Accueil Site Page 2525

À Villeneuve-sur-Lot, aucun électeur de gauche n’a voté FN !

philippot fn le pen

« Aucun électeur de gauche n’a voté pour le Front national au second tour. » La déclaration de Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, se veut péremptoire et performative : puisque le réel doit épouser le rationnel, l’impensable n’est pas. Contre toute évidence, malgré les vingt-deux points glanés par le candidat frontiste Etienne Bousquet-Cassagne entre les deux tours de l’élection législative de Villeneuve-sur-Lot dans son duel avec l’UMP, il semblerait que le peuple de gauche ait courageusement répondu à l’appel de ses dirigeants : No pasaran, comme dirait Joseph Macé-Scaron sur Twitter ! Ce matin, Libération emboîte le pas à Le Roux au prix d’un numéro d’équilibrisme qui nous ferait presque regretter le récent départ de la rédaction de Nicolas Demorand : l’électeur socialiste s’abstient ou vote UMP, fermez le ban ! Certes, Libé fait cracher le morceau à un mystérieux « conseiller ministériel », selon lequel « Entre le choix de diviser la droite ou de conforter l’UMP, certains ne tergiversent plus. Ils font le choix d’affaiblir l’UMP, que cela passe par une abstention ou un bulletin blanc, voire un bulletin FN ». Vade retro, le mot est lâché ! Et Christophe Borgel, inamovible secrétaire national du PS aux élections, d’enfoncer le clou : « Le refus du FN a mieux fonctionné que certains ne le craignaient mais une partie du PS ne veut pas de l’UMP de Patrick Buisson. » Il n’y a guère que Libé pour aller un chouïa plus loin dans l’euphémisme : « Quant à l’abstention, elle a singulièrement reculé hier. Mais cette participation en hausse n’a pas forcément fait le jeu de l’UMP. » L’électeur socialiste vote avec ses pieds, mais prend bien soin de ne pas toucher un bulletin FN : du coup, dans cette circonscription longtemps acquise à gauche, qui plébiscite le candidat bleu marine ? Des électeurs fantômes sans doute, les mêmes qui ne veulent pas de l’UMP buissonnisée pourtant représentée à Villeneuve-sur-Lot par un juppéiste bon teint, soutenu par l’UDI et tout ce que la droite compte d’esprits raisonnables.
La blague a assez duré. La ficelle est trop grosse pour ne pas laisser apparaître ce que « certains (…) craignaient » : la constitution d’une réserve de voix frontiste à gauche. Des légions d’électeurs de gauche, sans doute enhardis par l’affaire Cahuzac mais surtout considérablement déçus de la politique gouvernementale, se reportent au second tour sur le Front national sans autres formes de remords. À force de stigmatiser les opposants au mariage gay, de résumer le socialisme réellement existant à la marche progressiste vers le mariage et l’adoption pour tous, le PS s’est tiré une sacrée balle dans le pied. Dans l’histoire, les comptes offshore du pauvre Cahuzac agissent comme un papier pH de l’acidité populaire – populiste, diraient les autruches. La preuve qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du socialisme français, c’est que François Hollande himself est intervenu en direct d’Amman en Jordanie (où l’attendaient pourtant quelques dossiers à peine plus sensibles qu’une partielle lot-et-garonnaise : la crise syrienne, le conflit israélo-palestinien, l’instabilité de l’Irak, la question nucléaire iranienne, j’en passe…). Qu’a dit le grand manitou élyséen ? « Nous aurons à tirer toutes les leçons de ce scrutin, et du premier tour et du second tour. » Sibyllin, le propos n’en est pas moins lourd de sens pour qui connaît la faible appétence du président pour les questions sociétales, devenues malgré lui la marque de fabrique de son début de quinquennat. Message de service au groupe parlementaire socialiste : le mariage gay et l’adoption ont fait assez de dégâts comme ça, oubliez la PMA et le droit de vote des étrangers, la plèbe veut du boulot ! Parce qu’un beau jour, en dépit du déni de réel de la gauche institutionnelle et des rodomontades calibrées d’un Montebourg contre l’Europe de Barroso, le péquin de gauche exaspéré par la crise pourrait bien voter FN dès le premier tour.
La gauche pensait avoir retrouvé le peuple en 2012 : caramba, encore raté !

*Photo : Birdyphage.

Révo cul dans l’UMPop

ump sarko fillon cope

Alan Greenspan, ancien gouverneur de la « Fed », la Banque fédérale  des États-Unis, avait coutume de clore ses conférences de presse en affirmant : « Si vous avez compris ce que je viens de vous dire, c’est que je me suis mal exprimé ! » C’est un peu l’état d’esprit de celui qui ose s’essayer à exposer clairement la situation actuelle de l’UMP, principal parti de la droite française dite « républicaine », une mission quasi impossible. Les catégories usuelles de la science politique, notamment l’inévitable triptyque – légitimiste, orléaniste, bonapartiste – de feu René Rémond ne sont d’aucune aide pour comprendre ce qui se trame en ce moment à l’UMP. Un exemple : François Fillon et Jean-François Copé, qui sont engagés dans un combat sans merci, sont tous deux issus du RPR, le premier de sa branche « séguiniste », le second de sa variante chiraquienne, deux sensibilités se réclamant du gaullisme orthodoxe. On n’y verra pas beaucoup plus clair en passant en revue les courants qui ont surgi à l’occasion de la calamiteuse élection de novembre 2012[1. Résultats du vote des motions : Droite forte (Guillaume Peltier) : 28% ; Droite sociale (Laurent Wauquiez) : 21,7% ; Humanistes (Jean-Pierre Raffarin) : 18% ; Gaullistes en mouvement (Michèle Alliot-Marie) : 12,3% ; Droite populaire (Thierry Mariani) 10,8%.]. Ce volet du scrutin interne au parti avait été éclipsé par le psychodrame – qui dure toujours – de l’élection pour la présidence, emportée d’un cheveu par Copé grâce à des manipulations habiles du vote par des membres de son camp, mais aussi parce que Fillon, pensant l’élection jouée d’avance, s’était refusé à trop mouiller sa chemise.
Entre ces courants, dont certains tiennent plus du clan, la porosité est la règle : une plongée en apnée dans Google nous apprend qu’un ponte de l’UMP peut parfaitement parrainer un courant, tout en figurant sur la liste des soutiens d’un autre, et vice versa. Ainsi a-t-on vu le copéiste Jean-Pierre Raffarin et le fillonien Bernard Accoyer sonner ensemble la charge contre les chevau-légers de la « Droite forte » (copéistes) pour défendre Nathalie Kosciusko-Morizet dans la primaire UMP à Paris…
De même, la participation des dirigeants de l’UMP à la « Manif pour tous » du 26 mai exige de l’observateur des capacités de décryptage de haut niveau : entre ceux qui, comme Copé, sont descendus dans la rue pour dénoncer la politique de François Hollande, ceux qui, tel Bernard Accoyer, ont défilé pour la seule « défense de la famille », ceux qui n’y sont pas allés parce qu’ils jugent que remettre en cause une loi votée par les deux chambres et avalisée par le Conseil constitutionnel est antirépublicain, et ceux qui sont restés chez eux parce qu’ils sont favorables au mariage gay, une chatte, même inscrite à l’UMP, n’y retrouverait pas ses petits.[access capability= »lire_inedits »]
Tout cela, objectera-t-on, ne reflète que le microcosme parisien observé au miroir grossissant de médias faisant leurs délices, sinon leur beurre, de la chronique quotidienne des intrigues du sérail. Le terrain, qui lui ne ment pas, serait à mille lieues de ces empoignades au sommet. Je suis pourtant au regret de décevoir ceux qui espèrent que la sagesse du peuple de droite pourrait ramener à la raison et à l’union les hauts responsables de l’UMP. Mon terrain à moi, celui d’une Haute-Savoie indécrottablement ancrée à droite – ses six députés UMP ont survécu à la vague rose de mai 2012 – est un lieu d’observation privilégié des failles ouvertes, ou rouvertes, par la défaite de Nicolas Sarkozy. En effet, en l’absence d’une opposition de gauche capable de disputer sérieusement à la droite les principaux leviers du pouvoir local – grandes mairies et conseil général –, le jeu des ambitions personnelles, plus ou moins fondées sur des oppositions idéologiques, s’y donne joyeux et libre cours. En réalité, la fusion des gaullistes du RPR avec une partie des libéraux de l’UDF, réalisée par Jacques Chirac à l’occasion de l’élection présidentielle de 2002, n’a pas survécu à la retraite politique de ce dernier.  Le rêve d’une « CDU  à la française », rassemblant de manière durable les diverses sensibilités de la droite, s’est fracassé sur les  dures réalités de la sociologie politique du pays.
Résultat : le patron de l’UMP haut-savoyarde, Bernard Accoyer, ancien président de l’Assemblée nationale et gaulliste pur sucre, est aujourd’hui contesté par les héritiers du courant « milloniste »[2. Charles Millon, membre de l’UDF et du Parti républicain, fut ministre de la Défense dans le gouvernement Juppé (1995-1997) et président de la Région Rhône-Alpes de 1988 à janvier 1999.], pour la plupart issus de Démocratie libérale, composante ultralibérale de l’UDF giscardienne dirigée par Alain Madelin. Ceux-là seraient prêts, au besoin, à conclure des alliances locales avec le FN, comme le fit naguère Charles Million en se maintenant à la tête de la région Rhône-Alpes grâce aux voix des lepénistes. Pour les prochaines municipales, Bernard Accoyer est partisan d’un accord départemental avec l’UDI de Borloo, qui garantirait le maintien du maire UDI d’Annecy, cité traditionnellement démocrate-chrétienne, en échange du soutien de ce parti aux candidats UMP sortants dans les autres municipalités. Cela n’empêche pas le « filloniste » Lionel Tardy, député d’Annecy, de manifester son intérêt pour le poste de premier magistrat de la ville-préfecture…
Pour comprendre ce qui se passe à l’UMP, on se reportera avec profit à l’expérience politique exotique qui, dans les années 1960 et 1970, mit aux prises Mao Zedong et ses adversaires au sein du Parti communiste chinois – d’où le titre de cet article[3. Revo cul dans la Chine pop est le titre d’un ouvrage décapant sur la révolution culturelle chinoise, paru en 1974 aux éditions 10/18, rédigé par des sinologues proches de l’Internationale situationniste de Guy Debord.]. Dépossédé de l’essentiel du pouvoir par Liu Shaoqi et Deng Xiaoping, le Grand Timonier lance, en 1964, la « Grande révolution culturelle prolétarienne », dont le mot d’ordre est : « Feu sur le quartier général ! » Il parvient, au prix de millions de victimes, à rétablir son autorité absolue sur le Parti et le pays jusqu’à sa mort, en 1976. Toutes proportions gardées, et les purges sanglantes en moins, la stratégie employée par Nicolas Sarkozy pour récupérer (démocratiquement) un pouvoir qui lui fut (démocratiquement) ôté ressemble étrangement à celle de Mao. Enfermé dans sa citadelle de la rue La Boétie, parlant peu mais agissant beaucoup (un nouveau genre ?), il n’hésite pas à lancer ses « gardes rouges » de la  « Droite forte », Guillaume Peltier et Geoffroy Didier, idéologiquement cornaqués par le maurrassien Patrick Buisson, contre tous ceux qui pourraient prétendre lui barrer la route du retour vers l’Élysée. C’est en se réclamant de Sarkozy, et de personne d’autre, que la « Droite forte » est arrivée en tête des motions lors du vote de novembre 2012.
L’affrontement Fillon-Copé ayant eu pour conséquence de mettre Copé hors-jeu pour la présidentielle de 2017, celui-ci s’est « reprogrammé » pour 2022, date à laquelle il aura seulement 58 ans. Pour François Fillon, de dix ans son aîné, c’est 2017 ou rien : aussi a-t-il lâché la proie de la présidence de l’UMP pour l’ombre de la candidature – qui sera issue de la primaire de 2016. Dans les couloirs du parti, rares sont ceux qui le croient capable de résister plus d’une seconde à un retour en fanfare de Nicolas Sarkozy, alors qu’il ne contrôle pas la machine UMP.  On a d’ailleurs remarqué que l’offensive des « gardes rouges » évoqués précédemment contre la candidature NKM à Paris n’a pas été désavouée par Sarkozy. À en croire les augures, cet assaut ne devrait pas la priver de l’investiture, mais l’affaiblir suffisamment pour lui passer l’envie de briguer le califat en 2017…
D’accord, objecteront ceux qui se refusent à désespérer Neuilly, mais derrière ces querelles de personnes et d’ambitions, il existe tout de même un socle solide de valeurs et de convictions qui suffira, dans les moments décisifs, à remettre le parti en ordre de combat. Rappelons ce qu’on disait des gaullistes de la grande époque : « C’est une meute de loups qui se déchirent entre eux, mais chassent en meute… ». Admettons. Encore faudrait-il que le mâle dominant finisse de lécher ses blessures avant que la meute ne s’entredévore.
[/access]
*Photo: lartdupopup

Villeneuve-sur-Lot, une Bérézina journalistique

C’est fait : le jeunot du FN n’a pas ramassé le gros lot à Villeneuve-sur-Lot, et le coq du village UMP l’a largement emporté au deuxième tour de l’élection législative partielle de cette circonscription du Lot-et-Garonne.
Cette élection, provoquée par la chute ignominieuse du député sortant PS Jérôme Cahuzac, avait provoqué une descente massive dans le Sud-Ouest des cadors du journalisme politique parisien, venus tendre leurs grandes oreilles dans les estaminets locaux. Pour eux, à l’issue d’un premier tour, qui avait vu l’élimination du candidat socialiste, l’affaire était quasiment dans le sac : forts de quelques bribes de conversation entendue à l’heure de l’apéro, il ne faisait guère de doute,  pour eux, que le FN Etienne Bousquet-Cassagne allait terrasser Jean-Louis Costes en dépit des appels à « faire barrage au Front national » lancés par les dirigeants du PS. « Le Front Républicain en lambeaux » titrait ainsi Le Monde.fr quelques heures avant le scrutin, donnant le signal à toute la corporation parlante et écrivant de préparer les commentaires adéquats. On avait tellement joué à se faire peur, et on s’était préparé si intensément à son quart d’heure warholien de célébrité sur les chaînes tout infos que l’on se trouva fort dépourvu quand le résultat fut connu. Costes l’a emporté avec une confortable avance, plus grande en tous cas que celle de Jean-François Mancel dans l’élection partielle de l’Oise, avec la même configuration au second tour. Le Front républicain n’est pas mort, ne leur déplaise, et il bande encore suffisamment pour renvoyer un post-adolescent du FN à ses chères études de BTS commerce. Le plantage des augures n’a pas incité ces commentateurs à la modestie et à l’autocritique : leurs analyses étant prêtes d’avance, il fallait les fourguer, quel que soit le verdict des urnes.  On a donc continué à jouer à se faire peur et à gloser sur le tremblement de terre politique issu d’un scrutin local dans la France profonde.
On n’avait rien vu venir, mais on pouvait se consoler en se disant que les collègues du service étranger sont logés à la même enseigne : les envoyés spéciaux à Téhéran, prétendument experts en iranologie ayatollesque, n’ont pas vu venir la vague pro-Rohani lors de l’élection présidentielle, malgré des notes de frais maousses justifiées par la difficulté du terrain. Ils avaient l’excuse de ne pas maîtriser suffisamment le farsi pour sentir le vent politique. Il faut donc croire que le franco-occitan,  qui sert d’outil de communication à  la population de Villeneuve-sur-Lot est aussi indéchiffrable pour nos Rouletabille de la politique intérieure que la langue d’Omar Khayyam pour les aspirants au prix Albert-Londres du reportage exotique.

L’impossible racisme anti-blanc

licra racisme anti blanc

Logiquement, le tribunal correctionnel qui, vendredi à Paris, a condamné Arnaud Djender à trois ans de prison ferme pour une agression commise en septembre 2010 gare du Nord, n’a pas retenu contre lui la circonstance aggravante de racisme, en l’occurrence anti-blanc, requise par le procureur le 26 avril dernier. Térence C., une vingtaine d’années, avait été violemment frappé par deux individus, dont Djender – le coauteur des coups, en fuite, n’a, lui, jamais pu être identifié. Selon des témoins, les auteurs de l’agression avaient proféré des insultes racistes, « sale Blanc » notamment, à l’endroit de la victime, ce que l’accusé, défendu par Me Grégoire Etrillard, avait nié.
La première condamnation en France pour racisme « anti-blanc » n’a donc pas été prononcée. Logiquement, car la LICRA (Ligue contre le racisme et l’antisémitisme), partie civile à l’audience du 26 avril, qui tenait à démontrer qu’un Blanc pouvait être victime de racisme, ne s’est pas donné les moyens d’étayer sa démonstration. Trop casse-gueule, sans doute. Comme si la LICRA avait fait sienne, en quelque sorte, la théorie des Indigènes de la République, selon laquelle il existe en France un « racisme structurel », procédant de la domination des « Blancs » sur les « Arabes », les « Noirs » et autres personnes de « couleur ». Chercher à démontrer, jusqu’au bout, que la victime avait été frappée parce que blanche aurait immanquablement conduit Me Mario-Pierre Stasi, l’avocat représentant la LICRA, à « ethniciser » sa plaidoirie contre le coauteur présumé des coups, par ailleurs tout à fait blanc de visage mais dont le patronyme, Djender, renvoie à une origine berbère.
Me Stasi s’est bien gardé de cela, évitant d’interroger sérieusement le prévenu sur ses fréquentations, son milieu, son passé, alors que des éléments de la biographie de l’accusé et une ou deux de ses réponses à l’audience, faisaient apparaître une personnalité « complexe », entre haine de soi et identité de substitution. Bref, Me Stasi, face à Djender qui niait avoir traité la victime de « sale Blanc » et autres qualificatifs de même acabit, aurait pu chercher à le pousser à un irrémédiable faux pas. Mais c’était risquer de faire le procès de la « banlieue », dont Djender est issu. Me Stasi, lui, risquait de passer, médiatiquement et sociologiquement, pour raciste, et la LICRA à sa suite. Ce n’était pas le but. Il a préféré céder à la pression, « baster », comme on dit en Suisse. Ça s’était senti le 26 avril.
Les juges, qui ont dû trouver bien inconsistants les arguments de la partie civile (le ministère public était quant à lui transparent), ont rendu un verdict somme toute logique, encore une fois. Quelque chose nous dit que la LICRA sort soulagée de ce procès au terme duquel Arnaud Djender a été envoyé en prison pour y purger sa peine.

*Photo : Licra.

Séisme républicain à Villeneuve-sur-Lot

philippot fn le pen

Le candidat UMP a donc battu le jeune frontiste Etienne Bousquet-Cassagne avec 53 % des voix à l’issue du second tour de l’élection législative partielle de la troisième circonscription du Lot-et-Garonne. Plusieurs leçons peuvent être tirées de ce scrutin.
Tout d’abord, on peut définitivement tirer un trait sur la stratégie de « barrage au FN ». Comme dans l’Oise, les communiqués de Solférino n’ont pas empêché une grande partie des électeurs de gauche de voter pour le candidat mariniste. Si on habitait en aval d’un barrage construit par l’ingénieur de travaux publics Harlem Désir, on déménagerait sur le champ tant ses ouvrages ont du mal à supporter les aléas climatiques, en Picardie comme dans le Sud-Ouest. Les électeurs n’écoutent plus les consignes des instances nationales des partis. Et on peut même imaginer que certains d’entre eux se font un plaisir de faire le contraire de ce qu’on leur demande.
Certaines personnalités socialistes ont pointé des coupables autres que Nicolas Sarkozy, Jérôme Cahuzac ou les candidats EELV et Front de gauche, fauteurs de dispersion des voix. Arnaud Montebourg a ainsi, avant même l’annonce du résultat de la partielle, désigné José Manuel Barroso comme « carburant du vote FN ». Au-delà de l’attaque ad hominem – sans doute liée à la philippique du président de la commission sur la « France réactionnaire » – le ministre du Redressement productif insinue que des électeurs socialistes peuvent préférer voter pour un candidat réclamant davantage de souveraineté et surtout moins d’Europe que pour celui de l’UMP, fût-il soutenu par le PS au nom du « front républicain ». En taclant Barroso, Montebourg ne vise-t-il pas aussi ceux qui ingèrent – en rechignant pour la forme – les potions de la Commission européenne, président de la République en tête ?
Quoi qu’il en soit, cette victoire de l’UMP est un trompe-l’œil. Entre les deux tours, alors qu’aucun des seize candidats du premier tour n’avait appelé à voter pour lui, Bousquet-Cassagne a gagné vingt points. On est loin, très loin, du temps où Jacques Chirac écrasait Jean-Marie Le Pen avec 82 % des voix, scotchant le chef frontiste à son score de premier tour. Le scrutin majoritaire à deux tours et l’absence d’allié semblaient condamner le FN à ne viser autre chose que des scores estimables au premier tour, jamais au second. Décrit comme un parti protestataire et extrémiste, il ne pouvait être un choix de « moindre mal ». Or, la règle du scrutin législatif, « au premier tour, je choisis, au second, j’élimine », exige d’un parti aspirant à la victoire qu’une part importante de l’électorat y voie un second choix acceptable. C’est ce palier-là que le FN de Marine Le Pen est en train de franchir. Et qu’on ne nous fasse pas le coup de « l’élection partielle, pas représentative ». D’abord, les élections partielles sont traditionnellement défavorables au Front national. Soit elles ne le sont plus, et cela démontre qu’il pallie une nouvelle insuffisance. Soit elles l’ont encore été et cela présage de scores encore plus forts lors d’élections générales.
Mais la leçon principale des scrutins de l’Oise et du Lot-et-Garonne, c’est au FN lui-même de la tirer. La stratégie qui a permis à des candidats de gagner vingt points entre les deux tours, c’est bien celle de Florian Philippot. Le Nouvel Obs a publié récemment un dossier sur les bisbilles frontistes et mettait même dans la bouche de Marion Maréchal-Le Pen des dires peu amènes sur la priorité donnée à l’économie et le social : « on fait du sous-Chevènement ou du sous-Mélenchon ». Bien entendu, l’entourage de Marine Le Pen ne confirme pas ces propos. Mais lorsque Philippot salue la mémoire du général de Gaulle le 18 juin, la députée du Vaucluse déclare quelques jours plus tard « qu’elle n’irait pas fleurir la tombe de De Gaulle ». On sait aussi que MMLP, avec son collègue sudiste Collard, prend beaucoup de plaisir à jeter des petits ponts de bois dans l’hémicycle entre les petits fossés qui la séparent de certains députés UMP. Elle rêve de débauchages d’élus UMP lors des élections municipales. Marion Maréchal, comme son grand-père – et sans doute Louis Aliot, le compagnon de sa tante – se considère comme de droite. Si elle ne peut pas faire autrement que d’approuver publiquement le positionnement de sa tante, elle s’efforce malgré tout de contrebalancer l’influence de Florian Philippot. Pendant la présidentielle, il a été reproché à ce dernier d’affaiblir la candidate frontiste en impulsant une ligne moins identitaire et plus souverainiste, davantage axée sur les thèmes économiques. À grand renfort de sondages, on expliquait que face à Nicolas Sarkozy qui appliquait la ligne Buisson, Philippot avait été un des vaincus de cette campagne. C’était sans doute vrai à court terme. Mais c’est la stratégie de Philippot, ainsi que la droitisation concomitante de l’UMP, qui permet aujourd’hui au FN de se rêver en un parti de second tour, bénéficiant de reports de gauche en cas de duel avec la droite, et – n’en doutons pas – de reports encore meilleurs de la droite en cas de duel avec la gauche. Si Marine Le Pen arrive à faire respecter le silence dans les rangs, les prochains rendez-vous électoraux pourraient bien aboutir à de meilleurs résultats que les très honorables défaites de ces derniers mois.
Et même Marion Maréchal Le Pen devrait y trouver son compte. À l’avenir, le Sud-Est droitisé pourrait bien accoucher de nombreux duels entre l’UMP et le FN, donnant aux voix de gauche une importance particulière, comme dans le Lot-et-Garonne et l’Oise. Peut-être alors fréquentera-t-elle davantage le bureau de Philippot afin d’y recueillir ses conseils, plutôt que la buvette de l’Assemblée avec des députés de la Droite populaire, qui seront sans doute les adversaires[1. Elle a d’ailleurs déjà piqué le siège de l’un d’entre eux !] de ses amis en Provence !

*Photo : BFM.

La jeune fille et la Mort

cecile renault commons

À quoi pouvait donc s’occuper Cécile Renault, fille d’un papetier du quartier de la Cité, en ce joli mois de juin parisien d’il y a tout juste 220 ans ? À quoi rêvent les belles de 18 ans lorsque le temps est beau et que, malgré les roulements de tambour, elles ont l’avenir pour elle, des amoureux en pagaille et un papa qui les gâte en leur offrant de mignonnes cocardes de soie, des caracos fleuris ou ces longues jupes rayées qui sont maintenant à la mode ? Si, malgré son âge, Cécile s’intéresse un peu à la politique, si elle aussi a été touchée par cette fièvre qui s’est emparée de Paris lorsqu’elle fêtait ses 14 ans, elle a dû apprendre que, quelques jours plus tôt, ceux qu’on appelle les Girondins ont été proscrits, convaincus de trahison et de complot contre la Révolution par les Montagnards, le groupe désormais dominant que dirige Robespierre.
Sans doute est-elle un peu étonnée d’apprendre que les héros d’hier sont devenus les traîtres d’aujourd’hui, et que ceux qui avaient fondé la République nourrissaient en réalité les plus noirs desseins à son encontre. De même a-t-elle peut-être entendu dire que la Déclaration des droits de l’homme adoptée en 1789, que l’on considérait jusqu’ici comme un texte sacré, contenait « plusieurs principes erronés »[1. Ducos, 17 avril 1793, cité Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, Michel Lévy, 1869, tome VII, p.189.], notamment celui de la séparation des pouvoirs, cette « chimère » antirépublicaine importée d’Angleterre. « S’il est vrai que nous ayons fait des découvertes dans les droits des hommes, expliquait alors Barrère, il faut les consacrer par une nouvelle déclaration. »[2. Idem.] Cécile, qui se souvient probablement des mots de Robespierre désignant la Déclaration de 1789 comme l’éternelle constitution de tous les peuples, a pu se demander pourquoi les choses avaient changé − avant d’être rassurée par la proclamation de Billaud-Varenne, affirmant que cette nouvelle Déclaration devrait, cette fois, « fixer en France la liberté » et le « bonheur »[3. Archives parlementaires, 23 juin 1793, t .LVII, page 108.]. Définitivement.[access capability= »lire_inedits »]
Alors que le temps s’étire doucement dans le quartier de la Cité, sur les bords paresseux de la Seine ou dans les gentils marivaudages que Cécile joue avec ses amoureux, là-bas, à la Convention, il s’accélère. Le 23 juin, les Girondins à peine proscrits, l’odeur de poudre des canons de la Commune tout juste dissipée, Hérault de Séchelles – l’ancien favori de Marie-Antoinette devenu l’ennemi le plus farouche de la tyrannie –, vient à la tribune de l’Assemblée présenter la nouvelle rédaction de la Déclaration des droits. Bien sûr, Cécile n’a pas assisté aux débats, mais elle a appris, en lisant les procès-verbaux encore humides dans la boutique de son père, que de « vifs applaudissements » avaient salué la fin de la lecture − après quoi la Déclaration avait été adoptée « en masse » par la Convention, dont les membres s’étaient levés pour manifester leur adhésion enthousiaste.
Mais Cécile sait lire, au besoin entre les lignes. Et elle comprend qu’il y a quelque chose qui cloche : que c’est à ce moment précis que les événements dérapent, et que quelque chose de beaucoup moins enthousiasmant vient subitement de se démasquer. Tout à coup, en effet, les Montagnards  font mine de s’apercevoir avec stupeur que la droite de l’Assemblée, ce qui reste du groupe modéré, s’est abstenue : elle est restée assise. Sans bouger. Sans rien dire. Et Billaud-Varenne de s’offusquer : « Il est bien étonnant que des membres de la Convention refusent de voter cette Déclaration, qui doit fixer en France la liberté. Il faut que le peuple connaisse les hommes qui veulent son bonheur, et ceux qui semblent déjà protester contre le chef d’œuvre de la philanthropie »[4. Idem.]. Jusque-là, rien que de très habituel, l’ancien avocat, réputé pour sa véhémence, ayant coutume d’exiger la tête de tous ceux qui ne pensent pas comme lui. Mais le silence se fait lorsque Robespierre se lève à son tour et demande la parole : Cécile imagine la scène, la Convention subitement muette au point qu’on entendrait une mouche voler, puis le filet de voix nasillard de « l’Incorruptible » : « Le procédé de quelques individus, ironise celui-ci, m’a paru si extraordinaire que je ne puis croire qu’ils adoptent des principes contraires à ceux que nous consacrons, et j’aime à me persuader que, s’ils ne se sont point levés avec nous, c’est plutôt parce qu’ils sont paralytiques que mauvais citoyens »[5. Idem, p.108.]. Cécile n’est pas sotte : elle a compris ce que de tels mots peuvent signifier dans cette atmosphère déjà poisseuse de violence : avec son humour glaçant, Robespierre confirme que ceux qui ne sont pas avec lui sont contre lui, donc contre le peuple et contre la révolution,  ce qui est bien suffisant pour les rendre suspects. Elle devine que ce vote du 23 juin 1793 est quelque chose comme le point de départ d’une longue descente aux enfers – au cours de laquelle la Déclaration, non seulement n’empêchera pas les atteintes répétées aux droits, mais servira à les justifier. Car c’est au nom du « bonheur commun », dont l’article 1er affirme qu’il constitue le « but de la société »,  que Robespierre décrétera la Terreur, multipliera les proscriptions et planifiera les massacres. Le bonheur commun : de toute évidence, cet idéal justifie toutes les exactions, d’autant plus légitimes que les ennemis d’un tel bonheur ne sauraient être que des monstres.
Onze mois plus tard, jour pour jour, le 23 mai 1794, Cécile, n’y tenant plus, se présente au domicile de Robespierre, 398 Faubourg Saint-Honoré. Il n’y est pour personne, trop occupé à déjouer de nouveaux complots imaginaires et à échafauder de nouveaux rêves. Mais Cécile insiste : les époux Duplay, qui logent le grand homme, avertissent la police, qui vient l’arrêter et l’interrogent sur-le-champ. La jeune fille répond qu’elle n’est venue  « que pour voir comment est fait un tyran ». Ses aveux restent énigmatiques, la jeune fille semble bien peu effrayante, mais on a trouvé sur elle un petit canif, peut-être celui qui servait à son père pour ouvrir les ballots de chiffons. Elle sera donc inculpée de tentative d’assassinat sur Robespierre, puis condamnée à mort.
Ce jour-là, le 17 juin 1794, il fait aussi doux qu’il y a un an, Paris est aussi lumineux, mais Cécile a changé de vêtements : pour aller à la guillotine, on lui a fait revêtir une chemise de serge rouge, celle que portaient sous l’Ancien Régime les personnes condamnées pour parricide ou pour régicide[6. Cf B. Baczko, Politiques de la Révolution française, Folio histoire, 2008, p. 143.]. Un mois et demi plus tard, lorsque Robespierre, à son tour, sera conduit à l’échafaud, nul doute que certains de ceux qui chanteront et danseront et riront aux éclats et s’embrasseront et se congratuleront au passage de la charrette où l’on a installé le tyran déchu songeront aussi, mélancoliquement, au sacrifice de la jeune fille en rouge, qui aurait tant aimé danser avec eux.[/access]

*Image : l’arrestation de Cécile Renault (wiki commons).

Sartre, Debord, Muray : de l’engagement au dégagement

muray debord sartre

On ne peut s’empêcher de tenter d’imaginer ce qu’aurait écrit Philippe Muray concernant la « nuit Sartre » proposée récemment par l’ENS. L’hommage rendu par la prestigieuse école organisant un « événement Sartre » possède tous les traits de l’inversion « festiviste ». Pourquoi une « nuit Sartre » si ce n’est pour faire oublier que celui-ci règne depuis si longtemps sur nos jours ?   
Et pourtant Muray lui-même ne peut se comprendre en dehors d’une certaine filiation sartrienne. Il est l’anti-Sartre. Il est celui qui se dresse et se dressera toujours davantage, face à Sartre, comme le grand maître du dégagement. Muray ne vient pas de la filiation aronienne, il ne vient pas « de la droite ». Il vient du gauchisme et ne s’en est jamais caché. Mais il est celui qui va achever le gauchisme de l’intérieur, poussant la négation gauchiste jusqu’à la négation d’elle-même, retournant l’exigence absolue d’engagement en exigence absolue de dégagement. Qui voudrait éclairer l’histoire de ce renversement devrait s’intéresser à une autre figure qui est comme le pivot du passage de l’engagement au dégagement. Nous voulons parler de Guy Debord.
Debord et Muray resteront des classiques. Le premier saisit par des fulgurances conceptuelles les traits profonds de l’aliénation contemporaine. Le second développe, comme d’indispensables notes en bas de pages de l’œuvre du premier, les caractères les plus concrets et les plus sensibles de cette aliénation grâce à un immense talent d’écrivain. Leur proximité est troublante et a troublé Muray lui-même, qui a eu du mal à reconnaître sa dette envers Debord. Mais repartons de l’ombre tutélaire sartrienne.
Ce qui relie Debord à Sartre est le concept de « situation ». Certes, Debord a cherché à dépasser Sartre sur sa gauche dans la radicalité de la critique. Debord reproche à Sartre de se contenter de penser la situation alors qu’il s’agit de la transformer, de « construire des situations ». Mais Debord partage avec Sartre une même conception de la liberté comme transformation créatrice de la situation. Or il s’avérera que la situation, devenue « La Société du spectacle », interdit l’affirmation d’une liberté créatrice. L’aliénation est devenue telle que plus aucun point d’appui ne peut être trouvé dans la société, fût-il celui de la « classe ». La classe comme sujet collectif d’une transformation de la situation – les Conseils ouvriers – se perd dans les mirages de la consommation comme dans les mensonges de la bureaucratie marxiste. L’engagement, perdant son point d’appui sur la classe absente, s’étiolera, et l’Internationale Situationniste sera dissoute. La critique se « dégagera » peu à peu pour devenir une superbe méditation solitaire et littéraire sur l’impasse d’une société et peut-être aussi sur l’échec d’une vie passée à la combattre. A partir d’In girum imus nocte et consumimur igni, en passant par les Commentaires et Panégyrique c’est déjà le dégagement aristocratique de Muray qui s’annonce.
Quelle est en effet la « situation » dont part Muray et qui détermine son « dégagement » ? C’est celle d’une décomposition totale des conditions sociales et politiques de l’existence humaine. Décomposition telle que plus aucun appui ne peut être trouvé dans ces conditions pour, selon un mot « festiviste » que Muray abhorerait : « rebondir ». Rien dans les conditions de l’époque ne mérite d’être sauvé mais tout mérite d’être poussé à la plus extrême destruction. Le « Non » opposé par Muray à l’époque traduit le refus de toute possibilité d’engagement, ainsi que la nécessité inverse et non moins absolue de se dégager de la situation, pour ne pas être décomposé par elle, et conserver ainsi la force de lui opposer une altérité irréductible. Rien ne trouve grâce aux yeux de Muray dans l’époque et c’est ce que celle-ci, toute occupée à son autocélébration, ne lui pardonne pas. Muray répète exactement la posture du dernier Debord : une incompatibilité géniale avec l’époque permet une critique géniale. Dans les deux cas  on observe aussi une conscience aigüe de cette génialité et une ironie dévastatrice. Est-ce cette troublante proximité des personnalités qui pousse Muray à accuser les différences de pensée ? Au moment de la publication des Commentaires Muray reconnaît en Debord une « grande pensée ». Par la suite et à mesure qu’il s’engagera dans la « théorisation » d’Homo Festivus, il n’aura de cesse d’amoindrir la pertinence des analyses du théoricien du « Spectacle ». Or il apparaît assez évident que sur le plan théorique la catégorie du « Festif » n’apporte rien de plus à celle du « Spectacle ». Muray reproche certes à Debord de critiquer la séparation au nom d’une union ou fusion utopique qui serait justement celle que prétend réaliser la société festiviste. Mais Debord ne critique pas la séparation réelle des individus. Il critique simplement le mensonge du spectacle qui prétend les réunir : « Le spectacle réunit le séparé mais il le réunit en tant que séparé ». Ou pour le dire avec Tocqueville parlant de l’homme de la démocratie future : « (…) il est à côté d’eux mais ne les voit pas, il les touche et ne les sent point (…) ». Or le festif procède de la même logique : la proximité absolue de la fête n’est possible que sur le fond de l’absolue séparation. De même Muray reproche à Debord de penser le spectateur comme seulement contemplatif alors qu’Homo Festivus serait acteur. Mais Debord a maintes fois combattu l’interprétation réductrice qui identifie le spectacle au médiatique. Le spectacle est la production d’une réalité selon l’image, non la simple production d’une image. La critique du tourisme de Muray est une parfaite application de la critique du spectacle. Le touriste « agit » en tant que spectateur, et la réalité qu’il « contemple » n’est pas une simple image, mais une réalité reconstruite à partir de l’image. Il est un seul point où Muray semble se séparer de Debord. Ce point est celui de l’espoir révolutionnaire. L’aliénation a tellement réussi qu’elle interdit tout espoir. Il n’y a plus aucun sujet collectif capable d’entreprendre une autre histoire. Pire, ce sont les individus eux-mêmes qui veulent et produisent leur aliénation. Ne reste que l’intellectuel dégagé et séparé de l’Histoire achevée et qui l’assume. Là encore Debord précède Muray : « Voilà toute une civilisation qui brûle, chavire et s’enfonce toute entière. Ah ! Le beau torpillage ! ». Le Spectacle comme le Festif, ont achevé l’aliénation, et ne laissent aucun sujet collectif intact, susceptible de transformer la société. Ne reste que l’auteur de la critique qui affirme souverainement ses passions et son altérité. C’est sur le fond de l’expérience individuelle et géniale de l’artiste que la critique demeure possible.
Quoi de commun entre le Maître de l’engagement qu’est Sartre et le Maître du dégagement qu’est Muray ?  Sans doute la tentation de faire jouer à la littérature un rôle directement « politique ». Muray ne reste-t-il pas finalement fidèle à la perspective d’une littérature engagée ? C’est aussi le politique déçu qui se fait écrivain. L’impossibilité d’une transformation réelle de la société débouche sur la nécessité d’une critique radicale assumant son caractère littéraire : « S’il y a aujourd’hui quelque chose d’urgent, c’est de mettre sur pied une critique complète et artistique du monde (…) ». Le maître du dégagement qu’est Philippe Muray est bien la dernière figure, figure paradoxale, de l’intellectuel engagé.

Exclusif : ma lettre à Karine Berger

Le jour du solstice d’été, la France a découvert une étoile. Malgré les railleries inévitables, on se rappellera sans doute dans un siècle de cette journée où le melon de Gap supplanta pour l’éternité celui de Cavaillon. Refuser de passer à côté de son destin. Prendre sa plume. Ce n’est pas tous les jours qu’on propose ses services à Winston Churchill ou Indira Gandhi !
« Chère Karine, très brièvement et respectueusement.
1) Je suis à tes côtés pour te servir et servir tes projets pour la France.
2) J’ai fait de mon mieux et j’ai pu échouer périodiquement. Je t’en demande pardon.
3) Je n’ai pas d’ambitions politiques personnelles et je n’ai pas le désir de devenir un ambitieux servile comme nombre de ceux qui t’entourent dont la loyauté est parfois récente et parfois peu durable.
4) Utilise-moi pendant le temps qui te convient et convient à ton action et à ton casting.
5) Si tu m’utilises, j’ai besoin de toi comme guide et comme soutien : sans guide, je risque d’être inefficace, sans soutien, je risque d’être peu crédible. Avec mon immense admiration. David D. » 

 

Casseurs du Trocadéro : clémence pour tous?

trocadero psg manif tous

L’affaire du RER D, où les détrousseurs de diligence ont écopé d’un maximum de 10 mois de prison avec sursis, est à peine froide qu’une autre décision étrange des juges vient renforcer l’idée d’une justice politique, ou au moins à deux vitesses, dans la France de François Hollande, de Manuel Valls et de Christiane Taubira. Comme le montrent ces vidéos inédites faites par des riverains du XVIème arrondissement le 13 mai dernier lors de la célébration de la victoire du PSG en championnat de France au Trocadéro, et dont l’authenticité est confirmée par des sources policières, des jeunes gens à casquette et survêtement se sont livrés au pillage en règle d’une grande bijouterie sur une artère du quartier bourgeois de la capitale.
Toujours selon nos sources, cinq délinquants auraient été pris en flagrant délit et arrêtés par des policiers arrivés sur les lieux. Placés en garde-à-vue et déférés au parquet, Jean-Marie, Victor, Louis-Sébastien, Augustin et Raphaël[1. Les prénoms ont été modifiés.] auraient été pour deux d’entre eux immédiatement relâchés sans poursuites, et pour les autres remis en liberté dans l’attente du jugement.

Il est vrai que les services judiciaires sont actuellement surchargés et que la justice française, comme la police d’ailleurs, a bien autre chose à faire que réprimer les agissements somme toute anodins de sympathiques jeunes gens qui, dans la fièvre communicative de la victoire de leur club de foot préféré, se prennent à exprimer leur joie en délestant quelques commerces de luxe de leur surplus de marchandise.

La justice a certainement autre chose à faire, comme par exemple condamner sans frémir – dura lex sed lexle nuisible Nicolas, convaincu de rébellion, d’identité mensongère et de refus de prélèvement ADN, chefs d’accusation si terribles qu’ils se sont soldés par deux mois de prison ferme avec mandat de dépôt et 1000 euros d’amende.
La France de 2013, digne héritière de Salomon et de saint Louis, peut se rengorger : elle a la conscience tranquille. Les pillards se dorent au soleil de juin pendant que le rebelle dort en prison.

*Photo : overge.

Trente ans d’art administré

art contemporain exception

En cette année 2013, le ministère de la culture est en pleine célébration des anniversaires d’une bureaucratie crée ex nihilo il y trente ans, dans le but de diriger tous les aspects de la création en France de l’enseignement de l’art à sa consécration. Les études pleuvent et les rapports se succèdent. C’est l’occasion de faire un bilan de ce nouveau Service Public qui  dirige  l’art. Les « inspecteurs de la création » ont éradiqué l’enseignement du dessin, de la peinture et de la sculpture dans les Ecoles Nationales des Beaux Arts. Par ailleurs ont été constituées par les FRAC, FNAC, DRAC, CNAC, institutions nées la même année, des collections régionales et nationales, qui ont fait l’impasse sur toute la création non conceptuelle.
Un rapport sur les vingt trois  FRAC initié par la Fondation IFRAP, montre que pendant ces trois décennies, les fonctionnaires de la création autoproclamés « experts scientifiques », n’ont pas livré les critères de leurs choix hors du cercle administratif décisionnaire, ne les ont ni rédigés[1. Contrairement à ce qui est obligatoire dans d’autres pays et en particulier en Allemagne ou aucun achat ne peut se faire sans que les critères ne soient consignés par écrit avec le prix de l’œuvre dûment mentionnée.], ni justifiés. Ils n’ont pas donné le prix des œuvres, le lieu d’achat et l’identité des vendeurs. Ils n’ont pas subi de contrôle administratif sur leurs décisions d’utilisation de l’argent public.
En trente ans 26 000 œuvres se sont accumulées dans les réserves dont il faut assurer stockage, la conservation et même restauration décennale. Ces œuvres conceptuelles et éphémères, sont parfois exposées dans des les lieux prestigieux du patrimoine et dans des musées renommés, elles y accomplissent leur devoir théorique et moral, leur mission de  mise en « abîme » du lieu, leur « fonction critique ». Puis elles rejoignent la réserve. Là, n’ayant plus de contexte à détourner, elles ne peuvent plus assurer leur service public « révolutionnaire  institutionnel » et perdent instantanément leur statut d’œuvre d’art pour devenir des objets en déshérence. Les budgets, jadis destinés à l’achat d’œuvres, sont consacrés désormais à la gestion des réserves ou à leur  métamorphose en musées.
Que restera-t-il de ces œuvres fantomatiques, de ces caprices « théoriques » ? Que restera t-il dans la mémoire collective, dans l’œil du public de ces choix bureaucratiques? Un archéologue pourra t-il distinguer dans les ruines des réserves d’un FRAC ce qui est de l’ordre du déchet ménager ou de l’art ?
Jadis Jack Lang voulait, grâce à la puissance de l’Etat, « sauver l’avant-garde » négligée par les collectionneurs français. Aujourd’hui,  les inspecteurs de la création, malgré leur pouvoir exorbitant, ne dirigent plus l’art. Certes, ils attribuent de façon régalienne les lieux patrimoniaux prestigieux, la légitimité de l’Etat, la grande visibilité, puissants moteurs de la consécration artistique, mais leurs moyens financiers se sont amoindris. En 2013, sous un gouvernement de gauche, le budget de la culture, connaît une baisse pour la première fois. Aujourd’hui la décision en matière de consécration artistique appartient aux « très grands collectionneurs » internationaux et l’expertise « scientifique » des « inspecteurs de la création » est en réalité au service de leurs caprices.  Paris depuis 2008 a vu arriver pour des raisons de stratégies de marché, les galeries américaines qui l’ont boudé cinquante ans durant pour les mêmes raisons. En 2011, Gagosian couronne le processus. On attend l’ouverture des galeries des grandes maisons de vente pour lancer elles-mêmes les artistes émergents et tenir toutes les étapes de la fabrication de la valeur financière de ces produits.
L’exception française en 2013 est une chimère issue de l’union contre nature d’une bureaucratie publique et d’une stratégie de la finance internationale.

*Photo : Scalino.

À Villeneuve-sur-Lot, aucun électeur de gauche n’a voté FN !

135
philippot fn le pen

philippot fn le pen

« Aucun électeur de gauche n’a voté pour le Front national au second tour. » La déclaration de Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, se veut péremptoire et performative : puisque le réel doit épouser le rationnel, l’impensable n’est pas. Contre toute évidence, malgré les vingt-deux points glanés par le candidat frontiste Etienne Bousquet-Cassagne entre les deux tours de l’élection législative de Villeneuve-sur-Lot dans son duel avec l’UMP, il semblerait que le peuple de gauche ait courageusement répondu à l’appel de ses dirigeants : No pasaran, comme dirait Joseph Macé-Scaron sur Twitter ! Ce matin, Libération emboîte le pas à Le Roux au prix d’un numéro d’équilibrisme qui nous ferait presque regretter le récent départ de la rédaction de Nicolas Demorand : l’électeur socialiste s’abstient ou vote UMP, fermez le ban ! Certes, Libé fait cracher le morceau à un mystérieux « conseiller ministériel », selon lequel « Entre le choix de diviser la droite ou de conforter l’UMP, certains ne tergiversent plus. Ils font le choix d’affaiblir l’UMP, que cela passe par une abstention ou un bulletin blanc, voire un bulletin FN ». Vade retro, le mot est lâché ! Et Christophe Borgel, inamovible secrétaire national du PS aux élections, d’enfoncer le clou : « Le refus du FN a mieux fonctionné que certains ne le craignaient mais une partie du PS ne veut pas de l’UMP de Patrick Buisson. » Il n’y a guère que Libé pour aller un chouïa plus loin dans l’euphémisme : « Quant à l’abstention, elle a singulièrement reculé hier. Mais cette participation en hausse n’a pas forcément fait le jeu de l’UMP. » L’électeur socialiste vote avec ses pieds, mais prend bien soin de ne pas toucher un bulletin FN : du coup, dans cette circonscription longtemps acquise à gauche, qui plébiscite le candidat bleu marine ? Des électeurs fantômes sans doute, les mêmes qui ne veulent pas de l’UMP buissonnisée pourtant représentée à Villeneuve-sur-Lot par un juppéiste bon teint, soutenu par l’UDI et tout ce que la droite compte d’esprits raisonnables.
La blague a assez duré. La ficelle est trop grosse pour ne pas laisser apparaître ce que « certains (…) craignaient » : la constitution d’une réserve de voix frontiste à gauche. Des légions d’électeurs de gauche, sans doute enhardis par l’affaire Cahuzac mais surtout considérablement déçus de la politique gouvernementale, se reportent au second tour sur le Front national sans autres formes de remords. À force de stigmatiser les opposants au mariage gay, de résumer le socialisme réellement existant à la marche progressiste vers le mariage et l’adoption pour tous, le PS s’est tiré une sacrée balle dans le pied. Dans l’histoire, les comptes offshore du pauvre Cahuzac agissent comme un papier pH de l’acidité populaire – populiste, diraient les autruches. La preuve qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du socialisme français, c’est que François Hollande himself est intervenu en direct d’Amman en Jordanie (où l’attendaient pourtant quelques dossiers à peine plus sensibles qu’une partielle lot-et-garonnaise : la crise syrienne, le conflit israélo-palestinien, l’instabilité de l’Irak, la question nucléaire iranienne, j’en passe…). Qu’a dit le grand manitou élyséen ? « Nous aurons à tirer toutes les leçons de ce scrutin, et du premier tour et du second tour. » Sibyllin, le propos n’en est pas moins lourd de sens pour qui connaît la faible appétence du président pour les questions sociétales, devenues malgré lui la marque de fabrique de son début de quinquennat. Message de service au groupe parlementaire socialiste : le mariage gay et l’adoption ont fait assez de dégâts comme ça, oubliez la PMA et le droit de vote des étrangers, la plèbe veut du boulot ! Parce qu’un beau jour, en dépit du déni de réel de la gauche institutionnelle et des rodomontades calibrées d’un Montebourg contre l’Europe de Barroso, le péquin de gauche exaspéré par la crise pourrait bien voter FN dès le premier tour.
La gauche pensait avoir retrouvé le peuple en 2012 : caramba, encore raté !

*Photo : Birdyphage.

Révo cul dans l’UMPop

9
ump sarko fillon cope

ump sarko fillon cope

Alan Greenspan, ancien gouverneur de la « Fed », la Banque fédérale  des États-Unis, avait coutume de clore ses conférences de presse en affirmant : « Si vous avez compris ce que je viens de vous dire, c’est que je me suis mal exprimé ! » C’est un peu l’état d’esprit de celui qui ose s’essayer à exposer clairement la situation actuelle de l’UMP, principal parti de la droite française dite « républicaine », une mission quasi impossible. Les catégories usuelles de la science politique, notamment l’inévitable triptyque – légitimiste, orléaniste, bonapartiste – de feu René Rémond ne sont d’aucune aide pour comprendre ce qui se trame en ce moment à l’UMP. Un exemple : François Fillon et Jean-François Copé, qui sont engagés dans un combat sans merci, sont tous deux issus du RPR, le premier de sa branche « séguiniste », le second de sa variante chiraquienne, deux sensibilités se réclamant du gaullisme orthodoxe. On n’y verra pas beaucoup plus clair en passant en revue les courants qui ont surgi à l’occasion de la calamiteuse élection de novembre 2012[1. Résultats du vote des motions : Droite forte (Guillaume Peltier) : 28% ; Droite sociale (Laurent Wauquiez) : 21,7% ; Humanistes (Jean-Pierre Raffarin) : 18% ; Gaullistes en mouvement (Michèle Alliot-Marie) : 12,3% ; Droite populaire (Thierry Mariani) 10,8%.]. Ce volet du scrutin interne au parti avait été éclipsé par le psychodrame – qui dure toujours – de l’élection pour la présidence, emportée d’un cheveu par Copé grâce à des manipulations habiles du vote par des membres de son camp, mais aussi parce que Fillon, pensant l’élection jouée d’avance, s’était refusé à trop mouiller sa chemise.
Entre ces courants, dont certains tiennent plus du clan, la porosité est la règle : une plongée en apnée dans Google nous apprend qu’un ponte de l’UMP peut parfaitement parrainer un courant, tout en figurant sur la liste des soutiens d’un autre, et vice versa. Ainsi a-t-on vu le copéiste Jean-Pierre Raffarin et le fillonien Bernard Accoyer sonner ensemble la charge contre les chevau-légers de la « Droite forte » (copéistes) pour défendre Nathalie Kosciusko-Morizet dans la primaire UMP à Paris…
De même, la participation des dirigeants de l’UMP à la « Manif pour tous » du 26 mai exige de l’observateur des capacités de décryptage de haut niveau : entre ceux qui, comme Copé, sont descendus dans la rue pour dénoncer la politique de François Hollande, ceux qui, tel Bernard Accoyer, ont défilé pour la seule « défense de la famille », ceux qui n’y sont pas allés parce qu’ils jugent que remettre en cause une loi votée par les deux chambres et avalisée par le Conseil constitutionnel est antirépublicain, et ceux qui sont restés chez eux parce qu’ils sont favorables au mariage gay, une chatte, même inscrite à l’UMP, n’y retrouverait pas ses petits.[access capability= »lire_inedits »]
Tout cela, objectera-t-on, ne reflète que le microcosme parisien observé au miroir grossissant de médias faisant leurs délices, sinon leur beurre, de la chronique quotidienne des intrigues du sérail. Le terrain, qui lui ne ment pas, serait à mille lieues de ces empoignades au sommet. Je suis pourtant au regret de décevoir ceux qui espèrent que la sagesse du peuple de droite pourrait ramener à la raison et à l’union les hauts responsables de l’UMP. Mon terrain à moi, celui d’une Haute-Savoie indécrottablement ancrée à droite – ses six députés UMP ont survécu à la vague rose de mai 2012 – est un lieu d’observation privilégié des failles ouvertes, ou rouvertes, par la défaite de Nicolas Sarkozy. En effet, en l’absence d’une opposition de gauche capable de disputer sérieusement à la droite les principaux leviers du pouvoir local – grandes mairies et conseil général –, le jeu des ambitions personnelles, plus ou moins fondées sur des oppositions idéologiques, s’y donne joyeux et libre cours. En réalité, la fusion des gaullistes du RPR avec une partie des libéraux de l’UDF, réalisée par Jacques Chirac à l’occasion de l’élection présidentielle de 2002, n’a pas survécu à la retraite politique de ce dernier.  Le rêve d’une « CDU  à la française », rassemblant de manière durable les diverses sensibilités de la droite, s’est fracassé sur les  dures réalités de la sociologie politique du pays.
Résultat : le patron de l’UMP haut-savoyarde, Bernard Accoyer, ancien président de l’Assemblée nationale et gaulliste pur sucre, est aujourd’hui contesté par les héritiers du courant « milloniste »[2. Charles Millon, membre de l’UDF et du Parti républicain, fut ministre de la Défense dans le gouvernement Juppé (1995-1997) et président de la Région Rhône-Alpes de 1988 à janvier 1999.], pour la plupart issus de Démocratie libérale, composante ultralibérale de l’UDF giscardienne dirigée par Alain Madelin. Ceux-là seraient prêts, au besoin, à conclure des alliances locales avec le FN, comme le fit naguère Charles Million en se maintenant à la tête de la région Rhône-Alpes grâce aux voix des lepénistes. Pour les prochaines municipales, Bernard Accoyer est partisan d’un accord départemental avec l’UDI de Borloo, qui garantirait le maintien du maire UDI d’Annecy, cité traditionnellement démocrate-chrétienne, en échange du soutien de ce parti aux candidats UMP sortants dans les autres municipalités. Cela n’empêche pas le « filloniste » Lionel Tardy, député d’Annecy, de manifester son intérêt pour le poste de premier magistrat de la ville-préfecture…
Pour comprendre ce qui se passe à l’UMP, on se reportera avec profit à l’expérience politique exotique qui, dans les années 1960 et 1970, mit aux prises Mao Zedong et ses adversaires au sein du Parti communiste chinois – d’où le titre de cet article[3. Revo cul dans la Chine pop est le titre d’un ouvrage décapant sur la révolution culturelle chinoise, paru en 1974 aux éditions 10/18, rédigé par des sinologues proches de l’Internationale situationniste de Guy Debord.]. Dépossédé de l’essentiel du pouvoir par Liu Shaoqi et Deng Xiaoping, le Grand Timonier lance, en 1964, la « Grande révolution culturelle prolétarienne », dont le mot d’ordre est : « Feu sur le quartier général ! » Il parvient, au prix de millions de victimes, à rétablir son autorité absolue sur le Parti et le pays jusqu’à sa mort, en 1976. Toutes proportions gardées, et les purges sanglantes en moins, la stratégie employée par Nicolas Sarkozy pour récupérer (démocratiquement) un pouvoir qui lui fut (démocratiquement) ôté ressemble étrangement à celle de Mao. Enfermé dans sa citadelle de la rue La Boétie, parlant peu mais agissant beaucoup (un nouveau genre ?), il n’hésite pas à lancer ses « gardes rouges » de la  « Droite forte », Guillaume Peltier et Geoffroy Didier, idéologiquement cornaqués par le maurrassien Patrick Buisson, contre tous ceux qui pourraient prétendre lui barrer la route du retour vers l’Élysée. C’est en se réclamant de Sarkozy, et de personne d’autre, que la « Droite forte » est arrivée en tête des motions lors du vote de novembre 2012.
L’affrontement Fillon-Copé ayant eu pour conséquence de mettre Copé hors-jeu pour la présidentielle de 2017, celui-ci s’est « reprogrammé » pour 2022, date à laquelle il aura seulement 58 ans. Pour François Fillon, de dix ans son aîné, c’est 2017 ou rien : aussi a-t-il lâché la proie de la présidence de l’UMP pour l’ombre de la candidature – qui sera issue de la primaire de 2016. Dans les couloirs du parti, rares sont ceux qui le croient capable de résister plus d’une seconde à un retour en fanfare de Nicolas Sarkozy, alors qu’il ne contrôle pas la machine UMP.  On a d’ailleurs remarqué que l’offensive des « gardes rouges » évoqués précédemment contre la candidature NKM à Paris n’a pas été désavouée par Sarkozy. À en croire les augures, cet assaut ne devrait pas la priver de l’investiture, mais l’affaiblir suffisamment pour lui passer l’envie de briguer le califat en 2017…
D’accord, objecteront ceux qui se refusent à désespérer Neuilly, mais derrière ces querelles de personnes et d’ambitions, il existe tout de même un socle solide de valeurs et de convictions qui suffira, dans les moments décisifs, à remettre le parti en ordre de combat. Rappelons ce qu’on disait des gaullistes de la grande époque : « C’est une meute de loups qui se déchirent entre eux, mais chassent en meute… ». Admettons. Encore faudrait-il que le mâle dominant finisse de lécher ses blessures avant que la meute ne s’entredévore.
[/access]
*Photo: lartdupopup

Villeneuve-sur-Lot, une Bérézina journalistique

122

C’est fait : le jeunot du FN n’a pas ramassé le gros lot à Villeneuve-sur-Lot, et le coq du village UMP l’a largement emporté au deuxième tour de l’élection législative partielle de cette circonscription du Lot-et-Garonne.
Cette élection, provoquée par la chute ignominieuse du député sortant PS Jérôme Cahuzac, avait provoqué une descente massive dans le Sud-Ouest des cadors du journalisme politique parisien, venus tendre leurs grandes oreilles dans les estaminets locaux. Pour eux, à l’issue d’un premier tour, qui avait vu l’élimination du candidat socialiste, l’affaire était quasiment dans le sac : forts de quelques bribes de conversation entendue à l’heure de l’apéro, il ne faisait guère de doute,  pour eux, que le FN Etienne Bousquet-Cassagne allait terrasser Jean-Louis Costes en dépit des appels à « faire barrage au Front national » lancés par les dirigeants du PS. « Le Front Républicain en lambeaux » titrait ainsi Le Monde.fr quelques heures avant le scrutin, donnant le signal à toute la corporation parlante et écrivant de préparer les commentaires adéquats. On avait tellement joué à se faire peur, et on s’était préparé si intensément à son quart d’heure warholien de célébrité sur les chaînes tout infos que l’on se trouva fort dépourvu quand le résultat fut connu. Costes l’a emporté avec une confortable avance, plus grande en tous cas que celle de Jean-François Mancel dans l’élection partielle de l’Oise, avec la même configuration au second tour. Le Front républicain n’est pas mort, ne leur déplaise, et il bande encore suffisamment pour renvoyer un post-adolescent du FN à ses chères études de BTS commerce. Le plantage des augures n’a pas incité ces commentateurs à la modestie et à l’autocritique : leurs analyses étant prêtes d’avance, il fallait les fourguer, quel que soit le verdict des urnes.  On a donc continué à jouer à se faire peur et à gloser sur le tremblement de terre politique issu d’un scrutin local dans la France profonde.
On n’avait rien vu venir, mais on pouvait se consoler en se disant que les collègues du service étranger sont logés à la même enseigne : les envoyés spéciaux à Téhéran, prétendument experts en iranologie ayatollesque, n’ont pas vu venir la vague pro-Rohani lors de l’élection présidentielle, malgré des notes de frais maousses justifiées par la difficulté du terrain. Ils avaient l’excuse de ne pas maîtriser suffisamment le farsi pour sentir le vent politique. Il faut donc croire que le franco-occitan,  qui sert d’outil de communication à  la population de Villeneuve-sur-Lot est aussi indéchiffrable pour nos Rouletabille de la politique intérieure que la langue d’Omar Khayyam pour les aspirants au prix Albert-Londres du reportage exotique.

L’impossible racisme anti-blanc

36
licra racisme anti blanc

licra racisme anti blanc

Logiquement, le tribunal correctionnel qui, vendredi à Paris, a condamné Arnaud Djender à trois ans de prison ferme pour une agression commise en septembre 2010 gare du Nord, n’a pas retenu contre lui la circonstance aggravante de racisme, en l’occurrence anti-blanc, requise par le procureur le 26 avril dernier. Térence C., une vingtaine d’années, avait été violemment frappé par deux individus, dont Djender – le coauteur des coups, en fuite, n’a, lui, jamais pu être identifié. Selon des témoins, les auteurs de l’agression avaient proféré des insultes racistes, « sale Blanc » notamment, à l’endroit de la victime, ce que l’accusé, défendu par Me Grégoire Etrillard, avait nié.
La première condamnation en France pour racisme « anti-blanc » n’a donc pas été prononcée. Logiquement, car la LICRA (Ligue contre le racisme et l’antisémitisme), partie civile à l’audience du 26 avril, qui tenait à démontrer qu’un Blanc pouvait être victime de racisme, ne s’est pas donné les moyens d’étayer sa démonstration. Trop casse-gueule, sans doute. Comme si la LICRA avait fait sienne, en quelque sorte, la théorie des Indigènes de la République, selon laquelle il existe en France un « racisme structurel », procédant de la domination des « Blancs » sur les « Arabes », les « Noirs » et autres personnes de « couleur ». Chercher à démontrer, jusqu’au bout, que la victime avait été frappée parce que blanche aurait immanquablement conduit Me Mario-Pierre Stasi, l’avocat représentant la LICRA, à « ethniciser » sa plaidoirie contre le coauteur présumé des coups, par ailleurs tout à fait blanc de visage mais dont le patronyme, Djender, renvoie à une origine berbère.
Me Stasi s’est bien gardé de cela, évitant d’interroger sérieusement le prévenu sur ses fréquentations, son milieu, son passé, alors que des éléments de la biographie de l’accusé et une ou deux de ses réponses à l’audience, faisaient apparaître une personnalité « complexe », entre haine de soi et identité de substitution. Bref, Me Stasi, face à Djender qui niait avoir traité la victime de « sale Blanc » et autres qualificatifs de même acabit, aurait pu chercher à le pousser à un irrémédiable faux pas. Mais c’était risquer de faire le procès de la « banlieue », dont Djender est issu. Me Stasi, lui, risquait de passer, médiatiquement et sociologiquement, pour raciste, et la LICRA à sa suite. Ce n’était pas le but. Il a préféré céder à la pression, « baster », comme on dit en Suisse. Ça s’était senti le 26 avril.
Les juges, qui ont dû trouver bien inconsistants les arguments de la partie civile (le ministère public était quant à lui transparent), ont rendu un verdict somme toute logique, encore une fois. Quelque chose nous dit que la LICRA sort soulagée de ce procès au terme duquel Arnaud Djender a été envoyé en prison pour y purger sa peine.

*Photo : Licra.

Séisme républicain à Villeneuve-sur-Lot

329
philippot fn le pen

philippot fn le pen

Le candidat UMP a donc battu le jeune frontiste Etienne Bousquet-Cassagne avec 53 % des voix à l’issue du second tour de l’élection législative partielle de la troisième circonscription du Lot-et-Garonne. Plusieurs leçons peuvent être tirées de ce scrutin.
Tout d’abord, on peut définitivement tirer un trait sur la stratégie de « barrage au FN ». Comme dans l’Oise, les communiqués de Solférino n’ont pas empêché une grande partie des électeurs de gauche de voter pour le candidat mariniste. Si on habitait en aval d’un barrage construit par l’ingénieur de travaux publics Harlem Désir, on déménagerait sur le champ tant ses ouvrages ont du mal à supporter les aléas climatiques, en Picardie comme dans le Sud-Ouest. Les électeurs n’écoutent plus les consignes des instances nationales des partis. Et on peut même imaginer que certains d’entre eux se font un plaisir de faire le contraire de ce qu’on leur demande.
Certaines personnalités socialistes ont pointé des coupables autres que Nicolas Sarkozy, Jérôme Cahuzac ou les candidats EELV et Front de gauche, fauteurs de dispersion des voix. Arnaud Montebourg a ainsi, avant même l’annonce du résultat de la partielle, désigné José Manuel Barroso comme « carburant du vote FN ». Au-delà de l’attaque ad hominem – sans doute liée à la philippique du président de la commission sur la « France réactionnaire » – le ministre du Redressement productif insinue que des électeurs socialistes peuvent préférer voter pour un candidat réclamant davantage de souveraineté et surtout moins d’Europe que pour celui de l’UMP, fût-il soutenu par le PS au nom du « front républicain ». En taclant Barroso, Montebourg ne vise-t-il pas aussi ceux qui ingèrent – en rechignant pour la forme – les potions de la Commission européenne, président de la République en tête ?
Quoi qu’il en soit, cette victoire de l’UMP est un trompe-l’œil. Entre les deux tours, alors qu’aucun des seize candidats du premier tour n’avait appelé à voter pour lui, Bousquet-Cassagne a gagné vingt points. On est loin, très loin, du temps où Jacques Chirac écrasait Jean-Marie Le Pen avec 82 % des voix, scotchant le chef frontiste à son score de premier tour. Le scrutin majoritaire à deux tours et l’absence d’allié semblaient condamner le FN à ne viser autre chose que des scores estimables au premier tour, jamais au second. Décrit comme un parti protestataire et extrémiste, il ne pouvait être un choix de « moindre mal ». Or, la règle du scrutin législatif, « au premier tour, je choisis, au second, j’élimine », exige d’un parti aspirant à la victoire qu’une part importante de l’électorat y voie un second choix acceptable. C’est ce palier-là que le FN de Marine Le Pen est en train de franchir. Et qu’on ne nous fasse pas le coup de « l’élection partielle, pas représentative ». D’abord, les élections partielles sont traditionnellement défavorables au Front national. Soit elles ne le sont plus, et cela démontre qu’il pallie une nouvelle insuffisance. Soit elles l’ont encore été et cela présage de scores encore plus forts lors d’élections générales.
Mais la leçon principale des scrutins de l’Oise et du Lot-et-Garonne, c’est au FN lui-même de la tirer. La stratégie qui a permis à des candidats de gagner vingt points entre les deux tours, c’est bien celle de Florian Philippot. Le Nouvel Obs a publié récemment un dossier sur les bisbilles frontistes et mettait même dans la bouche de Marion Maréchal-Le Pen des dires peu amènes sur la priorité donnée à l’économie et le social : « on fait du sous-Chevènement ou du sous-Mélenchon ». Bien entendu, l’entourage de Marine Le Pen ne confirme pas ces propos. Mais lorsque Philippot salue la mémoire du général de Gaulle le 18 juin, la députée du Vaucluse déclare quelques jours plus tard « qu’elle n’irait pas fleurir la tombe de De Gaulle ». On sait aussi que MMLP, avec son collègue sudiste Collard, prend beaucoup de plaisir à jeter des petits ponts de bois dans l’hémicycle entre les petits fossés qui la séparent de certains députés UMP. Elle rêve de débauchages d’élus UMP lors des élections municipales. Marion Maréchal, comme son grand-père – et sans doute Louis Aliot, le compagnon de sa tante – se considère comme de droite. Si elle ne peut pas faire autrement que d’approuver publiquement le positionnement de sa tante, elle s’efforce malgré tout de contrebalancer l’influence de Florian Philippot. Pendant la présidentielle, il a été reproché à ce dernier d’affaiblir la candidate frontiste en impulsant une ligne moins identitaire et plus souverainiste, davantage axée sur les thèmes économiques. À grand renfort de sondages, on expliquait que face à Nicolas Sarkozy qui appliquait la ligne Buisson, Philippot avait été un des vaincus de cette campagne. C’était sans doute vrai à court terme. Mais c’est la stratégie de Philippot, ainsi que la droitisation concomitante de l’UMP, qui permet aujourd’hui au FN de se rêver en un parti de second tour, bénéficiant de reports de gauche en cas de duel avec la droite, et – n’en doutons pas – de reports encore meilleurs de la droite en cas de duel avec la gauche. Si Marine Le Pen arrive à faire respecter le silence dans les rangs, les prochains rendez-vous électoraux pourraient bien aboutir à de meilleurs résultats que les très honorables défaites de ces derniers mois.
Et même Marion Maréchal Le Pen devrait y trouver son compte. À l’avenir, le Sud-Est droitisé pourrait bien accoucher de nombreux duels entre l’UMP et le FN, donnant aux voix de gauche une importance particulière, comme dans le Lot-et-Garonne et l’Oise. Peut-être alors fréquentera-t-elle davantage le bureau de Philippot afin d’y recueillir ses conseils, plutôt que la buvette de l’Assemblée avec des députés de la Droite populaire, qui seront sans doute les adversaires[1. Elle a d’ailleurs déjà piqué le siège de l’un d’entre eux !] de ses amis en Provence !

*Photo : BFM.

La jeune fille et la Mort

34
cecile renault commons

cecile renault commons

À quoi pouvait donc s’occuper Cécile Renault, fille d’un papetier du quartier de la Cité, en ce joli mois de juin parisien d’il y a tout juste 220 ans ? À quoi rêvent les belles de 18 ans lorsque le temps est beau et que, malgré les roulements de tambour, elles ont l’avenir pour elle, des amoureux en pagaille et un papa qui les gâte en leur offrant de mignonnes cocardes de soie, des caracos fleuris ou ces longues jupes rayées qui sont maintenant à la mode ? Si, malgré son âge, Cécile s’intéresse un peu à la politique, si elle aussi a été touchée par cette fièvre qui s’est emparée de Paris lorsqu’elle fêtait ses 14 ans, elle a dû apprendre que, quelques jours plus tôt, ceux qu’on appelle les Girondins ont été proscrits, convaincus de trahison et de complot contre la Révolution par les Montagnards, le groupe désormais dominant que dirige Robespierre.
Sans doute est-elle un peu étonnée d’apprendre que les héros d’hier sont devenus les traîtres d’aujourd’hui, et que ceux qui avaient fondé la République nourrissaient en réalité les plus noirs desseins à son encontre. De même a-t-elle peut-être entendu dire que la Déclaration des droits de l’homme adoptée en 1789, que l’on considérait jusqu’ici comme un texte sacré, contenait « plusieurs principes erronés »[1. Ducos, 17 avril 1793, cité Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, Michel Lévy, 1869, tome VII, p.189.], notamment celui de la séparation des pouvoirs, cette « chimère » antirépublicaine importée d’Angleterre. « S’il est vrai que nous ayons fait des découvertes dans les droits des hommes, expliquait alors Barrère, il faut les consacrer par une nouvelle déclaration. »[2. Idem.] Cécile, qui se souvient probablement des mots de Robespierre désignant la Déclaration de 1789 comme l’éternelle constitution de tous les peuples, a pu se demander pourquoi les choses avaient changé − avant d’être rassurée par la proclamation de Billaud-Varenne, affirmant que cette nouvelle Déclaration devrait, cette fois, « fixer en France la liberté » et le « bonheur »[3. Archives parlementaires, 23 juin 1793, t .LVII, page 108.]. Définitivement.[access capability= »lire_inedits »]
Alors que le temps s’étire doucement dans le quartier de la Cité, sur les bords paresseux de la Seine ou dans les gentils marivaudages que Cécile joue avec ses amoureux, là-bas, à la Convention, il s’accélère. Le 23 juin, les Girondins à peine proscrits, l’odeur de poudre des canons de la Commune tout juste dissipée, Hérault de Séchelles – l’ancien favori de Marie-Antoinette devenu l’ennemi le plus farouche de la tyrannie –, vient à la tribune de l’Assemblée présenter la nouvelle rédaction de la Déclaration des droits. Bien sûr, Cécile n’a pas assisté aux débats, mais elle a appris, en lisant les procès-verbaux encore humides dans la boutique de son père, que de « vifs applaudissements » avaient salué la fin de la lecture − après quoi la Déclaration avait été adoptée « en masse » par la Convention, dont les membres s’étaient levés pour manifester leur adhésion enthousiaste.
Mais Cécile sait lire, au besoin entre les lignes. Et elle comprend qu’il y a quelque chose qui cloche : que c’est à ce moment précis que les événements dérapent, et que quelque chose de beaucoup moins enthousiasmant vient subitement de se démasquer. Tout à coup, en effet, les Montagnards  font mine de s’apercevoir avec stupeur que la droite de l’Assemblée, ce qui reste du groupe modéré, s’est abstenue : elle est restée assise. Sans bouger. Sans rien dire. Et Billaud-Varenne de s’offusquer : « Il est bien étonnant que des membres de la Convention refusent de voter cette Déclaration, qui doit fixer en France la liberté. Il faut que le peuple connaisse les hommes qui veulent son bonheur, et ceux qui semblent déjà protester contre le chef d’œuvre de la philanthropie »[4. Idem.]. Jusque-là, rien que de très habituel, l’ancien avocat, réputé pour sa véhémence, ayant coutume d’exiger la tête de tous ceux qui ne pensent pas comme lui. Mais le silence se fait lorsque Robespierre se lève à son tour et demande la parole : Cécile imagine la scène, la Convention subitement muette au point qu’on entendrait une mouche voler, puis le filet de voix nasillard de « l’Incorruptible » : « Le procédé de quelques individus, ironise celui-ci, m’a paru si extraordinaire que je ne puis croire qu’ils adoptent des principes contraires à ceux que nous consacrons, et j’aime à me persuader que, s’ils ne se sont point levés avec nous, c’est plutôt parce qu’ils sont paralytiques que mauvais citoyens »[5. Idem, p.108.]. Cécile n’est pas sotte : elle a compris ce que de tels mots peuvent signifier dans cette atmosphère déjà poisseuse de violence : avec son humour glaçant, Robespierre confirme que ceux qui ne sont pas avec lui sont contre lui, donc contre le peuple et contre la révolution,  ce qui est bien suffisant pour les rendre suspects. Elle devine que ce vote du 23 juin 1793 est quelque chose comme le point de départ d’une longue descente aux enfers – au cours de laquelle la Déclaration, non seulement n’empêchera pas les atteintes répétées aux droits, mais servira à les justifier. Car c’est au nom du « bonheur commun », dont l’article 1er affirme qu’il constitue le « but de la société »,  que Robespierre décrétera la Terreur, multipliera les proscriptions et planifiera les massacres. Le bonheur commun : de toute évidence, cet idéal justifie toutes les exactions, d’autant plus légitimes que les ennemis d’un tel bonheur ne sauraient être que des monstres.
Onze mois plus tard, jour pour jour, le 23 mai 1794, Cécile, n’y tenant plus, se présente au domicile de Robespierre, 398 Faubourg Saint-Honoré. Il n’y est pour personne, trop occupé à déjouer de nouveaux complots imaginaires et à échafauder de nouveaux rêves. Mais Cécile insiste : les époux Duplay, qui logent le grand homme, avertissent la police, qui vient l’arrêter et l’interrogent sur-le-champ. La jeune fille répond qu’elle n’est venue  « que pour voir comment est fait un tyran ». Ses aveux restent énigmatiques, la jeune fille semble bien peu effrayante, mais on a trouvé sur elle un petit canif, peut-être celui qui servait à son père pour ouvrir les ballots de chiffons. Elle sera donc inculpée de tentative d’assassinat sur Robespierre, puis condamnée à mort.
Ce jour-là, le 17 juin 1794, il fait aussi doux qu’il y a un an, Paris est aussi lumineux, mais Cécile a changé de vêtements : pour aller à la guillotine, on lui a fait revêtir une chemise de serge rouge, celle que portaient sous l’Ancien Régime les personnes condamnées pour parricide ou pour régicide[6. Cf B. Baczko, Politiques de la Révolution française, Folio histoire, 2008, p. 143.]. Un mois et demi plus tard, lorsque Robespierre, à son tour, sera conduit à l’échafaud, nul doute que certains de ceux qui chanteront et danseront et riront aux éclats et s’embrasseront et se congratuleront au passage de la charrette où l’on a installé le tyran déchu songeront aussi, mélancoliquement, au sacrifice de la jeune fille en rouge, qui aurait tant aimé danser avec eux.[/access]

*Image : l’arrestation de Cécile Renault (wiki commons).

Sartre, Debord, Muray : de l’engagement au dégagement

10
muray debord sartre

muray debord sartre

On ne peut s’empêcher de tenter d’imaginer ce qu’aurait écrit Philippe Muray concernant la « nuit Sartre » proposée récemment par l’ENS. L’hommage rendu par la prestigieuse école organisant un « événement Sartre » possède tous les traits de l’inversion « festiviste ». Pourquoi une « nuit Sartre » si ce n’est pour faire oublier que celui-ci règne depuis si longtemps sur nos jours ?   
Et pourtant Muray lui-même ne peut se comprendre en dehors d’une certaine filiation sartrienne. Il est l’anti-Sartre. Il est celui qui se dresse et se dressera toujours davantage, face à Sartre, comme le grand maître du dégagement. Muray ne vient pas de la filiation aronienne, il ne vient pas « de la droite ». Il vient du gauchisme et ne s’en est jamais caché. Mais il est celui qui va achever le gauchisme de l’intérieur, poussant la négation gauchiste jusqu’à la négation d’elle-même, retournant l’exigence absolue d’engagement en exigence absolue de dégagement. Qui voudrait éclairer l’histoire de ce renversement devrait s’intéresser à une autre figure qui est comme le pivot du passage de l’engagement au dégagement. Nous voulons parler de Guy Debord.
Debord et Muray resteront des classiques. Le premier saisit par des fulgurances conceptuelles les traits profonds de l’aliénation contemporaine. Le second développe, comme d’indispensables notes en bas de pages de l’œuvre du premier, les caractères les plus concrets et les plus sensibles de cette aliénation grâce à un immense talent d’écrivain. Leur proximité est troublante et a troublé Muray lui-même, qui a eu du mal à reconnaître sa dette envers Debord. Mais repartons de l’ombre tutélaire sartrienne.
Ce qui relie Debord à Sartre est le concept de « situation ». Certes, Debord a cherché à dépasser Sartre sur sa gauche dans la radicalité de la critique. Debord reproche à Sartre de se contenter de penser la situation alors qu’il s’agit de la transformer, de « construire des situations ». Mais Debord partage avec Sartre une même conception de la liberté comme transformation créatrice de la situation. Or il s’avérera que la situation, devenue « La Société du spectacle », interdit l’affirmation d’une liberté créatrice. L’aliénation est devenue telle que plus aucun point d’appui ne peut être trouvé dans la société, fût-il celui de la « classe ». La classe comme sujet collectif d’une transformation de la situation – les Conseils ouvriers – se perd dans les mirages de la consommation comme dans les mensonges de la bureaucratie marxiste. L’engagement, perdant son point d’appui sur la classe absente, s’étiolera, et l’Internationale Situationniste sera dissoute. La critique se « dégagera » peu à peu pour devenir une superbe méditation solitaire et littéraire sur l’impasse d’une société et peut-être aussi sur l’échec d’une vie passée à la combattre. A partir d’In girum imus nocte et consumimur igni, en passant par les Commentaires et Panégyrique c’est déjà le dégagement aristocratique de Muray qui s’annonce.
Quelle est en effet la « situation » dont part Muray et qui détermine son « dégagement » ? C’est celle d’une décomposition totale des conditions sociales et politiques de l’existence humaine. Décomposition telle que plus aucun appui ne peut être trouvé dans ces conditions pour, selon un mot « festiviste » que Muray abhorerait : « rebondir ». Rien dans les conditions de l’époque ne mérite d’être sauvé mais tout mérite d’être poussé à la plus extrême destruction. Le « Non » opposé par Muray à l’époque traduit le refus de toute possibilité d’engagement, ainsi que la nécessité inverse et non moins absolue de se dégager de la situation, pour ne pas être décomposé par elle, et conserver ainsi la force de lui opposer une altérité irréductible. Rien ne trouve grâce aux yeux de Muray dans l’époque et c’est ce que celle-ci, toute occupée à son autocélébration, ne lui pardonne pas. Muray répète exactement la posture du dernier Debord : une incompatibilité géniale avec l’époque permet une critique géniale. Dans les deux cas  on observe aussi une conscience aigüe de cette génialité et une ironie dévastatrice. Est-ce cette troublante proximité des personnalités qui pousse Muray à accuser les différences de pensée ? Au moment de la publication des Commentaires Muray reconnaît en Debord une « grande pensée ». Par la suite et à mesure qu’il s’engagera dans la « théorisation » d’Homo Festivus, il n’aura de cesse d’amoindrir la pertinence des analyses du théoricien du « Spectacle ». Or il apparaît assez évident que sur le plan théorique la catégorie du « Festif » n’apporte rien de plus à celle du « Spectacle ». Muray reproche certes à Debord de critiquer la séparation au nom d’une union ou fusion utopique qui serait justement celle que prétend réaliser la société festiviste. Mais Debord ne critique pas la séparation réelle des individus. Il critique simplement le mensonge du spectacle qui prétend les réunir : « Le spectacle réunit le séparé mais il le réunit en tant que séparé ». Ou pour le dire avec Tocqueville parlant de l’homme de la démocratie future : « (…) il est à côté d’eux mais ne les voit pas, il les touche et ne les sent point (…) ». Or le festif procède de la même logique : la proximité absolue de la fête n’est possible que sur le fond de l’absolue séparation. De même Muray reproche à Debord de penser le spectateur comme seulement contemplatif alors qu’Homo Festivus serait acteur. Mais Debord a maintes fois combattu l’interprétation réductrice qui identifie le spectacle au médiatique. Le spectacle est la production d’une réalité selon l’image, non la simple production d’une image. La critique du tourisme de Muray est une parfaite application de la critique du spectacle. Le touriste « agit » en tant que spectateur, et la réalité qu’il « contemple » n’est pas une simple image, mais une réalité reconstruite à partir de l’image. Il est un seul point où Muray semble se séparer de Debord. Ce point est celui de l’espoir révolutionnaire. L’aliénation a tellement réussi qu’elle interdit tout espoir. Il n’y a plus aucun sujet collectif capable d’entreprendre une autre histoire. Pire, ce sont les individus eux-mêmes qui veulent et produisent leur aliénation. Ne reste que l’intellectuel dégagé et séparé de l’Histoire achevée et qui l’assume. Là encore Debord précède Muray : « Voilà toute une civilisation qui brûle, chavire et s’enfonce toute entière. Ah ! Le beau torpillage ! ». Le Spectacle comme le Festif, ont achevé l’aliénation, et ne laissent aucun sujet collectif intact, susceptible de transformer la société. Ne reste que l’auteur de la critique qui affirme souverainement ses passions et son altérité. C’est sur le fond de l’expérience individuelle et géniale de l’artiste que la critique demeure possible.
Quoi de commun entre le Maître de l’engagement qu’est Sartre et le Maître du dégagement qu’est Muray ?  Sans doute la tentation de faire jouer à la littérature un rôle directement « politique ». Muray ne reste-t-il pas finalement fidèle à la perspective d’une littérature engagée ? C’est aussi le politique déçu qui se fait écrivain. L’impossibilité d’une transformation réelle de la société débouche sur la nécessité d’une critique radicale assumant son caractère littéraire : « S’il y a aujourd’hui quelque chose d’urgent, c’est de mettre sur pied une critique complète et artistique du monde (…) ». Le maître du dégagement qu’est Philippe Muray est bien la dernière figure, figure paradoxale, de l’intellectuel engagé.

Exclusif : ma lettre à Karine Berger

20

Le jour du solstice d’été, la France a découvert une étoile. Malgré les railleries inévitables, on se rappellera sans doute dans un siècle de cette journée où le melon de Gap supplanta pour l’éternité celui de Cavaillon. Refuser de passer à côté de son destin. Prendre sa plume. Ce n’est pas tous les jours qu’on propose ses services à Winston Churchill ou Indira Gandhi !
« Chère Karine, très brièvement et respectueusement.
1) Je suis à tes côtés pour te servir et servir tes projets pour la France.
2) J’ai fait de mon mieux et j’ai pu échouer périodiquement. Je t’en demande pardon.
3) Je n’ai pas d’ambitions politiques personnelles et je n’ai pas le désir de devenir un ambitieux servile comme nombre de ceux qui t’entourent dont la loyauté est parfois récente et parfois peu durable.
4) Utilise-moi pendant le temps qui te convient et convient à ton action et à ton casting.
5) Si tu m’utilises, j’ai besoin de toi comme guide et comme soutien : sans guide, je risque d’être inefficace, sans soutien, je risque d’être peu crédible. Avec mon immense admiration. David D. » 

 

Casseurs du Trocadéro : clémence pour tous?

438
trocadero psg manif tous

trocadero psg manif tous

L’affaire du RER D, où les détrousseurs de diligence ont écopé d’un maximum de 10 mois de prison avec sursis, est à peine froide qu’une autre décision étrange des juges vient renforcer l’idée d’une justice politique, ou au moins à deux vitesses, dans la France de François Hollande, de Manuel Valls et de Christiane Taubira. Comme le montrent ces vidéos inédites faites par des riverains du XVIème arrondissement le 13 mai dernier lors de la célébration de la victoire du PSG en championnat de France au Trocadéro, et dont l’authenticité est confirmée par des sources policières, des jeunes gens à casquette et survêtement se sont livrés au pillage en règle d’une grande bijouterie sur une artère du quartier bourgeois de la capitale.
Toujours selon nos sources, cinq délinquants auraient été pris en flagrant délit et arrêtés par des policiers arrivés sur les lieux. Placés en garde-à-vue et déférés au parquet, Jean-Marie, Victor, Louis-Sébastien, Augustin et Raphaël[1. Les prénoms ont été modifiés.] auraient été pour deux d’entre eux immédiatement relâchés sans poursuites, et pour les autres remis en liberté dans l’attente du jugement.

Il est vrai que les services judiciaires sont actuellement surchargés et que la justice française, comme la police d’ailleurs, a bien autre chose à faire que réprimer les agissements somme toute anodins de sympathiques jeunes gens qui, dans la fièvre communicative de la victoire de leur club de foot préféré, se prennent à exprimer leur joie en délestant quelques commerces de luxe de leur surplus de marchandise.

La justice a certainement autre chose à faire, comme par exemple condamner sans frémir – dura lex sed lexle nuisible Nicolas, convaincu de rébellion, d’identité mensongère et de refus de prélèvement ADN, chefs d’accusation si terribles qu’ils se sont soldés par deux mois de prison ferme avec mandat de dépôt et 1000 euros d’amende.
La France de 2013, digne héritière de Salomon et de saint Louis, peut se rengorger : elle a la conscience tranquille. Les pillards se dorent au soleil de juin pendant que le rebelle dort en prison.

*Photo : overge.

Trente ans d’art administré

181
art contemporain exception

art contemporain exception

En cette année 2013, le ministère de la culture est en pleine célébration des anniversaires d’une bureaucratie crée ex nihilo il y trente ans, dans le but de diriger tous les aspects de la création en France de l’enseignement de l’art à sa consécration. Les études pleuvent et les rapports se succèdent. C’est l’occasion de faire un bilan de ce nouveau Service Public qui  dirige  l’art. Les « inspecteurs de la création » ont éradiqué l’enseignement du dessin, de la peinture et de la sculpture dans les Ecoles Nationales des Beaux Arts. Par ailleurs ont été constituées par les FRAC, FNAC, DRAC, CNAC, institutions nées la même année, des collections régionales et nationales, qui ont fait l’impasse sur toute la création non conceptuelle.
Un rapport sur les vingt trois  FRAC initié par la Fondation IFRAP, montre que pendant ces trois décennies, les fonctionnaires de la création autoproclamés « experts scientifiques », n’ont pas livré les critères de leurs choix hors du cercle administratif décisionnaire, ne les ont ni rédigés[1. Contrairement à ce qui est obligatoire dans d’autres pays et en particulier en Allemagne ou aucun achat ne peut se faire sans que les critères ne soient consignés par écrit avec le prix de l’œuvre dûment mentionnée.], ni justifiés. Ils n’ont pas donné le prix des œuvres, le lieu d’achat et l’identité des vendeurs. Ils n’ont pas subi de contrôle administratif sur leurs décisions d’utilisation de l’argent public.
En trente ans 26 000 œuvres se sont accumulées dans les réserves dont il faut assurer stockage, la conservation et même restauration décennale. Ces œuvres conceptuelles et éphémères, sont parfois exposées dans des les lieux prestigieux du patrimoine et dans des musées renommés, elles y accomplissent leur devoir théorique et moral, leur mission de  mise en « abîme » du lieu, leur « fonction critique ». Puis elles rejoignent la réserve. Là, n’ayant plus de contexte à détourner, elles ne peuvent plus assurer leur service public « révolutionnaire  institutionnel » et perdent instantanément leur statut d’œuvre d’art pour devenir des objets en déshérence. Les budgets, jadis destinés à l’achat d’œuvres, sont consacrés désormais à la gestion des réserves ou à leur  métamorphose en musées.
Que restera-t-il de ces œuvres fantomatiques, de ces caprices « théoriques » ? Que restera t-il dans la mémoire collective, dans l’œil du public de ces choix bureaucratiques? Un archéologue pourra t-il distinguer dans les ruines des réserves d’un FRAC ce qui est de l’ordre du déchet ménager ou de l’art ?
Jadis Jack Lang voulait, grâce à la puissance de l’Etat, « sauver l’avant-garde » négligée par les collectionneurs français. Aujourd’hui,  les inspecteurs de la création, malgré leur pouvoir exorbitant, ne dirigent plus l’art. Certes, ils attribuent de façon régalienne les lieux patrimoniaux prestigieux, la légitimité de l’Etat, la grande visibilité, puissants moteurs de la consécration artistique, mais leurs moyens financiers se sont amoindris. En 2013, sous un gouvernement de gauche, le budget de la culture, connaît une baisse pour la première fois. Aujourd’hui la décision en matière de consécration artistique appartient aux « très grands collectionneurs » internationaux et l’expertise « scientifique » des « inspecteurs de la création » est en réalité au service de leurs caprices.  Paris depuis 2008 a vu arriver pour des raisons de stratégies de marché, les galeries américaines qui l’ont boudé cinquante ans durant pour les mêmes raisons. En 2011, Gagosian couronne le processus. On attend l’ouverture des galeries des grandes maisons de vente pour lancer elles-mêmes les artistes émergents et tenir toutes les étapes de la fabrication de la valeur financière de ces produits.
L’exception française en 2013 est une chimère issue de l’union contre nature d’une bureaucratie publique et d’une stratégie de la finance internationale.

*Photo : Scalino.