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Embargo russe : une aubaine pour tous

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fruit legume marche

Mercredi 6 août, la nouvelle est tombée : le président russe Vladimir Poutine a décidé de répondre aux sanctions par des sanctions. Il a ordonné d’  « interdire ou de limiter pour un an » les importations de certains produits agroalimentaires en provenance des pays qui ont mis en place des mesures de rétorsion économique contre la Russie. Et puisque le Kremlin a banni les pommes françaises des étalages russes, on ne peut pas s’étonner de l’inquiétude des agriculteurs.

Xavier Beulin, président de la FNSEA, a déclaré que « les productions qui ne vont plus aller sur la Russie vont sans doute se rabattre sur le marché européen, et l’on craint une situation de crise », avant de demander à rencontrer le président de la République « dans les meilleurs délais ». La Fédération des producteurs de fruits français (FNPF), quant à elle, craint un regain de concurrence avec les producteurs espagnols, qui pourraient inonder les étals nationaux avec des fruits refusés par la Russie. Une situation qui risque d’aggraver le « dumping commercial ».

Ainsi,  le citoyen français lambda qui écoute les bulletins d’information d’une oreille distraite dans un bouchon de l’A7 ou sur la plage, comprend que la situation est claire comme l’eau de mer des calanques : l’embargo russe précipite les maraîchers français dans la boue. Mais ceux qui ont suivi plus attentivement le sujet, cet été, pourraient arriver à la conclusion contraire : et si Poutine venait de sauver les pêches et les nectarines françaises ?

Non, ce n’est pas encore une théorie du complot. Il suffit de lire la presse du mois précédent et l’on trouve, par exemple, sur le site de France Info, l’information suivante, daté du 28 juillet : « Malgré un début d’été ensoleillé et des prix plutôt bas, la consommation de fruits et légumes français est en baisse de plus de 10% selon les syndicats de producteurs. Des représentants de la filière avaient rendez-vous avec Stéphane Le Foll au ministère de l’Agriculture ».

Bien avant que le vol MH370 soit abattu dans le ciel ukrainien, et avant même les dernières sanctions américano-européennes suivies de la réplique russe, le secteur était déjà en crise et ce, pour des raisons qui lui échappaient complètement. Jacques Rouchaussé, président du syndicat des Légumes de France, avouait alors son incompréhension : « On se pose beaucoup de questions parce que nos produits sont à disposition et ils sont très bons. En termes de chiffre d’affaires, c’est 20% en moins sur nos exploitations« .

Afin de lutter contre la désaffection des consommateurs français pour les fruits de leur patrie, Stéphane Le Foll avait promis de financer à hauteur de 200.000 euros une campagne de promotion des fruits et légumes français.

Mais ça, c’était avant. Depuis, les sanctions et contre sanction inscrivent ce problème franco-français dans une crise géopolitique majeure. Une crise qui ouvre le portefeuille européen.

Contre 200 000 euros de Paris, Bruxelles a engagé 125 millions (pour, précisons-le,  l’ensemble des secteurs et des pays touchés). Bien joué camarades !

Espérons seulement qu’une partie de l’argent, au moins, servira à traiter les causes profondes du mal agricole français, parce que Poutine ne sera pas toujours là pour sauver la mise !

*Sipa: GILE MICHEL/SIPA.00690620_000001

 

À quoi joue le Qatar?

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qatar hamas gaza syrie

Il y a encore une vingtaine d’années, le Qatar était surtout connu et apprécié des amateurs de « Petit bac » – un pays dont le nom commence par Q, cela ne court pas les rues… Depuis, les choses ont bien changé. Avec le lancement d’Al-Jazira, les investissements massifs dans le football (PSG, Coupe du monde 2022…) ainsi qu’un réseau d’alliances allant des Etats-Unis[1. Dont le QG du commandement de la région centre est hébergé par le petit émirat.] au Hamas, Doha veut occuper le devant de la scène mondiale.

Ajouté à sa stratégie astucieuse de développement de ses ressources gazières ainsi qu’à la force de frappe de son fond d’investissement souverain, on voit se dessiner ce que The Economist a qualifié de « nain avec un poing de géant ». Pas mal pour un pays soixante-quatre fois plus petit que la France, peuplé de deux millions d’habitants dont moins de 300 000 nationaux (les statuts subalternes du reste de la population s’apparentent parfois à une forme d’esclavage).

Pendant la première quinzaine d’années de l’essor qatari, de la révolution de palais de 1995 qui a vu le père de l’actuel émir destituer son propre père à 2010, la stratégie du Qatar semblait marcher parfaitement. Un temps, une représentation commerciale israélienne semi-officielle a même couronné cette politique qu’on pouvait rapprocher de l’ancienne diplomatie turque, dite du « zéro ennemis ». Logique. Avoir des ennemis est un luxe que les petits Etats ne peuvent pas se permettre. Mettre des billes partout et pouvoir parler à tout le monde semble relever du bon sens : même les plus grands voyous ont intérêt à ménager un acteur qui a ses entrées partout et peut jouer le médiateur. Puis le “printemps arabe” est arrivé. Du jour au lendemain, l’enfant prodige de la diplomatie mondiale a mesuré que sa position de force, jusqu’alors source de prestige et d’avantages, a aussi quelques inconvénients. En Egypte, en Syrie, à Libye et à Gaza, l’ami de tout le monde a commencé à prendre parti pour les uns et contre les autres. Les circonstances inédites ont sans doute appelé ce genre de positionnement mais on ne peut s’empêcher de penser que l’émir et son équipe ont voulu peser sur le cours des événements arabes. Pour le dire autrement, les autorités qataries ont abandonné la logique d’une société d’assurance pour la remplacer par un raisonnement de fond d’investissement : ce qu’ils auraient considéré il y a dix ou quinze ans comme un risque est devenu une opportunité. Comme souvent dans l’histoire, les moyens d’action dont on dispose finissent par imposer une vision du monde et une stratégie. Le Qatar est devenu trop puissant – du moins, c’est ce qu’il croit – pour penser comme un acteur faible.

Dès 2011, la politique qatarie du « zéro ennemis » n’était plus d’actualité. En première ligne sur le front syrien, à travers l’aide apportée à des groupes islamistes en guerre ouverte contre le régime de Bachar Al-Assad, le Qatar s’est fait des ennemis, des vrais : Damas et le Hezbollah. Plus récemment, l’échec in extremis des négociations entre Israël et les délégations palestiniennes (Fatah, Hamas, Jihad islamique) au Caire serait imputable à l’influence de Doha. D’après la presse israélienne, le Qatar aurait fait pression sur le chef du Hamas, Khaled Mechaal, hôte de Doha depuis son départ de Damas, pour faire capoter la signature d’un accord mardi dernier. L’Egypte et l’Arabie saoudite en ont pris note.

Autrefois en retrait de la scène politique régionale, ne titillant les régimes arabes qu’en invitant leurs opposants sur les plateaux d’Al-Jazira, le Qatar faisait des mécontents, sans jamais se fabriquer d’ennemis. Toute la question est de savoir si ses dirigeants se croient devenus assez  puissants pour se permettre ce luxe.

 *Photo : APA IMAGES/SIPA. 00680652_000017. 

Doctrine Chauprade : vers un «nouveau nouveau» FN?

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chauprade fn islam

On pourrait gloser à l’infini de la sincérité de Marine Le Pen. Il est de bon ton d’opposer un vieux FN rabougri, vichyssois et antisémite à un nouveau Front rajeuni, plus islamophobe qu’anti-immigrationniste, et quasi-libertaire sur les questions de mœurs[1. Le silence assourdissant de Marine Le Pen sur le mariage gay, relégué à un « non-sujet », semble confirmer cet anti-sociétalisme primaire, sans doute non dénué d’arrière-pensées électorales.], à la manière du néerlandais Geert Wilders[2. Ouvertement plus libéral que Marine Le Pen, ce qui ne l’empêche pas de s’être allié au Front national.]. C’est aller un peu vite en besogne et oublier que la mue « républicaine » du FN plonge ses racines dans le mégrétisme des années 1990. Il y a déjà une quinzaine d’années, à la veille de son putsch avorté, le futur « félon » Bruno Mégret affûtait ses armes métapolitiques au sein du parti, mettant au point un triptyque idéologique national-républicain en rupture avec les vieilles synthèses d’un Jean-Marie Le Pen[3. Qui transigeait volontiers avec les néo-libéraux, étatistes, nationaux-révolutionnaires, néo-païens et autres chrétiens tradis de son parti avec l’habileté d’un François Hollande, période Solférino.] Mais, en politique, l’habit fait le moine : l’itinéraire néo-droitier de Mégret, conjugué à son maigre charisme, eut rapidement raison de ses ambitions. Une fois son père en pré-retraite, Marine Le Pen put donc reprendre le flambeau de la rénovation en faisant assaut d’antilibéralisme, avec le succès que l’on sait.  

Au faîte de la gloire électorale avec ses 25% aux Européennes, la présidente frontiste affronterait une opposition interne incarnée par l’attelage Marion Le Pen/Aymeric Chauprade, réputé plus droitier et conservateur que le courant Philippot. Au sein de la liste francilienne Chauprade aux Européennes, la  petite musique morale de la Manif pour tous résonnait fort, ce qui explique une partie du succès frontiste dans l’Ouest parisien. Rebelote trois mois plus tard, à quelques mois du congrès automnal, Aymeric Chauprade vient de publier un long texte doctrinal. On ne se refait pas : le géostratège part de la « grande politique » internationale pour déterminer ses prises de position nationales. En bon schmittien, il désigne d’abord l’ennemi : le fondamentalisme islamique sunnite, de Gaza à Toulouse.  N’hésitant pas à rompre avec la ligne pro-arabe de Jean-Marie Le Pen, Chauprade condamne tout à la fois les jets de roquettes sur Israël et l’antisémitisme. Sans pour autant signer de chèque en blanc à l’Etat hébreu, il range Israël au rang des alliés de la France[4. Ce raisonnement à trois bandes rappelle l’essai de Guillaume Faye La nouvelle question juive (2007), révélateur de la mutation des Identitaires français, devenus pro-israéliens par rejet de l’islam.], aux côtés des Etats-Unis, qu’il définit toutefois comme l’adversaire idéologique de notre vieux pays étatiste. Dans sa croisade contre l’islamisme sunnite, le russophile Chauprade propose de s’allier avec les minorités, notamment chiites, du Moyen-Orient, esquissant un partenariat entre Israël et l’Iran que la France pourrait encourager en s’émancipant de la tutelle américaine. Au passage, dans son refus de l’« immigration zéro », qu’il n’estime ni souhaitable ni possible, le chroniqueur du choc des civilisations suggère d’accorder l’asile aux chrétiens d’Orient persécutés, par « préférence civilisationnelle ».

C’est là que le programme se corse. Chose que peu d’analyses ont notée, l’eurodéputé frontiste promeut « l’inversion des « mauvais » flux migratoires. Et je crois que la solution passe par l’établissement du droit du sang, l’abolition du regroupement familial (…) et une politique migratoire de choix (choisir ceux qui apportent à la France). »  En termes moins châtiés, cela s’appelle un retour au Front national des années 1980, influencé par les travaux du Club de l’Horloge sur le code de la nationalité et la « remigration » d’une partie des enfants d’immigrés. Un programme aussi draconien ne piétine pas forcément les plate-bandes marinistes, puisque la dirigeante frontiste annonce régulièrement vouloir « inverser les flux migratoires », sans préciser sa pensée. Est-ce à dire que les enfants et petits-enfants d’immigrés ont vocation à retourner sur la terre de leurs ancêtres lorsqu’ils violent le code pénal ? Sur quelles bases légales ? Une grande partie des fils et filles de la troisième et quatrième générations ne détenant que la nationalité française, il paraît délicat de les congédier du territoire comme le premier salafiste étranger venu.

En rédigeant ce manifeste on ne peut plus clair, Aymeric Chauprade a-t-il voulu influencer la future plate-forme politique du FN ? Ou n’exprime-t-il que les positions de l’aile droite du parti ? La réponse ne va pas de soi. À Marine Le Pen de la donner.

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21569118_000010.  

Le Pape est-il de gauche?

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pape francois foule

J’ai souvent entendu dire de mes amis de droite que la gauche avait un problème avec le réel. C’est vrai, la gauche n’aime pas le réel. C’est même son honneur. Elle ne le trouve pas satisfaisant, humain, vivable. Quand elle commence à vouloir faire avec, ça donne la social-démocratie ou plus précisément le social-libéralisme, c’est à dire une gauche qui n’est plus la gauche puisqu’elle recherche sa légitimité du côté des satisfecit du patronat, des agences de notation, des économistes de garde et non de ses électeurs qu’ils l’ont élu pour qu’elle « change la vie » comme disait Rimbaud qui n’aimait pas non plus le réel ou plutôt qu’il l’aimait tellement qu’il le voyait tel qu’il aurait dû être. Ce qui, outre la poésie, pourrait définir la démarche de la gauche, la vraie.

Dans une autre vie, j’avais fait un stage en école maternelle. Encore un truc de gauche, ça l’école maternelle. Une invention de l’Etat pour retirer les enfants aux familles le plus tôt possible et les endoctriner avec des valeurs si évidemment mortifères aujourd’hui comme la laïcité, laïcité dont on voit à quel point c’est en son nom qu’on se fait la guerre à Gaza, en Syrie, en Irak ou en Lybie. Dans cette école maternelle, l’institutrice m’avait expliqué que les petits enfants, derrière leurs visages poupins et angéliques, étaient de toute éternité atrocement méchants entre eux, et notamment avec les plus faibles, les plus différents, les roux, les Noirs, les morveux, les lunetteux ou ceux qui faisaient encore pipi dans leurs maronnes. Que si elle n’intervenait pas, la vie de ces minoritaires deviendrait vite un enfer, qu’ils seraient tous potentiellement des têtes du Turc (on osait encore parler comme ça, il y a quelques années, sans crainte de froisser des susceptibilités communautaires).

Bref, il fallait, miserabile visu ! , qu’elle intervienne sur le réel, qu’elle ne laisse pas le réel en faire à sa guise, que la tolérance (à défaut d’avoir des maisons pour l’abriter) s’enseignait comme s’enseignaient les idées de partage ou de solidarité qui n’ont rien de naturelles. Je ne doute pas que certaines intelligences d’aujourd’hui, tellement versées dans l’antitotalitarisme qu’elles nous condamnent à la résignation devant l’ordre des choses, ordre qui est de fait un épouvantable chaos mortifère, une destruction méthodique de toutes les vieilles solidarités et une régression vers des pulsions ethnoreligieuses au sein même de nos sociétés occidentales, verraient dans cette maitresse, comme chez tous les enseignants, des Béria en puissance et dans cette école maternelle les prodromes du Goulag.

Le pape François s’est fait s’est fait rudement attaquer par André Sénik dans ces colonnes. J’espère que Sa Sainteté ne m’en voudra pas trop de la défendre dans ces mêmes colonnes, fût-ce paradoxalement.

Pourquoi le pape François paraît-il à ce point de gauche aux gens de droite ? Parce qu’il rappelle que la religion, et notamment la religion catholique, est une religion d’émancipation. Parfois, souvent même, c’est malgré elle tant le message du Nouveau Testament peut être interprété de manière révolutionnaire : elle est débordée par sa base comme avec la théologie de la Libération que François a côtoyé en Argentine et dans toute l’Amérique Latine, à une époque ou à l’aide de dictatures militaires féroces, la libre entreprise prouvait à quel point, elle emmenait la liberté et les droits de l’homme dans ses bagages partout où elle s’installait. On en rit encore dans les stades chiliens ou les avions militaires de Videla qui apprenaient le parachutisme sans parachute aux opposants.

Le pape François n’aime pas le réel. Il n’aime pas l’idée d’une planète épuisée par un mode de développement aussi délirant qu’inégalitaire, il n’aime pas que l’on ne prête plus la moindre attention aux pauvres, aux minorités, aux migrants. Il en arrive au choix douloureux, inconcevable, d’approuver une éventuelle intervention militaire pour sauver des chrétiens promis au massacre, perdu dans cette grande géhenne géopolitique crée par d’autres.

C’est d’ailleurs la grande misère de la gauche historique d’être obligée de se souvenir de son exigence politique par l’intercession d’un vieil homme en blanc dont les prédécesseurs, jadis et naguère, ont incarné pour elle la pire réaction, la pire invitation à la soumission. Mais force est de constater aujourd’hui que ce Pape est la dernière figure de gauche dans un monde de droite, ce qui prouve bien à quel point nous en sommes arrivés.

*Photo: STEFANO CAROFEI/AGF/AGF/SIPA.00678046_000011

Mon papa est Meccano

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On savait les nouveaux pères à la recherche d’une éternelle jeunesse. On connaissait leur attirance pour les bonbons nounoursoïdes, les dîners coquillettes-jambon ou les chaussettes Casimir. Mais, qui aurait deviné qu’ils étaient susceptibles de réaménager la maison avec leurs fantasmes?

Figurez-vous que Meccano lance à leur intention une ligne de mobilier prêt-à-monter. Comme pour le jouet, les boites Meccano Home réunissent des pièces à assembler. Pas plus de  20 morceaux – fallait pas que ce soit trop compliqué quand même.

Le système est enfantin : dans les trous, glisser des vis et tourner les écrous. La présentation finale ressemble comme deux gouttes d’eau aux constructions des petits, mais en 14 fois plus grand. Les meubles Meccano sont toujours aussi métalliques, toujours aussi colorés et poinçonnés de partout. Après, tout est une question de goût.

À côté, les meubles Ikea font grise mine. D’abord, l’installation de la pièce demande un niveau de bricolage légèrement supérieur. Ensuite, une fois montée,  ledit meuble  offre une prestation de confort proche du besoin familial supposé. Pas glop !

Surtout, rassurons les plus enjoués. L’entreprise des petits bricolo va bientôt sortir une ligne de meubles pour enfants. Comme ça, Papa aura vraiment tout comme bébé.

Juifs de France : Les républicains devraient-ils avoir peur?

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express barbier peur

Le citoyen éclairé ne peut qu’être interpellé en découvrant le contenu de l’éditorial de Christophe Barbier dans L‘Express du 5 août 2014. Le titre sensationnaliste et accrocheur de l’enquête du magazine donnait déjà le ton : « Les juifs ont-ils raison d’avoir peur ? ». Les propos du journaliste sont un défi à la réalité et à la raison tant ils véhiculent des préjugés et un prêt-à-penser dignes d’autres temps.

Par-delà les jugements de valeur énoncés, cet éditorial interroge sur l’état de la parole journalistique en France et sur la qualité de l’information dispensée.
Le texte ne propose pas d’analyse, ne donne aucun chiffre. Il s’apparente à une compilation de préjugés dont la lecture pourrait faire sourire si le climat ambiant n’était pas aussi délétère. Les propos accusatoires sont égrenés à l’aide de formules sensationnelles ayant l’allure de slogans : il est question de « tribu », de « gangs communautaires », de « bunkéris[ation] de sa religion ».  Les formules moralisantes sont distillées à souhait : « L’esprit de milice est une déchéance », « bunkériser sa religion n’est pas acceptable ».

À en croire ce qui est écrit, les juifs de France ne respecteraient pas la loi et feraient justice eux-mêmes, ils auraient les yeux rivés vers l’étranger quand ils ne s’aviseraient pas de déserter la République ; ils constitueraient une communauté uniforme et fermée aux réflexes identiques niant le principe d’individualité ; ils soutiendraient une politique israélienne radicale, excessive et infondée. Pis encore, trahison suprême, ils « raisonner[aient] contre une partie des Français », apporteraient leur soutien au Front national qu’ils auraient tort de dédiaboliser et  « préparer[aient] [ainsi] une guerre civile ».

Par Belzébuth, que seraient donc ces gens-là ?

On soulignera avec amusement, au passage, un résidu du regard colonial qui consiste à attribuer (ou non) des brevets de moralité et de vertu à un Etat étranger qualifié de « nulle part ». Cette dernière formule laisse coi.

Les réactions à cet article ont été multiples et on a déjà répondu à ces contre-vérités.

On aimerait comprendre les motifs qui sous-tendent ce détournement de la réalité et qui donnent lieu à un délire verbal. Car certaines formules donnent à réfléchir : l’expression « gang communautaire » n’est-elle pas un retournement de l’appellation « gang des barbares », revendiquée par les tortionnaires d’Ilan Halimi ?  Le terme « tribu » ne laisse-t-il pas de faire songer à la « tribu Ka » qui prônait la séparation raciale à l’échelle mondiale et qui venait faire quelques expéditions punitives dans la rue de Rosiers ?  Que penser de « l’esprit de milice » qui rappelle une période peu glorieuse de l’Histoire ?  Curieux retournement verbal qui laisse dubitatif un esprit héritier des Lumières et de Lacan.

Cette attitude qui consiste à rendre responsables de leur sort les premières cibles de la haine ne masquerait-elle pas un sentiment d’impuissance ? Celui de voir depuis des décennies des individus respectueux de la République être pris à parti au nom de la haine. Au fond, de quoi Christophe Barbier aurait-il peur au point de céder à la tentation de crier « haro sur le Baudet » comme le font les animaux malades de la peste dans la célèbre fable de La Fontaine ?  Une sorte de syndrome étrange où on préfère donner quitus aux agresseurs de peur d’être incapables de les contrer. Une absence de confiance, peut-être, dans la capacité de la République à se défendre contre de multiples prises d’assaut ?

Les républicains dont je fais partie pourraient avoir peur de cette démission qui n’est pas isolée. Ils sortent au contraire renforcés dans leur conviction qu’il est urgent de réagir et de croire en la vertu de l’éthique républicaine. La mise en œuvre de celle-ci commence dans l’acte de considérer les citoyens de notre pays comme des individus responsables, indépendants de toute prétendue communauté et des êtres en quête de vérité. Car c’est à l’aide de paroles éclairées et éclairantes que  l’on viendra à bout des incitations à la haine. Encore faut-il pour la mettre en œuvre  disposer d’un minimum de clairvoyance, de discernement, et d’honnêteté intellectuelle. La République a besoin de journalistes faisant preuve de professionnalisme. Il en va de l’exigence républicaine, justement.

Tous intermittents

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J’étais il y a deux jours au château de Grignan, pour assister à une représentation aquatique de la Lucrèce Borgia du père Hugo-hélas. Bonne mise en scène de David Bobbée, inventive, ingénieusement transgenre, mêlant la danse et l’acrobatie à un jeu plus purement théâtral. Seul bémol : les deux rôles principaux, tenus par Béatrice Dalle (Lucrèce), recrutée pour des raisons affectives, autant que je sache, et Pierre Cartonnet (Gennaro — et je préfère ne pas imaginer ce qu’il donnait précédemment en Hamlet) passent consciencieusement à côté. Pareille mésaventure m’était déjà arrivée en 1985, pour une représentation du Cid où ni le héros (Francis Huster trois fois hélas) ni Chimène (j’ai oublié) n’étaient à la hauteur — mais il y avait Jean Marais en Don Diègue, et Jean-Louis Barrault en roi, tous deux sublimes.

Tout cela pour dire…

Juste avant que la pièce ne commence, un régisseur, après nous avoir recommandé d’éteindre nos portables, a lu un texte fort bien venu sur les intermittents, expliquant qu’ils avaient fait grève en juillet pour la première représentation, qu’ils maintenaient les autres par conscience professionnelle et amour du métier (un sentiment que nous connaissons bien, dans l’Education nationale, où j’ai vu, lors d’une grande grève il y a une dizaine d’années, des profs faire cours avec un badge « Gréviste » accroché à leur veste), mais surtout qu’ils tenaient à prévenir l’honorable auditoire que ce que le MEDEF et Hollande avaient concocté pour les intermittents, transformés en contractuels taillables et corvéables à merci, accessoiristes mués en accessoires, pendait au nez de toutes les catégories de travailleurs.
Il est évident que le gouvernement d’un côté, le patronat de l’autre, rêvent d’en finir avec ce scandale absolu que représentent les CDI. Tous CDD, tous instables, tous éjectables ! À la rentrée, qui ne s’annonce pas rose, les trous dans les collèges et les lycées seront remplis par de simples Licenciés (donc licenciables), payés sur 10 mois, voire moins, comme des caissières de supermarchés, qui ne parviennent plus à décrocher un temps plein et doivent vivre avec 500, 600, 700 euros par mois — pas tout à fait exsangues, mais affamées à coup sûr. Essayez donc, messieurs Leclerc, Carrefour, Auchan et Casino !
L’offensive anti-fonctionnaires lancée il y a plusieurs années par la Droite trouve son aboutissement sous la Gauche (j’emploie ces termes synonymes par pur souci historique, sinon c’est blanc bonnet bonnet blanc). Ce que le privé avait en grande partie réussi en inventant les CDD, en 1979, tout en laissant Sarkozy affirmer que « le contrat de travail à durée indéterminée est la forme normale et générale de la relation de travail » (loi du 25 juin 2008), le public le met tout doucement en place. En prenant comme prétexte la raréfaction (organisée) des emplois, le chômage, l’inflation, la déflation, et les règles européennes, qui nous ont fait abandonner toute ambition industrielle, la France étant censée assurer l’agriculture de l’Europe pendant que l’Allemagne la fournissait en véhicules. Marché de dupes.

Les intermittents sont donc la bouée d’essai d’un retour à l’esclavage.
C’est significatif de l’ultra-libéralisme moderne. On avait aboli l’esclavage parce que des salariés constituaient un réservoir de consommateurs plus satisfaisant qu’une population servile — tout en coûtant finalement moins cher. Mais dans un contexte d’hyper-concurrence, il est nécessaire, nous disent ces affameurs, de rivaliser avec les esclaves réels du Bangladesh ou du Viet-Nam. Soldes mondiales sur le litre de sueur !
Sans compter que cela ne peut que faire plaisir à Angela M***, qui a accepté du bout des lèvres l’instauration d’un SMIG allemand reporté, il est vrai, aux calendes grecques — un comble pour des Teutons qui en ce moment s’achètent le Parthénon et l’ensemble des îles de la mer Egée. Tous intermittents, tous payés au lance-pierres, tous couverts par une assurance-maladie à l’américaine, qui aux plus pauvres assure essentiellement le décès.
La qualité des spectacles offerts à Grignan aux bobos parisiens en goguette, descendus de leur Lubéron estival, ne s’en ressentira pas : après tout, Shakespeare ou Molière écrivaient et jouaient des chefs d’œuvre en vivant de leur misère. Pas tout de suite. Tout comme la qualité de l’enseignement ne s’en affectera pas — pas immédiatement : pendant un temps, les gosses continueront à ne rien apprendre.
Mais à terme, c’est une société entière qui s’effondrera — et qui déjà s’effondre. Le facteur économique est si déterminant en dernière instance que lorsque vous réduisez une population à l’esclavage, les mœurs s’en ressentent — et que l’on se tourne alors vers le premier monothéisme qui passe. Les Romains en ont fait l’expérience avec le christianisme : fin de l’Empire ! Et pour nous, ce sera quoi ?

Et en attendant, Valls vient d’annoncer qu’il s’invitait à « l’université » d’été du MEDEF. Sûr que ça fera avancer la cause des intermittents.

*Photo: LANCELOT FREDERIC/SIPA.00686113_000001

La haine de Paris ne s’est pas faite en un jour

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« Paris, c’est le Monde ; le reste de la Terre n’en est que les faubourgs », écrivait Marivaux en 1734. Illuminant l’univers, la Ville-Lumière, capitale des arts, de la civilisation et du Progrès, aurait par conséquent le droit de mépriser ces « faubourgs » − ou du moins, de les prendre de haut. En particulier lorsqu’il ne s’agit que de la province, laquelle n’est même pas dotée, à ses yeux, des charmes exotiques de l’étranger ni des prestiges de l’éloignement. Voilà pourquoi la province le lui rend bien, considérant avec suspicion, depuis des siècles, cette ville-ténèbres qui fait le malheur de ses alentours, absorbe leurs forces vives, répand ou maintient le chaos, et qui voudrait par surcroît qu’on l’en remercie.

Pour la province, Paris, c’est d’abord la ville-désordre : une ville à part, qui ne vit pas comme les autres et, surtout, qui pense différemment, en décalage parfois radical avec le reste de la France. Une ville sensible à toutes les agitations : ce n’est pas toujours à Paris qu’elles commencent, mais c’est toujours là qu’elles prennent leur amplitude maximale : comme l’écrit Taine à propos de la Révolution, «  c’est au centre que les secousses sont les plus fortes »[1.  H. Taine, Les Origines de la France contemporaine, la Révolution, t. I, 12e édition, 1882, p.30.]. À cet égard, Paris apparaît comme la ville des extrêmes, des passions et des emportements, face à une province plus placide et plus modérée, jouissant, contrairement à la capitale, de toute la force de l’inertie.[access capability= »lire_inedits »]

On sait qu’au XVIe siècle, c’est à Paris que les troubles religieux sont les plus violents : c’est là que se déchaîne la Saint-Barthélemy, et là aussi que s’implante la Ligue. C’est d’ailleurs contre cette dernière, et contre Paris qui l’accueille avec fanatisme, que six auteurs, tous provinciaux d’origine, écrivent un livre qui est à la fois un chef-d’œuvre de notre littérature et l’un des textes majeurs de la politique française, la Satyre Ménippée (1594). Ils y décrivent Paris comme «  une grande géante gisante contre terre qui avortait d’une infinité de vipères et monstres divers […] Sur le front de ladite géante était écrit : « C’est la belle Lutèce qui, pour paillarder avec ses mignons, a fait tuer son père et son époux. » »[2. Satyre Ménippée de la vertu du catholicon d’Espagne et de la tenue des estats de Paris, ed. Ch. Labitte, Paris, Bibliothèque Carpentier, s.d., p. 30.]Une ville qui se prend pour le pays tout entier, « car  leur France est comprise en l’enclos de Paris »[3. 3. Idem, p.103.] : C’est à Paris que l’on réunit des États généraux, en février 1593, afin d’élire un roi, pour offrir peut-être la couronne à l’infante d’Espagne et, surtout, pour interdire à Henri de Navarre de monter sur le trône. Ce dernier y accédera en se convertissant − Paris vaut bien une messe − mais c’est là aussi qu’il sera assassiné en 1610. Au cours des siècles suivants, Paris demeure l’épicentre des tumultes − qu’il s’agisse de la Fronde au XVIIe siècle, de la Révolution au XVIIIe ou des crises du XIXe, et notamment, de leurs épisodes les plus spectaculaires et de leurs massacres les plus sanglants. Des événements qui se produisent sous les yeux médusés de la province – laquelle finit tantôt par suivre le mouvement, tantôt par lui résister, au risque d’en payer le prix fort.

Car Paris, non contente d’affirmer sa singularité, prétend l’imposer à toute la France – à ses « faubourgs », pour reprendre le mot de Marivaux. Lesquels n’ont alors d’autre choix que de lui emboîter le pas ou d’être affublés des épithètes les plus infamantes : « hérétiques » au XVIe, « girondins », « fédéralistes » ou « contre-révolutionnaires » au XVIIIe, « réactionnaires » voire « versaillais » au XIXe. Paris se trouvant être le lieu du pouvoir, ces injures se prolongent invariablement dans le sang et la violence.

Mais vue de la province, Paris n’est pas seulement la ville qui pense différemment des autres, qui croit toujours avoir raison et qui est prête à tout pour imposer ses convictions. Paris, c’est aussi la ville-gouffre, celle qui absorbe, au nom de son gigantisme, toutes les forces de la province, qu’elles soient économiques ou politiques.

En 1759, Fougeret de Monbron est surtout connu du public pour ses écrits libertins, comme Le Canapé couleur de feu. D’où la surprise des lecteurs qui parcourent sa dernière brochure, La Capitale des Gaules, ou la nouvelle Babylone − un pamphlet ou l’on repère l’influence du marquis de Mirabeau, mais qui n’en reflète pas moins ce que pensent bon nombre de provinciaux. Paris, écrit-il, « ne doit réellement sa splendeur et ses richesses qu’à l’épuisement des provinces »[4. Fougeret de Monbron, La Capitale des Gaules, ou la nouvelle Babylone, in Le Cosmopolite, Bordeaux, Ducros, 1970, p. 142.] qu’elle affame et qu’elle saigne à blanc : c’est à Paris qu’affluent toutes leurs richesses, leurs énergies, leurs talents, sans même parler des bras qui leurs seraient indispensables. Et Fougeret de déplorer « l’extrême quantité de provinciaux dont Paris regorge [, ce qui] épuise le royaume ».  Quatre ans plus tôt, Rousseau,  dans son Discours sur l’inégalité, songeait lui aussi à Paris en écrivant que « plus les capitales frappent d’admiration les yeux stupides du peuple, plus il faudrait gémir de voir les campagnes abandonnées, les terres en friche et les grands chemins inondés de malheureux citoyens devenu mendiants ou voleurs. » Et ce constat largement partagé débouche sur des conclusions critiques : seul Pangloss, ou un Parisien,  pourraient  croire, ajoute Fougeret, que «  tout est au mieux dans cette capitale du meilleur des mondes possibles »[5. Idem, p. 155.]. Lorsque que, dans un corps, la tête absorbe toute la substance des autres membres, elle finit par les consumer, puis, après les avoir asséchés, par se consumer elle-même.

Et encore ne se préoccupe-t-on pas vraiment, en ce milieu du XVIIIe siècle, de la question politique et administrative qui passionnera la province et les provincialistes à partir du XIXe : il est vrai qu’au temps de Louis XV, la centralisation reste modérée et relative. Après les grandes lois centralisatrices du Consulat, en revanche, c’est un grief nouveau contre Paris qui apparaît sur le devant de la scène. Évoquant sa ville de Martigues « et les fastes de notre république municipale », Maurras affirme que « la liberté concrète fut pour nous dans l’Ancien Régime, et la servitude concrète date du Nouveau. Depuis l’an VIII, nous ne sommes plus citoyens »[6. Ch. Maurras, L’Étang de Berre, Champion, Nouvelle édition, 1920, p. 51.]. Lui-même se garde de condamner Paris, et réserve ses foudres à l’État centralisateur : mais d’autres auront tendance à les confondre. Et à rappeler que cet État, c’est d’abord l’État parisien, qui ne se distingue en rien, vu de province, de la « ville tentaculaire » où il se situe et qu’il incarne.

Une méfiance qui, en somme, dépend moins de ce qu’est Paris – puisqu’elle n’a cessé de changer alors que ce sentiment perdurait −, que de son rapport, à peu près immuable, avec ses « faubourgs »…[/access]

*Photo: Soleil

Les cocus ont-ils encore un avenir?

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Alors que bien des hommes aimeraient voir leurs femmes entre les bras d’un autre, jamais cette manie érotique n’a connu pareille sinistrose. Le cocu français va mal. Il suffit d’aller sur candaulisme.com pour s’en convaincre. Les maris sont unanimes pour souligner la difficulté de trouver un amant digne de ce nom. Quant à la négociation qui permet d’amener une femme normale à pratiquer ce sport inédit, elle s’avère, au dire de nombreux témoignages, fastidieuse et incertaine. Après la perte de compétitivité de la zone Euro et l’effondrement de la popularité présidentielle, il semble clair que quelque chose ne va pas non plus dans le domaine des perversions sexuelles.

Il est vrai que le candauliste fait tout à l’envers. Non seulement son voeux le plus ardent consiste à présenter sa femme à un amant, mais son propre bonheur conjugal constitue le plus grand obstacle à l’exercice de sa perversion. Qu’une épouse se sente épanouie, et c’est l’ennui qui menace. Qu’elle se sente comblée sexuellement, et c’est l’impasse.
Je veux bien croire que le sort des chrétiens d’Orient soit davantage préoccupant, mais il ne faudrait pas que le candaulisme national disparaisse dans l’indifférence générale, lui non plus. Il ne faudrait pas que, sous prétexte d’une conjoncture économique et religieuse nettement dégradée, les hommes s’avisent d’abandonner leurs perversions sexuelles (duquel dépend étroitement la littérature d’une Nation, et, plus important que tout, son génie comique). Sans exiger du Ministère la tenue des Etats Généraux du Candaulisme, il me semble qu’un simple message d’encouragement, en ces temps anormalement sombres, serait déjà bien.

En Asie, François ne prêche pas dans le désert

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pape franvois coree japon

À lire certains, la récente visite du Pape François en Corée du Sud se limiterait à une dénonciation de la société de consommation, qui ne ferait pas mentir sa réputation de « pape léniniste », décerné par The Economist. Interrogé par le New York Times, le journaliste religieux sud-coréen Choo Chin-woo enfonce même le clou : « le pape est clairement un commie ». Pas léniniste : commie, le vieux diminutif américain pour communiste, qui sent bon la Guerre froide des années 1950.

Les Eglises presbytériennes de Corée du Sud, elles, remontent carrément au XVIe siècle, et aux prédications de Calvin : alors que le Pape François célébrait le 17 août une messe à Séoul devant un million de personnes, des pasteurs avaient organisé leur propre contre-cérémonie, à quelques encablures, pour 10 000 participants. « Le roi ennemi est apparu au cœur de notre nation ! » s’est alarmé le révérend Song Choon-gil, qui a également parlé des « forces sataniques » et « idolâtres » que charriait le catholicisme romain. Le Pape, agent du régime nord-coréen et suppôt de Satan (ou l’inverse) ? Lors de sa visite en Corée du Sud, François est venu irriter deux forces importantes de la société locale : le culte du capitalisme, et le protestantisme musclé. Deux forces qui s’étaient retrouvées dans l’influence américaine et l’anticommunisme, après la fin de la guerre de Corée en 1953.

Le 15 août à Daejon, le Pape a critiqué la « culture de mort » des modèles économiques des pays riches, « qui créent de nouvelles formes de pauvreté et marginalisent les travailleurs », ainsi que « l’attrait du matérialisme qui étouffe les authentiques valeurs spirituelles et culturelles, ainsi que l’esprit de compétition débridée qui génère égoïsme et conflits ». Le 17, il récidivait au centre caritatif de Kkottongnae : « que tout homme et toute femme puisse connaître la joie qui vient de la dignité de gagner le pain quotidien, en soutenant ainsi sa propre famille. Cette dignité est totalement menacée par la culture de l’argent ! »

Cette dénonciation est cohérente avec l’enseignement de l’Eglise catholique, et les actions de ses membres en Corée du Sud. Le clergé local est connu pour son engagement « gauchiste » en faveur des exclus et des victimes des inégalités sociales, ainsi que pour ses critiques contre le militarisme, au pouvoir dans les années 1980, toujours fort, qui procède notamment à des expropriations massives pour construire de nouvelles bases contre la menace nord-coréenne. Une menace que l’Eglise catholique n’absolutise pas, reprenant une tendance aujourd’hui majoritaire au sein de la population sudiste, qui plaide pour l’apaisement. À l’inverse, les Eglises protestantes incarnent plutôt l’alliance du capitalisme et des élites. L’ancien président Lee Myung-Bak, homme d’affaires, est ainsi un Ancien (cadre d’une paroisse) presbytérien, libéral décomplexé et adepte de la ligne dure face au régime du Nord.

L’Eglise catholique sud-coréenne jouit d’une santé resplendissante (10 % de la population, en progression), qui effraie les protestants (25 %, en stagnation). Ces derniers ont connu un essor foudroyant à partir de 1900, lorsque des missionnaires américains inclurent la péninsule dans leur campagne « Union biblique pour la Chine ». Presbytérianisme, issu du calvinisme européen du XVIe siècle, et fondamentalisme évangélique s’implantèrent dans le sillage de pasteurs américains, mais l’élève a aujourd’hui largement dépassé le maître : la plus grande église protestante mondiale est à Séoul, la Yoido Full Gospel Central Church, qui rassemble 900 000 membres. Les Américains sont passés de 65 % en 1972 à 47 % en 2001 des missionnaires protestants dans le monde : les Sud-Coréens ont pris la tête, avec 12 000 missionnaires en exercice dans le monde chaque année. Ils sont présents y compris en Irak et en Afghanistan, où un pasteur sud-coréen a été exécuté par les talibans en 2007. Voilà qui relativise la vision très Française des protestants évangéliques, pantins de Washington composant « la secte de Bush », dixit le Nouvel Observateur. Ils sont davantage un produit de la globalisation plutôt qu’une émanation américaine.

Pourquoi cette ferveur sud-coréenne ? Contrairement à la Chine ou au Japon voisins, la Corée est un pays qui a spontanément assimilé le christianisme. Des lettrés et des nobles cultivés coréens découvrirent cette religion au XVIIIe siècle au contact d’ouvrages occidentaux, et des jésuites basés à Pékin. Le catholicisme fit son apparition en Corée, sans prêtres, reposant essentiellement sur des laïcs. Cette foi étrangère s’opposant au confucianisme officiel (pour qui l’idée d’un Dieu personnel, et celle d’une égalité entre individus, sont absurdes), une persécution s’abattit sur les catholiques coréens pendant un siècle, jusqu’à la tolérance, et l’arrivée d’un évêque en 1886. Ce sont les martyrs de cette période que le Pape François est venu honorer.

Puis, avec l’occupation japonaise et la guerre de Corée, le christianisme a prospéré. Les Eglises ont été purgées au Nord mais se sont consolidées au Sud, avec un avantage pour le protestantisme. Celui-ci est remis en cause, avec le désenchantement d’un nombre croissant de fidèles face à l’embourgeoisement des Eglises protestantes. Ce reflux par rapport à la société capitaliste coïncide avec le regain du catholicisme, dont l’engagement social face aux dérives du modèle libéral semble rencontrer un réel écho.

*Photo : Jung Yeon-je/AP/SIPA. AP21610821_000002. 

Embargo russe : une aubaine pour tous

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fruit legume marche

fruit legume marche

Mercredi 6 août, la nouvelle est tombée : le président russe Vladimir Poutine a décidé de répondre aux sanctions par des sanctions. Il a ordonné d’  « interdire ou de limiter pour un an » les importations de certains produits agroalimentaires en provenance des pays qui ont mis en place des mesures de rétorsion économique contre la Russie. Et puisque le Kremlin a banni les pommes françaises des étalages russes, on ne peut pas s’étonner de l’inquiétude des agriculteurs.

Xavier Beulin, président de la FNSEA, a déclaré que « les productions qui ne vont plus aller sur la Russie vont sans doute se rabattre sur le marché européen, et l’on craint une situation de crise », avant de demander à rencontrer le président de la République « dans les meilleurs délais ». La Fédération des producteurs de fruits français (FNPF), quant à elle, craint un regain de concurrence avec les producteurs espagnols, qui pourraient inonder les étals nationaux avec des fruits refusés par la Russie. Une situation qui risque d’aggraver le « dumping commercial ».

Ainsi,  le citoyen français lambda qui écoute les bulletins d’information d’une oreille distraite dans un bouchon de l’A7 ou sur la plage, comprend que la situation est claire comme l’eau de mer des calanques : l’embargo russe précipite les maraîchers français dans la boue. Mais ceux qui ont suivi plus attentivement le sujet, cet été, pourraient arriver à la conclusion contraire : et si Poutine venait de sauver les pêches et les nectarines françaises ?

Non, ce n’est pas encore une théorie du complot. Il suffit de lire la presse du mois précédent et l’on trouve, par exemple, sur le site de France Info, l’information suivante, daté du 28 juillet : « Malgré un début d’été ensoleillé et des prix plutôt bas, la consommation de fruits et légumes français est en baisse de plus de 10% selon les syndicats de producteurs. Des représentants de la filière avaient rendez-vous avec Stéphane Le Foll au ministère de l’Agriculture ».

Bien avant que le vol MH370 soit abattu dans le ciel ukrainien, et avant même les dernières sanctions américano-européennes suivies de la réplique russe, le secteur était déjà en crise et ce, pour des raisons qui lui échappaient complètement. Jacques Rouchaussé, président du syndicat des Légumes de France, avouait alors son incompréhension : « On se pose beaucoup de questions parce que nos produits sont à disposition et ils sont très bons. En termes de chiffre d’affaires, c’est 20% en moins sur nos exploitations« .

Afin de lutter contre la désaffection des consommateurs français pour les fruits de leur patrie, Stéphane Le Foll avait promis de financer à hauteur de 200.000 euros une campagne de promotion des fruits et légumes français.

Mais ça, c’était avant. Depuis, les sanctions et contre sanction inscrivent ce problème franco-français dans une crise géopolitique majeure. Une crise qui ouvre le portefeuille européen.

Contre 200 000 euros de Paris, Bruxelles a engagé 125 millions (pour, précisons-le,  l’ensemble des secteurs et des pays touchés). Bien joué camarades !

Espérons seulement qu’une partie de l’argent, au moins, servira à traiter les causes profondes du mal agricole français, parce que Poutine ne sera pas toujours là pour sauver la mise !

*Sipa: GILE MICHEL/SIPA.00690620_000001

 

À quoi joue le Qatar?

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qatar hamas gaza syrie

qatar hamas gaza syrie

Il y a encore une vingtaine d’années, le Qatar était surtout connu et apprécié des amateurs de « Petit bac » – un pays dont le nom commence par Q, cela ne court pas les rues… Depuis, les choses ont bien changé. Avec le lancement d’Al-Jazira, les investissements massifs dans le football (PSG, Coupe du monde 2022…) ainsi qu’un réseau d’alliances allant des Etats-Unis[1. Dont le QG du commandement de la région centre est hébergé par le petit émirat.] au Hamas, Doha veut occuper le devant de la scène mondiale.

Ajouté à sa stratégie astucieuse de développement de ses ressources gazières ainsi qu’à la force de frappe de son fond d’investissement souverain, on voit se dessiner ce que The Economist a qualifié de « nain avec un poing de géant ». Pas mal pour un pays soixante-quatre fois plus petit que la France, peuplé de deux millions d’habitants dont moins de 300 000 nationaux (les statuts subalternes du reste de la population s’apparentent parfois à une forme d’esclavage).

Pendant la première quinzaine d’années de l’essor qatari, de la révolution de palais de 1995 qui a vu le père de l’actuel émir destituer son propre père à 2010, la stratégie du Qatar semblait marcher parfaitement. Un temps, une représentation commerciale israélienne semi-officielle a même couronné cette politique qu’on pouvait rapprocher de l’ancienne diplomatie turque, dite du « zéro ennemis ». Logique. Avoir des ennemis est un luxe que les petits Etats ne peuvent pas se permettre. Mettre des billes partout et pouvoir parler à tout le monde semble relever du bon sens : même les plus grands voyous ont intérêt à ménager un acteur qui a ses entrées partout et peut jouer le médiateur. Puis le “printemps arabe” est arrivé. Du jour au lendemain, l’enfant prodige de la diplomatie mondiale a mesuré que sa position de force, jusqu’alors source de prestige et d’avantages, a aussi quelques inconvénients. En Egypte, en Syrie, à Libye et à Gaza, l’ami de tout le monde a commencé à prendre parti pour les uns et contre les autres. Les circonstances inédites ont sans doute appelé ce genre de positionnement mais on ne peut s’empêcher de penser que l’émir et son équipe ont voulu peser sur le cours des événements arabes. Pour le dire autrement, les autorités qataries ont abandonné la logique d’une société d’assurance pour la remplacer par un raisonnement de fond d’investissement : ce qu’ils auraient considéré il y a dix ou quinze ans comme un risque est devenu une opportunité. Comme souvent dans l’histoire, les moyens d’action dont on dispose finissent par imposer une vision du monde et une stratégie. Le Qatar est devenu trop puissant – du moins, c’est ce qu’il croit – pour penser comme un acteur faible.

Dès 2011, la politique qatarie du « zéro ennemis » n’était plus d’actualité. En première ligne sur le front syrien, à travers l’aide apportée à des groupes islamistes en guerre ouverte contre le régime de Bachar Al-Assad, le Qatar s’est fait des ennemis, des vrais : Damas et le Hezbollah. Plus récemment, l’échec in extremis des négociations entre Israël et les délégations palestiniennes (Fatah, Hamas, Jihad islamique) au Caire serait imputable à l’influence de Doha. D’après la presse israélienne, le Qatar aurait fait pression sur le chef du Hamas, Khaled Mechaal, hôte de Doha depuis son départ de Damas, pour faire capoter la signature d’un accord mardi dernier. L’Egypte et l’Arabie saoudite en ont pris note.

Autrefois en retrait de la scène politique régionale, ne titillant les régimes arabes qu’en invitant leurs opposants sur les plateaux d’Al-Jazira, le Qatar faisait des mécontents, sans jamais se fabriquer d’ennemis. Toute la question est de savoir si ses dirigeants se croient devenus assez  puissants pour se permettre ce luxe.

 *Photo : APA IMAGES/SIPA. 00680652_000017. 

Doctrine Chauprade : vers un «nouveau nouveau» FN?

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chauprade fn islam

chauprade fn islam

On pourrait gloser à l’infini de la sincérité de Marine Le Pen. Il est de bon ton d’opposer un vieux FN rabougri, vichyssois et antisémite à un nouveau Front rajeuni, plus islamophobe qu’anti-immigrationniste, et quasi-libertaire sur les questions de mœurs[1. Le silence assourdissant de Marine Le Pen sur le mariage gay, relégué à un « non-sujet », semble confirmer cet anti-sociétalisme primaire, sans doute non dénué d’arrière-pensées électorales.], à la manière du néerlandais Geert Wilders[2. Ouvertement plus libéral que Marine Le Pen, ce qui ne l’empêche pas de s’être allié au Front national.]. C’est aller un peu vite en besogne et oublier que la mue « républicaine » du FN plonge ses racines dans le mégrétisme des années 1990. Il y a déjà une quinzaine d’années, à la veille de son putsch avorté, le futur « félon » Bruno Mégret affûtait ses armes métapolitiques au sein du parti, mettant au point un triptyque idéologique national-républicain en rupture avec les vieilles synthèses d’un Jean-Marie Le Pen[3. Qui transigeait volontiers avec les néo-libéraux, étatistes, nationaux-révolutionnaires, néo-païens et autres chrétiens tradis de son parti avec l’habileté d’un François Hollande, période Solférino.] Mais, en politique, l’habit fait le moine : l’itinéraire néo-droitier de Mégret, conjugué à son maigre charisme, eut rapidement raison de ses ambitions. Une fois son père en pré-retraite, Marine Le Pen put donc reprendre le flambeau de la rénovation en faisant assaut d’antilibéralisme, avec le succès que l’on sait.  

Au faîte de la gloire électorale avec ses 25% aux Européennes, la présidente frontiste affronterait une opposition interne incarnée par l’attelage Marion Le Pen/Aymeric Chauprade, réputé plus droitier et conservateur que le courant Philippot. Au sein de la liste francilienne Chauprade aux Européennes, la  petite musique morale de la Manif pour tous résonnait fort, ce qui explique une partie du succès frontiste dans l’Ouest parisien. Rebelote trois mois plus tard, à quelques mois du congrès automnal, Aymeric Chauprade vient de publier un long texte doctrinal. On ne se refait pas : le géostratège part de la « grande politique » internationale pour déterminer ses prises de position nationales. En bon schmittien, il désigne d’abord l’ennemi : le fondamentalisme islamique sunnite, de Gaza à Toulouse.  N’hésitant pas à rompre avec la ligne pro-arabe de Jean-Marie Le Pen, Chauprade condamne tout à la fois les jets de roquettes sur Israël et l’antisémitisme. Sans pour autant signer de chèque en blanc à l’Etat hébreu, il range Israël au rang des alliés de la France[4. Ce raisonnement à trois bandes rappelle l’essai de Guillaume Faye La nouvelle question juive (2007), révélateur de la mutation des Identitaires français, devenus pro-israéliens par rejet de l’islam.], aux côtés des Etats-Unis, qu’il définit toutefois comme l’adversaire idéologique de notre vieux pays étatiste. Dans sa croisade contre l’islamisme sunnite, le russophile Chauprade propose de s’allier avec les minorités, notamment chiites, du Moyen-Orient, esquissant un partenariat entre Israël et l’Iran que la France pourrait encourager en s’émancipant de la tutelle américaine. Au passage, dans son refus de l’« immigration zéro », qu’il n’estime ni souhaitable ni possible, le chroniqueur du choc des civilisations suggère d’accorder l’asile aux chrétiens d’Orient persécutés, par « préférence civilisationnelle ».

C’est là que le programme se corse. Chose que peu d’analyses ont notée, l’eurodéputé frontiste promeut « l’inversion des « mauvais » flux migratoires. Et je crois que la solution passe par l’établissement du droit du sang, l’abolition du regroupement familial (…) et une politique migratoire de choix (choisir ceux qui apportent à la France). »  En termes moins châtiés, cela s’appelle un retour au Front national des années 1980, influencé par les travaux du Club de l’Horloge sur le code de la nationalité et la « remigration » d’une partie des enfants d’immigrés. Un programme aussi draconien ne piétine pas forcément les plate-bandes marinistes, puisque la dirigeante frontiste annonce régulièrement vouloir « inverser les flux migratoires », sans préciser sa pensée. Est-ce à dire que les enfants et petits-enfants d’immigrés ont vocation à retourner sur la terre de leurs ancêtres lorsqu’ils violent le code pénal ? Sur quelles bases légales ? Une grande partie des fils et filles de la troisième et quatrième générations ne détenant que la nationalité française, il paraît délicat de les congédier du territoire comme le premier salafiste étranger venu.

En rédigeant ce manifeste on ne peut plus clair, Aymeric Chauprade a-t-il voulu influencer la future plate-forme politique du FN ? Ou n’exprime-t-il que les positions de l’aile droite du parti ? La réponse ne va pas de soi. À Marine Le Pen de la donner.

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21569118_000010.  

Le Pape est-il de gauche?

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pape francois foule

pape francois foule

J’ai souvent entendu dire de mes amis de droite que la gauche avait un problème avec le réel. C’est vrai, la gauche n’aime pas le réel. C’est même son honneur. Elle ne le trouve pas satisfaisant, humain, vivable. Quand elle commence à vouloir faire avec, ça donne la social-démocratie ou plus précisément le social-libéralisme, c’est à dire une gauche qui n’est plus la gauche puisqu’elle recherche sa légitimité du côté des satisfecit du patronat, des agences de notation, des économistes de garde et non de ses électeurs qu’ils l’ont élu pour qu’elle « change la vie » comme disait Rimbaud qui n’aimait pas non plus le réel ou plutôt qu’il l’aimait tellement qu’il le voyait tel qu’il aurait dû être. Ce qui, outre la poésie, pourrait définir la démarche de la gauche, la vraie.

Dans une autre vie, j’avais fait un stage en école maternelle. Encore un truc de gauche, ça l’école maternelle. Une invention de l’Etat pour retirer les enfants aux familles le plus tôt possible et les endoctriner avec des valeurs si évidemment mortifères aujourd’hui comme la laïcité, laïcité dont on voit à quel point c’est en son nom qu’on se fait la guerre à Gaza, en Syrie, en Irak ou en Lybie. Dans cette école maternelle, l’institutrice m’avait expliqué que les petits enfants, derrière leurs visages poupins et angéliques, étaient de toute éternité atrocement méchants entre eux, et notamment avec les plus faibles, les plus différents, les roux, les Noirs, les morveux, les lunetteux ou ceux qui faisaient encore pipi dans leurs maronnes. Que si elle n’intervenait pas, la vie de ces minoritaires deviendrait vite un enfer, qu’ils seraient tous potentiellement des têtes du Turc (on osait encore parler comme ça, il y a quelques années, sans crainte de froisser des susceptibilités communautaires).

Bref, il fallait, miserabile visu ! , qu’elle intervienne sur le réel, qu’elle ne laisse pas le réel en faire à sa guise, que la tolérance (à défaut d’avoir des maisons pour l’abriter) s’enseignait comme s’enseignaient les idées de partage ou de solidarité qui n’ont rien de naturelles. Je ne doute pas que certaines intelligences d’aujourd’hui, tellement versées dans l’antitotalitarisme qu’elles nous condamnent à la résignation devant l’ordre des choses, ordre qui est de fait un épouvantable chaos mortifère, une destruction méthodique de toutes les vieilles solidarités et une régression vers des pulsions ethnoreligieuses au sein même de nos sociétés occidentales, verraient dans cette maitresse, comme chez tous les enseignants, des Béria en puissance et dans cette école maternelle les prodromes du Goulag.

Le pape François s’est fait s’est fait rudement attaquer par André Sénik dans ces colonnes. J’espère que Sa Sainteté ne m’en voudra pas trop de la défendre dans ces mêmes colonnes, fût-ce paradoxalement.

Pourquoi le pape François paraît-il à ce point de gauche aux gens de droite ? Parce qu’il rappelle que la religion, et notamment la religion catholique, est une religion d’émancipation. Parfois, souvent même, c’est malgré elle tant le message du Nouveau Testament peut être interprété de manière révolutionnaire : elle est débordée par sa base comme avec la théologie de la Libération que François a côtoyé en Argentine et dans toute l’Amérique Latine, à une époque ou à l’aide de dictatures militaires féroces, la libre entreprise prouvait à quel point, elle emmenait la liberté et les droits de l’homme dans ses bagages partout où elle s’installait. On en rit encore dans les stades chiliens ou les avions militaires de Videla qui apprenaient le parachutisme sans parachute aux opposants.

Le pape François n’aime pas le réel. Il n’aime pas l’idée d’une planète épuisée par un mode de développement aussi délirant qu’inégalitaire, il n’aime pas que l’on ne prête plus la moindre attention aux pauvres, aux minorités, aux migrants. Il en arrive au choix douloureux, inconcevable, d’approuver une éventuelle intervention militaire pour sauver des chrétiens promis au massacre, perdu dans cette grande géhenne géopolitique crée par d’autres.

C’est d’ailleurs la grande misère de la gauche historique d’être obligée de se souvenir de son exigence politique par l’intercession d’un vieil homme en blanc dont les prédécesseurs, jadis et naguère, ont incarné pour elle la pire réaction, la pire invitation à la soumission. Mais force est de constater aujourd’hui que ce Pape est la dernière figure de gauche dans un monde de droite, ce qui prouve bien à quel point nous en sommes arrivés.

*Photo: STEFANO CAROFEI/AGF/AGF/SIPA.00678046_000011

Mon papa est Meccano

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On savait les nouveaux pères à la recherche d’une éternelle jeunesse. On connaissait leur attirance pour les bonbons nounoursoïdes, les dîners coquillettes-jambon ou les chaussettes Casimir. Mais, qui aurait deviné qu’ils étaient susceptibles de réaménager la maison avec leurs fantasmes?

Figurez-vous que Meccano lance à leur intention une ligne de mobilier prêt-à-monter. Comme pour le jouet, les boites Meccano Home réunissent des pièces à assembler. Pas plus de  20 morceaux – fallait pas que ce soit trop compliqué quand même.

Le système est enfantin : dans les trous, glisser des vis et tourner les écrous. La présentation finale ressemble comme deux gouttes d’eau aux constructions des petits, mais en 14 fois plus grand. Les meubles Meccano sont toujours aussi métalliques, toujours aussi colorés et poinçonnés de partout. Après, tout est une question de goût.

À côté, les meubles Ikea font grise mine. D’abord, l’installation de la pièce demande un niveau de bricolage légèrement supérieur. Ensuite, une fois montée,  ledit meuble  offre une prestation de confort proche du besoin familial supposé. Pas glop !

Surtout, rassurons les plus enjoués. L’entreprise des petits bricolo va bientôt sortir une ligne de meubles pour enfants. Comme ça, Papa aura vraiment tout comme bébé.

Juifs de France : Les républicains devraient-ils avoir peur?

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express barbier peur

express barbier peur

Le citoyen éclairé ne peut qu’être interpellé en découvrant le contenu de l’éditorial de Christophe Barbier dans L‘Express du 5 août 2014. Le titre sensationnaliste et accrocheur de l’enquête du magazine donnait déjà le ton : « Les juifs ont-ils raison d’avoir peur ? ». Les propos du journaliste sont un défi à la réalité et à la raison tant ils véhiculent des préjugés et un prêt-à-penser dignes d’autres temps.

Par-delà les jugements de valeur énoncés, cet éditorial interroge sur l’état de la parole journalistique en France et sur la qualité de l’information dispensée.
Le texte ne propose pas d’analyse, ne donne aucun chiffre. Il s’apparente à une compilation de préjugés dont la lecture pourrait faire sourire si le climat ambiant n’était pas aussi délétère. Les propos accusatoires sont égrenés à l’aide de formules sensationnelles ayant l’allure de slogans : il est question de « tribu », de « gangs communautaires », de « bunkéris[ation] de sa religion ».  Les formules moralisantes sont distillées à souhait : « L’esprit de milice est une déchéance », « bunkériser sa religion n’est pas acceptable ».

À en croire ce qui est écrit, les juifs de France ne respecteraient pas la loi et feraient justice eux-mêmes, ils auraient les yeux rivés vers l’étranger quand ils ne s’aviseraient pas de déserter la République ; ils constitueraient une communauté uniforme et fermée aux réflexes identiques niant le principe d’individualité ; ils soutiendraient une politique israélienne radicale, excessive et infondée. Pis encore, trahison suprême, ils « raisonner[aient] contre une partie des Français », apporteraient leur soutien au Front national qu’ils auraient tort de dédiaboliser et  « préparer[aient] [ainsi] une guerre civile ».

Par Belzébuth, que seraient donc ces gens-là ?

On soulignera avec amusement, au passage, un résidu du regard colonial qui consiste à attribuer (ou non) des brevets de moralité et de vertu à un Etat étranger qualifié de « nulle part ». Cette dernière formule laisse coi.

Les réactions à cet article ont été multiples et on a déjà répondu à ces contre-vérités.

On aimerait comprendre les motifs qui sous-tendent ce détournement de la réalité et qui donnent lieu à un délire verbal. Car certaines formules donnent à réfléchir : l’expression « gang communautaire » n’est-elle pas un retournement de l’appellation « gang des barbares », revendiquée par les tortionnaires d’Ilan Halimi ?  Le terme « tribu » ne laisse-t-il pas de faire songer à la « tribu Ka » qui prônait la séparation raciale à l’échelle mondiale et qui venait faire quelques expéditions punitives dans la rue de Rosiers ?  Que penser de « l’esprit de milice » qui rappelle une période peu glorieuse de l’Histoire ?  Curieux retournement verbal qui laisse dubitatif un esprit héritier des Lumières et de Lacan.

Cette attitude qui consiste à rendre responsables de leur sort les premières cibles de la haine ne masquerait-elle pas un sentiment d’impuissance ? Celui de voir depuis des décennies des individus respectueux de la République être pris à parti au nom de la haine. Au fond, de quoi Christophe Barbier aurait-il peur au point de céder à la tentation de crier « haro sur le Baudet » comme le font les animaux malades de la peste dans la célèbre fable de La Fontaine ?  Une sorte de syndrome étrange où on préfère donner quitus aux agresseurs de peur d’être incapables de les contrer. Une absence de confiance, peut-être, dans la capacité de la République à se défendre contre de multiples prises d’assaut ?

Les républicains dont je fais partie pourraient avoir peur de cette démission qui n’est pas isolée. Ils sortent au contraire renforcés dans leur conviction qu’il est urgent de réagir et de croire en la vertu de l’éthique républicaine. La mise en œuvre de celle-ci commence dans l’acte de considérer les citoyens de notre pays comme des individus responsables, indépendants de toute prétendue communauté et des êtres en quête de vérité. Car c’est à l’aide de paroles éclairées et éclairantes que  l’on viendra à bout des incitations à la haine. Encore faut-il pour la mettre en œuvre  disposer d’un minimum de clairvoyance, de discernement, et d’honnêteté intellectuelle. La République a besoin de journalistes faisant preuve de professionnalisme. Il en va de l’exigence républicaine, justement.

Tous intermittents

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greve intermittent spectacle

greve intermittent spectacle

J’étais il y a deux jours au château de Grignan, pour assister à une représentation aquatique de la Lucrèce Borgia du père Hugo-hélas. Bonne mise en scène de David Bobbée, inventive, ingénieusement transgenre, mêlant la danse et l’acrobatie à un jeu plus purement théâtral. Seul bémol : les deux rôles principaux, tenus par Béatrice Dalle (Lucrèce), recrutée pour des raisons affectives, autant que je sache, et Pierre Cartonnet (Gennaro — et je préfère ne pas imaginer ce qu’il donnait précédemment en Hamlet) passent consciencieusement à côté. Pareille mésaventure m’était déjà arrivée en 1985, pour une représentation du Cid où ni le héros (Francis Huster trois fois hélas) ni Chimène (j’ai oublié) n’étaient à la hauteur — mais il y avait Jean Marais en Don Diègue, et Jean-Louis Barrault en roi, tous deux sublimes.

Tout cela pour dire…

Juste avant que la pièce ne commence, un régisseur, après nous avoir recommandé d’éteindre nos portables, a lu un texte fort bien venu sur les intermittents, expliquant qu’ils avaient fait grève en juillet pour la première représentation, qu’ils maintenaient les autres par conscience professionnelle et amour du métier (un sentiment que nous connaissons bien, dans l’Education nationale, où j’ai vu, lors d’une grande grève il y a une dizaine d’années, des profs faire cours avec un badge « Gréviste » accroché à leur veste), mais surtout qu’ils tenaient à prévenir l’honorable auditoire que ce que le MEDEF et Hollande avaient concocté pour les intermittents, transformés en contractuels taillables et corvéables à merci, accessoiristes mués en accessoires, pendait au nez de toutes les catégories de travailleurs.
Il est évident que le gouvernement d’un côté, le patronat de l’autre, rêvent d’en finir avec ce scandale absolu que représentent les CDI. Tous CDD, tous instables, tous éjectables ! À la rentrée, qui ne s’annonce pas rose, les trous dans les collèges et les lycées seront remplis par de simples Licenciés (donc licenciables), payés sur 10 mois, voire moins, comme des caissières de supermarchés, qui ne parviennent plus à décrocher un temps plein et doivent vivre avec 500, 600, 700 euros par mois — pas tout à fait exsangues, mais affamées à coup sûr. Essayez donc, messieurs Leclerc, Carrefour, Auchan et Casino !
L’offensive anti-fonctionnaires lancée il y a plusieurs années par la Droite trouve son aboutissement sous la Gauche (j’emploie ces termes synonymes par pur souci historique, sinon c’est blanc bonnet bonnet blanc). Ce que le privé avait en grande partie réussi en inventant les CDD, en 1979, tout en laissant Sarkozy affirmer que « le contrat de travail à durée indéterminée est la forme normale et générale de la relation de travail » (loi du 25 juin 2008), le public le met tout doucement en place. En prenant comme prétexte la raréfaction (organisée) des emplois, le chômage, l’inflation, la déflation, et les règles européennes, qui nous ont fait abandonner toute ambition industrielle, la France étant censée assurer l’agriculture de l’Europe pendant que l’Allemagne la fournissait en véhicules. Marché de dupes.

Les intermittents sont donc la bouée d’essai d’un retour à l’esclavage.
C’est significatif de l’ultra-libéralisme moderne. On avait aboli l’esclavage parce que des salariés constituaient un réservoir de consommateurs plus satisfaisant qu’une population servile — tout en coûtant finalement moins cher. Mais dans un contexte d’hyper-concurrence, il est nécessaire, nous disent ces affameurs, de rivaliser avec les esclaves réels du Bangladesh ou du Viet-Nam. Soldes mondiales sur le litre de sueur !
Sans compter que cela ne peut que faire plaisir à Angela M***, qui a accepté du bout des lèvres l’instauration d’un SMIG allemand reporté, il est vrai, aux calendes grecques — un comble pour des Teutons qui en ce moment s’achètent le Parthénon et l’ensemble des îles de la mer Egée. Tous intermittents, tous payés au lance-pierres, tous couverts par une assurance-maladie à l’américaine, qui aux plus pauvres assure essentiellement le décès.
La qualité des spectacles offerts à Grignan aux bobos parisiens en goguette, descendus de leur Lubéron estival, ne s’en ressentira pas : après tout, Shakespeare ou Molière écrivaient et jouaient des chefs d’œuvre en vivant de leur misère. Pas tout de suite. Tout comme la qualité de l’enseignement ne s’en affectera pas — pas immédiatement : pendant un temps, les gosses continueront à ne rien apprendre.
Mais à terme, c’est une société entière qui s’effondrera — et qui déjà s’effondre. Le facteur économique est si déterminant en dernière instance que lorsque vous réduisez une population à l’esclavage, les mœurs s’en ressentent — et que l’on se tourne alors vers le premier monothéisme qui passe. Les Romains en ont fait l’expérience avec le christianisme : fin de l’Empire ! Et pour nous, ce sera quoi ?

Et en attendant, Valls vient d’annoncer qu’il s’invitait à « l’université » d’été du MEDEF. Sûr que ça fera avancer la cause des intermittents.

*Photo: LANCELOT FREDERIC/SIPA.00686113_000001

La haine de Paris ne s’est pas faite en un jour

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paris haine france

paris haine france

« Paris, c’est le Monde ; le reste de la Terre n’en est que les faubourgs », écrivait Marivaux en 1734. Illuminant l’univers, la Ville-Lumière, capitale des arts, de la civilisation et du Progrès, aurait par conséquent le droit de mépriser ces « faubourgs » − ou du moins, de les prendre de haut. En particulier lorsqu’il ne s’agit que de la province, laquelle n’est même pas dotée, à ses yeux, des charmes exotiques de l’étranger ni des prestiges de l’éloignement. Voilà pourquoi la province le lui rend bien, considérant avec suspicion, depuis des siècles, cette ville-ténèbres qui fait le malheur de ses alentours, absorbe leurs forces vives, répand ou maintient le chaos, et qui voudrait par surcroît qu’on l’en remercie.

Pour la province, Paris, c’est d’abord la ville-désordre : une ville à part, qui ne vit pas comme les autres et, surtout, qui pense différemment, en décalage parfois radical avec le reste de la France. Une ville sensible à toutes les agitations : ce n’est pas toujours à Paris qu’elles commencent, mais c’est toujours là qu’elles prennent leur amplitude maximale : comme l’écrit Taine à propos de la Révolution, «  c’est au centre que les secousses sont les plus fortes »[1.  H. Taine, Les Origines de la France contemporaine, la Révolution, t. I, 12e édition, 1882, p.30.]. À cet égard, Paris apparaît comme la ville des extrêmes, des passions et des emportements, face à une province plus placide et plus modérée, jouissant, contrairement à la capitale, de toute la force de l’inertie.[access capability= »lire_inedits »]

On sait qu’au XVIe siècle, c’est à Paris que les troubles religieux sont les plus violents : c’est là que se déchaîne la Saint-Barthélemy, et là aussi que s’implante la Ligue. C’est d’ailleurs contre cette dernière, et contre Paris qui l’accueille avec fanatisme, que six auteurs, tous provinciaux d’origine, écrivent un livre qui est à la fois un chef-d’œuvre de notre littérature et l’un des textes majeurs de la politique française, la Satyre Ménippée (1594). Ils y décrivent Paris comme «  une grande géante gisante contre terre qui avortait d’une infinité de vipères et monstres divers […] Sur le front de ladite géante était écrit : « C’est la belle Lutèce qui, pour paillarder avec ses mignons, a fait tuer son père et son époux. » »[2. Satyre Ménippée de la vertu du catholicon d’Espagne et de la tenue des estats de Paris, ed. Ch. Labitte, Paris, Bibliothèque Carpentier, s.d., p. 30.]Une ville qui se prend pour le pays tout entier, « car  leur France est comprise en l’enclos de Paris »[3. 3. Idem, p.103.] : C’est à Paris que l’on réunit des États généraux, en février 1593, afin d’élire un roi, pour offrir peut-être la couronne à l’infante d’Espagne et, surtout, pour interdire à Henri de Navarre de monter sur le trône. Ce dernier y accédera en se convertissant − Paris vaut bien une messe − mais c’est là aussi qu’il sera assassiné en 1610. Au cours des siècles suivants, Paris demeure l’épicentre des tumultes − qu’il s’agisse de la Fronde au XVIIe siècle, de la Révolution au XVIIIe ou des crises du XIXe, et notamment, de leurs épisodes les plus spectaculaires et de leurs massacres les plus sanglants. Des événements qui se produisent sous les yeux médusés de la province – laquelle finit tantôt par suivre le mouvement, tantôt par lui résister, au risque d’en payer le prix fort.

Car Paris, non contente d’affirmer sa singularité, prétend l’imposer à toute la France – à ses « faubourgs », pour reprendre le mot de Marivaux. Lesquels n’ont alors d’autre choix que de lui emboîter le pas ou d’être affublés des épithètes les plus infamantes : « hérétiques » au XVIe, « girondins », « fédéralistes » ou « contre-révolutionnaires » au XVIIIe, « réactionnaires » voire « versaillais » au XIXe. Paris se trouvant être le lieu du pouvoir, ces injures se prolongent invariablement dans le sang et la violence.

Mais vue de la province, Paris n’est pas seulement la ville qui pense différemment des autres, qui croit toujours avoir raison et qui est prête à tout pour imposer ses convictions. Paris, c’est aussi la ville-gouffre, celle qui absorbe, au nom de son gigantisme, toutes les forces de la province, qu’elles soient économiques ou politiques.

En 1759, Fougeret de Monbron est surtout connu du public pour ses écrits libertins, comme Le Canapé couleur de feu. D’où la surprise des lecteurs qui parcourent sa dernière brochure, La Capitale des Gaules, ou la nouvelle Babylone − un pamphlet ou l’on repère l’influence du marquis de Mirabeau, mais qui n’en reflète pas moins ce que pensent bon nombre de provinciaux. Paris, écrit-il, « ne doit réellement sa splendeur et ses richesses qu’à l’épuisement des provinces »[4. Fougeret de Monbron, La Capitale des Gaules, ou la nouvelle Babylone, in Le Cosmopolite, Bordeaux, Ducros, 1970, p. 142.] qu’elle affame et qu’elle saigne à blanc : c’est à Paris qu’affluent toutes leurs richesses, leurs énergies, leurs talents, sans même parler des bras qui leurs seraient indispensables. Et Fougeret de déplorer « l’extrême quantité de provinciaux dont Paris regorge [, ce qui] épuise le royaume ».  Quatre ans plus tôt, Rousseau,  dans son Discours sur l’inégalité, songeait lui aussi à Paris en écrivant que « plus les capitales frappent d’admiration les yeux stupides du peuple, plus il faudrait gémir de voir les campagnes abandonnées, les terres en friche et les grands chemins inondés de malheureux citoyens devenu mendiants ou voleurs. » Et ce constat largement partagé débouche sur des conclusions critiques : seul Pangloss, ou un Parisien,  pourraient  croire, ajoute Fougeret, que «  tout est au mieux dans cette capitale du meilleur des mondes possibles »[5. Idem, p. 155.]. Lorsque que, dans un corps, la tête absorbe toute la substance des autres membres, elle finit par les consumer, puis, après les avoir asséchés, par se consumer elle-même.

Et encore ne se préoccupe-t-on pas vraiment, en ce milieu du XVIIIe siècle, de la question politique et administrative qui passionnera la province et les provincialistes à partir du XIXe : il est vrai qu’au temps de Louis XV, la centralisation reste modérée et relative. Après les grandes lois centralisatrices du Consulat, en revanche, c’est un grief nouveau contre Paris qui apparaît sur le devant de la scène. Évoquant sa ville de Martigues « et les fastes de notre république municipale », Maurras affirme que « la liberté concrète fut pour nous dans l’Ancien Régime, et la servitude concrète date du Nouveau. Depuis l’an VIII, nous ne sommes plus citoyens »[6. Ch. Maurras, L’Étang de Berre, Champion, Nouvelle édition, 1920, p. 51.]. Lui-même se garde de condamner Paris, et réserve ses foudres à l’État centralisateur : mais d’autres auront tendance à les confondre. Et à rappeler que cet État, c’est d’abord l’État parisien, qui ne se distingue en rien, vu de province, de la « ville tentaculaire » où il se situe et qu’il incarne.

Une méfiance qui, en somme, dépend moins de ce qu’est Paris – puisqu’elle n’a cessé de changer alors que ce sentiment perdurait −, que de son rapport, à peu près immuable, avec ses « faubourgs »…[/access]

*Photo: Soleil

Les cocus ont-ils encore un avenir?

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Alors que bien des hommes aimeraient voir leurs femmes entre les bras d’un autre, jamais cette manie érotique n’a connu pareille sinistrose. Le cocu français va mal. Il suffit d’aller sur candaulisme.com pour s’en convaincre. Les maris sont unanimes pour souligner la difficulté de trouver un amant digne de ce nom. Quant à la négociation qui permet d’amener une femme normale à pratiquer ce sport inédit, elle s’avère, au dire de nombreux témoignages, fastidieuse et incertaine. Après la perte de compétitivité de la zone Euro et l’effondrement de la popularité présidentielle, il semble clair que quelque chose ne va pas non plus dans le domaine des perversions sexuelles.

Il est vrai que le candauliste fait tout à l’envers. Non seulement son voeux le plus ardent consiste à présenter sa femme à un amant, mais son propre bonheur conjugal constitue le plus grand obstacle à l’exercice de sa perversion. Qu’une épouse se sente épanouie, et c’est l’ennui qui menace. Qu’elle se sente comblée sexuellement, et c’est l’impasse.
Je veux bien croire que le sort des chrétiens d’Orient soit davantage préoccupant, mais il ne faudrait pas que le candaulisme national disparaisse dans l’indifférence générale, lui non plus. Il ne faudrait pas que, sous prétexte d’une conjoncture économique et religieuse nettement dégradée, les hommes s’avisent d’abandonner leurs perversions sexuelles (duquel dépend étroitement la littérature d’une Nation, et, plus important que tout, son génie comique). Sans exiger du Ministère la tenue des Etats Généraux du Candaulisme, il me semble qu’un simple message d’encouragement, en ces temps anormalement sombres, serait déjà bien.

En Asie, François ne prêche pas dans le désert

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pape franvois coree japon

pape franvois coree japon

À lire certains, la récente visite du Pape François en Corée du Sud se limiterait à une dénonciation de la société de consommation, qui ne ferait pas mentir sa réputation de « pape léniniste », décerné par The Economist. Interrogé par le New York Times, le journaliste religieux sud-coréen Choo Chin-woo enfonce même le clou : « le pape est clairement un commie ». Pas léniniste : commie, le vieux diminutif américain pour communiste, qui sent bon la Guerre froide des années 1950.

Les Eglises presbytériennes de Corée du Sud, elles, remontent carrément au XVIe siècle, et aux prédications de Calvin : alors que le Pape François célébrait le 17 août une messe à Séoul devant un million de personnes, des pasteurs avaient organisé leur propre contre-cérémonie, à quelques encablures, pour 10 000 participants. « Le roi ennemi est apparu au cœur de notre nation ! » s’est alarmé le révérend Song Choon-gil, qui a également parlé des « forces sataniques » et « idolâtres » que charriait le catholicisme romain. Le Pape, agent du régime nord-coréen et suppôt de Satan (ou l’inverse) ? Lors de sa visite en Corée du Sud, François est venu irriter deux forces importantes de la société locale : le culte du capitalisme, et le protestantisme musclé. Deux forces qui s’étaient retrouvées dans l’influence américaine et l’anticommunisme, après la fin de la guerre de Corée en 1953.

Le 15 août à Daejon, le Pape a critiqué la « culture de mort » des modèles économiques des pays riches, « qui créent de nouvelles formes de pauvreté et marginalisent les travailleurs », ainsi que « l’attrait du matérialisme qui étouffe les authentiques valeurs spirituelles et culturelles, ainsi que l’esprit de compétition débridée qui génère égoïsme et conflits ». Le 17, il récidivait au centre caritatif de Kkottongnae : « que tout homme et toute femme puisse connaître la joie qui vient de la dignité de gagner le pain quotidien, en soutenant ainsi sa propre famille. Cette dignité est totalement menacée par la culture de l’argent ! »

Cette dénonciation est cohérente avec l’enseignement de l’Eglise catholique, et les actions de ses membres en Corée du Sud. Le clergé local est connu pour son engagement « gauchiste » en faveur des exclus et des victimes des inégalités sociales, ainsi que pour ses critiques contre le militarisme, au pouvoir dans les années 1980, toujours fort, qui procède notamment à des expropriations massives pour construire de nouvelles bases contre la menace nord-coréenne. Une menace que l’Eglise catholique n’absolutise pas, reprenant une tendance aujourd’hui majoritaire au sein de la population sudiste, qui plaide pour l’apaisement. À l’inverse, les Eglises protestantes incarnent plutôt l’alliance du capitalisme et des élites. L’ancien président Lee Myung-Bak, homme d’affaires, est ainsi un Ancien (cadre d’une paroisse) presbytérien, libéral décomplexé et adepte de la ligne dure face au régime du Nord.

L’Eglise catholique sud-coréenne jouit d’une santé resplendissante (10 % de la population, en progression), qui effraie les protestants (25 %, en stagnation). Ces derniers ont connu un essor foudroyant à partir de 1900, lorsque des missionnaires américains inclurent la péninsule dans leur campagne « Union biblique pour la Chine ». Presbytérianisme, issu du calvinisme européen du XVIe siècle, et fondamentalisme évangélique s’implantèrent dans le sillage de pasteurs américains, mais l’élève a aujourd’hui largement dépassé le maître : la plus grande église protestante mondiale est à Séoul, la Yoido Full Gospel Central Church, qui rassemble 900 000 membres. Les Américains sont passés de 65 % en 1972 à 47 % en 2001 des missionnaires protestants dans le monde : les Sud-Coréens ont pris la tête, avec 12 000 missionnaires en exercice dans le monde chaque année. Ils sont présents y compris en Irak et en Afghanistan, où un pasteur sud-coréen a été exécuté par les talibans en 2007. Voilà qui relativise la vision très Française des protestants évangéliques, pantins de Washington composant « la secte de Bush », dixit le Nouvel Observateur. Ils sont davantage un produit de la globalisation plutôt qu’une émanation américaine.

Pourquoi cette ferveur sud-coréenne ? Contrairement à la Chine ou au Japon voisins, la Corée est un pays qui a spontanément assimilé le christianisme. Des lettrés et des nobles cultivés coréens découvrirent cette religion au XVIIIe siècle au contact d’ouvrages occidentaux, et des jésuites basés à Pékin. Le catholicisme fit son apparition en Corée, sans prêtres, reposant essentiellement sur des laïcs. Cette foi étrangère s’opposant au confucianisme officiel (pour qui l’idée d’un Dieu personnel, et celle d’une égalité entre individus, sont absurdes), une persécution s’abattit sur les catholiques coréens pendant un siècle, jusqu’à la tolérance, et l’arrivée d’un évêque en 1886. Ce sont les martyrs de cette période que le Pape François est venu honorer.

Puis, avec l’occupation japonaise et la guerre de Corée, le christianisme a prospéré. Les Eglises ont été purgées au Nord mais se sont consolidées au Sud, avec un avantage pour le protestantisme. Celui-ci est remis en cause, avec le désenchantement d’un nombre croissant de fidèles face à l’embourgeoisement des Eglises protestantes. Ce reflux par rapport à la société capitaliste coïncide avec le regain du catholicisme, dont l’engagement social face aux dérives du modèle libéral semble rencontrer un réel écho.

*Photo : Jung Yeon-je/AP/SIPA. AP21610821_000002.