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Rohani sera-t-il le Gorbatchev du monde islamique ?

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hassan rohani iran

Les systèmes totalitaires ne disparaissent jamais par enchantement : soit ils sont détruits par la force comme ce fut le cas pour le nazisme et le fascisme, soit ils implosent comme ce fut le cas pour l’empire soviétique et le glacis communiste en Europe. À cette différence près que la machine communiste avait réussi à temporiser. Auréolé d’une parole émancipatrice, le système soviétique sut longtemps faire illusion. Quelques esprits plus clairvoyants situés en son sein comprirent qu’il fallait lâcher la bride. Le rapport Khrouchtchev permit de mettre Staline à distance sans pour autant rompre avec l’intime de la mécanique communiste. Il faudra attendre Gorbatchev et sa perestroïka et le choix interne de la glasnost pour que l’armature structurelle de l’URSS se fissure et se décompose. Quelques tentatives violentes de retour à l’ordre ancien eurent bien lieu mais il était trop tard tant le livre noir du communisme avait tourné ses pages jusqu’à l’épuisement. Il n’y a guère plus qu’en France que le mot « communiste » conserve un imaginaire rassembleur. La chute du communisme avait laissé espérer la fin des systèmes totalitaires. Certains se mirent même à rêver à une fin de l’histoire mais c’était sans compter avec les ruses dont celle-ci est capable.

André Malraux avait prédit pour le XXIe siècle qu’il serait spirituel mais il n’avait surement pas imaginé qu’il prendrait la forme terrifiante du totalitarisme religieux tel que l’islamisme le propose. Depuis 1979 et la révolution islamique en Iran, l’islam politique a trouvé sa place dans le paysage totalitaire. Voilà la planète soumise aux images répétitives de ces crimes de masse. La mondialisation se décline aussi sous cette forme et les media actuels peuvent montrer en temps réel la simultanéité des horreurs commises au nom d’Allah. Faut-il en dresser la liste ? De l’Atlantique à l’Indonésie en passant par Londres, Madrid, New York,  Israël, le Mali, Nairobi ou Peshawar, c’est la même trace de folie furieuse qui se déploie.  Depuis le 11 septembre 2001, cette accumulation ne milite pas pour un regard bienveillant porté sur les Lumières islamiques. Si « choc des civilisations » il y a,  c’est à certains disciples de Mahomet qu’il faut en imputer la responsabilité. On avait brièvement espéré que les révolutions arabes allaient dans la foulée réformer l’islam, y développer  un sens critique. C’est le contraire qui s’est produit : en vampirisant les printemps arabes, l’islamisme a recouvert d’un voile d’obscurantisme ces brefs espoirs. Ce troisième totalitarisme va aussi monter ses limites : en Égypte c’est bien l’incurie du pouvoir de la Confrérie, son intolérance qui a provoqué un rejet massif dont le coup de force militaire fut le bras armé. Il n’y eut en Europe que l’inénarrable Catherine Ashton pour ne pas le comprendre. En Tunisie, l’opposition aux Frères lutte pied à pied contre l’imposition de la charia à tous les niveaux de la vie. Il n’y a qu’en Europe et en France en particulier que de bons esprits indignés s’acharnent à ne pas voir ce piège intellectuel qui confond islamophobie et racisme. Faut-il rappeler que le concept d’islamophobie fut forgé par l’OCI (Organisation de la Conférence islamique) en 2001 à la fameuse conférence de l’ONU sur le racisme à Durban qui vit le triomphe de la haine antijuive au nom de l’antiracisme ? La tentative de l’OCI était de faire de la « diffamation des religions » un crime identique au racisme. Au cours des conférences qui suivirent la même stratégie conceptuelle et langagière fut poursuivie. Elle semble avoir porté ses fruits.

Le rejet des musulmans est bien évidemment condamnable mais en quoi la critique voire le rejet de l’islam sous sa forme idéologique la plus régressive serait symétriquement condamnable ? Depuis quand n’aurait-on pas le droit de porter un regard critique sur une idéologie qui enferme les femmes, promeut la haine de l’autre quand il n’est pas musulman ? Pour un pays, la France, qui a su bouffer du curé au nom de la libre pensée, voilà que de nouveaux dévots dénoncent d’une manière tout aussi sectaire ceux qui osent dire leur allergie devant des attitudes multiples visant à gommer ce qui faisait il y a peu une certaine harmonie consensuelle. Faut-il être aveugle ou d’une mauvaise foi radicale pour ne pas voir ce qui se passe trop souvent au sein des écoles, des universités, des hôpitaux, des services sociaux  quand l’argument de la différence religieuse sert de prétexte à une mise en cause des règles communes ? Doit-on fermer pudiquement les yeux devant l’inspiration religieuse de certaines émeutes en banlieue ? Pourquoi feint on de ne pas voir cette contre-société qui s’installe ?

Au sein de l’islam, chez ceux qui subissent le joug de l’islamisme sinon sa terreur, des voix s’élèvent pour dire aux européens : ne cédez pas, ouvrez les yeux, n’ayez pas honte de dire non ! Ils sont nombreux ceux qui ont payé de leur vie la résistance au goulag islamiste. Jusqu’à ce jour ces voix sont peu entendues et il est à craindre que si les polarités de ce débat se réduisent en France à un face à face entre le Front national et la bonne conscience, il est probable que l’exaspération des masses se porte vers cet avatar moderne du pétainisme. Dans le même temps croire que les incantations vertueuses du fascisme-qui-ne-doit-pas-passer constituent la meilleur prophylaxie contre ce double danger est une erreur absolue d’analyse: la diffusion de l’islamisme et le succès politique de l’extrême droite forment un tandem complémentaire. Les extrémismes ne progressent que parce que la République leur a laissé le champ libre. En n’osant pas se confronter à la réalité de la conflictualité culturelle, en s’illusionnant sur les beautés du multiculturalisme? la République a laissé au FN le crédit d’une posture laïque ! Ce qui est un comble. N’est-ce pas le nouveau président de l’Observatoire de la laïcité, Jean Louis Bianco,  qui a estimé récemment « qu’il n’y avait pas de problème de laïcité en France » ! Le déni idéologique du réel semble être une maladie chronique de la gauche. Angela Merkel a eu le mérite de dresser le constat d’échec du multiculturalisme en Allemagne. Sans doute est-ce à cette capacité de dire le vrai qu’elle doit aussi sa popularité. Seul aujourd’hui en France, un Manuel Valls ose dresser pour la République et pour la gauche un constat de vérité autant qu’une ligne de conduite.

Sur un tout autre terrain et dans une autre longitude, quelque chose de nouveau serait-il en train de bouger au pays des mollahs ? Y aurait-il vraiment en Iran un nouveau président suffisamment « modéré » pour oser souhaiter une bonne année aux juifs du monde ? Le même aurait dit à l’ONU que les crimes commis contre les juifs constituaient de mauvaises actions et a laissé entendre son désaccord avec son prédécesseur. Bien sûr, il a pris soin de simultanément préciser que l’apartheid était doux par rapport au mauvais sort fait par Israël aux Palestiniens. La modération de cet imam modéré a ses limites. On ne pourrait qu’applaudir à ces nouvelles bonnes dispositions venant du nouveau président de la République islamique d’Iran à condition de ne pas être dupe de ces premières bonnes paroles. Car bien que courte, la mémoire peut être utile. C’est bien l’Iran qui a frappé des touristes israéliens en Bulgarie il y a un an ? C’est bien un attentat iranien qui avait détruit le centre communautaire juif de Buenos Aires en 1994 ? C’est bien l’Iran qui porte le Hezbollah et arme la Syrie. Il y a moins d’un mois Obama et Hollande déclaraient être prêts à attaquer la Syrie pour y détruire les armes chimiques de Bachar Al-Assad coupable d’un crime de guerre. Au bout du compte ce fut Poutine qui a habilement sauvé la mise de ces velléitaires en reprenant la main à son profit tout en préservant son allié Assad. Ce geste a bien été compris par le président iranien. Il a compris, à la différence de son prédécesseur, que la diplomatie des apparences bienveillantes payait davantage que les postures bellicistes. Il a aussi compris que les postures punitives occidentales n’iraient pas au-delà de la posture. À l’abri d’un vote du Congrès, Obama a lâché Hollande, sauvé in extrémis par la proposition du « cher Vladimir ».

Un peu plus loin vers l’Est, le guide suprême iranien Ali Khamenei ne manque pas une occasion de rappeler que « l’entité sioniste » est une « pustule cancéreuse » située dans un espace géographique dédié à l’islam. Pendant que le nouveau président iranien chausse ses lunettes les plus rondes, les gardiens de la révolution entrainent le Hezbollah libanais qui combat aux côtés de l’armée de Bachar Al-Assad. Avec une constance stratégique qui semble faire défaut à l’Occident, la Russie de Vladimir Poutine reste le soutien stratégique fidèle de cette chaine d’alliances Hezbollah-Iran-Syrie. Poutine défend ce qu’il estime relever des intérêts de la Russie. Il le fait avec ses méthodes. Par quel miracle le loup Poutine serait-il devenu un gentil agneau méritant du « cher Vladimir »? Par quel autre miracle le turban blanc de Rohani aurait-il rendu l’Iran plus fréquentable ? Pendant que de douces paroles sont dites à la tribune de l’ONU, les centrifugeuses auraient-elles cessé de tourner à plein régime ? Pendant qu’Assad donne les adresses de ses dépôts d’armes chimiques, les massacres auraient-ils cessé en Syrie ? Aurait-t-il encore besoin de gaz sarin pour gagner contre ses opposants islamistes ? Rohani est certes plus malin que Ahmadinejad, il présente mieux, soigne sa barbe et ses cheveux et dans cette partie d’échecs calcule prudemment ses coups. Prendre cette modération au mot peut être une bonne attitude tactique, mais la modération dans les mots restera comme autant de paroles vaines s’il ne s’accompagne pas d’un agenda politique pour la rendre concrète.

Rohani est-il prêt à déclarer caduc son objectif de rayer Israël de la carte ? Est–il prêt à reconnaître Israël ? Est-il prêt à reconnaître le droit d’Israël à exister ? Pour symbolique qu’il soit, ce geste, qui serait bien plus qu’une parole, changerait fondamentalement la donne dans ce conflit entre Israël et le monde arabo6musulman. La haine d’Israël constitue en effet le noyau dur de l’islamisme. Elle est le ciment identitaire qui relie les jihadistes du PO à ceux des banlieues. Si par un heureux miracle au sein du monde islamique, un réformateur éclairé venait à déclarer que le malheur arabe n’a pas Israël pour responsable, il opèrerait la plus formidable révolution psychique que ce monde ait connu depuis l’effondrement de l’Empire ottoman. L’onde de choc de cette révolution dirait aussi aux banlieues que la raison de leur ressentiment ne se nomme pas Israël.

L’exigence de cette reconnaissance est symboliquement et politiquement bien plus importante que l’abandon des projets atomiques car cette révolution mentale les rendrait simultanément absurdes et inutiles. En conséquence, si l’Occident devait se satisfaire des courtoises conversations téléphoniques passées entre Obama et Rohani sans qu’elles ne transforment la réalité, cela signifiera  qu’à la différence de Poutine, l’Occident ne développe aucune perspective stratégique car il ne sait plus ni qui il est ni ce qu’il veut être, hormis un vaste marché (de dupes).  De son côté? Israël a compris que le tigre Occident est aujourd’hui fait de papier mâché et pourrait en tirer les leçons, s’il estimait que sa survie est menacée.

Tout est lié. L’écheveau proche oriental est devenu d’une complexité redoutable, parce que simultanément mondialisé et interactif. Une caricature de Mahomet dans la presse danoise et les ambassades de l’Occident brûlent en Orient. Une parole mal comprise du pape et les ambassades de l’Occident rebrûlent. Pour que le choc tant redouté des civilisations soit épargné à la planète il n’y a qu’à espérer que Rohani soit le Gorbatchev de l’islam. Obama semble faire ce pari. Espérons qu’il ne se berce pas d’illusions sauf à considérer qu’Obama puisse être le Daladier de l’Occident. L’Histoire jugera.

*Photo : 00666193_000002.UNIMEDIA/SIPA.

FN : après Brignoles, le tocsin sonne

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fn brignoles front republicain

Face à la montée du Front National et au lendemain de l’élection cantonale de Brignoles, le tocsin sonne à toute volée dans les états-majors des partis. La République est en péril et chacun d’invoquer le pacte républicain, qui correspond  au code de bonne conduite des élus politiquement présentables.  La Gauche, de marteler qu’il faut absolument  dresser en sus un front républicain pour faire échec si nécessaire  à l’intrus. Bien entendu, le pacte républicain, comme le Front républicain, sont censés reposer sur des valeurs républicaines dont, comme de juste,  les seuls partis de pouvoir ou de coalition détiennent l’absolu monopole. Pourtant, si dans l’esprit de la plupart des nos concitoyens ces valeurs demeurent encore vivantes, force est de reconnaître qu’elles sont aujourd’hui bien mal en point. Qu’on en juge plutôt !

On commencera par le contournement sournois de la volonté du peuple français par la triple collusion de l’Exécutif, du Parlement et, dans une moindre mesure, du Conseil constitutionnel pour faire échec au Non des Français au referendum de 2005 sur l’adoption d’une nouvelle constitution européenne. Cela fait partie des trahisons qui marquent. Toujours à propos de représentation nationale, on comprend mal comment un parti qui réunit à grand peine moins de 5% des suffrages de la Nation réussit à avoir quasiment vingt fois plus de députés qu’un mouvement qui mobilise régulièrement près d’un électeur sur six. De même, comment le principe républicain d’égalité se conjugue-t-il avec le monopole de la représentation syndicale qui aboutit à ce que seule compte ou presque la voix de  8 % des salariés (surtout publics) , quand les 92% qui restent (surtout privés !)  sont pratiquement réduits au silence. Enfin, comment ose-t-on prétendre conduire démocratiquement le processus de réforme des retraites, sans que 16 millions de retraités puissent déléguer un seul représentant ni au Conseil d’orientation des retraites, ni au Conseil économique, social et environnemental ?

Le Conseil constitutionnel, lui-même, dont on vient de célébrer en grande pompe le 55ème anniversaire avec celui de la Constitution, n’échappe pas davantage à la critique. C’était, on l’a vu,  avec son aval complaisant que le pouvoir put en 2008 mettre à la corbeille le referendum de  2005.  Mais dix années avant, le Conseil avait déjà sciemment validé les comptes de  deux candidats à la présidence, en sachant parfaitement qu’ils étaient pour l’un parfaitement faux et pour l’autre gravement irréguliers. C’est encore ce même Conseil qui avait cru pouvoir le 30 juillet 2010 « louvoyer » avec l’illégalité flagrante de l’ancienne procédure de garde à  vue en fixant  à l’Exécutif  pour la régulariser un délai de rien moins que 11 mois  qu’il n’était normalement pas au pouvoir du juge d’accorder.

La laïcité, l’une des valeurs-phare de notre République, se fissure sous les coups de boutoir de ceux qui y voient un obstacle à leurs ambitions prosélytiques ou pas. Il est patent désormais qu’en violation des règles européennes,  une bonne partie  des abattages se font sur notre sol  selon le rite hallal, alors que la population musulmane ne représente pas 1/5 de la population française et qu’en son sein, les tenants purs et durs d’un  islamisme radical sont encore infiniment moins nombreux. L’interdiction du voile ne franchit pas la porte de nos universités, comme si ces dernières bénéficiaient par rapport à la République d’un privilège d’extraterritorialité. Et que dire de ce qui subsiste encore des horaires « aménagés » de certaines  de nos piscines, des menus « alignés » de nos cantines scolaires,  des pans entiers de notre histoire que nos enseignants ne peuvent plus aborder sans mettre leurs classes en ébullition ou encore de ces admissions hospitalières en urgence qui s’opposent à l’intervention d’un soignant masculin ?

Que dire aussi de l’attaque en règle contre les familles ? De l’ambition exorbitante d’une Éducation Nationale, qui prétend s’arroger, y compris à l’encontre des  parents, le droit d’éduquer les enfants, alors qu’elle peine – et le mot est faible – à seulement les instruire ? Comment justifier l’acharnement fiscal contre les avantages des familles, dont beaucoup n’avaient  rien d’exorbitant, mais expliquaient l’efficacité de notre politique nataliste ? Que vaut enfin cette prévalence constante de l’assistanat qui, tout en asphyxiant ceux qui le financent  et en déresponsabilisant ceux qui en profitent,  veut faire  croire à chacun qu’un bon vote  peut remplacer l’effort ?

Parlons maintenant de la Justice. Comment peut-on admettre qu’un syndicat influent de magistrats puisse mépriser les justiciables et le personnel politique au point de dresser  impunément un mur des cons, qui tend d’ailleurs un redoutable miroir à ses pitoyables auteurs? Comment ensuite la Justice pourra-t-elle donc exiger du citoyen le respect qu’elle-même ne lui accorde pas? Que penser de tous ces meurtres dont on ne peut même plus dire que l’auteur soit un récidiviste,  tellement il se trouve dans une démarche constante, uniforme  et continue d’infraction? Comment les citoyens peuvent-ils être contraints de croiser régulièrement dans leurs cités des individus, dont la dangerosité avérée est telle qu’aucun juge en charge de famille  n’admettrait  leur liberté  dans le voisinage immédiat de son propre domicile?

Par ailleurs, le peuple français est un peuple libre et il supporte de plus en plus mal que l’on embrigade ou que l’on ampute sa mémoire, au prix d’une infantilisation qui en dit long sur le sens  démocratique  de ceux qui ont exigé  ces  « souvenirs imposés ». Et de se demander en quoi  ce qui a été commis  sur le plan de l’atrocité et de la barbarie par le nazisme doit seul être retenu, alors que des massacres en tous points comparables ou pires (voir l’exemple de Katyn),  mais commis par des Staline, Mao, Pol Pot ou consorts  peuvent  être soigneusement oubliés et  retranchés de l’Histoire comme s’il ne s’était rien passé.

Mais cette revue serait incomplète si elle ne s’attachait pas à quelques affaires récentes qui, pour être plus personnelles, n’en  révèlent pas moins des dérives préoccupantes. D’abord l’actuel Président de la République avait lors de sa campagne électorale pris le pays à témoin qu’avec lui c’en était fini de l’interférence des affaires privées et des affaires publiques. Or, en en plein marasme, la République prend à sa charge tout ou partie des frais d’une dame qui n’a -semble-t-il- aucun lien de droit avec son Président  et qui se permet en outre par un tweet malvenu de torpiller la candidature électorale de son ex-rivale. Une autre fois, c’est le compagnon d’une  importante ministre qui éructe publiquement et un jour de Fête Nationale  sa bave  antimilitariste, avant de récidiver quelque mois plus tard  en insultant  directement le Ministre de l’Intérieur. Mais le comble de la confusion entre les affaires privées et les affaires publiques, c’est incontestablement l’affaire Cahuzac où il est clairement apparu que le responsable de la collecte des impôts s’arrangeait pour échapper lui-même aux efforts qu’il exigerait de tous les autres, le tout en mentant effrontément à la représentation nationale.

Certes, ce modeste tour d’horizon ne saurait prétendre à l’exhaustivité, mais il n’en révèle pas moins l’écart béant  qui existe entre les vertus supposées du Front républicain et  le contenu de plus en plus faisandé de ces emballages fort trompeurs. le plus important pour que vive la République, ce n’est assurément pas la survivance du  pacte républicain, encore moins celle du front républicain, mais la pérennité des vraies vertus républicaines, celles qui font que tout un peuple peut encore faire raisonnablement confiance à ceux qui le dirigent.

 *Photo : 00630109_000001. DUPUY FLORENT/SIPA.

Maison de cohérence

prostitution maud olivier

La cohérence, il y a certainement des maisons  pour ça. À l’évidence, pas celles où résident les députés et les jeunes-de-gauche qui ont décidé de s’occuper de nos fesses. Par amour de la liberté, bien sûr. Mais pas de la façon que vous pensez, gourgandins et gourgandines à l’esprit mal tourné. C’est même tout le contraire. En attendant d’interdire, il convient de dissuader lourdement les égarés qui persistent à recourir à l’amour tarifé. Encore qu’en fait d’égarés, il s’agisse plutôt de brutes archaïques. La preuve, selon une impayable, quoique terrifiante, « Pétition des jeunes pour l’abolition de la prostitution »[1. « Pétition des jeunes pour l’abolition de la prostitution », parrainée par les grandes boutiques étudiantes et toutes les variantes des jeunesses de gauche.] : « Les clients sont toujours des hommes.» Et d’après vous, ça fait quoi un homme ? Ça « achète et impose ses propres désirs », pardi ! Qu’une femme puisse décider librement de « vendre son corps », voilà qui rend dingues nos petits gardes roses : « La seule liberté, poursuivent-ils, est celle donnée aux clients d’abuser sexuellement des femmes. » Fallait commencer par là, les copains : le micheton est un violeur ![access capability= »lire_inedits »]

C’est jeune et ça ne rigole pas. Quand les pétitionnaires déclarent avoir leur « mot à dire sur la société dans laquelle ils veulent grandir et s’épanouir »  (il serait temps de grandir, en effet), précisant que 73 % des 18 / 25 ans pensent comme eux, on les voit dénoncer leurs pères, coupables d’être allés aux putes.

Bizarrement, la « société libérée » qu’ils entendent édifier à coups d’interdictions me fiche la trouille. Des lois ! Des châtiments ! Écrasons le mâle infâme ! Ces messieurs-dames-patronnesses trépignent d’aise à l’idée de pouvoir surveiller et punir : « Il faut en finir avec l’impunité !»

Pas d’inquiétude, camarades, c’est comme si c’était fait. Grâce à Maud Olivier, députée socialiste de l’Essonne, le Parlement devrait examiner en novembre un texte sanctionnant les clients, tenus d’emblée pour des « auteurs de violences ». Bon, le recours à la fornication payante sera passible d’une simple contravention de 5e classe, punie d’une amende de 1 500 euros maximum. Ça finira tout de même par faire cher la passe.

Qu’on ne croie pas que ces braves gens manquent de coeur – de sexe, peut-être ? Leur aguichant programme ne vise qu’à protéger les prostituées, décrétées victimes même quand elles jurent qu’elles ne le sont pas. Les perroquets abolitionnistes sont donc massivement favorables à la suppression du délit de racolage passif, inscrite dans un texte ensablé au Sénat, provisoirement sans doute. On se ralliera sans hésiter à cette mesure de bon sens. Il n’y en a pas moins une bizarrerie logique dans le fait d’autoriser la prostitution tout en interdisant d’y recourir. Un peu comme si on légalisait le trafic de drogue tout en sanctionnant la consommation. Les professionnelles du sexe apprécieront sûrement cette sollicitude qui aura pour effet de leur couper les vivres.

À cause sacrée, union sacrée : cette gentillette croisade est soutenue par des élus de tous bords. Reste que ces prétentions normatives sont devenues la marque de fabrique des fanatiques de toutes les libérations. Maud Olivier brandit une directive européenne qui somme les États de « prendre les mesures nécessaires pour décourager et réduire la demande ». Apparemment, il n’est pas envisagé de procéder à des castrations collectives.

On commencera par rééduquer les contrevenants au cours de « stages de sensibilisation aux conditions d’exercice de la prostitution ». Pour les plus jeunes, la « génération abolition » réclame la « généralisation des actions d’éducation à la sexualité et à l’égalité » afin d’en finir avec « toutes les représentations sexistes qui nourrissent le système prostitueur »[2. Vous ne connaissez pas ce mot, camarades ? Peu importe, puisque vous parviendrez à détruire la chose.]. Dommage, moi j’aimais bien les représentations sexistes.

Il s’agit donc d’édicter les règles du « sexuellement correct ». Maud Olivier a des idées très arrêtées. Chers lecteurs, c’est une députée qui vous le dit : il n’y a pas de pulsions, et encore moins de besoins sexuels. D’ailleurs, précise-t-elle, la moitié des clients sont en couple.

Faudrait qu’ils soient bien pervers pour se payer de petits extras : « On doit apprendre, poursuit la dame, à réguler, à organiser son envie de relations sexuelles en fonction, déjà, des préférences de sa partenaire, et aussi des contraintes de la vie sociale. »[3. Rappelons que la loi, heureusement, punit déjà le proxénétisme ainsi que toutes les formes de violence et de contrainte exercées sur les professionnelles du sexe – et d’ailleurs sur n’importe qui.]

Il faudrait songer à créer un délit de tromperie. Et publier la liste des pratiques autorisées. Notre mère-la-vertu est prête à tout pour « soustraire la sexualité à la violence et à la domination masculine ». Il serait plus prudent de la soustraire aux hommes. Finalement, c’est le sexe lui-même qu’il faudrait abolir. Tu montes, camarade ?[/access]


*Photo : 00637292_000010/ TIMUR EMEK/SIPA.

Giap, le volcan sous la neige

Le général de corps d’armée Vo Nguyen Giap, le volcan sous la neige, est mort. C’était une légende. Fondateur et commandant de l’armée populaire du Vietnam. Il a battu les Français, les Américains, libéré le Cambodge et repoussé les Chinois. Devenu une icône de la libération nationale dans le monde, il était respecté et admiré de ceux qui furent ses adversaires. Dernière ruse. Il est mort à 102 ans, comme ça, il les a tous enterrés. Leclerc, de Lattre, Navarre, Westmorland, Mac Namara. Son Austerlitz à lui, c’est Diên Biên Phu. Désastreuse défaite du corps expéditionnaire d’un puissant pays face à l’armée d’une petite nation en construction. Et qui mit fin à la présence de la France en Asie. Fils d’un paysan lettré, d’éducation secondaire française, il fut professeur. Il parlait parfaitement notre langue, bien sûr. Et revient la question : et si on avait pu faire autrement ? Mettre fin à cet empire, à ce type de domination mais en construisant  autre chose avec des gens comme ça, comme la colonisation française en a fait émerger, et qui un temps furent français. Pour la France, la colonisation, c’était aussi l’apport de la civilisation. Telle que la France la voyait. Mais pour Giap, ce fut aussi sa femme morte sous la torture, sa sœur guillotinée. Cette drôle de façon que notre pays a eu de refuser l’inéluctable.

Le Vietnam est un vieux pays, mosaïque d’ethnies dominées par la plus importante, les Viets. Alors, le patriote Giap soucieux de faire émerger un État-nation territorial pour construire l’indépendance a été chercher valeurs et outils dans la culture française. Un territoire et un peuple. Mais aussi un État, fort pour faire tenir le tout. Les Français lui ont appris ça à Giap. Alors ce sera le Parti communiste. Parce qu’en matière d’État fort, celui-là… Ensuite, sur le plan militaire, il n’y avait qu’à se servir. Bonaparte bien sûr (plus que Napoléon), son idole. Et puis, la culture, l’universalisme, la révolution. Tout homme a deux patries, disait-on dans le temps. Giap n’en avait qu’une. Mais peut-être aussi une petite dette. Alors, de temps en temps il posait un petit caillou. Il prit élégamment la défense de Navarre traîné dans la boue après sa défaite de Diên Biên Phu. Il n’hésitait pas à dire, que « les soldats français c’était autre chose que les Américains ». On imagine les réactions à l’École Militaire. Il vint une fois à l’ambassade de France à Hanoï. Le 14 juillet 1989, pour le bicentenaire. L’ambassadeur le surprit, après avoir longuement parlé avec lui littérature française, en train de fredonner  pendant les hymnes, la Marseillaise qu’il connaissait par cour. Le 3 juillet  1984, Raoul Salan pauvre général fourvoyé de l’OAS, qui avait commandé en Indochine, s’éteignait oublié au Val-de-Grâce. Un diplomate de l’ambassade  de la République Populaire du Vietnam à Paris, sur ordre du Vice-premier Ministre Vo Nguyen Giap vint saluer la dépouille.  Peut-être un peu français aussi.

Directive européenne antitabac : halte à l’enfumage !

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Après quelques péripéties qui ont agité le landerneau bruxellois, le parlement européen s’apprête à voter, lundi 8 octobre, la modification  de la directive antitabac datant de 2001, durcissant les conditions de vente de l’herbe à Nicot et des produits assimilés au sein de l’UE. Partant du principe que le tabagisme est responsable de la mort prématurée de 700 000 Européens chaque année, la Commission et le Parlement européen se sont fixés comme objectif de réduire ce chiffre de 2% d’ici 2020. Pour y parvenir à ce modeste résultat, les gnomes de Bruxelles proposent d’augmenter à 75% la surface des emballages  consacrée à mettre en garde les utilisateurs contre l’usage du tabac sous toutes ses formes, et l’interdiction des présentations « glamour » de la cigarette (mentholée ou « slim » pour les dames). Cette dernière restriction ne devrait cependant pas franchir l’obstacle parlementaire, car les députés allemands de toutes tendances ont été sensibles à la révolte d’un «  grand européen », l’ex-chancelier Helmut Schmidt, 94 ans, qui grille quotidiennement son paquet de Reyno menthol. Prévoyant, l’illustre hambourgeois a stocké deux cents cartouches de clopes en prévision du diktat de Bruxelles.

Ce faisant, il s’est rendu complice, aux yeux des ayatollahs de la santé publique,  du lobby des cigarettiers, qui entretiennent une armada de sbires à Bruxelles et dans les couloirs (non fumeurs) des parlements des 28 pays de l’UE. Ces derniers sont accusés des pires turpitudes, notamment d’actions de corruption au plus haut niveau de la Commission, pour protéger leur juteux commerce, sur lequel les Etats ne manquent pas de prélever des taxes de plus en plus élevées – toujours au nom de la sacro-sainte santé publique, bien entendu.

Ainsi le commissaire européen chargé de la santé et de la protection des consommateurs, le Maltais John Dalli, a été contraint à la démission en 2012, pour avoir fréquenté de trop près des industriels produisant le « snus », ce tabac à chiquer parfumé dont se délectent les Suédois. Stockholm a réussi à obtenir de l’UE de pouvoir continuer à consommer ce produit interdit ailleurs.

On ne s’étonnera pas de voir les Verts, dont l’ineffable José Bové, en première ligne de cette croisade antitabac qui allie l’antiaméricanisme primaire – haro sur Reynolds, Philip Morris et American Tobacco – avec le dogme hygiéniste des big brothers écolos.

Cette agitation bruxelloise est d’autant plus dérisoire que les politiques de santé, et leur conséquences fiscales demeurent du ressort exclusif des Etats membres, qui décident souverainement des taxes pesant sur le tabac, à la grande satisfaction des trafiquants, petits et grands, qui font leur beurre sur les disparité du prix des cigarettes au sein de l’UE, et des pays de sa proximité immédiate.

Un autre lobby, plus discret mais non moins efficace, celui de l’industrie pharmaceutique, tente, à l’occasion de cette révision de la directive antitabac de conquérir une position dominante sur un marché en pleine expansion, celui de la cigarette électronique. Ils ont réussi à glisser dans le projet de nouvelle directive une disposition faisant de l’e-cigarette un médicament, dont la mise sur le marché et la distribution seraient soumises aux mêmes règles et procédures que les spécialités pharmaceutiques. L’enjeu financier est considérable et la vente de produits à base de nicotine (pastilles, patchs, inhalateurs) destinés à aider les fumeurs à décrocher a permis ces dernières années aux grands labos de faire de considérables profits. Si l’on met en regard le prix, sur le marché mondial de la nicotine pure extraite du tabac (environ 500 € le kg), et celui des produits  en contenant quelques milligrammes vendus en pharmacie, les bénéfices sont de l’ordre de 1000%, même si l’on inclut l’emballage, la pub et la marge du potard ! Les acteurs du marché de l’e-cigarette, sur le web ou dans les boutiques spécialisées qui éclosent dans nos villes comme des pâquerettes après la pluie, se contentent de profits confortables, mais honnêtes en distribuant un produit plus efficace pour le sevrage tabagique. Cette jeune industrie n’a pas encore eu le temps de se doter de lobbyistes aguerris, et risque donc de voir les géants de la pharmacie l’écraser de tout leur poids. C’est pourquoi il faut saluer bien bas l’alliance historique qui vient de se former, en France, entre l’Office de prévention du tabagisme (OFT), un organisme public dirigé par le Pr Dautzenberg  et l’Association indépendante des utilisateurs de cigarettes électroniques (AIDUCE). Dans un communiqué commun, ils se déclarent « d’accord pour normer et encadrer le marché de l’e-cigarette dans le souci d’apporter avant tout qualité et transparence aux citoyens européens vapoteurs, sans chercher à inciter les adolescents et les non-fumeurs.« Pas d’accord pour donner un statut pharmaceutique exclusif à l’e-cigarette. Il faut laisser l’e-cigarette facilement accessible aux fumeurs dans tous les pays européens ; plus le produit est accessible aux fumeurs, plus ils seront nombreux à quitter le tabac ».  On ne peut que souhaiter la victoire de David le vapoteur hissé sur les épaules d’Hippocrate !

*Photo :  AP21413479_000001 (AP Photo / Tim Ireland, PA).

« Madame Mère est morte »

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reverdy caraco brautigan

1. Caraco m’a désappris à dire « maman ».

Je n’aurai pas l’outrecuidance de dire tout le bien que je pense du Charme des penseurs tristes  de Frédéric Schiffter (Flammarion), puisque j’y figure. Mais je me suis régalé en lisant les pages qu’il consacre à Albert Caraco. Elles n’ont pas plu à Roger-Pol Droit, chroniqueur au  Monde. Et quand je dis qu’elles n’ont pas plu, c’est un euphémisme : elles ont blessé sa sensibilité, que chacun lui envie, et heurté ses convictions morales si admirables. Il ne s’est pas privé de le faire savoir en déversant son fiel sur Frédéric Schiffter, l’accusant de tout et de n’importe quoi avec l’autorité que lui confèrent une quarantaine d’années passées dans les coulisses du Vatican. Il est bon qu’il y ait encore des « hérétiques » et Schiffter en est un. Caraco, plus monstrueux encore, en est un autre, qui après Cioran nous incitera à cultiver quelques «  mauvaises pensées ». Sans elles, la pensée meurt. Loué soit donc Caraco !

J’avais demandé au printemps à mon ami Pierre-Emmanuel Dauzat, admirable traducteur et auteur d’un essai sur Le Suicide du Christ, entre autres, s’il avait lu Caraco et quelles réflexions il lui inspirait. Il m’avait répondu : « Bien sûr que oui, Cher Roland, c’est même à toi que je le dois, une fois de plus.  Madame Mère est morte  a  été un des grands livres de ma vie : je le reprends périodiquement. Du vivant de ma mère, il m’arrivait de me sentir coupable de lire ce livre, alors même que ma mère n’avait rien d’une mère abusive. Caraco m’aura désappris à dire « maman » pour dire « ma mère ». Ce n’est pas rien. » Je confirme : ce n’est pas rien. D’autant plus que je n’y suis jamais parvenu. Ma mère me faisait pitié. Ma mère m’angoissait. Ma mère me faisait peur. L’eussé-je appelée « mère » que je l’aurais brisée. Elle conseillait à mes petites amoureuses de se méfier de moi.[access capability= »lire_inedits »] Elle n’avait pas tort. Mais elle aussi se méfiait de moi. Elle sentait que j’étais sur mes gardes. Pour rien au monde, je n’aurais  voulu tomber dans les filets de l’amour maternel. Nous avons joué à ce jeu jusqu’à sa mort : c’était sans doute le seul dont nous connaissions les règles.

Un autre lecteur de Caraco, Benoît d’Houtaud, me fait part de sa perplexité : « Comment expliquer qu’un type raciste, misanthrope, sans aucun espoir personnel d’aucune sorte, provoque cette jubilation de lecture, d’identification psychologique ? Et son sens de l’humour serait à analyser, car c’est encore un paradoxe : j’éclate de rire quand je le lis, et surtout quand je le lis à haute voix, car il écrit, je crois, pour être lu à haute voix. » C’est également ce que pense Schiffter, qui le compare volontiers à Thomas Bernhard.

2. Le semainier de l’agonie.

Une phrase suffit parfois pour me redonner l’envie d’écrire − et même de vivre. Celle-ci, par exemple, que je lis dans  Le Semainier de l’agonie  de Caraco : « Madame Mère n’est plus qu’un squelette et m’inspire un éloignement invincible et j’aime mieux l’euthanasie que l’agonie, nos mœurs sont vraiment ridicules, l’on devrait supprimer les fous et les malades incurables, l’on ne devrait plus enterrer les morts, mais les brûler et l’on ferait bien d’empêcher les vivants de naître. » Voilà qui est dit et bien dit.

J’y songeais ce matin en lisant un manuscrit reçu récemment qui débute par cette phrase : « Si quelqu’un l’ayant lu allait se pendre, le but de ce livre serait atteint. » Pourquoi, me suis-je aussitôt demandé, inciter autrui à faire ce que notre lâcheté nous dispense d’entreprendre ? L’auteur en est sans doute conscient puisqu’au terme de son essai, il note : « Ce qui manque à l’homme d’aujourd’hui, c’est le courage d’aller à sa perte. » Un peu de Caraco le lui donnerait, ce courage.

3. Liste des raisons de disparaître.

Je me demandais où je retrouverais Richard Brautigan. Eh bien, c’est dans le roman de Thomas B. Reverdy : Les Évaporés (Flammarion). Il évoque avec tendresse Yukiko. Les chances qu’elle avait de rencontrer Richard, dit-il, étaient très minces, celles qu’elle accepte de coucher avec lui quasi nulles. Ce qui fait que Richard avait vécu leur histoire comme un miracle permanent. Il m’est arrivé la même chose avec Masako. J’ai tout aimé d’elle, et peut-être surtout ce qui nous séparait. Tout m’avait émerveillé : la blancheur de sa peau, ses très longs cheveux, sa manière souple et lente de marcher, son silence aussi, sa façon de m’observer sans parler, tel un animal dormant entre mes jambes. Yukiko est trop belle pour moi, elle finira par s’en aller, songeait Brautigan. Ce qu’elle fit. C’est ce que raconte aussi Thomas B. Reverdy pénétrant par effraction dans le couple que formaient Richard et Yukiko, comme il anticipe, tout au moins dans mon imagination, ce que je deviendrai quand Masako m’aura quitté. Richard s’est suicidé avec son fusil de chasse… Il y a un art de disparaître dont Reverdy énumère la liste. La plus détestable, selon lui, est la peur de vieillir. Elle consiste, en général, à partir avec une femme beaucoup plus jeune,  qui vous fait sentir de plus en plus vieux. Ce n’est pas la pire… je parle d’expérience. Mais je me sens proche de Sei Shônagon (elle aussi aimait dresser des listes) qui avait écrit dans ses  Notes de chevet : « Choses qui font honte : ce qu’il y a dans le cœur des hommes. »

4. Ceux qu’on oublie à tort.

Parmi bien d’autres, Jack Thieuloy  et Ernest de Gegenbach. Jack Thieuloy qui avait plastiqué les « tontons bâfreurs » (les jurés du Prix Goncourt) et qui  confiait à son Journal : « J’écris parce que je souffre. Dans mille ans, ça ira mieux. » Il volait des livres. À propos de Cioran, il écrivait : « On n’a pas tous les jours l’occasion de voler et, aussitôt, de lire pendant trente-six heures un livre comme le Précis de décomposition. Si rares sont les livres dont l’action sur moi est celle d’une électrolyse… »

Quand Ernest de Gegenbach (1903-1979) passa une visite médicale, il s’entendit dire par le colonel Topet, chef du service de neuropsychiatrie de l’hôpital : « Un poète surréaliste ? Il ne manquait plus que ça à ma collection de loufoques ! » Ernest de Gegenbach avait donné, le 3 avril 1927, une conférence restée dans les annales du surréalisme : « Satan à Paris ». Elle commence ainsi : « Il y a des hommes qui se sont aventurés au milieu des icebergs pour voir des aurores boréales. Moi, j’ai vu Satan et je le vois encore et je raconte ce que j’ai vu à une race de crevés, de myopes et de larves. Il s’agit de tout autre chose que de littérature : c’est de l’ultra-violet en poésie, ce sont de nouvelles notes aiguës, de nouvelles touches d’ivoire à ajouter au clavier… »

Ernest de Gegenbach était un libertin en soutane, et Jack Thieuloy  un dynamiteur des lettres. Le couvent, l’hôpital psychiatrique, la prison…, ce sont sans doute les lieux les plus propices à l’éclosion d’une œuvre vraiment originale. Je n’ai connu pour ma part que les cafés littéraires, les piscines et quelques Asiatiques. Avec un bagage aussi léger, on ne va pas loin. Mais ce n’était pas non plus mon but.[/access]

 

*Photo : 00664911_000004.A. Gelebart / 20 MINUTES/SIPA (Thomas B. Reverdy).

Ma maman à Moix

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L’autre soir, dans On n’est pas couché, Yann Moix venait défendre Naissance, son dernier roman. Moix a beau nous agacer plus qu’à son tour, nous aurions aimé cette fois-là pouvoir lui tendre, à travers l’écran, une main compatissante. Bien qu’il eût jadis à souffrir en Bernard Pivot un présentateur dénué de la moindre pénétration, un invité d’Apostrophes pouvait du moins se soulager et insulter un de ses confrères. L’émission culturelle de France 2 lui refuse ce plaisir, puisque il n’a plus sous la main qu’une sympathique ambassadrice du Lagarde et Michard et un cerbère bio pétillant d’inculture potagère. Pas facile, sous Ruquier, d’être écrivain médiatique.

Au fait, qu’est-ce que Laurent Ruquier ? Cette question n’a pas été suffisamment posée, à notre avis. Un philosophe le définirait peut-être comme cette chose fluette débordant infiniment d’elle-même ; un entomologiste, comme la chimère née, via fécondation in vitro, de Philippe Bouvard, Thierry Ardisson et Thierry le Luron. Pour nous, remarquons simplement que les traits principaux d’un Laurent Ruquier sont l’humour et la légèreté, ce qui, en vertu des lois qui régissent secrètement l’époque, doit s’entendre ainsi : caquetage de plomb et odeur de mort.

« Qui s’intéresse à Yann Moix ? » : ainsi attaque un Ruquier. Puis : « Est-ce que le sujet Yann Moix mérite autant de pages ? » Réponse de Moix : « Sauf que ça ne parle pas du tout de Yann Moix. La naissance, vous ne direz pas le contraire Laurent, est un sujet qui concerne absolument tout le monde ». Ce n’est pas que l’animateur dirait le contraire : il dit ce qu’il doit dire, écho du désir général : tout le monde à poil, et vite ! Telle est la fonction de tous les Ruquier du monde, leur joie pure. « Dans le livre,quand même, pardon, hein, je sais pas si c’est à ce point autobiographique, mais enfin quand même, j’imagine, d’autant qu’y avait eu quand même un livre précédent qui s’appelait Panthéon, oùquand même vous expliquiez votre enfance et surtout la maltraitance, la violence parfois que vous aviez subie de la part de votre papa, essentiellement, morale peut-être de la part de votre maman, mais physique en tout cas de la part de votre papa, là, y prend beaucoup le père, quand même dans votre livre, là vous avez beau dire je parle pas de moi, vous parlez beaucoup de papa Moix ! » C’est beau comme de l’Angot. Moix tente une réponse, en pure perte : le pilon jovial se remet en branle. « D’où sort tout ce que vous racontez là ? Quelle est la part autobiographique dans tout ça ?» Moix, combatif malgré tout : « La part autobiographique n’a, en fait, aucune importance…»  « Bah si ! », claque l’animateur. Qu’on entende bien ce bah si : au même moment (à peu près) où il est prononcé, la stratosphérique Nelly Kaprièlian (des Inrocks) donne à propos du récent livre de Pierre Mérot, Toute la noirceur du monde, un article au titre ambitieux : Mérot, fâcheux ou facho ?« La vérité comme conformité n’est pas très intéressante », tentera encore Moix. Bah si !

On n’est pas couché est le palais d’autres merveilles. A-t-on noté, par exemple, la prolifération, dans la bouche d’un Laurent Ruquier, des papas et des mamans ? Yann Moix vient présenter un roman, qui vaut ce qu’il vaut. Pas de chance, ce qui intéresse l’animateur, c’est premièrement, « quelle est la part autobiographique ? »,deuxièmement, la maman à Moix. Les écrivains, pour les Laurent Ruquier de l’univers, ont des papas. Des mamans. Le papa de Besson. La maman à Nabe. Le pépé de Dantec. La mamie de Céline. La tata de Baudelaire. Le tonton à Stendhal. Quand il lit « Aujourd’hui, Maman est morte », quand il aperçoit le mot maman sous la plume de Proust, Laurent Ruquier se sent chez lui : rien n’a changé ! Dans le genre historique, il s’intéressera probablement à la maman d’Attila. Au papa de Louis XV. À celui de Brutus. « Tu quoque mi fili. – Bah oui papa ! »

Le moindre colosse, sous le couperet d’un Ruquier, se découvre ainsi fils – ou fille – à papa. Passe encore pour les enfants Gainsbourg, Higelin, Mastroianni, Cassel, Smet, Lelouch, Béart, Bedos, Garel, Iglesias, Depardieu, Dutronc, Delon, Doillon, mais les autres ? Jusques à quand, hommes illustres, stars, starlettes, vous laisserez-vous passer cette couche-culotte cathodique ? Minuscule rêverie : Anders Breivik, en période probatoire de semi-liberté, paraît sur le plateau d’On n’est pas couché. « Monsieur Breivik, votre maman, elle était pas bien gentille, quand même ?»

Troublant sujet de réflexion, au demeurant, que nous livrons gratis aux psychanalystes : lequel, d’un monde de mères ou d’un monde de mamans, fait un terreau plus favorable aux tueurs de masse ? Lequel, d’un monde du Père et d’un monde du Ruquier, nourrit le plus de carnages ? L’avenir le dira. Il déçoit rarement.

 

La sécurité routière en grande pompe… funèbre

Chauvigny est une petite ville proche de Poitiers, pleine de maisons, de rues, d’habitants (les chauvinois), de commerces divers, d’une mairie (équipée d’un maire), de plusieurs bar-tabac-PMU et de vieux assis sur des bancs à l’ombre d’arbres en fleurs. Il y a aussi des ponts. Sous les ponts de Chauvigny coule la Vienne, et nos amours faut-il qu’il m’en souvienne, etc. Il y a aussi un Carrefour Market ouvert jusqu’à 19h30, même le samedi, et d’admirables vestiges médiévaux – que des japonais viennent voir par cars entiers. C’était donc le décor idéal pour qu’un fait divers absolument charmant s’y déroule dans l’indifférence quasi-générale…

La Nouvelle République du Centre Ouest révélait la semaine dernière qu’une opération de contrôle d’alcoolémie au rond-point du Jet d’eau (cela ne s’invente pas), à l’instigation de la  gendarmerie, avait tourné à la farce tragi-comique… Les pandores zélés ont opéré un contrôle sur le chauffeur d’un corbillard, suivi de tout son cortège funèbre, alors qu’il se rendait au cimetière pour enterrer un cher disparu. L’un des arrière-petits-fils du défunt, ayant trouvé la démarche maladroite, et même cavalière (bien que les corbillards ne soient plus, malheureusement, hippomobiles) déclare à La Nouvelle République : « Nous allions au cimetière. Le conducteur du corbillard était négatif. Il n’y a que lui qui a été contrôlé. » Las, la loi c’est la loi, dura lex sed lex… et on ne badine pas avec les objectifs ministériels chiffrés en matière de Sécurité Routière ! Dura chiffres, sed chiffres. Plus drôle, la gendarmerie locale a tenté de justifier ce contrôle intempestif, du plus mauvais effet, auprès nos confrères… « Tout conducteur de véhicule terrestre à moteur peut faire l’objet d’un contrôle. Que ce soit une ambulance, un élu ou un conducteur de corbillard. » On passera sur la formulation délicieusement gendarmesque de « véhicule terrestre à moteur »… mais on s’interrogera plutôt sur les limites que se donnent les militaires de la route dans leur croisade pour faire souffler dans le ballon et mettre au ballon ? « Véhicule terrestre à moteur », cela inclut les fourgons de la Maréchaussée ? Ou pas ?

[Ouvrons une parenthèse] L’anecdote ne peut évidemment manquer de faire songer à la chanson « Les funérailles d’antan » de Georges Brassens, qui décrit notamment l’emballement d’un cortège funèbre, finissant dans le mur. Le poète de Sète nous offre cette image tout à la fois macabre et comique : « L’autre semain’ des salauds, à cent quarante à l’heur’ / Vers un cimetière minable emportaient un des leurs…/ Quand, sur un arbre en bois dur, ils se sont aplatis / On s’aperçut qu’ le mort avait fait des petits ». Mais où sont les funérailles d’antan ? [Fermons cette parenthèse]

Dans le même temps, à l’occasion du salon « Paris pour l’emploi », nous apprenions que dans certains secteurs économiques les employeurs avaient des difficultés à trouver des candidats. On pouvait lire sur L’Express.fr il y a quelques jours : « « Nos métiers sont très atypiques », indique Catherine Bravo, responsable du recrutement chez les Pompes funèbres générales. Les candidats ne s’y pressent pas, malgré les besoins permanents de l’entreprise. « Nous avons plus de 100 postes à pourvoir, car nos commerciaux passent rapidement à des postes d’encadrement et le turn-over est élevé dans les métiers les plus difficiles, comme chauffeur. Mais le poste n’exige que le permis de conduire et une bonne présentation » ». Certes. Mais comment voulez-vous convaincre un jeune d’aujourd’hui de s’engager aux Pompes Funèbres, s’il est entendu qu’il ne pourra même pas conduire à tombeau ouvert, après avoir bu comme un trou ?

Vous avez trois heures. Dissertez.

Pourquoi lire Heidegger plutôt que rien ?

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martin heidegger arendt

Heidegger passe volontiers pour un auteur abscons, vaguement nazi, réservé à une élite d’obscurs thésards, à la limite du compréhensible, bref, le cas extrême du philosophe allemand. On peut donner une image assez forte de sa pensée dite « phénoménologique »  que Sartre a vulgarisée dans la fameuse scène de La Nausée où Roquentin contemple une racine de marronnier : « La racine du marronnier s’enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c’était une racine. Les mots s’étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d’emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. ». Voilà un peu la démarche d’Heidegger : regarder l’existence des choses, le monde et l’homme non pas comme allant de soi, mais comme fondamentalement problématiques.

Si Heidegger peut paraître compliqué, c’est qu’il a voulu dire l’indicible, le fondement même des choses et répondre à la question la plus métaphysique qui soit, à savoir « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Alors on peut hausser les épaules en ricanant « trop prise de tête le gars, quoi ! », ou bien on peut être saisi d’un vertige et, courageux, plonger dans sa pensée pour prendre soudain conscience de la profondeur du monde.

Le Dictionnaire Heidegger, publié aux éditions du Cerf permet de tracer un itinéraire dans les « chemins qui ne mènent nulle part » tracés par ce géant de la pensée. On y trouvera un exposé concis et lumineux de ses concepts clés, du dasein à la technique, en passant par le temps (omniprésent dans toute son oeuvre), et la fameuse « question de l’Être », quasi-obsessionnelle. Mais aussi des articles exposant ses rapports avec ses contemporains : Hannah Arendt, qui fut son élève, sa complice intellectuelle et l’amour de sa vie (« notre amour est devenu la bénédiction de ma vie », lui écrira-t-il), son ami René Char qui releva l’aspect fondamentalement poétique de la pensée heideggerienne, mais aussi Ernst Jünger et Maurice Blanchot.

À l’entrée « nazisme », on découvrira cette citation de Cézanne : «  Je ne crois pas qu’une crapule puisse avoir du génie », ce qui indique bien l’esprit de l’ouvrage, qui tente de remettre les pendules à l’heure, à propos de l’adhésion supposée d’Heidegger aux idéaux nationaux-socialistes. Et en effet, ce serait se tromper de croire qu’un tel génie puisse avoir participé en âme et conscience à la folie destructrice hitlérienne, même si il a bel et bien eu sa carte au NSDAP en l’an funeste 1933. L’article « silence de Heidegger », expression médiatique qualifiant après guerre l’attitude coupable de celui qui fut le chantre de l’université nazie, permet de nuancer les accusations. Dans une lettre à son ami Jaspers, le philosophe écrit, à propos de la Shoah sa « honte d’y avoir un jour contribué directement et indirectement ». On comprend alors que son silence, après et pendant le nazisme n’était que le signe d’une douleur et l’expression que, dans le non-dit, «  ce qui est gardé sous silence est ce qui est véritablement pris en garde ».
De concepts en événements, d’écrivains en personnages, Heidegger se fait le nœud et l’intersection de traditions philosophiques et historiques différentes, parfois inattendues, comme la rencontre, décrite à l’entrée « Mai 1968 » de Arendt et du jeune Cohn-Bendit : « C’est une vieille putain libérale, mais je l’aime bien », osera dire le jeune effronté !

Amitié, Arendt, Atome, Berlin, Christianisme, Communisme, Consommation, Enfant, Ethique, Europe, Gester, Humour, Japon, Mai 1968, Mort de Dieu, Nazisme, Ordinateur, Parménide, Pensée juive, Poésie, Pudeur, Racisme, Sexualité, Shoah, Technique, Tolstoï, Utilité … En définitive, c’est toute la Modernité, dans son essence à la fois la plus totalitaire et la plus libre, qu’on découvre dans ce dictionnaire de plus de 600 entrées, aussi documenté qu’accessible.

Dictionnaire Martin Heidegger, sous la direction de Philippe Arjakovsky, François Fédier et Hadrien France-Lanord, éditions du Cerf, 2013.

Dubuffet : De l’air frais dans l’ouvrage

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jean dubuffet muray

30 mai 1992. En fin de journée, on traverse au pas de course le Musée d’Art Moderne de Nice, jouant des coudes au milieu de cinquante mille horreurs contemporaines pour atteindre les « Dubuffet de Dubuffet », l’exposition qu’on voulait voir. Je me demande si la fonction majeure de toutes ces cochonneries informes d’« artistes » contemporains qui nous barrent la route n’est pas de faire paraître aimable, désirable, beau, merveilleux, vivant, dynamique, n’importe quel élément du monde auquel ils n’ont pas touché. Oui, ça doit être ça, dans l’économie divine, le but des œuvres d’aujourd’hui et la raison de leur survivance obscène. Trois briques dans un musée, avec le nom d’un imbécile à côté, rendent du même coup enivrantes de beauté toutes les briques qu’on peut trouver en liberté. Je connais depuis assez longtemps les cloportes qui s’occupent d’« art » pour savoir que celui-ci est partout où ils ne l’ont pas identifié.

Dubuffet l’a su avant moi. Je l’adore.[access capability= »lire_inedits »] C’est un peintre drôle, espèce très rare. C’est un peintre sympathique aussi, espèce peut-être encore plus rare. J’ai rendez-vous avec le texte que j’écrirai un jour sur lui, je ne sais ni quand ni pour qui, mais je suis sûr que ça viendra. J’aime ses bonshommes incohérents, ses petits personnages feux follets, ses villes à chaos de voitures, inscriptions, façades en fanfare et silhouettes rébus. Dubuffet grimpe au plafond, saute, s’accroche au lustre, salue le public, balance des poignées de lutins dans les airs, recabriole sans toucher terre. « Art et plaisanterie, il y a du sang commun à ces deux ordres », disait-il. C’est ce qui l’apparente à Céline. J’aime ses portraits tricotés à la ronce (« Pour mes portraits j’aime bien donner à mes personnages le plus possible un petit air de fête »). Il y a aussi un Corps de dame en 1950 qui me plaît énormément, juste un cul en gros plan, avec deux ébauches de jambes maigres, on dirait une croupe de vache. « J’ai cru constater à l’expérience que les dames ne souhaitent pas qu’on les transporte sur un plan si éloigné ; elles préfèrent demeurer humaines et les grands vents qui soufflent à hauteur des déesses les effraient. » Les paysages faits avec des ailes de papillons sont bien, ceux avec des feuilles de choux aussi. J’adore sa réhabilitation à la Ponge des choses décriées, les Terres par exemple, ces étendues à relief croûteux où il arrive à faire tournoyer des accidents de terrain. Peaux sèches. Grimoires. Murs crépis. Nappes de poussière. Tout ce qui babille, bégaie à ras de sol. Il a eu raison d’évoquer la paix dont ces œuvres l’emplissaient : « Grande paix des tapis, plaines nues et vides, silencieuses étendues. » La paix et l’ivresse : « Les gens ne savent pas assez comme on peut s’enivrer avec n’importe quoi. » Sa situation entre Céline et Ponge, il l’a décrite lui-même avec une grande précision : « Il y a dans toutes mes œuvres deux vents contraires qui soufflent, l’un me portant à outrer les marques de l’intervention et l’autre, à l’opposé, qui me porte à éliminer toute présence humaine… et boire à la source de l’absence. »

La peinture s’est finie après lui, derrière ses tourbillons enfantins. La littérature aussi, peut-être. Les dernières buées du charme se sont déchirées, il en a retenu un peu des ombres, dans ses labyrinthes, dans ses lacis, dans ses hachures agglutineuses. Une autre raison pour laquelle j’aime son œuvre sans réserves, c’est qu’elle est souvent conçue avec la violence du pamphlet. Il y a quelque chose qui vous gifle, dans ses tableaux, un peu comme dans les nouvelles de Bloy. Faire de Dubuffet un des saints patrons du genre pamphlétaire, d’ailleurs, me permettrait de dégager celui-ci de ses sombres connotations apocalyptiques. Il savait, lui, très bien, qu’un tyran expulseur de poètes et d’artistes est mille fois plus profitable à l’art et à la poésie qu’un envaselineur salaud du genre Lang. J’imagine comment il aurait emballé cette ordure qui achève de noyer tous les poissons dans la bave unanimiste de son enthousiasme et la boue euphorique de ses fêtes de merde pour crétins.[/access]

*Photo : SUPERSTOCK45031538_000001.Coll-Peter Willi/SUPERSTOCK/SIPA.

Rohani sera-t-il le Gorbatchev du monde islamique ?

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hassan rohani iran

hassan rohani iran

Les systèmes totalitaires ne disparaissent jamais par enchantement : soit ils sont détruits par la force comme ce fut le cas pour le nazisme et le fascisme, soit ils implosent comme ce fut le cas pour l’empire soviétique et le glacis communiste en Europe. À cette différence près que la machine communiste avait réussi à temporiser. Auréolé d’une parole émancipatrice, le système soviétique sut longtemps faire illusion. Quelques esprits plus clairvoyants situés en son sein comprirent qu’il fallait lâcher la bride. Le rapport Khrouchtchev permit de mettre Staline à distance sans pour autant rompre avec l’intime de la mécanique communiste. Il faudra attendre Gorbatchev et sa perestroïka et le choix interne de la glasnost pour que l’armature structurelle de l’URSS se fissure et se décompose. Quelques tentatives violentes de retour à l’ordre ancien eurent bien lieu mais il était trop tard tant le livre noir du communisme avait tourné ses pages jusqu’à l’épuisement. Il n’y a guère plus qu’en France que le mot « communiste » conserve un imaginaire rassembleur. La chute du communisme avait laissé espérer la fin des systèmes totalitaires. Certains se mirent même à rêver à une fin de l’histoire mais c’était sans compter avec les ruses dont celle-ci est capable.

André Malraux avait prédit pour le XXIe siècle qu’il serait spirituel mais il n’avait surement pas imaginé qu’il prendrait la forme terrifiante du totalitarisme religieux tel que l’islamisme le propose. Depuis 1979 et la révolution islamique en Iran, l’islam politique a trouvé sa place dans le paysage totalitaire. Voilà la planète soumise aux images répétitives de ces crimes de masse. La mondialisation se décline aussi sous cette forme et les media actuels peuvent montrer en temps réel la simultanéité des horreurs commises au nom d’Allah. Faut-il en dresser la liste ? De l’Atlantique à l’Indonésie en passant par Londres, Madrid, New York,  Israël, le Mali, Nairobi ou Peshawar, c’est la même trace de folie furieuse qui se déploie.  Depuis le 11 septembre 2001, cette accumulation ne milite pas pour un regard bienveillant porté sur les Lumières islamiques. Si « choc des civilisations » il y a,  c’est à certains disciples de Mahomet qu’il faut en imputer la responsabilité. On avait brièvement espéré que les révolutions arabes allaient dans la foulée réformer l’islam, y développer  un sens critique. C’est le contraire qui s’est produit : en vampirisant les printemps arabes, l’islamisme a recouvert d’un voile d’obscurantisme ces brefs espoirs. Ce troisième totalitarisme va aussi monter ses limites : en Égypte c’est bien l’incurie du pouvoir de la Confrérie, son intolérance qui a provoqué un rejet massif dont le coup de force militaire fut le bras armé. Il n’y eut en Europe que l’inénarrable Catherine Ashton pour ne pas le comprendre. En Tunisie, l’opposition aux Frères lutte pied à pied contre l’imposition de la charia à tous les niveaux de la vie. Il n’y a qu’en Europe et en France en particulier que de bons esprits indignés s’acharnent à ne pas voir ce piège intellectuel qui confond islamophobie et racisme. Faut-il rappeler que le concept d’islamophobie fut forgé par l’OCI (Organisation de la Conférence islamique) en 2001 à la fameuse conférence de l’ONU sur le racisme à Durban qui vit le triomphe de la haine antijuive au nom de l’antiracisme ? La tentative de l’OCI était de faire de la « diffamation des religions » un crime identique au racisme. Au cours des conférences qui suivirent la même stratégie conceptuelle et langagière fut poursuivie. Elle semble avoir porté ses fruits.

Le rejet des musulmans est bien évidemment condamnable mais en quoi la critique voire le rejet de l’islam sous sa forme idéologique la plus régressive serait symétriquement condamnable ? Depuis quand n’aurait-on pas le droit de porter un regard critique sur une idéologie qui enferme les femmes, promeut la haine de l’autre quand il n’est pas musulman ? Pour un pays, la France, qui a su bouffer du curé au nom de la libre pensée, voilà que de nouveaux dévots dénoncent d’une manière tout aussi sectaire ceux qui osent dire leur allergie devant des attitudes multiples visant à gommer ce qui faisait il y a peu une certaine harmonie consensuelle. Faut-il être aveugle ou d’une mauvaise foi radicale pour ne pas voir ce qui se passe trop souvent au sein des écoles, des universités, des hôpitaux, des services sociaux  quand l’argument de la différence religieuse sert de prétexte à une mise en cause des règles communes ? Doit-on fermer pudiquement les yeux devant l’inspiration religieuse de certaines émeutes en banlieue ? Pourquoi feint on de ne pas voir cette contre-société qui s’installe ?

Au sein de l’islam, chez ceux qui subissent le joug de l’islamisme sinon sa terreur, des voix s’élèvent pour dire aux européens : ne cédez pas, ouvrez les yeux, n’ayez pas honte de dire non ! Ils sont nombreux ceux qui ont payé de leur vie la résistance au goulag islamiste. Jusqu’à ce jour ces voix sont peu entendues et il est à craindre que si les polarités de ce débat se réduisent en France à un face à face entre le Front national et la bonne conscience, il est probable que l’exaspération des masses se porte vers cet avatar moderne du pétainisme. Dans le même temps croire que les incantations vertueuses du fascisme-qui-ne-doit-pas-passer constituent la meilleur prophylaxie contre ce double danger est une erreur absolue d’analyse: la diffusion de l’islamisme et le succès politique de l’extrême droite forment un tandem complémentaire. Les extrémismes ne progressent que parce que la République leur a laissé le champ libre. En n’osant pas se confronter à la réalité de la conflictualité culturelle, en s’illusionnant sur les beautés du multiculturalisme? la République a laissé au FN le crédit d’une posture laïque ! Ce qui est un comble. N’est-ce pas le nouveau président de l’Observatoire de la laïcité, Jean Louis Bianco,  qui a estimé récemment « qu’il n’y avait pas de problème de laïcité en France » ! Le déni idéologique du réel semble être une maladie chronique de la gauche. Angela Merkel a eu le mérite de dresser le constat d’échec du multiculturalisme en Allemagne. Sans doute est-ce à cette capacité de dire le vrai qu’elle doit aussi sa popularité. Seul aujourd’hui en France, un Manuel Valls ose dresser pour la République et pour la gauche un constat de vérité autant qu’une ligne de conduite.

Sur un tout autre terrain et dans une autre longitude, quelque chose de nouveau serait-il en train de bouger au pays des mollahs ? Y aurait-il vraiment en Iran un nouveau président suffisamment « modéré » pour oser souhaiter une bonne année aux juifs du monde ? Le même aurait dit à l’ONU que les crimes commis contre les juifs constituaient de mauvaises actions et a laissé entendre son désaccord avec son prédécesseur. Bien sûr, il a pris soin de simultanément préciser que l’apartheid était doux par rapport au mauvais sort fait par Israël aux Palestiniens. La modération de cet imam modéré a ses limites. On ne pourrait qu’applaudir à ces nouvelles bonnes dispositions venant du nouveau président de la République islamique d’Iran à condition de ne pas être dupe de ces premières bonnes paroles. Car bien que courte, la mémoire peut être utile. C’est bien l’Iran qui a frappé des touristes israéliens en Bulgarie il y a un an ? C’est bien un attentat iranien qui avait détruit le centre communautaire juif de Buenos Aires en 1994 ? C’est bien l’Iran qui porte le Hezbollah et arme la Syrie. Il y a moins d’un mois Obama et Hollande déclaraient être prêts à attaquer la Syrie pour y détruire les armes chimiques de Bachar Al-Assad coupable d’un crime de guerre. Au bout du compte ce fut Poutine qui a habilement sauvé la mise de ces velléitaires en reprenant la main à son profit tout en préservant son allié Assad. Ce geste a bien été compris par le président iranien. Il a compris, à la différence de son prédécesseur, que la diplomatie des apparences bienveillantes payait davantage que les postures bellicistes. Il a aussi compris que les postures punitives occidentales n’iraient pas au-delà de la posture. À l’abri d’un vote du Congrès, Obama a lâché Hollande, sauvé in extrémis par la proposition du « cher Vladimir ».

Un peu plus loin vers l’Est, le guide suprême iranien Ali Khamenei ne manque pas une occasion de rappeler que « l’entité sioniste » est une « pustule cancéreuse » située dans un espace géographique dédié à l’islam. Pendant que le nouveau président iranien chausse ses lunettes les plus rondes, les gardiens de la révolution entrainent le Hezbollah libanais qui combat aux côtés de l’armée de Bachar Al-Assad. Avec une constance stratégique qui semble faire défaut à l’Occident, la Russie de Vladimir Poutine reste le soutien stratégique fidèle de cette chaine d’alliances Hezbollah-Iran-Syrie. Poutine défend ce qu’il estime relever des intérêts de la Russie. Il le fait avec ses méthodes. Par quel miracle le loup Poutine serait-il devenu un gentil agneau méritant du « cher Vladimir »? Par quel autre miracle le turban blanc de Rohani aurait-il rendu l’Iran plus fréquentable ? Pendant que de douces paroles sont dites à la tribune de l’ONU, les centrifugeuses auraient-elles cessé de tourner à plein régime ? Pendant qu’Assad donne les adresses de ses dépôts d’armes chimiques, les massacres auraient-ils cessé en Syrie ? Aurait-t-il encore besoin de gaz sarin pour gagner contre ses opposants islamistes ? Rohani est certes plus malin que Ahmadinejad, il présente mieux, soigne sa barbe et ses cheveux et dans cette partie d’échecs calcule prudemment ses coups. Prendre cette modération au mot peut être une bonne attitude tactique, mais la modération dans les mots restera comme autant de paroles vaines s’il ne s’accompagne pas d’un agenda politique pour la rendre concrète.

Rohani est-il prêt à déclarer caduc son objectif de rayer Israël de la carte ? Est–il prêt à reconnaître Israël ? Est-il prêt à reconnaître le droit d’Israël à exister ? Pour symbolique qu’il soit, ce geste, qui serait bien plus qu’une parole, changerait fondamentalement la donne dans ce conflit entre Israël et le monde arabo6musulman. La haine d’Israël constitue en effet le noyau dur de l’islamisme. Elle est le ciment identitaire qui relie les jihadistes du PO à ceux des banlieues. Si par un heureux miracle au sein du monde islamique, un réformateur éclairé venait à déclarer que le malheur arabe n’a pas Israël pour responsable, il opèrerait la plus formidable révolution psychique que ce monde ait connu depuis l’effondrement de l’Empire ottoman. L’onde de choc de cette révolution dirait aussi aux banlieues que la raison de leur ressentiment ne se nomme pas Israël.

L’exigence de cette reconnaissance est symboliquement et politiquement bien plus importante que l’abandon des projets atomiques car cette révolution mentale les rendrait simultanément absurdes et inutiles. En conséquence, si l’Occident devait se satisfaire des courtoises conversations téléphoniques passées entre Obama et Rohani sans qu’elles ne transforment la réalité, cela signifiera  qu’à la différence de Poutine, l’Occident ne développe aucune perspective stratégique car il ne sait plus ni qui il est ni ce qu’il veut être, hormis un vaste marché (de dupes).  De son côté? Israël a compris que le tigre Occident est aujourd’hui fait de papier mâché et pourrait en tirer les leçons, s’il estimait que sa survie est menacée.

Tout est lié. L’écheveau proche oriental est devenu d’une complexité redoutable, parce que simultanément mondialisé et interactif. Une caricature de Mahomet dans la presse danoise et les ambassades de l’Occident brûlent en Orient. Une parole mal comprise du pape et les ambassades de l’Occident rebrûlent. Pour que le choc tant redouté des civilisations soit épargné à la planète il n’y a qu’à espérer que Rohani soit le Gorbatchev de l’islam. Obama semble faire ce pari. Espérons qu’il ne se berce pas d’illusions sauf à considérer qu’Obama puisse être le Daladier de l’Occident. L’Histoire jugera.

*Photo : 00666193_000002.UNIMEDIA/SIPA.

FN : après Brignoles, le tocsin sonne

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fn brignoles front republicain

fn brignoles front republicain

Face à la montée du Front National et au lendemain de l’élection cantonale de Brignoles, le tocsin sonne à toute volée dans les états-majors des partis. La République est en péril et chacun d’invoquer le pacte républicain, qui correspond  au code de bonne conduite des élus politiquement présentables.  La Gauche, de marteler qu’il faut absolument  dresser en sus un front républicain pour faire échec si nécessaire  à l’intrus. Bien entendu, le pacte républicain, comme le Front républicain, sont censés reposer sur des valeurs républicaines dont, comme de juste,  les seuls partis de pouvoir ou de coalition détiennent l’absolu monopole. Pourtant, si dans l’esprit de la plupart des nos concitoyens ces valeurs demeurent encore vivantes, force est de reconnaître qu’elles sont aujourd’hui bien mal en point. Qu’on en juge plutôt !

On commencera par le contournement sournois de la volonté du peuple français par la triple collusion de l’Exécutif, du Parlement et, dans une moindre mesure, du Conseil constitutionnel pour faire échec au Non des Français au referendum de 2005 sur l’adoption d’une nouvelle constitution européenne. Cela fait partie des trahisons qui marquent. Toujours à propos de représentation nationale, on comprend mal comment un parti qui réunit à grand peine moins de 5% des suffrages de la Nation réussit à avoir quasiment vingt fois plus de députés qu’un mouvement qui mobilise régulièrement près d’un électeur sur six. De même, comment le principe républicain d’égalité se conjugue-t-il avec le monopole de la représentation syndicale qui aboutit à ce que seule compte ou presque la voix de  8 % des salariés (surtout publics) , quand les 92% qui restent (surtout privés !)  sont pratiquement réduits au silence. Enfin, comment ose-t-on prétendre conduire démocratiquement le processus de réforme des retraites, sans que 16 millions de retraités puissent déléguer un seul représentant ni au Conseil d’orientation des retraites, ni au Conseil économique, social et environnemental ?

Le Conseil constitutionnel, lui-même, dont on vient de célébrer en grande pompe le 55ème anniversaire avec celui de la Constitution, n’échappe pas davantage à la critique. C’était, on l’a vu,  avec son aval complaisant que le pouvoir put en 2008 mettre à la corbeille le referendum de  2005.  Mais dix années avant, le Conseil avait déjà sciemment validé les comptes de  deux candidats à la présidence, en sachant parfaitement qu’ils étaient pour l’un parfaitement faux et pour l’autre gravement irréguliers. C’est encore ce même Conseil qui avait cru pouvoir le 30 juillet 2010 « louvoyer » avec l’illégalité flagrante de l’ancienne procédure de garde à  vue en fixant  à l’Exécutif  pour la régulariser un délai de rien moins que 11 mois  qu’il n’était normalement pas au pouvoir du juge d’accorder.

La laïcité, l’une des valeurs-phare de notre République, se fissure sous les coups de boutoir de ceux qui y voient un obstacle à leurs ambitions prosélytiques ou pas. Il est patent désormais qu’en violation des règles européennes,  une bonne partie  des abattages se font sur notre sol  selon le rite hallal, alors que la population musulmane ne représente pas 1/5 de la population française et qu’en son sein, les tenants purs et durs d’un  islamisme radical sont encore infiniment moins nombreux. L’interdiction du voile ne franchit pas la porte de nos universités, comme si ces dernières bénéficiaient par rapport à la République d’un privilège d’extraterritorialité. Et que dire de ce qui subsiste encore des horaires « aménagés » de certaines  de nos piscines, des menus « alignés » de nos cantines scolaires,  des pans entiers de notre histoire que nos enseignants ne peuvent plus aborder sans mettre leurs classes en ébullition ou encore de ces admissions hospitalières en urgence qui s’opposent à l’intervention d’un soignant masculin ?

Que dire aussi de l’attaque en règle contre les familles ? De l’ambition exorbitante d’une Éducation Nationale, qui prétend s’arroger, y compris à l’encontre des  parents, le droit d’éduquer les enfants, alors qu’elle peine – et le mot est faible – à seulement les instruire ? Comment justifier l’acharnement fiscal contre les avantages des familles, dont beaucoup n’avaient  rien d’exorbitant, mais expliquaient l’efficacité de notre politique nataliste ? Que vaut enfin cette prévalence constante de l’assistanat qui, tout en asphyxiant ceux qui le financent  et en déresponsabilisant ceux qui en profitent,  veut faire  croire à chacun qu’un bon vote  peut remplacer l’effort ?

Parlons maintenant de la Justice. Comment peut-on admettre qu’un syndicat influent de magistrats puisse mépriser les justiciables et le personnel politique au point de dresser  impunément un mur des cons, qui tend d’ailleurs un redoutable miroir à ses pitoyables auteurs? Comment ensuite la Justice pourra-t-elle donc exiger du citoyen le respect qu’elle-même ne lui accorde pas? Que penser de tous ces meurtres dont on ne peut même plus dire que l’auteur soit un récidiviste,  tellement il se trouve dans une démarche constante, uniforme  et continue d’infraction? Comment les citoyens peuvent-ils être contraints de croiser régulièrement dans leurs cités des individus, dont la dangerosité avérée est telle qu’aucun juge en charge de famille  n’admettrait  leur liberté  dans le voisinage immédiat de son propre domicile?

Par ailleurs, le peuple français est un peuple libre et il supporte de plus en plus mal que l’on embrigade ou que l’on ampute sa mémoire, au prix d’une infantilisation qui en dit long sur le sens  démocratique  de ceux qui ont exigé  ces  « souvenirs imposés ». Et de se demander en quoi  ce qui a été commis  sur le plan de l’atrocité et de la barbarie par le nazisme doit seul être retenu, alors que des massacres en tous points comparables ou pires (voir l’exemple de Katyn),  mais commis par des Staline, Mao, Pol Pot ou consorts  peuvent  être soigneusement oubliés et  retranchés de l’Histoire comme s’il ne s’était rien passé.

Mais cette revue serait incomplète si elle ne s’attachait pas à quelques affaires récentes qui, pour être plus personnelles, n’en  révèlent pas moins des dérives préoccupantes. D’abord l’actuel Président de la République avait lors de sa campagne électorale pris le pays à témoin qu’avec lui c’en était fini de l’interférence des affaires privées et des affaires publiques. Or, en en plein marasme, la République prend à sa charge tout ou partie des frais d’une dame qui n’a -semble-t-il- aucun lien de droit avec son Président  et qui se permet en outre par un tweet malvenu de torpiller la candidature électorale de son ex-rivale. Une autre fois, c’est le compagnon d’une  importante ministre qui éructe publiquement et un jour de Fête Nationale  sa bave  antimilitariste, avant de récidiver quelque mois plus tard  en insultant  directement le Ministre de l’Intérieur. Mais le comble de la confusion entre les affaires privées et les affaires publiques, c’est incontestablement l’affaire Cahuzac où il est clairement apparu que le responsable de la collecte des impôts s’arrangeait pour échapper lui-même aux efforts qu’il exigerait de tous les autres, le tout en mentant effrontément à la représentation nationale.

Certes, ce modeste tour d’horizon ne saurait prétendre à l’exhaustivité, mais il n’en révèle pas moins l’écart béant  qui existe entre les vertus supposées du Front républicain et  le contenu de plus en plus faisandé de ces emballages fort trompeurs. le plus important pour que vive la République, ce n’est assurément pas la survivance du  pacte républicain, encore moins celle du front républicain, mais la pérennité des vraies vertus républicaines, celles qui font que tout un peuple peut encore faire raisonnablement confiance à ceux qui le dirigent.

 *Photo : 00630109_000001. DUPUY FLORENT/SIPA.

Maison de cohérence

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prostitution maud olivier

prostitution maud olivier

La cohérence, il y a certainement des maisons  pour ça. À l’évidence, pas celles où résident les députés et les jeunes-de-gauche qui ont décidé de s’occuper de nos fesses. Par amour de la liberté, bien sûr. Mais pas de la façon que vous pensez, gourgandins et gourgandines à l’esprit mal tourné. C’est même tout le contraire. En attendant d’interdire, il convient de dissuader lourdement les égarés qui persistent à recourir à l’amour tarifé. Encore qu’en fait d’égarés, il s’agisse plutôt de brutes archaïques. La preuve, selon une impayable, quoique terrifiante, « Pétition des jeunes pour l’abolition de la prostitution »[1. « Pétition des jeunes pour l’abolition de la prostitution », parrainée par les grandes boutiques étudiantes et toutes les variantes des jeunesses de gauche.] : « Les clients sont toujours des hommes.» Et d’après vous, ça fait quoi un homme ? Ça « achète et impose ses propres désirs », pardi ! Qu’une femme puisse décider librement de « vendre son corps », voilà qui rend dingues nos petits gardes roses : « La seule liberté, poursuivent-ils, est celle donnée aux clients d’abuser sexuellement des femmes. » Fallait commencer par là, les copains : le micheton est un violeur ![access capability= »lire_inedits »]

C’est jeune et ça ne rigole pas. Quand les pétitionnaires déclarent avoir leur « mot à dire sur la société dans laquelle ils veulent grandir et s’épanouir »  (il serait temps de grandir, en effet), précisant que 73 % des 18 / 25 ans pensent comme eux, on les voit dénoncer leurs pères, coupables d’être allés aux putes.

Bizarrement, la « société libérée » qu’ils entendent édifier à coups d’interdictions me fiche la trouille. Des lois ! Des châtiments ! Écrasons le mâle infâme ! Ces messieurs-dames-patronnesses trépignent d’aise à l’idée de pouvoir surveiller et punir : « Il faut en finir avec l’impunité !»

Pas d’inquiétude, camarades, c’est comme si c’était fait. Grâce à Maud Olivier, députée socialiste de l’Essonne, le Parlement devrait examiner en novembre un texte sanctionnant les clients, tenus d’emblée pour des « auteurs de violences ». Bon, le recours à la fornication payante sera passible d’une simple contravention de 5e classe, punie d’une amende de 1 500 euros maximum. Ça finira tout de même par faire cher la passe.

Qu’on ne croie pas que ces braves gens manquent de coeur – de sexe, peut-être ? Leur aguichant programme ne vise qu’à protéger les prostituées, décrétées victimes même quand elles jurent qu’elles ne le sont pas. Les perroquets abolitionnistes sont donc massivement favorables à la suppression du délit de racolage passif, inscrite dans un texte ensablé au Sénat, provisoirement sans doute. On se ralliera sans hésiter à cette mesure de bon sens. Il n’y en a pas moins une bizarrerie logique dans le fait d’autoriser la prostitution tout en interdisant d’y recourir. Un peu comme si on légalisait le trafic de drogue tout en sanctionnant la consommation. Les professionnelles du sexe apprécieront sûrement cette sollicitude qui aura pour effet de leur couper les vivres.

À cause sacrée, union sacrée : cette gentillette croisade est soutenue par des élus de tous bords. Reste que ces prétentions normatives sont devenues la marque de fabrique des fanatiques de toutes les libérations. Maud Olivier brandit une directive européenne qui somme les États de « prendre les mesures nécessaires pour décourager et réduire la demande ». Apparemment, il n’est pas envisagé de procéder à des castrations collectives.

On commencera par rééduquer les contrevenants au cours de « stages de sensibilisation aux conditions d’exercice de la prostitution ». Pour les plus jeunes, la « génération abolition » réclame la « généralisation des actions d’éducation à la sexualité et à l’égalité » afin d’en finir avec « toutes les représentations sexistes qui nourrissent le système prostitueur »[2. Vous ne connaissez pas ce mot, camarades ? Peu importe, puisque vous parviendrez à détruire la chose.]. Dommage, moi j’aimais bien les représentations sexistes.

Il s’agit donc d’édicter les règles du « sexuellement correct ». Maud Olivier a des idées très arrêtées. Chers lecteurs, c’est une députée qui vous le dit : il n’y a pas de pulsions, et encore moins de besoins sexuels. D’ailleurs, précise-t-elle, la moitié des clients sont en couple.

Faudrait qu’ils soient bien pervers pour se payer de petits extras : « On doit apprendre, poursuit la dame, à réguler, à organiser son envie de relations sexuelles en fonction, déjà, des préférences de sa partenaire, et aussi des contraintes de la vie sociale. »[3. Rappelons que la loi, heureusement, punit déjà le proxénétisme ainsi que toutes les formes de violence et de contrainte exercées sur les professionnelles du sexe – et d’ailleurs sur n’importe qui.]

Il faudrait songer à créer un délit de tromperie. Et publier la liste des pratiques autorisées. Notre mère-la-vertu est prête à tout pour « soustraire la sexualité à la violence et à la domination masculine ». Il serait plus prudent de la soustraire aux hommes. Finalement, c’est le sexe lui-même qu’il faudrait abolir. Tu montes, camarade ?[/access]


*Photo : 00637292_000010/ TIMUR EMEK/SIPA.

Giap, le volcan sous la neige

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Le général de corps d’armée Vo Nguyen Giap, le volcan sous la neige, est mort. C’était une légende. Fondateur et commandant de l’armée populaire du Vietnam. Il a battu les Français, les Américains, libéré le Cambodge et repoussé les Chinois. Devenu une icône de la libération nationale dans le monde, il était respecté et admiré de ceux qui furent ses adversaires. Dernière ruse. Il est mort à 102 ans, comme ça, il les a tous enterrés. Leclerc, de Lattre, Navarre, Westmorland, Mac Namara. Son Austerlitz à lui, c’est Diên Biên Phu. Désastreuse défaite du corps expéditionnaire d’un puissant pays face à l’armée d’une petite nation en construction. Et qui mit fin à la présence de la France en Asie. Fils d’un paysan lettré, d’éducation secondaire française, il fut professeur. Il parlait parfaitement notre langue, bien sûr. Et revient la question : et si on avait pu faire autrement ? Mettre fin à cet empire, à ce type de domination mais en construisant  autre chose avec des gens comme ça, comme la colonisation française en a fait émerger, et qui un temps furent français. Pour la France, la colonisation, c’était aussi l’apport de la civilisation. Telle que la France la voyait. Mais pour Giap, ce fut aussi sa femme morte sous la torture, sa sœur guillotinée. Cette drôle de façon que notre pays a eu de refuser l’inéluctable.

Le Vietnam est un vieux pays, mosaïque d’ethnies dominées par la plus importante, les Viets. Alors, le patriote Giap soucieux de faire émerger un État-nation territorial pour construire l’indépendance a été chercher valeurs et outils dans la culture française. Un territoire et un peuple. Mais aussi un État, fort pour faire tenir le tout. Les Français lui ont appris ça à Giap. Alors ce sera le Parti communiste. Parce qu’en matière d’État fort, celui-là… Ensuite, sur le plan militaire, il n’y avait qu’à se servir. Bonaparte bien sûr (plus que Napoléon), son idole. Et puis, la culture, l’universalisme, la révolution. Tout homme a deux patries, disait-on dans le temps. Giap n’en avait qu’une. Mais peut-être aussi une petite dette. Alors, de temps en temps il posait un petit caillou. Il prit élégamment la défense de Navarre traîné dans la boue après sa défaite de Diên Biên Phu. Il n’hésitait pas à dire, que « les soldats français c’était autre chose que les Américains ». On imagine les réactions à l’École Militaire. Il vint une fois à l’ambassade de France à Hanoï. Le 14 juillet 1989, pour le bicentenaire. L’ambassadeur le surprit, après avoir longuement parlé avec lui littérature française, en train de fredonner  pendant les hymnes, la Marseillaise qu’il connaissait par cour. Le 3 juillet  1984, Raoul Salan pauvre général fourvoyé de l’OAS, qui avait commandé en Indochine, s’éteignait oublié au Val-de-Grâce. Un diplomate de l’ambassade  de la République Populaire du Vietnam à Paris, sur ordre du Vice-premier Ministre Vo Nguyen Giap vint saluer la dépouille.  Peut-être un peu français aussi.

Directive européenne antitabac : halte à l’enfumage !

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cigarette tabac jose bove

cigarette tabac jose bove

Après quelques péripéties qui ont agité le landerneau bruxellois, le parlement européen s’apprête à voter, lundi 8 octobre, la modification  de la directive antitabac datant de 2001, durcissant les conditions de vente de l’herbe à Nicot et des produits assimilés au sein de l’UE. Partant du principe que le tabagisme est responsable de la mort prématurée de 700 000 Européens chaque année, la Commission et le Parlement européen se sont fixés comme objectif de réduire ce chiffre de 2% d’ici 2020. Pour y parvenir à ce modeste résultat, les gnomes de Bruxelles proposent d’augmenter à 75% la surface des emballages  consacrée à mettre en garde les utilisateurs contre l’usage du tabac sous toutes ses formes, et l’interdiction des présentations « glamour » de la cigarette (mentholée ou « slim » pour les dames). Cette dernière restriction ne devrait cependant pas franchir l’obstacle parlementaire, car les députés allemands de toutes tendances ont été sensibles à la révolte d’un «  grand européen », l’ex-chancelier Helmut Schmidt, 94 ans, qui grille quotidiennement son paquet de Reyno menthol. Prévoyant, l’illustre hambourgeois a stocké deux cents cartouches de clopes en prévision du diktat de Bruxelles.

Ce faisant, il s’est rendu complice, aux yeux des ayatollahs de la santé publique,  du lobby des cigarettiers, qui entretiennent une armada de sbires à Bruxelles et dans les couloirs (non fumeurs) des parlements des 28 pays de l’UE. Ces derniers sont accusés des pires turpitudes, notamment d’actions de corruption au plus haut niveau de la Commission, pour protéger leur juteux commerce, sur lequel les Etats ne manquent pas de prélever des taxes de plus en plus élevées – toujours au nom de la sacro-sainte santé publique, bien entendu.

Ainsi le commissaire européen chargé de la santé et de la protection des consommateurs, le Maltais John Dalli, a été contraint à la démission en 2012, pour avoir fréquenté de trop près des industriels produisant le « snus », ce tabac à chiquer parfumé dont se délectent les Suédois. Stockholm a réussi à obtenir de l’UE de pouvoir continuer à consommer ce produit interdit ailleurs.

On ne s’étonnera pas de voir les Verts, dont l’ineffable José Bové, en première ligne de cette croisade antitabac qui allie l’antiaméricanisme primaire – haro sur Reynolds, Philip Morris et American Tobacco – avec le dogme hygiéniste des big brothers écolos.

Cette agitation bruxelloise est d’autant plus dérisoire que les politiques de santé, et leur conséquences fiscales demeurent du ressort exclusif des Etats membres, qui décident souverainement des taxes pesant sur le tabac, à la grande satisfaction des trafiquants, petits et grands, qui font leur beurre sur les disparité du prix des cigarettes au sein de l’UE, et des pays de sa proximité immédiate.

Un autre lobby, plus discret mais non moins efficace, celui de l’industrie pharmaceutique, tente, à l’occasion de cette révision de la directive antitabac de conquérir une position dominante sur un marché en pleine expansion, celui de la cigarette électronique. Ils ont réussi à glisser dans le projet de nouvelle directive une disposition faisant de l’e-cigarette un médicament, dont la mise sur le marché et la distribution seraient soumises aux mêmes règles et procédures que les spécialités pharmaceutiques. L’enjeu financier est considérable et la vente de produits à base de nicotine (pastilles, patchs, inhalateurs) destinés à aider les fumeurs à décrocher a permis ces dernières années aux grands labos de faire de considérables profits. Si l’on met en regard le prix, sur le marché mondial de la nicotine pure extraite du tabac (environ 500 € le kg), et celui des produits  en contenant quelques milligrammes vendus en pharmacie, les bénéfices sont de l’ordre de 1000%, même si l’on inclut l’emballage, la pub et la marge du potard ! Les acteurs du marché de l’e-cigarette, sur le web ou dans les boutiques spécialisées qui éclosent dans nos villes comme des pâquerettes après la pluie, se contentent de profits confortables, mais honnêtes en distribuant un produit plus efficace pour le sevrage tabagique. Cette jeune industrie n’a pas encore eu le temps de se doter de lobbyistes aguerris, et risque donc de voir les géants de la pharmacie l’écraser de tout leur poids. C’est pourquoi il faut saluer bien bas l’alliance historique qui vient de se former, en France, entre l’Office de prévention du tabagisme (OFT), un organisme public dirigé par le Pr Dautzenberg  et l’Association indépendante des utilisateurs de cigarettes électroniques (AIDUCE). Dans un communiqué commun, ils se déclarent « d’accord pour normer et encadrer le marché de l’e-cigarette dans le souci d’apporter avant tout qualité et transparence aux citoyens européens vapoteurs, sans chercher à inciter les adolescents et les non-fumeurs.« Pas d’accord pour donner un statut pharmaceutique exclusif à l’e-cigarette. Il faut laisser l’e-cigarette facilement accessible aux fumeurs dans tous les pays européens ; plus le produit est accessible aux fumeurs, plus ils seront nombreux à quitter le tabac ».  On ne peut que souhaiter la victoire de David le vapoteur hissé sur les épaules d’Hippocrate !

*Photo :  AP21413479_000001 (AP Photo / Tim Ireland, PA).

« Madame Mère est morte »

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reverdy caraco brautigan

reverdy caraco brautigan

1. Caraco m’a désappris à dire « maman ».

Je n’aurai pas l’outrecuidance de dire tout le bien que je pense du Charme des penseurs tristes  de Frédéric Schiffter (Flammarion), puisque j’y figure. Mais je me suis régalé en lisant les pages qu’il consacre à Albert Caraco. Elles n’ont pas plu à Roger-Pol Droit, chroniqueur au  Monde. Et quand je dis qu’elles n’ont pas plu, c’est un euphémisme : elles ont blessé sa sensibilité, que chacun lui envie, et heurté ses convictions morales si admirables. Il ne s’est pas privé de le faire savoir en déversant son fiel sur Frédéric Schiffter, l’accusant de tout et de n’importe quoi avec l’autorité que lui confèrent une quarantaine d’années passées dans les coulisses du Vatican. Il est bon qu’il y ait encore des « hérétiques » et Schiffter en est un. Caraco, plus monstrueux encore, en est un autre, qui après Cioran nous incitera à cultiver quelques «  mauvaises pensées ». Sans elles, la pensée meurt. Loué soit donc Caraco !

J’avais demandé au printemps à mon ami Pierre-Emmanuel Dauzat, admirable traducteur et auteur d’un essai sur Le Suicide du Christ, entre autres, s’il avait lu Caraco et quelles réflexions il lui inspirait. Il m’avait répondu : « Bien sûr que oui, Cher Roland, c’est même à toi que je le dois, une fois de plus.  Madame Mère est morte  a  été un des grands livres de ma vie : je le reprends périodiquement. Du vivant de ma mère, il m’arrivait de me sentir coupable de lire ce livre, alors même que ma mère n’avait rien d’une mère abusive. Caraco m’aura désappris à dire « maman » pour dire « ma mère ». Ce n’est pas rien. » Je confirme : ce n’est pas rien. D’autant plus que je n’y suis jamais parvenu. Ma mère me faisait pitié. Ma mère m’angoissait. Ma mère me faisait peur. L’eussé-je appelée « mère » que je l’aurais brisée. Elle conseillait à mes petites amoureuses de se méfier de moi.[access capability= »lire_inedits »] Elle n’avait pas tort. Mais elle aussi se méfiait de moi. Elle sentait que j’étais sur mes gardes. Pour rien au monde, je n’aurais  voulu tomber dans les filets de l’amour maternel. Nous avons joué à ce jeu jusqu’à sa mort : c’était sans doute le seul dont nous connaissions les règles.

Un autre lecteur de Caraco, Benoît d’Houtaud, me fait part de sa perplexité : « Comment expliquer qu’un type raciste, misanthrope, sans aucun espoir personnel d’aucune sorte, provoque cette jubilation de lecture, d’identification psychologique ? Et son sens de l’humour serait à analyser, car c’est encore un paradoxe : j’éclate de rire quand je le lis, et surtout quand je le lis à haute voix, car il écrit, je crois, pour être lu à haute voix. » C’est également ce que pense Schiffter, qui le compare volontiers à Thomas Bernhard.

2. Le semainier de l’agonie.

Une phrase suffit parfois pour me redonner l’envie d’écrire − et même de vivre. Celle-ci, par exemple, que je lis dans  Le Semainier de l’agonie  de Caraco : « Madame Mère n’est plus qu’un squelette et m’inspire un éloignement invincible et j’aime mieux l’euthanasie que l’agonie, nos mœurs sont vraiment ridicules, l’on devrait supprimer les fous et les malades incurables, l’on ne devrait plus enterrer les morts, mais les brûler et l’on ferait bien d’empêcher les vivants de naître. » Voilà qui est dit et bien dit.

J’y songeais ce matin en lisant un manuscrit reçu récemment qui débute par cette phrase : « Si quelqu’un l’ayant lu allait se pendre, le but de ce livre serait atteint. » Pourquoi, me suis-je aussitôt demandé, inciter autrui à faire ce que notre lâcheté nous dispense d’entreprendre ? L’auteur en est sans doute conscient puisqu’au terme de son essai, il note : « Ce qui manque à l’homme d’aujourd’hui, c’est le courage d’aller à sa perte. » Un peu de Caraco le lui donnerait, ce courage.

3. Liste des raisons de disparaître.

Je me demandais où je retrouverais Richard Brautigan. Eh bien, c’est dans le roman de Thomas B. Reverdy : Les Évaporés (Flammarion). Il évoque avec tendresse Yukiko. Les chances qu’elle avait de rencontrer Richard, dit-il, étaient très minces, celles qu’elle accepte de coucher avec lui quasi nulles. Ce qui fait que Richard avait vécu leur histoire comme un miracle permanent. Il m’est arrivé la même chose avec Masako. J’ai tout aimé d’elle, et peut-être surtout ce qui nous séparait. Tout m’avait émerveillé : la blancheur de sa peau, ses très longs cheveux, sa manière souple et lente de marcher, son silence aussi, sa façon de m’observer sans parler, tel un animal dormant entre mes jambes. Yukiko est trop belle pour moi, elle finira par s’en aller, songeait Brautigan. Ce qu’elle fit. C’est ce que raconte aussi Thomas B. Reverdy pénétrant par effraction dans le couple que formaient Richard et Yukiko, comme il anticipe, tout au moins dans mon imagination, ce que je deviendrai quand Masako m’aura quitté. Richard s’est suicidé avec son fusil de chasse… Il y a un art de disparaître dont Reverdy énumère la liste. La plus détestable, selon lui, est la peur de vieillir. Elle consiste, en général, à partir avec une femme beaucoup plus jeune,  qui vous fait sentir de plus en plus vieux. Ce n’est pas la pire… je parle d’expérience. Mais je me sens proche de Sei Shônagon (elle aussi aimait dresser des listes) qui avait écrit dans ses  Notes de chevet : « Choses qui font honte : ce qu’il y a dans le cœur des hommes. »

4. Ceux qu’on oublie à tort.

Parmi bien d’autres, Jack Thieuloy  et Ernest de Gegenbach. Jack Thieuloy qui avait plastiqué les « tontons bâfreurs » (les jurés du Prix Goncourt) et qui  confiait à son Journal : « J’écris parce que je souffre. Dans mille ans, ça ira mieux. » Il volait des livres. À propos de Cioran, il écrivait : « On n’a pas tous les jours l’occasion de voler et, aussitôt, de lire pendant trente-six heures un livre comme le Précis de décomposition. Si rares sont les livres dont l’action sur moi est celle d’une électrolyse… »

Quand Ernest de Gegenbach (1903-1979) passa une visite médicale, il s’entendit dire par le colonel Topet, chef du service de neuropsychiatrie de l’hôpital : « Un poète surréaliste ? Il ne manquait plus que ça à ma collection de loufoques ! » Ernest de Gegenbach avait donné, le 3 avril 1927, une conférence restée dans les annales du surréalisme : « Satan à Paris ». Elle commence ainsi : « Il y a des hommes qui se sont aventurés au milieu des icebergs pour voir des aurores boréales. Moi, j’ai vu Satan et je le vois encore et je raconte ce que j’ai vu à une race de crevés, de myopes et de larves. Il s’agit de tout autre chose que de littérature : c’est de l’ultra-violet en poésie, ce sont de nouvelles notes aiguës, de nouvelles touches d’ivoire à ajouter au clavier… »

Ernest de Gegenbach était un libertin en soutane, et Jack Thieuloy  un dynamiteur des lettres. Le couvent, l’hôpital psychiatrique, la prison…, ce sont sans doute les lieux les plus propices à l’éclosion d’une œuvre vraiment originale. Je n’ai connu pour ma part que les cafés littéraires, les piscines et quelques Asiatiques. Avec un bagage aussi léger, on ne va pas loin. Mais ce n’était pas non plus mon but.[/access]

 

*Photo : 00664911_000004.A. Gelebart / 20 MINUTES/SIPA (Thomas B. Reverdy).

Ma maman à Moix

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yann moix ruquier onpc

yann moix ruquier onpc

 

L’autre soir, dans On n’est pas couché, Yann Moix venait défendre Naissance, son dernier roman. Moix a beau nous agacer plus qu’à son tour, nous aurions aimé cette fois-là pouvoir lui tendre, à travers l’écran, une main compatissante. Bien qu’il eût jadis à souffrir en Bernard Pivot un présentateur dénué de la moindre pénétration, un invité d’Apostrophes pouvait du moins se soulager et insulter un de ses confrères. L’émission culturelle de France 2 lui refuse ce plaisir, puisque il n’a plus sous la main qu’une sympathique ambassadrice du Lagarde et Michard et un cerbère bio pétillant d’inculture potagère. Pas facile, sous Ruquier, d’être écrivain médiatique.

Au fait, qu’est-ce que Laurent Ruquier ? Cette question n’a pas été suffisamment posée, à notre avis. Un philosophe le définirait peut-être comme cette chose fluette débordant infiniment d’elle-même ; un entomologiste, comme la chimère née, via fécondation in vitro, de Philippe Bouvard, Thierry Ardisson et Thierry le Luron. Pour nous, remarquons simplement que les traits principaux d’un Laurent Ruquier sont l’humour et la légèreté, ce qui, en vertu des lois qui régissent secrètement l’époque, doit s’entendre ainsi : caquetage de plomb et odeur de mort.

« Qui s’intéresse à Yann Moix ? » : ainsi attaque un Ruquier. Puis : « Est-ce que le sujet Yann Moix mérite autant de pages ? » Réponse de Moix : « Sauf que ça ne parle pas du tout de Yann Moix. La naissance, vous ne direz pas le contraire Laurent, est un sujet qui concerne absolument tout le monde ». Ce n’est pas que l’animateur dirait le contraire : il dit ce qu’il doit dire, écho du désir général : tout le monde à poil, et vite ! Telle est la fonction de tous les Ruquier du monde, leur joie pure. « Dans le livre,quand même, pardon, hein, je sais pas si c’est à ce point autobiographique, mais enfin quand même, j’imagine, d’autant qu’y avait eu quand même un livre précédent qui s’appelait Panthéon, oùquand même vous expliquiez votre enfance et surtout la maltraitance, la violence parfois que vous aviez subie de la part de votre papa, essentiellement, morale peut-être de la part de votre maman, mais physique en tout cas de la part de votre papa, là, y prend beaucoup le père, quand même dans votre livre, là vous avez beau dire je parle pas de moi, vous parlez beaucoup de papa Moix ! » C’est beau comme de l’Angot. Moix tente une réponse, en pure perte : le pilon jovial se remet en branle. « D’où sort tout ce que vous racontez là ? Quelle est la part autobiographique dans tout ça ?» Moix, combatif malgré tout : « La part autobiographique n’a, en fait, aucune importance…»  « Bah si ! », claque l’animateur. Qu’on entende bien ce bah si : au même moment (à peu près) où il est prononcé, la stratosphérique Nelly Kaprièlian (des Inrocks) donne à propos du récent livre de Pierre Mérot, Toute la noirceur du monde, un article au titre ambitieux : Mérot, fâcheux ou facho ?« La vérité comme conformité n’est pas très intéressante », tentera encore Moix. Bah si !

On n’est pas couché est le palais d’autres merveilles. A-t-on noté, par exemple, la prolifération, dans la bouche d’un Laurent Ruquier, des papas et des mamans ? Yann Moix vient présenter un roman, qui vaut ce qu’il vaut. Pas de chance, ce qui intéresse l’animateur, c’est premièrement, « quelle est la part autobiographique ? »,deuxièmement, la maman à Moix. Les écrivains, pour les Laurent Ruquier de l’univers, ont des papas. Des mamans. Le papa de Besson. La maman à Nabe. Le pépé de Dantec. La mamie de Céline. La tata de Baudelaire. Le tonton à Stendhal. Quand il lit « Aujourd’hui, Maman est morte », quand il aperçoit le mot maman sous la plume de Proust, Laurent Ruquier se sent chez lui : rien n’a changé ! Dans le genre historique, il s’intéressera probablement à la maman d’Attila. Au papa de Louis XV. À celui de Brutus. « Tu quoque mi fili. – Bah oui papa ! »

Le moindre colosse, sous le couperet d’un Ruquier, se découvre ainsi fils – ou fille – à papa. Passe encore pour les enfants Gainsbourg, Higelin, Mastroianni, Cassel, Smet, Lelouch, Béart, Bedos, Garel, Iglesias, Depardieu, Dutronc, Delon, Doillon, mais les autres ? Jusques à quand, hommes illustres, stars, starlettes, vous laisserez-vous passer cette couche-culotte cathodique ? Minuscule rêverie : Anders Breivik, en période probatoire de semi-liberté, paraît sur le plateau d’On n’est pas couché. « Monsieur Breivik, votre maman, elle était pas bien gentille, quand même ?»

Troublant sujet de réflexion, au demeurant, que nous livrons gratis aux psychanalystes : lequel, d’un monde de mères ou d’un monde de mamans, fait un terreau plus favorable aux tueurs de masse ? Lequel, d’un monde du Père et d’un monde du Ruquier, nourrit le plus de carnages ? L’avenir le dira. Il déçoit rarement.

 

La sécurité routière en grande pompe… funèbre

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Chauvigny est une petite ville proche de Poitiers, pleine de maisons, de rues, d’habitants (les chauvinois), de commerces divers, d’une mairie (équipée d’un maire), de plusieurs bar-tabac-PMU et de vieux assis sur des bancs à l’ombre d’arbres en fleurs. Il y a aussi des ponts. Sous les ponts de Chauvigny coule la Vienne, et nos amours faut-il qu’il m’en souvienne, etc. Il y a aussi un Carrefour Market ouvert jusqu’à 19h30, même le samedi, et d’admirables vestiges médiévaux – que des japonais viennent voir par cars entiers. C’était donc le décor idéal pour qu’un fait divers absolument charmant s’y déroule dans l’indifférence quasi-générale…

La Nouvelle République du Centre Ouest révélait la semaine dernière qu’une opération de contrôle d’alcoolémie au rond-point du Jet d’eau (cela ne s’invente pas), à l’instigation de la  gendarmerie, avait tourné à la farce tragi-comique… Les pandores zélés ont opéré un contrôle sur le chauffeur d’un corbillard, suivi de tout son cortège funèbre, alors qu’il se rendait au cimetière pour enterrer un cher disparu. L’un des arrière-petits-fils du défunt, ayant trouvé la démarche maladroite, et même cavalière (bien que les corbillards ne soient plus, malheureusement, hippomobiles) déclare à La Nouvelle République : « Nous allions au cimetière. Le conducteur du corbillard était négatif. Il n’y a que lui qui a été contrôlé. » Las, la loi c’est la loi, dura lex sed lex… et on ne badine pas avec les objectifs ministériels chiffrés en matière de Sécurité Routière ! Dura chiffres, sed chiffres. Plus drôle, la gendarmerie locale a tenté de justifier ce contrôle intempestif, du plus mauvais effet, auprès nos confrères… « Tout conducteur de véhicule terrestre à moteur peut faire l’objet d’un contrôle. Que ce soit une ambulance, un élu ou un conducteur de corbillard. » On passera sur la formulation délicieusement gendarmesque de « véhicule terrestre à moteur »… mais on s’interrogera plutôt sur les limites que se donnent les militaires de la route dans leur croisade pour faire souffler dans le ballon et mettre au ballon ? « Véhicule terrestre à moteur », cela inclut les fourgons de la Maréchaussée ? Ou pas ?

[Ouvrons une parenthèse] L’anecdote ne peut évidemment manquer de faire songer à la chanson « Les funérailles d’antan » de Georges Brassens, qui décrit notamment l’emballement d’un cortège funèbre, finissant dans le mur. Le poète de Sète nous offre cette image tout à la fois macabre et comique : « L’autre semain’ des salauds, à cent quarante à l’heur’ / Vers un cimetière minable emportaient un des leurs…/ Quand, sur un arbre en bois dur, ils se sont aplatis / On s’aperçut qu’ le mort avait fait des petits ». Mais où sont les funérailles d’antan ? [Fermons cette parenthèse]

Dans le même temps, à l’occasion du salon « Paris pour l’emploi », nous apprenions que dans certains secteurs économiques les employeurs avaient des difficultés à trouver des candidats. On pouvait lire sur L’Express.fr il y a quelques jours : « « Nos métiers sont très atypiques », indique Catherine Bravo, responsable du recrutement chez les Pompes funèbres générales. Les candidats ne s’y pressent pas, malgré les besoins permanents de l’entreprise. « Nous avons plus de 100 postes à pourvoir, car nos commerciaux passent rapidement à des postes d’encadrement et le turn-over est élevé dans les métiers les plus difficiles, comme chauffeur. Mais le poste n’exige que le permis de conduire et une bonne présentation » ». Certes. Mais comment voulez-vous convaincre un jeune d’aujourd’hui de s’engager aux Pompes Funèbres, s’il est entendu qu’il ne pourra même pas conduire à tombeau ouvert, après avoir bu comme un trou ?

Vous avez trois heures. Dissertez.

Pourquoi lire Heidegger plutôt que rien ?

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martin heidegger arendt

martin heidegger arendt

Heidegger passe volontiers pour un auteur abscons, vaguement nazi, réservé à une élite d’obscurs thésards, à la limite du compréhensible, bref, le cas extrême du philosophe allemand. On peut donner une image assez forte de sa pensée dite « phénoménologique »  que Sartre a vulgarisée dans la fameuse scène de La Nausée où Roquentin contemple une racine de marronnier : « La racine du marronnier s’enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c’était une racine. Les mots s’étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d’emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. ». Voilà un peu la démarche d’Heidegger : regarder l’existence des choses, le monde et l’homme non pas comme allant de soi, mais comme fondamentalement problématiques.

Si Heidegger peut paraître compliqué, c’est qu’il a voulu dire l’indicible, le fondement même des choses et répondre à la question la plus métaphysique qui soit, à savoir « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Alors on peut hausser les épaules en ricanant « trop prise de tête le gars, quoi ! », ou bien on peut être saisi d’un vertige et, courageux, plonger dans sa pensée pour prendre soudain conscience de la profondeur du monde.

Le Dictionnaire Heidegger, publié aux éditions du Cerf permet de tracer un itinéraire dans les « chemins qui ne mènent nulle part » tracés par ce géant de la pensée. On y trouvera un exposé concis et lumineux de ses concepts clés, du dasein à la technique, en passant par le temps (omniprésent dans toute son oeuvre), et la fameuse « question de l’Être », quasi-obsessionnelle. Mais aussi des articles exposant ses rapports avec ses contemporains : Hannah Arendt, qui fut son élève, sa complice intellectuelle et l’amour de sa vie (« notre amour est devenu la bénédiction de ma vie », lui écrira-t-il), son ami René Char qui releva l’aspect fondamentalement poétique de la pensée heideggerienne, mais aussi Ernst Jünger et Maurice Blanchot.

À l’entrée « nazisme », on découvrira cette citation de Cézanne : «  Je ne crois pas qu’une crapule puisse avoir du génie », ce qui indique bien l’esprit de l’ouvrage, qui tente de remettre les pendules à l’heure, à propos de l’adhésion supposée d’Heidegger aux idéaux nationaux-socialistes. Et en effet, ce serait se tromper de croire qu’un tel génie puisse avoir participé en âme et conscience à la folie destructrice hitlérienne, même si il a bel et bien eu sa carte au NSDAP en l’an funeste 1933. L’article « silence de Heidegger », expression médiatique qualifiant après guerre l’attitude coupable de celui qui fut le chantre de l’université nazie, permet de nuancer les accusations. Dans une lettre à son ami Jaspers, le philosophe écrit, à propos de la Shoah sa « honte d’y avoir un jour contribué directement et indirectement ». On comprend alors que son silence, après et pendant le nazisme n’était que le signe d’une douleur et l’expression que, dans le non-dit, «  ce qui est gardé sous silence est ce qui est véritablement pris en garde ».
De concepts en événements, d’écrivains en personnages, Heidegger se fait le nœud et l’intersection de traditions philosophiques et historiques différentes, parfois inattendues, comme la rencontre, décrite à l’entrée « Mai 1968 » de Arendt et du jeune Cohn-Bendit : « C’est une vieille putain libérale, mais je l’aime bien », osera dire le jeune effronté !

Amitié, Arendt, Atome, Berlin, Christianisme, Communisme, Consommation, Enfant, Ethique, Europe, Gester, Humour, Japon, Mai 1968, Mort de Dieu, Nazisme, Ordinateur, Parménide, Pensée juive, Poésie, Pudeur, Racisme, Sexualité, Shoah, Technique, Tolstoï, Utilité … En définitive, c’est toute la Modernité, dans son essence à la fois la plus totalitaire et la plus libre, qu’on découvre dans ce dictionnaire de plus de 600 entrées, aussi documenté qu’accessible.

Dictionnaire Martin Heidegger, sous la direction de Philippe Arjakovsky, François Fédier et Hadrien France-Lanord, éditions du Cerf, 2013.

Dubuffet : De l’air frais dans l’ouvrage

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jean dubuffet muray

jean dubuffet muray

30 mai 1992. En fin de journée, on traverse au pas de course le Musée d’Art Moderne de Nice, jouant des coudes au milieu de cinquante mille horreurs contemporaines pour atteindre les « Dubuffet de Dubuffet », l’exposition qu’on voulait voir. Je me demande si la fonction majeure de toutes ces cochonneries informes d’« artistes » contemporains qui nous barrent la route n’est pas de faire paraître aimable, désirable, beau, merveilleux, vivant, dynamique, n’importe quel élément du monde auquel ils n’ont pas touché. Oui, ça doit être ça, dans l’économie divine, le but des œuvres d’aujourd’hui et la raison de leur survivance obscène. Trois briques dans un musée, avec le nom d’un imbécile à côté, rendent du même coup enivrantes de beauté toutes les briques qu’on peut trouver en liberté. Je connais depuis assez longtemps les cloportes qui s’occupent d’« art » pour savoir que celui-ci est partout où ils ne l’ont pas identifié.

Dubuffet l’a su avant moi. Je l’adore.[access capability= »lire_inedits »] C’est un peintre drôle, espèce très rare. C’est un peintre sympathique aussi, espèce peut-être encore plus rare. J’ai rendez-vous avec le texte que j’écrirai un jour sur lui, je ne sais ni quand ni pour qui, mais je suis sûr que ça viendra. J’aime ses bonshommes incohérents, ses petits personnages feux follets, ses villes à chaos de voitures, inscriptions, façades en fanfare et silhouettes rébus. Dubuffet grimpe au plafond, saute, s’accroche au lustre, salue le public, balance des poignées de lutins dans les airs, recabriole sans toucher terre. « Art et plaisanterie, il y a du sang commun à ces deux ordres », disait-il. C’est ce qui l’apparente à Céline. J’aime ses portraits tricotés à la ronce (« Pour mes portraits j’aime bien donner à mes personnages le plus possible un petit air de fête »). Il y a aussi un Corps de dame en 1950 qui me plaît énormément, juste un cul en gros plan, avec deux ébauches de jambes maigres, on dirait une croupe de vache. « J’ai cru constater à l’expérience que les dames ne souhaitent pas qu’on les transporte sur un plan si éloigné ; elles préfèrent demeurer humaines et les grands vents qui soufflent à hauteur des déesses les effraient. » Les paysages faits avec des ailes de papillons sont bien, ceux avec des feuilles de choux aussi. J’adore sa réhabilitation à la Ponge des choses décriées, les Terres par exemple, ces étendues à relief croûteux où il arrive à faire tournoyer des accidents de terrain. Peaux sèches. Grimoires. Murs crépis. Nappes de poussière. Tout ce qui babille, bégaie à ras de sol. Il a eu raison d’évoquer la paix dont ces œuvres l’emplissaient : « Grande paix des tapis, plaines nues et vides, silencieuses étendues. » La paix et l’ivresse : « Les gens ne savent pas assez comme on peut s’enivrer avec n’importe quoi. » Sa situation entre Céline et Ponge, il l’a décrite lui-même avec une grande précision : « Il y a dans toutes mes œuvres deux vents contraires qui soufflent, l’un me portant à outrer les marques de l’intervention et l’autre, à l’opposé, qui me porte à éliminer toute présence humaine… et boire à la source de l’absence. »

La peinture s’est finie après lui, derrière ses tourbillons enfantins. La littérature aussi, peut-être. Les dernières buées du charme se sont déchirées, il en a retenu un peu des ombres, dans ses labyrinthes, dans ses lacis, dans ses hachures agglutineuses. Une autre raison pour laquelle j’aime son œuvre sans réserves, c’est qu’elle est souvent conçue avec la violence du pamphlet. Il y a quelque chose qui vous gifle, dans ses tableaux, un peu comme dans les nouvelles de Bloy. Faire de Dubuffet un des saints patrons du genre pamphlétaire, d’ailleurs, me permettrait de dégager celui-ci de ses sombres connotations apocalyptiques. Il savait, lui, très bien, qu’un tyran expulseur de poètes et d’artistes est mille fois plus profitable à l’art et à la poésie qu’un envaselineur salaud du genre Lang. J’imagine comment il aurait emballé cette ordure qui achève de noyer tous les poissons dans la bave unanimiste de son enthousiasme et la boue euphorique de ses fêtes de merde pour crétins.[/access]

*Photo : SUPERSTOCK45031538_000001.Coll-Peter Willi/SUPERSTOCK/SIPA.