Même quand Jean-Pierre Raffarin m’énerve, je l’aime bien.
Ancien Premier ministre, il se laisse aller parfois à un peu de vérité et délivre, mine de rien, des messages qui ne sont pas toujours dénués de sens.
Quand, par exemple, il déclare que « Sarkozy nourrit son énergie de l’antisarkozysme« , qu’Anne Hidalgo « est à fond alors que NKM a encore beaucoup de réserves » et qu’il a cette intuition que la politique de Nicolas Sarkozy était plus appréciée que sa personne alors que c’est l’inverse pour François Hollande, il me semble qu’il fait preuve de lucidité et qu’il échappe aux banalités sentencieuses proférées parfois quand il répugne à s’engager (Le Parisien).
Depuis quelque temps, Jean-Pierre Raffarin s’obstine, sans doute parce que la formule lui a plu et qu’il y tient, à dénoncer « la peopolisation de la justice » et « l’orchestration » des affaires.
Il énonce très précisément ceci quand il est questionné « sur ces politiques beaucoup cités dans des affaires judiciaires, Tapie, Guéant, Cahuzac, Sarkozy » : « Ce spectacle judiciaire est affligeant et démobilisant. Il occupe toute la scène nationale… Je vois bien la manœuvre qui consiste à salir tout le monde. On est dans une peopolisation de la justice, et tout est orchestré comme un spectacle« .
Cette salve va plaire évidemment à tous ceux qui soupçonnent la justice d’inventer les affaires qu’elle poursuit et d’être responsable du bruit médiatique qui entoure certaines d’entre elles.
Surtout, elle aurait ce pouvoir inouï d’imposer son rythme à l’univers politique et d’extraire de son carquois, à son gré, selon un tempo qui lui serait propre, des flèches à l’encontre de la gauche ou de la droite ou même, pire, destinées à combattre un seul camp et à protéger l’autre. Elle aurait de l’emprise sur le cours du temps et saurait faire se téléscoper miraculeusement les avancées judiciaires et les aléas politiques !
Qu’un reproche aussi absurde puisse naître dans le cerveau d’un responsable politique d’expérience montre à quel point la justice peut susciter de fantasmes et se voir prêter une influence redoutable et une capacité d’initiative hors du commun. Pour une institution qui n’est qu’une autorité, c’est beaucoup d’honneur !
Ce qui est mal compris, et parfois mal analysé, est l’impression qui est donnée depuis le mois de mai 2012. Tout ce qui est survenu sur le plan judiciaire, dans l’espace public et médiatique à partir de l’élection de François Hollande, à l’exception des turpitudes de Jérôme Cahuzac, n’a pas trouvé sa source au cours de ces derniers douze mois mais dans le quinquennat précédent.
Ce qui laisse croire à Jean-Pierre Raffarin, et sans doute à d’autres, que la justice « orchestre » ou « peopolise » résulte de l’avancement concomitant de plusieurs procédures « sensibles », à leur accélération technique qui tient probablement à une plus grande liberté laissée aux juges d’instruction.
D’ailleurs, penchons-nous sur cette expression de « peopolisation » qu’affectionne l’ancien premier ministre de Jacques Chirac.
Je n’imagine pas un instant qu’il puisse faire le grief aux magistrats instructeurs les plus en vue à cause de la nature de leurs dossiers de s’abandonner à la vanité médiatique alors que tout démontre au contraire qu’aussi bien à Paris qu’à Bordeaux, les plus réputés comme les moins connus cultivent une discrétion exemplaire qui paradoxalement leur a parfois été reprochée. On les déteste bavards et extravertis mais on ne les souhaite pas non plus murés.
Si on veut bien faire preuve de bonne foi et donc tenter de mieux appréhender les ressorts de la justice dans ses rapports avec les médias et les pouvoirs, il faut accepter que la peopolisation arrive souvent de manière indirecte et fortuite.
Elle est créée par les politiques qui par exemple s’en prennent aux juges plus que par ceux-ci qui n’en peuvent mais. Henri Guaino, notamment, a beaucoup fait, et tristement, pour la peopolisation en insultant Jean-Michel Gentil à plusieurs reprises et de la sorte il a évidemment placé ce magistrat au centre d’un débat public auquel, député, il était le seul à aspirer.
Je pourrais multiplier les exemples pour faire valoir que la sérénité légitimement exigée des juges n’est le plus souvent troublée que par les immixtions intempestives, au-delà de l’exercice normal de l’information, du contrôle, des voies de recours et de la vigilance citoyenne, de journalistes, d’avocats, de politiques et de citoyens plus soucieux de mettre le feu que de favoriser une administration tranquille de la justice.
Quant à ces personnalités citées qui « seraient salies » parce que « la manœuvre serait de salir tout le monde », cette assertion n’a pas l’ombre d’un fondement.
Qu’il y ait toujours eu, dans le domaine pénal, une justice plus spectaculaire que l’autre pour plusieurs motifs, notamment celui de la qualité des mis en cause, est une évidence et cette banalité explique aussi pourquoi naturellement la lumière rejaillit sur tel magistrat plutôt que sur tel autre. Que les médias s’attachent tout particulièrement à ces dossiers relève également d’un constat facile à opérer quotidiennement.
D’une part, ces procédures ne sont pas nées de rien et se rapportent à des données qui sont parvenues au niveau judiciaire grâce aux mécanismes de l’Etat de droit. Les magistrats recueillent en aval ce qui en amont a été accompli, fomenté ou soupçonné. Ils n’inventent pas, ils récoltent, instruisent puis jugent.
D’autre part, à côté de ces péripéties judiciairement et médiatiquement éclatantes – il y en a eu beaucoup ces dernières semaines -, existe une autre justice discrète, compétente, efficace je l’espère, qui accomplit sa tâche. Ce n’est pas parce qu’on ne parle pas d’elle et qu’on n’écrit pas sur les dossiers qu’elle traite qu’elle ne constitue pas un énorme et très utile contrepoids à la justice people inévitable et qui apparemment avance à bride abattue.
Que Jean-Pierre Raffarin veuille bien se lasser de ce concept parce qu’il est faux et ne correspond à rien de concret.
Il avait déjà, à propos de Nicolas Sarkozy, souligné qu’il fallait « arrêter la chasse ». C’était la même idée et la même erreur.
La justice n’invente pas le gibier. Elle s’occupe de lui, éventuellement le poursuit quand il s’est égaré ou qu’on l’a traîné sur ses terres.
Belle mission sans orchestration ni peopolisation.

*Photo : UMP. 

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