Au fil des mois, le visage du conflit syrien se métamorphose à un rythme effrayant. Comment qualifier une guerre qui a fait au moins cent mille morts en deux ans, et qui déverse des flots de réfugiés dans toute la région, comme une hémorragie incoercible ?
Au milieu de ce concert d’incertitudes, une chose est sûre : comparer cet affrontement armé aux printemps arabes n’a plus aucun sens puisqu’il ne s’agit plus d’une révolution mais d’une guerre civile. On pourrait certes lire la situation syrienne à l’aune des événements qu’a connu l’Irak sous Saddam Hussein : un dictateur baasiste, une minorité religieuse qui accapare le pouvoir, une influence étrangère (Iran, Hezbollah, Qatar, Turquie), l’utilisation d’armes chimiques contre la population civile, des attentats… et des palabres  sans fin du Conseil de sécurité de l’ONU.
Ceci dit, sur bien des points, le conflit syrien se distingue de l’histoire irakienne récente.  D’élément déstabilisateur, l’Iran est devenu soutien du pouvoir en place contre une grande partie de la population. Quant aux attentats et aux enlèvements, ils sont moins la conséquence d’opérations dirigées de l’étranger que les effets collatéraux du pourrissement d’un affrontement politique. Autre différence, le dictateur syrien regagne du terrain là où Saddam Hussein avait été écrasé par les troupes américaines en quelques semaines au printemps 2003.
C’est donc à travers un miroir déformant que la partie syrienne reflète la situation irakienne passée. Ce conflit hybride essaime malheureusement dans toute la région comme si un virus ciblait dans chaque pays les points névralgiques. Au Liban, cela ravive les rancœurs historiques et oblige les partis politiques à poser la question du rôle joué par le Hezbollah  et les salafistes comme relais d’acteurs étrangers.
En Turquie, l’ingérence du gouvernement dans cette crise fait l’objet de vives critiques, ce qui fragilise la position d’Erdogan comme acteur régional incontournable (sans parler de la contestation sociale grandissante…).  À Bagdad, le conflit syrien engendre une recrudescence d’attentats perpétrés par des terroristes libres de circuler entre les deux pays. De l’autre côté du Golan, en Israël, le virus syrien a de fait rouvert la frontière et place le pays dans une situation surréaliste d’aide aux réfugiés syriens. Le seul pays apparemment épargné par la contamination semble la Jordanie mais elle risque de se transformer en un immense camp de réfugiés une fois encore. L’équilibre politique et social de chaque Etat de la région  se trouve donc menacé par les effets  d’un conflit externe.
Face à ce cataclysme à bas bruit, les réponses de la communauté internationale – si tant est que cette notion ait un sens – semblent bien timorées. Les solutions habituelles ne fonctionneront pas dans ce conflit d’un nouveau genre. Il faudrait faire preuve d’imagination et d’audace, autant dire que distribuer des traitements contre les effets du gaz sarin n’en est pas la meilleure illustration. Pis, le moindre début d’accord entre la Russie et les pays occidentaux achoppe sur la question du maintien au pouvoir de Bachar Al-Assad, entraînant le report de la conférence Genève-2 aux calendes grecques ! Contre tous les pronostics, l’ultime mutation de la guerre syrienne pourrait bien contribuer à maintenir le pouvoir actuel en place pour de longues années. Avis aux diplomates : il serait fort utile d’intégrer cette éventualité aux négociations diplomatiques sous peine de voir la Syrie et ses voisins se transformer progressivement en un immense champ de ruines…

*Photo : FreedomHouse2.

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