Il y a quelques jours, alors que la jeunesse stambouliote battait le pavé et enchaînait les manifestations au prix d’inévitables violences, un jeune chorégraphe turc de 34 ans, Erdem Gunduz, inventait une nouvelle forme de protestation consistant à rester debout, silencieux et immobile, en réponse à  l’interdiction de manifester Place Taksim. Très vite, de nombreuses personnes rejoignaient l’artiste et les caméras du monde entier se pressaient pour immortaliser ce statisme inoffensif qui se révélait bien plus percutant que les tirs de projectiles et l’énergique scansion des slogans. Mardi dernier, le ministre de l’Intérieur turc, Muammer Gule, se résignait ainsi : « Si cette protestation ne nuit pas à l’ordre public ou n’influence pas la vie en général, nous ne pourrons pas intervenir dans de telles manifestations. » Le nouveau symbole de la contestation de la jeunesse turque s’expliquait quant à lui sur la BBC : « Je ne suis rien… L’idée importante est : pourquoi les gens résistent au gouvernement ? Le gouvernement ne veut pas comprendre pourquoi les gens sont dans la rue. »  De Rome à Paris et de Berlin à Bruxelles, médias et politiques se retrouvaient unanimement pour saluer l’homme qui, à lui seul, résumait l’antienne de Bernanos lorsqu’il affirmait ne pas être dressé, mais simplement debout.
Autre temps, autre mœurs. Hier, au cœur de la capitale, place Vendôme, quelques jeunes opposants à la loi Taubira fixent la Chancellerie. Sans bruit, sans mouvement, parfois avec un livre ou un polycopié de droit, ils laissent passer les heures et les passants ébahis. Seul moment de distraction, ces quelques enfants qui se présentent spontanément à eux, une bouteille d’eau ou un goûter à la main. Après quelques bouchées et gorgées, ils esquissent un sourire et reprennent la pose, comme ces statues vivantes qui hantent les abords du musée du Louvre et recherchent la générosité des touristes. Ces veilleurs debout –comme on les appelle déjà – ne demandent rien. Mais ils espèrent toujours. Il y a quelques jours, un des leurs est parti vers Fleury-Mérogis sans aucune raison valable à leurs yeux, sinon celle d’afficher ouvertement son opposition au mariage homosexuel au moyen d’un polo floqué et d’avoir refusé un prélèvement ADN. Ils ont l’impression que les moyens démocratiques leur sont de plus en plus fermés. Plus de quatre manifestations leur ont déjà été refusées, certaines sont cantonnées à des lieux invisibles au public (la dernière en date a eu lieu dimanche dernier, Place Dauphine, endroit en vase clos, s’il en est), le nombre de participants est toujours minimisé et les violences souvent provoquées, sans cesse exagérées et dénoncées à outrance, jugent-ils. Alors ils sont allés chercher ces recettes qui marchent, celles que l’on vante en France et en Europe, celles qui interpellent un régime et qui appellent au pacifisme. Face à l’hôtel de Bourvallais, les voilà les Erdem Gunduz français.
L’idée était sans doute trop bonne, l’initiative prometteuse. Car au bout de quelques heures, alors que de nombreux effectifs venaient remplir les rangs, la police décidait d’intervenir et d’encercler les veilleurs debout, avant de les disperser au prix de deux arrestations. Ce que la police turque n’avait pas osé faire, la police française l’a donc fait. Ce n’était pourtant ni une manifestation (elle eût sinon été préméditée et devait être déclarée), ni un attroupement comme l’entend le Code pénal (il eût fallu qu’il trouble la tranquillité, la salubrité, la sobriété ou la dignité de la personne humaine) mais un rassemblement spontané d’individus unis en pensées par leur opposition au mariage homosexuel. Il est clair que ce rassemblement a dû troubler, voire énerver. Comme le type qui vous regarde fixement dans le bus, comme ce passant qui se plante au milieu du trottoir et retarde votre course, comme l’oisif qui flâne et paresse au milieu de la cohue, comme le bellâtre aux lunettes carrées dont on devine si facilement l’orientation politique. Mais il n’y avait aucun motif qui puisse légitimer à un seul moment que les forces de l’ordre entourent ces jeunes puis les ramènent au métro. Sauf à considérer dans un premier temps que les ballerines et les mocassins sont les caractéristiques d’un opposant au mariage homosexuel. Puis à juger dans un deuxième temps que l’opposition à un tel mariage est constitutive d’un délit. Mais dans une démocratie, cela ne se conçoit pas. Alors si ces jeunes ont été dispersés mardi dernier, si ce n’était pas pour ce qu’ils faisaient (ils ne faisaient rien), si ce n’était pas pour ce qu’ils pensaient (on est encore loin de savoir lire dans les pensées), était-ce alors pour ce qu’ils sont ? That is the question aurait dit l’autre.

*Photo : frsalefran.

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