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Bertrand Cantat : Droit dans le soleil de la promo

bertrand cantat noir desir

D’abord, le clip : Bertrand Cantat chante accompagné d’un contrebassiste au milieu d’une pelouse verdoyante et bordée d’arbres. On se croirait dans les jardins de l’Elysée, mais l’absence de Hollande teinte l’endroit de tristesse.

Le retour discographique de l’ex-chanteur de Noir Désir ne laisse personne indifférent. La classe médiatique a bien préparé le terrain en nous suggérant ce qu’il est convenable (convenu, donc) de dire et ce qui ne l’est pas.

Ce qu’il faut dire : Bertrand Cantat a payé sa dette à la société, il a le droit de chanter, c’est son métier, etc.

Ce qu’il ne faut pas dire : chanteur, ce n’est pas un métier (comme l’affirme avec raison Didier Wampas). Bon, admettons que ç’en est un, puisque ce statut concerne quelques personnes en France qui vivent de cette pratique. Ce « métier » présente la particularité de faire de vous un personnage public, avec ce que cela implique en termes de responsabilité, d’éthique, de valeurs, etc. Alors bien sûr, un Jim Morrison pouvait dormir sur scène ou montrer son sexe au public, en plus de présenter un taux d’alcoolémie bukowskien, il n’a jamais tué personne. La limite rock autorisée pour un chanteur professionnel se situe bien là. James Brown a failli tuer (bien !), Jerry Lee Lewis a failli tuer (bien !), Sid Vicious a tué (pas bien !), les frères Gallagher ont failli s’entretuer (bien !), etc.

Patrick Bruel est un chanteur tuant (35 000 personnes en ont fait les frais à Nice), mais c’est une autre histoire.

Le légendaire producteur et auteur-compositeur Phil Spector a tué, une actrice aussi, en 2003 aussi. Bertrand Cantat est sorti de prison en 2007. Spector purge toujours sa peine, pour très longtemps encore : 19 ans incompressibles ! Pendant que l’ex-producteur des Beatles compte les jours au fond de sa cellule, l’ex-chanteur de Noir Désir, lui, sort son premier album solo, l’année du dixième anniversaire du drame de Vilnius.

Hé oui : les stages de reconversion et les formations, c’est bon pour le petit peuple ou les salariés des secteurs sinistrés, pas pour les chanteurs du secteur non sinistré de l’industrie du disque.

Le métier de Bertrand Cantat, c’est de répondre à l’attente insoutenable de ses fans transis, dont fait partie Anna Gavalda. L’écrivaine s’est enflammée au micro de RTL le jour de la sortie du nouveau single du chanteur : « Toute cette histoire fait honneur à notre société […] Il est la preuve qu’on vit dans une civilisation de gens civilisés […] Je trouve ça absolument magnifique. » Avec des fans comme ça, il peut même monter une secte. Gourou, voilà un vrai métier.

Deux ans séparent l’album de Cantat du dernier enregistrement de Noir Désir (« Aucun Express »), sans compter les participations aux œuvres d’artistes amis (Eiffel, Amadou et Mariam, Shaka Ponk, etc.). Le musicien bordelais suit donc un rythme de sorties discographiques normal, comme si sa vie n’était qu’un long fleuve tranquille de fuites en avant. En comparaison, on pourrait penser que Laurent Voulzy fait de la prison entre deux albums, mais non.

Il faut dire que Bertrand Cantat n’est pas à une contradiction près : salarié du groupe Universal, il n’a pas hésité en 2002 à brocarder publiquement son employeur de l’époque, Jean-Marie Messier, lors de la cérémonie des Victoires de la Musique. La diatribe se terminait sur ces mots : « Et si nous sommes tous embarqués sur la même planète, on n’est décidément pas du même monde. » Dix ans plus tard, tous deux sont déchus. « Tourne, tourne la terre / Tout se dissout dans la lumière » fredonne Cantat sur la toile aujourd’hui, au milieu de nulle part.

Un mot sur la chanson « Droit dans le soleil » : elle ne laissera pas de souvenirs impérissables, mais elle peut donner envie de réécouter les suites pour violoncelle de Bach, sombres et méditatives comme l’ombre de Noir Désir.

 

*Photo : 00639880_000011/ : POL EMILE/SIPA.

Le téléphone pleure

Le téléphone est un outil très utile. Il permet de faire des canulars – dont le potentiel comique est illimité (nous ne saurions trop conseiller à ceux qui les ignoreraient d’écouter ceux de Francis Blanche…), il nous permet de conter fleurette à distance à celle que l’on aime, il permet aux policiers brutaux de faire parler les plus récalcitrants (en exécutant un grand geste de haut en bas), il est utile de manière générale aux inspecteurs du fisc, aux grands-mères de province, aux escrocs qui souhaitent nous vendre des vérandas le samedi matin et même aux plus hautes personnalités du pays qui ont un téléphone rouge – permettant de parler directement avec Ronald Reagan ou Leonid Brejnev. Jean-Louis Aubert et Louis Bertignac ne s’y sont d’ailleurs pas trompés : ils n’ont pas appelé leur groupe de rock « démonte-pneu » ou « plaque d’égout » !

Jadis les téléphones étaient partout ! Téléphoner dans un troquet était parfaitement possible, mais exigeait de demander au barman des « jetons de téléphone ». C’est un rituel qui s’est perdu. Les cabines fleurissaient partout. On les nourrissait avec des pièces de monnaie, ou des télécartes© – mais si, souvenez-vous de cet accessoire indispensable de l’homme des années 90, fonctionnant   grâce à une carte à puce (cette gloire technologique française, à l’instar de la potée auvergnate). Tout ceci est bien loin. Un déchirant article d’Ouest-France nous apprenait, le week-end dernier, que le  démantèlement du réseau des cabines téléphoniques est en marche. Ringardisées par les téléphones portables, ces cabines – qui nous permettent encore de nous abriter utilement de la pluie – vont donc peu à peu disparaître du paysage urbain. Le journal du grand Ouest proposait le portrait des débonnaires « déboulonneurs » de cabines bretonnes, travaillant pour un sous-traitant privé de France Telecom (la vénérable entreprise, certainement honteuse, ne veut même pas réaliser les basses œuvres elle-même…).  « Leur tableau de chasse : 222 cabines arrachées depuis la mi-avril. Explication : ‘Des travaux des mairies gênés par les cabines, et elles ne sont plus rentables’ (précise un « déboulonneur ».) Une cabine n’est utilisée qu’une minute par mois en moyenne, les entretenir ne vaut plus le coup . » Déchirant. Le reportage fait aussi état de la nostalgie des passants, qui aimeraient qu’on laisse ces vestiges d’autrefois en paix, qu’on sache apprécier le charme désuet et un peu absurde de leur inutilité. Peine perdue. La fin de l’histoire est téléphonée…

Le coupable, l’infâme qui a eu la peau des cabines téléphoniques d’antan on ne le connaît que trop bien… c’est le radiotéléphone portatif, à qui l’époque voue un culte sans borne. On apprend dans les pages de Nice Matin que l’Eglise catholique bénît à présent les téléphones portables – équipement placés naturellement sous la haute protection de l’archange Gabriel, saint patron des transmissions : « Téléphones portables et tablettes étaient les bienvenus, hier, dans la maison du Seigneur. À Nice, le médiatique père Gil Florini a, en effet, béni ces objets.» Des tables de la loi aux tablettes tactiles… « Et si, au-delà du buzz médiatique, cette bénédiction des téléphones sonnait l’heure d’une réflexion. Interrogeait notre rapport aux nouvelles technologies ? » se demande gravement le journal régional, qui précise que l’événement a été diffusé en mondovision : « La bénédiction des portables a été retransmise en direct sur le site Internet de la paroisse »…  Après les tweets en latin du regretté pape Benoît XVI – jusqu’où ira l’Église catholique sur la voie du progrès ? -, comme disait une célèbre philosophe cathodique dont le nom m’échappe : « Non, mais allô quoi… »

 

Souvenirs mécaniques

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Allergiques au talon-pointe, aux montées en régime, à l’odeur d’huile de ricin, passez votre chemin !  Rush, le dernier film de Ron Howard (en salles depuis le 25 septembre) n’est pas éco-compatible et n’a reçu aucune certification du GIEC. Adeptes du vélib’, rangez-vous sur le bas-côté car  Rush  est 100 % polluant ! Il déboule sur les écrans avec la force et la virtuosité d’un V12 accordé par les mélomanes de Maranello. Ces mécanos-là sont les meilleurs mélodistes au monde. Qui n’a jamais goûté à ces envolées lyriques et ténébreuses ne connaît rien de la béatitude. Pour certains hommes, il y a plus érogène qu’une strophe de Rimbaud ou les épaules dénudées d’une femme mariée. Les plaisirs mécaniques sont insondables.

Alors, quand un film énergivore en carburant, qui déshabille les filles et fait accélérer les hommes, arrive sur nos écrans, j’accours ! Même s’il ne peut décrire qu’une époque lointaine : les années 70. Ron Howard revient sur le duel qui opposa James Hunt, le britannique flamboyant à Niki Lauda, l’autrichien taciturne, durant la saison 1976 du Championnat du monde de Formule 1. Dit comme ça, beaucoup d’entre vous pourraient, en fait, décrocher. Des excités de la boîte de vitesses qui tournent en rond, c’est pathétique, infantile, dépassé, misogyne !

En êtes-vous vraiment sûr ? De la compétition automobile, on ne retient aujourd’hui que des histoires absurdes de sponsoring et de  droits télé. Entre excès de testostérone et gros sous, le sport automobile n’a plus la cote auprès du public. Il sert à peine les intérêts économiques des constructeurs qui veulent motoriser des régions de la planète pas encore converties aux vertus du moteur à explosion. Le réalisateur américain qui, restera à jamais pour les téléphages français Richie Cunningham de la série Happy Days, s’est souvenu d’un temps où les circuits étaient une scène de théâtre.

Chaque dimanche, les pilotes rejouaient Racine. Le 1er août 1976, Lauda, champion en titre, est victime d’un terrible accident au Nürburgring, sa voiture prend feu, il s’en sort miraculeusement, le visage brûlé, les poumons remplis d’essence, le 12 septembre de la même année, il renfile sa combinaison et prend le départ du Grand Prix d’Italie. Ron Howard a braqué sa caméra sur cette période où les chevaliers de la F1 tutoyaient les dieux de la vitesse. Au cours des années 70, les week-ends se révélaient souvent meurtriers. Piers Courage à Zandvoort, Jochen Rindt à Monza ou notre héros national, le charismatique François Cevert durant les qualifications du Grand Prix des Etats-Unis, perdirent la vie au volant de leur monoplace. Chaque année, la piste avalait les hommes. La foule cannibale en redemandait. Hunt et Lauda, par leur caractère et leur style antagonistes, incarnaient cette folie-là. Deux pilotes de légende, une tête-à-claques flamboyante et un metteur au point de génie.

Hollywood aime les grosses ficelles. La subtilité n’est pas toujours au rendez-vous. C’est manichéen, brutal, la musique (trop) forte couvre le bruit des moteurs et l’image est parfois criarde. Malgré ces défauts inhérents aux films d’action, une débauche d’énergie, une saturation des couleurs et une psychologie de bazar, on reste sur son siège baquet. Oui, les deux acteurs en font des tonnes. Chris Hemsworth (Hunt) campe un pilote rapide, agressif, bagarreur, baiseur et frénétique. Daniel Brühl (Lauda) joue sur la réserve, mutique, économe de ses gestes et paroles. A l’arrivée, ils forment un duo très plaisant à regarder. Ron Howard a presque mieux réussi les scènes d’amour, d’ambiance, tous les extérieurs que les confrontations sur la piste elle-même.

Les nostalgiques aimeront revoir les somptueuses McLaren, Ferrari, Tyrrell et autres Ligier du milieu des années 70. Et puis, comment oublier des noms aussi chantants que Clay Regazzoni, Emerson Fittipaldi ou Mario Andretti ? Mention spéciale aux épouses de pilotes. Olivia Wilde, l’éternel Numéro 13 de Dr House, interprète Suzy, la compagne de Hunt, cette comédienne est formidable dans les rôles d’amoureuses trahies. Le désamour l’habille à merveille. Quant à la révélation de ce film, Alexandra Maria Lara (Marlene Lauda), elle possède une classe naturelle, une distinction à l’ancienne, un charme fou. À voir autant pour le spectacle pyrotechnique que pour cette liberté surannée, vestige des seventies.

Rush,  un film de Ron Howard, en salles depuis le 24 septembre.

Le manège désenchanté

pierre louis basse

Un vrai régal, les petits éditos énervés de Cyril Bennasar, l’ours bipolaire de ci-devant Causeur. J’aime bien les ours. Il fallait bien que je lui réponde. Je crains le dialogue solitaire. Mais Causeur me plaît assez, avec ses façons de castagne un peu désuète. Montons sur le ring. Ce plantigrade mal léché me fait tant rire ! En route pour le manège enchanté des consciences, que le capitalisme − hier comme aujourd’hui −, conduit avec merveille. Facile : les gogos traversent l’Histoire avec peu de mélancolie. Hier les juifs donc, les tziganes, les homos. Les malades mentaux pour faire bonne mesure. Aujourd’hui, les Arabes et les Roms (toutefois, les juifs ont plutôt intérêt à ne pas trop la ramener, dans un coin de la pièce). Le spectacle est poilant et tragique à la fois : lisant l’ours, je n’ai guère vu de différence fictionnelle avec le bréviaire de l’efficace Anders Behring Breivik. Honte à « l’islamisation de l’Europe », chante le tueur méthodique d’Utoya.[access capability= »lire_inedits »]

Quand à mes amis intellectuels de gauche – je confesse en effet nous sentir plus proches d’un sans-papiers somalien en charge des toilettes d’une grande entreprise du 8e arrondissement que d’un lecteur de Valeurs actuelles −, eh bien ils sont la lie de cette idéologie de haine anti-chrétienne dont le but est de détruire la civilisation occidentale, etc… L’ours bipolaire lui, a quelques miettes de poésie.

Il découvre en l’an 2500 que « les plages sont restées à leur place » ; en revanche, « plus le moindre bikini, mais une foule de burkinis, tous plus seyant les uns que les autres ». L’ours bipolaire est fatigué et dérive dangereusement. Il devrait savoir que bikinis et seins nus ont disparu depuis belle lurette, sans qu’aucune fatwa n’eût été nécessaire, sur les plages de La Baule ou de Saint-Tropez. « La tristesse durera toujours », notait Van Gogh. Rien de plus triste en effet, qu’un ours bipolaire passant l’essentiel de son temps à apercevoir « un monde occidental qui tourne autour de la pierre noire ». Je passe, hélas, faute de temps, sur la sous-culture de banlieue, qui danse sous les projecteurs de Joe Starr ou Diam’s. « Laisse pas traîner ton fils », chantaient pourtant, avec une certaine classe, les NTM, il y a quelques années. Une sorte d’appel au secours dans la nuit de la séparation des hommes. Mais l’ours est sourd. Avait-il, quelques années auparavant, prêté l’oreille au cri sublime d’Antisocial ? Et le nouveau patron du Festival d’Avignon, Olivier Py, n’a pas oublié ces enfants de Sarcelles, capables de fracasser l’Odéon à grands coup de Racine. C’est ainsi. L’ours bipolaire et banal ne cesse de ratiociner la même histoire. La même pétoche de l’Autre.

La même invention de l’ennemi invisible. Ah le joli manège enchanté ! « Beaucoup d’entre nous, observe Primo Levi, individus ou peuples, sont à la merci de cette idée, consciente ou inconsciente, que « l’étranger », c’est l’ennemi. Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits, comme une infection latente. » C’est une petite musique qui vient de loin. Méfiance. Une musique, déjà, qui bat la mesure, du côté de cette Grèce que j’aime tant. À lire le dernier roman de Pierre Mérot, Toute la noirceur du monde, c’est une musique, cher ours mal léché, qui s’achève toujours dans les graves.[/access]

*Photo : Delicatessen.

Les enfants s’ennuient le dimanche

castorama dimanche travail

« Les enfants s’ennuient le dimanche. » chantait le délicieux Charles Trenet dans un monde où le Temps ressemblait encore un peu au Temps. Un monde où la durée n’avait pas complètement été déstructurée par le présent perpétuel de la consommation, un monde où les nécessités impérieuses d’une économie de marché exténuée par ses propres crises n’imposaient pas encore avec une violence proportionnelle à son angoisse toutes les mesures possibles et imaginables pour préserver son existence et retrouver la croissance. Une croissance largement mythique par ailleurs, qui rend tout le monde schizophrène puisque cette croissance, si elle revient, ne sera plus jamais la même pour des raisons d’épuisement écologique.

Les enfants s’ennuient le dimanche  dans les cités de la désespérance sociale, les enfants s’ennuient le dimanche dans les zones péri-urbaines de la peur du déclassement, les enfants s’ennuient le dimanche dans les beaux quartiers où l’on fait semblant de ne rien voir des deux autres France dans un subtil mélange de culpabilité et d’indifférence.

Les enfants s’ennuient le dimanche  mais ils ne s’ennuient pas tous de la même manière. Dans les cités, c’est l’ennui de la misère qui confine vite à la frustration. Le temps mort du dimanche rend encore plus vide la présence du vide. On irait bien dans la zone commerciale qui reste ouverte, mais à quoi bon ? On n’a pas les moyens d’acheter, et puis il y a les vigiles, et puis il y a les contrôles au faciès. On vient d’apprendre, au passage, que les treize plaignants unis dans un collectif contre cette pratique, qui n’existe pas mais existe tout de même, viennent d’être déboutés.

Dans les beaux-quartiers, où comme disait Antoine Blondin, les avenues sont profondes et calmes comme des cimetières, les enfants auront un ennui d’une toute autre qualité, un ennui poli, cultivé, qui s’inscrit dans des rites. Un ennui du monde d’avant, souvent fécond au bout du compte. Le déjeuner dominical avec grand-mère, la visite d’un musée ou d’une exposition, la promenade postprandiale dans la forêt ou le parc voisins. Pour ceux qui ont encore un Dieu, il y aura la messe aussi, où, qui sait, le prêtre indiquera dans son homélie que le travail du dimanche n’est pas une bonne chose. C’est qu’il n’y a plus que l’église aujourd’hui, en dehors de quelques syndicats archaïques,- mais l’église n’est-elle pas une manière de syndicat archaïque ?-, pour comprendre le danger social et métaphysique de cette pratique.

C’est dans les zones pavillonnaires, sans passé et sans âme, là où toute la semaine ressemble à un dimanche, que le centre commercial apparaîtra comme un remède, une chance, un divertissement pascalien. On pourra aller choisir un salon tout cuir à crédit ou acheter de quoi refaire la chambre du petit dernier. On mangera de la nourriture mondialisée dans des restaurants qui ressemblent à des décors de western. On évoluera dans une atmosphère d’aquarium, on errera comme des morts-vivants devant les mêmes enseignes qu’on soit à Châteauroux, à Besançon ou à Parly II. En 1978, George Romero, un des maîtres du film d’épouvante, avait tourné Zombies dans un de ces immenses centres commerciaux qui n’avaient pas encore envahi l’Europe mais faisaient déjà le quotidien des Américains. L’histoire était simple. Quelques survivants trouvaient que l’endroit serait idéal pour tenir le coup. Les zombies aussi, mais pour d’autres raisons. Vous n’êtes pas sans savoir que le zombie répète mécaniquement dans la mort les activités qui lui plaisaient le plus. Et voilà nos survivants cernés par des cadavres poussant des caddies vides…

Au-delà de tous les arguments économiques, d’ailleurs souvent faussés d’puisqu’en bonne logique orwello-capitaliste, on appelle liberté ce qui est au bout du compte une servitude, c’est sans doute autour de ce néant à la fois intime et collectif que le travail du dimanche pose problème. Et ça ne date pas d’hier. Cioran, dans son Précis de décomposition, a des pages d’une lucidité terrible sur cette journée qui renvoie l’homme à lui-même : « La seule fonction de l’amour est de nous faire endurer les après-midi dominicales, cruelles et incommensurables, qui nous blessent pour le reste de la semaine – et pour l’éternité. »

Mais on peut penser qu’il y a d’autres moyens, tellement d’autres moyens, d’échapper à cette blessure que le recours aux supermarchés et à ses satisfactions éphémères et dépressives.

Par exemple en lisant, en se promenant ou en faisant l’amour, justement.

*Photo : WITT/SIPA.

La retraite à soixante ans, oui. La main aux fesses, non.

Pour les plus anciens d’entre nous, Wolinski, c’était l’auteur du dessin qui faisait la Une de L’Huma dans les années 70. Il y a longtemps que Wolinski a trouvé son bonheur à dessiner dans la presse bourgeoise mais tout de même, communiste un jour, communiste toujours… sauf en cas de conversion brutale au néo-conservatisme, ce stalinisme de droite. C’est pour cela que le dessinateur, sans doute, a accepté d’illustrer une affiche du Front de gauche et du PCF en faveur de la retraite à soixante ans. Voilà le corps du délit (nous avons évidemment choisi la fédération PCF du Bas-Rhin intentionnellement).

wolinski pcf

Je dis le délit parce que les réactions sont terribles, notamment sur les réseaux sociaux. À croire que les jeunes gens qui utilisent Twitter et Facebook estiment que le sujet est tellement sérieux et que la vraie gauche est tellement morale que l’on ne peut se permettre de sourire.

Un sexagénaire qui, comme son nom l’indique, met la main aux fesses de deux jolies filles parce qu’enfin, la vie est belle quand on ne travaille plus et qu’on est en bonne santé, et voilà le Front de gauche accusé par certains de ses militants de sexisme, de machisme, j’en passe et des pires !

Pourquoi tant de haine ? Parce que c’est un vieux qui va probablement se taper deux jeunettes ? Ou parce qu’il prépare un plan à trois ? Ou parce qu’il profite de sa position dominante et hétérofasciste de retraité pour courir le guilledou au lieu de continuer à militer ? Tout ce petit monde qui s’est mobilisé pour le mariage gay fait preuve là d’un étonnant puritanisme, quand on y songe. Deux hommes qui se marient entre eux, ça va, c’est de l’émancipation. Mais un retraité encore vert qui met des mains aux fesses des filles et voilà la lutte pour les acquis sociaux outragée, brisée, martyrisée et pas libérée du tout.

On sait que le camarade Mao Tsé Toung avait dit que la révolution n’était pas un dîner de gala. Mais quand même, il y a des limites.

Déliaisons dangereuses

finkielkraut askolovitch islam

Il doit exister quelque part un monde enchanté où les cultures dialoguent harmonieusement, où les différences s’enrichissent mutuellement, où les peuples se métissent naturellement. Dans ce monde, tout homme est un frère parce que tout homme est un Autre. Dans ce monde, l’immigration est toujours une chance, l’existence humaine un perpétuel mouvement et l’identité un plébiscite de chaque instant. Tout le monde aime tout le monde, on s’entr’invite pour Noël, Ramadan et Kippour, on échange des recettes pleines de miel. Ça s’appelle la « diversité ».

Bon, peut-être qu’on s’enquiquine ferme dans ce Club Med abrité des cauchemars de l’Histoire. De toute façon, on n’est pas près de le savoir. Parce que le territoire de ce royaume se limite à quelques cerveaux choisis – et aussi, ce qui n’est pas sans conséquence, à une proportion notable des salles de rédaction d’Occident.

Dans le vrai monde, l’Autre, c’est parfois l’enfer[1. Prière de noter que je n’ai pas dit, parce que pas pensé, que l’Autre, c’était toujours l’enfer.]. Ce n’est peut-être pas très glorieux mais, qu’on soit Papou ou Américain, on a spontanément tendance à penser que la façon dont on vit, aime, mange, s’habille et élève les enfants est infiniment supérieure à celle qui a cours dans le patelin d’à côté. On est facilement agacé par les croyances et les mythes des autres. Ça ne devrait pas empêcher de vivre en bonne intelligence. L’âge démocratique et la culture des droits de l’homme nous ont appris à conjuguer le souci de l’égalité et le respect de la pluralité humaine. Et nous avons fini par croire que les différences n’étaient que d’amusantes fanfreluches pour campagnes de pub ou de plaisants moyens d’engager la conversation avec son voisin – et plus si affinités. Surtout en France, où on pensait avoir appris à les raboter ou, à tout le moins, à les tenir en respect. Après, on a dit « intégrer », ça sonnait plus gentil.

Tout ça marchait plutôt bien tant qu’il y avait des frontières. Pas pour s’enfermer, ni pour se séparer, plutôt pour se distinguer. Ou s’identifier. Les communautés humaines étaient inscrites dans une continuité historique jalonnée de solides repères, d’« heures les plus noires de notre histoire » et d’œuvres glorieuses. Elles n’étaient pas pour autant fermées, frileuses ou crispées, au contraire, la conscience naturelle qu’elles avaient d’elles-mêmes leur donnait l’énergie de se transformer sans se renier. C’est encore un peu à cela que ressemblait la France de mon adolescence. Elle était « black-blanc-beur », mais ce n’était pas un sujet. Les enfants d’immigrés défilaient pour l’égalité et on râlait parce que ça n’allait pas assez vite. On ressentait encore une sorte d’évidence de la culture, donc de l’identité française, et ils voulaient en être. On disait « nous » sans y penser et il n’y avait pas de « eux ». Bien sûr, il y avait des ratés. Mais nous ne savions pas que nous vivions la fin de la France d’avant. D’avant quoi, c’est ce qu’il faut chercher à savoir.

Il suffit d’allumer un poste de radio pour savoir que cet heureux bricolage national n’est plus de saison. Il n’est plus question de black-blanc-beur, mais de Français de souche et d’immigrés, de voile et de racisme, de burqa et d’islamophobie, de campements roms et de violences urbaines. Sans oublier la colonisation, l’esclavage et tout le reste.

Dans ce méli-mélo d’histoires et de mémoires concurrentes, non seulement on ne sait plus ce que signifie « être français », mais ce n’est pas marrant tous les jours de l’être. Pour comprendre d’où viennent les embarras de notre identité, il faut lire le beau livre d’Alain Finkielkraut, plonger avec lui dans le roman national pour y repérer les petits riens et les grandes choses qui tissent une conscience collective. On ne racontera pas ici cette exploration qui le mène loin dans le passé pour éclairer notre présent. Observons simplement qu’à l’issue de cette lecture, il apparaît que le noyau dur de l’identité française, ce qui n’est pas négociable ou, en tout cas, ne l’était pas jusque-là, tient en deux mots : les femmes et les livres – plus précisément une grammaire spécifique des relations entre les sexes et l’amour des œuvres et des auteurs du passé, qui implique la responsabilité de les transmettre.

Les malheurs de l’identité ont donc des racines profondes. Mais ils se sont aggravés avec l’effacement des frontières. Dans le tourbillon permanent et planétaire d’êtres humains jetés sur les routes de la mondialisation, on ne sait plus très bien distinguer l’Autre de soi, ce qui veut dire qu’on ne sait plus qui on est. C’est précisément ce que souhaitent les partisans d’une société métissée, d’un grand brassage dans lequel les identités anciennes, à commencer par l’identité majoritaire, s’effaceront au profit d’une culture nouvelle, enrichie par la diversité de ses branches. L’ennui, c’est que, dans la réalité, ce beau projet ne peut avoir que deux issues, aussi contrariantes l’une que l’autre : d’un côté, le hall de gare planétaire, où les territoires deviennent des « lieux » interchangeables et les peuples des groupes de touristes ; de l’autre, la disparition de ce qu’on appellera, faute de mieux, l’identité traditionnelle de la France – dont il faut immédiatement préciser qu’elle n’a rien à voir avec la couleur de la peau, l’origine et même la religion, si on s’en tient à une acception étroite.

Au contraire, l’identité française a – ou avait, on ne sait – la particularité d’être structurellement partageuse, dès lors qu’elle peut accueillir quiconque souhaite l’adopter. Sauf que, pour les nouveaux arrivants, il ne s’agit plus tant d’adopter que d’adapter. On se récriera qu’il n’y a plus, ou très peu, d’arrivants depuis belle lurette et que ceux que nous appelons « immigrés » sont français depuis plusieurs générations. Certes, et, comme individus, ils bénéficient évidemment des mêmes droits que n’importe quel citoyen. Mais l’égalité des droits entre les individus n’implique pas nécessairement l’égalité des droits entre cultures. Dans le modèle multiculturel, il n’y a plus de culture d’accueil et de culture d’origine. Toutes sont, en quelque sorte, placées à égalité. Cette organisation particulière de la vie collective, fondée sur la double reconnaissance des individus et des groupes (ou communautés) a sa légitimité, et peut-être est-elle la plus adaptée à une société menacée de fragmentation. Mais dès lors qu’elle rompt avec la tradition républicaine d’intégration individuelle, il faudrait au moins en discuter collectivement. En effet, on dirait que nous l’avons adoptée sans le savoir, donc, sans l’avoir choisie. Or, si la France n’a aucun problème avec le fait d’être banalement multi-ethnique, il semble qu’elle résiste au multiculturalisme radieux qu’affectionnent ses élites, protégées qu’elles sont contre les difficultés de la coexistence par d’invisibles frontières culturelles.

Inutile de tourner autour du pot : ce qui a changé la donne, ce sont les flux migratoires massifs qui, en quelques décennies, ont vu s’installer et faire souche des millions d’immigrés venus du Maghreb et d’Afrique sub-saharienne. Pour les âmes sensibles et les odorats délicats, évoquer la question du nombre est déjà inconvenant. N’importe qui peut comprendre qu’on ne s’intègre pas de la même façon quand on débarque en solo et quand on arrive au sein d’une communauté déjà structurée.

Cela nous amène à l’entêtante question de l’islam et de son acculturation en France, devenue le révélateur et l’accélérateur du malaise identitaire. En simplifiant outrancièrement, on dira que deux camps s’affrontent. Pour le premier, ici représenté par Claude Askolovitch, qui publie ces jours-ci Nos mal-aimés, ces musulmans dont la France ne veut pas, la France est musulmane, que cela lui plaise ou non, et elle doit se débrouiller avec toutes les différences, y compris celles qui la chatouillent le plus, comme le port du voile, de plus en plus répandu dans les rues de ses villes. Dans ce contexte, demander à des « immigrés » nés sur le sol français de s’intégrer est tout simplement « islamophobe », terme fort discutable qu’on ne discutera pas ici. « Nous sommes nés ici, nous n’avons pas à nous intégrer », proclament régulièrement les Indigènes de la République et autres groupuscules spécialisés dans la dénonciation de la vieille identité française.

L’autre camp, dont le champion pourrait être Alain Finkielkraut, estime au contraire que l’islam, dernier arrivé dans le paysage culturel, doit s’adapter à la règle commune au lieu de réclamer qu’on la change pour lui et se conformer à la discrétion laïque au lieu de revendiquer une visibilité croissante. Difficile de nier, en effet, que certaines expressions de l’identité musulmane sont problématiques, notamment quand elles contreviennent à l’égalité entre les hommes et les femmes ou encore quand elles sont le vecteur d’une hostilité à la France. Répétons-le : nés ici, les musulmans sont des citoyens aussi égaux que d’autres. Mais quand certains affichent leur détestation des valeurs libérales occidentales, on peut comprendre que les « Gaulois » s’inquiètent. Tout comme on comprend que les millions de musulmans à la papa qui se sont fondus dans la masse, puissent se sentir injustement dénigrés.

Reste qu’il est un peu tard pour brandir le vieil adage – « À  Rome, fais comme les Romains ». Tout simplement parce que les amis salafistes de Claude Askolovitch peuvent se prétendre aussi romains que les Romains.

Les uns se disent mal-aimés, les autres ne se sentent plus chez eux, et tous ont le sentiment tenace d’être des « citoyens de seconde zone ». Et si on parle abondamment du « vivre-ensemble », c’est précisément parce que, dans les faits, on vit de plus en plus séparés. Ils sont fous, ces Romains.

Cet article en accès libre ouvre le dossier « La France à la carte » de Causeur n°6 (nouvelle formule). Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre boutique en ligne pour l’acheter ou vous abonner : 5,90 € le numéro / abonnement à partir de 14,90 €.

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*Photo : Lancelot Frederic/Sipa.

L’enfant-Roi

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Nous avons un problème d’argent. Non pas le souci du porte-monnaie vide dès le 15 du mois, mais le fait que l’argent est notre problème. Comme quand on dit euphémiquement de l’alcoolique qu’il a un petit problème d’alcool : ce n’est pas qu’il en manque mais qu’il en est imbibé. C’est la même chose pour nous : nous sommes saturés d’argent, au point que nous ne savons même plus le repérer. Le débusquer. Oh, nous croyons le maîtriser, nous en servir et non le servir. Nous le croyons circonscrit aux quatre coins d’un bout de plastique bleu dans notre poche, ou bien très loin de nous et virtualisé dans les «masses monétaires» et «capitalisations boursières». Nous le croyons être un objet face à nous, comme un outil prêt à l’emploi ou un sujet d’étude ; et peut-être, dans le meilleur des cas, comme un mal nécessaire, mais qu’on peut traiter ! Regardez le projet de taxe Tobin, ponctionnant les flux financiers à des fins de redistribution : quelle idée pathétique que de vouloir soigner le mal de l’Argent… par l’argent lui-même ! Satan doit encore rire de nous l’avoir soufflée, celle-là ! Alors qu’en réalité l’Argent nous est intérieur et intime, tapi dans notre esprit, qui le commande, qui nous impose de n’envisager les rapports avec autrui et notre environnement qu’en termes d’échanges, de transaction. Quitter l’argent est impossible tant qu’il déterminera à ce point nos mentalités, notre intellect, notre psychologie collective marquée par l’obsession du chiffre, par ce besoin de compter insatiablement. «Je suis la structure qui détruit au nom des valeurs marchandes, implantées jusqu’à vos esprits» chante avec justesse Keny Arkana (à 1’40 »):

« Travailler plus pour gagner plus » : quelle ineptie ! Comme si c’était là toute la finalité du travail… On devait juste «gagner sa vie» selon le mot de Dieu à Adam à la sortie d’Éden, et voilà que l’homme cherche son «mieux vivant» ou son «plus vivant» dans ce seul moyen du travail en en faisant une fin en soi, alors que la vraie Vie est ailleurs, bien au-delà et bien plus. Pauvres de nous, pauvres créatures chétives marquées par la finitude et la limite : nous avons oublié ce qu’était l’infini, nous nous sommes contentés de le mathématiser…

« Reddere Caesari quae Caesaris sunt » : on s’appuie volontiers sur ce passage de l’Évangile (voir par exemple Matthieu 22,15-21) pour justifier à la fois une séparation du temporel et du spirituel, et la nécessité pour le croyant de payer ses impôts. Mais on manque la pointe de l’épisode, qui se trouve dans cette question de Jésus sur la monnaie : « Cette effigie sur la pièce, de qui est-elle ? » Ce qu’il faut comprendre derrière, c’est : « Et vous-mêmes, de qui êtes-vous l’effigie ? » L’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu !

Que l’empereur mette son sceau sur ses pièces, c’est son affaire, mais nous ne sommes pas des Marianne ou des Semeuses, ni même des Pascal ou des Eiffel, et encore moins des allégories de liberté ou de justice, valeurs dénaturées dès qu’elles sont devenues humaines : nous sommes revêtus du sceau de Dieu lui-même, ce qui nous donne une tout autre valeur. Quand Jésus nous dit que nous ne pouvons servir deux maîtres, Dieu et l’Argent, il ne fait pas que nous inviter à un choix, existentiel et loyal, pour notre Créateur : il nous dit que nous ne pouvons simplement pas servir l’Argent, que c’est une impossibilité métaphysique, car nous n’appartenons pas à son règne : nous sommes au Christ, le Fils de Dieu qui s’est fait homme. Même Judas le comprendra : terrifié, il jette les 30 deniers dérisoires par lesquels il a cru pouvoir mettre la main sur le Fils premier-né (Mel Gibson a bien rendu cela dans sa Passion, en mettant autour de Judas désemparé… des enfants démoniaques).

Il a régné et vaincu par le bois, mais il était déjà vainqueur et roi dans la mangeoire. Divin enfant, premier-né des enfants de Dieu qui fit de l’enfance la porte de son Royaume ! Mais le monde nous a eus. Il nous a achetés. Les marchands ont volé le cœur des enfants. Car c’est bien à l’enfance que le règne de l’Argent commence. L’enfant, qui dans ses élans du cœur de l’«âge mystique» de ses 5 ans savait intuitivement à quelle royauté il était appelé, s’est fait avoir à l’âge de raison. Les boutiquiers la lui ont formatée à leur goût, à leurs méthodes, à leurs produits. Et lui ont fait croire qu’il serait un enfant-roi, mais sous quelle pacotille ! Ah, ils sont beaux les enfants que les parents croient honorer alors qu’ils les corrompent, et quelle tristesse que de voir ces adultes les réduire en servitude alors qu’ils s’imaginent leur offrir la vie !

Alors qu’il n’y a qu’un seul Enfant-Roi. Pas l’enfant-roi. Mais l’Enfant-Roi. Le seul Enfant a être demeuré dans la Sainte Enfance jusqu’à sa mort, le seul Roi à régner même du fond de l’ignominie. L’Enfant-Roi des enfants de Dieu appelés à la liberté, non pas la liberté de Rousseau qui ne voyait naïvement l’homme libre que dans une nature à la Douanier Rousseau (sans voir qu’elle pointe déjà vers Dieu) mais une liberté qui dépasse cette nature, puisque notre nature est d’être en Dieu. Avant cela, Dieu est cet enfant au visage doux, qui semble ne pas s’apercevoir du poids énorme de ce petit globe dans sa main, ce monde gros de son péché, ce péché si lourd qu’il nous écraserait de honte et nous renverrait au néant si par amour il ne l’empêchait pas. Mais non, l’Enfant ne plie pas le bras, il soulève ce monde qui ne veut pas le connaître, il le porte, car il en est déjà vainqueur.

À 5 ans, nous fûmes aussi des vainqueurs.

À 20 ans, nous étions tous déjà perdants.

Et pourtant, enfants de Dieu, nous le restons.

*Photo : Esteban Felix/AP/Sipa.

Iran : Rohani est pragmatique, mais pas réformateur !

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Pierre Razoux est directeur de recherches à l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM). Ce spécialiste de l’armée israélienne vient de consacrer un essai très documenté à la guerre Iran-Irak, qu’il interprète comme la mère de toutes les batailles géopolitiques actuelles au Moyen-Orient. Loin de la simple étude historique, La guerre Iran-Irak. Première guerre du Golfe 1980-1988 (Perrin) retrace la genèse des rapports de forces entre les différentes puissances de la région noués ces trente dernières années. Un livre impressionnant d’érudition et de profondeur stratégique.

Daoud Boughezala : Vous remettez en cause l’existence d’un « arc chiite » qui passerait par Damas, Bagdad et Téhéran. Selon vous, le récent regain de nationalisme du gouvernement chiite irakien pourrait conduire à une nouvelle guerre avec l’Iran. Mais quel intérêt aurait un Etat aussi faible que l’Irak à affronter la puissance militaire régionale que représente Téhéran ?

Pierre Razoux : Je crois que le Premier ministre irakien Maliki est bien conscient que tous ses voisins, y compris l’Iran qui le soutient, ont intérêt à maintenir un Irak faible, sans qu’il sombre toutefois dans le chaos. Pour sortir de cette impasse et reforger l’unité nationale, Maliki sait qu’il ne peut jouer que sur trois cartes : soit remettre au pas les Kurdes, ce qui est inconcevable tant qu’ils sont soutenus par la Turquie et les Etats-Unis comme aujourd’hui ; soit lorgner une nouvelle fois sur le Koweït, mais c’est impossible tant que Washington se pose en protecteur de l’émirat ; soit remettre sur la table la question du statut du fleuve Chatt el-Arab face à l’Iran. Si Téhéran normalisait ses relations avec l’Occident, cette option n’aurait que très peu de chances d’aboutir. Si, en revanche, l’Iran continuait à être ostracisé par la communauté internationale, Maliki ou son successeur pourrait être tenté, non pas de se lancer dans une nouvelle guerre dont l’Irak n’aurait pas les moyens, mais de créer un point conflictuel de fixation autour du Chatt el-Arab pour mobiliser la nation irakienne contre « l’ennemi héréditaire persan ». J’ai pu interviewer des généraux irakiens qui m’ont assuré qu’ils pourraient faire plus facilement la paix avec Israël qu’avec l’Iran ! Un tel affrontement pourrait prendre la forme d’escarmouches ou de provocations frontalières et faire le jeu des pétromonarchies du Golfe qui ne seraient pas mécontentes de disposer d’un instrument de pression contre l’Iran.

Puisque vous évoquez l’Iran, si je vous ai bien lu, Téhéran n’aurait pas hésité à accepter les fournitures militaires d’Israël tout au long de ses huit années de guerre avec l’Irak…

Tout d’abord, il faut rappeler que l’Iran et Israël n’ont aucun contentieux historique qui les oppose. C’est une donnée fondamentale. Pendant la période du Chah, ces deux pays coopéraient même de manière très étroite. Après la révolution islamique de 1979, Israël et l’Iran ont continué à coopérer discrètement au nom d’intérêts mutuels bien compris. Pour Israël, il s’agissait de nuire à l’Irak qui était à l’époque son principal adversaire, d’empêcher Saddam de se doter de l’arme nucléaire, de négocier le retour en Israël d’un certain nombre de Juifs iraniens, d’engranger des devises en vendant des armes à Téhéran et d’avoir les mains libres au Liban, face à la Syrie. Pour l’Iran, la priorité était d’obtenir des armes, des munitions, des pièces détachées et des informations sur l’état des forces irakiennes. C’est grâce à des renseignements israéliens que les Iraniens ont conduit en 1981 une attaque destructrice contre l’aérodrome H-3, près de la frontière jordanienne, où étaient entreposés de nombreux Mirage F-1 livrés par la société Dassault à l’Irak !

En ce cas, comment expliquez-vous la surenchère verbale de l’Iran contre l’Etat hébreu sous les deux présidences Ahmadinejad (2005-2013) ?

Après la guerre Iran-Irak, les présidents Rafsandjani et Khatami ont tout fait pour maintenir discrètement le contact avec Israël, avec plus ou moins de succès. La donne change en 2003, quand le régime de Saddam Hussein est démantelé par les Américains. Les Israéliens, qui souhaitent conserver leur monopole nucléaire au Moyen-Orient, estiment alors qu’après la « neutralisation de l’Irak », il est de leur intérêt d’ostraciser l’Iran pour l’empêcher de progresser sur la voie d’une possible acquisition de la bombe atomique. Ils n’attendent plus qu’un prétexte qui survient en 2005, avec l’élection de Mahmoud Ahmadinejad. Ce dernier, bien conscient du vieux fond d’antisémitisme animant les masses populaires iraniennes qui ont soutenu la révolution islamique, se lance dans des diatribes populistes contre Israël pour asseoir son emprise sur une partie de la population. Le régime se laisse piéger par sa propre rhétorique, d’autant plus qu’il dispose ainsi d’un exutoire facile pour évacuer les frustrations d’un peuple de plus en plus victime du poids du clergé et de l’incurie du système.

La page Ahmadinejad tournée, l’Iran vient d’amorcer début de dialogue avec les Etats-Unis sur le programme nucléaire iranien. Ce revirement est-il la conséquence d’un effondrement économique engendré par les sanctions internationales ?

Oui, indubitablement. À Téhéran, chacun semble comprendre que le temps joue désormais contre l’Iran, que les sanctions économiques sont efficaces, tout comme les actions clandestines.  Pour les dirigeants iraniens, il est urgent de sortir le pays de l’isolement et de faire tomber les sanctions pour attirer massivement les capitaux étrangers et mettre en valeur les importantes réserves gazières et pétrolières du pays. Le guide Ali Khamenei n’a pas oublié l’épisode douloureux de la fin de la guerre Iran-Irak, lorsque l’ayatollah Khomeiny ne s’était résolu à mettre un terme à sa croisade contre Saddam Hussein que lorsque les caisses de la République islamique étaient vides et que les Etats-Unis se préparaient à intervenir directement contre l’Iran, après avoir humilié l’armée iranienne au cours d’une bataille aéronavale d’envergure, au large du détroit d’Ormuz. La marge de négociation du pouvoir iranien avait été alors nulle et l’économie iranienne avait mis dix ans à s’en relever.

Aujourd’hui, les élites dirigeantes iraniennes préfèreraient négocier avec les Etats-Unis tant qu’elles disposent encore d’une marge de manœuvre. Elles perçoivent aussi que c’est leur intérêt et que la fenêtre d’opportunité que représente le second mandat d’Obama et le premier mandat de Rohani ne durera pas éternellement.

Justement, le nouveau président iranien est-il vraiment le « modéré » que dépeignent les médias occidentaux ?

Ne vous y trompez pas, Hassan Rohani est un pur produit du système clérical iranien ! Ce n’est pas un réformateur. C’est un pragmatique qui sait qu’il lui faudra composer à la fois avec la frange réformiste, le clergé, les gardiens de la révolution et les ultraconservateurs. S’il y parvenait, il aurait tous les atouts pour prétendre à la succession du Guide, lorsque celui-ci disparaîtra. C’est peut être ce qu’il a en tête ou ce qu’Ali Khamenei lui fait croire.

Si Téhéran continue de développer son programme nucléaire, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou pourra-t-il vraiment empêcher l’Iran de se doter de l’arme atomique ?

Bien sûr, Israël peut toujours intervenir militairement avec son aviation, ses forces spéciales et ses missiles balistiques. Mais Netanyahou sait par ses conseillers que l’armée israélienne n’est pas capable de soutenir seule une campagne aérienne dans le temps. Elle peut tout au plus réaliser quelques frappes symboliques qui ne réduiront pas à néant le programme nucléaire iranien, même si elles peuvent le retarder. Il sait aussi qu’en faisant cela, il se met dans une position extrêmement délicate par rapport à son allié américain qui demeure, in fine, sa meilleure assurance-vie. C’est la raison pour laquelle il privilégie la guerre économique et les actions clandestines pour éliminer des scientifiques et retarder le programme nucléaire iranien, grâce également à la guerre cybernétique. Je crois que le Premier ministre israélien est bien conscient qu’une normalisation entre Washington et Téhéran le mettrait dans une situation très inconfortable, a fortiori si la Syrie se séparait effectivement de son arsenal chimique et si l’Iran acceptait de rester en dessous du seuil nucléaire, car dans ce cas, comment justifier son propre arsenal d’armes de destruction massive ? Les Occidentaux pourraient alors être tentés, Etats-Unis et Russie agissant de concert, de le contraindre à des concessions sérieuses face aux Palestiniens, ou à changer de discours par rapport à l’Iran. Or, Benjamin Netanyahou a construit sa stratégie de communication sur la menace iranienne, pour occulter le dossier palestinien. Dès lors, il se retrouverait coincé.

Pierre Razoux, La guerre Iran-Irak. Première guerre du Golfe 1980-1988, Perrin, 2013.

*Photo : Sipa.

My beautiful fitness

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Bienvenue au Raincy, ce « Neuilly du 9-3 » ! Le cliché a la vie dure et occulte les tensions qui parasitent aujourd’hui la vie de cette ville réputée pour sa tranquillité. Une affaire d’islamophobie ou de communautarisme (selon le côté où on se place) empoisonne en effet les rapports entre la municipalité et un couple de commerçants depuis quelques semaines. Début septembre, une « salle de sport réservée uniquement aux femmes » a ouvert au bas de l’avenue Thiers, déclenchant une tempête sous un voile à six mois des élections municipales. Car Linda Belhadef, la jeune patronne du fitness Orty Gym, est musulmane et voilée. « « Orty », ça veut dire « ma sœur », en arabe », indique-t-elle. Rachid, son mari, un musulman « visible » comme elle, portant barbe fournie et djellaba, est au chômage et a pris part aux travaux d’aménagement du fitness. « Il avait l’idée de créer une salle de sport pour hommes, mais je lui ai dit que ce serait plus rentable d’en faire une pour les femmes », raconte son épouse.

Un gymnase non mixte tenue par une femme voilée, voilà qui fait bondir Éric Raoult, le maire UMP du Raincy : « Je vais demander au sous-préfet de prononcer la fermeture de ce commerce », lâche-t-il. L’élu invoque des problèmes d’accessibilité, des normes sécuritaires bafouées, le manque de places de parking alentour, etc. Autant de prétextes légaux qui occultent sa réelle inquiétude : que la salle de sport devienne un espace communautaire, sinon communautariste, où les voiles islamiques fleurissent.[access capability= »lire_inedits »]

Linda et son mari, qui résident à Aulnay-sous-Bois, commune proche du Raincy, précisent pourtant que la salle de sport s’adresse « à toutes les femmes, voilées ou non, musulmanes ou non ». Ils rappellent d’ailleurs avoir obtenu l’autorisation d’ouverture au printemps, des mains de l’adjoint au maire Franck Amsellem, responsable du développement économique. Sitôt l’accord de la mairie obtenu, les Belhadef ont engagé des travaux avec l’aval des propriétaires des lieux, Gilles et Stella Clotaire. Il avait été spécifié aux autorités municipales que le club serait ouvert seulement aux femmes, à l’instar des centres Lady Moving qui essaiment dans Paris et sa banlieue. Mais si tout avait été dit, tout n’avait pas été vu.

Pour le couple d’entrepreneurs, ce club de gym, c’est l’investissement de leur vie. Ils avaient donc mis toutes les chances de leur côté pour s’attirer la bonne grâce de la ville. En mai, lors d’une première visite à la mairie, Linda Belhadef, accompagnée d’une « copine », n’était pas voilée. « Porter un voile aurait compliqué les choses et j’avais dit à mon mari, étant donné son apparence, qu’il valait mieux que je m’occupe moi-même des démarches et que je signe le bail à mon nom », explique-t-elle. Le courant était bien passé et l’agrément n’avait pas tardé à lui être délivré.

Changement de ton un mois plus tard. « Convoquée » à la mairie, Linda Belhadef s’y rend voilée, en compagnie de la copropriétaire du local, Stella Clotaire. Entre-temps, Éric Raoult a appris à qui il avait affaire : un couple de musulmans qui affiche sa religion.

C’est ensuite que les versions diffèrent. La gérante du fitness et la copropriétaire Stella Clotaire font état de propos du maire a priori peu amènes envers les musulmans « d’apparence » : « Il n’y aura que des femmes voilées qui viendront dans la salle de sport et je ne veux pas de cela dans ma ville ; » « Si vous [s’adressant à Linda Belhadef] voulez porter le voile [à l’accueil du fitness], allez à La Courneuve ou à Aulnay, mais pas dans ma ville. »

Le maire dément en bloc. Mais quand on l’interroge, il nous montre une capture d’écran d’ordinateur du site musulman Oumzaza.fr faisant la promotion d’Orty Gym avec la mention : « La salle abrite bien entendu une salle de prière. » « Il n’y a pas de salle de prière à Orty Gym, rétorque Linda Belhadef, c’est le site qui a cru bien faire en indiquant cela et ce n’était pas à notre demande. » Hormis la salle de « step » munie d’un grand miroir mural, on ne voit pas quelle autre partie du fitness pourrait être utilisée à des fins religieuses. Mais la mairie est échaudée : dans le passé, elle avait fait fermer la salle après avoir appris que des Témoins de Jéhovah s’y réunissaient pour prier. Linda Belhadef est avertie, et ses relations houleuses avec le maire virent désormais à la guerre ouverte.

La jeune chef d’entreprise aurait d’ores et déjà reçu la visite d’un officier de police. On lui annonce l’arrivée prochaine de l’inspection des fraudes. Et la ville ne relâche pas la pression : la mairie prétendrait qu’un de ses agents a aperçu une femme en niqab à l’accueil du fitness (le jour de notre passage, ce poste était occupé par une jeune femme prénommée Nadia, sans aucun signe d’appartenance musulmane). Gilles Clotaire, le copropriétaire, affirme avoir reçu un appel téléphonique d’une personne se réclamant des « Renseignements généraux de la préfecture du Raincy » (la ville abrite en fait une sous-préfecture) : « Elle souhaitait avoir des informations sur le couple Belhadef, eu égard aux risques terroristes depuis l’affaire Merah. » La solvabilité de l’entreprise Orty Gym intéresserait particulièrement ces « RG ». D’où vient l’argent ? Acculée à déclarer l’origine des fonds, la patronne du fitness dit avoir vendu ses bijoux et les voitures de son couple, le reste de la somme ayant été fourni par des amis et de la famille, dans le respect de l’interdit islamique du crédit sous intérêt.

De part et d’autre, les accusations vont bon train. Linda Belhadef se dit « harcelée » et dénonce l’attitude « islamophobe » du maire. Islamophobe ? Éric Raoult s’en défend et assure que son seul souci, lui qui fut rapporteur de la mission parlementaire sur le voile intégral, est de lutter contre le communautarisme. « Elles disent qu’elles vont occulter les fenêtres du fitness, ça me rappelle le quartier orthodoxe de Jérusalem », soupire-t-il. Erreur d’interprétation, rectifie Linda Belhadef : « Si des femmes veulent se retrouver entre elles à l’abri des regards, c’est parce que certaines d’entre elles complexent sur leur physique. » Bonjour l’ambiance…

La loi départagera les deux camps. Dans le domaine des activités privées, on l’a vu avec l’arrêt « Baby Loup » de la Cour de cassation, la jurisprudence est plutôt à l’avantage des individus, en l’occurrence des « musulmans ». Au Raincy, le précédent de la crèche Baby Loup pourrait faire des émules. Linda Belhadef pourra, en toute sincérité, répéter que sa salle de sport est ouverte à toutes les femmes, elle aura du mal à faire croire que ce ne sont pas d’abord des femmes musulmanes qui s’y retrouveront « entre elles », dans le partage de références communes, à l’aise dans leurs baskets et leur jogging.

Et pourquoi pas ? Après tout, au nom de quoi leur interdirait-on le plaisir de l’« entre soi » ? Orty Gym est un lieu privé. S’il répond aux obligations légales, un magistrat municipal serait malvenu d’en exiger la fermeture au prétexte d’une vision du monde qu’il ne partage pas. Mais, dans ce cas, Baby Loup aussi avait parfaitement le « droit » d’imposer un « entre soi » laïque. En quoi son règlement, qui prohibait le voile, était-il « islamophobe » ?

À l’heure où nous écrivons ces lignes, le dossier « Orty Gym » est entre les mains de la Ligue de défense judiciaire des musulmans, dernière née des associations de lutte contre l’islamophobie présidée par Karim Achoui[1. Victime d’une tentative d’assassinat il y a quelques années, Karim Achoui assiste depuis le 17 septembre au procès de cette affaire à la cour d’assisses de Paris.], l’avocat du « Milieu » radié du barreau, qui confesse volontiers un passé de musulman non pratiquant. Un délai de cinq ans d’existence étant exigé pour pouvoir se constituer partie civile dans des procès, la LDJM a absorbé une association existante. Prix du ticket d’entrée : déposer plainte contre Charlie Hebdo pour sa caricature « Le Coran c’est de la merde, ça n’arrête pas les balles », parue le 10 juillet au moment de la sanglante répression des Frères musulmans en Égypte. D’après Romain Mouton, jusqu’il y a peu chargé de communication de la LDJM, Karim Achoui n’était « pas chaud » pour attaquer l’hebdo satirique en justice. Mais d’autres musulmans plus ou moins pratiquants ont une certitude, qu’ils assènent sur les réseaux sociaux : Charlie et d’autres médias « s’essuient allègrement les pieds sur l’islam, en toute impunité ».

Achoui a confié le suivi du dossier « Orty Gym » à son disciple Raphaël Chiche, un jeune conseil « enfant du Raincy ». L’édile est prévenu : s’il engage une démarche administrative pour faire fermer la salle, Me Chiche déposera une « plainte pénale pour discrimination en raison de l’appartenance réelle ou supposée à une religion ». Chiche estime qu’« Éric Raoult ne veut pas déplaire à son électorat municipal, dont une partie importante est de confession juive. Peut-être se trompe-t-il, d’ailleurs. Qui dit que cet électorat était vent debout contre l’ouverture de la salle de sport de Mme Belhadef ? »

En effet, qui le dit ? Mais l’interrogation vaut pour tous. Le maire est-il l’« islamophobe » que la partie adverse dénonce ? Il craint peut-être que le bas de l’avenue Thiers devienne un repaire de « barbus et de niqabs », ce qui ne fait pas forcément de lui un ennemi de l’islam. Certains y voient tout simplement un élu soucieux de l’image et de la tranquillité de sa ville.

De toute évidence, les intérêts du maire s’opposent aux revendications exprimées notamment par des musulmanes pratiquantes. Et réciproquement.  Deux logiques − anti-communautariste et anti-islamophobe − tout aussi légitimes l’une que l’autre s’affrontent, sans qu’aucune conciliation ne semble possible. Le Raincy est-il l’avant-poste de la France de demain ? Si l’affaire « Orty Gym » faisait tache d’huile, l’incompréhension mutuelle risquerait hélas de devenir monnaie courante au pays du « vivre-ensemble ».

Oublier Argenteuil

Si nous avons enquêté au Raincy, ce n’est pas par crainte de la banlieue, la vraie. Au départ, nous étions partis bille en tête à Argenteuil, où l’agression de deux jeunes femmes voilées avait alimenté les soupçons d’islamophobie en mai et juin. Mais il nous a vite fallu déchanter : Philippe Doucet, le maire socialiste de cette localité du Val-d’Oise, ne veut plus parler à la presse des « événements » du printemps dont les deux victimes ont désormais choisi de se taire. L’apparence des assaillants, des individus « du genre skinheads », toujours en fuite, semblent étayer le témoignage des deux femmes, qui avaient dans un premier temps mis leur agression sur le compte de leur appartenance religieuse.

Pris par l’émotion, des Argenteuillais s’étaient rassemblés au début de l’été pour dénoncer l’« islamophobie » et le peu d’attention que le ministre de l’Intérieur avait accordé à ces passages à tabac. Dans ce climat de suspicion, il n’était pas conseillé à un journaliste d’employer le conditionnel pour relater les faits : une telle marque de prudence était interprétée comme du mépris à l’égard de ces musulmans que la France « n’aime pas ». Face au mutisme général, nous avons contacté le responsable d’un collectif local constitué après ce double drame. Mais le militant associatif nous a lui aussi fait faux bond. La mort dans l’âme, nous nous sommes résignés à lâcher l’affaire…[/access]

*Photo : Hannah Assouline.

Bertrand Cantat : Droit dans le soleil de la promo

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bertrand cantat noir desir

bertrand cantat noir desir

D’abord, le clip : Bertrand Cantat chante accompagné d’un contrebassiste au milieu d’une pelouse verdoyante et bordée d’arbres. On se croirait dans les jardins de l’Elysée, mais l’absence de Hollande teinte l’endroit de tristesse.

Le retour discographique de l’ex-chanteur de Noir Désir ne laisse personne indifférent. La classe médiatique a bien préparé le terrain en nous suggérant ce qu’il est convenable (convenu, donc) de dire et ce qui ne l’est pas.

Ce qu’il faut dire : Bertrand Cantat a payé sa dette à la société, il a le droit de chanter, c’est son métier, etc.

Ce qu’il ne faut pas dire : chanteur, ce n’est pas un métier (comme l’affirme avec raison Didier Wampas). Bon, admettons que ç’en est un, puisque ce statut concerne quelques personnes en France qui vivent de cette pratique. Ce « métier » présente la particularité de faire de vous un personnage public, avec ce que cela implique en termes de responsabilité, d’éthique, de valeurs, etc. Alors bien sûr, un Jim Morrison pouvait dormir sur scène ou montrer son sexe au public, en plus de présenter un taux d’alcoolémie bukowskien, il n’a jamais tué personne. La limite rock autorisée pour un chanteur professionnel se situe bien là. James Brown a failli tuer (bien !), Jerry Lee Lewis a failli tuer (bien !), Sid Vicious a tué (pas bien !), les frères Gallagher ont failli s’entretuer (bien !), etc.

Patrick Bruel est un chanteur tuant (35 000 personnes en ont fait les frais à Nice), mais c’est une autre histoire.

Le légendaire producteur et auteur-compositeur Phil Spector a tué, une actrice aussi, en 2003 aussi. Bertrand Cantat est sorti de prison en 2007. Spector purge toujours sa peine, pour très longtemps encore : 19 ans incompressibles ! Pendant que l’ex-producteur des Beatles compte les jours au fond de sa cellule, l’ex-chanteur de Noir Désir, lui, sort son premier album solo, l’année du dixième anniversaire du drame de Vilnius.

Hé oui : les stages de reconversion et les formations, c’est bon pour le petit peuple ou les salariés des secteurs sinistrés, pas pour les chanteurs du secteur non sinistré de l’industrie du disque.

Le métier de Bertrand Cantat, c’est de répondre à l’attente insoutenable de ses fans transis, dont fait partie Anna Gavalda. L’écrivaine s’est enflammée au micro de RTL le jour de la sortie du nouveau single du chanteur : « Toute cette histoire fait honneur à notre société […] Il est la preuve qu’on vit dans une civilisation de gens civilisés […] Je trouve ça absolument magnifique. » Avec des fans comme ça, il peut même monter une secte. Gourou, voilà un vrai métier.

Deux ans séparent l’album de Cantat du dernier enregistrement de Noir Désir (« Aucun Express »), sans compter les participations aux œuvres d’artistes amis (Eiffel, Amadou et Mariam, Shaka Ponk, etc.). Le musicien bordelais suit donc un rythme de sorties discographiques normal, comme si sa vie n’était qu’un long fleuve tranquille de fuites en avant. En comparaison, on pourrait penser que Laurent Voulzy fait de la prison entre deux albums, mais non.

Il faut dire que Bertrand Cantat n’est pas à une contradiction près : salarié du groupe Universal, il n’a pas hésité en 2002 à brocarder publiquement son employeur de l’époque, Jean-Marie Messier, lors de la cérémonie des Victoires de la Musique. La diatribe se terminait sur ces mots : « Et si nous sommes tous embarqués sur la même planète, on n’est décidément pas du même monde. » Dix ans plus tard, tous deux sont déchus. « Tourne, tourne la terre / Tout se dissout dans la lumière » fredonne Cantat sur la toile aujourd’hui, au milieu de nulle part.

Un mot sur la chanson « Droit dans le soleil » : elle ne laissera pas de souvenirs impérissables, mais elle peut donner envie de réécouter les suites pour violoncelle de Bach, sombres et méditatives comme l’ombre de Noir Désir.

 

*Photo : 00639880_000011/ : POL EMILE/SIPA.

Le téléphone pleure

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Le téléphone est un outil très utile. Il permet de faire des canulars – dont le potentiel comique est illimité (nous ne saurions trop conseiller à ceux qui les ignoreraient d’écouter ceux de Francis Blanche…), il nous permet de conter fleurette à distance à celle que l’on aime, il permet aux policiers brutaux de faire parler les plus récalcitrants (en exécutant un grand geste de haut en bas), il est utile de manière générale aux inspecteurs du fisc, aux grands-mères de province, aux escrocs qui souhaitent nous vendre des vérandas le samedi matin et même aux plus hautes personnalités du pays qui ont un téléphone rouge – permettant de parler directement avec Ronald Reagan ou Leonid Brejnev. Jean-Louis Aubert et Louis Bertignac ne s’y sont d’ailleurs pas trompés : ils n’ont pas appelé leur groupe de rock « démonte-pneu » ou « plaque d’égout » !

Jadis les téléphones étaient partout ! Téléphoner dans un troquet était parfaitement possible, mais exigeait de demander au barman des « jetons de téléphone ». C’est un rituel qui s’est perdu. Les cabines fleurissaient partout. On les nourrissait avec des pièces de monnaie, ou des télécartes© – mais si, souvenez-vous de cet accessoire indispensable de l’homme des années 90, fonctionnant   grâce à une carte à puce (cette gloire technologique française, à l’instar de la potée auvergnate). Tout ceci est bien loin. Un déchirant article d’Ouest-France nous apprenait, le week-end dernier, que le  démantèlement du réseau des cabines téléphoniques est en marche. Ringardisées par les téléphones portables, ces cabines – qui nous permettent encore de nous abriter utilement de la pluie – vont donc peu à peu disparaître du paysage urbain. Le journal du grand Ouest proposait le portrait des débonnaires « déboulonneurs » de cabines bretonnes, travaillant pour un sous-traitant privé de France Telecom (la vénérable entreprise, certainement honteuse, ne veut même pas réaliser les basses œuvres elle-même…).  « Leur tableau de chasse : 222 cabines arrachées depuis la mi-avril. Explication : ‘Des travaux des mairies gênés par les cabines, et elles ne sont plus rentables’ (précise un « déboulonneur ».) Une cabine n’est utilisée qu’une minute par mois en moyenne, les entretenir ne vaut plus le coup . » Déchirant. Le reportage fait aussi état de la nostalgie des passants, qui aimeraient qu’on laisse ces vestiges d’autrefois en paix, qu’on sache apprécier le charme désuet et un peu absurde de leur inutilité. Peine perdue. La fin de l’histoire est téléphonée…

Le coupable, l’infâme qui a eu la peau des cabines téléphoniques d’antan on ne le connaît que trop bien… c’est le radiotéléphone portatif, à qui l’époque voue un culte sans borne. On apprend dans les pages de Nice Matin que l’Eglise catholique bénît à présent les téléphones portables – équipement placés naturellement sous la haute protection de l’archange Gabriel, saint patron des transmissions : « Téléphones portables et tablettes étaient les bienvenus, hier, dans la maison du Seigneur. À Nice, le médiatique père Gil Florini a, en effet, béni ces objets.» Des tables de la loi aux tablettes tactiles… « Et si, au-delà du buzz médiatique, cette bénédiction des téléphones sonnait l’heure d’une réflexion. Interrogeait notre rapport aux nouvelles technologies ? » se demande gravement le journal régional, qui précise que l’événement a été diffusé en mondovision : « La bénédiction des portables a été retransmise en direct sur le site Internet de la paroisse »…  Après les tweets en latin du regretté pape Benoît XVI – jusqu’où ira l’Église catholique sur la voie du progrès ? -, comme disait une célèbre philosophe cathodique dont le nom m’échappe : « Non, mais allô quoi… »

 

Souvenirs mécaniques

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rush-niki-lauda

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Allergiques au talon-pointe, aux montées en régime, à l’odeur d’huile de ricin, passez votre chemin !  Rush, le dernier film de Ron Howard (en salles depuis le 25 septembre) n’est pas éco-compatible et n’a reçu aucune certification du GIEC. Adeptes du vélib’, rangez-vous sur le bas-côté car  Rush  est 100 % polluant ! Il déboule sur les écrans avec la force et la virtuosité d’un V12 accordé par les mélomanes de Maranello. Ces mécanos-là sont les meilleurs mélodistes au monde. Qui n’a jamais goûté à ces envolées lyriques et ténébreuses ne connaît rien de la béatitude. Pour certains hommes, il y a plus érogène qu’une strophe de Rimbaud ou les épaules dénudées d’une femme mariée. Les plaisirs mécaniques sont insondables.

Alors, quand un film énergivore en carburant, qui déshabille les filles et fait accélérer les hommes, arrive sur nos écrans, j’accours ! Même s’il ne peut décrire qu’une époque lointaine : les années 70. Ron Howard revient sur le duel qui opposa James Hunt, le britannique flamboyant à Niki Lauda, l’autrichien taciturne, durant la saison 1976 du Championnat du monde de Formule 1. Dit comme ça, beaucoup d’entre vous pourraient, en fait, décrocher. Des excités de la boîte de vitesses qui tournent en rond, c’est pathétique, infantile, dépassé, misogyne !

En êtes-vous vraiment sûr ? De la compétition automobile, on ne retient aujourd’hui que des histoires absurdes de sponsoring et de  droits télé. Entre excès de testostérone et gros sous, le sport automobile n’a plus la cote auprès du public. Il sert à peine les intérêts économiques des constructeurs qui veulent motoriser des régions de la planète pas encore converties aux vertus du moteur à explosion. Le réalisateur américain qui, restera à jamais pour les téléphages français Richie Cunningham de la série Happy Days, s’est souvenu d’un temps où les circuits étaient une scène de théâtre.

Chaque dimanche, les pilotes rejouaient Racine. Le 1er août 1976, Lauda, champion en titre, est victime d’un terrible accident au Nürburgring, sa voiture prend feu, il s’en sort miraculeusement, le visage brûlé, les poumons remplis d’essence, le 12 septembre de la même année, il renfile sa combinaison et prend le départ du Grand Prix d’Italie. Ron Howard a braqué sa caméra sur cette période où les chevaliers de la F1 tutoyaient les dieux de la vitesse. Au cours des années 70, les week-ends se révélaient souvent meurtriers. Piers Courage à Zandvoort, Jochen Rindt à Monza ou notre héros national, le charismatique François Cevert durant les qualifications du Grand Prix des Etats-Unis, perdirent la vie au volant de leur monoplace. Chaque année, la piste avalait les hommes. La foule cannibale en redemandait. Hunt et Lauda, par leur caractère et leur style antagonistes, incarnaient cette folie-là. Deux pilotes de légende, une tête-à-claques flamboyante et un metteur au point de génie.

Hollywood aime les grosses ficelles. La subtilité n’est pas toujours au rendez-vous. C’est manichéen, brutal, la musique (trop) forte couvre le bruit des moteurs et l’image est parfois criarde. Malgré ces défauts inhérents aux films d’action, une débauche d’énergie, une saturation des couleurs et une psychologie de bazar, on reste sur son siège baquet. Oui, les deux acteurs en font des tonnes. Chris Hemsworth (Hunt) campe un pilote rapide, agressif, bagarreur, baiseur et frénétique. Daniel Brühl (Lauda) joue sur la réserve, mutique, économe de ses gestes et paroles. A l’arrivée, ils forment un duo très plaisant à regarder. Ron Howard a presque mieux réussi les scènes d’amour, d’ambiance, tous les extérieurs que les confrontations sur la piste elle-même.

Les nostalgiques aimeront revoir les somptueuses McLaren, Ferrari, Tyrrell et autres Ligier du milieu des années 70. Et puis, comment oublier des noms aussi chantants que Clay Regazzoni, Emerson Fittipaldi ou Mario Andretti ? Mention spéciale aux épouses de pilotes. Olivia Wilde, l’éternel Numéro 13 de Dr House, interprète Suzy, la compagne de Hunt, cette comédienne est formidable dans les rôles d’amoureuses trahies. Le désamour l’habille à merveille. Quant à la révélation de ce film, Alexandra Maria Lara (Marlene Lauda), elle possède une classe naturelle, une distinction à l’ancienne, un charme fou. À voir autant pour le spectacle pyrotechnique que pour cette liberté surannée, vestige des seventies.

Rush,  un film de Ron Howard, en salles depuis le 24 septembre.

Le manège désenchanté

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pierre louis basse

pierre louis basse

Un vrai régal, les petits éditos énervés de Cyril Bennasar, l’ours bipolaire de ci-devant Causeur. J’aime bien les ours. Il fallait bien que je lui réponde. Je crains le dialogue solitaire. Mais Causeur me plaît assez, avec ses façons de castagne un peu désuète. Montons sur le ring. Ce plantigrade mal léché me fait tant rire ! En route pour le manège enchanté des consciences, que le capitalisme − hier comme aujourd’hui −, conduit avec merveille. Facile : les gogos traversent l’Histoire avec peu de mélancolie. Hier les juifs donc, les tziganes, les homos. Les malades mentaux pour faire bonne mesure. Aujourd’hui, les Arabes et les Roms (toutefois, les juifs ont plutôt intérêt à ne pas trop la ramener, dans un coin de la pièce). Le spectacle est poilant et tragique à la fois : lisant l’ours, je n’ai guère vu de différence fictionnelle avec le bréviaire de l’efficace Anders Behring Breivik. Honte à « l’islamisation de l’Europe », chante le tueur méthodique d’Utoya.[access capability= »lire_inedits »]

Quand à mes amis intellectuels de gauche – je confesse en effet nous sentir plus proches d’un sans-papiers somalien en charge des toilettes d’une grande entreprise du 8e arrondissement que d’un lecteur de Valeurs actuelles −, eh bien ils sont la lie de cette idéologie de haine anti-chrétienne dont le but est de détruire la civilisation occidentale, etc… L’ours bipolaire lui, a quelques miettes de poésie.

Il découvre en l’an 2500 que « les plages sont restées à leur place » ; en revanche, « plus le moindre bikini, mais une foule de burkinis, tous plus seyant les uns que les autres ». L’ours bipolaire est fatigué et dérive dangereusement. Il devrait savoir que bikinis et seins nus ont disparu depuis belle lurette, sans qu’aucune fatwa n’eût été nécessaire, sur les plages de La Baule ou de Saint-Tropez. « La tristesse durera toujours », notait Van Gogh. Rien de plus triste en effet, qu’un ours bipolaire passant l’essentiel de son temps à apercevoir « un monde occidental qui tourne autour de la pierre noire ». Je passe, hélas, faute de temps, sur la sous-culture de banlieue, qui danse sous les projecteurs de Joe Starr ou Diam’s. « Laisse pas traîner ton fils », chantaient pourtant, avec une certaine classe, les NTM, il y a quelques années. Une sorte d’appel au secours dans la nuit de la séparation des hommes. Mais l’ours est sourd. Avait-il, quelques années auparavant, prêté l’oreille au cri sublime d’Antisocial ? Et le nouveau patron du Festival d’Avignon, Olivier Py, n’a pas oublié ces enfants de Sarcelles, capables de fracasser l’Odéon à grands coup de Racine. C’est ainsi. L’ours bipolaire et banal ne cesse de ratiociner la même histoire. La même pétoche de l’Autre.

La même invention de l’ennemi invisible. Ah le joli manège enchanté ! « Beaucoup d’entre nous, observe Primo Levi, individus ou peuples, sont à la merci de cette idée, consciente ou inconsciente, que « l’étranger », c’est l’ennemi. Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits, comme une infection latente. » C’est une petite musique qui vient de loin. Méfiance. Une musique, déjà, qui bat la mesure, du côté de cette Grèce que j’aime tant. À lire le dernier roman de Pierre Mérot, Toute la noirceur du monde, c’est une musique, cher ours mal léché, qui s’achève toujours dans les graves.[/access]

*Photo : Delicatessen.

Les enfants s’ennuient le dimanche

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castorama dimanche travail

castorama dimanche travail

« Les enfants s’ennuient le dimanche. » chantait le délicieux Charles Trenet dans un monde où le Temps ressemblait encore un peu au Temps. Un monde où la durée n’avait pas complètement été déstructurée par le présent perpétuel de la consommation, un monde où les nécessités impérieuses d’une économie de marché exténuée par ses propres crises n’imposaient pas encore avec une violence proportionnelle à son angoisse toutes les mesures possibles et imaginables pour préserver son existence et retrouver la croissance. Une croissance largement mythique par ailleurs, qui rend tout le monde schizophrène puisque cette croissance, si elle revient, ne sera plus jamais la même pour des raisons d’épuisement écologique.

Les enfants s’ennuient le dimanche  dans les cités de la désespérance sociale, les enfants s’ennuient le dimanche dans les zones péri-urbaines de la peur du déclassement, les enfants s’ennuient le dimanche dans les beaux quartiers où l’on fait semblant de ne rien voir des deux autres France dans un subtil mélange de culpabilité et d’indifférence.

Les enfants s’ennuient le dimanche  mais ils ne s’ennuient pas tous de la même manière. Dans les cités, c’est l’ennui de la misère qui confine vite à la frustration. Le temps mort du dimanche rend encore plus vide la présence du vide. On irait bien dans la zone commerciale qui reste ouverte, mais à quoi bon ? On n’a pas les moyens d’acheter, et puis il y a les vigiles, et puis il y a les contrôles au faciès. On vient d’apprendre, au passage, que les treize plaignants unis dans un collectif contre cette pratique, qui n’existe pas mais existe tout de même, viennent d’être déboutés.

Dans les beaux-quartiers, où comme disait Antoine Blondin, les avenues sont profondes et calmes comme des cimetières, les enfants auront un ennui d’une toute autre qualité, un ennui poli, cultivé, qui s’inscrit dans des rites. Un ennui du monde d’avant, souvent fécond au bout du compte. Le déjeuner dominical avec grand-mère, la visite d’un musée ou d’une exposition, la promenade postprandiale dans la forêt ou le parc voisins. Pour ceux qui ont encore un Dieu, il y aura la messe aussi, où, qui sait, le prêtre indiquera dans son homélie que le travail du dimanche n’est pas une bonne chose. C’est qu’il n’y a plus que l’église aujourd’hui, en dehors de quelques syndicats archaïques,- mais l’église n’est-elle pas une manière de syndicat archaïque ?-, pour comprendre le danger social et métaphysique de cette pratique.

C’est dans les zones pavillonnaires, sans passé et sans âme, là où toute la semaine ressemble à un dimanche, que le centre commercial apparaîtra comme un remède, une chance, un divertissement pascalien. On pourra aller choisir un salon tout cuir à crédit ou acheter de quoi refaire la chambre du petit dernier. On mangera de la nourriture mondialisée dans des restaurants qui ressemblent à des décors de western. On évoluera dans une atmosphère d’aquarium, on errera comme des morts-vivants devant les mêmes enseignes qu’on soit à Châteauroux, à Besançon ou à Parly II. En 1978, George Romero, un des maîtres du film d’épouvante, avait tourné Zombies dans un de ces immenses centres commerciaux qui n’avaient pas encore envahi l’Europe mais faisaient déjà le quotidien des Américains. L’histoire était simple. Quelques survivants trouvaient que l’endroit serait idéal pour tenir le coup. Les zombies aussi, mais pour d’autres raisons. Vous n’êtes pas sans savoir que le zombie répète mécaniquement dans la mort les activités qui lui plaisaient le plus. Et voilà nos survivants cernés par des cadavres poussant des caddies vides…

Au-delà de tous les arguments économiques, d’ailleurs souvent faussés d’puisqu’en bonne logique orwello-capitaliste, on appelle liberté ce qui est au bout du compte une servitude, c’est sans doute autour de ce néant à la fois intime et collectif que le travail du dimanche pose problème. Et ça ne date pas d’hier. Cioran, dans son Précis de décomposition, a des pages d’une lucidité terrible sur cette journée qui renvoie l’homme à lui-même : « La seule fonction de l’amour est de nous faire endurer les après-midi dominicales, cruelles et incommensurables, qui nous blessent pour le reste de la semaine – et pour l’éternité. »

Mais on peut penser qu’il y a d’autres moyens, tellement d’autres moyens, d’échapper à cette blessure que le recours aux supermarchés et à ses satisfactions éphémères et dépressives.

Par exemple en lisant, en se promenant ou en faisant l’amour, justement.

*Photo : WITT/SIPA.

La retraite à soixante ans, oui. La main aux fesses, non.

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Pour les plus anciens d’entre nous, Wolinski, c’était l’auteur du dessin qui faisait la Une de L’Huma dans les années 70. Il y a longtemps que Wolinski a trouvé son bonheur à dessiner dans la presse bourgeoise mais tout de même, communiste un jour, communiste toujours… sauf en cas de conversion brutale au néo-conservatisme, ce stalinisme de droite. C’est pour cela que le dessinateur, sans doute, a accepté d’illustrer une affiche du Front de gauche et du PCF en faveur de la retraite à soixante ans. Voilà le corps du délit (nous avons évidemment choisi la fédération PCF du Bas-Rhin intentionnellement).

wolinski pcf

Je dis le délit parce que les réactions sont terribles, notamment sur les réseaux sociaux. À croire que les jeunes gens qui utilisent Twitter et Facebook estiment que le sujet est tellement sérieux et que la vraie gauche est tellement morale que l’on ne peut se permettre de sourire.

Un sexagénaire qui, comme son nom l’indique, met la main aux fesses de deux jolies filles parce qu’enfin, la vie est belle quand on ne travaille plus et qu’on est en bonne santé, et voilà le Front de gauche accusé par certains de ses militants de sexisme, de machisme, j’en passe et des pires !

Pourquoi tant de haine ? Parce que c’est un vieux qui va probablement se taper deux jeunettes ? Ou parce qu’il prépare un plan à trois ? Ou parce qu’il profite de sa position dominante et hétérofasciste de retraité pour courir le guilledou au lieu de continuer à militer ? Tout ce petit monde qui s’est mobilisé pour le mariage gay fait preuve là d’un étonnant puritanisme, quand on y songe. Deux hommes qui se marient entre eux, ça va, c’est de l’émancipation. Mais un retraité encore vert qui met des mains aux fesses des filles et voilà la lutte pour les acquis sociaux outragée, brisée, martyrisée et pas libérée du tout.

On sait que le camarade Mao Tsé Toung avait dit que la révolution n’était pas un dîner de gala. Mais quand même, il y a des limites.

Déliaisons dangereuses

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finkielkraut askolovitch islam

finkielkraut askolovitch islam

Il doit exister quelque part un monde enchanté où les cultures dialoguent harmonieusement, où les différences s’enrichissent mutuellement, où les peuples se métissent naturellement. Dans ce monde, tout homme est un frère parce que tout homme est un Autre. Dans ce monde, l’immigration est toujours une chance, l’existence humaine un perpétuel mouvement et l’identité un plébiscite de chaque instant. Tout le monde aime tout le monde, on s’entr’invite pour Noël, Ramadan et Kippour, on échange des recettes pleines de miel. Ça s’appelle la « diversité ».

Bon, peut-être qu’on s’enquiquine ferme dans ce Club Med abrité des cauchemars de l’Histoire. De toute façon, on n’est pas près de le savoir. Parce que le territoire de ce royaume se limite à quelques cerveaux choisis – et aussi, ce qui n’est pas sans conséquence, à une proportion notable des salles de rédaction d’Occident.

Dans le vrai monde, l’Autre, c’est parfois l’enfer[1. Prière de noter que je n’ai pas dit, parce que pas pensé, que l’Autre, c’était toujours l’enfer.]. Ce n’est peut-être pas très glorieux mais, qu’on soit Papou ou Américain, on a spontanément tendance à penser que la façon dont on vit, aime, mange, s’habille et élève les enfants est infiniment supérieure à celle qui a cours dans le patelin d’à côté. On est facilement agacé par les croyances et les mythes des autres. Ça ne devrait pas empêcher de vivre en bonne intelligence. L’âge démocratique et la culture des droits de l’homme nous ont appris à conjuguer le souci de l’égalité et le respect de la pluralité humaine. Et nous avons fini par croire que les différences n’étaient que d’amusantes fanfreluches pour campagnes de pub ou de plaisants moyens d’engager la conversation avec son voisin – et plus si affinités. Surtout en France, où on pensait avoir appris à les raboter ou, à tout le moins, à les tenir en respect. Après, on a dit « intégrer », ça sonnait plus gentil.

Tout ça marchait plutôt bien tant qu’il y avait des frontières. Pas pour s’enfermer, ni pour se séparer, plutôt pour se distinguer. Ou s’identifier. Les communautés humaines étaient inscrites dans une continuité historique jalonnée de solides repères, d’« heures les plus noires de notre histoire » et d’œuvres glorieuses. Elles n’étaient pas pour autant fermées, frileuses ou crispées, au contraire, la conscience naturelle qu’elles avaient d’elles-mêmes leur donnait l’énergie de se transformer sans se renier. C’est encore un peu à cela que ressemblait la France de mon adolescence. Elle était « black-blanc-beur », mais ce n’était pas un sujet. Les enfants d’immigrés défilaient pour l’égalité et on râlait parce que ça n’allait pas assez vite. On ressentait encore une sorte d’évidence de la culture, donc de l’identité française, et ils voulaient en être. On disait « nous » sans y penser et il n’y avait pas de « eux ». Bien sûr, il y avait des ratés. Mais nous ne savions pas que nous vivions la fin de la France d’avant. D’avant quoi, c’est ce qu’il faut chercher à savoir.

Il suffit d’allumer un poste de radio pour savoir que cet heureux bricolage national n’est plus de saison. Il n’est plus question de black-blanc-beur, mais de Français de souche et d’immigrés, de voile et de racisme, de burqa et d’islamophobie, de campements roms et de violences urbaines. Sans oublier la colonisation, l’esclavage et tout le reste.

Dans ce méli-mélo d’histoires et de mémoires concurrentes, non seulement on ne sait plus ce que signifie « être français », mais ce n’est pas marrant tous les jours de l’être. Pour comprendre d’où viennent les embarras de notre identité, il faut lire le beau livre d’Alain Finkielkraut, plonger avec lui dans le roman national pour y repérer les petits riens et les grandes choses qui tissent une conscience collective. On ne racontera pas ici cette exploration qui le mène loin dans le passé pour éclairer notre présent. Observons simplement qu’à l’issue de cette lecture, il apparaît que le noyau dur de l’identité française, ce qui n’est pas négociable ou, en tout cas, ne l’était pas jusque-là, tient en deux mots : les femmes et les livres – plus précisément une grammaire spécifique des relations entre les sexes et l’amour des œuvres et des auteurs du passé, qui implique la responsabilité de les transmettre.

Les malheurs de l’identité ont donc des racines profondes. Mais ils se sont aggravés avec l’effacement des frontières. Dans le tourbillon permanent et planétaire d’êtres humains jetés sur les routes de la mondialisation, on ne sait plus très bien distinguer l’Autre de soi, ce qui veut dire qu’on ne sait plus qui on est. C’est précisément ce que souhaitent les partisans d’une société métissée, d’un grand brassage dans lequel les identités anciennes, à commencer par l’identité majoritaire, s’effaceront au profit d’une culture nouvelle, enrichie par la diversité de ses branches. L’ennui, c’est que, dans la réalité, ce beau projet ne peut avoir que deux issues, aussi contrariantes l’une que l’autre : d’un côté, le hall de gare planétaire, où les territoires deviennent des « lieux » interchangeables et les peuples des groupes de touristes ; de l’autre, la disparition de ce qu’on appellera, faute de mieux, l’identité traditionnelle de la France – dont il faut immédiatement préciser qu’elle n’a rien à voir avec la couleur de la peau, l’origine et même la religion, si on s’en tient à une acception étroite.

Au contraire, l’identité française a – ou avait, on ne sait – la particularité d’être structurellement partageuse, dès lors qu’elle peut accueillir quiconque souhaite l’adopter. Sauf que, pour les nouveaux arrivants, il ne s’agit plus tant d’adopter que d’adapter. On se récriera qu’il n’y a plus, ou très peu, d’arrivants depuis belle lurette et que ceux que nous appelons « immigrés » sont français depuis plusieurs générations. Certes, et, comme individus, ils bénéficient évidemment des mêmes droits que n’importe quel citoyen. Mais l’égalité des droits entre les individus n’implique pas nécessairement l’égalité des droits entre cultures. Dans le modèle multiculturel, il n’y a plus de culture d’accueil et de culture d’origine. Toutes sont, en quelque sorte, placées à égalité. Cette organisation particulière de la vie collective, fondée sur la double reconnaissance des individus et des groupes (ou communautés) a sa légitimité, et peut-être est-elle la plus adaptée à une société menacée de fragmentation. Mais dès lors qu’elle rompt avec la tradition républicaine d’intégration individuelle, il faudrait au moins en discuter collectivement. En effet, on dirait que nous l’avons adoptée sans le savoir, donc, sans l’avoir choisie. Or, si la France n’a aucun problème avec le fait d’être banalement multi-ethnique, il semble qu’elle résiste au multiculturalisme radieux qu’affectionnent ses élites, protégées qu’elles sont contre les difficultés de la coexistence par d’invisibles frontières culturelles.

Inutile de tourner autour du pot : ce qui a changé la donne, ce sont les flux migratoires massifs qui, en quelques décennies, ont vu s’installer et faire souche des millions d’immigrés venus du Maghreb et d’Afrique sub-saharienne. Pour les âmes sensibles et les odorats délicats, évoquer la question du nombre est déjà inconvenant. N’importe qui peut comprendre qu’on ne s’intègre pas de la même façon quand on débarque en solo et quand on arrive au sein d’une communauté déjà structurée.

Cela nous amène à l’entêtante question de l’islam et de son acculturation en France, devenue le révélateur et l’accélérateur du malaise identitaire. En simplifiant outrancièrement, on dira que deux camps s’affrontent. Pour le premier, ici représenté par Claude Askolovitch, qui publie ces jours-ci Nos mal-aimés, ces musulmans dont la France ne veut pas, la France est musulmane, que cela lui plaise ou non, et elle doit se débrouiller avec toutes les différences, y compris celles qui la chatouillent le plus, comme le port du voile, de plus en plus répandu dans les rues de ses villes. Dans ce contexte, demander à des « immigrés » nés sur le sol français de s’intégrer est tout simplement « islamophobe », terme fort discutable qu’on ne discutera pas ici. « Nous sommes nés ici, nous n’avons pas à nous intégrer », proclament régulièrement les Indigènes de la République et autres groupuscules spécialisés dans la dénonciation de la vieille identité française.

L’autre camp, dont le champion pourrait être Alain Finkielkraut, estime au contraire que l’islam, dernier arrivé dans le paysage culturel, doit s’adapter à la règle commune au lieu de réclamer qu’on la change pour lui et se conformer à la discrétion laïque au lieu de revendiquer une visibilité croissante. Difficile de nier, en effet, que certaines expressions de l’identité musulmane sont problématiques, notamment quand elles contreviennent à l’égalité entre les hommes et les femmes ou encore quand elles sont le vecteur d’une hostilité à la France. Répétons-le : nés ici, les musulmans sont des citoyens aussi égaux que d’autres. Mais quand certains affichent leur détestation des valeurs libérales occidentales, on peut comprendre que les « Gaulois » s’inquiètent. Tout comme on comprend que les millions de musulmans à la papa qui se sont fondus dans la masse, puissent se sentir injustement dénigrés.

Reste qu’il est un peu tard pour brandir le vieil adage – « À  Rome, fais comme les Romains ». Tout simplement parce que les amis salafistes de Claude Askolovitch peuvent se prétendre aussi romains que les Romains.

Les uns se disent mal-aimés, les autres ne se sentent plus chez eux, et tous ont le sentiment tenace d’être des « citoyens de seconde zone ». Et si on parle abondamment du « vivre-ensemble », c’est précisément parce que, dans les faits, on vit de plus en plus séparés. Ils sont fous, ces Romains.

Cet article en accès libre ouvre le dossier « La France à la carte » de Causeur n°6 (nouvelle formule). Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre boutique en ligne pour l’acheter ou vous abonner : 5,90 € le numéro / abonnement à partir de 14,90 €.

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*Photo : Lancelot Frederic/Sipa.

L’enfant-Roi

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argent christ roi

argent christ roi

Nous avons un problème d’argent. Non pas le souci du porte-monnaie vide dès le 15 du mois, mais le fait que l’argent est notre problème. Comme quand on dit euphémiquement de l’alcoolique qu’il a un petit problème d’alcool : ce n’est pas qu’il en manque mais qu’il en est imbibé. C’est la même chose pour nous : nous sommes saturés d’argent, au point que nous ne savons même plus le repérer. Le débusquer. Oh, nous croyons le maîtriser, nous en servir et non le servir. Nous le croyons circonscrit aux quatre coins d’un bout de plastique bleu dans notre poche, ou bien très loin de nous et virtualisé dans les «masses monétaires» et «capitalisations boursières». Nous le croyons être un objet face à nous, comme un outil prêt à l’emploi ou un sujet d’étude ; et peut-être, dans le meilleur des cas, comme un mal nécessaire, mais qu’on peut traiter ! Regardez le projet de taxe Tobin, ponctionnant les flux financiers à des fins de redistribution : quelle idée pathétique que de vouloir soigner le mal de l’Argent… par l’argent lui-même ! Satan doit encore rire de nous l’avoir soufflée, celle-là ! Alors qu’en réalité l’Argent nous est intérieur et intime, tapi dans notre esprit, qui le commande, qui nous impose de n’envisager les rapports avec autrui et notre environnement qu’en termes d’échanges, de transaction. Quitter l’argent est impossible tant qu’il déterminera à ce point nos mentalités, notre intellect, notre psychologie collective marquée par l’obsession du chiffre, par ce besoin de compter insatiablement. «Je suis la structure qui détruit au nom des valeurs marchandes, implantées jusqu’à vos esprits» chante avec justesse Keny Arkana (à 1’40 »):

« Travailler plus pour gagner plus » : quelle ineptie ! Comme si c’était là toute la finalité du travail… On devait juste «gagner sa vie» selon le mot de Dieu à Adam à la sortie d’Éden, et voilà que l’homme cherche son «mieux vivant» ou son «plus vivant» dans ce seul moyen du travail en en faisant une fin en soi, alors que la vraie Vie est ailleurs, bien au-delà et bien plus. Pauvres de nous, pauvres créatures chétives marquées par la finitude et la limite : nous avons oublié ce qu’était l’infini, nous nous sommes contentés de le mathématiser…

« Reddere Caesari quae Caesaris sunt » : on s’appuie volontiers sur ce passage de l’Évangile (voir par exemple Matthieu 22,15-21) pour justifier à la fois une séparation du temporel et du spirituel, et la nécessité pour le croyant de payer ses impôts. Mais on manque la pointe de l’épisode, qui se trouve dans cette question de Jésus sur la monnaie : « Cette effigie sur la pièce, de qui est-elle ? » Ce qu’il faut comprendre derrière, c’est : « Et vous-mêmes, de qui êtes-vous l’effigie ? » L’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu !

Que l’empereur mette son sceau sur ses pièces, c’est son affaire, mais nous ne sommes pas des Marianne ou des Semeuses, ni même des Pascal ou des Eiffel, et encore moins des allégories de liberté ou de justice, valeurs dénaturées dès qu’elles sont devenues humaines : nous sommes revêtus du sceau de Dieu lui-même, ce qui nous donne une tout autre valeur. Quand Jésus nous dit que nous ne pouvons servir deux maîtres, Dieu et l’Argent, il ne fait pas que nous inviter à un choix, existentiel et loyal, pour notre Créateur : il nous dit que nous ne pouvons simplement pas servir l’Argent, que c’est une impossibilité métaphysique, car nous n’appartenons pas à son règne : nous sommes au Christ, le Fils de Dieu qui s’est fait homme. Même Judas le comprendra : terrifié, il jette les 30 deniers dérisoires par lesquels il a cru pouvoir mettre la main sur le Fils premier-né (Mel Gibson a bien rendu cela dans sa Passion, en mettant autour de Judas désemparé… des enfants démoniaques).

Il a régné et vaincu par le bois, mais il était déjà vainqueur et roi dans la mangeoire. Divin enfant, premier-né des enfants de Dieu qui fit de l’enfance la porte de son Royaume ! Mais le monde nous a eus. Il nous a achetés. Les marchands ont volé le cœur des enfants. Car c’est bien à l’enfance que le règne de l’Argent commence. L’enfant, qui dans ses élans du cœur de l’«âge mystique» de ses 5 ans savait intuitivement à quelle royauté il était appelé, s’est fait avoir à l’âge de raison. Les boutiquiers la lui ont formatée à leur goût, à leurs méthodes, à leurs produits. Et lui ont fait croire qu’il serait un enfant-roi, mais sous quelle pacotille ! Ah, ils sont beaux les enfants que les parents croient honorer alors qu’ils les corrompent, et quelle tristesse que de voir ces adultes les réduire en servitude alors qu’ils s’imaginent leur offrir la vie !

Alors qu’il n’y a qu’un seul Enfant-Roi. Pas l’enfant-roi. Mais l’Enfant-Roi. Le seul Enfant a être demeuré dans la Sainte Enfance jusqu’à sa mort, le seul Roi à régner même du fond de l’ignominie. L’Enfant-Roi des enfants de Dieu appelés à la liberté, non pas la liberté de Rousseau qui ne voyait naïvement l’homme libre que dans une nature à la Douanier Rousseau (sans voir qu’elle pointe déjà vers Dieu) mais une liberté qui dépasse cette nature, puisque notre nature est d’être en Dieu. Avant cela, Dieu est cet enfant au visage doux, qui semble ne pas s’apercevoir du poids énorme de ce petit globe dans sa main, ce monde gros de son péché, ce péché si lourd qu’il nous écraserait de honte et nous renverrait au néant si par amour il ne l’empêchait pas. Mais non, l’Enfant ne plie pas le bras, il soulève ce monde qui ne veut pas le connaître, il le porte, car il en est déjà vainqueur.

À 5 ans, nous fûmes aussi des vainqueurs.

À 20 ans, nous étions tous déjà perdants.

Et pourtant, enfants de Dieu, nous le restons.

*Photo : Esteban Felix/AP/Sipa.

Iran : Rohani est pragmatique, mais pas réformateur !

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iran irak israel

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Pierre Razoux est directeur de recherches à l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM). Ce spécialiste de l’armée israélienne vient de consacrer un essai très documenté à la guerre Iran-Irak, qu’il interprète comme la mère de toutes les batailles géopolitiques actuelles au Moyen-Orient. Loin de la simple étude historique, La guerre Iran-Irak. Première guerre du Golfe 1980-1988 (Perrin) retrace la genèse des rapports de forces entre les différentes puissances de la région noués ces trente dernières années. Un livre impressionnant d’érudition et de profondeur stratégique.

Daoud Boughezala : Vous remettez en cause l’existence d’un « arc chiite » qui passerait par Damas, Bagdad et Téhéran. Selon vous, le récent regain de nationalisme du gouvernement chiite irakien pourrait conduire à une nouvelle guerre avec l’Iran. Mais quel intérêt aurait un Etat aussi faible que l’Irak à affronter la puissance militaire régionale que représente Téhéran ?

Pierre Razoux : Je crois que le Premier ministre irakien Maliki est bien conscient que tous ses voisins, y compris l’Iran qui le soutient, ont intérêt à maintenir un Irak faible, sans qu’il sombre toutefois dans le chaos. Pour sortir de cette impasse et reforger l’unité nationale, Maliki sait qu’il ne peut jouer que sur trois cartes : soit remettre au pas les Kurdes, ce qui est inconcevable tant qu’ils sont soutenus par la Turquie et les Etats-Unis comme aujourd’hui ; soit lorgner une nouvelle fois sur le Koweït, mais c’est impossible tant que Washington se pose en protecteur de l’émirat ; soit remettre sur la table la question du statut du fleuve Chatt el-Arab face à l’Iran. Si Téhéran normalisait ses relations avec l’Occident, cette option n’aurait que très peu de chances d’aboutir. Si, en revanche, l’Iran continuait à être ostracisé par la communauté internationale, Maliki ou son successeur pourrait être tenté, non pas de se lancer dans une nouvelle guerre dont l’Irak n’aurait pas les moyens, mais de créer un point conflictuel de fixation autour du Chatt el-Arab pour mobiliser la nation irakienne contre « l’ennemi héréditaire persan ». J’ai pu interviewer des généraux irakiens qui m’ont assuré qu’ils pourraient faire plus facilement la paix avec Israël qu’avec l’Iran ! Un tel affrontement pourrait prendre la forme d’escarmouches ou de provocations frontalières et faire le jeu des pétromonarchies du Golfe qui ne seraient pas mécontentes de disposer d’un instrument de pression contre l’Iran.

Puisque vous évoquez l’Iran, si je vous ai bien lu, Téhéran n’aurait pas hésité à accepter les fournitures militaires d’Israël tout au long de ses huit années de guerre avec l’Irak…

Tout d’abord, il faut rappeler que l’Iran et Israël n’ont aucun contentieux historique qui les oppose. C’est une donnée fondamentale. Pendant la période du Chah, ces deux pays coopéraient même de manière très étroite. Après la révolution islamique de 1979, Israël et l’Iran ont continué à coopérer discrètement au nom d’intérêts mutuels bien compris. Pour Israël, il s’agissait de nuire à l’Irak qui était à l’époque son principal adversaire, d’empêcher Saddam de se doter de l’arme nucléaire, de négocier le retour en Israël d’un certain nombre de Juifs iraniens, d’engranger des devises en vendant des armes à Téhéran et d’avoir les mains libres au Liban, face à la Syrie. Pour l’Iran, la priorité était d’obtenir des armes, des munitions, des pièces détachées et des informations sur l’état des forces irakiennes. C’est grâce à des renseignements israéliens que les Iraniens ont conduit en 1981 une attaque destructrice contre l’aérodrome H-3, près de la frontière jordanienne, où étaient entreposés de nombreux Mirage F-1 livrés par la société Dassault à l’Irak !

En ce cas, comment expliquez-vous la surenchère verbale de l’Iran contre l’Etat hébreu sous les deux présidences Ahmadinejad (2005-2013) ?

Après la guerre Iran-Irak, les présidents Rafsandjani et Khatami ont tout fait pour maintenir discrètement le contact avec Israël, avec plus ou moins de succès. La donne change en 2003, quand le régime de Saddam Hussein est démantelé par les Américains. Les Israéliens, qui souhaitent conserver leur monopole nucléaire au Moyen-Orient, estiment alors qu’après la « neutralisation de l’Irak », il est de leur intérêt d’ostraciser l’Iran pour l’empêcher de progresser sur la voie d’une possible acquisition de la bombe atomique. Ils n’attendent plus qu’un prétexte qui survient en 2005, avec l’élection de Mahmoud Ahmadinejad. Ce dernier, bien conscient du vieux fond d’antisémitisme animant les masses populaires iraniennes qui ont soutenu la révolution islamique, se lance dans des diatribes populistes contre Israël pour asseoir son emprise sur une partie de la population. Le régime se laisse piéger par sa propre rhétorique, d’autant plus qu’il dispose ainsi d’un exutoire facile pour évacuer les frustrations d’un peuple de plus en plus victime du poids du clergé et de l’incurie du système.

La page Ahmadinejad tournée, l’Iran vient d’amorcer début de dialogue avec les Etats-Unis sur le programme nucléaire iranien. Ce revirement est-il la conséquence d’un effondrement économique engendré par les sanctions internationales ?

Oui, indubitablement. À Téhéran, chacun semble comprendre que le temps joue désormais contre l’Iran, que les sanctions économiques sont efficaces, tout comme les actions clandestines.  Pour les dirigeants iraniens, il est urgent de sortir le pays de l’isolement et de faire tomber les sanctions pour attirer massivement les capitaux étrangers et mettre en valeur les importantes réserves gazières et pétrolières du pays. Le guide Ali Khamenei n’a pas oublié l’épisode douloureux de la fin de la guerre Iran-Irak, lorsque l’ayatollah Khomeiny ne s’était résolu à mettre un terme à sa croisade contre Saddam Hussein que lorsque les caisses de la République islamique étaient vides et que les Etats-Unis se préparaient à intervenir directement contre l’Iran, après avoir humilié l’armée iranienne au cours d’une bataille aéronavale d’envergure, au large du détroit d’Ormuz. La marge de négociation du pouvoir iranien avait été alors nulle et l’économie iranienne avait mis dix ans à s’en relever.

Aujourd’hui, les élites dirigeantes iraniennes préfèreraient négocier avec les Etats-Unis tant qu’elles disposent encore d’une marge de manœuvre. Elles perçoivent aussi que c’est leur intérêt et que la fenêtre d’opportunité que représente le second mandat d’Obama et le premier mandat de Rohani ne durera pas éternellement.

Justement, le nouveau président iranien est-il vraiment le « modéré » que dépeignent les médias occidentaux ?

Ne vous y trompez pas, Hassan Rohani est un pur produit du système clérical iranien ! Ce n’est pas un réformateur. C’est un pragmatique qui sait qu’il lui faudra composer à la fois avec la frange réformiste, le clergé, les gardiens de la révolution et les ultraconservateurs. S’il y parvenait, il aurait tous les atouts pour prétendre à la succession du Guide, lorsque celui-ci disparaîtra. C’est peut être ce qu’il a en tête ou ce qu’Ali Khamenei lui fait croire.

Si Téhéran continue de développer son programme nucléaire, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou pourra-t-il vraiment empêcher l’Iran de se doter de l’arme atomique ?

Bien sûr, Israël peut toujours intervenir militairement avec son aviation, ses forces spéciales et ses missiles balistiques. Mais Netanyahou sait par ses conseillers que l’armée israélienne n’est pas capable de soutenir seule une campagne aérienne dans le temps. Elle peut tout au plus réaliser quelques frappes symboliques qui ne réduiront pas à néant le programme nucléaire iranien, même si elles peuvent le retarder. Il sait aussi qu’en faisant cela, il se met dans une position extrêmement délicate par rapport à son allié américain qui demeure, in fine, sa meilleure assurance-vie. C’est la raison pour laquelle il privilégie la guerre économique et les actions clandestines pour éliminer des scientifiques et retarder le programme nucléaire iranien, grâce également à la guerre cybernétique. Je crois que le Premier ministre israélien est bien conscient qu’une normalisation entre Washington et Téhéran le mettrait dans une situation très inconfortable, a fortiori si la Syrie se séparait effectivement de son arsenal chimique et si l’Iran acceptait de rester en dessous du seuil nucléaire, car dans ce cas, comment justifier son propre arsenal d’armes de destruction massive ? Les Occidentaux pourraient alors être tentés, Etats-Unis et Russie agissant de concert, de le contraindre à des concessions sérieuses face aux Palestiniens, ou à changer de discours par rapport à l’Iran. Or, Benjamin Netanyahou a construit sa stratégie de communication sur la menace iranienne, pour occulter le dossier palestinien. Dès lors, il se retrouverait coincé.

Pierre Razoux, La guerre Iran-Irak. Première guerre du Golfe 1980-1988, Perrin, 2013.

*Photo : Sipa.

My beautiful fitness

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orty gym islam

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Bienvenue au Raincy, ce « Neuilly du 9-3 » ! Le cliché a la vie dure et occulte les tensions qui parasitent aujourd’hui la vie de cette ville réputée pour sa tranquillité. Une affaire d’islamophobie ou de communautarisme (selon le côté où on se place) empoisonne en effet les rapports entre la municipalité et un couple de commerçants depuis quelques semaines. Début septembre, une « salle de sport réservée uniquement aux femmes » a ouvert au bas de l’avenue Thiers, déclenchant une tempête sous un voile à six mois des élections municipales. Car Linda Belhadef, la jeune patronne du fitness Orty Gym, est musulmane et voilée. « « Orty », ça veut dire « ma sœur », en arabe », indique-t-elle. Rachid, son mari, un musulman « visible » comme elle, portant barbe fournie et djellaba, est au chômage et a pris part aux travaux d’aménagement du fitness. « Il avait l’idée de créer une salle de sport pour hommes, mais je lui ai dit que ce serait plus rentable d’en faire une pour les femmes », raconte son épouse.

Un gymnase non mixte tenue par une femme voilée, voilà qui fait bondir Éric Raoult, le maire UMP du Raincy : « Je vais demander au sous-préfet de prononcer la fermeture de ce commerce », lâche-t-il. L’élu invoque des problèmes d’accessibilité, des normes sécuritaires bafouées, le manque de places de parking alentour, etc. Autant de prétextes légaux qui occultent sa réelle inquiétude : que la salle de sport devienne un espace communautaire, sinon communautariste, où les voiles islamiques fleurissent.[access capability= »lire_inedits »]

Linda et son mari, qui résident à Aulnay-sous-Bois, commune proche du Raincy, précisent pourtant que la salle de sport s’adresse « à toutes les femmes, voilées ou non, musulmanes ou non ». Ils rappellent d’ailleurs avoir obtenu l’autorisation d’ouverture au printemps, des mains de l’adjoint au maire Franck Amsellem, responsable du développement économique. Sitôt l’accord de la mairie obtenu, les Belhadef ont engagé des travaux avec l’aval des propriétaires des lieux, Gilles et Stella Clotaire. Il avait été spécifié aux autorités municipales que le club serait ouvert seulement aux femmes, à l’instar des centres Lady Moving qui essaiment dans Paris et sa banlieue. Mais si tout avait été dit, tout n’avait pas été vu.

Pour le couple d’entrepreneurs, ce club de gym, c’est l’investissement de leur vie. Ils avaient donc mis toutes les chances de leur côté pour s’attirer la bonne grâce de la ville. En mai, lors d’une première visite à la mairie, Linda Belhadef, accompagnée d’une « copine », n’était pas voilée. « Porter un voile aurait compliqué les choses et j’avais dit à mon mari, étant donné son apparence, qu’il valait mieux que je m’occupe moi-même des démarches et que je signe le bail à mon nom », explique-t-elle. Le courant était bien passé et l’agrément n’avait pas tardé à lui être délivré.

Changement de ton un mois plus tard. « Convoquée » à la mairie, Linda Belhadef s’y rend voilée, en compagnie de la copropriétaire du local, Stella Clotaire. Entre-temps, Éric Raoult a appris à qui il avait affaire : un couple de musulmans qui affiche sa religion.

C’est ensuite que les versions diffèrent. La gérante du fitness et la copropriétaire Stella Clotaire font état de propos du maire a priori peu amènes envers les musulmans « d’apparence » : « Il n’y aura que des femmes voilées qui viendront dans la salle de sport et je ne veux pas de cela dans ma ville ; » « Si vous [s’adressant à Linda Belhadef] voulez porter le voile [à l’accueil du fitness], allez à La Courneuve ou à Aulnay, mais pas dans ma ville. »

Le maire dément en bloc. Mais quand on l’interroge, il nous montre une capture d’écran d’ordinateur du site musulman Oumzaza.fr faisant la promotion d’Orty Gym avec la mention : « La salle abrite bien entendu une salle de prière. » « Il n’y a pas de salle de prière à Orty Gym, rétorque Linda Belhadef, c’est le site qui a cru bien faire en indiquant cela et ce n’était pas à notre demande. » Hormis la salle de « step » munie d’un grand miroir mural, on ne voit pas quelle autre partie du fitness pourrait être utilisée à des fins religieuses. Mais la mairie est échaudée : dans le passé, elle avait fait fermer la salle après avoir appris que des Témoins de Jéhovah s’y réunissaient pour prier. Linda Belhadef est avertie, et ses relations houleuses avec le maire virent désormais à la guerre ouverte.

La jeune chef d’entreprise aurait d’ores et déjà reçu la visite d’un officier de police. On lui annonce l’arrivée prochaine de l’inspection des fraudes. Et la ville ne relâche pas la pression : la mairie prétendrait qu’un de ses agents a aperçu une femme en niqab à l’accueil du fitness (le jour de notre passage, ce poste était occupé par une jeune femme prénommée Nadia, sans aucun signe d’appartenance musulmane). Gilles Clotaire, le copropriétaire, affirme avoir reçu un appel téléphonique d’une personne se réclamant des « Renseignements généraux de la préfecture du Raincy » (la ville abrite en fait une sous-préfecture) : « Elle souhaitait avoir des informations sur le couple Belhadef, eu égard aux risques terroristes depuis l’affaire Merah. » La solvabilité de l’entreprise Orty Gym intéresserait particulièrement ces « RG ». D’où vient l’argent ? Acculée à déclarer l’origine des fonds, la patronne du fitness dit avoir vendu ses bijoux et les voitures de son couple, le reste de la somme ayant été fourni par des amis et de la famille, dans le respect de l’interdit islamique du crédit sous intérêt.

De part et d’autre, les accusations vont bon train. Linda Belhadef se dit « harcelée » et dénonce l’attitude « islamophobe » du maire. Islamophobe ? Éric Raoult s’en défend et assure que son seul souci, lui qui fut rapporteur de la mission parlementaire sur le voile intégral, est de lutter contre le communautarisme. « Elles disent qu’elles vont occulter les fenêtres du fitness, ça me rappelle le quartier orthodoxe de Jérusalem », soupire-t-il. Erreur d’interprétation, rectifie Linda Belhadef : « Si des femmes veulent se retrouver entre elles à l’abri des regards, c’est parce que certaines d’entre elles complexent sur leur physique. » Bonjour l’ambiance…

La loi départagera les deux camps. Dans le domaine des activités privées, on l’a vu avec l’arrêt « Baby Loup » de la Cour de cassation, la jurisprudence est plutôt à l’avantage des individus, en l’occurrence des « musulmans ». Au Raincy, le précédent de la crèche Baby Loup pourrait faire des émules. Linda Belhadef pourra, en toute sincérité, répéter que sa salle de sport est ouverte à toutes les femmes, elle aura du mal à faire croire que ce ne sont pas d’abord des femmes musulmanes qui s’y retrouveront « entre elles », dans le partage de références communes, à l’aise dans leurs baskets et leur jogging.

Et pourquoi pas ? Après tout, au nom de quoi leur interdirait-on le plaisir de l’« entre soi » ? Orty Gym est un lieu privé. S’il répond aux obligations légales, un magistrat municipal serait malvenu d’en exiger la fermeture au prétexte d’une vision du monde qu’il ne partage pas. Mais, dans ce cas, Baby Loup aussi avait parfaitement le « droit » d’imposer un « entre soi » laïque. En quoi son règlement, qui prohibait le voile, était-il « islamophobe » ?

À l’heure où nous écrivons ces lignes, le dossier « Orty Gym » est entre les mains de la Ligue de défense judiciaire des musulmans, dernière née des associations de lutte contre l’islamophobie présidée par Karim Achoui[1. Victime d’une tentative d’assassinat il y a quelques années, Karim Achoui assiste depuis le 17 septembre au procès de cette affaire à la cour d’assisses de Paris.], l’avocat du « Milieu » radié du barreau, qui confesse volontiers un passé de musulman non pratiquant. Un délai de cinq ans d’existence étant exigé pour pouvoir se constituer partie civile dans des procès, la LDJM a absorbé une association existante. Prix du ticket d’entrée : déposer plainte contre Charlie Hebdo pour sa caricature « Le Coran c’est de la merde, ça n’arrête pas les balles », parue le 10 juillet au moment de la sanglante répression des Frères musulmans en Égypte. D’après Romain Mouton, jusqu’il y a peu chargé de communication de la LDJM, Karim Achoui n’était « pas chaud » pour attaquer l’hebdo satirique en justice. Mais d’autres musulmans plus ou moins pratiquants ont une certitude, qu’ils assènent sur les réseaux sociaux : Charlie et d’autres médias « s’essuient allègrement les pieds sur l’islam, en toute impunité ».

Achoui a confié le suivi du dossier « Orty Gym » à son disciple Raphaël Chiche, un jeune conseil « enfant du Raincy ». L’édile est prévenu : s’il engage une démarche administrative pour faire fermer la salle, Me Chiche déposera une « plainte pénale pour discrimination en raison de l’appartenance réelle ou supposée à une religion ». Chiche estime qu’« Éric Raoult ne veut pas déplaire à son électorat municipal, dont une partie importante est de confession juive. Peut-être se trompe-t-il, d’ailleurs. Qui dit que cet électorat était vent debout contre l’ouverture de la salle de sport de Mme Belhadef ? »

En effet, qui le dit ? Mais l’interrogation vaut pour tous. Le maire est-il l’« islamophobe » que la partie adverse dénonce ? Il craint peut-être que le bas de l’avenue Thiers devienne un repaire de « barbus et de niqabs », ce qui ne fait pas forcément de lui un ennemi de l’islam. Certains y voient tout simplement un élu soucieux de l’image et de la tranquillité de sa ville.

De toute évidence, les intérêts du maire s’opposent aux revendications exprimées notamment par des musulmanes pratiquantes. Et réciproquement.  Deux logiques − anti-communautariste et anti-islamophobe − tout aussi légitimes l’une que l’autre s’affrontent, sans qu’aucune conciliation ne semble possible. Le Raincy est-il l’avant-poste de la France de demain ? Si l’affaire « Orty Gym » faisait tache d’huile, l’incompréhension mutuelle risquerait hélas de devenir monnaie courante au pays du « vivre-ensemble ».

Oublier Argenteuil

Si nous avons enquêté au Raincy, ce n’est pas par crainte de la banlieue, la vraie. Au départ, nous étions partis bille en tête à Argenteuil, où l’agression de deux jeunes femmes voilées avait alimenté les soupçons d’islamophobie en mai et juin. Mais il nous a vite fallu déchanter : Philippe Doucet, le maire socialiste de cette localité du Val-d’Oise, ne veut plus parler à la presse des « événements » du printemps dont les deux victimes ont désormais choisi de se taire. L’apparence des assaillants, des individus « du genre skinheads », toujours en fuite, semblent étayer le témoignage des deux femmes, qui avaient dans un premier temps mis leur agression sur le compte de leur appartenance religieuse.

Pris par l’émotion, des Argenteuillais s’étaient rassemblés au début de l’été pour dénoncer l’« islamophobie » et le peu d’attention que le ministre de l’Intérieur avait accordé à ces passages à tabac. Dans ce climat de suspicion, il n’était pas conseillé à un journaliste d’employer le conditionnel pour relater les faits : une telle marque de prudence était interprétée comme du mépris à l’égard de ces musulmans que la France « n’aime pas ». Face au mutisme général, nous avons contacté le responsable d’un collectif local constitué après ce double drame. Mais le militant associatif nous a lui aussi fait faux bond. La mort dans l’âme, nous nous sommes résignés à lâcher l’affaire…[/access]

*Photo : Hannah Assouline.