous et toutes doivent être sous contrôle. Seule la menace d’être dévoilés et punis peut arrêter ceux qui seraient tentés de déraper.
Loin que tous soient pourris, il y a – statistiquement- extrêmement peu de pourris au royaume de France.
Quand on considère la liberté d’investigation des médias, la publicité et la circulation des informations, le pouvoir de la justice, on doit constater qu’il y a une très faible proportion de politiques à être pris la main dans le sac. Plus ils sont soupçonnés, parce qu’humains, et contrôlés, et moins ils ont la tentation de tricher.
Il serait sage d’abandonner l’exigence d’incorruptibilité et le ton de l’indignation vertueuse.
Il suffit de contrôler, de juger et de punir. Sans hystérie et démesure.

La dérangeance, il y a des maisons pour ça !

causeur mediapart plenel

Moi aussi, l’espace d’un instant, j’ai été Jean Moulin. Lorsque Gil Mihaely m’a annoncé qu’après un contrôle URSSAF[1. Dont nous nous sommes honorablement sortis, grâce au sérieux avec lequel Gil tient la boutique.], Causeur avait été élu pour subir un contrôle fiscal, j’ai compris l’exaltation que semblent éprouver quotidiennement mes heureux confrères spécialisés dans le journalisme de résistance.
Après avoir vérifié qu’il n’y avait pas le moindre nazi en vue, j’ai trouvé ça délicieux. « Ils veulent nous abattre ! C’est la preuve que nous dérangeons ! », ai-je pensé, en me demandant quelle robe on mettait pour s’enchaîner à une grille. Ce frisson héroïque n’a, hélas, pas duré. Renseignements pris, notamment auprès de copains socialistes, il paraît qu’après cinq ans d’activité, il est normal d’y passer. Si on était du genre à râler, on remarquerait que les dévoués serviteurs de l’administration fiscale ont peut-être des tâches plus urgentes que de disséquer les comptes d’une honnête entreprise qui crée des emplois, investit dans l’intelligence, mais se trouve encore en phase de développement – façon polie de dire qu’on n’a pas un rond. Qu’ils patientent, cette situation est très provisoire et rien ne nous réjouira plus que de contribuer à l’amélioration des finances publiques de notre pays (et de verser à nos actionnaires la juste rétribution de leur confiance). D’ici là, je crains que nos incorruptibles ne trouvent pas de cassette.
Dommage, on le sentait bien, le « Causeurgate » – les plombiers de l’Élysée, l’ordre discret de François Hollande à une barbouze : « Faites-moi taire ces emmerdeurs ! » D’accord, ce n’est pas le langage du Président. Si ça se trouve, il ne sait même pas qui nous sommes. Au cours de notre premier quinquennat, nous n’avons pas inscrit à notre tableau de chasse le moindre ministre, sous-secrétaire d’État ou conseiller général. Nul élu-n’écoutant-que- sa-conscience ne nous a fourgué l’enregistrement, conservé depuis des années – on ne sait jamais – d’une conversation embarrassante pour un rival politique. Aucun juge ne nous a transmis ses PV d’audition. Nous n’avons jamais été fichus de tuyauter le Parquet sur les turpitudes présumées d’un élu. Honte suprême, pas une fois nous n’avons informé nos lecteurs sur la sexualité d’un personnage public : le jour où les confrères se sont partagé les SMS de DSK, extraits du dossier « Carlton » par un ami de la liberté de la presse, ils ont oublié de nous inviter.
« Pour vous, les puissants sont au-dessus des lois », triomphent certains, rarement en retard d’une interprétation malveillante. Nous n’avons pas la même appréciation qu’eux de la loi ni de la puissance. Entre le ministre et le journaliste, entre l’élu et l’humoriste, entre le présumé innocent et le justicier autoproclamé, la partie est inégale, et pas dans le sens que l’on croit. J’avoue, pour aggraver mon cas, une indulgence coupable (y compris aux yeux de certains de mes camarades) pour les délits passés. J’attends de nos gouvernants qu’ils soient honnêtes, pas qu’ils aient été irréprochables depuis le berceau. Enfin, même une aussi noble fin que la moralisation de la vie publique ne me paraît pas justifier tous les moyens. Si on doit se salir les mains en fouillant dans les poubelles du ressentiment, qu’au moins cela soit pour y dénicher une pépite – et, tant qu’à faire, les preuves de son authenticité[2. Cela ne diminue en rien notre admiration confraternelle pour le courage d’Edwy Plenel, qui a réussi un pari culotté en adoptant un modèle payant que nous disions tous condamné d’avance. Longue vie, donc, à Mediapart, qui est presque notre jumeau (un faux jumeau, n’ayez pas peur).].
Nous ne saurions donc affirmer, comme autrefois un patron du Monde (qui en était fort aise) : Causeur fait peur !
Tant pis. Après tout, chacun son boulot. Le nôtre est de faire réfléchir, et rire quand nous le pouvons. Ce n’est pas aux politiques que nous voulons faire rendre gorge, mais au réel.
Obliger l’époque à livrer ses petits secrets, dévoiler la tectonique des plaques idéologiques à l’œuvre sous le tapis du débat public : voilà notre cahier des charges.
Certains pratiquent le journalisme politique, sportif ou culturel, d’autres le journalisme d’investigation. Nous avons choisi d’exercer un journalisme d’idées : tout d’abord parce que les idées (ou la réflexion) sont notre outil de travail – mais c’est ou cela devrait être le cas de toute la profession ; ensuite parce qu’elles sont le champ privilégié de nos enquêtes. Nous ne prétendons pas à l’impartialité : parmi toutes les idées qui circulent en liberté, nous avons nos têtes – qui ne sont pas les mêmes pour l’ensemble de la rédaction. Il nous importe en revanche d’offrir à toutes un procès équitable en donnant la parole à celles qui nous déplaisent. Nous croyons en effet que de la confrontation naît la raison. Question de goût autant que de principe : que serait la conversation sans désaccord ? Un salon où tout le monde pense la même chose serait ennuyeux à périr.
Le Président n’a sans doute pas le temps de lire Causeur (où il trouverait pourtant matière à cogiter). Heureusement, ses loisirs ne lui permettent pas non plus d’éplucher nos confrères. Il en aurait appris de belles sur notre compte : « Néo-réacs », « fachos spontex », « occidentalistes », « identitaires », « nationalistes », « islamophobes », et même, horresco referens, « sionistes » (je plaide coupable) ! En un mot, infréquentables.
Nous ne sommes pas des porcelaines chinoises : la polémique, même violente, ne nous effraie pas. La critique nous stimule, surtout quand elle est fondée, et elle l’est souvent. Mais nous aimerions être jugés sur ce que nous disons ou écrivons, plutôt que sur l’aimable raccourci qu’en fournissent des censeurs pressés (ou, qui sait, mal intentionnés).
Un intellectuel brillant, qui était autrefois un copain, m’a annoncé que nous étions désormais des « ennemis idéologiques ». Sauf que pour ça, il faut être deux. Désolée : à Causeur, nous n’avons pas d’ennemis, seulement des adversaires. Et ils sont toujours les bienvenus. Même toi, camarade.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°1 (nouvelle série) d’avril 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre kiosque en ligne : 4,90 € le numéro.

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« Moralisons ! Moralisons ! » clamaient de concert bourgeois et socialistes au XIXe siècle, ce qui avait le don d’agacer un esprit réfractaire comme Baudelaire. Bien loin de ces temps révolus, l’homme de nos sociétés démocratiques est condamné à jouir sans entraves ni barrières morales. Libéré des vieux carcans, est-il libre pour autant ? Mi-frondeuse mi-déboussolée, la petite fille au majeur levé qui figure sur notre Une illustre l’hypothèse d’Elisabeth Lévy : « peut-être sommes-nous dans la situation de guerriers qui s’avancent, sabre au clair, vers un ennemi féroce, pour découvrir où ils enfoncent leur pointe qu’il s’est évaporé ». Interrogé par Gil Mihaely et notre cheftaine, Marcel Gauchet évoque pudiquement le « polythéisme des jugements », nous décrivant un monde où chacun s’exonère du respect d’une règle commune qu’il exige de ses semblables. L’homo democraticus n’est plus à un égoïsme près ! De ce point de vue, politiques comme citoyens ne sont pas en reste, ainsi que le relève Philippe Bilger dans un réquisitoire digne de ses meilleurs prestations dans un prétoire.
La preuve que nos repères sont brouillés, c’est que nos néo-bourgeois se mettent à rouler des mécaniques selon la mode « racaille » qui fascine bobos et banlieusards. Une exploration sociologique dans la culture « caïra » signée Pascal Bruckner. Mais nos consciences réactionnaires n’entameront pas le refrain usé du « Tout fout le camp », car comme nous le rappelle Frédéric Rouvillois, si nous déplorons les entorses à la morale commune, c’est que notre seuil de tolérance aux incivilités  a régressé. À l’ère de Marcela Iacub, il est pourtant loin le siècle de Saint-Simon, lorsque le piquant mémorialiste exigeait la publication post mortem de ses gracieuses méchancetés, nous alarme l’historien Jean Michel Delacomptée dans un beau texte sur le délai d’indécence.
Mais il est temps de laisser la parole à la défense du statu quo. Contre la majorité de la rédaction, Ruwen Ogien attaque la pensée conservatrice, à ses yeux coupable d’insuffler un vent mauvais nationaliste et inégalitaire. La guerre contre les pauvres commence à l’école, où une morale publique étroitement réac sévirait, nous explique-t-il.  Dame, voilà qui avait échappé à Paul Thibaud et Cyril Bennasar, lesquels tonnent respectivement contre la révolution anthropologique du « mariage pour tous » et les décisions de juges ennemis du bon sens.  Une exaspération populaire partagée par les classes moyennes reléguées dans des habitats pavillonnaires, trop aisées pour susciter la compassion de nos élites, trop pauvres pour habiter en centre-ville et assurer une carrière toute tracée à leur progéniture. Brice Couturier dissèque ainsi la « violente colère » qui gronde chez le « mauvais peuple » des zones péri-urbaines. Gare à ne pas désespérer Vendôme !
Comme de bien entendu, nos pages actualités vous feront faire le tour du monde pour le prix d’un demi-carnet de métro : Chine, Venezuela, Royaume-Uni, il y en a pour tous les goûts. Par gros temps, les casaniers resteront dans leurs pénates pour lire la plaidoirie de l’as du barreau Rodolphe Bosselut en faveur d’une justice distincte des croisades morales, à l’inverse du combat que semble mener le juge Gentil contre Nicolas Sarkozy. Toujours dans l’Hexagone, l’affaire Baby-Loup n’en finit pas d’interroger notre rapport à la laïcité. Verdict d’Elisabeth Badinter, Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Elisabeth Lévy, Daniel Leconte, Richard Malka, Paul Thibaud et Philippe Val : « si le droit se trompe, changeons le droit » et légiférons !
Pour notre lancement en kiosque, nous n’avons pas lésiné sur les nouveautés, non sans soigner nos rendez-vous récurrents comme les chroniques de Roland Jaccard et François Taillandier. Au programme, une rubrique médias inaugurée par Cécile Louveau, pour laquelle L’Obs et Le Monde n’ont plus de secrets. Après les réflexions d’Alain Finkielkraut, qui vogue ce mois-ci de Stéphane Hessel à Philip Roth, le tout nouveau tout beau carnet de Basile de Koch tombera sur vos zygomatiques comme l’enfer sur Job. Détour oblige, pensez à obliquer vers notre dossier « contre-cultures : de Barbey d’Aurevilly à Debord », incluant notamment un entretien avec Judith Lyon-Caen, rééditrice de l’auteur des Diaboliques dans la collection Quarto de Gallimard.
Mais s’il est une innovation de taille, c’est bien la rubrique « Viens le dire ici si t’es un homme ! » dans laquelle l’un de nos confrères explique tout le mal qu’il pense de nous ! Laurent Joffrin essuie courageusement les plâtres en nous avertissant des « dangers de l’identité ». Peu importe que nous ne nous reconnaissions pas forcément dans le portrait qu’il brosse de Causeur, l’essentiel est d’ouvrir le débat en faisant honneur au mot de notre très chère Elisabeth : « nous n’avons pas d’ennemis, seulement des adversaires. Et ils sont toujours les bienvenus. » À bons entendeurs…

 

Kosovo : on a réamorcé la bombe

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serbie kosovo russie

Le gouvernement de Serbie est entré en pourparlers sur un accord “historique” à Bruxelles avec le gouvernement du Kosovo. Cet accord placerait l’intégralité des communes serbes du Kosovo sous l’autorité du gouvernement de Priština. Même l’idée d’une autonomie de ces communes a été pour le moment rejetée au profit d’une “association des communes serbes” ayant un statut analogue à une ONG, mais toujours sous le contrôle du gouvernement kosovar. Les “structures parallèles” du Nord-Kosovo, maintenues jusqu’à ce jour contre vents et marées par Belgrade, et qui ont protégé les populations de cette zone de l’épuration ethnique dont furent victimes les poches plus au sud, devront être entièrement démantelées. Aux dernières nouvelles, Belgrade exige des tribunaux et une police autonomes pour les communes serbes.
Cette signature est un acte sans retour possible qui constitue une reconnaissance de fait de l’indépendance du Kosovo. Le président de la commission de politique étrangère du Bundestag l’a du reste formellement notifié à la Serbie : il n’y aura pas de progrès des relations avec l’UE ni d’adhésion sans cette reconnaissance. Celle-ci ne sera dès lors qu’une formalité technique qu’il s’agira d’exécuter de manière adéquate dans l’année ou les deux années à venir. Une fois le Kosovo reconnu par l’Etat même dont il a été détaché, la position des Etats qui, jusqu’au sein de l’UE, refusent opiniâtrement de reconnaître cet Etat-croupion issu d’une sécession violente deviendra intenable.
D’un autre côté, si Belgrade devait opter pour la rupture, la perte du Kosovo paraît tout aussi certaine. En prévision du scénario violent, les Américains ont déjà déployé leur 525e Brigade spécialisée dans le contrôle des émeutes. Ce sera vraisemblablement, ces tout prochains jours, une manifestation nationaliste kosovare dans Mitrovica-Sud qui mettra le feu aux poudres, avec un pilonnage médiatique adéquat qui fera porter le chapeau aux Serbes récalcitrants du Nord. En somme, la répétition du guet-apens de Rambouillet de 1999.
Le gouvernement du président Nikolić est donc sommé de choisir entre Charybde et Sylla : soit il dit “oui” le 2 avril, soit il dit “non”. Dans le premier cas (“oui”), il entérine la perte intégrale du Kosovo et le parti au pouvoir (nationaliste) se voit contraint de se parjurer (“Nous ne reconnaîtrons jamais le Kosovo”) en parachevant la vile besogne qu’il reprochait à ses prédécesseurs. On peut s’attendre à des manifestations de masse et à une déstabilisation intérieure susceptible d’entraîner, d’ici l’automne, des élections anticipées. Dans le second cas (“non”), il s’expose à une déstabilisation encore plus certaine et plus efficace, tant sur le plan extérieur — isolation diplomatique de la Serbie du côté occidental — que sur le plan intérieur, via les nombreux médias, partis, mouvements et ONG pilotés par l’Occident.
Sur le plan international, le “oui” est exigé par l’ensemble du bloc occidental. Il constitue une condition sine qua non à la poursuite de la normalisation des rapports entre la Serbie et son environnement, entièrement soumis à l’OTAN. Le “non” est lui, favorisé par la Russie, notamment par la voix de son nouvel ambassadeur Tchepourine. En l’état où se trouvent l’économie et la société serbes, le “non” paraît une option suicidaire, la Russie n’offrant aucune compensation aux pertes (en termes d’investissements et d’intégration politique) qu’entraînerait une rupture du dialogue avec Priština.
Les enjeux de l’accord sur le Kosovo sont donc d’une portée considérable pour toute la région et en premier lieu pour le destin de la Serbie. D’un côté, des prétentions occidentales de nature coloniale, mais posées comme un droit inaliénable et motivées par une propagande humanitaire massive. Richesses minières, position géostratégique, politique de concessions vis-à-vis de l’islam sunnite : tout concourt à faire de la prise du Kosovo une priorité pour l’OTAN. Il s’agit également d’effacer les échecs et les blocages que l’OTAN a subis dans la région depuis 1999. On se souvient que le “non” de la Serbie aux négociations piégées de Rambouillet avait été provoqué par un avenant secret au traité prévoyant l’occupation de fait du territoire serbe dans son entier par l’OTAN. S’en était suivie une campagne de bombardements massifs conçue comme un “blitzkrieg” mais qui s’étendit sur 78 jours, détruisant la crédibilité morale et militaire de l’OTAN et l’obligeant à accepter un armistice et une résolution onusienne reconnaissant la souveraineté de la Serbie sur le Kosovo, une souveraineté que l’OTAN et ses alliés kosovars (essentiellement mafieux) allaient miner sans relâche durant la décennie ultérieure, non sans la complicité de certaines forces politiques serbes.
Le Kosovo “indépendant” sous protectorat occidental s’est avéré être un désastre à tout point de vue. Politiquement inexistant, gouverné par les clans mafieux, il est devenu une plaque tournante du trafic d’armes et de drogue et de la traite de femmes en Europe. Ses minorités, serbe d’abord, mais également monténégrine, turque, rom, etc., ont été expulsées violemment (pogrome de mars 2004) sous le regard passif des soldats de l’OTAN. Plus de 150 églises, couvents et monuments religieux chrétiens ont été incendiés, dynamités ou saccagés. Les Serbes qui y vivent sont exposés à des violences constantes et traités en citoyens de seconde zone. Quant au trafic d’organes humains prélevés à vif sur des civils serbes kidnappés au Kosovo, il est resté sans conséquences malgré le rapport d’enquête accablant présenté au Conseil de l’Europe par le parlementaire suisse Dick Marty.
Le seul moyen de “blanchir” cette création perverse, désapprouvée par une grande partie des Etats de la planète, consiste à la faire sanctifier par la Serbie elle-même. Mais il y a davantage. Depuis quelque temps, la Serbie a entrepris de stabiliser ses structures de pouvoir et de rétablir l’ordre intérieur. Des investisseurs commencent d’affluer, y compris en provenance des Emirats. Dans la crise actuelle, les richesses agricoles, hydrauliques et énergétiques de la Serbie deviennent un atout stratégique de premier plan, et les entreprises chinoises et russes y étendent leur influence. Le tracé du futur gazoduc russe South Stream réserve à la Serbie un rôle de pivot et de robinet énergétique. Pour toutes ces raisons, l’Etat serbe a été amené au pied du mur et contraint à un choix auquel il est historiquement et essentiellement réticent : s’aligner et devenir le vassal d’un bloc ou de l’autre.
La décision que le gouvernement de Belgrade va prendre ces jours-ci revient à choisir une vassalité, occidentale ou russe, doublé d’une perte inéluctable du Kosovo. Que ce soit sous Milošević ou sous les démocrates “pro-occidentaux” de Tadić, la Serbie officielle a toujours louvoyé pour éviter un tel alignement, fût-ce à ses propres dépens. Aujourd’hui, si les intérêts économiques penchent en faveur de l’Occident, le raisonnement géopolitique est peut-être plus favorable à la Russie. Mais aucune de ces raisons n’a jamais primé sur une constante ancestrale de la politique serbe : le refus irrationnel de tout assujettissement.
La Serbie n’a ni la sagesse ni l’agilité diplomatique de la Suisse qui lui permettrait de maintenir un cap de neutralité sans heurts ni pertes. Malgré les signes d’apaisement apparus durant la dernière décennie, la génération actuelle n’échappera pas à cette fatalité. L’équilibre de toute la région, et de l’Europe entière, s’en ressentira inévitablement.

*Photo : JovanStojan.

Après les Femen, place aux femmes à barbe qui nous barbent…

Jadis, les femmes à barbe étaient de sympathiques phénomènes de foire. On se pressait en famille sous des tentes obscures afin d’admirer la pilosité extraordinaire de ces femmes uniques. Elles prenaient place à côté de l’homme cyclope ou des sœurs siamoises. Cela faisait des tableaux saisissants. Aujourd’hui, ce n’est plus la même chose : elles sont féministes et accablent le grand public de happenings assommants. En effet, les femmes à barbe appartiennent désormais toutes à l’association « La Barbe » qui se singularise depuis des années par ses actions « coup de poings » lors des conseils d’administrations pour dénoncer l’absence de femmes à la tête des grandes entreprises, ou les inégalités salariales. Affublées de barbes postiches (car oui, la femme à barbe n’est de nos jours qu’une grotesque contrefaçon…), elles brandissent des pancartes et tiennent des paroles pleines de sérieux.
La semaine dernière, elles ont frappé là où ne les attendait pas : à la conférence de presse de présentation de la saison 2013-2014 de l’Opéra Bastille. Elles ont protesté contre la « tenue virile » de la programmation… « Pour ne prendre que les opéras, les 19 œuvres programmées, 19 compositeurs, 19 virils librettistes, 19 metteurs en scène et 18 chefs d’orchestre masculins sur 19 » ont-elles dénoncé. Voilà des femmes qui aiment bien tenir des comptes…  Ivres de parité, on a hâte qu’elles s’attaquent également aux musées nationaux (où l’on compte bien peu de femmes peintres – et tant d’Origine du monde) ou au fonds de films de la Cinémathèque où les femmes sont plus souvent actrices ou script-girls, que réalisatrices…
On pensait cette petite polémique anecdotique… On apprend dans Diapason, que la Ministre de la Culture Aurélie Filippetti n’est pas loin de soutenir les gazelles à barbe. Le mensuel spécialisé dans la musique classique révèle des extraits d’un courrier qu’elle a adressé à la direction de l’opéra : « Qu’aucune cheffe d’orchestre ni metteure en scène ne soit invitée par un théâtre national constitue une atteinte au principe élémentaire d’égalité des sexes à laquelle il convient de remédier ». (On souligne au passage la féminisation ridicule de chef d’orchestre et metteur en scène…)
Pour en revenir aux femmes à barbe, le directeur adjoint de l’Opéra Christophe Tardieu a tenté de rassurer ces demoiselles – tandis qu’elles étaient raccompagnées poliment à la sortie, avec une promesse pleine d’humour : « Tous les rôles de femmes seront bien chantés par des femmes… »
Ouf !

Paris a gagné les Olympiades

paris olympiades tours

Cela devait être un « Club Med » urbain. Le Pavillon de l’Arsenal consacre une exposition aux Olympiades,
ensemble architectural des années 1970, phalanstère disco d’un urbanisme débridé, « Manhattan-sur-Seine » aux portes du 13
e arrondissement, « Chinatown » arty, zone étrange et fantasmagorique d’un Paris en pleine spéculation immobilière.
Ce fut le dernier sursaut des Trente Glorieuses durant lesquelles architectes, promoteurs et pouvoirs publics ont tenté d’inventer un nouvel habitat hybride. Au-delà de l’imbroglio juridique qui en découla et des espoirs forcément déçus de ses habitants, la dalle des Olympiades a conservé cette atmosphère froide, épurée et altière, qui impressionne les visiteurs d’un jour. Certainement le décor le plus « melvillien » de la capitale. Le cinéma y a souvent pris ses quartiers, des scènes de L’Héritier de Philippe Labro y ont été tournées, et le plus célèbre commissaire de France, Navarro, y logeait avec sa fille. Même la littérature de qualité y puisait une trame romanesque et violente, expression d’un désenchantement romantique.[access capability= »lire_inedits »]
« Le vent s’engouffrait avec violence dans tous les coins et recoins de Chinatown. Ses hurlements semblaient harceler les tours comme une meute de chiens de chasse tandis que, dans les souterrains, une longue plainte, lugubre et isolée, poursuivait les rares passants », écrivait le regretté Frédéric H. Fajardie dans Brouillard d’automne. Ironie du sort, la librairie de son père, « Le Grenier », a été transformée depuis en médiathèque qui porte le nom de Jean-Pierre Melville, figure du 13e avec ses studios Jenner situés rue Jenner.
Cette dalle fut un rêve de classe moyenne, une ébauche de mixité sociale, un american way of life à la française. Construit sur l’ancienne gare à charbon des Gobelins, le projet Italie fut approuvé en 1966 par le conseil municipal et présenté au général de Gaulle dans le cadre du « Grand Paris de l’an 2000 » au même titre que le Front de Seine ou le quartier Maine-Montparnasse. De hautes tours modernes, vitrées, bétonnées, figures géométriques, excroissances stylisées en lieu et place du 13e arrondissement populeux et ouvrier représenté par les usines Panhard & Levassor de la porte d’Ivry. Il s’agissait, à l’époque, de rénover cette zone insalubre et désindustrialisée afin d’offrir des milliers de logements. C’était le mythe de l’expansion économique et du confort pour tous ! La société de consommation guidait le peuple. Michel Holley, l’architecte en chef, fut chargé de réinventer ce Paris débarrassé de ses flonflons et de sa charge historique pour faire entrer la ville dans la modernité. Délimité par l’avenue d’Ivry, la rue Baudricourt, la rue de Tolbiac et la rue Nationale, ce projet tout en hauteur a vu le jour en février 1970, date des premiers terrassements et, durant sept années, huit tours aux noms de métropoles comme Mexico, Tokyo ou Athènes et abritant 3400 logements dépendant à la fois du parc privé et parc public  ont poussé sur cet îlot appartenant à la SNCF. La campagne de promotion vantait « la plus vaste entreprise d’urbanisme jamais tentée depuis Haussmann », « Paris au prix de la banlieue » ou « les Champs-Elysées du Sud » (l’avenue d’Italie). Des suppléments dans France-Soir et L’Équipe incitèrent même les Parisiens et banlieusards à s’installer à l’extrémité de cette austère rive gauche.
Ce complexe devait attirer aussi bien l’ouvrier que le cadre supérieur travaillant à Orly ou à Roissy, tous fascinés par la société des loisirs et des prix attractifs. Les 10 000 à 15 000 habitants déchantèrent rapidement, en découvrant la piscine qui n’avait rien d’olympique ou le manque de services publics (une seule crèche et école maternelle). Mais, quarante ans plus tard, ces tours tant décriées ont bien résisté au temps. L’arrivée des Frères Tang, à partir de 1981, suivie de celle de nombreux autres commerces asiatiques, ont transformé les Olympiades en centre névralgique de Chinatown. À l’heure où Paris met un grand coup de polish sur ses bâtiments, où le clinquant fait office d’avant-gardisme et où le « Grand Paris » patine, faites un tour dans ce quartier « irréel », tout droit sorti d’un songe des seventies. Les rues souterraines du Disque et du Javelot n’ont pas encore révélé tous leurs mystères.[/access]

*Photo : fredpanassac.

Le mystère Cahuzac

jerome cahuzac mediapart

Jérôme Cahuzac est passé aux aveux.
Tout le monde est rassuré. L’exceptionnel ministre du Budget qu’il était encore il y a quelque temps, vanté par tous, a révélé ses turpitudes et, d’un coup, le clivage entre la gauche et la droite a repris de la vigueur. La première feint d’être indignée et choquée quand la seconde dénonce mais aussi s’interroge sur le rôle du président de la République et même du Premier ministre (Le Figaro, Le Parisien, Libération).
Jérôme Cahuzac est passé aux aveux mais son mensonge durant quatre mois, avec quelques variations venant parfois semer le trouble, n’est pas ordinaire (LCI). Devant la représentation nationale, solennellement il a menti. En tête à tête, selon ce qu’on nous rapporte, il aurait menti au président et au Premier ministre. A la télévision ou ailleurs, publiquement, il a menti. Ce mensonge répété, de la part d’un homme trop intelligent pour ne pas comprendre que la tromperie, dans certaines circonstances, est plus dévastatrice que la vérité n’est douloureuse à proférer, ne cesse pas de questionner les citoyens.
Certes, Jérôme Cahuzac a trouvé les mots qui convenaient pour magnifier sa honte et formuler ses regrets. Mais quand Bernard Cazeneuve a pris la relève au Budget, il avait su, de la même manière, émotion à l’appui, transmettre un message à la fois de solidarité et de peine. Il signifiait, par son attitude et son propos, qu’il partait la tête haute et la morale impeccable.
Pour se faire pardonner, il s’est réfugié derrière « la spirale du mensonge ». Elle existe en effet et elle peut enfermer à vie une personnalité dans une construction artificielle qui, croit-elle, sert sa cause et ses intérêts. Mais, dans la spirale du mensonge, pour qu’il y ait spirale, le mensonge est nécessaire à l’origine. Il faut qu’il ait été choisi.
Pourquoi Jérôme Cahuzac a-t-il si longtemps opté pour une démarche si peu en accord avec l’apparence altière de son talent, de son être, de ses capacités et de sa relation avec autrui ?
Parce qu’après tout, on peut tenter sa chance et que notre démocratie est souvent trop bête et nos médias trop frileux pour faire encourir le moindre risque à un politique malhonnête et transgressif ?
Parce que la Justice ne fait plus peur et que passer à travers ses mailles est la règle pour les privilégiés ?
Parce que l’éthique de Jérôme Cahuzac a de graves lacunes et que la superbe d’un caractère ne garantit pas la rectitude de l’âme ?
Parce que, choisi par le Pouvoir pour affronter Jean-Luc Mélenchon à la télévision il l’avait dominé et qu’à partir de cette gloire d’un soir il avait légitimement pu croire à sa totale impunité et à sa sauvegarde absolue ?
Parce que, depuis le début du mois de décembre, par une connivence honteuse, feutrée ou ostensible, l’ensemble de la classe politique faisait « la fine bouche » devant ce qu’elle apprenait et qui était déjà suffisamment lourd de sens pour appeler au moins la réserve, une abstention prudente ? Parce que, Eric Woerth soutenant Jérôme Cahuzac et celui-ci lui rendant la pareille pour l’hippodrome, Cahuzac pouvait être assuré, par cette relation emblématique d’un ancien ministre soupçonné avec un ministre mis en cause, que ses pairs de droite et de gauche ne le « lâcheraient » pas ? Qu’ils se réfugieraient, les uns et les autres, par corporatisme, derrière une conception tellement rigide de la présomption d’innocence et de la preuve que Jérôme Cahuzac serait à l’abri de toute accusation professionnelle à vie ?
Parce que Jérôme Cahuzac avait compris que notre République, à son plus haut niveau, dans ses élites, préférerait toujours à la vérité possible, probable, hier certaine, la détestation d’un média, à la justice le dénigrement de Mediapart traité d’organe « à relents fascistes », à la lumière et à l’investigation démocratiques la condamnation d’un site d’information qui n’avait eu que le tort de porter ses coups légitimes, ses foudres et sa curiosité à droite et à gauche ?
Et s’il y avait plus, quelque chose de plus trouble ?
Si, en réalité, depuis le mois de décembre 2012, le président de la République avait appris du ministre de l’Intérieur que la voix sur l’enregistrement était celle de Jérôme Cahuzac, ce dernier, se sentant protégé par cette connaissance et cette absence de réaction, avait duré autant qu’il pouvait dans une atmosphère étrange où le mensonge demeurait enclos dans l’entre soi gouvernemental et présidentiel avant, enfin!, de prendre un tour judiciaire avec l’enquête puis l’information contre x ? D’autant plus que même avec un pouvoir républicain, il aurait été inconcevable qu’au cours de ces dernières semaines, officieusement, aucune donnée décisive n’ait été diffusée et qu’en particulier, la présidence de la République soit demeurée ignorante de ce qu’une écoute de bon sens et de bonne foi révélait et de ce qu’une expertise technique ne pouvait que confirmer. Quand Laurent Fabius affirme que si « le président avait su, il l’aurait viré », on n’est pas obligé d’être totalement naïf.
Le président, j’en suis persuadé, est le premier conscient de l’extrême faiblesse de compétence, de maîtrise et de communication du gouvernement sous l’autorité sans cesse discutée du Premier ministre. Allait-il se priver, sans tenter de retarder l’échéance la pire, d’un ministre indépassable et percutant ? Le mensonge sur la voix, soit, mais la justice, elle, il fallait la respecter, on n’avait plus le choix !
Triomphe discret de Mediapart. Lenteur mais en définitive efficience d’une justice qui a recueilli les aveux d’un Jérôme Cahuzac défait qui, à cause de son mensonge humain et politique, a dévasté, au-delà de sa réputation, l’honneur et la fiabilité de la gauche de gouvernement tout entière. On ne ment pas sauf à ses risques et périls : c’est la leçon. Mais que la morale publique, en France, doive compter sur Mediapart et les magistrats pour être rappelée est un terrible échec.
Des politiques spontanément vertueux dans l’exercice de leur admirable et capitale mission au service de tous, c’est pour quand ?

*Photo : Parti socialiste.

Une pilule peut en cacher une autre

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pilule marisol touraine

pilule marisol touraine

Promesse de la dernière campagne présidentielle, l’accès gratuit et anonyme de tous les jeunes aux différents modes de contraception vient de surgir dans les étals, après son inscription dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale à l’automne 2012. Jusqu’à présent, la pilule, principale méthode de contraception en France, était remboursée à 65 %. Elle pouvait être délivrée gratuitement et de façon anonyme aux mineures, mais uniquement dans les centres de plannings familiaux, structures de plus en plus insuffisantes, notamment en milieu rural et en zone périurbaine. Désormais, les mineures de 15 ans et plus auront accès à une contraception gratuite : pilules de première et deuxième génération ainsi que stérilets et implants contraceptifs. Seules conditions requises : ces jeunes filles devront obtenir une ordonnance chez un médecin puis présenter la carte Vitale de leurs parents ou une attestation d’affiliation à un régime de Sécurité sociale en pharmacie.
Ce faisant, peut-on considérer que François Hollande vient d’honorer un de ses engagements présidentiels ? Rien n’est moins sûr. Dans un courrier en date du 24 octobre 2012, le planning familial rappelait au ministre de la Santé Marisol Touraine que la contraception gratuite et confidentielle est déjà inscrite dans la loi depuis 1974 et sans limite d’âge. Interrogée il y a quelques jours sur Europe 1, la secrétaire générale de l’association reste dubitative sur l’effet de la mesure. Pour Marie-Pierre Martinet, le fait qu’il faille une ordonnance d’un médecin généraliste, introduira « un questionnement des parents sur la raison pour laquelle leur fille s’est rendue chez le médecin. » L’obligation de présenter la carte Vitale des parents ou une attestation d’affiliation à un régime de sécurité sociale pose le même problème.
La question de l’accès à la pilule pour tous intervient à un moment assez paradoxal. Le scandale des pilules de troisième génération – qui ne sont plus remboursées depuis le 31 mars – a montré, s’il en était encore besoin, que la lutte chimique contre l’expression naturelle des corps n’était pas sans effet secondaires. De nombreuses plaignantes au corps abîmé s’offusquent aujourd’hui de l’imprudence des médecins qui leur ont prescrit ce médicament dépourvu de valeurs curatives. Distribuées comme des chips, ces dragées du plaisir constituent le beurre des laboratoires pharmaceutiques qui s’engraissent en prenant soin de garder la recette secrète. Que contiennent-elles ? Quels sont leurs effets à long terme ? À l’heure du tout biologique et de la traçabilité absolue, il est frappant que la pilule n’interroge pas plus que cela.
Mais les laboratoires l’ont compris, et Michel Houellebecq avant eux, la sexualité est devenue un critère de hiérarchie sociale au même titre que l’argent et l’apparence. Nous sommes tous des Raphaël Tisserand, ce collègue et double négatif du narrateur d’Extension du domaine de la lutte qui cherche sa place dans la compétition sexuelle mondialisée. Le domaine de la lutte s’étend désormais aux relations humaines dans leur quête d’amour et de sexualité débridée. L’individu-marchandise est devenu un «  capital subjectif soucieux de se valoriser » au sein du nouvel ordre économique et sexuel. Et comme le sportif qui se prémunit contre les risques de blessure pendant une compétition, comme le financier qui assure ses placements en bourse, le couple moderne s’arme contre tout ce qui pourrait éteindre ou retarder sa course à l’hédonisme.
« L’amour, ça doit être essentiel et dangereux » avait un jour lancé le romancier Sébastien Lapaque, paraphrasant Norman Mailer, l’auteur de Prisonnier du sexe. Si un jour nous arrivions à repenser le monde, à ressentir la nécessité de ce qui est beau, l’impression d’être « une cuisse de poulet sous cellophane dans un rayon de supermarché » (Houellebecq) ne sera plus qu’un mauvais souvenir.

*Photo : mr.paille.

Armons l’Armée syrienne libre et ne partons pas !

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asl syrie hollande

asl syrie hollande

Disons-le d’emblée : armer les rebelles syriens est la moins mauvaise des mauvaises solutions. Dans cette guerre civile dont le nombre de victimes se rapproche dangereusement des 100 000 morts, tout ou presque a déjà été tenté. Au début de la contestation, Bachar Al-Assad jouissait d’un crédit considérable auprès des dirigeants occidentaux – y compris français – qui, rappelons-le, n’avaient pas accueilli les premiers signes du « Printemps arabe » avec grand enthousiasme. Mais son entêtement à considérer la contestation comme un complot et son acharnement à régler l’affaire par la force ont transformé en guerre civile un mouvement initialement pacifique.[access capability= »lire_inedits »] La France a tiré les conclusions qui s’imposaient en décidant de soutenir l’opposition. Ce qui impliquait de la créer. Malgré sa légitimité chancelante, ce « gouvernement syrien en exil » est la meilleure promesse d’avenir stable et pacifié disponible sur le marché. Le choix de la France était une pente glissante. Du soutien humanitaire et financier à l’appui militaire, il y a un pas. Il avait été franchi bien avant que la France et la Grande-Bretagne annoncent leur intention de livrer des armes aux « bons » rebelles (l’ALS). Avec ou sans l’Europe.
Cette décision fait voler en éclats le consensus international qui prévalait jusque-là : personne n’armait personne – officiellement, en tout cas.
Soutiens indéfectibles du régime Assad, la Russie et la Chine ont accepté que l’ONU vote un embargo à condition qu’il soit général. Au demeurant, les Occidentaux n’étaient pas très pressés d’envoyer dans le chaos des armes susceptibles de finir dans de mauvaises mains, en particulier celles de la fraction islamiste radicale de la rébellion. En Afghanistan, en Irak et en Libye, ils ont pu observer à loisir les conséquences désastreuses pour la stabilité locale et régionale de la circulation des armes livrées en abondance.
Seulement, plus le temps passe, plus il est clair que cette politique pénalise l’Armée syrienne libre sans affaiblir significativement le régime ou les rebelles islamistes, dont les amis sont moins scrupuleux. Avec l’enlisement de la situation, la crise déborde de plus en plus des frontières syriennes : un million de réfugiés, dont des centaines de milliers au Liban et en Jordanie. Il fallait choisir entre plusieurs menaces. À Paris et à Londres, on considère désormais que le départ d’Assad est une urgence. Quitte à devoir gérer des lendemains difficiles.[/access]

*Photo : FreedomHouse.

Cinéma : Gare à la justice mal placée

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cinema techniciens etat

cinema techniciens etat

Deux polémiques sont venues alimenter coup sur coup le débat sur le financement du cinéma français. La première concernait la rémunération des comédiens. La seconde concerne le projet de loi du gouvernement garantissant un salaire minimal aux techniciens. Un regard naïf a tôt fait de conclure que les rémunérations trop élevées des comédiens sont une chose « injuste » tandis qu’un salaire minimal pour les techniciens serait « juste ».  Cette manière de voir appelle quelques remarques.
Tout d’abord, le juste et l’injuste ne se disent pas des choses considérées en elles-mêmes mais des différentes manières d’arbitrer des conflits dans des situations particulières. Si une star a reçu un salaire exorbitant, c’est que quelqu’un était prêt à le lui donner. On imagine mal un comédien décliner ainsi la proposition d’un producteur : « Le scénario que vous m’avez envoyé est vraiment très intéressant, mais je suis désolé, votre proposition financière est trop avantageuse pour moi. Je vous prierai de bien vouloir la réduire ou de cesser de m’importuner avec vos demandes ». Si l’on accepte qu’il est rationnel de négocier à la hausse le salaire qu’on reçoit en échange de son travail, on voit mal où est la faute morale. Restent les producteurs. On a également du mal à se les figurer inspirés par la recherche masochiste du plaisir de se saigner à blanc. Il est plus vraisemblable de supposer que s’ils ont proposé ces salaires, c’est qu’ils espéraient un retour sur investissement. Dans le vocabulaire des affaires on dirait qu’ils se sont joliment plantés. Mais on a du mal à voir, une fois encore, où est la faute morale.
Notons que dans une société libre, l’Etat n’administre pas les affaires des hommes. Il administre la justice parmi des hommes qui conduisent leurs propres affaires. Si les producteurs se sont légalement plantés dans leurs négociations, on voit mal ce que l’Etat aurait à y redire. On voit mal également ce qu’il vient faire dans les rémunérations accordées aux techniciens. Un producteur propose un salaire pour un certain travail, le technicien est libre de l’accepter ou non. Rien ne le force à accepter. S’il accepte, il faut qu’il honore sa partie du contrat. S’il n’accepte pas, il passe son chemin : c’est sans doute qu’il a quelque chose de mieux à faire ailleurs. Dans une société libre, est juste ce qui a été librement consenti. On comprend mal ce que le contrôle des salaires par l’Etat pourrait avoir de « juste ». S’il faut vraiment appliquer un qualificatif moral à ce type d’intervention, ce qui convient le mieux c’est « injuste ». Quoi qu’il soit aussi rationnel pour l’Etat d’étendre son pouvoir autant que faire ce peut.
D’une manière générale, la raison pour laquelle l’Etat se mêle de culture, ou pour laquelle il existe quelque chose comme un « Ministère de la Culture », reste hors de portée de mon intelligence sceptique.
In fine, toutes les raisons invoquées pour protéger le cinéma français tournent autour d’une seule : le préserver d’un cinéma « formaté ». Il semblerait au contraire que le formatage soit essentiel à l’art. Ce qui fait l’intérêt, par exemple, d’un sonnet, ce sont les règles de formatage très strictes qui rendent si intéressante la manière dont le poète les utilise pour parvenir à dire ce qu’il veut dire. Reprocher au cinéma d’être formaté reviendrait à reprocher au sonnet sa forme. Or, si les meilleurs produits audiovisuels actuels sont les séries télévisées, c’est précisément parce que ce sont les plus formatés.

*Photo : XanderLeaDaren.

Nos hommes politiques sont humains, ni trop ni trop peu

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Il arrive que nos élus et nos dirigeants trichent avec les lois qu’ils sont chargés de faire respecter. Et que nous nous étouffions d’indignation, parce que nous prenons au pied de la lettre la formule « la femme de César ne doit même pas être soupçonnée ».
Et comment qu’elle doit l’être !
Rien n’est plus dangereux pour notre système de démocratie représentative que de croire à des représentants et des dirigeants qui seraient incorruptibles et donc insoupçonnables.
De Platon à Kant, les philosophes se sont cassé les dents sur cette question en forme d’impasse  : « où trouver un maître assez insoupçonnable pour être digne d’exercer le pouvoir ? »
C’était une mauvaise question.
Il faut partir du pied opposé. Admettons une bonne fois que tous les hommes et toutes les femmes de pouvoir sont corruptibles, et à suspecter. Tous et toutes doivent être sous contrôle. Seule la menace d’être dévoilés et punis peut arrêter ceux qui seraient tentés de déraper.
Loin que tous soient pourris, il y a – statistiquement- extrêmement peu de pourris au royaume de France.
Quand on considère la liberté d’investigation des médias, la publicité et la circulation des informations, le pouvoir de la justice, on doit constater qu’il y a une très faible proportion de politiques à être pris la main dans le sac. Plus ils sont soupçonnés, parce qu’humains, et contrôlés, et moins ils ont la tentation de tricher.
Il serait sage d’abandonner l’exigence d’incorruptibilité et le ton de l’indignation vertueuse.
Il suffit de contrôler, de juger et de punir. Sans hystérie et démesure.

La dérangeance, il y a des maisons pour ça !

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causeur mediapart plenel

causeur mediapart plenel

Moi aussi, l’espace d’un instant, j’ai été Jean Moulin. Lorsque Gil Mihaely m’a annoncé qu’après un contrôle URSSAF[1. Dont nous nous sommes honorablement sortis, grâce au sérieux avec lequel Gil tient la boutique.], Causeur avait été élu pour subir un contrôle fiscal, j’ai compris l’exaltation que semblent éprouver quotidiennement mes heureux confrères spécialisés dans le journalisme de résistance.
Après avoir vérifié qu’il n’y avait pas le moindre nazi en vue, j’ai trouvé ça délicieux. « Ils veulent nous abattre ! C’est la preuve que nous dérangeons ! », ai-je pensé, en me demandant quelle robe on mettait pour s’enchaîner à une grille. Ce frisson héroïque n’a, hélas, pas duré. Renseignements pris, notamment auprès de copains socialistes, il paraît qu’après cinq ans d’activité, il est normal d’y passer. Si on était du genre à râler, on remarquerait que les dévoués serviteurs de l’administration fiscale ont peut-être des tâches plus urgentes que de disséquer les comptes d’une honnête entreprise qui crée des emplois, investit dans l’intelligence, mais se trouve encore en phase de développement – façon polie de dire qu’on n’a pas un rond. Qu’ils patientent, cette situation est très provisoire et rien ne nous réjouira plus que de contribuer à l’amélioration des finances publiques de notre pays (et de verser à nos actionnaires la juste rétribution de leur confiance). D’ici là, je crains que nos incorruptibles ne trouvent pas de cassette.
Dommage, on le sentait bien, le « Causeurgate » – les plombiers de l’Élysée, l’ordre discret de François Hollande à une barbouze : « Faites-moi taire ces emmerdeurs ! » D’accord, ce n’est pas le langage du Président. Si ça se trouve, il ne sait même pas qui nous sommes. Au cours de notre premier quinquennat, nous n’avons pas inscrit à notre tableau de chasse le moindre ministre, sous-secrétaire d’État ou conseiller général. Nul élu-n’écoutant-que- sa-conscience ne nous a fourgué l’enregistrement, conservé depuis des années – on ne sait jamais – d’une conversation embarrassante pour un rival politique. Aucun juge ne nous a transmis ses PV d’audition. Nous n’avons jamais été fichus de tuyauter le Parquet sur les turpitudes présumées d’un élu. Honte suprême, pas une fois nous n’avons informé nos lecteurs sur la sexualité d’un personnage public : le jour où les confrères se sont partagé les SMS de DSK, extraits du dossier « Carlton » par un ami de la liberté de la presse, ils ont oublié de nous inviter.
« Pour vous, les puissants sont au-dessus des lois », triomphent certains, rarement en retard d’une interprétation malveillante. Nous n’avons pas la même appréciation qu’eux de la loi ni de la puissance. Entre le ministre et le journaliste, entre l’élu et l’humoriste, entre le présumé innocent et le justicier autoproclamé, la partie est inégale, et pas dans le sens que l’on croit. J’avoue, pour aggraver mon cas, une indulgence coupable (y compris aux yeux de certains de mes camarades) pour les délits passés. J’attends de nos gouvernants qu’ils soient honnêtes, pas qu’ils aient été irréprochables depuis le berceau. Enfin, même une aussi noble fin que la moralisation de la vie publique ne me paraît pas justifier tous les moyens. Si on doit se salir les mains en fouillant dans les poubelles du ressentiment, qu’au moins cela soit pour y dénicher une pépite – et, tant qu’à faire, les preuves de son authenticité[2. Cela ne diminue en rien notre admiration confraternelle pour le courage d’Edwy Plenel, qui a réussi un pari culotté en adoptant un modèle payant que nous disions tous condamné d’avance. Longue vie, donc, à Mediapart, qui est presque notre jumeau (un faux jumeau, n’ayez pas peur).].
Nous ne saurions donc affirmer, comme autrefois un patron du Monde (qui en était fort aise) : Causeur fait peur !
Tant pis. Après tout, chacun son boulot. Le nôtre est de faire réfléchir, et rire quand nous le pouvons. Ce n’est pas aux politiques que nous voulons faire rendre gorge, mais au réel.
Obliger l’époque à livrer ses petits secrets, dévoiler la tectonique des plaques idéologiques à l’œuvre sous le tapis du débat public : voilà notre cahier des charges.
Certains pratiquent le journalisme politique, sportif ou culturel, d’autres le journalisme d’investigation. Nous avons choisi d’exercer un journalisme d’idées : tout d’abord parce que les idées (ou la réflexion) sont notre outil de travail – mais c’est ou cela devrait être le cas de toute la profession ; ensuite parce qu’elles sont le champ privilégié de nos enquêtes. Nous ne prétendons pas à l’impartialité : parmi toutes les idées qui circulent en liberté, nous avons nos têtes – qui ne sont pas les mêmes pour l’ensemble de la rédaction. Il nous importe en revanche d’offrir à toutes un procès équitable en donnant la parole à celles qui nous déplaisent. Nous croyons en effet que de la confrontation naît la raison. Question de goût autant que de principe : que serait la conversation sans désaccord ? Un salon où tout le monde pense la même chose serait ennuyeux à périr.
Le Président n’a sans doute pas le temps de lire Causeur (où il trouverait pourtant matière à cogiter). Heureusement, ses loisirs ne lui permettent pas non plus d’éplucher nos confrères. Il en aurait appris de belles sur notre compte : « Néo-réacs », « fachos spontex », « occidentalistes », « identitaires », « nationalistes », « islamophobes », et même, horresco referens, « sionistes » (je plaide coupable) ! En un mot, infréquentables.
Nous ne sommes pas des porcelaines chinoises : la polémique, même violente, ne nous effraie pas. La critique nous stimule, surtout quand elle est fondée, et elle l’est souvent. Mais nous aimerions être jugés sur ce que nous disons ou écrivons, plutôt que sur l’aimable raccourci qu’en fournissent des censeurs pressés (ou, qui sait, mal intentionnés).
Un intellectuel brillant, qui était autrefois un copain, m’a annoncé que nous étions désormais des « ennemis idéologiques ». Sauf que pour ça, il faut être deux. Désolée : à Causeur, nous n’avons pas d’ennemis, seulement des adversaires. Et ils sont toujours les bienvenus. Même toi, camarade.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°1 (nouvelle série) d’avril 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre kiosque en ligne : 4,90 € le numéro.

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Un Causeur plus élégant, plus fourni (84 pages) et moins cher (4.90 euros) vous attend en kiosque dès aujourd’hui. Pour votre magazine préféré, c’est un nouveau départ sous une formule totalement inédite. Ne ratez pas ce rendez-vous !

« Moralisons ! Moralisons ! » clamaient de concert bourgeois et socialistes au XIXe siècle, ce qui avait le don d’agacer un esprit réfractaire comme Baudelaire. Bien loin de ces temps révolus, l’homme de nos sociétés démocratiques est condamné à jouir sans entraves ni barrières morales. Libéré des vieux carcans, est-il libre pour autant ? Mi-frondeuse mi-déboussolée, la petite fille au majeur levé qui figure sur notre Une illustre l’hypothèse d’Elisabeth Lévy : « peut-être sommes-nous dans la situation de guerriers qui s’avancent, sabre au clair, vers un ennemi féroce, pour découvrir où ils enfoncent leur pointe qu’il s’est évaporé ». Interrogé par Gil Mihaely et notre cheftaine, Marcel Gauchet évoque pudiquement le « polythéisme des jugements », nous décrivant un monde où chacun s’exonère du respect d’une règle commune qu’il exige de ses semblables. L’homo democraticus n’est plus à un égoïsme près ! De ce point de vue, politiques comme citoyens ne sont pas en reste, ainsi que le relève Philippe Bilger dans un réquisitoire digne de ses meilleurs prestations dans un prétoire.
La preuve que nos repères sont brouillés, c’est que nos néo-bourgeois se mettent à rouler des mécaniques selon la mode « racaille » qui fascine bobos et banlieusards. Une exploration sociologique dans la culture « caïra » signée Pascal Bruckner. Mais nos consciences réactionnaires n’entameront pas le refrain usé du « Tout fout le camp », car comme nous le rappelle Frédéric Rouvillois, si nous déplorons les entorses à la morale commune, c’est que notre seuil de tolérance aux incivilités  a régressé. À l’ère de Marcela Iacub, il est pourtant loin le siècle de Saint-Simon, lorsque le piquant mémorialiste exigeait la publication post mortem de ses gracieuses méchancetés, nous alarme l’historien Jean Michel Delacomptée dans un beau texte sur le délai d’indécence.
Mais il est temps de laisser la parole à la défense du statu quo. Contre la majorité de la rédaction, Ruwen Ogien attaque la pensée conservatrice, à ses yeux coupable d’insuffler un vent mauvais nationaliste et inégalitaire. La guerre contre les pauvres commence à l’école, où une morale publique étroitement réac sévirait, nous explique-t-il.  Dame, voilà qui avait échappé à Paul Thibaud et Cyril Bennasar, lesquels tonnent respectivement contre la révolution anthropologique du « mariage pour tous » et les décisions de juges ennemis du bon sens.  Une exaspération populaire partagée par les classes moyennes reléguées dans des habitats pavillonnaires, trop aisées pour susciter la compassion de nos élites, trop pauvres pour habiter en centre-ville et assurer une carrière toute tracée à leur progéniture. Brice Couturier dissèque ainsi la « violente colère » qui gronde chez le « mauvais peuple » des zones péri-urbaines. Gare à ne pas désespérer Vendôme !
Comme de bien entendu, nos pages actualités vous feront faire le tour du monde pour le prix d’un demi-carnet de métro : Chine, Venezuela, Royaume-Uni, il y en a pour tous les goûts. Par gros temps, les casaniers resteront dans leurs pénates pour lire la plaidoirie de l’as du barreau Rodolphe Bosselut en faveur d’une justice distincte des croisades morales, à l’inverse du combat que semble mener le juge Gentil contre Nicolas Sarkozy. Toujours dans l’Hexagone, l’affaire Baby-Loup n’en finit pas d’interroger notre rapport à la laïcité. Verdict d’Elisabeth Badinter, Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Elisabeth Lévy, Daniel Leconte, Richard Malka, Paul Thibaud et Philippe Val : « si le droit se trompe, changeons le droit » et légiférons !
Pour notre lancement en kiosque, nous n’avons pas lésiné sur les nouveautés, non sans soigner nos rendez-vous récurrents comme les chroniques de Roland Jaccard et François Taillandier. Au programme, une rubrique médias inaugurée par Cécile Louveau, pour laquelle L’Obs et Le Monde n’ont plus de secrets. Après les réflexions d’Alain Finkielkraut, qui vogue ce mois-ci de Stéphane Hessel à Philip Roth, le tout nouveau tout beau carnet de Basile de Koch tombera sur vos zygomatiques comme l’enfer sur Job. Détour oblige, pensez à obliquer vers notre dossier « contre-cultures : de Barbey d’Aurevilly à Debord », incluant notamment un entretien avec Judith Lyon-Caen, rééditrice de l’auteur des Diaboliques dans la collection Quarto de Gallimard.
Mais s’il est une innovation de taille, c’est bien la rubrique « Viens le dire ici si t’es un homme ! » dans laquelle l’un de nos confrères explique tout le mal qu’il pense de nous ! Laurent Joffrin essuie courageusement les plâtres en nous avertissant des « dangers de l’identité ». Peu importe que nous ne nous reconnaissions pas forcément dans le portrait qu’il brosse de Causeur, l’essentiel est d’ouvrir le débat en faisant honneur au mot de notre très chère Elisabeth : « nous n’avons pas d’ennemis, seulement des adversaires. Et ils sont toujours les bienvenus. » À bons entendeurs…

 

Kosovo : on a réamorcé la bombe

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serbie kosovo russie

serbie kosovo russie

Le gouvernement de Serbie est entré en pourparlers sur un accord “historique” à Bruxelles avec le gouvernement du Kosovo. Cet accord placerait l’intégralité des communes serbes du Kosovo sous l’autorité du gouvernement de Priština. Même l’idée d’une autonomie de ces communes a été pour le moment rejetée au profit d’une “association des communes serbes” ayant un statut analogue à une ONG, mais toujours sous le contrôle du gouvernement kosovar. Les “structures parallèles” du Nord-Kosovo, maintenues jusqu’à ce jour contre vents et marées par Belgrade, et qui ont protégé les populations de cette zone de l’épuration ethnique dont furent victimes les poches plus au sud, devront être entièrement démantelées. Aux dernières nouvelles, Belgrade exige des tribunaux et une police autonomes pour les communes serbes.
Cette signature est un acte sans retour possible qui constitue une reconnaissance de fait de l’indépendance du Kosovo. Le président de la commission de politique étrangère du Bundestag l’a du reste formellement notifié à la Serbie : il n’y aura pas de progrès des relations avec l’UE ni d’adhésion sans cette reconnaissance. Celle-ci ne sera dès lors qu’une formalité technique qu’il s’agira d’exécuter de manière adéquate dans l’année ou les deux années à venir. Une fois le Kosovo reconnu par l’Etat même dont il a été détaché, la position des Etats qui, jusqu’au sein de l’UE, refusent opiniâtrement de reconnaître cet Etat-croupion issu d’une sécession violente deviendra intenable.
D’un autre côté, si Belgrade devait opter pour la rupture, la perte du Kosovo paraît tout aussi certaine. En prévision du scénario violent, les Américains ont déjà déployé leur 525e Brigade spécialisée dans le contrôle des émeutes. Ce sera vraisemblablement, ces tout prochains jours, une manifestation nationaliste kosovare dans Mitrovica-Sud qui mettra le feu aux poudres, avec un pilonnage médiatique adéquat qui fera porter le chapeau aux Serbes récalcitrants du Nord. En somme, la répétition du guet-apens de Rambouillet de 1999.
Le gouvernement du président Nikolić est donc sommé de choisir entre Charybde et Sylla : soit il dit “oui” le 2 avril, soit il dit “non”. Dans le premier cas (“oui”), il entérine la perte intégrale du Kosovo et le parti au pouvoir (nationaliste) se voit contraint de se parjurer (“Nous ne reconnaîtrons jamais le Kosovo”) en parachevant la vile besogne qu’il reprochait à ses prédécesseurs. On peut s’attendre à des manifestations de masse et à une déstabilisation intérieure susceptible d’entraîner, d’ici l’automne, des élections anticipées. Dans le second cas (“non”), il s’expose à une déstabilisation encore plus certaine et plus efficace, tant sur le plan extérieur — isolation diplomatique de la Serbie du côté occidental — que sur le plan intérieur, via les nombreux médias, partis, mouvements et ONG pilotés par l’Occident.
Sur le plan international, le “oui” est exigé par l’ensemble du bloc occidental. Il constitue une condition sine qua non à la poursuite de la normalisation des rapports entre la Serbie et son environnement, entièrement soumis à l’OTAN. Le “non” est lui, favorisé par la Russie, notamment par la voix de son nouvel ambassadeur Tchepourine. En l’état où se trouvent l’économie et la société serbes, le “non” paraît une option suicidaire, la Russie n’offrant aucune compensation aux pertes (en termes d’investissements et d’intégration politique) qu’entraînerait une rupture du dialogue avec Priština.
Les enjeux de l’accord sur le Kosovo sont donc d’une portée considérable pour toute la région et en premier lieu pour le destin de la Serbie. D’un côté, des prétentions occidentales de nature coloniale, mais posées comme un droit inaliénable et motivées par une propagande humanitaire massive. Richesses minières, position géostratégique, politique de concessions vis-à-vis de l’islam sunnite : tout concourt à faire de la prise du Kosovo une priorité pour l’OTAN. Il s’agit également d’effacer les échecs et les blocages que l’OTAN a subis dans la région depuis 1999. On se souvient que le “non” de la Serbie aux négociations piégées de Rambouillet avait été provoqué par un avenant secret au traité prévoyant l’occupation de fait du territoire serbe dans son entier par l’OTAN. S’en était suivie une campagne de bombardements massifs conçue comme un “blitzkrieg” mais qui s’étendit sur 78 jours, détruisant la crédibilité morale et militaire de l’OTAN et l’obligeant à accepter un armistice et une résolution onusienne reconnaissant la souveraineté de la Serbie sur le Kosovo, une souveraineté que l’OTAN et ses alliés kosovars (essentiellement mafieux) allaient miner sans relâche durant la décennie ultérieure, non sans la complicité de certaines forces politiques serbes.
Le Kosovo “indépendant” sous protectorat occidental s’est avéré être un désastre à tout point de vue. Politiquement inexistant, gouverné par les clans mafieux, il est devenu une plaque tournante du trafic d’armes et de drogue et de la traite de femmes en Europe. Ses minorités, serbe d’abord, mais également monténégrine, turque, rom, etc., ont été expulsées violemment (pogrome de mars 2004) sous le regard passif des soldats de l’OTAN. Plus de 150 églises, couvents et monuments religieux chrétiens ont été incendiés, dynamités ou saccagés. Les Serbes qui y vivent sont exposés à des violences constantes et traités en citoyens de seconde zone. Quant au trafic d’organes humains prélevés à vif sur des civils serbes kidnappés au Kosovo, il est resté sans conséquences malgré le rapport d’enquête accablant présenté au Conseil de l’Europe par le parlementaire suisse Dick Marty.
Le seul moyen de “blanchir” cette création perverse, désapprouvée par une grande partie des Etats de la planète, consiste à la faire sanctifier par la Serbie elle-même. Mais il y a davantage. Depuis quelque temps, la Serbie a entrepris de stabiliser ses structures de pouvoir et de rétablir l’ordre intérieur. Des investisseurs commencent d’affluer, y compris en provenance des Emirats. Dans la crise actuelle, les richesses agricoles, hydrauliques et énergétiques de la Serbie deviennent un atout stratégique de premier plan, et les entreprises chinoises et russes y étendent leur influence. Le tracé du futur gazoduc russe South Stream réserve à la Serbie un rôle de pivot et de robinet énergétique. Pour toutes ces raisons, l’Etat serbe a été amené au pied du mur et contraint à un choix auquel il est historiquement et essentiellement réticent : s’aligner et devenir le vassal d’un bloc ou de l’autre.
La décision que le gouvernement de Belgrade va prendre ces jours-ci revient à choisir une vassalité, occidentale ou russe, doublé d’une perte inéluctable du Kosovo. Que ce soit sous Milošević ou sous les démocrates “pro-occidentaux” de Tadić, la Serbie officielle a toujours louvoyé pour éviter un tel alignement, fût-ce à ses propres dépens. Aujourd’hui, si les intérêts économiques penchent en faveur de l’Occident, le raisonnement géopolitique est peut-être plus favorable à la Russie. Mais aucune de ces raisons n’a jamais primé sur une constante ancestrale de la politique serbe : le refus irrationnel de tout assujettissement.
La Serbie n’a ni la sagesse ni l’agilité diplomatique de la Suisse qui lui permettrait de maintenir un cap de neutralité sans heurts ni pertes. Malgré les signes d’apaisement apparus durant la dernière décennie, la génération actuelle n’échappera pas à cette fatalité. L’équilibre de toute la région, et de l’Europe entière, s’en ressentira inévitablement.

*Photo : JovanStojan.

Après les Femen, place aux femmes à barbe qui nous barbent…

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Jadis, les femmes à barbe étaient de sympathiques phénomènes de foire. On se pressait en famille sous des tentes obscures afin d’admirer la pilosité extraordinaire de ces femmes uniques. Elles prenaient place à côté de l’homme cyclope ou des sœurs siamoises. Cela faisait des tableaux saisissants. Aujourd’hui, ce n’est plus la même chose : elles sont féministes et accablent le grand public de happenings assommants. En effet, les femmes à barbe appartiennent désormais toutes à l’association « La Barbe » qui se singularise depuis des années par ses actions « coup de poings » lors des conseils d’administrations pour dénoncer l’absence de femmes à la tête des grandes entreprises, ou les inégalités salariales. Affublées de barbes postiches (car oui, la femme à barbe n’est de nos jours qu’une grotesque contrefaçon…), elles brandissent des pancartes et tiennent des paroles pleines de sérieux.
La semaine dernière, elles ont frappé là où ne les attendait pas : à la conférence de presse de présentation de la saison 2013-2014 de l’Opéra Bastille. Elles ont protesté contre la « tenue virile » de la programmation… « Pour ne prendre que les opéras, les 19 œuvres programmées, 19 compositeurs, 19 virils librettistes, 19 metteurs en scène et 18 chefs d’orchestre masculins sur 19 » ont-elles dénoncé. Voilà des femmes qui aiment bien tenir des comptes…  Ivres de parité, on a hâte qu’elles s’attaquent également aux musées nationaux (où l’on compte bien peu de femmes peintres – et tant d’Origine du monde) ou au fonds de films de la Cinémathèque où les femmes sont plus souvent actrices ou script-girls, que réalisatrices…
On pensait cette petite polémique anecdotique… On apprend dans Diapason, que la Ministre de la Culture Aurélie Filippetti n’est pas loin de soutenir les gazelles à barbe. Le mensuel spécialisé dans la musique classique révèle des extraits d’un courrier qu’elle a adressé à la direction de l’opéra : « Qu’aucune cheffe d’orchestre ni metteure en scène ne soit invitée par un théâtre national constitue une atteinte au principe élémentaire d’égalité des sexes à laquelle il convient de remédier ». (On souligne au passage la féminisation ridicule de chef d’orchestre et metteur en scène…)
Pour en revenir aux femmes à barbe, le directeur adjoint de l’Opéra Christophe Tardieu a tenté de rassurer ces demoiselles – tandis qu’elles étaient raccompagnées poliment à la sortie, avec une promesse pleine d’humour : « Tous les rôles de femmes seront bien chantés par des femmes… »
Ouf !

Paris a gagné les Olympiades

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paris olympiades tours

paris olympiades tours

Cela devait être un « Club Med » urbain. Le Pavillon de l’Arsenal consacre une exposition aux Olympiades,
ensemble architectural des années 1970, phalanstère disco d’un urbanisme débridé, « Manhattan-sur-Seine » aux portes du 13
e arrondissement, « Chinatown » arty, zone étrange et fantasmagorique d’un Paris en pleine spéculation immobilière.
Ce fut le dernier sursaut des Trente Glorieuses durant lesquelles architectes, promoteurs et pouvoirs publics ont tenté d’inventer un nouvel habitat hybride. Au-delà de l’imbroglio juridique qui en découla et des espoirs forcément déçus de ses habitants, la dalle des Olympiades a conservé cette atmosphère froide, épurée et altière, qui impressionne les visiteurs d’un jour. Certainement le décor le plus « melvillien » de la capitale. Le cinéma y a souvent pris ses quartiers, des scènes de L’Héritier de Philippe Labro y ont été tournées, et le plus célèbre commissaire de France, Navarro, y logeait avec sa fille. Même la littérature de qualité y puisait une trame romanesque et violente, expression d’un désenchantement romantique.[access capability= »lire_inedits »]
« Le vent s’engouffrait avec violence dans tous les coins et recoins de Chinatown. Ses hurlements semblaient harceler les tours comme une meute de chiens de chasse tandis que, dans les souterrains, une longue plainte, lugubre et isolée, poursuivait les rares passants », écrivait le regretté Frédéric H. Fajardie dans Brouillard d’automne. Ironie du sort, la librairie de son père, « Le Grenier », a été transformée depuis en médiathèque qui porte le nom de Jean-Pierre Melville, figure du 13e avec ses studios Jenner situés rue Jenner.
Cette dalle fut un rêve de classe moyenne, une ébauche de mixité sociale, un american way of life à la française. Construit sur l’ancienne gare à charbon des Gobelins, le projet Italie fut approuvé en 1966 par le conseil municipal et présenté au général de Gaulle dans le cadre du « Grand Paris de l’an 2000 » au même titre que le Front de Seine ou le quartier Maine-Montparnasse. De hautes tours modernes, vitrées, bétonnées, figures géométriques, excroissances stylisées en lieu et place du 13e arrondissement populeux et ouvrier représenté par les usines Panhard & Levassor de la porte d’Ivry. Il s’agissait, à l’époque, de rénover cette zone insalubre et désindustrialisée afin d’offrir des milliers de logements. C’était le mythe de l’expansion économique et du confort pour tous ! La société de consommation guidait le peuple. Michel Holley, l’architecte en chef, fut chargé de réinventer ce Paris débarrassé de ses flonflons et de sa charge historique pour faire entrer la ville dans la modernité. Délimité par l’avenue d’Ivry, la rue Baudricourt, la rue de Tolbiac et la rue Nationale, ce projet tout en hauteur a vu le jour en février 1970, date des premiers terrassements et, durant sept années, huit tours aux noms de métropoles comme Mexico, Tokyo ou Athènes et abritant 3400 logements dépendant à la fois du parc privé et parc public  ont poussé sur cet îlot appartenant à la SNCF. La campagne de promotion vantait « la plus vaste entreprise d’urbanisme jamais tentée depuis Haussmann », « Paris au prix de la banlieue » ou « les Champs-Elysées du Sud » (l’avenue d’Italie). Des suppléments dans France-Soir et L’Équipe incitèrent même les Parisiens et banlieusards à s’installer à l’extrémité de cette austère rive gauche.
Ce complexe devait attirer aussi bien l’ouvrier que le cadre supérieur travaillant à Orly ou à Roissy, tous fascinés par la société des loisirs et des prix attractifs. Les 10 000 à 15 000 habitants déchantèrent rapidement, en découvrant la piscine qui n’avait rien d’olympique ou le manque de services publics (une seule crèche et école maternelle). Mais, quarante ans plus tard, ces tours tant décriées ont bien résisté au temps. L’arrivée des Frères Tang, à partir de 1981, suivie de celle de nombreux autres commerces asiatiques, ont transformé les Olympiades en centre névralgique de Chinatown. À l’heure où Paris met un grand coup de polish sur ses bâtiments, où le clinquant fait office d’avant-gardisme et où le « Grand Paris » patine, faites un tour dans ce quartier « irréel », tout droit sorti d’un songe des seventies. Les rues souterraines du Disque et du Javelot n’ont pas encore révélé tous leurs mystères.[/access]

*Photo : fredpanassac.

Le mystère Cahuzac

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jerome cahuzac mediapart

jerome cahuzac mediapart

Jérôme Cahuzac est passé aux aveux.
Tout le monde est rassuré. L’exceptionnel ministre du Budget qu’il était encore il y a quelque temps, vanté par tous, a révélé ses turpitudes et, d’un coup, le clivage entre la gauche et la droite a repris de la vigueur. La première feint d’être indignée et choquée quand la seconde dénonce mais aussi s’interroge sur le rôle du président de la République et même du Premier ministre (Le Figaro, Le Parisien, Libération).
Jérôme Cahuzac est passé aux aveux mais son mensonge durant quatre mois, avec quelques variations venant parfois semer le trouble, n’est pas ordinaire (LCI). Devant la représentation nationale, solennellement il a menti. En tête à tête, selon ce qu’on nous rapporte, il aurait menti au président et au Premier ministre. A la télévision ou ailleurs, publiquement, il a menti. Ce mensonge répété, de la part d’un homme trop intelligent pour ne pas comprendre que la tromperie, dans certaines circonstances, est plus dévastatrice que la vérité n’est douloureuse à proférer, ne cesse pas de questionner les citoyens.
Certes, Jérôme Cahuzac a trouvé les mots qui convenaient pour magnifier sa honte et formuler ses regrets. Mais quand Bernard Cazeneuve a pris la relève au Budget, il avait su, de la même manière, émotion à l’appui, transmettre un message à la fois de solidarité et de peine. Il signifiait, par son attitude et son propos, qu’il partait la tête haute et la morale impeccable.
Pour se faire pardonner, il s’est réfugié derrière « la spirale du mensonge ». Elle existe en effet et elle peut enfermer à vie une personnalité dans une construction artificielle qui, croit-elle, sert sa cause et ses intérêts. Mais, dans la spirale du mensonge, pour qu’il y ait spirale, le mensonge est nécessaire à l’origine. Il faut qu’il ait été choisi.
Pourquoi Jérôme Cahuzac a-t-il si longtemps opté pour une démarche si peu en accord avec l’apparence altière de son talent, de son être, de ses capacités et de sa relation avec autrui ?
Parce qu’après tout, on peut tenter sa chance et que notre démocratie est souvent trop bête et nos médias trop frileux pour faire encourir le moindre risque à un politique malhonnête et transgressif ?
Parce que la Justice ne fait plus peur et que passer à travers ses mailles est la règle pour les privilégiés ?
Parce que l’éthique de Jérôme Cahuzac a de graves lacunes et que la superbe d’un caractère ne garantit pas la rectitude de l’âme ?
Parce que, choisi par le Pouvoir pour affronter Jean-Luc Mélenchon à la télévision il l’avait dominé et qu’à partir de cette gloire d’un soir il avait légitimement pu croire à sa totale impunité et à sa sauvegarde absolue ?
Parce que, depuis le début du mois de décembre, par une connivence honteuse, feutrée ou ostensible, l’ensemble de la classe politique faisait « la fine bouche » devant ce qu’elle apprenait et qui était déjà suffisamment lourd de sens pour appeler au moins la réserve, une abstention prudente ? Parce que, Eric Woerth soutenant Jérôme Cahuzac et celui-ci lui rendant la pareille pour l’hippodrome, Cahuzac pouvait être assuré, par cette relation emblématique d’un ancien ministre soupçonné avec un ministre mis en cause, que ses pairs de droite et de gauche ne le « lâcheraient » pas ? Qu’ils se réfugieraient, les uns et les autres, par corporatisme, derrière une conception tellement rigide de la présomption d’innocence et de la preuve que Jérôme Cahuzac serait à l’abri de toute accusation professionnelle à vie ?
Parce que Jérôme Cahuzac avait compris que notre République, à son plus haut niveau, dans ses élites, préférerait toujours à la vérité possible, probable, hier certaine, la détestation d’un média, à la justice le dénigrement de Mediapart traité d’organe « à relents fascistes », à la lumière et à l’investigation démocratiques la condamnation d’un site d’information qui n’avait eu que le tort de porter ses coups légitimes, ses foudres et sa curiosité à droite et à gauche ?
Et s’il y avait plus, quelque chose de plus trouble ?
Si, en réalité, depuis le mois de décembre 2012, le président de la République avait appris du ministre de l’Intérieur que la voix sur l’enregistrement était celle de Jérôme Cahuzac, ce dernier, se sentant protégé par cette connaissance et cette absence de réaction, avait duré autant qu’il pouvait dans une atmosphère étrange où le mensonge demeurait enclos dans l’entre soi gouvernemental et présidentiel avant, enfin!, de prendre un tour judiciaire avec l’enquête puis l’information contre x ? D’autant plus que même avec un pouvoir républicain, il aurait été inconcevable qu’au cours de ces dernières semaines, officieusement, aucune donnée décisive n’ait été diffusée et qu’en particulier, la présidence de la République soit demeurée ignorante de ce qu’une écoute de bon sens et de bonne foi révélait et de ce qu’une expertise technique ne pouvait que confirmer. Quand Laurent Fabius affirme que si « le président avait su, il l’aurait viré », on n’est pas obligé d’être totalement naïf.
Le président, j’en suis persuadé, est le premier conscient de l’extrême faiblesse de compétence, de maîtrise et de communication du gouvernement sous l’autorité sans cesse discutée du Premier ministre. Allait-il se priver, sans tenter de retarder l’échéance la pire, d’un ministre indépassable et percutant ? Le mensonge sur la voix, soit, mais la justice, elle, il fallait la respecter, on n’avait plus le choix !
Triomphe discret de Mediapart. Lenteur mais en définitive efficience d’une justice qui a recueilli les aveux d’un Jérôme Cahuzac défait qui, à cause de son mensonge humain et politique, a dévasté, au-delà de sa réputation, l’honneur et la fiabilité de la gauche de gouvernement tout entière. On ne ment pas sauf à ses risques et périls : c’est la leçon. Mais que la morale publique, en France, doive compter sur Mediapart et les magistrats pour être rappelée est un terrible échec.
Des politiques spontanément vertueux dans l’exercice de leur admirable et capitale mission au service de tous, c’est pour quand ?

*Photo : Parti socialiste.