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Les mots pour le dire

peillon zep prepas

Comment formuler l’objet de son exécration ? Comment trouver le mot exact ? « Touche pas au grisbi, salope ! » Ah, ce « salope », quelle trouvaille ! Ah, comme Georges Lautner et Michel Audiard me manquent !

Brunetière, en 1898, trouve « intellectuels » et « intellectualisme »  pour désigner Zola et sa clique dreyfusarde : de la part d’un critique littéraire, professeur à l’ENS, et Académicien, c’était savoureux de réfuter en un mot l’intellect qui le faisait vivre. Pompidou, en mai 1968, trouve, pour résumer l’opinion de De Gaulle, le slogan (admirablement torché, ma foi) « La réforme, oui ; la chienlit, non ». La manifestation gaulliste du 30 mai 68 est sortie de cette formule.

Vincent Peillon, lui, c’est « conservatisme » (au pluriel, parfois) et « élitisme ». Deux gros mots, prononcés du bout des lèvres, avec cette moue insultante que le ministre affectionne : « « Le conservatisme et l’élitisme sont en train de s’organiser », lâche-t-il au moment où les enseignants des classes préparatoires se battent à la fois pur préserver leurs salaires, leurs conditions de travail, et, à terme, le salaire et les conditions de travail de tous leurs collègues, du premier et du second degré. Car personne ne peut croire que l’attaque au missile sur ce confetti que représentent les Classes préparatoires aux Grandes Ecoles ne soit pas un tir d’essai avant ‘offensive générale sur les salaires. Les fonctionnaires, en France comme en Espagne ou en Grèce, sont une cible trop facile pour qu’on résiste à la tentation de l’éparpiller façon puzzle, comme disait Raoul dans les Tontons flingueurs.
Le truc, c’est d’associer « conservatisme » et « élitisme ». De faire croire qu’il y a un lien organique (puisque syntaxique) entre eux. Un peu comme si j’associais, pour caractériser Peillon, le PS et ceux qui s’en inspirent, « modernisme » et « médiocrité ».

Quoique… « Conservatisme », ma foi, est pris en mauvaise part depuis si longtemps que j’aurais mauvaise grâce d’en défendre même l’idée. Encore que si c’est être conservateur, en matière scolaire, que de vouloir que chaque élève s’élève (justement…) au plus haut de ses capacités, oui, je suis conservateur, et tous les parents derrière moi. Mais « élitisme »… Dans un monde drogué aux classements sportifs et aux performances extrêmes, pourquoi cette critique de tout ce qui permet d’aller jusqu’au bout de soi-même — et un peu au-delà ? L’élitisme, n’est-ce pas, c’est cela, et rien d’autre. Le goût du travail mieux que bien fait, cette poursuite d’un apex scolaire qui friserait la perfection, la beauté à portée de main et d’esprit.

En répugnant ainsi à l’élitisme, Vincent Peillon s’engage sur une voie dangereuse — mais malheureusement conforme à la réalité, surtout celle de son ministère. Depuis trente ans (et un peu plus) que les pédagos les plus convaincus ont fait main basse sur l’Ecole de la République, nous assistons à l’orchestration de la médiocrité, de la pauvreté d’esprit, de l’impuissance érigée en principe. Jospin, en 1989, a fourni le cadre légal à cette exaltation de l’à-peu-près et du n’importe-quoi. Puis un réseau serré d’inspecteurs, de prophètes et de didacticiens fous a porté la bonne parole, via les IUFM, et, demain, via les ESPE version Peillon. On prend les mêmes et on enfonce le clou.

Evidemment, en fustigeant ainsi l’élitisme, on fait œuvre pie — et électorale. Les bons esprits sont, par définition, moins nombreux que les bras-cassés. Dire que l’élève doit construire lui-même ses propres savoirs (même l’adulte en est parfaitement incapable, alors, la petite bête brute qu’on appelle un enfant…), c’est inciter tous ceux qui ne pensent pas à exprimer très fort leurs opinions.
Et ils ne s’en privent pas, les bougres. Il suffit de fréquenter certains forums d’enseignants pour voir la bêtise s’étaler au nom de la liberté d’expression — autre principe formateur de cette même loi criminelle de juillet 89 : pour le bicentenaire des Droits de l’Homme, Jospin a sacralisé les droits immortels de la bêtise satisfaite (pléonasme, n’est-ce pas…), du poncif érigé en vertu, de l’horreur pédagogique institutionnelle. La liberté d’expression est le concept inventé par les insuffisants mentaux pour s’arroger le pouvoir — le pouvoir de dire, déjà, puis le pouvoir tout court, au nom de la « démocratie », qui se révèle désormais pour ce qu’elle était dès le départ : la perversion de la République [1. Voir Montesquieu, qui dans l’Esprit des lois (Livre III) prévoyait déjà les délires de la « majorité » devenue tyran dans un système sans « vertu ». Et au Livre IV, chapitre V, lire l’admirable analyse des principes de l’éducation d’un gouvernement républicain.]. Un peu comme le christianisme, selon l’analyse de Nietzsche, est la religion des impuissants. Le succès de l’un et de l’autre ne prouve en rien leur légitimité, et on ne cesse d’être impotent, ou faible d’esprit, sous prétexte qu’on est plusieurs.

Masi c’est à eux que doit logiquement s’adresser un ministre qui cherche à rester populaire. En stigmatisant les profs de prépas, Vincent eillon a cherché à semer dans le corps enseignant des germes de division, d’autant plus facilement que dans ces temps de restrictions financières (cela fait quatre ans que l’on n’a pas revalorisé le point d’indice, cela fait quinze ans que Claude Allègre, le modèle de Peillon, a arbitrairement baissé de 17% la rémunération des heures sup), on joue sur du velours en désignant à la vindicte populaire ceux qui gagnent un peu mieux leur vie.
Je crois pourtant que cette tentative de division démagogique fera long feu. D’abord parce que les prépas sont le premier étage de la fusée — et que d’autres mesures suivront, et que l’on n’attrape pas les mouches avec de bonnes paroles. Les profs de ZEP, soi-disant bénéficiaires des allègements de revenus (20%, quand même) infligés à leurs collègues de CPGE, verront leur feuille de salaire augmentée de 8 euros (si !). Byzance !
J’ai enseigné 12 ans en ZEP. Je sais ce que cela signifie de tension nerveuse, de peur parfois, d’espoirs déçus, et de volonté de faire progresser des enfants arrivés en lambeaux que l’on doit recoller sans plus de moyens que les autres. Je sais aussi que la rémunération est à des années-lumière de ce qu’elle devrait être, et que ce n’est pas 8 euros qui achèteront la conscience malheureuse d’enseignants confinés dans des établissements-poubelles.
La « refondation » de l’Ecole, dont le ministre se gargarise tous les quatre matins, aurait dû — aurait pu — se concentrer sur les programmes et sur la redistribution intelligente des 64 milliards d’euros de budget de la rue de Grenelle. Mais d’intelligence, nous l’avons bien compris, il n’en est pas question. Ce n’est pas populaire, l’intelligence, surtout auprès de tous les imbéciles dont la caractéristique est justement de se croire intelligents, qu’ils soient ministres, membres du SGEN ou de l’UNSA, ou piliers de bistrots. Non, ce qui est populaire, c’est la mise au pilori des « élites ». En brisant les prépas aujourd’hui, les Grandes écoles demain, Peillon suggère fortement aux élites d’aller se faire voir ailleurs — par exemple à Londres où Paris-Dauphine vient d’installer une antenne payante. Ou faut-il désormais écrire « peillante », tant les décisions du ministre ont pour effet immédiat (l’a-t-il pensé seulement ?) de libéraliser encore un peu plus un système auquel la Droite n’avait pas vraiment touché ? Détruire dans l’Ecole ce qui marche le mieux, ne plus donner de but aux élèves qui, au collège et au lycée, se décarcassent, et aux profs qui les forment, contre vents, marées, sinistres et ministres, c’est inciter à multiplier les structures privées, que seuls pourront s’offrir ceux qui déjà se les offrent. Peillon, c’est Bourdieu réhabilité, les héritiers au pouvoir, la reproduction bien en place. Tout ça en prétendant faire le contraire — mais le contraire, justement, ce sont les prépas, et ceux qui les alimentent, de l’école primaire au lycée.

Alors oui, si le « conservatisme » et « l’élitisme » consistent à croire encore que l’on n’a pas besoin d’avoir une cuiller en argent dans la bouche pour accéder aux formations les meilleures et aux emplois rémunérateurs, oui, je suis conservateur et élitiste — et les autres sont des crapules.

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00671094_000036.

Mandela, le rugby, le pardon

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nelson mandela rugby

Le rugby est une chose essentielle. Les Anglais disent du football : « ce n’est pas une question de vie ou de mort, c’est beaucoup plus important que cela ». Le rugby, c’est encore pire. Ce n’est pas un sport universel, il entretient avec l’histoire et la culture des pays où il s’est implanté des rapports très particuliers. La Nation néo-zélandaise n’existe pas. C’est une équipe de rugby qui a un État, c’est tout. En 1951, lors du tournoi des cinq nations, les Français affrontent les Anglais à Twickenham. Pour la première fois de l’Histoire, ils peuvent l’emporter. Mais épuisés, ils reculent. Jean Prat, leur capitaine, leur hurle alors cette apostrophe : « ils vous ont emmerdé pendant cent ans et vous ne seriez pas capables de tenir 10 minutes ? ». Il y a aussi l’histoire de Bob Deans ce fermier néo-zélandais qui se vit refuser un essai qui aurait permis à son pays de battre le pays de Galles et terminer invaincu, la tournée légendaire menée par Rory Gallaher en 1905. Sur son lit de mort, les dernières paroles de  Bob Deans furent naturellement : « cet essai, je l’avais marqué. »

Avec l’Afrique du Sud ce fut toujours très difficile. Là-bas, c’était le sport des Afrikaners qui y avaient injecté leur brutalité et leur arrogance. Les Français, pour la première fois, y firent une tournée en 1958. Homérique, elle se conclut, le 16 août, par la victoire française en test-match à Johannesburg. Abominable humiliation pour les blancs, qui se considéraient comme les meilleurs du monde n’ayant que mépris pour les Néo-Zélandais qui faisaient jouer des coloureds maoris. Pendant cette tournée, les quelques spectateurs noirs parqués dans des tribunes spéciales applaudissaient les Français, les blancs leur lançaient des bananes….

Tous les matches suivants entre les deux équipes furent compliqués, tendus et souvent brutaux. Les Afrikaners voulaient se venger, et les coqs français refusaient de reculer. Image célèbre de Jean-Pierre Rives, capitaine sonné et ensanglanté, à la dérive sur le terrain et refusant de quitter ses partenaires malgré les objurgations de l’arbitre : « Jean-Pierre, il faut sortir, ils vont vous tuer » réponse de Casque d’or : « sortir, mais pour aller où ? ». Le sommet fut atteint lors de la tournée de 1971. Depuis un an, les Sud-africains acceptaient que figurent dans les équipes étrangères qu’ils affrontaient des joueurs de couleur. La France avait sélectionné un poids plume noir de 75 kg, Roger Bourgarel, qui faisait l’objet à chaque match d’attentions particulières (sept points de suture au cuir chevelu après le premier test). « C’est là que j’ai pris conscience d’être noir. Avant, je ne m’étais jamais intéressé à cela, ça ne m’était jamais apparu comme quelque chose d’important. Mais là… ». Il ignorait qu’il venait d’un pays, qui comme nous le dit tous les jours Libération, est complètement gangrené par le racisme… Le 19 juin 1971 eu lieu, à Durban devant un stade blanc médusé et silencieux, la plus grande bagarre de l’histoire du rugby international. Emmenés par quelques glorieux « grands arbres », Dauga, Bastiat, Claude Spanghero, les Français refusèrent que l’on s’en prenne de nouveau à « Boubou ». Une légendaire « partie de manivelle » qu’il est un privilège d’entendre raconter par ceux qui en furent (au cours, par exemple d’une dégustation comparative de grands armagnacs conduite par Dauga,  grand spécialiste). Les Sud-africains prirent conscience qu’ils allaient avoir le dessous. Charles Marais leur capitaine vint trouver Benoît Dauga dans l’invraisemblable mêlée : «C’est fini, Benoît ? » « C’est comme il vous plaira » lui répondit le capitaine Montois. « Si vous voulez vous battre, on se bat. Si vous voulez partir, on s’en va. Si vous voulez qu’on joue, on joue ». « On joue » s’inclina Marais.

L’équipe d’Afrique du Sud fut par la suite bannie de compétitions et de tournées, l’apartheid obligeant les Noirs à ne jouer qu’entre eux.

Ayant été personnellement et professionnellement impliqué dans le combat mené de l’extérieur contre ce système, j’en avais acquis une petite expérience. J’étais très pessimiste sur l’issue. Profondément ému par la libération de Mandela, par la fin proclamée de l’apartheid, je pensais cependant que tout cela risquait de mal finir. Trop de violences, trop d’humiliations, trop de souffrances, trop de peurs. Toujours inquiet, je regardais à la télévision un an après l’élection de Mandela à la présidence, la coupe du monde de rugby 1995 qui se déroulait dans son pays de retour dans la communauté sportive internationale. Le jour de la finale qui opposait  l’Afrique du Sud à la Nouvelle-Zélande, je reçus, incrédule, le choc de son entrée sur le terrain, avant le match, revêtu du maillot Springboks portant le numéro 6. Celui de François Pieenar, le capitaine. Comment, le symbole, l’icône du combat contre l’apartheid, venait soutenir et rendre hommage à l’équipe qui en était l’incarnation ? Geste inouï, geste qui me fit prendre conscience jour-là, que la guerre était finie.

Je ne me suis pas intéressé aux surenchères dont la disparition de Mandela a été l’occasion. À l’émotion sincère se sont ajoutés de curieux spasmes d’adoration, de l’ignorance et de la mesquinerie qui en disent long sur l’époque. Au-delà de la magnifique humanité du personnage, je veux garder la conviction, au travers de la leçon donnée ce jour-là, que la politique peut toujours faire quelque chose. Et bien sûr, que le rugby est vraiment essentiel.

 *Photo : Ross Setford/AP/SIPA. AP21492754_000003;

 

Nos excuses à David Serra et aux éditions Ring

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En septembre 2012, Causeur a publié un billet de Jacques de Guillebon intitulé « Dantec, une renaissance », recension personnelle du conflit qui opposait Maurice Dantec à son ancien agent David Serra. En se basant uniquement sur les déclarations de Maurice Dantec pour qui Jacques de Guillebon a pris parti sans précautions comme d’autres blogueurs par ailleurs, notre auteur n’a pas mené d’enquête en écoutant uniquement les arguments d’une des parties, son article s’appuyant sur des informations dénuées finalement de tout fondement. Après avoir eu connaissance de nombreux éléments, comme celui où l’auteur lui-même exigeant de son ancien agent dès 2005 de le couper de tous ses principaux contacts parisiens, nous présentons ici même nos plus sincères excuses à David Serra et à sa famille pour l’injustice des propos tenus à son encontre.

Libertaires de 68, puritains de 2013

mai 68 feminisme

Trouvé cet objet bizarre sur le site materialistes.com en consultant le Web, par une curiosité en voie d’épuisement, au sujet de la pénalisation des clients de prostituées : une critique au lance-flammes des 343 signataires de ce « manifeste fasciste » et, plus globalement, de la « revue de droite ultra-conservatrice et décadente Causeurs » (sic).

Pour être précis, il s’agit du « document 45 » paru sur le site officiel du PCMLM, Parti communiste marxiste-léniniste maoïste. Pourquoi évoquer ce document rédigé par un groupuscule réduit à l’état de microscopique fossile ? Parce qu’il vient d’un temps lointain, justement, où la lutte des classes conjoignait le puritanisme le plus implacable aux libertés sexuelles les plus innocentes. On y relève ainsi cette phrase optimiste : « Après-demain, lorsque la révolution socialiste aura triomphé et que les fascistes auront été exécutés, la bourgeoisie expropriée, effectivement la prostitution et la pornographie seront écrasés, au profit de la romance et de l’érotisme, car l’épanouissement ne peut aller qu’avec la dignité et le caractère authentique des sentiments. » Programme exaltant…

S’étonnera-t-on que le romantisme révolutionnaire mette ses pelotons d’exécution et ses camps d’internement au service de la cause des femmes ? Aujourd’hui il y a de quoi s’éberluer, mais en 1968 et les années suivantes, ce genre de cauchemar sentimental enchantait des franges ardentes et généreuses de la jeunesse. Ceci pour signaler que le mouvement libertaire, loin d’être uni, comprenait dans ses replis les plus farouchement gauchistes un versant puritain déjà opérant dans la Chine de Mao, puis parfaitement réalisé dans le Cambodge de Pol Pot avec le triomphe d’un collectivisme intégral, l’abolition de l’argent, de l’intime et de toute liberté. Qu’une poignée d’irréductibles se réclame aujourd’hui encore de régimes génocidaires pour chanter la « romance », l’« érotisme » et la « dignité des sentiments » souligne la permanence d’une volonté répressive de nature purificatrice au coeur même des idéaux d’émancipation.

Évidemment il ne s’agit plus, pour les éthérés cloîtrés dans leur bonne conscience, de régler à la mitrailleuse les questions morales. Certains continuent sûrement d’en rêver, mais l’époque a perdu l’espérance des « grands soirs ». Sur elle souffle désormais une brise presque démocratique qui se limite, contre les « néo-réacs », à des bordées d’injures et à des torrents de boue. À défaut de débattre, on n’abat plus : on se contente de haïr. On peut s’étonner, là aussi, d’une telle inaptitude à penser contre soi, et d’un tel manque de respect à l’endroit de ses contradicteurs.[access capability= »lire_inedits »]

Reste que, dans son ensemble, le puritanisme contemporain a déserté le champ proprement politique pour se polariser sur les questions liées à la libération des femmes. Car aucune époque ne s’est montrée aussi éloignée du puritanisme que la nôtre, du moins en apparence. Elle affiche une sexualité tous azimuts, balayant le spectre entier de ses représentations possibles, depuis l’esthétique raffinée de photos de mode où les effets de lumière et le charme des poses subliment la nudité, jusqu’aux vidéos les plus trash en libre accès sur le Net, lait pornographique que biberonnent les générations nouvelles. Rien de puritain dans les LGBT Pride, dans le « mariage pour tous », dans L’Inconnu du lac ou La Vie d’Adèle, ni dans le culte du corps sous toutes ses formes, sportives, artistiques, hygiénistes, au point qu’on a élevé le thème du corps, dans les arts comme dans le cercle universitaire des lettres et sciences humaines, au rang d’icône.

Que fait la cyber-police ? Il se pourrait néanmoins que ce soit précisément par la fenêtre du corps que revienne le puritanisme autrefois chassé par la porte de la révolution sexuelle. Sous le coup d’un retournement dont l’Histoire est prodigue, l’esprit libertaire, dont procède le féminisme reconnu enfin comme force motrice, se trouve désormais menacé par les victoires que peuvent revendiquer à juste titre les homosexuel(le)s et les féministes radicales, minorités alliées depuis des décennies contre le système patriarcal, lequel, en dépit des assauts, préserve ses positions tout en déclinant. Symbolisé par l’irrésistible expansion des biotechnologies, le culte de la vie qui caractérise la postmodernité éclaire le succès de ces minorités, succès matérialisé par l’exhibition des corps tels que les met en scène, actuellement, l’exposition « Masculin/Masculin » au musée d’Orsay. Mais ce même culte de la vie et ce même corps minoritaire tendent à se développer toujours davantage aux dépens du corps archaïque, celui du mâle blanc hétérosexuel, qui se repère en premier lieu dans la verticalité du pouvoir incarné par l’Église, reçu pour mortifère, oppresseur, discriminant, c’est-à-dire conservateur.

Il va de soi que les succès remportés par les minorités sociétales comprennent des retombées positives, à commencer par le droit qu’elles ont vaillamment acquis de s’exprimer en pleine lumière. Cependant l’incroyable violence symbolique qu’elles se permettent à l’égard de l’Église et, plus généralement, à l’égard de l’esprit conservateur, témoigne de la radicalité insatiable du combat qu’elles mènent. À titre d’exemple, il est arrivé à Charlie Hebdo de tourner en dérision le pape Benoît XVI avec une brutalité inouïe, équivalente toutefois au courage que ce magazine démontre en publiant les caricatures du Prophète.

Bien sûr, dans les deux cas, c’est la religion qu’on pourfend, autrement dit la liberté qu’on défend, ou plutôt qu’on croit défendre. Et c’est là qu’on retrouve le retournement de la liberté en son contraire. Paradoxe d’une sincère mais naïve volonté de progrès, Najat Vallaud Belkacem décide, au nom de l’émancipation des femmes, de réhabiliter contre les clients de prostituées le « surveiller et punir » naguère démonté et dénoncé par Michel Foucault. Pour traquer les passes commises dans le secret des alcôves, voilà l’actuelle ministre du Droit des femmes conduite à mobiliser les formidables moyens de la cyber-police en guise de panoptique, ce type de prison imaginé au XVIIIe siècle par Jeremy Bentham pour obtenir, grâce à une architecture appropriée, une surveillance totale des détenus.

Cette décision qui s’inscrit dans le processus généralisé d’espionnage et de transparence permis par l’outil informatique repose sur l’idée, partagée entre autres par les révolutionnaires de 68, que l’Histoire suit un cours inéluctable, et que c’est aller dans le sens du progrès politique et moral que de réprimer sans état d’âme ce qui s’y oppose. Les meilleures intentions du monde – combattre les misères de la prostitution – transforment alors la lutte des femmes, dont personne ne conteste la nécessité, en guerre de dames patronnesses soucieuses de coercition à l’encontre des hommes coupables de désirs inconvenants, et de rééducation des filles perdues.

Il est impossible de ne pas percevoir sous ces intentions l’ancienne aspiration à faire table rase du passé pour changer l’humanité en vue de la rendre meilleure : plus saine, plus propre, plus vertueuse. Malgré la montagne de crimes perpétrés par les sociétés totalitaires du XXe siècle qui ont assis leur système répressif sur ce projet faustien, la leçon n’a pas suffi : sous une forme hautement civilisée, le projet perdure. Et il s’en remet à l’État pour s’accomplir.

Le recours aux moyens de répression policiers distingue le féminisme radical, qui en recherche l’exercice pour parvenir in fine au renversement de la domination masculine à son profit, du féminisme réformiste qui, confiant dans la responsabilité individuelle de toutes et de tous, prend acte de la réalité suivante : dans leur principe, l’égalité en droits de l’homme et de la femme et l’exigence de parité sont, au sein de la société française, globalement acceptés. Ce fait ne signifie d’aucune manière que l’idéal est atteint : il reste une grosse masse de grain à moudre, de résistances à vaincre.

Mais, si considérables soient-ils, les progrès à réaliser se situent dans ce cadre, pas dans le renversement d’une domination en une autre. C’est ce qui justifie l’insistance sur la sauvegarde à tout prix des libertés individuelles, fondement du contrat volontaire entre parties responsables, de préférence à l’imposition contraignante de la loi. Le puritanisme n’a pas conscience de ce qu’il est, et il n’a pas de limites : c’est son plus grand danger. Il avance à coups de boutoir sans se préoccuper de ses excès ni de ses contradictions. Il s’avère même capable de fourvoyer l’analyse d’une anthropologue aussi éminente que Françoise Héritier, à en croire du moins l’association abolitionniste Zéromacho qui la cite en ces termes : « Dire que les femmes ont le droit de se vendre, c’est dire que les hommes ont le droit de les acheter. » Or il est tout à fait manifeste que les prostituées ne se vendent pas, mais vendent leur force de travail sous forme de prestations tarifées, et que les hommes ne les achètent pas, mais achètent le plaisir que ces prestations leur fournissent. Les seules femmes qui se vendent, sans d’ailleurs que leur droit personnel soit impliqué, sont les fillettes que leurs parents proposent, moyennant tribut, pour des mariages arrangés. On ne dira même pas que les femmes qui monnaient la participation de leur corps à une gestation pour autrui se vendent, mais qu’elles louent leur ventre sans pour autant cesser de s’appartenir.

Ces confusions dans l’approche théorique du problème trahissent des a priori idéologiques par définition contraires à l’honnêteté intellectuelle qui devrait prévaloir dans l’abord de ce problème, d’une importance indéniable puisqu’il se rapporte en profondeur aux relations qu’entretiennent les femmes et les hommes. Les anciens gauchistes, tout comme le féminisme radical qui soutient l’abolition en matière de prostitution et, sans doute, de pornographie, réprouvent le lien, certes regrettable mais aussi universel qu’évident, entre le sexe et l’argent. Ils en arrivent ainsi à une conception virginale de la femme, dont l’intégrité corporelle rime pour eux avec la pureté de l’âme. Même librement consentantes, les prostituées seraient des victimes en tant que les jouissances sexuelles dont elles font commerce les souilleraient. À suivre ce genre de raisonnement, dans le monde irénique qu’ils s’attachent à fonder, enfin délivré de la figure autoritaire du père, de la marque des ancêtres, du sceau des traditions et, au bout du compte, de l’altérité sexuelle (exemplairement, dans l’univers du communisme intégral rien ne distingue, sur le plan vestimentaire, les hommes des femmes), le credo de l’immaculé régnera. Sonia Semionovna, la prostituée mystique de Crime et Châtiment, passera aux oubliettes. Cet obscur objet du désir de Luis Buñuel ne sera plus compris, ni Belle de jour de François Truffaut, ni La Maman et la Putain de Jean Eustache, ni tant de films, de romans, de récits qui n’ont que faire de la « romance » et du « caractère authentique des sentiments ».

Tout sera simple, sain, bardé d’interdits, surveillé. On sera frères et soeurs, sans ombres et sans passé. On sera tout neufs. On sera purs. On s’ennuiera à mourir.[/access]

*Photo : Mourir à 30 ans.

Et maintenant, voilà la Chinafrique!

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chine afrique france

La plupart des commentateurs se réjouissent de l’intervention française en Centrafrique, évoquant l’Afrique comme notre « un pré carré » stratégique et commercial. Leur analyse occulte un fait majeur : la France est en train de se faire damer le pion par la Chine sur le continent noir. Notamment dans le domaine agroalimentaire.

Peu d’observateurs le notent, mais la Chine achète de plus en plus de terres agricoles en Afrique subsaharienne. Si la hantise de Mao était de ne pouvoir nourrir l’immense population de l’empire du Milieu, c’est également l’inquiétude des autorités chinoises actuelles. L’avancée du désert de Gobi, les sécheresses à répétition, l’exode rural massif et la construction du barrage des Trois-Gorges[1. L’édification de cet ouvrage monumental a englouti 436 km2 de terres arables et déplacé 1,8 millions de personnes qui n’ont pas toutes été indemnisées.] expliquent le recul des terres cultivables de l’Empire du milieu.

Conscient du potentiel agroalimentaire immense du continent africain, le gouvernement chinois incite ses paysans sans terre à émigrer. Une fois la semelle posée sur le sol africain, ils achètent des terres sous le regard bienveillant des chefs locaux amadoués par les pots de vin. On ne demande pas l’avis des paysans africains qui sont expropriés, et souvent mis devant le fait accompli.

Malgré les critiques, Pékin argue que ses investissements africains profitent à l’économie locale. Habilement, la Chine renvoie ses possibles rivaux, notamment la France, dans les rets du « droit de l’hommisme » et de la repentance post-coloniale. Bonnes âmes, les Chinois importent leur propre main d’œuvre du pays. Aussi, les Africains ne profite-t-elle guère de la manne pourtant promise.  Certes, se produisent parfois des révoltes paysannes mais ces soulèvements sporadiques restent circonscrits à des territoires précis. Aussi ne menacent-ils pas la nouvelle relation sino-africaine que Pékin promeut au nom de la solidarité « Sud-Sud ».

En Tanzanie, s’étendent à perte de vue des terres où l’on cultive de manière intensive le maïs pour ensuite l’exporter vers la Chine. Pour l’ensemble du continent africain, l’enjeu n’est pas simplement symbolique. Les sociétés agricoles chinoises s’appropriant les meilleurs terrains, un avenir incertain s’annonce pour les 2.5 milliards d’Africains – contre un milliard actuellement – qui peupleront le continent. Comment nourrir tout cette population, a fortiori si l’on exporte ses ressources ?

On connaît déjà les difficultés du continent en la matière. Malnutritions, disettes, famines, à chaque fois le pire est évité grâce à l’aide internationale. Mais la population reste dépendante. Et pourtant, les ex-colons européens font tout pour payer leur dette au continent. Lors de son discours du 10 mai, au cours de la cérémonie commémorant l’abolition de l’esclavage, François Hollande avait déclaré : « Nous savons la part funeste prise par la France dans l’exploitation des terres d’Afrique à travers ce sombre négoce », et d’ajouter que les soldats français intervenaient notamment au Mali en reconnaissance de cette dette.

Empêtrée dans la repentance mémorielle, la France regarde les trains passer. Mieux, elle se saigne pour se racheter et aider l’Afrique à devenir indépendante sur le plan alimentaire. Ainsi, en 2012, sur près de 7 milliards d’engagements français en faveur du développement international, 2 milliards étaient alloués au seul continent africain. Cela passe par le financement de semis, de plants, de puits, de fermes, mais aussi par l’annulation de la dette de la Côte-d’Ivoire (3 milliards d’euros) généreusement accordée par le gouvernement français.

Paradoxalement, les populations locales considèrent cette aide au développement comme la dernière relique du colonialisme européen de papa. Du point de vue des élites africaines, la nouvelle donne chinoise apporte un vent d’air frais. Pékin risque pourtant de leur laisser des miettes, sans la mauvaise conscience de la France, laquelle se montre de plus en plus docile à l’égard de ses bailleurs de fond chinois[2. Une grande partie de la dette française est détenue par la Chine.]. Mais quelle plus belle fin que de mourir la main sur le cœur ?

*Photo : Andy Wong/AP/SIPA. AP21258231_000001.

Chronique bête n°4 : la fable du poney et du hérisson

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En liminaire, n’attendez de moi aucun commentaire sur Serge le lama – célèbre camélidé devenu multimillionnaire pour avoir pris le tramway bordelais avec des amis fêtards sans même demander l’autorisation d’Alain Juppé[1. Sont-ce les mêmes qui avaient volé, il y a quelques années, le légendaire canapé Chesterfield ?].

Pourtant l’heure est grave. Sachez que l’okapi se meurt. L’AFP nous apprend que « L’okapi ou « girafe des forêts » a rejoint la liste rouge des espèces menacées par l’Union internationale pour la conservation de la nature. L’okapi, animal mystérieux à la morphologie étrange évoquant à la fois le zèbre et la girafe, vit uniquement dans les forêts tropicales de la République démocratique du Congo dont il est le symbole national. » Dans le même temps, le méconnu ministre de l’écologie Philippe Martin (appartenant à la même équipe que Jean Dupont, secrétaire d’Etat au commerce participatif, Marcel Durand, ministre délégué à rien du tout et Albert Dugland, porte-parole) s’exprime dans les colonnes du quotidien La République des Pyrénées pour dire tout le bien qu’il pense des ours. Le ministre lâche : « Ma mission est de protéger la biodiversité et donc d’assurer la conservation de l’ours brun ». Le journal titre « Philippe Martin veut conserver l’ours ». Le gouvernement est au taquet. Cela fait plaisir.

Mais malgré cette attention portée aux animaux, les équidés sont dans la rue ! « Quelque 600 piétons et cavaliers de toute la Côte d’Azur, accompagnés de 170 chevaux et poneys selon la police (300 bêtes selon les organisateurs), ont marché dimanche sur la promenade des Anglais pour dire non à une hausse de la TVA sur les activités des centres équestres », rapportait récemment l’AFP. Parmi les slogans entonnés, retenons celui-ci, qui fera date : « Hollande t’es foutu, les poneys sont dans la rue ! » Faisons le pari que – cruellement – les historiens, dans deux cents ans, définiront ainsi le quinquennat hollandais : « Période trouble durant laquelle des ânes ont porté au pouvoir un homme plein d’humour, à cheval sur les bons mots, qui a réussi à faire l’unanimité contre lui, et même provoqué le courroux des poneys. » Dur.

Dans une précédente chronique bête, j’évoquais le porc-épic au travers de la prose de Pline l’ancien (voilà typiquement le genre de chose que Mediapart ne fait jamais). Posons ce principe : qu’importe la longueur des pics, l’important est l’ivresse… C’est pour cette raison qu’il ne faut nullement négliger le hérisson, qui – depuis toujours – fascine les naturalistes et fait rire les enfants. Le sympathique mammifère insectivore – qui prend les traits de « Sonic » dans l’univers des jeux vidéo – a fait une entrée fracassante dans l’actualité judiciaire , chez nos confrères de La Nouvelle République du Centre Ouest[2. Journal régional totalement punk qui nous avait déjà inspiré cette précédente brève.]. L’affaire pourrait sembler futile. Il s’agit du cambriolage d’un marchand de vins. Le journal titre pourtant son compte-rendu d’audience : « Chasse nocturne au hérisson ou rendez-vous coquin ? » Pourquoi ? Car la défense des prévenus – bras cassés et moi non plus – dépasse les attentes les plus folles des amateurs de faits divers… Ils ont pénétré de force dans l’échoppe pour se livrer à une partie de… « chasse » aux hérissons. « Leur seconde audition – nous apprend la NRCO – ne permet guère de progresser. Téo reste sur sa version : la chasse au hérisson, la cagoule contre le froid et les gants pour se prémunir des piquants de la bête ! ‘Alors, messieurs, aujourd’hui, qu’avez-vous à nous dire ? Avez-vous réfléchi à quelque chose de plus sérieux ?’ L’espace d’un instant, le tribunal semble y croire. Kévin prend la parole et promet de tout dire. La surprise est à la hauteur de l’espérance : ‘Si on ne voulait rien dire, c’est à cause de nos femmes ! On avait rendez-vous avec une demoiselle. C’était une soirée à thème dans le sauna !’ » Un sauna, voisin du marchand de vin, décrit dans cet article délectable comme « certes libertin, mais aussi citoyen » car ayant donné l’alerte. L’avenir est aux donneurs d’alertes…

Le gang des chasseurs poitevins de hérissons repart donc avec du sursis. Tout porte tragiquement à croire que leur aventure s’arrête là… Dommage. On aurait pourtant adoré rendre compte de la suite comique des péripéties de cette fine équipe. Les grandes associations criminelles portent quasiment toujours des noms d’animaux colorés. Le gang des « souris vertes » : celui des « panthères roses ». Il ne reste plus qu’à trouver la couleur du gang des hérissons…

Mandela tous les jours

nelson mandela insecurite

Depuis la mort de Nelson Mandela le 5 décembre, on n’en fait pas trop sur cette immense personnalité et ce caractère formidablement trempé. Pourtant sensible à l’hypertrophie, je n’ai rien à redire face à cette émotion quasiment universelle comme si le corps de l’humanité avait perdu l’un de ses membres. Se trouvait amputé d’un organe essentiel.

Rien de fait n’a été plus ridicule que l’absence de réactivité de France Inter préférant s’autocélébrer plutôt que de consacrer sa « matinale » à cette disparition (Le Figaro), alors qu’au quotidien cette radio nous « bassine » avec un progressisme conformiste et condescendant. Elle donne des leçons alors qu’elle mériterait d’en recevoir.

La violence et la lutte armée dont Mandela a été l’un des fers de lance, quand, chef de la branche combattante de l’ANC, il les a mises en oeuvre, n’assombrissent pas son image. En effet, il ne s’y est résolu qu’après avoir prôné une modération qui ne servait que l’adversaire. Le scandale absolu, pour son pays, de l’apartheid rendait légitime tout ce qui visait à s’y opposer, quelles que soient les manifestations de ce refus. Surtout Mandela, contrairement à tant d’autres, n’a jamais cherché à justifier le terrorisme et à se donner bonne conscience. Devant la Commission Vérité Justice, il a assumé et n’a pas ennobli hypocritement le sang et la mort résultant de son action un temps sans merci.

Il a démontré, une fois libéré, à quel point son obsession n’était pas de tuer et de faire tuer mais d’imposer cette intrépidité inouïe à son peuple de savoir résister à ce qui venait le plus naturellement aux victorieux sous toutes les latitudes : la vengeance et la haine institutionnalisées à rebours.

Ce qui m’importe, c’est l’exemple de Mandela et la manière dont tous les jours son courage, sa fermeté, son intransigeance admirable pourraient, modestement, irriguer nos comportements. Je ne voudrais pas qu’on saluât Mandela précisément pour l’oublier et ne pas en tirer, dans nos vies personnelles et sociales, de quoi les redresser, les améliorer.

Cette réflexion ne surgit pas en moi par hasard mais elle suit un moment de grande honte et de vraie lâcheté dont j’ai été à la fois le témoin et le coupable, le 7 décembre, dans le métro qui m’emmenait gare de Lyon. Monté dans la rame à Madeleine, je suis resté debout et j’ai tout de suite remarqué deux jeunes gens noirs parlant fort, cherchant à se faire remarquer, vautrés côte à côte sur une banquette avec leurs pieds sur la banquette d’en face.

Cette attitude ostensiblement grossière me donnait envie de réagir en les invitant à adopter une autre attitude. Je les observais de dos mais je ne tentais rien. Je n’étais pas Lino Ventura qui, dans ses films, leur aurait enjoint de se comporter autrement et qui, s’ils n’avaient pas obtempéré, aurait eu le geste qui convenait.

Jusqu’à ma descente gare de Lyon, je n’ai pas cessé de me torturer pour rien puisque je n’ignorais pas que je demeurerais passif et silencieux, tout en me culpabilisant parce que rien n’est plus insupportable que la faiblesse qui offense l’honneur plus qu’elle ne contredit la virilité.

Je n’étais pas le seul à ressentir un malaise puisque les autres voyageurs jetaient des regards rapides sur ces quatre pieds salissant la banquette inoccupée et que ceux qui survenaient à chaque station faisaient tout pour éviter d’avoir à déranger ces jeunes messieurs. Je n’étais pas le seul lâche, nous l’étions tous et l’indifférence affectée par tel ou tel n’était que le masque dont se sert la pusillanimité pour pouvoir se supporter, se pardonner.

J’aurais dû prendre sur moi et leur demander d’enlever leurs pieds de là. Cette incorrection me concernait, elle nous concernait tous et je n’étais pas assez médiocre pour me réfugier derrière l’absence d’un quelconque officiel ayant eu par ailleurs plusieurs fois l’expérience, ici ou là, notamment dans le franchissement des portiques, de l’inertie résolue des contrôleurs.

J’aurais dû intervenir et probablement je me serais mis dans un risque de conflit, de bagarre. J’aurais eu droit, comme toujours, à la semonce qui accable celui qui a eu l’audace de faire respecter un minimum de savoir-vivre plutôt que ceux qui l’ont salement transgressé.

Mais je suis resté coi.

C’est en acceptant ces défaites minimes, dérisoires du quotidien qu’on baisse insidieusement pavillon devant l’intolérable et qu’on participe à l’avilissement social. À force de se retenir et d’avoir peur, on perd. À force de s’effacer par prudence et de vivre avec la tête basse, de démissions en reculades, pour l’insignifiant comme pour le grave, on coule.

Il y a un usage de Mandela et de l’admiration qu’il a suscitée qui donne beaucoup de clés pour les infimes héroïsmes que nous devrions assumer. Il n’y a aucune raison pour que, contrairement à lui, nous partions battus par avance, par principe. Il y a des non modestes qui ont une valeur infinie.

Mandela tous les jours comme une inspiration : j’aurais alors surmonté sans l’ombre d’un problème mon écartèlement minable entre volonté d’exigence et crainte de l’action, de l’injonction et j’aurais été fidèle à l’image, à l’allure dont malgré mille rechutes je me persuade qu’elles devraient gouverner mon existence.

Mandela tous les jours : une leçon à appliquer sans modération.

*Photo : Ben Curtis/AP/SIPA. AP21494258_000071.

Élisabeth Badinter : Les femmes ne sont pas toutes des victimes

elisabeth badinter féminisme

Élisabeth Lévy. Au sujet de notre « Manifeste des 343 salauds », vous avez déclaré au Monde : « La forme était contestable. Mais je n’ai pas de critiques sur le fond. » Je comprends, sans la partager, votre réticence sur la forme, et vous remercie de votre soutien sur le fond. Comment expliquez-vous que ce sujet suscite un tel déluge d’insultes et de réactions outrées ?

Élisabeth Badinter. Aujourd’hui, tout sujet qui touche aux femmes se conclut en termes de « bien » et de « mal ». C’est comme ça. Pour couronner le tout, en osant vous emparer du manifeste des « salopes » sur l’avortement, vous avez commis une grosse erreur psychologique. On ne touche pas impunément à une cause sacrée ! Beaucoup de femmes ont mené un combat très dur pour obtenir le droit à l’avortement, le droit de disposer de leur corps. Dans ce contexte, notre ministre des Droits des femmes a eu beau jeu de dire : « Les 343 salopes réclamaient en leur temps de pouvoir disposer librement de leur corps. Les 343 salauds réclament le droit de disposer du corps des autres. » Et sa formule a fait mouche !

Certes, mais elle est fausse puisque le texte souligne l’impératif du consentement. Mais ne revenons pas là-dessus. Je pense que c’est surtout le titre : « Touche pas à ma pute ! » qui a scandalisé.

Le slogan « Touche pas à ma pute » a été taxé de « vulgaire », d’épouvantable. Ce souci de la vulgarité me fait un peu ricaner, mais en même temps, si on veut convaincre, il faut essayer de ne pas braquer ceux que l’on veut convaincre…

De toute façon, pour certaines néo-féministes, tous les prétextes sont bons pour crier haro sur le mâle !

Je ne comprends pas comment nous en sommes arrivés là. À leurs yeux, la prostituée incarne la victime absolue tandis que l’homme utilisateur de plaisir tarifé devient un « salaud » absolu, dominateur, exploiteur et violent, qui doit donc être puni. Cette image de l’homme m’est absolument insupportable, parce qu’elle l’essentialise sous les couleurs les plus sombres.[access capability= »lire_inedits »]

N’existait-elle pas déjà chez une partie de ce qu’on appelle aujourd’hui les « féministes historiques » ?

D’abord, je n’ai jamais appartenu au MLF, mais j’en ai beaucoup parlé avec mon amie Liliane Kandel, qui en a été une des fondatrices. Il est certain qu’il existait un esprit combatif contre le « sexe oppresseur », mais un esprit libéral sur le sexe. Il n’était pas question de punir la sexualité masculine, mais de permettre aux femmes d’accéder à une sexualité libre. Des figures historiques du MLF comme Gail Pheterson et Colette Guillaumin ont carrément publié des livres pour défendre la prostitution et les prostituées ! Pour la première, il valait mieux se prostituer qu’être une femme au foyer qui s’occupe de son mari, des enfants et de la maison, ce qui était alors le destin naturel des femmes. Vous voyez qu’on savait manier l’humour…

Si je ne m’abuse, vous n’avez pas été élevée dans cette perspective ?

C’est exact, mon père voulait que je fasse des études et que je travaille, mais il y avait des reliquats. Il fallait se marier et, surtout, avoir des enfants. L’obligation de se conformer à ce moule me semblait insupportable.

Comment les féministes sont-elles passées de l’éloge de la prostitution à la tentation abolitionniste ?

Il y a eu un renversement complet. Pour ma génération, marquée par Simone de Beauvoir, la femme était une héroïne parce qu’elle était une conquérante. Aujourd’hui, l’héroïne n’est plus celle qui prend des risques mais la victime. Cela me rappelle la réhabilitation des malheureux fusillés de 1917 par Jospin : on ne célèbre plus les auteurs d’actions extraordinaires, mais les victimes d’une injustice.

Or, s’il y a évidemment des femmes victimes de violences, les femmes ne sont pas toutes des victimes ! Cette manipulation s’avère extrêmement difficile à combattre, parce que ne pas entériner la situation de femme-victime vous place dans la position d’adversaire.

Dans le fond, le féminisme a, très logiquement, revêtu les habits du progressisme qui se confond avec la défense des damnés de la terre. De même que certains sortent leur revolver anti-islamophobe dès qu’on ose critiquer l’islam, certaines trépignent quand on refuse de communier dans leur vision victimaire.

Ce parallèle ne semble pas tout à fait exagéré. Dès lors que l’on définit les musulmans comme les victimes absolues de la domination et de l’exploitation du monde occidental, la critique devient, il est vrai, inacceptable. Si vous avez le malheur de remettre en question cette vision simpliste, par exemple pour critiquer le port du voile, vous vous trouvez du mauvais côté ! De la même manière, tous les 8 mars, la télévision et les journaux nous abreuvent d’images d’horreurs commises sur les femmes, pour nous prouver que la condition féminine est encore épouvantable. Je me mets à la place d’une petite gamine de 10 ans qui, entendant tout cela, doit se dire : « Quel horrible destin m’attend ! »

Tout de même, il est étrange que cette version « américanisée » du féminisme se soit imposée avec une telle force…

Étrange et consternant. Et savez-vous comment le féminisme français s’est aligné sur le féminisme américain ?  Par la voie des pays anglo-saxons et, notamment, par les universités des pays scandinaves, où l’on publie en anglais. À partir de là, ces idées se sont diffusées à Bruxelles où les plus actives militent efficacement. C’est ainsi que ce féminisme victimaire et punitif s’est propagé à toute l’Europe.

Vous ressentez cette volonté de pénaliser les clients comme une « déclaration de haine à la sexualité masculine » que l’on voudrait « aligner sur la sexualité féminine ». Ne seriez-vous pas, horresco referens, en train de céder aux stéréotypes différentialistes que vous dénonciez hier ?

Pas du tout ! Je n’ai jamais dit, écrit ni pensé qu’il y avait « identité des sexes ». J’aimerais bien savoir quel est le malin qui peut dire qu’être homme ou femme, c’est la même chose. L’ultime différence, indicible, se joue peut-être au lit. Entre l’homme et la femme, hormones et fantasmes ont leur mot à dire. Certes, l’évolution des moeurs, et la multiplication des lieux de rencontre sur Internet, comme Meetic, font que les femmes peuvent très bien adopter la sexualité occasionnelle qui a longtemps été l’apanage des hommes. Pour autant, l’expression du désir, la recherche du plaisir, sont-elles semblables chez les hommes et les femmes ? Je ne crois pas, mais cela reste un mystère.

Autrement dit, il y a des différences entre les sexes mais on peut jouer avec. Si une femme a envie de se comporter selon le stéréotype d’un homme, ou l’inverse, elle est tout à fait libre de le faire !

Absolument. J’ai toujours dit, à la rigolade générale, que nous étions tous psychiquement et physiquement bisexuels. Chacun de nous est un petit mélange particulier de virilité et de féminité. Je ne sais pas si le désir masculin se féminise, mais l’expression de la sexualité féminine s’est en tout cas virilisée. Il y a encore trente ans, le stéréotype obligé de la sexualité féminine exigeait d’être follement amoureuse avant de s’offrir. C’est une époque révolue : les femmes peuvent désormais rechercher le plaisir pour le plaisir, et c’est très bien comme ça !

Plus de quarante ans après la libération sexuelle, on assiste à un retour inattendu de l’ordre moral. Vos héritières putatives ont réussi à prendre leur revanche sur les hommes et semblent leur dire : «Maintenant, c’est à votre tour d’en baver!»

On est passé du libertaire au punitif. Pour certaines féministes, toute avancée ne peut résulter que de la contrainte. Je ne suis pas sûre que tout cela facilitera les relations entre hommes et femmes.[/access]

*Photo : CHAMUSSY/SIPA. 00586921_000001.

À votre santé, monsieur le président!

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hollande PS bilger

Monsieur le président, vous ne facilitez pas la tâche de ceux qui ont voté en votre faveur en s’imaginant que votre rondeur apparente ne dissimulerait pas des rigidités et des entêtements préoccupants.

Ils ont eu tort, j’ai eu tort. Vous êtes tout sauf un faible. Je ne fais même pas allusion à votre incroyable détermination pour engager nos forces dans des interventions armées qui, visant à prévenir des massacres ou à contenir la progression du terrorisme, sont approuvées par l’ensemble de la classe politique, ce qui montre bien que vous êtes capable de rassembler quand vous le voulez et que la loi édictant le mariage pour tous a inutilement déchiré un pays dont vous aviez souhaité pourtant, lors de votre campagne, l’unité.

Comme sur le plan économique, financier et social vous êtes confronté à un réel qui bat en brèche ce qu’il y avait de vraiment socialiste en vous même si vous n’avez jamais fait partie des illuminés de la rue de Solférino, vous ne nous épargnez rien pour le reste qui ne vous coûte rien, et vous faites donner Taubira pour le laxisme, Filippetti pour la culture et tous contre le racisme, votre compagne comprise.

Ce qu’il y a de bien avec votre morale, c’est qu’elle est inépuisable, avec votre mansuétude, c’est qu’elle est illimitée, avec votre tolérance, c’est qu’elle est orientée. En dépit de la Corrèze, vous préférez – tous vos choix le démontrent – le parisianisme à la France qui pense, selon vous, de travers. Les citoyens qui, en attendant le retour d’une droite honorable, vous ont porté au pouvoir n’obtiendront rien de vous. Pas la moindre concession. On va racler les fonds de tiroir du socialisme plutôt que de donner quelques miettes aux alliés d’une élection absolument pas payés de retour.

Pourtant, je ne peux pas m’empêcher de continuer à vous apprécier, à vous estimer, tant, paraît-il, cette tendance est perverse chez moi qui parvient à distinguer l’homme et son action, le caractère et la politique, ce que vous êtes et ce que vous accomplissez ou réalisez médiocrement. Il y a un capital qui probablement vous sauvera au moment du jugement dernier, donc au second tour de l’élection présidentielle de 2017 si vos calculs trop savants et votre stratégie trop mitterrandienne ne vous ont pas écarté de la compétition.

Je suis persuadé que votre personne ne sera jamais haïssable au point de coaliser une majorité contre elle mais que votre solitude dans l’inspiration et vos difficultés dans l’exécution, avec un gouvernement que vous devez supporter quoi que vous en ayez, ne vous assureront pas forcément une seconde victoire. La social-démocratie, pour beaucoup, est un mot magique mais qui ne permet pas de faire l’économie d’un contenu.

Vos adversaires naturels, toutefois, se donnent beaucoup de mal pour vous gêner le moins possible et force est d’admettre que cette droite est bien sage qui proteste sans pour autant susciter de désir d’elle : vous n’auriez jamais osé rêver d’une opposition pareille, incapable de se repentir pour hier et d’inventer demain.

Votre souci dominant – vous faites semblant de le prendre à la légère – concerne le Front de gauche et cet insupportable Mélenchon qui, même s’il n’engrange pas, fait mal avec ses ruades et son talent qui proposent une alternative, ces socialistes à la gauche du PS pour lesquels vous êtes un président à discuter, à contester et ces écologistes de gouvernement qui heureusement préfèrent les positions aux principes. Ils y sont, ils y restent !

Je déteste les polémiques absurdes qui visent encore davantage à vous déstabiliser. Vous n’êtes pas assez bas, il faut amplifier le rythme de votre descente. Je ne vous trouve pas ridicule quand, à la suite d’une visite discrète dans une association, vous avez été photographié en train de pouponner. On sent que les bébés, les enfants ne sont pas étrangers à votre cœur. Vous ne vous forcez pas.

Sur votre santé, la manière dont le journalisme français, négligent souvent pour l’essentiel, cultive l’accessoire et l’inutile a atteint un paroxysme. Parce qu’au mois de février 2011 vous avez subi une opération bénigne sans d’ailleurs alors avoir cherché à la cacher, avant la primaire socialiste et alors qu’évidemment votre avenir politique demeurait incertain, vous auriez dû, toutes affaires cessantes, vous exposer et considérer que votre santé était de nature à inquiéter tous les Français (Le Monde, Le Figaro, Le Parisien).

Cette controverse est grotesque puisqu’elle oublie que la sphère de la vie privée doit absolument être respectée quand aucune incidence politique sur l’exercice du pouvoir n’est susceptible d’en résulter. On a même osé soutenir que vous auriez maigri à cause de cette malheureuse prostate comme si, par exemple, la ridicule et permanente écharpe rouge de Christophe Barbier était motivée par un autre dessein que celui de se singulariser à petit prix !

Qu’on vous laisse tranquille avec ces pitoyables morsures qui, j’en suis sûr, ne vous détournent pas une seconde de votre devoir. De vous colleter avec l’immensité de ce que la France a à affronter chaque jour, et je devine l’angoisse qui doit être la vôtre à l’idée que vous ne parvenez pas, ou trop lentement, trop faiblement, à alléger son fardeau, sa charge.

C’est un piètre compliment que je vais vous adresser mais en attendant 2017 – et en dépit de nos aspirations contrastées à l’égard de cet avenir -, puis-je vous dire que, pour moi, un Hollande qui déçoit est infiniment plus supportable qu’un Sarkozy qui irrite.

Que je peux vous regarder, vous entendre, sans éprouver la moindre nostalgie pour celui qui bout d’impatience et de ressentiment.

À votre santé, monsieur le président.

Retrouvez l’entretien de Philippe Bilger avec Eric Zemmour :

*Photo : LCHAM/SIPA. 00670725_000001.

Pourquoi je n’ai pas signé le Manifeste des 343

alain finkielkraut pape

On aura beau nommer les prostituées « travailleuses du sexe », jamais je ne pourrai considérer le plus vieux métier du monde comme un boulot ordinaire, comme une activité banale, comme un exercice normal de la liberté.

Cependant, je préférerai toujours la délicatesse de Philippe Caubère – quand il parle de celles que l’on appelait autrefois les « dames de petite vertu » – à l’angélisme répressif de Najat Vallaud-Belkacem. Et Caubère a raison de répondre dans Causeur à ceux qui prétendent aider les femmes contraintes à vendre leurs charmes : « Comment peut-on prétendre vouloir aider des personnes que l’on ne connaît pas, que l’on n’écoute pas, et que l’on méprise ? » La nouvelle croisade sociétale d’une gauche incapable de répondre aux défis que représente la dislocation de la société française me semble ridicule et même pathétique.

J’aurais donc dû signer le « Manifeste des 343 salauds ».[access capability= »lire_inedits »] Je ne l’ai pas fait, non que le contenu ou même l’appellation « 343 salauds » me posent le moindre problème ; malgré les hauts cris des féministes qui rappellent leur combat héroïque pour la liberté de l’avortement, je ne trouve pas cette appellation sacrilège.

Ce qui m’a glacé, c’est le titre, c’est le clin d’oeil initial, c’est la blague en guise d’accroche : « Touche pas à ma pute ». On me dira : « Question de goût, question de forme », je n’ai pas apprécié la plaisanterie, peut-être, mais c’est le contenu qui compte ! Je ne crois pas que la distinction du fond et de la forme soit ici pertinente. Je dirai, avec Baltasar Gracián, que « le comment fait beaucoup en toutes choses », et qu’en l’occurrence, le comment est essentiel, la manière importe au plus haut point.

Est-ce à dire que la vulgarité me gêne ? Non, je n’ai rien contre la vulgarité quand elle brouille les codes, quand elle met les pieds dans le plat, quand elle confronte à la  prose de la vie les poses idéalistes ou sublimes. La trivialité est parfois salutaire. Mais précisément, la prostitution est considérée comme un sujet vulgaire, salace ; elle doit donc être traitée avec le maximum de distinction.

Là où l’étiquette règne, la vulgarité est utile. Là où la vulgarité règne, il est indispensable de ne pas être vulgaire. C’est le premier point.

Et puis, nous vivons sous le despotisme de la blague. Péguy définissait déjà, au début du siècle dernier, le monde moderne comme « un règne de barbares, de brutes et de mufles […]. Un monde non seulement qui fait des blagues, mais qui ne fait que des blagues, et qui fait toutes les blagues, qui fait blague de tout. Et qui enfin ne se demande pas encore anxieusement si c’est grave, mais qui inquiet, vide, se demande déjà si c’est bien amusant. »  Quand la musique envahit tout, il n’y a plus de musique. Quand la dérision est omniprésente, l’humour meurt. Et cette blague-là était particulièrement inopportune. Elle vous a piégés, elle vous a tendu un véritable traquenard. Sa signification vous a échappé et s’est retournée contre vous.

Vous avez voulu détourner le célèbre slogan « Touche pas à mon pote ». Mais le « mon » de « mon pote » dit la solidarité, la communauté, la reconnaissance de l’autre comme semblable, alors que le « ma » de « ma pute » est un adjectif purement possessif. Il ne dit pas « mon semblable », il dit « ma chose ». Il ne signale pas une identité, il déclare une propriété. Et c’est cela qui choque. Le client a le droit et le devoir de se défendre contre l’envie du pénal, mais pas en objectivant et en s’adjugeant la prostituée.

Trop content de l’aubaine, le « politiquement correct » s’est jeté sur Causeur. Le parti du Bien s’est dit qu’il pouvait avoir la peau de la revue qui conteste son règne. Mais il n’y a pas que lui, il n’y a pas que les redresseurs du bois tordu de l’humanité : la mauvaise plaisanterie de « Touche pas à ma pute » a heurté aussi la décence commune. Cette coalition de la common decency et du « politiquement correct » aurait pu et dû être évitée.[/access]

*Photo : Hannah.

Les mots pour le dire

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peillon zep prepas

peillon zep prepas

Comment formuler l’objet de son exécration ? Comment trouver le mot exact ? « Touche pas au grisbi, salope ! » Ah, ce « salope », quelle trouvaille ! Ah, comme Georges Lautner et Michel Audiard me manquent !

Brunetière, en 1898, trouve « intellectuels » et « intellectualisme »  pour désigner Zola et sa clique dreyfusarde : de la part d’un critique littéraire, professeur à l’ENS, et Académicien, c’était savoureux de réfuter en un mot l’intellect qui le faisait vivre. Pompidou, en mai 1968, trouve, pour résumer l’opinion de De Gaulle, le slogan (admirablement torché, ma foi) « La réforme, oui ; la chienlit, non ». La manifestation gaulliste du 30 mai 68 est sortie de cette formule.

Vincent Peillon, lui, c’est « conservatisme » (au pluriel, parfois) et « élitisme ». Deux gros mots, prononcés du bout des lèvres, avec cette moue insultante que le ministre affectionne : « « Le conservatisme et l’élitisme sont en train de s’organiser », lâche-t-il au moment où les enseignants des classes préparatoires se battent à la fois pur préserver leurs salaires, leurs conditions de travail, et, à terme, le salaire et les conditions de travail de tous leurs collègues, du premier et du second degré. Car personne ne peut croire que l’attaque au missile sur ce confetti que représentent les Classes préparatoires aux Grandes Ecoles ne soit pas un tir d’essai avant ‘offensive générale sur les salaires. Les fonctionnaires, en France comme en Espagne ou en Grèce, sont une cible trop facile pour qu’on résiste à la tentation de l’éparpiller façon puzzle, comme disait Raoul dans les Tontons flingueurs.
Le truc, c’est d’associer « conservatisme » et « élitisme ». De faire croire qu’il y a un lien organique (puisque syntaxique) entre eux. Un peu comme si j’associais, pour caractériser Peillon, le PS et ceux qui s’en inspirent, « modernisme » et « médiocrité ».

Quoique… « Conservatisme », ma foi, est pris en mauvaise part depuis si longtemps que j’aurais mauvaise grâce d’en défendre même l’idée. Encore que si c’est être conservateur, en matière scolaire, que de vouloir que chaque élève s’élève (justement…) au plus haut de ses capacités, oui, je suis conservateur, et tous les parents derrière moi. Mais « élitisme »… Dans un monde drogué aux classements sportifs et aux performances extrêmes, pourquoi cette critique de tout ce qui permet d’aller jusqu’au bout de soi-même — et un peu au-delà ? L’élitisme, n’est-ce pas, c’est cela, et rien d’autre. Le goût du travail mieux que bien fait, cette poursuite d’un apex scolaire qui friserait la perfection, la beauté à portée de main et d’esprit.

En répugnant ainsi à l’élitisme, Vincent Peillon s’engage sur une voie dangereuse — mais malheureusement conforme à la réalité, surtout celle de son ministère. Depuis trente ans (et un peu plus) que les pédagos les plus convaincus ont fait main basse sur l’Ecole de la République, nous assistons à l’orchestration de la médiocrité, de la pauvreté d’esprit, de l’impuissance érigée en principe. Jospin, en 1989, a fourni le cadre légal à cette exaltation de l’à-peu-près et du n’importe-quoi. Puis un réseau serré d’inspecteurs, de prophètes et de didacticiens fous a porté la bonne parole, via les IUFM, et, demain, via les ESPE version Peillon. On prend les mêmes et on enfonce le clou.

Evidemment, en fustigeant ainsi l’élitisme, on fait œuvre pie — et électorale. Les bons esprits sont, par définition, moins nombreux que les bras-cassés. Dire que l’élève doit construire lui-même ses propres savoirs (même l’adulte en est parfaitement incapable, alors, la petite bête brute qu’on appelle un enfant…), c’est inciter tous ceux qui ne pensent pas à exprimer très fort leurs opinions.
Et ils ne s’en privent pas, les bougres. Il suffit de fréquenter certains forums d’enseignants pour voir la bêtise s’étaler au nom de la liberté d’expression — autre principe formateur de cette même loi criminelle de juillet 89 : pour le bicentenaire des Droits de l’Homme, Jospin a sacralisé les droits immortels de la bêtise satisfaite (pléonasme, n’est-ce pas…), du poncif érigé en vertu, de l’horreur pédagogique institutionnelle. La liberté d’expression est le concept inventé par les insuffisants mentaux pour s’arroger le pouvoir — le pouvoir de dire, déjà, puis le pouvoir tout court, au nom de la « démocratie », qui se révèle désormais pour ce qu’elle était dès le départ : la perversion de la République [1. Voir Montesquieu, qui dans l’Esprit des lois (Livre III) prévoyait déjà les délires de la « majorité » devenue tyran dans un système sans « vertu ». Et au Livre IV, chapitre V, lire l’admirable analyse des principes de l’éducation d’un gouvernement républicain.]. Un peu comme le christianisme, selon l’analyse de Nietzsche, est la religion des impuissants. Le succès de l’un et de l’autre ne prouve en rien leur légitimité, et on ne cesse d’être impotent, ou faible d’esprit, sous prétexte qu’on est plusieurs.

Masi c’est à eux que doit logiquement s’adresser un ministre qui cherche à rester populaire. En stigmatisant les profs de prépas, Vincent eillon a cherché à semer dans le corps enseignant des germes de division, d’autant plus facilement que dans ces temps de restrictions financières (cela fait quatre ans que l’on n’a pas revalorisé le point d’indice, cela fait quinze ans que Claude Allègre, le modèle de Peillon, a arbitrairement baissé de 17% la rémunération des heures sup), on joue sur du velours en désignant à la vindicte populaire ceux qui gagnent un peu mieux leur vie.
Je crois pourtant que cette tentative de division démagogique fera long feu. D’abord parce que les prépas sont le premier étage de la fusée — et que d’autres mesures suivront, et que l’on n’attrape pas les mouches avec de bonnes paroles. Les profs de ZEP, soi-disant bénéficiaires des allègements de revenus (20%, quand même) infligés à leurs collègues de CPGE, verront leur feuille de salaire augmentée de 8 euros (si !). Byzance !
J’ai enseigné 12 ans en ZEP. Je sais ce que cela signifie de tension nerveuse, de peur parfois, d’espoirs déçus, et de volonté de faire progresser des enfants arrivés en lambeaux que l’on doit recoller sans plus de moyens que les autres. Je sais aussi que la rémunération est à des années-lumière de ce qu’elle devrait être, et que ce n’est pas 8 euros qui achèteront la conscience malheureuse d’enseignants confinés dans des établissements-poubelles.
La « refondation » de l’Ecole, dont le ministre se gargarise tous les quatre matins, aurait dû — aurait pu — se concentrer sur les programmes et sur la redistribution intelligente des 64 milliards d’euros de budget de la rue de Grenelle. Mais d’intelligence, nous l’avons bien compris, il n’en est pas question. Ce n’est pas populaire, l’intelligence, surtout auprès de tous les imbéciles dont la caractéristique est justement de se croire intelligents, qu’ils soient ministres, membres du SGEN ou de l’UNSA, ou piliers de bistrots. Non, ce qui est populaire, c’est la mise au pilori des « élites ». En brisant les prépas aujourd’hui, les Grandes écoles demain, Peillon suggère fortement aux élites d’aller se faire voir ailleurs — par exemple à Londres où Paris-Dauphine vient d’installer une antenne payante. Ou faut-il désormais écrire « peillante », tant les décisions du ministre ont pour effet immédiat (l’a-t-il pensé seulement ?) de libéraliser encore un peu plus un système auquel la Droite n’avait pas vraiment touché ? Détruire dans l’Ecole ce qui marche le mieux, ne plus donner de but aux élèves qui, au collège et au lycée, se décarcassent, et aux profs qui les forment, contre vents, marées, sinistres et ministres, c’est inciter à multiplier les structures privées, que seuls pourront s’offrir ceux qui déjà se les offrent. Peillon, c’est Bourdieu réhabilité, les héritiers au pouvoir, la reproduction bien en place. Tout ça en prétendant faire le contraire — mais le contraire, justement, ce sont les prépas, et ceux qui les alimentent, de l’école primaire au lycée.

Alors oui, si le « conservatisme » et « l’élitisme » consistent à croire encore que l’on n’a pas besoin d’avoir une cuiller en argent dans la bouche pour accéder aux formations les meilleures et aux emplois rémunérateurs, oui, je suis conservateur et élitiste — et les autres sont des crapules.

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00671094_000036.

Mandela, le rugby, le pardon

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nelson mandela rugby

nelson mandela rugby

Le rugby est une chose essentielle. Les Anglais disent du football : « ce n’est pas une question de vie ou de mort, c’est beaucoup plus important que cela ». Le rugby, c’est encore pire. Ce n’est pas un sport universel, il entretient avec l’histoire et la culture des pays où il s’est implanté des rapports très particuliers. La Nation néo-zélandaise n’existe pas. C’est une équipe de rugby qui a un État, c’est tout. En 1951, lors du tournoi des cinq nations, les Français affrontent les Anglais à Twickenham. Pour la première fois de l’Histoire, ils peuvent l’emporter. Mais épuisés, ils reculent. Jean Prat, leur capitaine, leur hurle alors cette apostrophe : « ils vous ont emmerdé pendant cent ans et vous ne seriez pas capables de tenir 10 minutes ? ». Il y a aussi l’histoire de Bob Deans ce fermier néo-zélandais qui se vit refuser un essai qui aurait permis à son pays de battre le pays de Galles et terminer invaincu, la tournée légendaire menée par Rory Gallaher en 1905. Sur son lit de mort, les dernières paroles de  Bob Deans furent naturellement : « cet essai, je l’avais marqué. »

Avec l’Afrique du Sud ce fut toujours très difficile. Là-bas, c’était le sport des Afrikaners qui y avaient injecté leur brutalité et leur arrogance. Les Français, pour la première fois, y firent une tournée en 1958. Homérique, elle se conclut, le 16 août, par la victoire française en test-match à Johannesburg. Abominable humiliation pour les blancs, qui se considéraient comme les meilleurs du monde n’ayant que mépris pour les Néo-Zélandais qui faisaient jouer des coloureds maoris. Pendant cette tournée, les quelques spectateurs noirs parqués dans des tribunes spéciales applaudissaient les Français, les blancs leur lançaient des bananes….

Tous les matches suivants entre les deux équipes furent compliqués, tendus et souvent brutaux. Les Afrikaners voulaient se venger, et les coqs français refusaient de reculer. Image célèbre de Jean-Pierre Rives, capitaine sonné et ensanglanté, à la dérive sur le terrain et refusant de quitter ses partenaires malgré les objurgations de l’arbitre : « Jean-Pierre, il faut sortir, ils vont vous tuer » réponse de Casque d’or : « sortir, mais pour aller où ? ». Le sommet fut atteint lors de la tournée de 1971. Depuis un an, les Sud-africains acceptaient que figurent dans les équipes étrangères qu’ils affrontaient des joueurs de couleur. La France avait sélectionné un poids plume noir de 75 kg, Roger Bourgarel, qui faisait l’objet à chaque match d’attentions particulières (sept points de suture au cuir chevelu après le premier test). « C’est là que j’ai pris conscience d’être noir. Avant, je ne m’étais jamais intéressé à cela, ça ne m’était jamais apparu comme quelque chose d’important. Mais là… ». Il ignorait qu’il venait d’un pays, qui comme nous le dit tous les jours Libération, est complètement gangrené par le racisme… Le 19 juin 1971 eu lieu, à Durban devant un stade blanc médusé et silencieux, la plus grande bagarre de l’histoire du rugby international. Emmenés par quelques glorieux « grands arbres », Dauga, Bastiat, Claude Spanghero, les Français refusèrent que l’on s’en prenne de nouveau à « Boubou ». Une légendaire « partie de manivelle » qu’il est un privilège d’entendre raconter par ceux qui en furent (au cours, par exemple d’une dégustation comparative de grands armagnacs conduite par Dauga,  grand spécialiste). Les Sud-africains prirent conscience qu’ils allaient avoir le dessous. Charles Marais leur capitaine vint trouver Benoît Dauga dans l’invraisemblable mêlée : «C’est fini, Benoît ? » « C’est comme il vous plaira » lui répondit le capitaine Montois. « Si vous voulez vous battre, on se bat. Si vous voulez partir, on s’en va. Si vous voulez qu’on joue, on joue ». « On joue » s’inclina Marais.

L’équipe d’Afrique du Sud fut par la suite bannie de compétitions et de tournées, l’apartheid obligeant les Noirs à ne jouer qu’entre eux.

Ayant été personnellement et professionnellement impliqué dans le combat mené de l’extérieur contre ce système, j’en avais acquis une petite expérience. J’étais très pessimiste sur l’issue. Profondément ému par la libération de Mandela, par la fin proclamée de l’apartheid, je pensais cependant que tout cela risquait de mal finir. Trop de violences, trop d’humiliations, trop de souffrances, trop de peurs. Toujours inquiet, je regardais à la télévision un an après l’élection de Mandela à la présidence, la coupe du monde de rugby 1995 qui se déroulait dans son pays de retour dans la communauté sportive internationale. Le jour de la finale qui opposait  l’Afrique du Sud à la Nouvelle-Zélande, je reçus, incrédule, le choc de son entrée sur le terrain, avant le match, revêtu du maillot Springboks portant le numéro 6. Celui de François Pieenar, le capitaine. Comment, le symbole, l’icône du combat contre l’apartheid, venait soutenir et rendre hommage à l’équipe qui en était l’incarnation ? Geste inouï, geste qui me fit prendre conscience jour-là, que la guerre était finie.

Je ne me suis pas intéressé aux surenchères dont la disparition de Mandela a été l’occasion. À l’émotion sincère se sont ajoutés de curieux spasmes d’adoration, de l’ignorance et de la mesquinerie qui en disent long sur l’époque. Au-delà de la magnifique humanité du personnage, je veux garder la conviction, au travers de la leçon donnée ce jour-là, que la politique peut toujours faire quelque chose. Et bien sûr, que le rugby est vraiment essentiel.

 *Photo : Ross Setford/AP/SIPA. AP21492754_000003;

 

Nos excuses à David Serra et aux éditions Ring

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En septembre 2012, Causeur a publié un billet de Jacques de Guillebon intitulé « Dantec, une renaissance », recension personnelle du conflit qui opposait Maurice Dantec à son ancien agent David Serra. En se basant uniquement sur les déclarations de Maurice Dantec pour qui Jacques de Guillebon a pris parti sans précautions comme d’autres blogueurs par ailleurs, notre auteur n’a pas mené d’enquête en écoutant uniquement les arguments d’une des parties, son article s’appuyant sur des informations dénuées finalement de tout fondement. Après avoir eu connaissance de nombreux éléments, comme celui où l’auteur lui-même exigeant de son ancien agent dès 2005 de le couper de tous ses principaux contacts parisiens, nous présentons ici même nos plus sincères excuses à David Serra et à sa famille pour l’injustice des propos tenus à son encontre.

Libertaires de 68, puritains de 2013

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mai 68 feminisme

mai 68 feminisme

Trouvé cet objet bizarre sur le site materialistes.com en consultant le Web, par une curiosité en voie d’épuisement, au sujet de la pénalisation des clients de prostituées : une critique au lance-flammes des 343 signataires de ce « manifeste fasciste » et, plus globalement, de la « revue de droite ultra-conservatrice et décadente Causeurs » (sic).

Pour être précis, il s’agit du « document 45 » paru sur le site officiel du PCMLM, Parti communiste marxiste-léniniste maoïste. Pourquoi évoquer ce document rédigé par un groupuscule réduit à l’état de microscopique fossile ? Parce qu’il vient d’un temps lointain, justement, où la lutte des classes conjoignait le puritanisme le plus implacable aux libertés sexuelles les plus innocentes. On y relève ainsi cette phrase optimiste : « Après-demain, lorsque la révolution socialiste aura triomphé et que les fascistes auront été exécutés, la bourgeoisie expropriée, effectivement la prostitution et la pornographie seront écrasés, au profit de la romance et de l’érotisme, car l’épanouissement ne peut aller qu’avec la dignité et le caractère authentique des sentiments. » Programme exaltant…

S’étonnera-t-on que le romantisme révolutionnaire mette ses pelotons d’exécution et ses camps d’internement au service de la cause des femmes ? Aujourd’hui il y a de quoi s’éberluer, mais en 1968 et les années suivantes, ce genre de cauchemar sentimental enchantait des franges ardentes et généreuses de la jeunesse. Ceci pour signaler que le mouvement libertaire, loin d’être uni, comprenait dans ses replis les plus farouchement gauchistes un versant puritain déjà opérant dans la Chine de Mao, puis parfaitement réalisé dans le Cambodge de Pol Pot avec le triomphe d’un collectivisme intégral, l’abolition de l’argent, de l’intime et de toute liberté. Qu’une poignée d’irréductibles se réclame aujourd’hui encore de régimes génocidaires pour chanter la « romance », l’« érotisme » et la « dignité des sentiments » souligne la permanence d’une volonté répressive de nature purificatrice au coeur même des idéaux d’émancipation.

Évidemment il ne s’agit plus, pour les éthérés cloîtrés dans leur bonne conscience, de régler à la mitrailleuse les questions morales. Certains continuent sûrement d’en rêver, mais l’époque a perdu l’espérance des « grands soirs ». Sur elle souffle désormais une brise presque démocratique qui se limite, contre les « néo-réacs », à des bordées d’injures et à des torrents de boue. À défaut de débattre, on n’abat plus : on se contente de haïr. On peut s’étonner, là aussi, d’une telle inaptitude à penser contre soi, et d’un tel manque de respect à l’endroit de ses contradicteurs.[access capability= »lire_inedits »]

Reste que, dans son ensemble, le puritanisme contemporain a déserté le champ proprement politique pour se polariser sur les questions liées à la libération des femmes. Car aucune époque ne s’est montrée aussi éloignée du puritanisme que la nôtre, du moins en apparence. Elle affiche une sexualité tous azimuts, balayant le spectre entier de ses représentations possibles, depuis l’esthétique raffinée de photos de mode où les effets de lumière et le charme des poses subliment la nudité, jusqu’aux vidéos les plus trash en libre accès sur le Net, lait pornographique que biberonnent les générations nouvelles. Rien de puritain dans les LGBT Pride, dans le « mariage pour tous », dans L’Inconnu du lac ou La Vie d’Adèle, ni dans le culte du corps sous toutes ses formes, sportives, artistiques, hygiénistes, au point qu’on a élevé le thème du corps, dans les arts comme dans le cercle universitaire des lettres et sciences humaines, au rang d’icône.

Que fait la cyber-police ? Il se pourrait néanmoins que ce soit précisément par la fenêtre du corps que revienne le puritanisme autrefois chassé par la porte de la révolution sexuelle. Sous le coup d’un retournement dont l’Histoire est prodigue, l’esprit libertaire, dont procède le féminisme reconnu enfin comme force motrice, se trouve désormais menacé par les victoires que peuvent revendiquer à juste titre les homosexuel(le)s et les féministes radicales, minorités alliées depuis des décennies contre le système patriarcal, lequel, en dépit des assauts, préserve ses positions tout en déclinant. Symbolisé par l’irrésistible expansion des biotechnologies, le culte de la vie qui caractérise la postmodernité éclaire le succès de ces minorités, succès matérialisé par l’exhibition des corps tels que les met en scène, actuellement, l’exposition « Masculin/Masculin » au musée d’Orsay. Mais ce même culte de la vie et ce même corps minoritaire tendent à se développer toujours davantage aux dépens du corps archaïque, celui du mâle blanc hétérosexuel, qui se repère en premier lieu dans la verticalité du pouvoir incarné par l’Église, reçu pour mortifère, oppresseur, discriminant, c’est-à-dire conservateur.

Il va de soi que les succès remportés par les minorités sociétales comprennent des retombées positives, à commencer par le droit qu’elles ont vaillamment acquis de s’exprimer en pleine lumière. Cependant l’incroyable violence symbolique qu’elles se permettent à l’égard de l’Église et, plus généralement, à l’égard de l’esprit conservateur, témoigne de la radicalité insatiable du combat qu’elles mènent. À titre d’exemple, il est arrivé à Charlie Hebdo de tourner en dérision le pape Benoît XVI avec une brutalité inouïe, équivalente toutefois au courage que ce magazine démontre en publiant les caricatures du Prophète.

Bien sûr, dans les deux cas, c’est la religion qu’on pourfend, autrement dit la liberté qu’on défend, ou plutôt qu’on croit défendre. Et c’est là qu’on retrouve le retournement de la liberté en son contraire. Paradoxe d’une sincère mais naïve volonté de progrès, Najat Vallaud Belkacem décide, au nom de l’émancipation des femmes, de réhabiliter contre les clients de prostituées le « surveiller et punir » naguère démonté et dénoncé par Michel Foucault. Pour traquer les passes commises dans le secret des alcôves, voilà l’actuelle ministre du Droit des femmes conduite à mobiliser les formidables moyens de la cyber-police en guise de panoptique, ce type de prison imaginé au XVIIIe siècle par Jeremy Bentham pour obtenir, grâce à une architecture appropriée, une surveillance totale des détenus.

Cette décision qui s’inscrit dans le processus généralisé d’espionnage et de transparence permis par l’outil informatique repose sur l’idée, partagée entre autres par les révolutionnaires de 68, que l’Histoire suit un cours inéluctable, et que c’est aller dans le sens du progrès politique et moral que de réprimer sans état d’âme ce qui s’y oppose. Les meilleures intentions du monde – combattre les misères de la prostitution – transforment alors la lutte des femmes, dont personne ne conteste la nécessité, en guerre de dames patronnesses soucieuses de coercition à l’encontre des hommes coupables de désirs inconvenants, et de rééducation des filles perdues.

Il est impossible de ne pas percevoir sous ces intentions l’ancienne aspiration à faire table rase du passé pour changer l’humanité en vue de la rendre meilleure : plus saine, plus propre, plus vertueuse. Malgré la montagne de crimes perpétrés par les sociétés totalitaires du XXe siècle qui ont assis leur système répressif sur ce projet faustien, la leçon n’a pas suffi : sous une forme hautement civilisée, le projet perdure. Et il s’en remet à l’État pour s’accomplir.

Le recours aux moyens de répression policiers distingue le féminisme radical, qui en recherche l’exercice pour parvenir in fine au renversement de la domination masculine à son profit, du féminisme réformiste qui, confiant dans la responsabilité individuelle de toutes et de tous, prend acte de la réalité suivante : dans leur principe, l’égalité en droits de l’homme et de la femme et l’exigence de parité sont, au sein de la société française, globalement acceptés. Ce fait ne signifie d’aucune manière que l’idéal est atteint : il reste une grosse masse de grain à moudre, de résistances à vaincre.

Mais, si considérables soient-ils, les progrès à réaliser se situent dans ce cadre, pas dans le renversement d’une domination en une autre. C’est ce qui justifie l’insistance sur la sauvegarde à tout prix des libertés individuelles, fondement du contrat volontaire entre parties responsables, de préférence à l’imposition contraignante de la loi. Le puritanisme n’a pas conscience de ce qu’il est, et il n’a pas de limites : c’est son plus grand danger. Il avance à coups de boutoir sans se préoccuper de ses excès ni de ses contradictions. Il s’avère même capable de fourvoyer l’analyse d’une anthropologue aussi éminente que Françoise Héritier, à en croire du moins l’association abolitionniste Zéromacho qui la cite en ces termes : « Dire que les femmes ont le droit de se vendre, c’est dire que les hommes ont le droit de les acheter. » Or il est tout à fait manifeste que les prostituées ne se vendent pas, mais vendent leur force de travail sous forme de prestations tarifées, et que les hommes ne les achètent pas, mais achètent le plaisir que ces prestations leur fournissent. Les seules femmes qui se vendent, sans d’ailleurs que leur droit personnel soit impliqué, sont les fillettes que leurs parents proposent, moyennant tribut, pour des mariages arrangés. On ne dira même pas que les femmes qui monnaient la participation de leur corps à une gestation pour autrui se vendent, mais qu’elles louent leur ventre sans pour autant cesser de s’appartenir.

Ces confusions dans l’approche théorique du problème trahissent des a priori idéologiques par définition contraires à l’honnêteté intellectuelle qui devrait prévaloir dans l’abord de ce problème, d’une importance indéniable puisqu’il se rapporte en profondeur aux relations qu’entretiennent les femmes et les hommes. Les anciens gauchistes, tout comme le féminisme radical qui soutient l’abolition en matière de prostitution et, sans doute, de pornographie, réprouvent le lien, certes regrettable mais aussi universel qu’évident, entre le sexe et l’argent. Ils en arrivent ainsi à une conception virginale de la femme, dont l’intégrité corporelle rime pour eux avec la pureté de l’âme. Même librement consentantes, les prostituées seraient des victimes en tant que les jouissances sexuelles dont elles font commerce les souilleraient. À suivre ce genre de raisonnement, dans le monde irénique qu’ils s’attachent à fonder, enfin délivré de la figure autoritaire du père, de la marque des ancêtres, du sceau des traditions et, au bout du compte, de l’altérité sexuelle (exemplairement, dans l’univers du communisme intégral rien ne distingue, sur le plan vestimentaire, les hommes des femmes), le credo de l’immaculé régnera. Sonia Semionovna, la prostituée mystique de Crime et Châtiment, passera aux oubliettes. Cet obscur objet du désir de Luis Buñuel ne sera plus compris, ni Belle de jour de François Truffaut, ni La Maman et la Putain de Jean Eustache, ni tant de films, de romans, de récits qui n’ont que faire de la « romance » et du « caractère authentique des sentiments ».

Tout sera simple, sain, bardé d’interdits, surveillé. On sera frères et soeurs, sans ombres et sans passé. On sera tout neufs. On sera purs. On s’ennuiera à mourir.[/access]

*Photo : Mourir à 30 ans.

Et maintenant, voilà la Chinafrique!

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chine afrique france

chine afrique france

La plupart des commentateurs se réjouissent de l’intervention française en Centrafrique, évoquant l’Afrique comme notre « un pré carré » stratégique et commercial. Leur analyse occulte un fait majeur : la France est en train de se faire damer le pion par la Chine sur le continent noir. Notamment dans le domaine agroalimentaire.

Peu d’observateurs le notent, mais la Chine achète de plus en plus de terres agricoles en Afrique subsaharienne. Si la hantise de Mao était de ne pouvoir nourrir l’immense population de l’empire du Milieu, c’est également l’inquiétude des autorités chinoises actuelles. L’avancée du désert de Gobi, les sécheresses à répétition, l’exode rural massif et la construction du barrage des Trois-Gorges[1. L’édification de cet ouvrage monumental a englouti 436 km2 de terres arables et déplacé 1,8 millions de personnes qui n’ont pas toutes été indemnisées.] expliquent le recul des terres cultivables de l’Empire du milieu.

Conscient du potentiel agroalimentaire immense du continent africain, le gouvernement chinois incite ses paysans sans terre à émigrer. Une fois la semelle posée sur le sol africain, ils achètent des terres sous le regard bienveillant des chefs locaux amadoués par les pots de vin. On ne demande pas l’avis des paysans africains qui sont expropriés, et souvent mis devant le fait accompli.

Malgré les critiques, Pékin argue que ses investissements africains profitent à l’économie locale. Habilement, la Chine renvoie ses possibles rivaux, notamment la France, dans les rets du « droit de l’hommisme » et de la repentance post-coloniale. Bonnes âmes, les Chinois importent leur propre main d’œuvre du pays. Aussi, les Africains ne profite-t-elle guère de la manne pourtant promise.  Certes, se produisent parfois des révoltes paysannes mais ces soulèvements sporadiques restent circonscrits à des territoires précis. Aussi ne menacent-ils pas la nouvelle relation sino-africaine que Pékin promeut au nom de la solidarité « Sud-Sud ».

En Tanzanie, s’étendent à perte de vue des terres où l’on cultive de manière intensive le maïs pour ensuite l’exporter vers la Chine. Pour l’ensemble du continent africain, l’enjeu n’est pas simplement symbolique. Les sociétés agricoles chinoises s’appropriant les meilleurs terrains, un avenir incertain s’annonce pour les 2.5 milliards d’Africains – contre un milliard actuellement – qui peupleront le continent. Comment nourrir tout cette population, a fortiori si l’on exporte ses ressources ?

On connaît déjà les difficultés du continent en la matière. Malnutritions, disettes, famines, à chaque fois le pire est évité grâce à l’aide internationale. Mais la population reste dépendante. Et pourtant, les ex-colons européens font tout pour payer leur dette au continent. Lors de son discours du 10 mai, au cours de la cérémonie commémorant l’abolition de l’esclavage, François Hollande avait déclaré : « Nous savons la part funeste prise par la France dans l’exploitation des terres d’Afrique à travers ce sombre négoce », et d’ajouter que les soldats français intervenaient notamment au Mali en reconnaissance de cette dette.

Empêtrée dans la repentance mémorielle, la France regarde les trains passer. Mieux, elle se saigne pour se racheter et aider l’Afrique à devenir indépendante sur le plan alimentaire. Ainsi, en 2012, sur près de 7 milliards d’engagements français en faveur du développement international, 2 milliards étaient alloués au seul continent africain. Cela passe par le financement de semis, de plants, de puits, de fermes, mais aussi par l’annulation de la dette de la Côte-d’Ivoire (3 milliards d’euros) généreusement accordée par le gouvernement français.

Paradoxalement, les populations locales considèrent cette aide au développement comme la dernière relique du colonialisme européen de papa. Du point de vue des élites africaines, la nouvelle donne chinoise apporte un vent d’air frais. Pékin risque pourtant de leur laisser des miettes, sans la mauvaise conscience de la France, laquelle se montre de plus en plus docile à l’égard de ses bailleurs de fond chinois[2. Une grande partie de la dette française est détenue par la Chine.]. Mais quelle plus belle fin que de mourir la main sur le cœur ?

*Photo : Andy Wong/AP/SIPA. AP21258231_000001.

Chronique bête n°4 : la fable du poney et du hérisson

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En liminaire, n’attendez de moi aucun commentaire sur Serge le lama – célèbre camélidé devenu multimillionnaire pour avoir pris le tramway bordelais avec des amis fêtards sans même demander l’autorisation d’Alain Juppé[1. Sont-ce les mêmes qui avaient volé, il y a quelques années, le légendaire canapé Chesterfield ?].

Pourtant l’heure est grave. Sachez que l’okapi se meurt. L’AFP nous apprend que « L’okapi ou « girafe des forêts » a rejoint la liste rouge des espèces menacées par l’Union internationale pour la conservation de la nature. L’okapi, animal mystérieux à la morphologie étrange évoquant à la fois le zèbre et la girafe, vit uniquement dans les forêts tropicales de la République démocratique du Congo dont il est le symbole national. » Dans le même temps, le méconnu ministre de l’écologie Philippe Martin (appartenant à la même équipe que Jean Dupont, secrétaire d’Etat au commerce participatif, Marcel Durand, ministre délégué à rien du tout et Albert Dugland, porte-parole) s’exprime dans les colonnes du quotidien La République des Pyrénées pour dire tout le bien qu’il pense des ours. Le ministre lâche : « Ma mission est de protéger la biodiversité et donc d’assurer la conservation de l’ours brun ». Le journal titre « Philippe Martin veut conserver l’ours ». Le gouvernement est au taquet. Cela fait plaisir.

Mais malgré cette attention portée aux animaux, les équidés sont dans la rue ! « Quelque 600 piétons et cavaliers de toute la Côte d’Azur, accompagnés de 170 chevaux et poneys selon la police (300 bêtes selon les organisateurs), ont marché dimanche sur la promenade des Anglais pour dire non à une hausse de la TVA sur les activités des centres équestres », rapportait récemment l’AFP. Parmi les slogans entonnés, retenons celui-ci, qui fera date : « Hollande t’es foutu, les poneys sont dans la rue ! » Faisons le pari que – cruellement – les historiens, dans deux cents ans, définiront ainsi le quinquennat hollandais : « Période trouble durant laquelle des ânes ont porté au pouvoir un homme plein d’humour, à cheval sur les bons mots, qui a réussi à faire l’unanimité contre lui, et même provoqué le courroux des poneys. » Dur.

Dans une précédente chronique bête, j’évoquais le porc-épic au travers de la prose de Pline l’ancien (voilà typiquement le genre de chose que Mediapart ne fait jamais). Posons ce principe : qu’importe la longueur des pics, l’important est l’ivresse… C’est pour cette raison qu’il ne faut nullement négliger le hérisson, qui – depuis toujours – fascine les naturalistes et fait rire les enfants. Le sympathique mammifère insectivore – qui prend les traits de « Sonic » dans l’univers des jeux vidéo – a fait une entrée fracassante dans l’actualité judiciaire , chez nos confrères de La Nouvelle République du Centre Ouest[2. Journal régional totalement punk qui nous avait déjà inspiré cette précédente brève.]. L’affaire pourrait sembler futile. Il s’agit du cambriolage d’un marchand de vins. Le journal titre pourtant son compte-rendu d’audience : « Chasse nocturne au hérisson ou rendez-vous coquin ? » Pourquoi ? Car la défense des prévenus – bras cassés et moi non plus – dépasse les attentes les plus folles des amateurs de faits divers… Ils ont pénétré de force dans l’échoppe pour se livrer à une partie de… « chasse » aux hérissons. « Leur seconde audition – nous apprend la NRCO – ne permet guère de progresser. Téo reste sur sa version : la chasse au hérisson, la cagoule contre le froid et les gants pour se prémunir des piquants de la bête ! ‘Alors, messieurs, aujourd’hui, qu’avez-vous à nous dire ? Avez-vous réfléchi à quelque chose de plus sérieux ?’ L’espace d’un instant, le tribunal semble y croire. Kévin prend la parole et promet de tout dire. La surprise est à la hauteur de l’espérance : ‘Si on ne voulait rien dire, c’est à cause de nos femmes ! On avait rendez-vous avec une demoiselle. C’était une soirée à thème dans le sauna !’ » Un sauna, voisin du marchand de vin, décrit dans cet article délectable comme « certes libertin, mais aussi citoyen » car ayant donné l’alerte. L’avenir est aux donneurs d’alertes…

Le gang des chasseurs poitevins de hérissons repart donc avec du sursis. Tout porte tragiquement à croire que leur aventure s’arrête là… Dommage. On aurait pourtant adoré rendre compte de la suite comique des péripéties de cette fine équipe. Les grandes associations criminelles portent quasiment toujours des noms d’animaux colorés. Le gang des « souris vertes » : celui des « panthères roses ». Il ne reste plus qu’à trouver la couleur du gang des hérissons…

Mandela tous les jours

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nelson mandela insecurite

nelson mandela insecurite

Depuis la mort de Nelson Mandela le 5 décembre, on n’en fait pas trop sur cette immense personnalité et ce caractère formidablement trempé. Pourtant sensible à l’hypertrophie, je n’ai rien à redire face à cette émotion quasiment universelle comme si le corps de l’humanité avait perdu l’un de ses membres. Se trouvait amputé d’un organe essentiel.

Rien de fait n’a été plus ridicule que l’absence de réactivité de France Inter préférant s’autocélébrer plutôt que de consacrer sa « matinale » à cette disparition (Le Figaro), alors qu’au quotidien cette radio nous « bassine » avec un progressisme conformiste et condescendant. Elle donne des leçons alors qu’elle mériterait d’en recevoir.

La violence et la lutte armée dont Mandela a été l’un des fers de lance, quand, chef de la branche combattante de l’ANC, il les a mises en oeuvre, n’assombrissent pas son image. En effet, il ne s’y est résolu qu’après avoir prôné une modération qui ne servait que l’adversaire. Le scandale absolu, pour son pays, de l’apartheid rendait légitime tout ce qui visait à s’y opposer, quelles que soient les manifestations de ce refus. Surtout Mandela, contrairement à tant d’autres, n’a jamais cherché à justifier le terrorisme et à se donner bonne conscience. Devant la Commission Vérité Justice, il a assumé et n’a pas ennobli hypocritement le sang et la mort résultant de son action un temps sans merci.

Il a démontré, une fois libéré, à quel point son obsession n’était pas de tuer et de faire tuer mais d’imposer cette intrépidité inouïe à son peuple de savoir résister à ce qui venait le plus naturellement aux victorieux sous toutes les latitudes : la vengeance et la haine institutionnalisées à rebours.

Ce qui m’importe, c’est l’exemple de Mandela et la manière dont tous les jours son courage, sa fermeté, son intransigeance admirable pourraient, modestement, irriguer nos comportements. Je ne voudrais pas qu’on saluât Mandela précisément pour l’oublier et ne pas en tirer, dans nos vies personnelles et sociales, de quoi les redresser, les améliorer.

Cette réflexion ne surgit pas en moi par hasard mais elle suit un moment de grande honte et de vraie lâcheté dont j’ai été à la fois le témoin et le coupable, le 7 décembre, dans le métro qui m’emmenait gare de Lyon. Monté dans la rame à Madeleine, je suis resté debout et j’ai tout de suite remarqué deux jeunes gens noirs parlant fort, cherchant à se faire remarquer, vautrés côte à côte sur une banquette avec leurs pieds sur la banquette d’en face.

Cette attitude ostensiblement grossière me donnait envie de réagir en les invitant à adopter une autre attitude. Je les observais de dos mais je ne tentais rien. Je n’étais pas Lino Ventura qui, dans ses films, leur aurait enjoint de se comporter autrement et qui, s’ils n’avaient pas obtempéré, aurait eu le geste qui convenait.

Jusqu’à ma descente gare de Lyon, je n’ai pas cessé de me torturer pour rien puisque je n’ignorais pas que je demeurerais passif et silencieux, tout en me culpabilisant parce que rien n’est plus insupportable que la faiblesse qui offense l’honneur plus qu’elle ne contredit la virilité.

Je n’étais pas le seul à ressentir un malaise puisque les autres voyageurs jetaient des regards rapides sur ces quatre pieds salissant la banquette inoccupée et que ceux qui survenaient à chaque station faisaient tout pour éviter d’avoir à déranger ces jeunes messieurs. Je n’étais pas le seul lâche, nous l’étions tous et l’indifférence affectée par tel ou tel n’était que le masque dont se sert la pusillanimité pour pouvoir se supporter, se pardonner.

J’aurais dû prendre sur moi et leur demander d’enlever leurs pieds de là. Cette incorrection me concernait, elle nous concernait tous et je n’étais pas assez médiocre pour me réfugier derrière l’absence d’un quelconque officiel ayant eu par ailleurs plusieurs fois l’expérience, ici ou là, notamment dans le franchissement des portiques, de l’inertie résolue des contrôleurs.

J’aurais dû intervenir et probablement je me serais mis dans un risque de conflit, de bagarre. J’aurais eu droit, comme toujours, à la semonce qui accable celui qui a eu l’audace de faire respecter un minimum de savoir-vivre plutôt que ceux qui l’ont salement transgressé.

Mais je suis resté coi.

C’est en acceptant ces défaites minimes, dérisoires du quotidien qu’on baisse insidieusement pavillon devant l’intolérable et qu’on participe à l’avilissement social. À force de se retenir et d’avoir peur, on perd. À force de s’effacer par prudence et de vivre avec la tête basse, de démissions en reculades, pour l’insignifiant comme pour le grave, on coule.

Il y a un usage de Mandela et de l’admiration qu’il a suscitée qui donne beaucoup de clés pour les infimes héroïsmes que nous devrions assumer. Il n’y a aucune raison pour que, contrairement à lui, nous partions battus par avance, par principe. Il y a des non modestes qui ont une valeur infinie.

Mandela tous les jours comme une inspiration : j’aurais alors surmonté sans l’ombre d’un problème mon écartèlement minable entre volonté d’exigence et crainte de l’action, de l’injonction et j’aurais été fidèle à l’image, à l’allure dont malgré mille rechutes je me persuade qu’elles devraient gouverner mon existence.

Mandela tous les jours : une leçon à appliquer sans modération.

*Photo : Ben Curtis/AP/SIPA. AP21494258_000071.

Élisabeth Badinter : Les femmes ne sont pas toutes des victimes

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elisabeth badinter féminisme

elisabeth badinter féminisme

Élisabeth Lévy. Au sujet de notre « Manifeste des 343 salauds », vous avez déclaré au Monde : « La forme était contestable. Mais je n’ai pas de critiques sur le fond. » Je comprends, sans la partager, votre réticence sur la forme, et vous remercie de votre soutien sur le fond. Comment expliquez-vous que ce sujet suscite un tel déluge d’insultes et de réactions outrées ?

Élisabeth Badinter. Aujourd’hui, tout sujet qui touche aux femmes se conclut en termes de « bien » et de « mal ». C’est comme ça. Pour couronner le tout, en osant vous emparer du manifeste des « salopes » sur l’avortement, vous avez commis une grosse erreur psychologique. On ne touche pas impunément à une cause sacrée ! Beaucoup de femmes ont mené un combat très dur pour obtenir le droit à l’avortement, le droit de disposer de leur corps. Dans ce contexte, notre ministre des Droits des femmes a eu beau jeu de dire : « Les 343 salopes réclamaient en leur temps de pouvoir disposer librement de leur corps. Les 343 salauds réclament le droit de disposer du corps des autres. » Et sa formule a fait mouche !

Certes, mais elle est fausse puisque le texte souligne l’impératif du consentement. Mais ne revenons pas là-dessus. Je pense que c’est surtout le titre : « Touche pas à ma pute ! » qui a scandalisé.

Le slogan « Touche pas à ma pute » a été taxé de « vulgaire », d’épouvantable. Ce souci de la vulgarité me fait un peu ricaner, mais en même temps, si on veut convaincre, il faut essayer de ne pas braquer ceux que l’on veut convaincre…

De toute façon, pour certaines néo-féministes, tous les prétextes sont bons pour crier haro sur le mâle !

Je ne comprends pas comment nous en sommes arrivés là. À leurs yeux, la prostituée incarne la victime absolue tandis que l’homme utilisateur de plaisir tarifé devient un « salaud » absolu, dominateur, exploiteur et violent, qui doit donc être puni. Cette image de l’homme m’est absolument insupportable, parce qu’elle l’essentialise sous les couleurs les plus sombres.[access capability= »lire_inedits »]

N’existait-elle pas déjà chez une partie de ce qu’on appelle aujourd’hui les « féministes historiques » ?

D’abord, je n’ai jamais appartenu au MLF, mais j’en ai beaucoup parlé avec mon amie Liliane Kandel, qui en a été une des fondatrices. Il est certain qu’il existait un esprit combatif contre le « sexe oppresseur », mais un esprit libéral sur le sexe. Il n’était pas question de punir la sexualité masculine, mais de permettre aux femmes d’accéder à une sexualité libre. Des figures historiques du MLF comme Gail Pheterson et Colette Guillaumin ont carrément publié des livres pour défendre la prostitution et les prostituées ! Pour la première, il valait mieux se prostituer qu’être une femme au foyer qui s’occupe de son mari, des enfants et de la maison, ce qui était alors le destin naturel des femmes. Vous voyez qu’on savait manier l’humour…

Si je ne m’abuse, vous n’avez pas été élevée dans cette perspective ?

C’est exact, mon père voulait que je fasse des études et que je travaille, mais il y avait des reliquats. Il fallait se marier et, surtout, avoir des enfants. L’obligation de se conformer à ce moule me semblait insupportable.

Comment les féministes sont-elles passées de l’éloge de la prostitution à la tentation abolitionniste ?

Il y a eu un renversement complet. Pour ma génération, marquée par Simone de Beauvoir, la femme était une héroïne parce qu’elle était une conquérante. Aujourd’hui, l’héroïne n’est plus celle qui prend des risques mais la victime. Cela me rappelle la réhabilitation des malheureux fusillés de 1917 par Jospin : on ne célèbre plus les auteurs d’actions extraordinaires, mais les victimes d’une injustice.

Or, s’il y a évidemment des femmes victimes de violences, les femmes ne sont pas toutes des victimes ! Cette manipulation s’avère extrêmement difficile à combattre, parce que ne pas entériner la situation de femme-victime vous place dans la position d’adversaire.

Dans le fond, le féminisme a, très logiquement, revêtu les habits du progressisme qui se confond avec la défense des damnés de la terre. De même que certains sortent leur revolver anti-islamophobe dès qu’on ose critiquer l’islam, certaines trépignent quand on refuse de communier dans leur vision victimaire.

Ce parallèle ne semble pas tout à fait exagéré. Dès lors que l’on définit les musulmans comme les victimes absolues de la domination et de l’exploitation du monde occidental, la critique devient, il est vrai, inacceptable. Si vous avez le malheur de remettre en question cette vision simpliste, par exemple pour critiquer le port du voile, vous vous trouvez du mauvais côté ! De la même manière, tous les 8 mars, la télévision et les journaux nous abreuvent d’images d’horreurs commises sur les femmes, pour nous prouver que la condition féminine est encore épouvantable. Je me mets à la place d’une petite gamine de 10 ans qui, entendant tout cela, doit se dire : « Quel horrible destin m’attend ! »

Tout de même, il est étrange que cette version « américanisée » du féminisme se soit imposée avec une telle force…

Étrange et consternant. Et savez-vous comment le féminisme français s’est aligné sur le féminisme américain ?  Par la voie des pays anglo-saxons et, notamment, par les universités des pays scandinaves, où l’on publie en anglais. À partir de là, ces idées se sont diffusées à Bruxelles où les plus actives militent efficacement. C’est ainsi que ce féminisme victimaire et punitif s’est propagé à toute l’Europe.

Vous ressentez cette volonté de pénaliser les clients comme une « déclaration de haine à la sexualité masculine » que l’on voudrait « aligner sur la sexualité féminine ». Ne seriez-vous pas, horresco referens, en train de céder aux stéréotypes différentialistes que vous dénonciez hier ?

Pas du tout ! Je n’ai jamais dit, écrit ni pensé qu’il y avait « identité des sexes ». J’aimerais bien savoir quel est le malin qui peut dire qu’être homme ou femme, c’est la même chose. L’ultime différence, indicible, se joue peut-être au lit. Entre l’homme et la femme, hormones et fantasmes ont leur mot à dire. Certes, l’évolution des moeurs, et la multiplication des lieux de rencontre sur Internet, comme Meetic, font que les femmes peuvent très bien adopter la sexualité occasionnelle qui a longtemps été l’apanage des hommes. Pour autant, l’expression du désir, la recherche du plaisir, sont-elles semblables chez les hommes et les femmes ? Je ne crois pas, mais cela reste un mystère.

Autrement dit, il y a des différences entre les sexes mais on peut jouer avec. Si une femme a envie de se comporter selon le stéréotype d’un homme, ou l’inverse, elle est tout à fait libre de le faire !

Absolument. J’ai toujours dit, à la rigolade générale, que nous étions tous psychiquement et physiquement bisexuels. Chacun de nous est un petit mélange particulier de virilité et de féminité. Je ne sais pas si le désir masculin se féminise, mais l’expression de la sexualité féminine s’est en tout cas virilisée. Il y a encore trente ans, le stéréotype obligé de la sexualité féminine exigeait d’être follement amoureuse avant de s’offrir. C’est une époque révolue : les femmes peuvent désormais rechercher le plaisir pour le plaisir, et c’est très bien comme ça !

Plus de quarante ans après la libération sexuelle, on assiste à un retour inattendu de l’ordre moral. Vos héritières putatives ont réussi à prendre leur revanche sur les hommes et semblent leur dire : «Maintenant, c’est à votre tour d’en baver!»

On est passé du libertaire au punitif. Pour certaines féministes, toute avancée ne peut résulter que de la contrainte. Je ne suis pas sûre que tout cela facilitera les relations entre hommes et femmes.[/access]

*Photo : CHAMUSSY/SIPA. 00586921_000001.

À votre santé, monsieur le président!

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hollande PS bilger

hollande PS bilger

Monsieur le président, vous ne facilitez pas la tâche de ceux qui ont voté en votre faveur en s’imaginant que votre rondeur apparente ne dissimulerait pas des rigidités et des entêtements préoccupants.

Ils ont eu tort, j’ai eu tort. Vous êtes tout sauf un faible. Je ne fais même pas allusion à votre incroyable détermination pour engager nos forces dans des interventions armées qui, visant à prévenir des massacres ou à contenir la progression du terrorisme, sont approuvées par l’ensemble de la classe politique, ce qui montre bien que vous êtes capable de rassembler quand vous le voulez et que la loi édictant le mariage pour tous a inutilement déchiré un pays dont vous aviez souhaité pourtant, lors de votre campagne, l’unité.

Comme sur le plan économique, financier et social vous êtes confronté à un réel qui bat en brèche ce qu’il y avait de vraiment socialiste en vous même si vous n’avez jamais fait partie des illuminés de la rue de Solférino, vous ne nous épargnez rien pour le reste qui ne vous coûte rien, et vous faites donner Taubira pour le laxisme, Filippetti pour la culture et tous contre le racisme, votre compagne comprise.

Ce qu’il y a de bien avec votre morale, c’est qu’elle est inépuisable, avec votre mansuétude, c’est qu’elle est illimitée, avec votre tolérance, c’est qu’elle est orientée. En dépit de la Corrèze, vous préférez – tous vos choix le démontrent – le parisianisme à la France qui pense, selon vous, de travers. Les citoyens qui, en attendant le retour d’une droite honorable, vous ont porté au pouvoir n’obtiendront rien de vous. Pas la moindre concession. On va racler les fonds de tiroir du socialisme plutôt que de donner quelques miettes aux alliés d’une élection absolument pas payés de retour.

Pourtant, je ne peux pas m’empêcher de continuer à vous apprécier, à vous estimer, tant, paraît-il, cette tendance est perverse chez moi qui parvient à distinguer l’homme et son action, le caractère et la politique, ce que vous êtes et ce que vous accomplissez ou réalisez médiocrement. Il y a un capital qui probablement vous sauvera au moment du jugement dernier, donc au second tour de l’élection présidentielle de 2017 si vos calculs trop savants et votre stratégie trop mitterrandienne ne vous ont pas écarté de la compétition.

Je suis persuadé que votre personne ne sera jamais haïssable au point de coaliser une majorité contre elle mais que votre solitude dans l’inspiration et vos difficultés dans l’exécution, avec un gouvernement que vous devez supporter quoi que vous en ayez, ne vous assureront pas forcément une seconde victoire. La social-démocratie, pour beaucoup, est un mot magique mais qui ne permet pas de faire l’économie d’un contenu.

Vos adversaires naturels, toutefois, se donnent beaucoup de mal pour vous gêner le moins possible et force est d’admettre que cette droite est bien sage qui proteste sans pour autant susciter de désir d’elle : vous n’auriez jamais osé rêver d’une opposition pareille, incapable de se repentir pour hier et d’inventer demain.

Votre souci dominant – vous faites semblant de le prendre à la légère – concerne le Front de gauche et cet insupportable Mélenchon qui, même s’il n’engrange pas, fait mal avec ses ruades et son talent qui proposent une alternative, ces socialistes à la gauche du PS pour lesquels vous êtes un président à discuter, à contester et ces écologistes de gouvernement qui heureusement préfèrent les positions aux principes. Ils y sont, ils y restent !

Je déteste les polémiques absurdes qui visent encore davantage à vous déstabiliser. Vous n’êtes pas assez bas, il faut amplifier le rythme de votre descente. Je ne vous trouve pas ridicule quand, à la suite d’une visite discrète dans une association, vous avez été photographié en train de pouponner. On sent que les bébés, les enfants ne sont pas étrangers à votre cœur. Vous ne vous forcez pas.

Sur votre santé, la manière dont le journalisme français, négligent souvent pour l’essentiel, cultive l’accessoire et l’inutile a atteint un paroxysme. Parce qu’au mois de février 2011 vous avez subi une opération bénigne sans d’ailleurs alors avoir cherché à la cacher, avant la primaire socialiste et alors qu’évidemment votre avenir politique demeurait incertain, vous auriez dû, toutes affaires cessantes, vous exposer et considérer que votre santé était de nature à inquiéter tous les Français (Le Monde, Le Figaro, Le Parisien).

Cette controverse est grotesque puisqu’elle oublie que la sphère de la vie privée doit absolument être respectée quand aucune incidence politique sur l’exercice du pouvoir n’est susceptible d’en résulter. On a même osé soutenir que vous auriez maigri à cause de cette malheureuse prostate comme si, par exemple, la ridicule et permanente écharpe rouge de Christophe Barbier était motivée par un autre dessein que celui de se singulariser à petit prix !

Qu’on vous laisse tranquille avec ces pitoyables morsures qui, j’en suis sûr, ne vous détournent pas une seconde de votre devoir. De vous colleter avec l’immensité de ce que la France a à affronter chaque jour, et je devine l’angoisse qui doit être la vôtre à l’idée que vous ne parvenez pas, ou trop lentement, trop faiblement, à alléger son fardeau, sa charge.

C’est un piètre compliment que je vais vous adresser mais en attendant 2017 – et en dépit de nos aspirations contrastées à l’égard de cet avenir -, puis-je vous dire que, pour moi, un Hollande qui déçoit est infiniment plus supportable qu’un Sarkozy qui irrite.

Que je peux vous regarder, vous entendre, sans éprouver la moindre nostalgie pour celui qui bout d’impatience et de ressentiment.

À votre santé, monsieur le président.

Retrouvez l’entretien de Philippe Bilger avec Eric Zemmour :

*Photo : LCHAM/SIPA. 00670725_000001.

Pourquoi je n’ai pas signé le Manifeste des 343

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alain finkielkraut pape

alain finkielkraut pape

On aura beau nommer les prostituées « travailleuses du sexe », jamais je ne pourrai considérer le plus vieux métier du monde comme un boulot ordinaire, comme une activité banale, comme un exercice normal de la liberté.

Cependant, je préférerai toujours la délicatesse de Philippe Caubère – quand il parle de celles que l’on appelait autrefois les « dames de petite vertu » – à l’angélisme répressif de Najat Vallaud-Belkacem. Et Caubère a raison de répondre dans Causeur à ceux qui prétendent aider les femmes contraintes à vendre leurs charmes : « Comment peut-on prétendre vouloir aider des personnes que l’on ne connaît pas, que l’on n’écoute pas, et que l’on méprise ? » La nouvelle croisade sociétale d’une gauche incapable de répondre aux défis que représente la dislocation de la société française me semble ridicule et même pathétique.

J’aurais donc dû signer le « Manifeste des 343 salauds ».[access capability= »lire_inedits »] Je ne l’ai pas fait, non que le contenu ou même l’appellation « 343 salauds » me posent le moindre problème ; malgré les hauts cris des féministes qui rappellent leur combat héroïque pour la liberté de l’avortement, je ne trouve pas cette appellation sacrilège.

Ce qui m’a glacé, c’est le titre, c’est le clin d’oeil initial, c’est la blague en guise d’accroche : « Touche pas à ma pute ». On me dira : « Question de goût, question de forme », je n’ai pas apprécié la plaisanterie, peut-être, mais c’est le contenu qui compte ! Je ne crois pas que la distinction du fond et de la forme soit ici pertinente. Je dirai, avec Baltasar Gracián, que « le comment fait beaucoup en toutes choses », et qu’en l’occurrence, le comment est essentiel, la manière importe au plus haut point.

Est-ce à dire que la vulgarité me gêne ? Non, je n’ai rien contre la vulgarité quand elle brouille les codes, quand elle met les pieds dans le plat, quand elle confronte à la  prose de la vie les poses idéalistes ou sublimes. La trivialité est parfois salutaire. Mais précisément, la prostitution est considérée comme un sujet vulgaire, salace ; elle doit donc être traitée avec le maximum de distinction.

Là où l’étiquette règne, la vulgarité est utile. Là où la vulgarité règne, il est indispensable de ne pas être vulgaire. C’est le premier point.

Et puis, nous vivons sous le despotisme de la blague. Péguy définissait déjà, au début du siècle dernier, le monde moderne comme « un règne de barbares, de brutes et de mufles […]. Un monde non seulement qui fait des blagues, mais qui ne fait que des blagues, et qui fait toutes les blagues, qui fait blague de tout. Et qui enfin ne se demande pas encore anxieusement si c’est grave, mais qui inquiet, vide, se demande déjà si c’est bien amusant. »  Quand la musique envahit tout, il n’y a plus de musique. Quand la dérision est omniprésente, l’humour meurt. Et cette blague-là était particulièrement inopportune. Elle vous a piégés, elle vous a tendu un véritable traquenard. Sa signification vous a échappé et s’est retournée contre vous.

Vous avez voulu détourner le célèbre slogan « Touche pas à mon pote ». Mais le « mon » de « mon pote » dit la solidarité, la communauté, la reconnaissance de l’autre comme semblable, alors que le « ma » de « ma pute » est un adjectif purement possessif. Il ne dit pas « mon semblable », il dit « ma chose ». Il ne signale pas une identité, il déclare une propriété. Et c’est cela qui choque. Le client a le droit et le devoir de se défendre contre l’envie du pénal, mais pas en objectivant et en s’adjugeant la prostituée.

Trop content de l’aubaine, le « politiquement correct » s’est jeté sur Causeur. Le parti du Bien s’est dit qu’il pouvait avoir la peau de la revue qui conteste son règne. Mais il n’y a pas que lui, il n’y a pas que les redresseurs du bois tordu de l’humanité : la mauvaise plaisanterie de « Touche pas à ma pute » a heurté aussi la décence commune. Cette coalition de la common decency et du « politiquement correct » aurait pu et dû être évitée.[/access]

*Photo : Hannah.