Ces douze derniers mois ont probablement été les plus longs de la vie de Mohamed Morsi, cinquième président de l’Egypte et le premier démocratiquement élu. Rétrospectivement, cette première année de mandat ressemble en effet à un tour de montagnes russes.
À la veille du premier anniversaire de son élection, Morsi est confronté à une vaste fronde, largement alimentée par une opposition qu’il a involontairement contribué à unifier.  Des millions d’Egyptiens crient leur colère et leur mécontentement, non seulement à l’égard de sa politique mais aussi à l’encontre de l’homme et de tout ce qu’il représente.  Mais il ne faut pas l’enterrer trop tôt.  Coriace, patient et surtout chanceux, Mohamed Morsi a plusieurs fois déjoué les pronostics de ceux qui l’avaient sous-estimé.
Première surprise, sa candidature à la tête de l’Etat.  Un homme devait se présenter et gagner au nom des Frères Musulmans : Mohammed Khairat al-Chater, un leader naturel qui porte bien son nom – Chater en arabe signifie « brillant », « excellent », « intelligent ». Le charismatique Khairat al-Chater et le terne Morsi  n’ont rien en commun  mis à part leur formation d’ingénieurs et leur engagement politique au sein de la confrérie islamiste. Mais Morsi était là, prêt et le moment venu, il a su saisir sa chance.
Si Morsi, président du Parti de la liberté et la justice – structure politique crée par les Frères après la chute de Moubarak pour pouvoir participer aux élections – est devenu le champion de son camp, c’est parce que la candidature de son aîné a été disqualifiée par le Conseil Suprême des forces Armées. Selon la loi électorale égyptienne, un ancien prisonnier ne peut se présenter aux élections présidentielles moins de six ans après sa sortie de prison. Or, Khairat al-Chater, incarcéré par Moubarak pour ses activités au sein des Frères Musulmans, n’a retrouvé la liberté qu’en mars 2011, après la chute du raïs.
Les choses n’étaient pas gagnées d’avance pour ce fils de fellah. Car Morsi est le produit de la Révolution sociale-nationaliste des officiers libres qui a mis fin à la monarchie en 1952. Aîné d’une fratrie de cinq, Mohamed a pu s’en sortir grâce à ses talents et aux opportunités qui s’ouvraient aux jeunes égyptiens dans les années 1950-1970. Comme nombre de ses petits camarades, Morsi a suivi des études de « mouhandisse » (ingénieur) un métier à l’époque prestigieux[1. Le fait que ce n’est plus le cas est d’ailleurs un des problèmes majeurs auxquels Morsi doit aujourd’hui faire face.] qui permet une ascension sociale rapide et offre des débouchés professionnels attractifs essentiellement dans le giron de l’Etat égyptien et des entreprises qui en dépendent.
Quoiqu’ayant bénéficié des bienfaits de la révolution nassérienne, le jeune Morsi reste fidèle aux traditions les plus orthodoxes et va chercher sa femme au bled. A l’âge de 28 ans, son diplôme d’ingénieur de l’université du Caire en poche, il épouse sa cousine germaine, de onze ans sa cadette, encore lycéenne au moment du mariage, tout en poursuivant sa thèse de doctorat à l’université South California à Los Angeles.  Son épouse ne l’y rejoindra que deux ans après leurs noces. Selon les dires de Morsi, c’est là-bas, en Californie, au sein du centre islamique local, qu’il  adhère aux Frères Musulmans,  peu après la signature du traité de paix entre l’Egypte et Israël (mars 1979). Quelques années plus tard, en 1985, les Morsi referment la parenthèse californienne pour regagner l’Egypte avec leurs deux enfants nés sur le sol américain.  Le docteur en science des matériaux est embauché comme professeur à l’Université de Zagzig, chef-lieu de sa province natale dans le delta du Nil. Depuis, il mène de front deux carrières parallèles : officiellement enseignant chercheur, il devient dans l’ombre un dirigeant de plus en plus important au sein des Frères. Elu au parlement en 2000 en tant qu’indépendant – la confrérie islamiste étant officiellement interdite de candidature – il grimpe les échelons puis accède finalement à la présidence du parti de la liberté et la justice, plateforme politique de la confrérie créée en 2011.
Ce brillant cursus honorum est venu pallier le manque de charisme d’un homme qui, à défaut d’un leadership incontestable réussit à frayer son chemin à force de ténacité.
Son élection à une courte majorité (51.73% à 48.27%) contre le dernier premier ministre de Moubarak Ahmad Chafiq a été accueillie avec circonspection. Même oint du suffrage universel,  rien n’indiquait qu’il ferait le poids face au Conseil suprême des forces armées et son chef expérimenté, le maréchal Tantaoui. Mais Morsi a très vite repris la main. Dès le 12 août 2012, après un attentat sanglant contre l’armée égyptienne dans le Sinaï, le nouveau président abroge le décret du 17 juin attribuant les pouvoirs législatifs au  Conseil suprême des forces armées, et limoge Tantaoui ainsi que le chef d’état-major des forces armées. Au faîte de son pouvoir, Morsi devient véritablement raïs ce jour-là, en faisant preuve d’un leadership ferme et d’un sens politique aigu. Mais depuis cette éclatante victoire, les ennuis s’accumulent sur son bureau. En décembre 2012, sa tentative de « voler » la constitution au nez et à la barbe des libéraux a lamentablement échoué : la situation était tellement grave qu’on a dû l’évacuer du palais présidentiel de peur qu’il ne tombe aux mains des manifestants !
Six mois plus tard, la position du président Morsi s’est tant dégradée, qu’Abdel Fattah al-Sissi, le nouveau ministre de la Défense et chef du Conseil suprême des forces armées, n’a pas hésité à le mettre publiquement en garde. Dans un communiqué publié la semaine dernière, à quelques jours du premier anniversaire de l’élection, le soldat numéro un du pays brandit clairement la menace : « les forces armées ont le devoir d’intervenir pour empêcher l’Egypte de plonger dans un tunnel sombre de conflit et de troubles ». La perspective d’un retour du décret du 17 juin 2012 n’est plus exclue tant les généraux s’estiment en position de force. Une très mauvaise nouvelle de plus pour Morsi, déjà préoccupé par les piètres performances de l’économie nationale et le vide sécuritaire créé par la révolution en dehors des grandes villes, où bandes armées et hommes à poigne pullulent.
Seul point positif au tableau: la politique étrangère. Pour le moment, Morsi se montre un orfèvre de la realpolitik. Les slogans antisionistes et anti impérialistes qui égayaient sa jeunesse ont laissé la place à une diplomatie fondée sur une coopération étroite avec Israël (Sinaï, Gaza) et une alliance avec les Etats-Unis. L’ouverture vers l’Iran a tourné court et Morsi ancre de plus en plus l’Egypte dans le camp sunnite, au point qu’il n’y a plus d’ambassadeur syrien au Caire mais toujours une délégation israélienne !
Le genre de bilan qui vous fait gagner des prix Nobel mais bien souvent perdre les élections…

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