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L’anaphore, ultime avatar du politique

valls anaphore hollande

On se rappelle les imprécations de Camille, dans Horace :

« Rome, l’unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant !
Rome qui t’a vu naître, et que ton cœur adore !
Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore ! »

Autant de coups de marteau dans la tête de son frère Horace, Romain unidimensionnel s’il en fut, qui choisit non sans raison de tuer sa sœur pour la faire taire…
C’est la solution à laquelle je pense chaque fois que j’entends une anaphore politique. Et par les temps qui courent, l’anaphore est devenue l’ultime forme du creux, le degré zéro du raisonnement, la figure fondamentale du rien à dire : comme je n’ai aucun argument, je prends un mot (deux, à la rigueur — ce qui amena Hollande à raccourcir un « Quand je serai président » en un curieux et asyntaxique « Moi, Président » et je le répète ad libitum ou presque, en espérant que ce matraquage fera croire à l’auditeur qu’il y avait du sens dans ce martelage.
Le mal vient de plus loin. Rappelez-vous Zola et son « J’accuse » : l’éloquence politique use de l’anaphore depuis belle lurette. À l’oreille, c’est d’ailleurs à Zola, plus qu’à Hollande, que Valls a tout récemment emprunté son « J’assume ».
C’est une figure de fin de discours. Rappelez-vous Sarkozy dans les dernières envolées de son discours de Bercy, en 2007. Guaino, cette année-là, a d’ailleurs usé et abusé de l’anaphore — cela permet de collecter non les arguments, mais la clientèle, dont chaque segment peut prendre pour lui tel ou tel coup de marteau de la série.

Variante : vous reprenez le terme fondamental par un pronom. Hollande nous a fait ça (les sources concordantes attribuent à l’homme aux pompes bien cirées, Aquilino Morelle, la trouvaille de cette série-là) avec « mon adversaire, mon véritable adversaire », réduit à un « il » anonyme (comme une société de même style), finalement glosé par « le monde de la finance », qui vient en apothéose de la série. On a commencé au marteau, on finit à la masse — et les applaudissements de crépiter. À qui prendra une minute pour écouter cette belle envolée, je recommande, à l’extrême fin, le regard qu’Aurélie Filipetti (ENS et agrégation de Lettres) jette à Laurent Fabius (ENS et agrégation de Lettres) : entre amateurs de belles-lettres, on ne saurait être complices en rhétorique avec plus d’éloquence muette.
François Hollande, qui de discours en discours semble se pasticher lui-même, a excité la verve des rhéteurs — les vrais. Voyez par exemple. Et ce n’est pas bien que l’on se moque d’un chef d’Etat — cela signifie en clair que c’est de cet Etat que l’on se moque.
Tiens, un chiasme. C’est moins fréquent…

Ce que montre particulièrement cette surabondance d’anaphores, c’est le vide du discours politique. Quand on n’a rien à dire, on fait du bruit — et l’anaphore est une figure qui fait du bruit, elle n’est même là que pour ça, c’est parce qu’il en avait mal à la tête qu’Horace tire son épée pour faire taire sa frangine.
C’est le problème avec les figures du discours. Un jour, quelqu’un — bien oublié —inventa tel ou tel trope, puis quelqu’un d’autre le reprit, jusqu’à popularisation, jusqu’à saturation. On a cessé de comparer les jeunes filles aux roses peu après Ronsard (1500 ans après Ovide, qui avait déjà donné sans être forcément le premier) qui avait épuisé le sujet — il faudra attendre Françoise Hardy pour qu’on ose à nouveau la métaphore. On ne saurait s’en emparer aujourd’hui sans passer pour un ringard total — ou un plaisantin tenté par la parodie.

La politique en est là : faute de fond, elle en est à outrer ses formes. De « J’accuse » à « J’assume », on frise le pastiche, et il faut être inculte comme le sont en général les journalistes pour s’en repaître…

Ou plutôt, cet inlassable assénement de l’anaphore (qui est en soi figure de ressassement) témoigne de la vacuité du discours politique en ces temps de société du spectacle — et d’un spectacle sans exigence. L’anaphore, c’est de l’esthétique TF1. Si César, qui ne parlait pas mal, ou Jaurès, qui se débrouillait aussi, avaient été aussi nuls, on n’aurait même pas pris la peine de les faire taire.
Et nous, nous les supportons ?

Nous sommes bien cons bons.

*Photo : LCHAM/SIPA. 00681769_000010.

En votant pour Valls, Frédéric Lefebvre ne gaffe plus

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Est-ce pour faire parler de lui que Frédéric Lefebvre, député UMP des Français d’Amérique du Nord, a voté le programme de stabilité proposé par Manuel Valls la semaine dernière à l’Assemblée ? C’est bien simple, depuis la nomination de Valls à Matignon, la presse se régale de sa supposée métamorphose en social-démocrate bon teint. Pour ma part, j’accorderai le mérite de la constance à l’ex-porte-flingue sarkozyste, jadis connu pour ses conférences de presse et ses formules à la truelle. Que nous dit-il ? Que Valls ne fait que poursuivre, en l’amplifiant ajouterai-je, la politique de taille dans les dépenses de l’Etat que menaient Sarkozy et Fillon, non sans alléger les cotisations sociales pour le plus grand bonheur des entrepreneurs.


Frédéric Lefebvre : Pouquoi j’ai voté le… par TV5Monde

Déjà passé à deux doigts de voter la confiance à Valls le mois dernier, Lefebvre pose légitimement en élu responsable qui ne se dédit pas, contrairement à ses amis centristes qui se sont contentés de s’abstenir pour permettre à la loi de passer, pendant que les parlementaires UMP s’opposaient en masse, pour les besoins de la théâtralité droite/gauche.

J’entends d’ici les mauvaises langues murmurer que le sieur Lefebvre lorgnerait un maroquin, une mission ministérielle, ou la présidence de la commission des fruits confits. Certes, les convictions ne pèsent souvent pas très lourd en politique, mais si des voix de la gauche du PS venaient à manquer au gouvernement dans les prochaines semaines, le groupe parlementaire UDI arriverait en force d’appoint, tels les députés centristes réunis autour de Pierre Méhaignerie pour soutenir Rocard en 1988-1991, dans sa période d’ouverture aux ministres ex-giscardiens (Stoléru, Durafour, Stirn…).
Vingt-cinq ans après, Lefebvre pourrait jouer à son tour les francs-tireurs, ce qui ne compromettrait pas nécessairement son avenir politique, si j’en juge par le précédent Méhaignerie. Après son flirt rocardien, ce dernier devint successivement Garde des Sceaux du gouvernement Balladur (1993-1995), secrétaire général de l’UMP (2004-2007) et président de la Commission des finances de l’Assemblée (2002-2007).

Appuyer la gauche semble donc le plus sûr moyen d’avancer ses pions à droite. Attention, n’inversez surtout pas l’ordre des ingrédients : sectarisme oblige, vous vous retrouveriez dans un placard, voire secrétaire général de l’Elysée !

Bardot avant Bardot

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brigitte bardot manina

Il y a plusieurs raisons de se réjouir de la réédition de Manina, la fille sans voiles.

La première, c’est d’offrir une occasion unique de redécouvrir Willy Rozier, cinéaste populaire bien trop méconnu et ignoré par à peu près tous les ouvrages spécialisés : Siclier ne le cite qu’une fois dans son histoire du cinéma français tandis que Tulard évoque un cinéaste d’origine belge alors que Rozier est né à Talence, en banlieue bordelaise!

Avant de devenir réalisateur, Willy Rozier fut un champion de natation qui représenta la France aux Jeux Olympiques puis il fit l’acteur, chez Robert Siodmak, notamment. Il passe derrière la caméra au début des années 30 et se fera le chantre d’un certain cinéma du samedi soir (Bouyxou parle d’un « pionnier de l’érotisme pré-benazerafien »). Il fait débuter la craquante Françoise Arnoul dans L’épave et on lui doit également la série des aventures de Callaghan. Il terminera sa carrière dans l’érotisme soft (Danny la ravageuse) et moins soft (Dora, la frénésie du plaisir). Et pour céder au plaisir de l’anecdote, signalons que Willy Rozier alla même, pour défendre l’honneur de son actrice Marie Déa, jusqu’à provoquer en duel  le critique François Chalais qui l’avait malmenée dans un article !

Une des caractéristiques du cinéma de Rozier, et c’est la deuxième raison qui nous pousse à nous réjouir de la résurrection de ce film, fut de privilégier souvent les décors naturels. En 1949, il met au point l’Aquaflex, une caméra capable de faire des prises de vues sous-marines qu’il utilisera dans L’épave. Dans Manina, où le héros, Gérard, part à la recherche d’un trésor phénicien au large des côtes Corse, Rozier nous offre quelques séquences sous-marines assez belles. En supplément du film, on pourra d’ailleurs découvrir Vestiges sous-marins, intéressant documentaire de 1953 où Rozier nous invite à un tour de Corse qui passe également par quelques détours dans les fonds marins. Même si ses prises de vues en extérieur ont parfois des inconvénients (le vent qui souffle dans les micros et qui parasite la bande-son lors de certaines scènes), elles offrent aussi au film une certaine fraîcheur. La plage, le soleil, la mer, l’aventures : tous ces éléments donnent un sentiment de liberté vacancière assez agréable au spectateur.

Enfin, c’est bien évidemment la présence de la juvénile Brigitte Bardot qui fait tout le sel de ce film et qui justifie la redécouverte de Manina, la fille sans voiles. Si le titre est évocateur et peut faire rêver, il faut se souvenir que nous sommes en 1952 et que le cinéma reste toujours très prude. L’érotisme de Willy Rozier est donc toujours suggestif mais reste très chaste. Malgré ça, la sensualité de Bardot éclate à chaque plan. Le bikini qu’elle porte (presque) constamment n’est pas étranger à cette impression mais son charme ne se limite pas à ses formes parfaites. Même si elle joue parfois un peu faux, c’est ce naturel décomplexé qui enchante littéralement et que Vadim saura repérer quelques années plus tard lorsqu’il tournera Et Dieu créa la femme.

Après une première apparition aux côtés de Bourvil dans Le trou normand de Jean Boyer, Brigitte Bardot obtient ici son premier grand rôle et incarne la potentielle fiancée du jeune premier musculeux (Jean-François Calvé). Le canevas de cette bluette n’a rien d’exceptionnel mais il est assez amusant de voir comment Rozier se plaît à inventer une histoire de chasse au trésor évoquant la littérature populaire de la fin du 19ème siècle. Pour un spectateur d’aujourd’hui, les situations peuvent paraître antédiluviennes mais c’est aussi ce qui fait le charme du film dont certains dialogues sont assez croquignolets[1. « Et ton Gérard, il ne t’embête pas non plus ? – « Non, lui c’est pas le genre : il me donne des calottes », « -Et tu acceptes ça ? » « Oh mais dis, c’est pas toujours sur la figure », « Ah, voilà ! » ].

Mais qu’importe les maladresses et le côté un poil ringard du film : il y a le soleil, la mer, le bikini qui venait de naître et que des actrices comme Bardot étaient en train de populariser ainsi qu’un Howard Vernon assez savoureux en trafiquant de cigarettes un brin libidineux.

Du coup, cette bluette démodée dégage un charme non négligeable…

 

Manina, la fille sans voiles (1952) de Willy Rozier avec Brigitte Bardot, Jean-François Calvé, Howard Vernon. (Editions Bach Films)

 

 

 

 

Traité de libre échange : ça coince aussi dans le Pacifique

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taiwan libre echange chine

Invoquer la souveraineté étatique contre l’ouverture sauvage des frontières économiques, une vieille rengaine ? Pas tant que ça ! La protection nationale, c’est le leitmotiv des étudiants taïwanais en révolte depuis le 18 mars. Ils ont pris l’Assemblée législative, à Taïpei, capitale de l’île, en ont fait le siège de leur contestation, devenue massive : la lutte contre l’accord de libre-échange sur le commerce des services entre la Chine et Taïwan (Cross-Strait-Service Trade Agreement, CSSTA). Au-delà de la question économique, c’est l’indépendance de la province que défendent les manifestants.

Le traité CSSTA constitue le deuxième volet du marché commun organisé entre les deux rives de la mer de Chine, entamé en janvier 2011 avec l’accord-cadre de coopération économique. Cette fois-ci, c’est le secteur de la communication qui est visé. Ainsi, l’Empire du milieu étendrait ses rayons sur les entreprises culturelles, médiatiques et touristiques de l’île voisine. Ce que redoutent particulièrement les « révoltés des tournesols », comme ils sont surnommés. Ils refusent de subir la mainmise économique t politique des Chinois. Et  dénoncent le mauvais coup du président taïwanais Ma Ying-Jeou.

L’accord, pris en trente seconde, d’après les sources contestataires, ouvre soixante-quatre nouveaux domaines de l’activité économique aux investissements chinois. L’édition et les centres de recherche en font partie. « Ce sera le règne de la censure et de l’autocensure » s’inquiète Shuling Cheng, taïwanaise doctorante en art et sciences de l’art,  en plus de « la faillite des petits commerçants ».

En face, le gouvernement brandit la carte de la croissance. Rallier le train du « Grand Miracle chinois est un gage incontestable d’existence économique » souligne Emmanuel Dubois, chercheur associé à l’institut Thomas More. Alors que depuis le milieu des années 2000, le pays a décroché. « Nous assistons à une nouvelle réplique du« Front Uni» de tous les Chinois face au Japon » précise-t-il.

De l’autre côté de la rive, les élites chinoises regardent avec dépit les troubles Taïwanais. Voilà le résultat de la tant désirée démocratie, scandent les médias de Chine. Taïwan leur sert désormais de contre-modèle.

Et pour nous, Européens, c’est à n’y plus rien comprendre. La démocratie taïwanaise agissant au nom du progrès économique est montrée du doigt par les quelques médias qui veulent bien se pencher sur la question. Et maintenant, au nom de l’Identité de l’île, il faudrait revoir le traité, refermer les frontières ? Quelle drôle d’idée !

*Photo : AP21547112_000008. Wally Santana/AP/SIPA.

Qui a tué la politique?

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Impuissance face au chômage de masse et à la désocialisation, scandales et affaires à répétition, règlements de comptes entre egos à l’intérieur de chaque camp : chaque semaine amène sont lot de désillusions sur la politique. Il est facile de dénoncer la « trahison » des politiques, la « dictature des marchés » ou un vaste « complot », comme se plaisent à le faire les courants d’extrême droite et leurs nouvelles troupes de jeunes déculturés. Mais pour qui veut s’arracher à la dictature du présent et de l’information en boucle, la question vaut la peine d’être posée autrement : comment en est-on arrivé là ?  Autrement dit : que s’est-il passé pour qu’en un quart de siècle, nos ressources politiques, intellectuelles et morales se soient érodées à ce point ?

La seconde moitié des années 1970 marque un premier tournant en mettant en scène, par le biais de ceux que l’on a appelé les « nouveaux philosophes », une nouvelle catégorie d’intellectuels médiatiques et imprécateurs qui vont opposer l’éthique à la politique dans la plus grande confusion. Assimilée à l’idéologie et soupçonnée d’être potentiellement totalitaire, la politique est discréditée et invalidée dans sa capacité de transformation sociale. L’individu drapé dans la morale s’oppose au Maître, au Pouvoir, érigés en nouvelles figures du Mal ; l’État, la raison, la philosophie des Lumières sont sommairement remis en cause. Si le communisme a été mis en question au cours de ces années-là, il ne l’a pas été à partir d’une compréhension en profondeur du phénomène totalitaire et d’une pensée renouvelée du politique, mais avant tout du fait de son propre archaïsme et par une culture post-soixante-huitarde qui a nourri la méfiance et le soupçon vis-à-vis de l’État et de la politique.

La victoire de la gauche, en 1981, repose en fait sur un paradoxe qui va largement déterminer les circonvolutions et les revirements ultérieurs : cette victoire électorale intervient sur fond d’érosion de la doctrine communiste et socialiste qui structurait l’identité de la gauche depuis le XIXe siècle. Mitterrand sera le maître de cette ambigüité, sur fond d’impuissance à résoudre le chômage de masse et de fuite en avant dans la construction européenne.[access capability= »lire_inedits »]

L’« héritage impossible de Mai-68 » va alors largement servir de substitut à la crise de la doctrine, au moment où nombre de leaders étudiants liés à l’extrême gauche se reconvertissent en nouveaux permanents du Parti socialiste où ils feront carrière. La création de SOS Racisme, liée à ce qu’un publicitaire a dénommé la « génération Mitterrand », constitue un point marquant de ce basculement. À la figure du militant politique traditionnel se substitue celle qui combine la figure de la morale, des médias et du show-biz « engagé ». Sommes-nous sortis d’une telle situation ?

Les nouvelles générations qui se sont formées dans les ruines des idéologies passées et dans l’ère du vide ont subi les discours en boucle des nouveaux rhéteurs de la post-modernité : « Nous sommes dans le désert, et il ne sert à rien de le regretter ; au diable, pêle-mêle, l’esprit de synthèse, la raison et la recherche de l’unité ; que vivent et s’épanouissent les discontinuités et les différences, les chemins de traverse et leurs impasses, le mélange des genres, l’affect et l’inachevé comme expression de la créativité. N’avons-nous pas assez souffert dans le passé de toutes ces entités abstraites et de leurs serviteurs qui masquaient leur désir de domination et de puissance ? Ne nous faut-il pas désormais renoncer à interpréter le monde et l’Histoire ? » Le passé apparaissant désormais sans ressources et l’avenir indiscernable, le présent devient existentiellement flottant ; l’activisme, le règne de l’image et de la réussite tentent, tant bien que mal, d’y remédier.

À gauche comme à droite, surfer sur les évolutions dans tous les domaines devient une nouvelle façon de faire de la politique. Déconnectée de toute vision historique et ayant perdu ses finalités propres, l’activité politique devient une affaire de gestion et d’adaptation dans un monde chaotique où le marché fait office de fondement du réel et de modèle hégémonique pour l’ensemble des activités sociales. Le « changement » remplace le « progrès » ; le management et la communication, avec leurs multiples spécialistes et boîtes à outils, sont érigés en méthodes et en valeurs de référence.

Le style et la pratique des politiques vont également changer. Le discours tend à s’aligner sur un « franc parler » qui fait fi de la syntaxe et affirme sans ambages ses propres ambitions : « La présidentielle, j’y pense… et pas seulement en me rasant », déclare tout bonnement Nicolas Sarkozy lors d’une émission de télévision en 2003. Un ministre de l’Intérieur qui reçoit torse nu des journalistes en émettant des jugements à l’emporte-pièce sur ses « amis » politiques, un président de la République qui grimpe les marches de l’Élysée en tenue de jogger, un « président normal » : on dirait que l’homme d’État a beaucoup changé. Comme la société, il est devenu plus sentimental. Il lui faut désormais « être gentil », « aimer les gens » tout en maîtrisant la production du message et des images. En d’autres termes, il s’agit de mettre en œuvre une stratégie de communication qui conjugue cynisme et sentimentalisme. L’« écoute de la souffrance », jusqu’ici réservé aux thérapeutes, devient un nouveau thème politique, en écho au développement de la victimisation dans l’ensemble de la société. Quant aux histoires de couples, elles donneront lieu à des feuilletons médiatiques comme on n’en avait encore jamais connus. Les  nouveaux « hommes d’État » incarnent à leur manière l’érosion des institutions.

Nombre de dirigeants et d’élus ont ainsi accompagné le courant de déculturation historique et politique qui concerne une bonne partie des pays européens, et tout particulièrement la France : nation politique s’il en fût, celle-ci ne s’en remet pas.  « Le changement, c’est maintenant ! » : la déjà célèbre formule traduit, on ne peut mieux, la réitération d’une impuissance qui fait du présent la référence suprême, agrémentée de promesses électoralistes qui n’engagent que ceux qui veulent bien y croire, en attendant le prochain « tournant ». La politique est devenue bavarde, laissant croire qu’on a changé la réalité quand on a beaucoup parlé d’elle. Malgré les multiples démentis infligés, précisément, par le réel et les taux record d’abstention, la politique et les affaires reprennent toujours, avec, à chaque fois, les grandes déclarations de principe et leur lot d’indignations : « Cette fois-ci, nous saurons en tirer les leçons. » Nous vivons un moment historique de décomposition qui « n’en finit pas de finir »…

Si « tout n’est pas politique » et si « la politique ne peut pas tout », nous n’en attendons pas moins de la politique qu’elle nous permettre de sortir de ce climat délétère, en se réarticulant à l’Histoire et en nous disant clairement ce qu’est ce « cher et vieux pays » et où il va. C’est à cette condition que le pays pourra retrouver l’estime de lui-même.[/access]

*Photo : BENAROCH/SIPA. 00560149_000050.

Michel Houellebecq et le nihilisme

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Dans le magazine Lui de ce joli mois de mai (avec Rihanna en couverture ), Michel Houellebecq explique à Frédéric Beigbeder qu’il n’est pas un nihiliste, mais un conservateur comme Benoît Duteurtre, un ami et un écrivain que j’apprécie beaucoup, tout comme Michel Houellebecq d’ailleurs et Frédéric Beigbeder qui ne le ménage pas dans cet entretien. Mais le nihilisme ne se réduit pas aux révolutionnaires russes du dix-neuvième siècle. Pour être plus explicite, je dirai que le nihiliste se définit d’abord par sa méfiance à l’endroit de la supériorité de la raison : elle est une fiction ne servant qu’à masquer le non-sens de l’existence.

L’existence, justement, qui est au cœur de tous les systèmes philosophiques, apparaît aux nihilistes au mieux comme une sombre affaire qui apporte plus de désagréments que de plaisirs, au pire comme une joyeuse apocalypse. Comment y mettre fin, tant individuellement que collectivement, est une des questions récurrentes des penseurs nihilistes. Il ne s’agit pas d’aménager au mieux la geôle dans laquelle nous croupissons, mais d’en bloquer l’accès. Certes, on peut estimer qu’il s’agit plus d’une posture esthétique, voire d’une forme d’humour noir, que d’une pensée à forte valeur ajoutée. Mais on ne peut nier que dans son radicalisme, elle finit un jour ou l’autre par toucher chacun et ébranler nos convictions les plus tenaces sur la perpétuation de l’espèce. Michel, permets-moi de te dire, que tu m’apparais comme une des incarnations les plus accomplies du nihilisme actuel. Comment pourrait-il en être autrement de la part d’un lecteur de Schopenhauer et d’un auteur d’un superbe essai sur Lovecraft, sous-titré : contre le monde, contre la vie ?

L’application mobile de Causeur enfin disponible

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Après le lancement le mois passé de notre application Causeur le mensuel permettant de lire notre magazine sur tablette (déjà un millier de téléchargements !), vous pouvez maintenant lire les articles du site sur mobile, grâce à l’application Causeur.fr.
Vous profiterez ainsi d’un bien meilleur confort de lecture pour nous lire loin de chez vous ou du travail et pourrez consulter les articles hors connexion.
L’application est disponible pour iPhone et mobiles Android. Les possesseurs de mobile fonctionnant avec un autre système d’exploitation (Windows, BlackBerry,…) pourront également accéder à l’application sur m.causeur.fr.
Cette première version est encore imparfaite et ne permet pas encore aux abonnés d’accéder aux articles verrouillés avec leurs identifiants (ils peuvent cependant les lire via l’application Causeur le mensuel), de commenter ou de partager les articles via les réseaux sociaux (uniquement par e-mail).
Une nouvelle version viendra dans les prochaines semaines remédier à tous ces désagréments.
En attendant, bonne lecture (et n’hésitez pas à recommander l’application à votre entourage) !

La diplomatie zéro-polaire de Laurent Fabius

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fabius quai orsay bercy

Le 15 janvier, Laurent Fabius était l’invité du dîner de La Revue des Deux Mondes. Dans son numéro de mai, le discours du premier de nos diplomates est retranscrit sous le titre « Les priorités de la politique étrangère de la France« . Pour celui qui se sentirait perplexe voire perdu face aux soubresauts de la stratégie française depuis deux ans, le titre est alléchant. Malheureusement, il s’agit davantage du reflet d’une pensée diplomatique fourre-tout plutôt que de vraies priorités. Théoriciens et praticiens des relations internationales s’abstenir.

D’emblée, la phrase d’accroche donne le ton: « La France n’est pas la plus grande nation du monde et néanmoins il suffit de lire la presse anglo-saxonne pour constater qu’on nous fait beaucoup de compliments sur notre politique étrangère. » Sans complexe, Laurent Fabius évalue sa politique à l’aune des commentaires des journalistes anglo-saxons. Les faucons du Times ou de Fox news sont satisfaits et il faut qu’on sache pourquoi.
Pour expliquer ces éloges, Fabius dresse un tableau caricatural de l’histoire diplomatique contemporaine  : avant-hier un monde bipolaire et hier un monde unipolaire où tout était simple. Aujourd’hui, « le chaos zéro-polaire« , jargonne notre diplomate en herbe. Un monde où la France est bien seule à encore jouer les justiciers depuis que les Américains ont lâchement abandonné la cause. « La France est un des seuls pays qui peut intervenir, dont la parole soit action » déclame sans rire Laurent Fabius, avant de décliner les moyens de cette action autour de quatre objectifs :
Premièrement, la paix et la sécurité en menant la guerre contre le terrorisme en Afrique et en luttant contre la prolifération des armes de destruction massive (il cite l’Iran mais oublie de mentionner la Syrie…). Donald Rumsfeld, sors de ce corps!
Le second objectif diplomatique est une consensuelle tarte à la crème climatique. Lors de la conférence multinationale qui se tiendra à Paris, « beaucoup de décisions que nous allons prendre seront dictées par cet objectif« . Pour des résultats connus d’avance: une déclaration d’intention sans suite (mais surtout une belle tribune où Ségolène Royal jouera des coudes sur la photo finale).
Le troisième objectif, c’est l’Europe. Elle doit « avancer concrètement sans nous perdre dans d’inutiles et longues discussions institutionnelles. » Parce que les institutions européennes c’est pas du concret? Ça pourrait rappeler de mauvais souvenirs à notre diplomate-en-chef. Le référendum de 2005 par exemple…
Enfin le quatrième objectif, l’unique réelle priorité de Laurent Fabius: la diplomatie économique. Contrats en Chine, en Arabie Saoudite, en Turquie ou à Cuba, les discours sur les droits de l’homme ressassés sur tous les tons à Paris disparaissent dès qu’on parle d’argent. Mais c’est de bonne guerre. Après les municipales, François Hollande avait aussi songé à Fabius pour occuper Bercy ou Matignon. Au fond, il savait bien que l’économie est son seul vrai intérêt. Mais vous comprenez, l’économie française c’est un peu ennuyeux. Alors, Fabius a fait rebaptiser son portefeuille « ministère des affaires étrangères et du développement international ». Et pourquoi pas « ministère des finances étrangères » avec Fleur Pellerin comme ambassadrice de la fabiusie internationale? En réalité, les grandes questions de paix et de sécurité sont périphériques pour le chef de notre diplomatie. D’ailleurs François Hollande préfère les analyses de Jean-Yves Le Drian sur les dossiers ukrainien, iranien, syrien, africain…
Pour preuve, alors que le Congrès américain s’apprête à établir une liste de sanctions qui frapperait le cabinet du Kremlin, François Hollande d’après Le Figaro, recevra Vladimir Poutine à dîner à l’Elysée, la veille du 70ème anniversaire du débarquement. Sans doute l’occasion de rassurer les chantiers navals de St Nazaire. Le Tsar de toutes les Russies et notre président normal partageront ensuite en Normandie la tribune en compagnie d’une quinzaine de chefs d’Etat. Laurent Fabius entre Vladimir Poutine et la Reine d’Angleterre, un selfie inoubliable sans doute!
Car sur le dossier ukrainien, Hollande (comme Obama) est pressé de tourner la page:  » Nous ne devons pas considérer seulement la Russie d’aujourd’hui pour laquelle nous avons d’ailleurs de l’amitié mais aussi la Russie qui a été solidaire avec la France dans l’épreuve et qui a payé un lourd tribut pour lutter contre le nazisme. » Du de Gaulle dans le texte! Au conseil européen de Bruxelles du 21 mars, un tel archaïsme a suscité la sainte colère de la Ligue des droits de l’Homme: « La venue de Vladimir Poutine ne doit pas apparaître comme une caution de son régime« . Ce n’est pas la presse anglo-saxonne qui dira le contraire…

Chris Garneau : L’hiver au corps

winter games garneau

Avis aux amateurs de mélancolie en laine polaire qui préféreront toujours Un singe en hiver à Pas de printemps pour Marnie, L’été meurtrier ou Légendes d’automne uniquement par snobisme saisonnier : Winter Games est pour vous. Cet album a été enregistré en hiver, au milieu d’un cimetière sibérien (pour une meilleure réverbération), par une nuit de pleine lune (pour les bonnes ondes). Je ne suis pas sûr de ces deux dernières assertions et pourtant : plus triste et majestueusement beau, tu meurs enneigé. Mais c’est le lot des artistes inspirés par Nico, comme l’est Chris Garneau.

Non seulement cette nouvelle livraison du chanteur originaire de Boston révèle les chants d’une âme de cristal à la mélancolie scarifiée (« Pas grave » et son archet crissant sur les veines de spectres égarés, « Winter Song N°2 » et ses hululements médiévaux, « Danny » qui nous rappelle un Christophe capable de flotter dans l’éther ouaté), mais l’auditeur sent ici une réelle et profonde désolation immanente, qui ne relève pas de la pose affectée ou de l’exercice de style.

Et la question se pose alors : Mais quelle est l’origine de la résignation traumatique de Chris Garneau ? Le chanteur a donné un début de réponse lors de son récent passage dans l’excellente émission de France Inter « Ouvert la nuit » : cela remonte à son enfance, période pendant laquelle il a fréquenté des… écoles françaises. En effet, à l’âge de 7 ans, le jeune Garneau s’est retrouvé à l’école primaire de notre éducation nationale, dont les méthodes d’enseignement et techniques d’apprentissage lui ont laissé des traces indélébiles : « Ce qui m’a le plus surpris, c’était l’école, c’était beaucoup plus strict qu’aux États-Unis. J’ai été jeté dans une école française normale et ça a été un véritable choc : la couleur du stylo que vous devez utiliser, le bon cahier, « Christopher tu es pénible, mais qu’est-ce que tu fais-là ?! », etc. »

Ceci dit, le chanteur peut s’estimer heureux d’avoir échapper aux profs lanceurs de craies et aux pédagogues allumés qui collaient des paires de claques aux élèves dubitatifs devant l’équation à trop d’inconnues inscrites sur le tableau.

Ami Garneau, sache que rien n’a changé aujourd’hui. En effet, au moment où j’écris ces lignes, ma fille – je vous jure que c’est vrai comme disait Desproges – cherche son crayon de papier pour faire ses devoirs. Moi :  » prends un stylo si tu ne le trouves pas ». Elle : « ben il me faut un stylo bleu ». Moi : « prends un stylo noir ». Elle : « ben j’ai pas le droit ». Comment s’étonner avec ça de l’incapacité de la France à exporter autre chose que l’important niveau d’anxiété de ses élèves (inquiets pour leur avenir dans l’hexagone surtout).

Pour en revenir à Winter Games, ce nouvel album ouvre un nouveau champ de perspectives pour Garneau : aussi paradoxal que cela puisse paraître, on sent ici une volonté de sa part de présenter une œuvre plus accessible, ouverte au grand public, moins indie-underground qu’auparavant. Et même si l’objet souffre d’une trop grande linéarité – malgré de belles fulgurances et la bonne tenue générale des compositions – il ne peut laisser froid personne.

Chris Garneau s’était déjà fait remarquer en 2009 avec El Radio, son deuxième album. Cet ensemble conceptuel de pop baroque se terminait par un triptyque éloquent : « Winter Songs »… Tout le monde a ses petites obsessions, mais comme le dit l’artiste lui-même : « C’est pas grave » :

Pour aller plus loin :

Dans la même galaxie revendiquant l’influence de l’icône Nico, à découvrir également : Soap&Skin  et Majeur.

Chris Garneau, Winter Games, Clouds Hill (sortie le 14 avril 2014)

*Photo: Album Winter Games, Chris Garneau.

Le corps dans tous ses états

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hysteria art expo

Sur les planches photographiques présentées à la galerie Baudoin Lebon s’affichent des corps déformés, atrophiés, secoués de spasmes… Il y a des hommes et des femmes de tous âges, et même quelques enfants qui regardent fixement l’objectif de l’appareil photo. Ce sont les patients du Professeur Charcot à La Salpêtrière dans les années 1880, et ils ont été photographiés à la demande de ce dernier par les Services photographiques de l’hôpital pour documenter les symptômes de l’hystérie. La définition de l’hystérie donnée ici dépasse donc le sens courant que l’on connaît pour s’attacher à la définition médicale de cette « maladie ».

L’accrochage des planches suit une progression des cas les plus simples aux cas les plus spectaculaires, une sorte de cheminement vers la monstruosité. Les dernières planches sur le mur du fond présentent ainsi des cas d’orteils et de doigts surnuméraires, et elles frisent la parade de monstres de foire : c’est précisément ce que ses adversaires reprochaient à Charcot. Celui-ci montrait (ou exhibait) les cas les plus intéressants lors de ses « leçons du mardi » qui attiraient les foules. Freud lui-même y assista longuement lorsqu’il suivit l’enseignement de Charcot, il en ressortit fort impressionné. A la vue de ces planches, on ne peut s’empêcher de se demander dans quelle mesure les patients savaient à quoi ils participaient, un autre reproche souvent adressé à Charcot. Outre le recours fréquent à l’hypnose qui privait les patients de la conscience de leurs actes, on sait que Charcot mettait en scène ces photographies soigneusement, ce qui se voit ici. Le cadrage et la lumière semblent souvent calqués sur ceux des studios de portraitistes, voire ceux des théâtres. D’où une interrogation : quelle part de jeu d’acteur dans les attitudes des patients ? Une des planches apporte un élément de réponse : on y voit un homme nu allongé sur un lit qui se contorsionne puis exécute des mouvements de gymnastique (dont un poirier). Il regarde droit dans l’objectif à deux reprises ce qui semble indiquer qu’il savait ce qui se passait à ce moment-là. Les adversaires de Charcot suggéraient volontiers que celui-ci exerçait une emprise puissante sur ses patients…

En regard des planches de Charcot, la galerie propose quelques photographies de trois artistes qui travaillent sur le corps et la folie : Roger Ballen, Joel Peter Witkin et Les Krims. Tous trois mettent en scène leurs images, parfois dans une esthétique théâtrale, ce qui les rapproche des planches photographiques exposées. Witkin travaille en outre sur les fantasmes sexuels et on peut trouver dans son oeuvre un écho de l’origine du mot « hystérie », à savoir « utérus ».Cependant Charcot considérait que ses patients étaient malades et non fous : il insistait sur l’aspect neurologique de leurs symptômes plus que sur la dimension psychosomatique (refoulement sexuel), ce qui explique qu’il y ait aussi des hommes parmi ses patients hystériques. Confronter les travaux de photographes intéressés par la folie et les êtres monstrueux aux photographies des patients de Charcot se révèle alors une fausse bonne idée… Les planches de Charcot laissent une impression bien plus forte, car même si elles étaient mises en scène elles représentent des patients qui souffrent, et non une vision artistique de la douleur ou de la folie. Les images de Ballen survivent tout de même à cette confrontation car elles se situent à mi-chemin entre l’art et le documentaire puisqu’il photographiait aussi des personnes handicapées.

Derrière la dramatisation voulue par le professeur Charcot, la vérité des corps malades s’affirme avec force dans ces séries de photographies et leur donne une autre dimension…

« Hysteria », galerie Baudoin Lebon (Paris 3ème) jusqu’au 10 mai 2014.

 

*Photo : Albert Londe, document du service photographique de la Salpêtrière, 1893, Courtesy baudoin lebon.

L’anaphore, ultime avatar du politique

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valls anaphore hollande

valls anaphore hollande

On se rappelle les imprécations de Camille, dans Horace :

« Rome, l’unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant !
Rome qui t’a vu naître, et que ton cœur adore !
Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore ! »

Autant de coups de marteau dans la tête de son frère Horace, Romain unidimensionnel s’il en fut, qui choisit non sans raison de tuer sa sœur pour la faire taire…
C’est la solution à laquelle je pense chaque fois que j’entends une anaphore politique. Et par les temps qui courent, l’anaphore est devenue l’ultime forme du creux, le degré zéro du raisonnement, la figure fondamentale du rien à dire : comme je n’ai aucun argument, je prends un mot (deux, à la rigueur — ce qui amena Hollande à raccourcir un « Quand je serai président » en un curieux et asyntaxique « Moi, Président » et je le répète ad libitum ou presque, en espérant que ce matraquage fera croire à l’auditeur qu’il y avait du sens dans ce martelage.
Le mal vient de plus loin. Rappelez-vous Zola et son « J’accuse » : l’éloquence politique use de l’anaphore depuis belle lurette. À l’oreille, c’est d’ailleurs à Zola, plus qu’à Hollande, que Valls a tout récemment emprunté son « J’assume ».
C’est une figure de fin de discours. Rappelez-vous Sarkozy dans les dernières envolées de son discours de Bercy, en 2007. Guaino, cette année-là, a d’ailleurs usé et abusé de l’anaphore — cela permet de collecter non les arguments, mais la clientèle, dont chaque segment peut prendre pour lui tel ou tel coup de marteau de la série.

Variante : vous reprenez le terme fondamental par un pronom. Hollande nous a fait ça (les sources concordantes attribuent à l’homme aux pompes bien cirées, Aquilino Morelle, la trouvaille de cette série-là) avec « mon adversaire, mon véritable adversaire », réduit à un « il » anonyme (comme une société de même style), finalement glosé par « le monde de la finance », qui vient en apothéose de la série. On a commencé au marteau, on finit à la masse — et les applaudissements de crépiter. À qui prendra une minute pour écouter cette belle envolée, je recommande, à l’extrême fin, le regard qu’Aurélie Filipetti (ENS et agrégation de Lettres) jette à Laurent Fabius (ENS et agrégation de Lettres) : entre amateurs de belles-lettres, on ne saurait être complices en rhétorique avec plus d’éloquence muette.
François Hollande, qui de discours en discours semble se pasticher lui-même, a excité la verve des rhéteurs — les vrais. Voyez par exemple. Et ce n’est pas bien que l’on se moque d’un chef d’Etat — cela signifie en clair que c’est de cet Etat que l’on se moque.
Tiens, un chiasme. C’est moins fréquent…

Ce que montre particulièrement cette surabondance d’anaphores, c’est le vide du discours politique. Quand on n’a rien à dire, on fait du bruit — et l’anaphore est une figure qui fait du bruit, elle n’est même là que pour ça, c’est parce qu’il en avait mal à la tête qu’Horace tire son épée pour faire taire sa frangine.
C’est le problème avec les figures du discours. Un jour, quelqu’un — bien oublié —inventa tel ou tel trope, puis quelqu’un d’autre le reprit, jusqu’à popularisation, jusqu’à saturation. On a cessé de comparer les jeunes filles aux roses peu après Ronsard (1500 ans après Ovide, qui avait déjà donné sans être forcément le premier) qui avait épuisé le sujet — il faudra attendre Françoise Hardy pour qu’on ose à nouveau la métaphore. On ne saurait s’en emparer aujourd’hui sans passer pour un ringard total — ou un plaisantin tenté par la parodie.

La politique en est là : faute de fond, elle en est à outrer ses formes. De « J’accuse » à « J’assume », on frise le pastiche, et il faut être inculte comme le sont en général les journalistes pour s’en repaître…

Ou plutôt, cet inlassable assénement de l’anaphore (qui est en soi figure de ressassement) témoigne de la vacuité du discours politique en ces temps de société du spectacle — et d’un spectacle sans exigence. L’anaphore, c’est de l’esthétique TF1. Si César, qui ne parlait pas mal, ou Jaurès, qui se débrouillait aussi, avaient été aussi nuls, on n’aurait même pas pris la peine de les faire taire.
Et nous, nous les supportons ?

Nous sommes bien cons bons.

*Photo : LCHAM/SIPA. 00681769_000010.

En votant pour Valls, Frédéric Lefebvre ne gaffe plus

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Est-ce pour faire parler de lui que Frédéric Lefebvre, député UMP des Français d’Amérique du Nord, a voté le programme de stabilité proposé par Manuel Valls la semaine dernière à l’Assemblée ? C’est bien simple, depuis la nomination de Valls à Matignon, la presse se régale de sa supposée métamorphose en social-démocrate bon teint. Pour ma part, j’accorderai le mérite de la constance à l’ex-porte-flingue sarkozyste, jadis connu pour ses conférences de presse et ses formules à la truelle. Que nous dit-il ? Que Valls ne fait que poursuivre, en l’amplifiant ajouterai-je, la politique de taille dans les dépenses de l’Etat que menaient Sarkozy et Fillon, non sans alléger les cotisations sociales pour le plus grand bonheur des entrepreneurs.


Frédéric Lefebvre : Pouquoi j’ai voté le… par TV5Monde

Déjà passé à deux doigts de voter la confiance à Valls le mois dernier, Lefebvre pose légitimement en élu responsable qui ne se dédit pas, contrairement à ses amis centristes qui se sont contentés de s’abstenir pour permettre à la loi de passer, pendant que les parlementaires UMP s’opposaient en masse, pour les besoins de la théâtralité droite/gauche.

J’entends d’ici les mauvaises langues murmurer que le sieur Lefebvre lorgnerait un maroquin, une mission ministérielle, ou la présidence de la commission des fruits confits. Certes, les convictions ne pèsent souvent pas très lourd en politique, mais si des voix de la gauche du PS venaient à manquer au gouvernement dans les prochaines semaines, le groupe parlementaire UDI arriverait en force d’appoint, tels les députés centristes réunis autour de Pierre Méhaignerie pour soutenir Rocard en 1988-1991, dans sa période d’ouverture aux ministres ex-giscardiens (Stoléru, Durafour, Stirn…).
Vingt-cinq ans après, Lefebvre pourrait jouer à son tour les francs-tireurs, ce qui ne compromettrait pas nécessairement son avenir politique, si j’en juge par le précédent Méhaignerie. Après son flirt rocardien, ce dernier devint successivement Garde des Sceaux du gouvernement Balladur (1993-1995), secrétaire général de l’UMP (2004-2007) et président de la Commission des finances de l’Assemblée (2002-2007).

Appuyer la gauche semble donc le plus sûr moyen d’avancer ses pions à droite. Attention, n’inversez surtout pas l’ordre des ingrédients : sectarisme oblige, vous vous retrouveriez dans un placard, voire secrétaire général de l’Elysée !

Bardot avant Bardot

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brigitte bardot manina

brigitte bardot manina

Il y a plusieurs raisons de se réjouir de la réédition de Manina, la fille sans voiles.

La première, c’est d’offrir une occasion unique de redécouvrir Willy Rozier, cinéaste populaire bien trop méconnu et ignoré par à peu près tous les ouvrages spécialisés : Siclier ne le cite qu’une fois dans son histoire du cinéma français tandis que Tulard évoque un cinéaste d’origine belge alors que Rozier est né à Talence, en banlieue bordelaise!

Avant de devenir réalisateur, Willy Rozier fut un champion de natation qui représenta la France aux Jeux Olympiques puis il fit l’acteur, chez Robert Siodmak, notamment. Il passe derrière la caméra au début des années 30 et se fera le chantre d’un certain cinéma du samedi soir (Bouyxou parle d’un « pionnier de l’érotisme pré-benazerafien »). Il fait débuter la craquante Françoise Arnoul dans L’épave et on lui doit également la série des aventures de Callaghan. Il terminera sa carrière dans l’érotisme soft (Danny la ravageuse) et moins soft (Dora, la frénésie du plaisir). Et pour céder au plaisir de l’anecdote, signalons que Willy Rozier alla même, pour défendre l’honneur de son actrice Marie Déa, jusqu’à provoquer en duel  le critique François Chalais qui l’avait malmenée dans un article !

Une des caractéristiques du cinéma de Rozier, et c’est la deuxième raison qui nous pousse à nous réjouir de la résurrection de ce film, fut de privilégier souvent les décors naturels. En 1949, il met au point l’Aquaflex, une caméra capable de faire des prises de vues sous-marines qu’il utilisera dans L’épave. Dans Manina, où le héros, Gérard, part à la recherche d’un trésor phénicien au large des côtes Corse, Rozier nous offre quelques séquences sous-marines assez belles. En supplément du film, on pourra d’ailleurs découvrir Vestiges sous-marins, intéressant documentaire de 1953 où Rozier nous invite à un tour de Corse qui passe également par quelques détours dans les fonds marins. Même si ses prises de vues en extérieur ont parfois des inconvénients (le vent qui souffle dans les micros et qui parasite la bande-son lors de certaines scènes), elles offrent aussi au film une certaine fraîcheur. La plage, le soleil, la mer, l’aventures : tous ces éléments donnent un sentiment de liberté vacancière assez agréable au spectateur.

Enfin, c’est bien évidemment la présence de la juvénile Brigitte Bardot qui fait tout le sel de ce film et qui justifie la redécouverte de Manina, la fille sans voiles. Si le titre est évocateur et peut faire rêver, il faut se souvenir que nous sommes en 1952 et que le cinéma reste toujours très prude. L’érotisme de Willy Rozier est donc toujours suggestif mais reste très chaste. Malgré ça, la sensualité de Bardot éclate à chaque plan. Le bikini qu’elle porte (presque) constamment n’est pas étranger à cette impression mais son charme ne se limite pas à ses formes parfaites. Même si elle joue parfois un peu faux, c’est ce naturel décomplexé qui enchante littéralement et que Vadim saura repérer quelques années plus tard lorsqu’il tournera Et Dieu créa la femme.

Après une première apparition aux côtés de Bourvil dans Le trou normand de Jean Boyer, Brigitte Bardot obtient ici son premier grand rôle et incarne la potentielle fiancée du jeune premier musculeux (Jean-François Calvé). Le canevas de cette bluette n’a rien d’exceptionnel mais il est assez amusant de voir comment Rozier se plaît à inventer une histoire de chasse au trésor évoquant la littérature populaire de la fin du 19ème siècle. Pour un spectateur d’aujourd’hui, les situations peuvent paraître antédiluviennes mais c’est aussi ce qui fait le charme du film dont certains dialogues sont assez croquignolets[1. « Et ton Gérard, il ne t’embête pas non plus ? – « Non, lui c’est pas le genre : il me donne des calottes », « -Et tu acceptes ça ? » « Oh mais dis, c’est pas toujours sur la figure », « Ah, voilà ! » ].

Mais qu’importe les maladresses et le côté un poil ringard du film : il y a le soleil, la mer, le bikini qui venait de naître et que des actrices comme Bardot étaient en train de populariser ainsi qu’un Howard Vernon assez savoureux en trafiquant de cigarettes un brin libidineux.

Du coup, cette bluette démodée dégage un charme non négligeable…

 

Manina, la fille sans voiles (1952) de Willy Rozier avec Brigitte Bardot, Jean-François Calvé, Howard Vernon. (Editions Bach Films)

 

 

 

 

Traité de libre échange : ça coince aussi dans le Pacifique

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taiwan libre echange chine

taiwan libre echange chine

Invoquer la souveraineté étatique contre l’ouverture sauvage des frontières économiques, une vieille rengaine ? Pas tant que ça ! La protection nationale, c’est le leitmotiv des étudiants taïwanais en révolte depuis le 18 mars. Ils ont pris l’Assemblée législative, à Taïpei, capitale de l’île, en ont fait le siège de leur contestation, devenue massive : la lutte contre l’accord de libre-échange sur le commerce des services entre la Chine et Taïwan (Cross-Strait-Service Trade Agreement, CSSTA). Au-delà de la question économique, c’est l’indépendance de la province que défendent les manifestants.

Le traité CSSTA constitue le deuxième volet du marché commun organisé entre les deux rives de la mer de Chine, entamé en janvier 2011 avec l’accord-cadre de coopération économique. Cette fois-ci, c’est le secteur de la communication qui est visé. Ainsi, l’Empire du milieu étendrait ses rayons sur les entreprises culturelles, médiatiques et touristiques de l’île voisine. Ce que redoutent particulièrement les « révoltés des tournesols », comme ils sont surnommés. Ils refusent de subir la mainmise économique t politique des Chinois. Et  dénoncent le mauvais coup du président taïwanais Ma Ying-Jeou.

L’accord, pris en trente seconde, d’après les sources contestataires, ouvre soixante-quatre nouveaux domaines de l’activité économique aux investissements chinois. L’édition et les centres de recherche en font partie. « Ce sera le règne de la censure et de l’autocensure » s’inquiète Shuling Cheng, taïwanaise doctorante en art et sciences de l’art,  en plus de « la faillite des petits commerçants ».

En face, le gouvernement brandit la carte de la croissance. Rallier le train du « Grand Miracle chinois est un gage incontestable d’existence économique » souligne Emmanuel Dubois, chercheur associé à l’institut Thomas More. Alors que depuis le milieu des années 2000, le pays a décroché. « Nous assistons à une nouvelle réplique du« Front Uni» de tous les Chinois face au Japon » précise-t-il.

De l’autre côté de la rive, les élites chinoises regardent avec dépit les troubles Taïwanais. Voilà le résultat de la tant désirée démocratie, scandent les médias de Chine. Taïwan leur sert désormais de contre-modèle.

Et pour nous, Européens, c’est à n’y plus rien comprendre. La démocratie taïwanaise agissant au nom du progrès économique est montrée du doigt par les quelques médias qui veulent bien se pencher sur la question. Et maintenant, au nom de l’Identité de l’île, il faudrait revoir le traité, refermer les frontières ? Quelle drôle d’idée !

*Photo : AP21547112_000008. Wally Santana/AP/SIPA.

Qui a tué la politique?

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besancenot drucker roumanoff

besancenot drucker roumanoff

Impuissance face au chômage de masse et à la désocialisation, scandales et affaires à répétition, règlements de comptes entre egos à l’intérieur de chaque camp : chaque semaine amène sont lot de désillusions sur la politique. Il est facile de dénoncer la « trahison » des politiques, la « dictature des marchés » ou un vaste « complot », comme se plaisent à le faire les courants d’extrême droite et leurs nouvelles troupes de jeunes déculturés. Mais pour qui veut s’arracher à la dictature du présent et de l’information en boucle, la question vaut la peine d’être posée autrement : comment en est-on arrivé là ?  Autrement dit : que s’est-il passé pour qu’en un quart de siècle, nos ressources politiques, intellectuelles et morales se soient érodées à ce point ?

La seconde moitié des années 1970 marque un premier tournant en mettant en scène, par le biais de ceux que l’on a appelé les « nouveaux philosophes », une nouvelle catégorie d’intellectuels médiatiques et imprécateurs qui vont opposer l’éthique à la politique dans la plus grande confusion. Assimilée à l’idéologie et soupçonnée d’être potentiellement totalitaire, la politique est discréditée et invalidée dans sa capacité de transformation sociale. L’individu drapé dans la morale s’oppose au Maître, au Pouvoir, érigés en nouvelles figures du Mal ; l’État, la raison, la philosophie des Lumières sont sommairement remis en cause. Si le communisme a été mis en question au cours de ces années-là, il ne l’a pas été à partir d’une compréhension en profondeur du phénomène totalitaire et d’une pensée renouvelée du politique, mais avant tout du fait de son propre archaïsme et par une culture post-soixante-huitarde qui a nourri la méfiance et le soupçon vis-à-vis de l’État et de la politique.

La victoire de la gauche, en 1981, repose en fait sur un paradoxe qui va largement déterminer les circonvolutions et les revirements ultérieurs : cette victoire électorale intervient sur fond d’érosion de la doctrine communiste et socialiste qui structurait l’identité de la gauche depuis le XIXe siècle. Mitterrand sera le maître de cette ambigüité, sur fond d’impuissance à résoudre le chômage de masse et de fuite en avant dans la construction européenne.[access capability= »lire_inedits »]

L’« héritage impossible de Mai-68 » va alors largement servir de substitut à la crise de la doctrine, au moment où nombre de leaders étudiants liés à l’extrême gauche se reconvertissent en nouveaux permanents du Parti socialiste où ils feront carrière. La création de SOS Racisme, liée à ce qu’un publicitaire a dénommé la « génération Mitterrand », constitue un point marquant de ce basculement. À la figure du militant politique traditionnel se substitue celle qui combine la figure de la morale, des médias et du show-biz « engagé ». Sommes-nous sortis d’une telle situation ?

Les nouvelles générations qui se sont formées dans les ruines des idéologies passées et dans l’ère du vide ont subi les discours en boucle des nouveaux rhéteurs de la post-modernité : « Nous sommes dans le désert, et il ne sert à rien de le regretter ; au diable, pêle-mêle, l’esprit de synthèse, la raison et la recherche de l’unité ; que vivent et s’épanouissent les discontinuités et les différences, les chemins de traverse et leurs impasses, le mélange des genres, l’affect et l’inachevé comme expression de la créativité. N’avons-nous pas assez souffert dans le passé de toutes ces entités abstraites et de leurs serviteurs qui masquaient leur désir de domination et de puissance ? Ne nous faut-il pas désormais renoncer à interpréter le monde et l’Histoire ? » Le passé apparaissant désormais sans ressources et l’avenir indiscernable, le présent devient existentiellement flottant ; l’activisme, le règne de l’image et de la réussite tentent, tant bien que mal, d’y remédier.

À gauche comme à droite, surfer sur les évolutions dans tous les domaines devient une nouvelle façon de faire de la politique. Déconnectée de toute vision historique et ayant perdu ses finalités propres, l’activité politique devient une affaire de gestion et d’adaptation dans un monde chaotique où le marché fait office de fondement du réel et de modèle hégémonique pour l’ensemble des activités sociales. Le « changement » remplace le « progrès » ; le management et la communication, avec leurs multiples spécialistes et boîtes à outils, sont érigés en méthodes et en valeurs de référence.

Le style et la pratique des politiques vont également changer. Le discours tend à s’aligner sur un « franc parler » qui fait fi de la syntaxe et affirme sans ambages ses propres ambitions : « La présidentielle, j’y pense… et pas seulement en me rasant », déclare tout bonnement Nicolas Sarkozy lors d’une émission de télévision en 2003. Un ministre de l’Intérieur qui reçoit torse nu des journalistes en émettant des jugements à l’emporte-pièce sur ses « amis » politiques, un président de la République qui grimpe les marches de l’Élysée en tenue de jogger, un « président normal » : on dirait que l’homme d’État a beaucoup changé. Comme la société, il est devenu plus sentimental. Il lui faut désormais « être gentil », « aimer les gens » tout en maîtrisant la production du message et des images. En d’autres termes, il s’agit de mettre en œuvre une stratégie de communication qui conjugue cynisme et sentimentalisme. L’« écoute de la souffrance », jusqu’ici réservé aux thérapeutes, devient un nouveau thème politique, en écho au développement de la victimisation dans l’ensemble de la société. Quant aux histoires de couples, elles donneront lieu à des feuilletons médiatiques comme on n’en avait encore jamais connus. Les  nouveaux « hommes d’État » incarnent à leur manière l’érosion des institutions.

Nombre de dirigeants et d’élus ont ainsi accompagné le courant de déculturation historique et politique qui concerne une bonne partie des pays européens, et tout particulièrement la France : nation politique s’il en fût, celle-ci ne s’en remet pas.  « Le changement, c’est maintenant ! » : la déjà célèbre formule traduit, on ne peut mieux, la réitération d’une impuissance qui fait du présent la référence suprême, agrémentée de promesses électoralistes qui n’engagent que ceux qui veulent bien y croire, en attendant le prochain « tournant ». La politique est devenue bavarde, laissant croire qu’on a changé la réalité quand on a beaucoup parlé d’elle. Malgré les multiples démentis infligés, précisément, par le réel et les taux record d’abstention, la politique et les affaires reprennent toujours, avec, à chaque fois, les grandes déclarations de principe et leur lot d’indignations : « Cette fois-ci, nous saurons en tirer les leçons. » Nous vivons un moment historique de décomposition qui « n’en finit pas de finir »…

Si « tout n’est pas politique » et si « la politique ne peut pas tout », nous n’en attendons pas moins de la politique qu’elle nous permettre de sortir de ce climat délétère, en se réarticulant à l’Histoire et en nous disant clairement ce qu’est ce « cher et vieux pays » et où il va. C’est à cette condition que le pays pourra retrouver l’estime de lui-même.[/access]

*Photo : BENAROCH/SIPA. 00560149_000050.

Michel Houellebecq et le nihilisme

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Dans le magazine Lui de ce joli mois de mai (avec Rihanna en couverture ), Michel Houellebecq explique à Frédéric Beigbeder qu’il n’est pas un nihiliste, mais un conservateur comme Benoît Duteurtre, un ami et un écrivain que j’apprécie beaucoup, tout comme Michel Houellebecq d’ailleurs et Frédéric Beigbeder qui ne le ménage pas dans cet entretien. Mais le nihilisme ne se réduit pas aux révolutionnaires russes du dix-neuvième siècle. Pour être plus explicite, je dirai que le nihiliste se définit d’abord par sa méfiance à l’endroit de la supériorité de la raison : elle est une fiction ne servant qu’à masquer le non-sens de l’existence.

L’existence, justement, qui est au cœur de tous les systèmes philosophiques, apparaît aux nihilistes au mieux comme une sombre affaire qui apporte plus de désagréments que de plaisirs, au pire comme une joyeuse apocalypse. Comment y mettre fin, tant individuellement que collectivement, est une des questions récurrentes des penseurs nihilistes. Il ne s’agit pas d’aménager au mieux la geôle dans laquelle nous croupissons, mais d’en bloquer l’accès. Certes, on peut estimer qu’il s’agit plus d’une posture esthétique, voire d’une forme d’humour noir, que d’une pensée à forte valeur ajoutée. Mais on ne peut nier que dans son radicalisme, elle finit un jour ou l’autre par toucher chacun et ébranler nos convictions les plus tenaces sur la perpétuation de l’espèce. Michel, permets-moi de te dire, que tu m’apparais comme une des incarnations les plus accomplies du nihilisme actuel. Comment pourrait-il en être autrement de la part d’un lecteur de Schopenhauer et d’un auteur d’un superbe essai sur Lovecraft, sous-titré : contre le monde, contre la vie ?

L’application mobile de Causeur enfin disponible

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Après le lancement le mois passé de notre application Causeur le mensuel permettant de lire notre magazine sur tablette (déjà un millier de téléchargements !), vous pouvez maintenant lire les articles du site sur mobile, grâce à l’application Causeur.fr.
Vous profiterez ainsi d’un bien meilleur confort de lecture pour nous lire loin de chez vous ou du travail et pourrez consulter les articles hors connexion.
L’application est disponible pour iPhone et mobiles Android. Les possesseurs de mobile fonctionnant avec un autre système d’exploitation (Windows, BlackBerry,…) pourront également accéder à l’application sur m.causeur.fr.
Cette première version est encore imparfaite et ne permet pas encore aux abonnés d’accéder aux articles verrouillés avec leurs identifiants (ils peuvent cependant les lire via l’application Causeur le mensuel), de commenter ou de partager les articles via les réseaux sociaux (uniquement par e-mail).
Une nouvelle version viendra dans les prochaines semaines remédier à tous ces désagréments.
En attendant, bonne lecture (et n’hésitez pas à recommander l’application à votre entourage) !

La diplomatie zéro-polaire de Laurent Fabius

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fabius quai orsay bercy

fabius quai orsay bercy

Le 15 janvier, Laurent Fabius était l’invité du dîner de La Revue des Deux Mondes. Dans son numéro de mai, le discours du premier de nos diplomates est retranscrit sous le titre « Les priorités de la politique étrangère de la France« . Pour celui qui se sentirait perplexe voire perdu face aux soubresauts de la stratégie française depuis deux ans, le titre est alléchant. Malheureusement, il s’agit davantage du reflet d’une pensée diplomatique fourre-tout plutôt que de vraies priorités. Théoriciens et praticiens des relations internationales s’abstenir.

D’emblée, la phrase d’accroche donne le ton: « La France n’est pas la plus grande nation du monde et néanmoins il suffit de lire la presse anglo-saxonne pour constater qu’on nous fait beaucoup de compliments sur notre politique étrangère. » Sans complexe, Laurent Fabius évalue sa politique à l’aune des commentaires des journalistes anglo-saxons. Les faucons du Times ou de Fox news sont satisfaits et il faut qu’on sache pourquoi.
Pour expliquer ces éloges, Fabius dresse un tableau caricatural de l’histoire diplomatique contemporaine  : avant-hier un monde bipolaire et hier un monde unipolaire où tout était simple. Aujourd’hui, « le chaos zéro-polaire« , jargonne notre diplomate en herbe. Un monde où la France est bien seule à encore jouer les justiciers depuis que les Américains ont lâchement abandonné la cause. « La France est un des seuls pays qui peut intervenir, dont la parole soit action » déclame sans rire Laurent Fabius, avant de décliner les moyens de cette action autour de quatre objectifs :
Premièrement, la paix et la sécurité en menant la guerre contre le terrorisme en Afrique et en luttant contre la prolifération des armes de destruction massive (il cite l’Iran mais oublie de mentionner la Syrie…). Donald Rumsfeld, sors de ce corps!
Le second objectif diplomatique est une consensuelle tarte à la crème climatique. Lors de la conférence multinationale qui se tiendra à Paris, « beaucoup de décisions que nous allons prendre seront dictées par cet objectif« . Pour des résultats connus d’avance: une déclaration d’intention sans suite (mais surtout une belle tribune où Ségolène Royal jouera des coudes sur la photo finale).
Le troisième objectif, c’est l’Europe. Elle doit « avancer concrètement sans nous perdre dans d’inutiles et longues discussions institutionnelles. » Parce que les institutions européennes c’est pas du concret? Ça pourrait rappeler de mauvais souvenirs à notre diplomate-en-chef. Le référendum de 2005 par exemple…
Enfin le quatrième objectif, l’unique réelle priorité de Laurent Fabius: la diplomatie économique. Contrats en Chine, en Arabie Saoudite, en Turquie ou à Cuba, les discours sur les droits de l’homme ressassés sur tous les tons à Paris disparaissent dès qu’on parle d’argent. Mais c’est de bonne guerre. Après les municipales, François Hollande avait aussi songé à Fabius pour occuper Bercy ou Matignon. Au fond, il savait bien que l’économie est son seul vrai intérêt. Mais vous comprenez, l’économie française c’est un peu ennuyeux. Alors, Fabius a fait rebaptiser son portefeuille « ministère des affaires étrangères et du développement international ». Et pourquoi pas « ministère des finances étrangères » avec Fleur Pellerin comme ambassadrice de la fabiusie internationale? En réalité, les grandes questions de paix et de sécurité sont périphériques pour le chef de notre diplomatie. D’ailleurs François Hollande préfère les analyses de Jean-Yves Le Drian sur les dossiers ukrainien, iranien, syrien, africain…
Pour preuve, alors que le Congrès américain s’apprête à établir une liste de sanctions qui frapperait le cabinet du Kremlin, François Hollande d’après Le Figaro, recevra Vladimir Poutine à dîner à l’Elysée, la veille du 70ème anniversaire du débarquement. Sans doute l’occasion de rassurer les chantiers navals de St Nazaire. Le Tsar de toutes les Russies et notre président normal partageront ensuite en Normandie la tribune en compagnie d’une quinzaine de chefs d’Etat. Laurent Fabius entre Vladimir Poutine et la Reine d’Angleterre, un selfie inoubliable sans doute!
Car sur le dossier ukrainien, Hollande (comme Obama) est pressé de tourner la page:  » Nous ne devons pas considérer seulement la Russie d’aujourd’hui pour laquelle nous avons d’ailleurs de l’amitié mais aussi la Russie qui a été solidaire avec la France dans l’épreuve et qui a payé un lourd tribut pour lutter contre le nazisme. » Du de Gaulle dans le texte! Au conseil européen de Bruxelles du 21 mars, un tel archaïsme a suscité la sainte colère de la Ligue des droits de l’Homme: « La venue de Vladimir Poutine ne doit pas apparaître comme une caution de son régime« . Ce n’est pas la presse anglo-saxonne qui dira le contraire…

Chris Garneau : L’hiver au corps

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winter games garneau

winter games garneau

Avis aux amateurs de mélancolie en laine polaire qui préféreront toujours Un singe en hiver à Pas de printemps pour Marnie, L’été meurtrier ou Légendes d’automne uniquement par snobisme saisonnier : Winter Games est pour vous. Cet album a été enregistré en hiver, au milieu d’un cimetière sibérien (pour une meilleure réverbération), par une nuit de pleine lune (pour les bonnes ondes). Je ne suis pas sûr de ces deux dernières assertions et pourtant : plus triste et majestueusement beau, tu meurs enneigé. Mais c’est le lot des artistes inspirés par Nico, comme l’est Chris Garneau.

Non seulement cette nouvelle livraison du chanteur originaire de Boston révèle les chants d’une âme de cristal à la mélancolie scarifiée (« Pas grave » et son archet crissant sur les veines de spectres égarés, « Winter Song N°2 » et ses hululements médiévaux, « Danny » qui nous rappelle un Christophe capable de flotter dans l’éther ouaté), mais l’auditeur sent ici une réelle et profonde désolation immanente, qui ne relève pas de la pose affectée ou de l’exercice de style.

Et la question se pose alors : Mais quelle est l’origine de la résignation traumatique de Chris Garneau ? Le chanteur a donné un début de réponse lors de son récent passage dans l’excellente émission de France Inter « Ouvert la nuit » : cela remonte à son enfance, période pendant laquelle il a fréquenté des… écoles françaises. En effet, à l’âge de 7 ans, le jeune Garneau s’est retrouvé à l’école primaire de notre éducation nationale, dont les méthodes d’enseignement et techniques d’apprentissage lui ont laissé des traces indélébiles : « Ce qui m’a le plus surpris, c’était l’école, c’était beaucoup plus strict qu’aux États-Unis. J’ai été jeté dans une école française normale et ça a été un véritable choc : la couleur du stylo que vous devez utiliser, le bon cahier, « Christopher tu es pénible, mais qu’est-ce que tu fais-là ?! », etc. »

Ceci dit, le chanteur peut s’estimer heureux d’avoir échapper aux profs lanceurs de craies et aux pédagogues allumés qui collaient des paires de claques aux élèves dubitatifs devant l’équation à trop d’inconnues inscrites sur le tableau.

Ami Garneau, sache que rien n’a changé aujourd’hui. En effet, au moment où j’écris ces lignes, ma fille – je vous jure que c’est vrai comme disait Desproges – cherche son crayon de papier pour faire ses devoirs. Moi :  » prends un stylo si tu ne le trouves pas ». Elle : « ben il me faut un stylo bleu ». Moi : « prends un stylo noir ». Elle : « ben j’ai pas le droit ». Comment s’étonner avec ça de l’incapacité de la France à exporter autre chose que l’important niveau d’anxiété de ses élèves (inquiets pour leur avenir dans l’hexagone surtout).

Pour en revenir à Winter Games, ce nouvel album ouvre un nouveau champ de perspectives pour Garneau : aussi paradoxal que cela puisse paraître, on sent ici une volonté de sa part de présenter une œuvre plus accessible, ouverte au grand public, moins indie-underground qu’auparavant. Et même si l’objet souffre d’une trop grande linéarité – malgré de belles fulgurances et la bonne tenue générale des compositions – il ne peut laisser froid personne.

Chris Garneau s’était déjà fait remarquer en 2009 avec El Radio, son deuxième album. Cet ensemble conceptuel de pop baroque se terminait par un triptyque éloquent : « Winter Songs »… Tout le monde a ses petites obsessions, mais comme le dit l’artiste lui-même : « C’est pas grave » :

Pour aller plus loin :

Dans la même galaxie revendiquant l’influence de l’icône Nico, à découvrir également : Soap&Skin  et Majeur.

Chris Garneau, Winter Games, Clouds Hill (sortie le 14 avril 2014)

*Photo: Album Winter Games, Chris Garneau.

Le corps dans tous ses états

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hysteria art expo

hysteria art expo

Sur les planches photographiques présentées à la galerie Baudoin Lebon s’affichent des corps déformés, atrophiés, secoués de spasmes… Il y a des hommes et des femmes de tous âges, et même quelques enfants qui regardent fixement l’objectif de l’appareil photo. Ce sont les patients du Professeur Charcot à La Salpêtrière dans les années 1880, et ils ont été photographiés à la demande de ce dernier par les Services photographiques de l’hôpital pour documenter les symptômes de l’hystérie. La définition de l’hystérie donnée ici dépasse donc le sens courant que l’on connaît pour s’attacher à la définition médicale de cette « maladie ».

L’accrochage des planches suit une progression des cas les plus simples aux cas les plus spectaculaires, une sorte de cheminement vers la monstruosité. Les dernières planches sur le mur du fond présentent ainsi des cas d’orteils et de doigts surnuméraires, et elles frisent la parade de monstres de foire : c’est précisément ce que ses adversaires reprochaient à Charcot. Celui-ci montrait (ou exhibait) les cas les plus intéressants lors de ses « leçons du mardi » qui attiraient les foules. Freud lui-même y assista longuement lorsqu’il suivit l’enseignement de Charcot, il en ressortit fort impressionné. A la vue de ces planches, on ne peut s’empêcher de se demander dans quelle mesure les patients savaient à quoi ils participaient, un autre reproche souvent adressé à Charcot. Outre le recours fréquent à l’hypnose qui privait les patients de la conscience de leurs actes, on sait que Charcot mettait en scène ces photographies soigneusement, ce qui se voit ici. Le cadrage et la lumière semblent souvent calqués sur ceux des studios de portraitistes, voire ceux des théâtres. D’où une interrogation : quelle part de jeu d’acteur dans les attitudes des patients ? Une des planches apporte un élément de réponse : on y voit un homme nu allongé sur un lit qui se contorsionne puis exécute des mouvements de gymnastique (dont un poirier). Il regarde droit dans l’objectif à deux reprises ce qui semble indiquer qu’il savait ce qui se passait à ce moment-là. Les adversaires de Charcot suggéraient volontiers que celui-ci exerçait une emprise puissante sur ses patients…

En regard des planches de Charcot, la galerie propose quelques photographies de trois artistes qui travaillent sur le corps et la folie : Roger Ballen, Joel Peter Witkin et Les Krims. Tous trois mettent en scène leurs images, parfois dans une esthétique théâtrale, ce qui les rapproche des planches photographiques exposées. Witkin travaille en outre sur les fantasmes sexuels et on peut trouver dans son oeuvre un écho de l’origine du mot « hystérie », à savoir « utérus ».Cependant Charcot considérait que ses patients étaient malades et non fous : il insistait sur l’aspect neurologique de leurs symptômes plus que sur la dimension psychosomatique (refoulement sexuel), ce qui explique qu’il y ait aussi des hommes parmi ses patients hystériques. Confronter les travaux de photographes intéressés par la folie et les êtres monstrueux aux photographies des patients de Charcot se révèle alors une fausse bonne idée… Les planches de Charcot laissent une impression bien plus forte, car même si elles étaient mises en scène elles représentent des patients qui souffrent, et non une vision artistique de la douleur ou de la folie. Les images de Ballen survivent tout de même à cette confrontation car elles se situent à mi-chemin entre l’art et le documentaire puisqu’il photographiait aussi des personnes handicapées.

Derrière la dramatisation voulue par le professeur Charcot, la vérité des corps malades s’affirme avec force dans ces séries de photographies et leur donne une autre dimension…

« Hysteria », galerie Baudoin Lebon (Paris 3ème) jusqu’au 10 mai 2014.

 

*Photo : Albert Londe, document du service photographique de la Salpêtrière, 1893, Courtesy baudoin lebon.