Aude Mirkovic est maître de conférences en droit privé, auteur de l’essai Mariage des personnes de même sexe. La controverse juridique (Téqui, 2013).

Théophane Le Méné : Le projet de loi instaurant le « mariage pour tous » a été adopté par l’Assemblée nationale. Il est examiné depuis hier au Sénat, où il a toutes les chances d’être voté. N’est-ce pas antidémocratique de s’opposer au jugement des parlementaires ?
Aude Mirkovic : Antidémocratique ? Au contraire, les parlementaires ne font que représenter le peuple. Il est donc tout à fait démocratique que le peuple se fasse entendre de ses représentants, et tout à fait anormal que les représentants l’ignorent et refusent de l’écouter. Et puis, de toute façon, les parlementaires votent finalement ce qu’ils veulent. Ce qui est bel et bien anti-démocratique, en revanche, c’est la consigne de vote que subissent les députés et sénateurs socialistes, qui met sur eux une pression de nature à les priver de leur liberté, et à les empêcher de représenter le peuple pour obéir à des consignes partisanes. Quelques uns, courageux, ont annoncé qu’ils voteraient contre ce texte, ce qui est parfaitement logique car la gauche authentique ne devrait pas cautionner une vision libertaire de la famille qui sacrifie les intérêts des plus faibles, les enfants, aux désirs d’adultes qui se paient à l’étranger des enfants privés de père ou de mère, selon les cas, avant d’exiger leur fabrication ici, en France. La parenté de même sexe instrumentalise les enfants pour réaliser les désirs dont ils sont l’objet, elle est anti-écolo, c’est incompréhensible qu’elle soit promue par la gauche, et les parlementaires soucieux de protéger l’humain contre la loi du marché devraient se réveiller.
François Hollande a annoncé attendre l’avis du Conseil national d’éthique pour statuer sur la PMA. Il a catégoriquement rejeté la GPA. Au vu de ces garanties, la simple ouverture du mariage et de l’adoption aux homosexuels bouleverse-t-elle vraiment les structures de la famille ?
François Hollande n’a convaincu personne. Il attend l’avis du CCNE pour organiser la fabrication en France d’enfants délibérément privés de père ? Fantastique, quelle garantie ! Car c’est bien de cela qu’il s’agit : vous aurez beau marier deux femmes, la réalité est tenace et elles ne pourront pas avoir d’enfants ensemble. L’assistance médicale à la procréation pour les couples de femmes, c’est un abus de langage. En pratique, c’est une femme qui sera inséminée par un inconnu, de manière à priver son enfant de père, pour qu’il puisse être adopté par une autre femme. Donc, si on veut respecter un minimum les enfants, la PMA ne doit même pas être envisagée pour les couples de femmes, avis du CCNE ou pas !
Quant à la GPA, est-il sérieux de se prononcer contre la gestation pour autrui et de laisser le ministère de la justice enjoindre aux tribunaux de fermer les yeux sur le recours à la GPA à l’étranger ? La GPA est un scandale pour les femmes et les enfants, a fortiori lorsqu’elle est recherchée par un homme qui désire par ce biais priver son enfant de mère. Elle ne doit pas être tolérée, même à l’étranger, et le seul moyen de ne pas l’encourager est de refuser de lui donner effet en droit français. Le gouvernement affiche sa complaisance avec la GPA réalisée à l’étranger, en attendant que la prétendue injustice de la sélection par l’argent ne serve de prétexte à organiser la pratique en France. Si le président veut s’engager contre la GPA, qu’il commence par être ferme à l’égard des GPA déjà pratiquées, sous nos yeux. En attendant, il n’a guère de crédibilité.
L’intégration de la PMA et de la GPA dans le droit français n’est-elle pas inéluctable à long terme ? Quelle que soit la majorité politique, on a l’impression que le législateur court après la demande d’enfants et que les barrières naturelles n’ont plus court. N’avez-vous pas parfois l’impression de mener un combat perdu d’avance ?
Rien n’est inéluctable. Ni la fabrication d’enfants privés délibérément d’un de leurs parents, ni l’esclavage des femmes pauvres pour riches en mal d’enfants.
L’être humain est libre, et chaque société, chaque époque, fait ses choix librement.
Aujourd’hui, la technique donne l’impression que tout est possible, mais la demande d’enfant ne peut pas être satisfaite à n’importe quel prix. Il n’est pas facile de dire non lorsque les personnes n’ont que de bonnes intentions, n’ont que de l’amour à donner. Mais il faut faire preuve de discernement. Nul ne conteste que deux hommes ou deux femmes puissent aimer un enfant. Mais cela passe par le fait de priver cet enfant de son père ou sa mère, c’est pourquoi c’est inacceptable. De quel genre d’amour s’agit-il au fond ? Nous t’aimons tellement que nous t’avons privé de père, pour pouvoir t’élever entre femmes. Nous avions tellement d’amour à te donner, que nous t’avons privé de mère, pour ne pas te partager avec elle… La loi ne peut pas empêcher les gens d’aller à l’étranger se faire fabriquer un enfant privé de son père ou de sa mère. Ça, c’est sûr. Mais la loi n’a pas à valider et encore moins à organiser ces procédés. C’est pourquoi le projet sur le mariage et l’adoption ne peut qu’être retiré car, en dépit des bonnes intentions qui l’ont sans doute inspiré, la réalité, c’est-à-dire la fabrication d’enfants adoptables, exige d’y renoncer.

*Photo : European Parliament.