L’autre soir, dans On n’est pas couché, Yann Moix venait défendre Naissance, son dernier roman. Moix a beau nous agacer plus qu’à son tour, nous aurions aimé cette fois-là pouvoir lui tendre, à travers l’écran, une main compatissante. Bien qu’il eût jadis à souffrir en Bernard Pivot un présentateur dénué de la moindre pénétration, un invité d’Apostrophes pouvait du moins se soulager et insulter un de ses confrères. L’émission culturelle de France 2 lui refuse ce plaisir, puisque il n’a plus sous la main qu’une sympathique ambassadrice du Lagarde et Michard et un cerbère bio pétillant d’inculture potagère. Pas facile, sous Ruquier, d’être écrivain médiatique.

Au fait, qu’est-ce que Laurent Ruquier ? Cette question n’a pas été suffisamment posée, à notre avis. Un philosophe le définirait peut-être comme cette chose fluette débordant infiniment d’elle-même ; un entomologiste, comme la chimère née, via fécondation in vitro, de Philippe Bouvard, Thierry Ardisson et Thierry le Luron. Pour nous, remarquons simplement que les traits principaux d’un Laurent Ruquier sont l’humour et la légèreté, ce qui, en vertu des lois qui régissent secrètement l’époque, doit s’entendre ainsi : caquetage de plomb et odeur de mort.

« Qui s’intéresse à Yann Moix ? » : ainsi attaque un Ruquier. Puis : « Est-ce que le sujet Yann Moix mérite autant de pages ? » Réponse de Moix : « Sauf que ça ne parle pas du tout de Yann Moix. La naissance, vous ne direz pas le contraire Laurent, est un sujet qui concerne absolument tout le monde ». Ce n’est pas que l’animateur dirait le contraire : il dit ce qu’il doit dire, écho du désir général : tout le monde à poil, et vite ! Telle est la fonction de tous les Ruquier du monde, leur joie pure. « Dans le livre,quand même, pardon, hein, je sais pas si c’est à ce point autobiographique, mais enfin quand même, j’imagine, d’autant qu’y avait eu quand même un livre précédent qui s’appelait Panthéon, oùquand même vous expliquiez votre enfance et surtout la maltraitance, la violence parfois que vous aviez subie de la part de votre papa, essentiellement, morale peut-être de la part de votre maman, mais physique en tout cas de la part de votre papa, là, y prend beaucoup le père, quand même dans votre livre, là vous avez beau dire je parle pas de moi, vous parlez beaucoup de papa Moix ! » C’est beau comme de l’Angot. Moix tente une réponse, en pure perte : le pilon jovial se remet en branle. « D’où sort tout ce que vous racontez là ? Quelle est la part autobiographique dans tout ça ?» Moix, combatif malgré tout : « La part autobiographique n’a, en fait, aucune importance…»  « Bah si ! », claque l’animateur. Qu’on entende bien ce bah si : au même moment (à peu près) où il est prononcé, la stratosphérique Nelly Kaprièlian (des Inrocks) donne à propos du récent livre de Pierre Mérot, Toute la noirceur du monde, un article au titre ambitieux : Mérot, fâcheux ou facho ?« La vérité comme conformité n’est pas très intéressante », tentera encore Moix. Bah si !

On n’est pas couché est le palais d’autres merveilles. A-t-on noté, par exemple, la prolifération, dans la bouche d’un Laurent Ruquier, des papas et des mamans ? Yann Moix vient présenter un roman, qui vaut ce qu’il vaut. Pas de chance, ce qui intéresse l’animateur, c’est premièrement, « quelle est la part autobiographique ? »,deuxièmement, la maman à Moix. Les écrivains, pour les Laurent Ruquier de l’univers, ont des papas. Des mamans. Le papa de Besson. La maman à Nabe. Le pépé de Dantec. La mamie de Céline. La tata de Baudelaire. Le tonton à Stendhal. Quand il lit « Aujourd’hui, Maman est morte », quand il aperçoit le mot maman sous la plume de Proust, Laurent Ruquier se sent chez lui : rien n’a changé ! Dans le genre historique, il s’intéressera probablement à la maman d’Attila. Au papa de Louis XV. À celui de Brutus. « Tu quoque mi fili. – Bah oui papa ! »

Le moindre colosse, sous le couperet d’un Ruquier, se découvre ainsi fils – ou fille – à papa. Passe encore pour les enfants Gainsbourg, Higelin, Mastroianni, Cassel, Smet, Lelouch, Béart, Bedos, Garel, Iglesias, Depardieu, Dutronc, Delon, Doillon, mais les autres ? Jusques à quand, hommes illustres, stars, starlettes, vous laisserez-vous passer cette couche-culotte cathodique ? Minuscule rêverie : Anders Breivik, en période probatoire de semi-liberté, paraît sur le plateau d’On n’est pas couché. « Monsieur Breivik, votre maman, elle était pas bien gentille, quand même ?»

Troublant sujet de réflexion, au demeurant, que nous livrons gratis aux psychanalystes : lequel, d’un monde de mères ou d’un monde de mamans, fait un terreau plus favorable aux tueurs de masse ? Lequel, d’un monde du Père et d’un monde du Ruquier, nourrit le plus de carnages ? L’avenir le dira. Il déçoit rarement.

 

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