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Comme ça s’enfile en Ovalie!

Les tests matchs entre le XV tricolore et les autres nations phares de l’ovalie de l’hémisphère Sud ont repris le mois dernier mais voilà qu’après le vote du mariage gay, ce sport de voyous joué par des gentlemen prend des airs nouveaux.

Pour s’en persuader, il suffisait de tomber sur la page de Libé, dans son édition du mercredi 13 novembre 2013, entièrement consacrée à la réédition en poche du livre d’Anne Saouter : Être rugby, jeux du masculin et du féminin.

Portée par sa ferveur « gay friendly » et son militantisme « butlérien », Libé s’est réjoui de sa mise à jour. Treize ans après sa première parution, bien des luttes contre l’homophobie et l’hétérocratie ont été remportées. Alors vous comprenez bien qu’un sport de combat aussi viril que le rugby doit passer sous les fourches caudines de la saine dévirilisation de la société.

Pour les lecteurs qui avaient manqué l’événement de sa parution, Libé nous rappelle la petite histoire : ce docteur en anthropologie sociale et ethnologie avait donc choisi de plaquer sa grille de lecture néo-freudienne sur les placages des rugbymen pour que ces plaqueurs plaqués et ces plaqués plaqueurs cessent de se planquer dans leurs placards à tabous et fassent enfin leur bienheureux et émancipateur coming out.

Pour mener avec sérieux cette étude, l’anthropologue avait entrepris de s’aventurer dans le Sud-ouest, terre sacrée de l’ovalie mais surtout percluse de traditions (à comprendre comme de dangereux préjugés), s’immergeant pendant cinq ans dans les clubs et surtout dans les vestiaires des joueurs, pour lever le voile sur « la dimension homo-érotique » qui se cacherait sous « la mêlée des corps mêlés ».

On apprenait que derrière « la puissance, l’honneur, le courage »,  autant de valeurs scandaleusement guerrières et viriles, alimentant un idéal de masculinité castrateur, se dissimulait en réalité une « sensualité partagée entre hommes ».

À croire que pour Mme Saouter, un sport aussi viril, c’est louche, qu’aimer encaisser des coups, construire collectivement un essai, faire vivre le ballon n’a qu’une seule symbolique, celle de l’homosexualité. On est bien loin de la métaphore politique pourtant manifeste dans le geste contre-nature de vouloir passer la balle en arrière pour aller en avant qui symboliserait le sacrifice des pulsions naturelles, égoïstes  et automatiques sur l’autel de la coexistence pacifique des individus dans une même société.

Nous voilà donc rassurés : ces violents placages seraient de belles petites culbutes, la brutalité des impacts de rudes étreintes, les longues et tranchantes passes en arrière de multiples incitations à être pris par derrière, ces mêlées puissantes et cohésives des partouzes géantes, la célèbre troisième mi-temps où la bière coule à flot un bizutage scato dignes des pires week-ends d’inté organisés par des marketeux cuités et obsédés; et les beaux bébés du calendrier aux bras musclés, aux tablettes de chocolat saillantes, des corps bodybuildés dignes d’être élus icônes gay.

Et vlan ! Tant pis pour ces belles qui craquent pour Morgan Parra ou Michalak. Elles se consoleront en montant un fougueux étalon et soigneront ainsi leur déviance hétérophile par un orgasme zoophilique.

Mais peut-être Mme Saouter s’est-elle déjà penchée sur la question et enquête-t-elle sur l’intimité partagée entre les cavaliers et leurs montures, les tours de pédales des cyclistes enfourchant leurs vélos, les perchistes et leurs perches-membres en érection, ou encore les jouissifs va-et-vient des avirons. Affaire à suivre.

Hollande, de la prostate à la Centrafrique

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hollande prostate centrafrique

On avait laissé François Hollande dans une situation difficile le mois dernier, constatant que jamais la Ve République n’avait connu président si affaibli. Mais ladite Ve est bonne fille, puisqu’elle redonne un peu d’oxygène au chef de l’Etat à chaque fois que l’actualité internationale lui fait actionner la pompe. Ainsi l’intervention en Centrafrique, comme celle au Mali, fait de Hollande un chef de guerre ; le voilà représidentialisé en une seule intervention télévisée par la grâce d’un « j’ai décidé ». Peu importe ce que l’on pense de l’intervention centrafricaine en elle-même. Décider d’envoyer des soldats sur le terrain, apparaître comme le chef des armées, cela contraste avec l’homme chahuté par une gamine en direct de Mitrovica. Et François Hollande de méditer sur l’utilité du Coup d’Etat permanent de François Mitterrand, plus utile pour caler un meuble que pour présider la France.

Pourtant, la séquence de ces derniers jours aurait pu être bien meilleure encore. Mercredi matin, la France se réveillait ainsi avec la prostate du Président sur la table du petit déjeuner. France Info nous gratifiait du scoop intersidéral : pas encore candidat, Hollande serait passé sur le billard en février 2011. Stupeur ! On nous cache tout, on nous dit rien ! Le proc’ Aphatie reçoit justement le premier ministre et peine à comprendre son agacement lorsqu’il l’interroge sur ce thème. Jean-Marc Ayrault a pourtant adopté la bonne attitude ; traitant ce questionnement pour ce qu’il est : ridicule. Sur les chaînes info, les radios, Twitter et Facebook, un congrès géant d’urologie et de constitutionnalisme réunis démarre. La prostate présidentielle, fût-elle hypertrophiée, doit être transparente, nom d’une pipe ! Les mieux disposés à l’égard du Président arguent que cette opération chirurgicale ayant eu lieu avant l’annonce de sa candidature, l’information relève du secret médical. Parce qu’au mois d’octobre, cela n’aurait plus relevé du même secret ? Bizarre… Perso, que le candidat et même le Président Hollande ait la prostate hypertrophiée, un panaris ou le souffle court dans les escaliers, je n’en ai strictement rien à faire. Cela ne regarde que lui.

Ce qui me regarde, en revanche, c’est la manière dont il dirige le pays. C’est la seule exigence que je m’octroie en tant que citoyen, parcelle du Souverain. Je ne suis pas un traumatisé de la maladie cachée de Pompidou. Je n’avais certes que trois ans quand il est décédé mais je n’ai pas l’impression qu’il y ait eu vacance du pouvoir les semaines et même les jours qui ont précédé sa mort. Quant à la maladie de Mitterrand, ce n’est pas qu’elle m’ait été cachée qui me met en colère, c’est qu’elle ait été instrumentalisée en septembre 1992 en pleine campagne référendaire, pesant sans doute sur l’adoption du traité de Maastricht.

Mais revenons à François Hollande. Au lieu de saisir l’occasion qui lui était donnée d’apparaître comme ce qu’il doit être, c’est-à-dire le successeur des monarques, des empereurs et des présidents d’une vieille nation, que croyez-vous qu’il fit ? Au lieu de mépriser les indiscrets par le silence, il publia un communiqué mercredi et leur donna ainsi raison d’avoir péroré depuis le début de la matinée. Léonarda – Prostate, même combat ! Plenel et  Aphatie n’ont pas à sommer le Président de mettre son carnet de santé sur la table…

C’est donc paradoxalement la Ve République et le rôle historique de notre vieille nation en Afrique qui permettent à François Hollande d’endosser parfois le costume de chef de l’Etat. À gauche, les contempteurs de  la Françafrique, qui fustigent régulièrement nos institutions, devraient méditer ce constat implacable.

 

*Photo : MOUSSE/POOL/SIPA. 00670997_000002.

Les labyrinthes de Robbe-Grillet

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Nous ne ferons pas l’affront à notre aimable lecteur de lui présenter Alain Robbe-Grillet, écrivain célébré pour Les gommes, Le voyeur et La maison de rendez-vous, « pape du Nouveau Roman » selon l’expression consacrée, et académicien à la fin de sa vie qui trouva le moyen de ne jamais prononcer son discours de réception.

Beaucoup d’écrivains furent un jour tentés de passer derrière la caméra, de Malraux à Houellebecq en passant par Genet, Beckett et Mishima, mais Robbe-Grillet fut l’un des rares, peut-être avec Cocteau et Duras, à avoir réalisé une véritable œuvre cinématographique. Peu prisée des cinéphiles insensibles aux jeux intellectuels et fantasmatiques du cinéaste, cette œuvre reste encore aujourd’hui relativement méconnue.

La sortie en coffret DVD de la quasi-intégrale (il manque Un bruit qui rend fou) des films de Robbe-Grillet est l’occasion de redécouvrir les films de celui dont Nabe disait : «  Alain Robbe-Grillet n’est certainement pas le plus grand écrivain du dernier siècle, mais c’est l’un des meilleurs cinéastes. »

Dès ses premiers pas derrière la caméra en 1963, avec L’immortelle, le cinéaste va se livrer à des jeux sur la narration comparables à ceux qu’il effectua dans ses romans. Il ne s’agit plus alors, pour le spectateur, de savoir ce que les films racontent mais qui raconte. Partant toujours d’intrigues banales relevant des ficelles les plus éculées des genres populaires, l’espionnage dans Trans-Europ-Express, le film de guerre dans L’homme qui ment, l’enquête policière dans Glissements progressifs du plaisir, Robbe-Grillet déconstruit ces récits façon puzzle pour en faire de véritables labyrinthes mentaux où la fiction est sans arrêt brouillée par les fantasmes, les mensonges, les rêves. Il n’y a plus chez lui ce narrateur « deus ex machina » qui tirerait les ficelles mais des personnages qui mettent eux-mêmes en scène leurs visions comme autant de perspectives dépravées par la fantaisie, le désir, l’inconscient, les fantasmes.

Ce sont les mensonges du héros de L’homme qui ment, joué par Trintignant,  qui créent la fiction, la font proliférer et aller dans des directions contradictoires. Dans l’Eden et après, le cinéaste organise ses images de manière « sérielle » : chaque motif visuel  comme un verre qui se brise ou un tableau abstrait semble revenir de façon régulière, rompant ainsi avec les schémas traditionnels du récit psychologique. Et Robbe-Grillet poussera encore plus loin ses expérimentations en proposant pour l’ORTF un montage aléatoire et totalement différent de L’Eden et après sous le titre anagrammatique de N a pris les dés, fascinante relecture où un nouveau narrateur invente différentes fictions à partir des mêmes images.

À ces jeux labyrinthiques sur la narration s’ajoute un désir constant d’affirmer la toute-puissance de l’imagination et de la vision. A Frédéric Taddeï qui l’interroge sur la pornographie dans les bonus des DVD, Robbe-Grillet confie son peu de goût pour le genre en affirmant avec justesse qu’ « il manque de perversion ». Au « trop de réalité » de la représentation sexuelle crue, il préfère la souveraineté sans limite du fantasme. L’érotisme chez Robbe-Grillet se limite d’ailleurs souvent à la nudité de ses interprètes féminines et à la composition de tableaux figés, froids, distanciés et ritualisés. Dans Glissements progressifs du plaisir et Le jeu avec le feu, ces tableaux lui permettent de convoquer tout un imaginaire sadien, cachots sordides, bonnes sœurs cruelles flagellant de jeunes ingénues enchaînées, jeux sadomasochistes, inceste, bestialité, et d’exalter la puissance de l’imagination et du fantasme contre toutes les instances jugées oppressives :  police,  magistrature,  religion…

À partir de L’Éden et après (1970), Robbe-Grillet tourne systématiquement en couleurs et la dimension picturale de ses œuvres devient primordiale dans la mise en scène de ses tableaux pervers. Dans ce film, le café est composé de parois coulissantes peintes comme des toiles de Mondrian et l’auteur nous propose également une amusante et « littérale » citation du Nu descendant l’escalier de Marcel Duchamp. Dans Glissements progressifs du plaisir (1974), on reconnaît des références à Hans Bellmer avec notamment cette  poupée désarticulée comme motif récurrent et à Yves Klein quand la sublime Anicée Alvina réalise une  anthropométrie rouge sur un mur immaculé. La belle captive, pour sa part est un hommage à une toile de Magritte et c’est à Delacroix que le cinéaste se réfère en peramence dans C’est Gradiva qui vous appelle.

En s’inscrivant ainsi dans les sphères de l’art et du fantasme, les films de Robbe-Grillet se veulent totalement irréalistes. Pourtant, ils reflètent malgré eux un certain  air du temps. L’immortelle évoque par son hiératisme et l’absence totale d’émotion des personnages un malaise existentiel que l’on retrouve également dans les films de Resnais et d’Antonioni à la même époque. Sorti en 1970, L’Eden et après est un vrai film psychédélique avec minijupes de rigueur et substances illicites qui sont le déclencheur des visions fantasmatiques des personnages…

Il convient maintenant de souligner la dimension humoristique du cinéma de Robbe-Grillet et de son univers qui demande constamment la participation du spectateur. Les labyrinthes de Robbe-Grillet peuvent déconcerter mais ils sont également ludiques et envoûtants pour peu qu’on se pique au jeu. Des films comme Trans-Europ-Express et Le jeu avec le feu flirtent parfois avec le burlesque et il faut entendre Arielle Dombasle dans C’est Gradiva qui vous appelle raconter qu’elle est « comédienne de rêves » et se livrer à une mémorable tirade contre « la police des rêves » qui cherche absolument à les réglementer et à interdire leurs manifestations les plus osées.

À l’heure où la police de la pensée devient de plus en plus étouffante, cet éloge débridé et souriant de la toute-puissance de l’imagination fait la saveur et le prix du cinéma d’Alain Robbe-Grillet, homme libre.

 

Alain Robbe-Grillet : récits cinématographiques (coffret 9 DVD). Editions Carlotta Films.

Allen Ginsberg, dissident américain

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Tout cela a eu lieu bien avant la grande explosion de 1969 à Woodstock. Bien avant que la révolte ne se dénature et ne s’impose en tant que Nouvel Ordre social. Cela a eu lieu à l’époque où Allen Ginsberg – alors manœuvre – gagnait 29 dollars par semaine quand sa piaule à Manhattan ne lui coûtait que 48 dollars par mois. « Le rapport était de un à quatre… C’était une époque bien plus tempérée que l’actuelle… Économiquement vivable. Aujourd’hui, tout le salaire d’un gamin qui vit de petits boulots passe dans le loyer – 1 000 dollars ! », commente Ginsberg, face à une photographie qui le représente sur le toit d’un immeuble de Lower East Side avec, en fond, une vue plongeante sur Tompkins Park. Prise à l’automne 1953 par William Burroughs, elle est incorporée dans un film documentaire à voir, entre autres pièces d’archives de la « Beat Generation », au Centre Pompidou de Metz.[access capability= »lire_inedits »]
Pour avoir poussé un « hurlement de défaite », selon la formulation du poète William Carlos Williams, défaite qui n’en était pas vraiment une puisque vécue « comme une expérience ordinaire », Allen Ginsberg s’est imposé en principal catalyseur et figure tutélaire des beatniks. Les organisateurs de l’exposition l’ont choisi pour guide dans ce labyrinthe de films, d’enregistrements d’entretiens ou de lectures publiques qui outrepasse les frontières d’une présentation muséale linéaire et didactique. Les premiers vers du Howl (« hurlement », en français), publié aux États-Unis en 1956 et aussitôt censuré à cause de sa prétendue obscénité, justifient le choix : « J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus, se traînant à l’aube dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre… ». Dédicacé à Kerouac, « nouveau Bouddha de la prose américaine », ce qui était un compliment dans la bouche de Ginsberg, mais aussi à William Burroughs et à Neal Cassady, le poème résonne au rythme effréné du be-bop avec ses passages phrasés, fulmine tout son content, n’épargnant ni les « pédés de la publicité » ni la « suffocante moutarde des rédacteurs en chef intelligents » ni même ceux qui se tailladent les poignets « trois fois de suite sans succès » et finissent par « ouvrir des magasins d’antiquités ». Il y aurait eu de quoi rigoler si le gotha beat n’avait pas mis « sa chair sur la table », comme disait Céline quand, simplement, il voulait dire qu’écrire, écrire vrai, nuit gravement à la santé. Nomen omen, Ginsberg a aussi dédié Howl à un certain Carl Solomon, dont il avait fait la connaissance pendant son internement dans un hôpital psychiatrique en 1946.

La question demeure néanmoins : comment s’émouvoir encore de ces destins vécus sur le fil du rasoir « avec des rêves, avec de la drogue, avec des cauchemars qui marchent, l’alcool la queue les baisades sans fin » dès lors que tout le monde, à commencer par les très sérieux traders de La Défense, sniffe plus ou moins régulièrement, se vante d’avoir une sexualité débridée, du moins dans la sphère virtuelle, et fait des cauchemars ? Une des séquences les plus cocasses d’une interview de Jack Kerouac accordée à une chaîne de télévision américaine le montre en gros plan, le visage enflé par l’alcool, marmonnant avec un profond dédain : « J’ai été arrêté il y a deux semaines par les flics. Le policier m’a dit : je vous arrête pour déchéance ! » Si plus personne ne se fait arrêter pour déchéance, c’est principalement en raison du fait que la déchéance s’est « démocratisée » au point de devenir une banalité, le destin du commun des mortels.

Kerouac s’est très tôt rendu compte de l’effet pervers d’une contestation généralisée. Au détour de l’année 1957, l’auteur de Sur la route revendiquait déjà son catholicisme, irrité par le « bouddhisme de mode » dont il se sentait responsable d’avoir facilité l’expansion avec ses écrits. « Dieu bénisse le New York Times de n’avoir pas effacé le crucifix comme si ça avait été une faute de goût », déclare-t-il au sujet de sa photo publiée par le journal et sur laquelle il s’exhibe avec une croix imposante pendue au cou. Diluée dans le sentimentalisme gnangnan du « Flower Power », érigée en dogme par les mouvements écologistes dont les membres siègent désormais dans des gouvernements de droite comme de gauche, caricaturée par le bricolage spirituel du New Age, l’idéologie beatnik s’est bazardée plus qu’elle ne s’est essoufflée. Ses épigones forment l’avant-garde de la police de la bien-pensance, parfaitement disposés à surveiller et punir leurs gourous initiatiques. Avant de mourir d’un cancer du foie en 1997, à l’âge respectable de 71 ans, Ginsberg s’est fait bien taper sur les doigts pour avoir manifesté son soutien à l’Association nord-américaine pour l’amour entre les hommes et les garçons. Ce qu’il avait alors qualifié d’« hystérie anti-pédérastie » lui aurait trop rappelé l’hystérie anti-homosexuelle qu’il combattait dans sa jeunesse. « L’idée me vient que je suis l’Amérique », écrivait-il à ses débuts. Dommage que l’Amérique ne soit pas et n’ait jamais été lui. Lui, Ginsberg, avec son intransigeance vis-à-vis de la liberté de penser, aussi radicale qu’elle puisse paraître, et son goût de la vérité dénudée, pas toujours agréable à voir, à l’image de cet autoportrait de lui en vieil homme nu et désabusé. [/access]

Exposition « Beat Generation/Allen Ginsberg », à voir au Centre Pompidou de Metz, 1, parvis des Droits-de-l’homme, jusqu’au 6 janvier 2014, chaque jour de 11 heures à 18 heures (sauf mardi, jour de fermeture hebdomadaire).

*Photo: Creative Commons Attribution

Le cinéaste, la Folle et l’écrivain

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Je goûte peu les commémorations officielles. Surtout lorsqu’elles honorent d’authentiques rebelles, réfractaires aux hommages de l’Etat. L’an dernier, Debord, proclamé « trésor national », eut droit à son exposition à la Bibliothèque François-Mitterrand. Bilan des courses : dans un labyrinthe de verre, l’inspirateur de mai 68 fut porté aux nues, mais le critique radical de la modernité copieusement ignoré. Rebelote avec Pier Paolo Pasolini. La rétrospective et l’expo que lui consacrent la Cinémathèque française se cantonnent à ses films, assortis de quelques poèmes et entretiens où pointent quelques piquants de subversion marxiste et conservatrice. Il y a encore quelques semaines, sur les ondes de la radio publique, un pharisien vantait le génie du cinéaste, non sans regretter ses positions iconoclastes sur l’avortement, qu’il mit sur le compte de son histoire familiale (père absent, homosexualité difficile à assumer…).  On se serait cru sur  un plateau télé, c’est dire s’il est des hommages aux accents de profanation !

Rien de tel avec Quelque chose d’écrit. Le livre d’Emanuele Trevi surnage au-dessus des éloges compassés. Dans ses premières pages, l’auteur nous prévient : on ne fait pas d’art avec de bons sentiments, ou de méchantes rancunes. Un grand auteur, du calibre de Mishima, Burroughs ou Pasolini, ne pose pas. Il s’impose, bouscule, heurte son lecteur jusqu’à le pousser dans ses pires retranchements. « La vérité, c’est que chacun de nous,  avec un peu d’entêtement, peut apprendre à utiliser les encres les plus adaptées pour rédiger sa rédaction, et se targuer d’être un grand écrivain. Mais dans le véritable encrier, celui qu’utilisent les grands, mijotent des matières bien différentes : sang et sperme et matières fécales et autres boues innommables où pullulent des désirs, des aspirations et des souvenirs plus vastes et plus obscurs que tous les mots, que toutes les conventions. » Que les faiseurs de phrases et les stylistes ampoulés se le tiennent pour dit !

Fils d’un psychanalyste italien réputé, Trevi a glissé sur le papier sa méditation autour de Pasolini, auquel il voue un culte intarissable. Stagiaire archiviste auprès de la Fondation Pasolini il y a une vingtaine d’années, il y côtoya Laura Betti. L’actrice qui jouait la bonne dans Théorème s’improvisa gardienne de la mémoire pasolinienne, au crépuscule d’une vie rongé par la boulimie, l’hystérie et une diarrhée injurieuse proche du syndrome Gilles de la Tourette.

Emanuele Trevi narre avec une jubilation toute masochiste l’enfer qu’il vécut au cœur de la Fondation, Betti n’aimant rien tant que traiter ses collaborateurs de « petites putes » (sic) à longueur de phrases. Traumatisés par ces sautes d’humeur permanentes, les proches de la comédienne devenue obèse lui trouvèrent un sobriquet taillé à sa mesure : la Folle !  Sa propension au mépris des autres, qu’un psychanalyste du dimanche identifierait à la haine de soi, fascine et interroge : « Avait-elle toujours été ainsi, la Folle – pleine de cette douleur innommable, de cette méchanceté aveugle et cosmique ? Ou bien, à un certain moment de sa vie, quelque chose de particulier (la mort de P.P.P., par exemple, ou la conscience de vieillir, ou encore une dépression obscure, sans cause, nichée en elle depuis Dieu sait combien de temps) lui avait-il porté un coup fatal ? »

Quelque chose d’écrit décrit des scènes de ménage à la romaine, montrant une Laura Betti prisonnière de ses pulsions destructrices, obligée de verrouiller l’accès au frigo de la fondation pour ne pas céder à ses fringales nocturnes, qu’on retrouve ensuite au petit matin, coincée sous la porte surélevée de la cuisine, sous laquelle elle avait tenté de s’infiltrer pour manger un morceau… Mais cette œuvre écrite dans un style sobre et élégant dépasse le comique picaresque. Trevi s’épanche longuement sur l’homme, l’artiste et le penseur Pasolini, trois figures étroitement mêlées dans le roman qu’il laissa inachevé, Pétrole. Les métamorphoses sexuelles successives de ses deux héros se révèlent d’une remarquable modernité : aujourd’hui, ne loue-t-on pas comme un progrès la transformation de l’homme en femme, puis à nouveau en homme, au gré de ses aspirations bourgeoises ? Nulle moraline n’a cependant droit de cité chez Pasolini, dont la critique de la société hédoniste déroute : les fascistes de Salo ou les 120 journées de Sodome marient des hommes entre deux orgies. L’idéologie du désir mêlée au néo-fascisme, Clouscard l’avait théorisée, Pasolini osa la filmer !

 

Quelque chose d’écrit, Emanuele Trevi, Actes Sud, 2013 (traduit par Marguerite Pozzoli).

Paris, peine capitale

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Alain Paucard est un mélancolique allègre, un ronchon aimable, un nostalgique souriant. Question de politesse. Qu’il prenne acte du réaménagement autoritaire de ce qu’on appelait jadis les villes par des urbanistes aux utopies mortifères (Les Criminels du béton) ou de la servitude volontaire qui pousse des millions de gens à partir bronzer loin de chez eux dans des conditions concentrationnaires (Le Cauchemar des vacances), Paucard, dont les amis et admirations ont pour nom Jean Dutourd ou Michel Audiard, est un indispensable comptable de nos faillites contemporaines.

Là où il pourrait éventuellement perdre son amabilité, dans cette fin du monde au ralenti, c’est quand il est question de Paris. Paris est la propriété personnelle de Paucard. Il n’en sort pas, ou peu, chérissant par-dessus tout son 14e natal où il vit encore, comme un assiégé. La tradition dans laquelle s’inscrit son Paris, c’est foutu est presque aussi vieille que Paris lui-même. C’est celle des piétons attentifs, des arpenteurs minutieux, des chasseurs subtils de signes dans une ville de tous les possibles.

Paucard chemine, dans son inventaire des vingt arrondissements et de la proche banlieue, en compagnie des truands, de François Villon à l’argot mystérieux, des situs de Debord et de leurs dérives psycho-géographiques mais aussi de Walter Benjamin saisissant le mystère des passages ou encore des surréalistes qui, avec Aragon dans Le Paysan de Paris ou Breton dans Nadja, ont redessiné une géographie secrète et soyeuse de la capitale. Nadja et son profil perdu qui reste le même que celui de la passante de Baudelaire, de la jeune fille de Nerval ou de la Dora Bruder de Modiano.

Seulement, raconte Paucard au fil de son errance, le rêve fraîchit. Paris finit par céder à son tour et par ressembler, au choix, à un musée ou à une cité construite par et pour  des utopistes qui voient le monde comme une administration désincarnée. La preuve de cette désillusion définitive avec son sale goût d’irréversible, nous dit Paucard, c’est que les rimailleurs magnifiques  ne chantent plus la ville désenchantée. Et pourtant,« recenser les chansons sur Paris, ses rues, ses amours, son esprit, la Seine, les bals, les guinguettes serait une tâche pour bénédictin centenaire. Bout à bout, elles représenteraient la plus grande programmation jamais mise en ondes ».

Paris c’est foutu !, Alain Paucard, éditions Jean-Cyrille Godefroy, 2013.

*Photo : SEVGI/SIPA. 00669172_000005

Liszt et Wagner, la République des génies

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« Un géant en appelle un autre, à travers les intervalles déserts des temps, sans qu’ils se laissent troubler par le vacarme des pygmées qui grouillent à leurs pieds, ils continuent leurs hautains colloques d’esprit. » : c’est ainsi que Nietzsche, à la suite de Schopenhauer, opposait sa « République des génies » séparés par les siècles, à la « République des lettres » (en allemand « République des lettrés », Gelehrtenrepublik), ce réseau de contemporains, écrivains, savants, antiquaires et amateurs, premier tissu de l’unité culturelle de l’Europe, dont Marc Fumaroli s’efforce depuis quelques décennies de retracer la cartographie engloutie.

Rares sont les livres capables de contrer aussi efficacement le lieu commun de cette opposition que la correspondance entre ces deux génies romantiques[access capability= »lire_inedits »], qui surent être de vrais alliés et, plus encore, de grands amis – tout en étant parfaitement contemporains : Liszt, né en 1811 et mort 1886, Wagner né en 1813 et disparu trois ans plus tôt, en 1883.

Pas une page de ce riche monument (402 lettres, 150 pages d’annexes, sans compter les « textes de liaison » fouillés et précis et l’indispensable index) qui, malgré les refroidissements inévitables, n’oppose un démenti au préjugé de l’inimitié des génies. La confiance règne presque sans discontinuer depuis la première lettre de débutant timide que Wagner hasarde, de Paris, en mars 1841, à son indifférent aîné, jusqu’à la dernière missive, écrite par le Hongrois à Venise, en décembre 1882. La mort de Liszt, survenue trois ans plus tard à Bayreuth, pendant le fameux Festival de ce confrère qui ne fut jamais vraiment un concurrent, met un point final éloquent à cet échange. Point d’orgue de plus de quarante années d’une conversation épistolaire témoin de toutes les humeurs, tous les appels au secours, tous les partages… Certes, le ton semble souvent déséquilibré : Wagner est ardent et volubile, Liszt plus posé et mesuré, plus tacticien, plus froid peut-être. Ainsi, en 1849, le « virtuose qui compose », coqueluche du public européen, multiplie les conseils de tous ordres à Wagner : non seulement jouer la carte parisienne en faisant donner son Rienzi dans la capitale, quitte à faire quelques concessions au goût français, mais aussi abandonner le « galimatias socialiste » qui l’a mis au ban de l’Allemagne… Ne plus perdre son temps aux « colères personnelles »… C’est tout un bréviaire des « moyens de parvenir », un manuel de décrassage des (mauvaises) humeurs de l’artiste post-beethovenien que Liszt dispense à son confrère, en même temps qu’il met à sa disposition son carnet d’adresses et, bien souvent, son portefeuille… Rusé, le Hongrois sait aussi imaginer que son ami saura convertir ses idées politiques en opportunité publicitaire : son histoire de Cola Rienzi, rebelle de la Renaissance italienne, pourra, l’époque s’y prête, faire le tour de l’Europe et exprimer l’esprit révolutionnaire du temps à la manière, dix-huit ans plus tôt, de la Muette de Portici d’Auber, Scribe et Casimir Delavigne, origine de la révolution belge…

Nous sommes donc en plein romantisme, c’est-à-dire au moment historique où la respublica literaria, cette internationale des esprits, se délite sous les coups conjugués de l’égo des créateurs et de l’égoïsme des nations. Quand on connaît ou croit connaître la posture nationaliste de Wagner, qui passe souvent, de surcroît, pour résumer et porter à son paroxysme le romantisme, on imagine que la solidarité devrait définitivement laisser la place à la glorieuse solitude des démiurges. Et pourtant, le modèle du poète maudit et solitaire n’est tout simplement pas tenable pour un musicien dramaturge qui cherche à s’imposer sur la scène européenne. Le Prométhée de « l’art total » lui-même a besoin du soutien attentif d’un grand contemporain, et le compositeur hongrois joue pour lui ce rôle de grand facilitateur dont Wagner sait profiter amplement sans lui ménager, d’ailleurs, ni la reconnaissance ni l’admiration. Le secours dépasse souvent les simples bons offices : on rencontre dans ces pages un Wagner émouvant, plongé dans la misère, qui supplie Liszt de lui procurer le plus modeste pécule : « J’ai besoin de bois et d’un pardessus chaud, vu que ma femme ne m’a pas apporté mon vieux paletot, parce qu’il était en trop piteux état »… Sa détresse ne lui inspire pas seulement des accents déchirants, mais aussi une amitié intense, quasiment amoureuse, un peu comme Voltaire jadis écrivait à Frédéric : « Je rêve à mon prince comme on rêve à sa maîtresse. » L’auteur de Lohengrin déborde d’émotion et d’attentes, évoque son impatience à recevoir la moindre lettre de son ami, avoue composer pour lui et en pensant à lui : « Te revoir enfin au mois de septembre est pour moi le seul rayon de lumière qui éclaire la longue nuit de cette triste année » (1855). On pourrait citer mille aveux, mille assertions de la même veine. Wagner s’épanche et se répand volontiers en humeurs aussi bien qu’en théories, témoin la longue lettre où il débite, par le menu, sa philosophie à la Feuerbach de plus en plus relayée par les idées de Schopenhauer. Les choses se compliquent à mesure que la princesse Carolyne de Sayn-Wittgenstein gagne en influence auprès de Liszt et cherche à faire du musicien hongrois, dont elle est devenue l’égérie, le premier compositeur de son temps. La princesse est volontiers théologienne et le bouddhisme athée de Wagner n’est pas tout à fait pour lui plaire. Sans parler même, bien sûr, du moment où, dérobant Cosima à son premier mari, le chef d’orchestre Hans von Bülow, Wagner devient le gendre de son mentor. Mais finalement, par-delà un premier refroidissement, qui doit beaucoup à l’influence de la princesse, l’entrée de Wagner dans la famille Liszt a plutôt rapproché encore les deux « génies », sur un plan désormais plus intime.

La complémentarité des caractères, servie par l’amour supérieur de la musique, explique la constante réussite de cette rencontre. Celui qui deviendra « l’abbé Liszt » était un être sociable, mondain même, d’une amabilité notoire, d’un dévouement extrême (et parfois dévorant), toujours prêt à aider et à élever ses jeunes confrères. En cela, s’interroge Georges Liébert, inspiré par une pensée de Gracq, Liszt fut peut-être déterminé, profondément, par une béance inquiétante au cœur de sa créativité. La générosité n’a pas bonne presse à notre ère du « soupçon » et l’on se demandera volontiers pourquoi, à force de se rendre utile, Liszt risqua de jouer les utilités, et comment, pour seconder les autres, il faillit se rendre secondaire. Ainsi, cette relation intense qui pose la question du dialogue des génies à l’heure romantique, interroge aussi la montée du commentaire dans l’art, liée à la crainte du caractère subalterne de l’interprète.

Sorte de génie parodique postmoderne avant l’heure, Liszt, « virtuose qui compose », fut aussi transcripteur et herméneute hors pair de l’œuvre des autres, au point de sacrifier peut-être son propre sillon, tel un Sainte-Beuve de la musique. Wagner lui-même, Liébert le souligne dans son avant-propos éclairant, s’inquiétait de l’honorable dispersion de son maître et ami, faiblesse secrète qui empêcha peut-être le grand interprète de se concentrer autant qu’il l’aurait fallu sur son talent de créateur.

Chacun en jugera. En tout cas, après que Liszt, flanqué de Lola Montès, eut entendu Rienzi à Dresde le 29 février 1844, il ne lâcha jamais Wagner et fit tout pour que le « miracle » de son œuvre « sublime » advienne au grand jour et trouve son public : c’est le monument de cette amitié des sommets que dressent ces pages et leur riche appareil critique, aussi précis que maniable. « Le parfait est censé ne s’être pas fait », affirmait Nietzsche. Pourtant, c’est l’effet exactement inverse que produit cette magnifique visite guidée dans les coulisses de ces deux œuvres.[/access]

Franz Liszt, Richard Wagner, Correspondance. Nouvelle édition présentée et annotée par Georges Liébert, Gallimard, « NRF », 2013

*Photo:DR

Mes haïkus visuels : Charles Denner, Dorothy Parker et autres amis

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Alexandre Astruc rêvait dans les années cinquante d’une caméra-stylo. J’avais alors une quinzaine d’années et je tournais des courts-métrages en 16 millimètres avec une vieille caméra pourrie que m’avait léguée mon oncle. Je disposais même d’une table de montage. Et je me disais qu’être un jour metteur en scène, si possible à Hollywood, ne serait pas si mal. L’idée de filmer tout ce qui bouge comme Jonas Mekas dans les rues de New-York, et même de livrer des instants forts de ma vie, me tenaillait.

Finalement, après avoir passé des années à faire de la critique de cinéma à Lausanne, je suis parti pour Paris où une autre vie, une vie d’écrivain et d’éditeur, m’attendait. Et voici qu’aujourd’hui une caméra-stylo est à ma disposition. Mon ami Michel Polac qui lui aussi a tout tenté, m’en avait vanté les mérites. J’avais aimé la manière simple et sincère dont jour après jour il avait filmé l’agonie de sa mère. Mais les mères ne meurent qu’une fois et j’ai donc décidé de tenir mes carnets personnels sur vidéo, de réaliser des haïkus visuels et, surtout, de ne pas laisser passer un jour sans avoir capté la mort au travail. C’est parfois d’un goût douteux et d’une insigne maladresse, mais je m’y retrouve. L’exercice est périlleux, mais il a au moins le mérite d’être bref. Un mot encore : si les mélodies qui accompagnent les images sont souvent des Schlager, ce n’est pas uniquement pour une question de droits. Ma mère était viennoise et il m’en est sans doute resté quelque chose. Et puis, comme dit Louis Skorecki, les violons ont toujours raison…

L’homme qui aimait les femmes

Félix Vallotton et Vince Taylor

Entre amis au Lucania, rue Pierre Leroux

« Excusez-moi pour la poussière », disait Dorothy Parker

Trois sortes d’amis

Tous à vos listes !

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blake mortimer sorrentino

Cette année, Causeur prend les devants. Les cadeaux achetés à la dernière minute ne vous réussissent pas. Vous n’avez pas envie de passer le réveillon aux Urgences non pas à cause d’une intoxication alimentaire, mais pour un DVD, une BD ou un CD reçus en pleine poire ! Le cadeau culturel n’a jamais été aussi dangereux en ces temps de disette. Pour éviter les fautes de goût, pour épater vos convives ou tout simplement pour faire plaisir, nous avons sélectionné quelques offrandes qui seront du meilleur effet sous le sapin.

Dolce Roma

En plein cœur de l’hiver, vous risquez d’attraper un coup de soleil en regardant La Grande Bellezza, le dernier film de Paolo Sorrentino. Il y a tout pour réchauffer les âmes en peine : la ville de Rome, éternelle, bouillonnante et sensuelle. Les italiennes, grandes bourgeoises névrosées, à la dérive et si désirables. Des fêtes qui éclatent à la nuit tombée comme des milliers de bulles de néant. Une girafe qui disparaît par miracle, une naine qui perce les mystères de l’être, un amour de jeunesse dont la beauté hante vos nuits. Et au milieu de tout ce grand défouloir, le roi des mondanités, Jep Gambardella, magnifique Toni Servillo qui interprète le rôle d’un journaliste, auteur d’un seul roman, à la recherche de son passé. Il vient de fêter ses 65 ans et il a décidé de ne plus faire semblant. Entre La Dolce Vita de Fellini et Journal intime de Moretti, La Grande Bellezza irradie par la justesse et la violence de ses émotions. C’est beau, mystique, merveilleusement filmé et joué. La bande-son est sublime, elle alterne morceaux dansants (redoutable version club de Far l’amore de Bob Sinclar & Raffaella Carrá ou l’envoûtant slow Ti ruberó de Monica Cetti) et symphonies de Bizet.

La Grande Bellezza, Paolo Sorrentino – DVD Pathé – Exclusivité FNAC

22, ils reviennent !

À Noël, préférez toujours la tradition ! Une dinde aux marrons vaut mieux qu’un plat en fusion. Et puis, l’année a été assez mouvementée comme ça. Un peu de repères, de solide, d’immuable, de tangible sous le sapin. Vive la ligne claire ! Quoi de plus réconfortant que de retrouver ses héros d’enfance. Blake et Mortimer reviennent le 6 décembre dans un tome 22 qui fleure bon la nostalgie. Les rues pavées du vieux Londres, le mystère de l’onde Mega, le télécéphaloscope du professeur Septimus, des interférences et tout se détraque. On peut compter sur le vibrionnant Professeur Mortimer et son acolyte, Blake, le plus courageux des moustachus blonds du royaume pour sauver la Couronne et la Morale. Cette nouvelle aventure s’annonce captivante avec le retour de la Marque jaune et de l’affreux Olrik sans qui nos deux héros auraient l’air d’un vieux couple.

L’onde Septimus – BD – Une aventure de Blake et Mortimer Tome 22 – Jean Dufaux –Antoine Aubin – Etienne Schréder – (sortie 6 décembre 2013)

J’irai revoir ma Normandie

Il y a des pèlerinages qui nous font traverser la France. On ne louperait celui de Tigreville (Villerville) sous aucun prétexte. Pour certains hommes, le crachin normand a des couleurs d’Extrême-Orient, de nuits de Chine. Des rêves de fusiliers-marins s’élèvent au-dessus du bocage. Depuis que nous avons lu Blondin et vu Verneuil, les matadors nous arrachent des larmes, le Picon-bière n’a plus de secret pour nous et tous les barbus ressemblent à Landru. Gabin, Belmondo, Roquevert, Flon et Frankeur sont irrésistibles. Les dialogues d’Audiard aux petits oignons. Des torpilles hilarantes explosent à marée basse : « la Wehrmacht polissonne et le feldwebel escaladeur », « le Yang-tseu-kiang n’est pas un fleuve, c’est une avenue », « Albert, ils me font mal aux yeux, tirons-nous ! ». Cette ivresse-là des mots nous manque.  L’édition collector égayera vos soirées d’hiver.

Un Singe en hiver – Henri Verneuil – Edition Collector  Blu-ray – Studio EuropaCorp – Bonus (documentaire inédit avec interviews)

Le talent dure longtemps…

Il y a quinze ans, c’était l’été, Nino tirait sa révérence. Nos mères pleuraient. Nos pères avaient les yeux rouges en ce mois d’août. Nous étions tous tristes. Avec cet éternel écorché, ce Ray Charles rital, les Trente Glorieuses défilaient en scopitone. Des caves de St-Germain aux succès yé-yé, ce fils de bonne famille n’avait jamais desserré les dents. Il pouvait tout chanter, le catalogue Manufrance façon rythm & blues, les chansons d’amour, la mélancolie de la Baie de Rio, le mal de vivre. Parfois, il apparaissait à la télé, interviewé par Denise Glaser, à cheval dans sa bastide du Lot, au volant de voitures anglaises ou dans son exil italien qui dura trois ans. Réécoutez ce Latin lover surdoué et si vous passez par Toulouse, la médiathèque José Cabanis lui rend hommage jusqu’au 16 février 2014 dans une émouvante rétrospective « Nino Ferrer, il était une fois l’homme ».

Intégrale Nino Ferrer – 4CD – Enregistrements studio & live – Barclay

 

La ville dont le prince est un rat

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Préambule et avis à la population : une amie chère, qui connaît la vie et qui sait que les cons, ça ose tout, comme disait le regretté Audiard dans le film célèbre du regretté Lautner, me conseille de préciser que dans le texte suivant, il est question de rats, juste de rats, et pas d’autre chose. Que le diable patafiole les extracteurs de métaphores !

Vendredi 22 novembre. Le train de Paris a du retard, à cause de la neige dans la vallée du Rhône, et nous ne sommes finalement arrivés à Marseille qu’à minuit et demi. L’air est presque doux, je ne suis pas chargé, je décide donc de rentrer à pied chez moi — tout au bout du quai de Rive-Neuve, juste au niveau du théâtre de la Criée.
À partir de la gare Saint-Charles, la diagonale la plus courte passe par la rue de Petites Maries, qui descend tout droit vers la rue d’Aix.

C’est, je ne l’ignore pas, l’heure des rats.
Le premier, à 30 mètres de la gare, est encore furtif, rasant les murs, disparaissant dans un soupirail. Mais dix pas plus loin, la bête qui me regarde de ses petits yeux rouges, sans ciller ni reculer, avance en territoire conquis, et me fait bien comprendre que c’est moi l’intrus.
Je suis un Marseillais aguerri, un rat ne m’inquiète pas. Je continue donc à descendre. Mais avant d’arriver au croisement avec la rue Longue des Capucins, j’en ai déjà croisé quatre — dans une ville déserte. Dans ce qui est, de jour, le quartier le plus arabe de Marseille, animé au-delà de l’imaginable, je progresse dans une parfaite solitude. Je pourrais me raconter que je suis dans une séquence coupée au montage de Je suis une légende, où Charlton Heston (Will Smith dans le remake) survit seul dans un Los Angeles dévasté par une quelconque catastrophe familière au cinéma des sixties. Les rats sont les morts-vivants des villes en faillite.
Et Marseille est en faillite. Marseille est une faillite.

Au croisement, il y a meeting. Je m’arrête le temps de dénombrer les rats qui courent, passant de l’abri d’un bac à arbres sans arbres à un autre. Une vingtaine en moins de trente secondes.
Et sans être paranoïaque, plusieurs me dévisagent d’un air tranquille, plus inquiétant au fond qu’un œil agressif. Ils me frôlent, me testent, me tâtent presque. Si jamais j’avais là un malaise…
Que font-ils en ces lieux ? Ma foi, ils s’approprient la ville en passant par ses déchets. Ils butinent les poubelles, rarement ramassées. Il y a de quoi faire. Le couscous légèrement rance, dont parle Barthes dans son article sur Fourier, est un mets de choix pour les rongeurs impavides de la « cité phocéenne », comme disent les commentateurs sportifs.
Que je défie, au passage, de situer exactement Phocée sur une carte de la Méditerranée antique — allez, c’est la moderne Foça, tout à côté d’Izmir, sur la côte turque. Evidemment, ce n’étaient pas des Turcs, à l’époque.
Avant d’arriver chez moi, finalement, j’en avais dénombré une quarantaine. En quinze minutes d’une marche rapide — des bribes de mistral qui déboulaient du couloir rhodanien, avec dans l’haleine des relents de frimas, n’incitaient guère à la promenade digestive.

Qu’est-ce que c’est que cette ville ? Un stade vélodrome avec des rats autour. La « capitale de la Culture européenne » pour deux mois encore. Une cité admirable en tous points, pourvu qu’on la regarde de loin.
La distance, j’imagine, à laquelle la contemplent les élus de la ville, qui ne sont visiblement pas au courant que leur cité, le soir (et en fait le jour aussi — le rat ne meurt jamais) est la proie des rats. Et pas le rat sympathique de Ratatouille — non, le rongeur qui amena en 1720 les tiques qui dévastèrent la ville en lui inoculant la peste.

Marseille est la seule ville de France dont le centre n’est pas réhabilité. Dont le centre est colonisé par les rats, ce qui a eu une incidence certaine sur l’immobilier. Rêvez, amis parisiens : en plein centre ville, à trois minutes de la gare, sur une artère centrale (le Cours Lieutaud), une amie vient d’acquérir un splendide appartement de 200 m2, refait à neuf, Sept grandes pièces, deux salles de bain, pour 330 000 euros — le prix d’un deux-pièces parisien moyennement bien placé. La seule ville de France où, à partir de minuit, les rats sont chez eux.
Jean-Claude Gaudin feint de l’administrer depuis 1995. Quand on sait qu’une rate met bas de six à dix petits par portée, et qu’elle peut avoir six ou sept portées par an, on calcule (mal, les grands chiffres indisposent) ce qu’il est né de rats durant les mandats successifs de l’édile en chef de la ville fondée par Protis — à l’époque, il n’y avait pas de rats dans l’admirable calanque du Lacydon, juste une aimable princesse Gauloise du nom de Gyptis. D’ailleurs, les Grecs, en bons marins, n’auraient pas toléré des bêtes susceptibles de ronger les drisses de leurs voiles. Calculez l’infini, et vous approcherez.

Lorsque je suis revenu enseigner à Marseille, en 2008, les éboueurs se sont mis en grève. Sous prétexte que la société qui les employait était privée, le maire n’a pas levé le petit doigt pour mettre fin à un conflit qui a empuanti la ville trois semaines durant. Je travaille au lycée Thiers, et pour rentrer chez moi, je traverse (parfois assez tard, parce que nos élèves nous occupent pas mal, en prépas) le marché des Capucins, sis juste en dessous. Là aussi, colonisation. Aller manger un couscous (un vrai, un délectable, à la semoule d’orge, par exemple au Femina, rue du Musée), c’est entrer dans le dernier cercle de l’enfer, le paradis de rattus rattus : maisons branlantes ou écroulées, chantiers toujours en cours, ventes d’objets hétéroclites au ras du sol, débris alimentaires trop nombreux pour être détaillés.
La dernière campagne interne du PS pour désigner un candidat à la candidature a négligé ce point : Marseille est la ville la plus sale de France assurément, d’Europe peut-être — avant ou après Naples, en tout cas, pas loin.

On se rappelle la légende du joueur de flûte de Hamelin, telle que la racontent les frères Grimm. L’expert embauché pour éliminer les rats de la cité, faute d’avoir été payé par des édiles qui préféraient faire bombance (et Gaudin, qui s’endort régulièrement sur les dossiers brûlants, au point de laisser son ami Claude Bertrand régler les détails de la gestion de la ville — l’accessoire et l’essentiel, n’est pas le dernier à lever sa fourchette dans tel petit resto situé près du port), élimina le lendemain soir tous les enfants de la ville.
Ça n’arrivera pas ici : les enfants de Marseille s’éliminent tout seuls.

Ce n’est pas d’un Menucci que nous avons besoin (lui non plus ne déteste pas manger, comme en témoigne son impressionnant volume), mais d’un joueur de flûte. D’une personnalité qui fasse sortir Marseille du Moyen Age moderne où elle se complaît par la faute d’élus tous plus incapables les uns que les autres. Des cités comparables en importance (Lyon) ou en localisation sudiste (Toulon ou Nice) sont impeccables. J’étais il y a huit jours à Montpellier, pour l’expo Diderot et ses peintres du musée Fabre (à voir). Georges Frèche et son successeur n’ont jamais transigé sur l’hygiène, et le centre-ville, aux ruelles plus étroites encore que celles du Panier, est un exemple de propreté.
Alors oui, j’appelle de mes vœux, dans l’ancienne cité de Pythéas (cherchez, bande de paresseux !), l’élection d’un grand dératiseur. Que l’on puisse rentrer chez soi sans se heurter aux hordes furtives des rongeurs — ou bien nous récolterons, un de ces soirs, la peste.

*Photo: UNIVERSAL PHOTO/SIPA. 00415546_000030.

Comme ça s’enfile en Ovalie!

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Les tests matchs entre le XV tricolore et les autres nations phares de l’ovalie de l’hémisphère Sud ont repris le mois dernier mais voilà qu’après le vote du mariage gay, ce sport de voyous joué par des gentlemen prend des airs nouveaux.

Pour s’en persuader, il suffisait de tomber sur la page de Libé, dans son édition du mercredi 13 novembre 2013, entièrement consacrée à la réédition en poche du livre d’Anne Saouter : Être rugby, jeux du masculin et du féminin.

Portée par sa ferveur « gay friendly » et son militantisme « butlérien », Libé s’est réjoui de sa mise à jour. Treize ans après sa première parution, bien des luttes contre l’homophobie et l’hétérocratie ont été remportées. Alors vous comprenez bien qu’un sport de combat aussi viril que le rugby doit passer sous les fourches caudines de la saine dévirilisation de la société.

Pour les lecteurs qui avaient manqué l’événement de sa parution, Libé nous rappelle la petite histoire : ce docteur en anthropologie sociale et ethnologie avait donc choisi de plaquer sa grille de lecture néo-freudienne sur les placages des rugbymen pour que ces plaqueurs plaqués et ces plaqués plaqueurs cessent de se planquer dans leurs placards à tabous et fassent enfin leur bienheureux et émancipateur coming out.

Pour mener avec sérieux cette étude, l’anthropologue avait entrepris de s’aventurer dans le Sud-ouest, terre sacrée de l’ovalie mais surtout percluse de traditions (à comprendre comme de dangereux préjugés), s’immergeant pendant cinq ans dans les clubs et surtout dans les vestiaires des joueurs, pour lever le voile sur « la dimension homo-érotique » qui se cacherait sous « la mêlée des corps mêlés ».

On apprenait que derrière « la puissance, l’honneur, le courage »,  autant de valeurs scandaleusement guerrières et viriles, alimentant un idéal de masculinité castrateur, se dissimulait en réalité une « sensualité partagée entre hommes ».

À croire que pour Mme Saouter, un sport aussi viril, c’est louche, qu’aimer encaisser des coups, construire collectivement un essai, faire vivre le ballon n’a qu’une seule symbolique, celle de l’homosexualité. On est bien loin de la métaphore politique pourtant manifeste dans le geste contre-nature de vouloir passer la balle en arrière pour aller en avant qui symboliserait le sacrifice des pulsions naturelles, égoïstes  et automatiques sur l’autel de la coexistence pacifique des individus dans une même société.

Nous voilà donc rassurés : ces violents placages seraient de belles petites culbutes, la brutalité des impacts de rudes étreintes, les longues et tranchantes passes en arrière de multiples incitations à être pris par derrière, ces mêlées puissantes et cohésives des partouzes géantes, la célèbre troisième mi-temps où la bière coule à flot un bizutage scato dignes des pires week-ends d’inté organisés par des marketeux cuités et obsédés; et les beaux bébés du calendrier aux bras musclés, aux tablettes de chocolat saillantes, des corps bodybuildés dignes d’être élus icônes gay.

Et vlan ! Tant pis pour ces belles qui craquent pour Morgan Parra ou Michalak. Elles se consoleront en montant un fougueux étalon et soigneront ainsi leur déviance hétérophile par un orgasme zoophilique.

Mais peut-être Mme Saouter s’est-elle déjà penchée sur la question et enquête-t-elle sur l’intimité partagée entre les cavaliers et leurs montures, les tours de pédales des cyclistes enfourchant leurs vélos, les perchistes et leurs perches-membres en érection, ou encore les jouissifs va-et-vient des avirons. Affaire à suivre.

Hollande, de la prostate à la Centrafrique

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hollande prostate centrafrique

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On avait laissé François Hollande dans une situation difficile le mois dernier, constatant que jamais la Ve République n’avait connu président si affaibli. Mais ladite Ve est bonne fille, puisqu’elle redonne un peu d’oxygène au chef de l’Etat à chaque fois que l’actualité internationale lui fait actionner la pompe. Ainsi l’intervention en Centrafrique, comme celle au Mali, fait de Hollande un chef de guerre ; le voilà représidentialisé en une seule intervention télévisée par la grâce d’un « j’ai décidé ». Peu importe ce que l’on pense de l’intervention centrafricaine en elle-même. Décider d’envoyer des soldats sur le terrain, apparaître comme le chef des armées, cela contraste avec l’homme chahuté par une gamine en direct de Mitrovica. Et François Hollande de méditer sur l’utilité du Coup d’Etat permanent de François Mitterrand, plus utile pour caler un meuble que pour présider la France.

Pourtant, la séquence de ces derniers jours aurait pu être bien meilleure encore. Mercredi matin, la France se réveillait ainsi avec la prostate du Président sur la table du petit déjeuner. France Info nous gratifiait du scoop intersidéral : pas encore candidat, Hollande serait passé sur le billard en février 2011. Stupeur ! On nous cache tout, on nous dit rien ! Le proc’ Aphatie reçoit justement le premier ministre et peine à comprendre son agacement lorsqu’il l’interroge sur ce thème. Jean-Marc Ayrault a pourtant adopté la bonne attitude ; traitant ce questionnement pour ce qu’il est : ridicule. Sur les chaînes info, les radios, Twitter et Facebook, un congrès géant d’urologie et de constitutionnalisme réunis démarre. La prostate présidentielle, fût-elle hypertrophiée, doit être transparente, nom d’une pipe ! Les mieux disposés à l’égard du Président arguent que cette opération chirurgicale ayant eu lieu avant l’annonce de sa candidature, l’information relève du secret médical. Parce qu’au mois d’octobre, cela n’aurait plus relevé du même secret ? Bizarre… Perso, que le candidat et même le Président Hollande ait la prostate hypertrophiée, un panaris ou le souffle court dans les escaliers, je n’en ai strictement rien à faire. Cela ne regarde que lui.

Ce qui me regarde, en revanche, c’est la manière dont il dirige le pays. C’est la seule exigence que je m’octroie en tant que citoyen, parcelle du Souverain. Je ne suis pas un traumatisé de la maladie cachée de Pompidou. Je n’avais certes que trois ans quand il est décédé mais je n’ai pas l’impression qu’il y ait eu vacance du pouvoir les semaines et même les jours qui ont précédé sa mort. Quant à la maladie de Mitterrand, ce n’est pas qu’elle m’ait été cachée qui me met en colère, c’est qu’elle ait été instrumentalisée en septembre 1992 en pleine campagne référendaire, pesant sans doute sur l’adoption du traité de Maastricht.

Mais revenons à François Hollande. Au lieu de saisir l’occasion qui lui était donnée d’apparaître comme ce qu’il doit être, c’est-à-dire le successeur des monarques, des empereurs et des présidents d’une vieille nation, que croyez-vous qu’il fit ? Au lieu de mépriser les indiscrets par le silence, il publia un communiqué mercredi et leur donna ainsi raison d’avoir péroré depuis le début de la matinée. Léonarda – Prostate, même combat ! Plenel et  Aphatie n’ont pas à sommer le Président de mettre son carnet de santé sur la table…

C’est donc paradoxalement la Ve République et le rôle historique de notre vieille nation en Afrique qui permettent à François Hollande d’endosser parfois le costume de chef de l’Etat. À gauche, les contempteurs de  la Françafrique, qui fustigent régulièrement nos institutions, devraient méditer ce constat implacable.

 

*Photo : MOUSSE/POOL/SIPA. 00670997_000002.

Les labyrinthes de Robbe-Grillet

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robbe grillet gradiva

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Nous ne ferons pas l’affront à notre aimable lecteur de lui présenter Alain Robbe-Grillet, écrivain célébré pour Les gommes, Le voyeur et La maison de rendez-vous, « pape du Nouveau Roman » selon l’expression consacrée, et académicien à la fin de sa vie qui trouva le moyen de ne jamais prononcer son discours de réception.

Beaucoup d’écrivains furent un jour tentés de passer derrière la caméra, de Malraux à Houellebecq en passant par Genet, Beckett et Mishima, mais Robbe-Grillet fut l’un des rares, peut-être avec Cocteau et Duras, à avoir réalisé une véritable œuvre cinématographique. Peu prisée des cinéphiles insensibles aux jeux intellectuels et fantasmatiques du cinéaste, cette œuvre reste encore aujourd’hui relativement méconnue.

La sortie en coffret DVD de la quasi-intégrale (il manque Un bruit qui rend fou) des films de Robbe-Grillet est l’occasion de redécouvrir les films de celui dont Nabe disait : «  Alain Robbe-Grillet n’est certainement pas le plus grand écrivain du dernier siècle, mais c’est l’un des meilleurs cinéastes. »

Dès ses premiers pas derrière la caméra en 1963, avec L’immortelle, le cinéaste va se livrer à des jeux sur la narration comparables à ceux qu’il effectua dans ses romans. Il ne s’agit plus alors, pour le spectateur, de savoir ce que les films racontent mais qui raconte. Partant toujours d’intrigues banales relevant des ficelles les plus éculées des genres populaires, l’espionnage dans Trans-Europ-Express, le film de guerre dans L’homme qui ment, l’enquête policière dans Glissements progressifs du plaisir, Robbe-Grillet déconstruit ces récits façon puzzle pour en faire de véritables labyrinthes mentaux où la fiction est sans arrêt brouillée par les fantasmes, les mensonges, les rêves. Il n’y a plus chez lui ce narrateur « deus ex machina » qui tirerait les ficelles mais des personnages qui mettent eux-mêmes en scène leurs visions comme autant de perspectives dépravées par la fantaisie, le désir, l’inconscient, les fantasmes.

Ce sont les mensonges du héros de L’homme qui ment, joué par Trintignant,  qui créent la fiction, la font proliférer et aller dans des directions contradictoires. Dans l’Eden et après, le cinéaste organise ses images de manière « sérielle » : chaque motif visuel  comme un verre qui se brise ou un tableau abstrait semble revenir de façon régulière, rompant ainsi avec les schémas traditionnels du récit psychologique. Et Robbe-Grillet poussera encore plus loin ses expérimentations en proposant pour l’ORTF un montage aléatoire et totalement différent de L’Eden et après sous le titre anagrammatique de N a pris les dés, fascinante relecture où un nouveau narrateur invente différentes fictions à partir des mêmes images.

À ces jeux labyrinthiques sur la narration s’ajoute un désir constant d’affirmer la toute-puissance de l’imagination et de la vision. A Frédéric Taddeï qui l’interroge sur la pornographie dans les bonus des DVD, Robbe-Grillet confie son peu de goût pour le genre en affirmant avec justesse qu’ « il manque de perversion ». Au « trop de réalité » de la représentation sexuelle crue, il préfère la souveraineté sans limite du fantasme. L’érotisme chez Robbe-Grillet se limite d’ailleurs souvent à la nudité de ses interprètes féminines et à la composition de tableaux figés, froids, distanciés et ritualisés. Dans Glissements progressifs du plaisir et Le jeu avec le feu, ces tableaux lui permettent de convoquer tout un imaginaire sadien, cachots sordides, bonnes sœurs cruelles flagellant de jeunes ingénues enchaînées, jeux sadomasochistes, inceste, bestialité, et d’exalter la puissance de l’imagination et du fantasme contre toutes les instances jugées oppressives :  police,  magistrature,  religion…

À partir de L’Éden et après (1970), Robbe-Grillet tourne systématiquement en couleurs et la dimension picturale de ses œuvres devient primordiale dans la mise en scène de ses tableaux pervers. Dans ce film, le café est composé de parois coulissantes peintes comme des toiles de Mondrian et l’auteur nous propose également une amusante et « littérale » citation du Nu descendant l’escalier de Marcel Duchamp. Dans Glissements progressifs du plaisir (1974), on reconnaît des références à Hans Bellmer avec notamment cette  poupée désarticulée comme motif récurrent et à Yves Klein quand la sublime Anicée Alvina réalise une  anthropométrie rouge sur un mur immaculé. La belle captive, pour sa part est un hommage à une toile de Magritte et c’est à Delacroix que le cinéaste se réfère en peramence dans C’est Gradiva qui vous appelle.

En s’inscrivant ainsi dans les sphères de l’art et du fantasme, les films de Robbe-Grillet se veulent totalement irréalistes. Pourtant, ils reflètent malgré eux un certain  air du temps. L’immortelle évoque par son hiératisme et l’absence totale d’émotion des personnages un malaise existentiel que l’on retrouve également dans les films de Resnais et d’Antonioni à la même époque. Sorti en 1970, L’Eden et après est un vrai film psychédélique avec minijupes de rigueur et substances illicites qui sont le déclencheur des visions fantasmatiques des personnages…

Il convient maintenant de souligner la dimension humoristique du cinéma de Robbe-Grillet et de son univers qui demande constamment la participation du spectateur. Les labyrinthes de Robbe-Grillet peuvent déconcerter mais ils sont également ludiques et envoûtants pour peu qu’on se pique au jeu. Des films comme Trans-Europ-Express et Le jeu avec le feu flirtent parfois avec le burlesque et il faut entendre Arielle Dombasle dans C’est Gradiva qui vous appelle raconter qu’elle est « comédienne de rêves » et se livrer à une mémorable tirade contre « la police des rêves » qui cherche absolument à les réglementer et à interdire leurs manifestations les plus osées.

À l’heure où la police de la pensée devient de plus en plus étouffante, cet éloge débridé et souriant de la toute-puissance de l’imagination fait la saveur et le prix du cinéma d’Alain Robbe-Grillet, homme libre.

 

Alain Robbe-Grillet : récits cinématographiques (coffret 9 DVD). Editions Carlotta Films.

Allen Ginsberg, dissident américain

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Tout cela a eu lieu bien avant la grande explosion de 1969 à Woodstock. Bien avant que la révolte ne se dénature et ne s’impose en tant que Nouvel Ordre social. Cela a eu lieu à l’époque où Allen Ginsberg – alors manœuvre – gagnait 29 dollars par semaine quand sa piaule à Manhattan ne lui coûtait que 48 dollars par mois. « Le rapport était de un à quatre… C’était une époque bien plus tempérée que l’actuelle… Économiquement vivable. Aujourd’hui, tout le salaire d’un gamin qui vit de petits boulots passe dans le loyer – 1 000 dollars ! », commente Ginsberg, face à une photographie qui le représente sur le toit d’un immeuble de Lower East Side avec, en fond, une vue plongeante sur Tompkins Park. Prise à l’automne 1953 par William Burroughs, elle est incorporée dans un film documentaire à voir, entre autres pièces d’archives de la « Beat Generation », au Centre Pompidou de Metz.[access capability= »lire_inedits »]
Pour avoir poussé un « hurlement de défaite », selon la formulation du poète William Carlos Williams, défaite qui n’en était pas vraiment une puisque vécue « comme une expérience ordinaire », Allen Ginsberg s’est imposé en principal catalyseur et figure tutélaire des beatniks. Les organisateurs de l’exposition l’ont choisi pour guide dans ce labyrinthe de films, d’enregistrements d’entretiens ou de lectures publiques qui outrepasse les frontières d’une présentation muséale linéaire et didactique. Les premiers vers du Howl (« hurlement », en français), publié aux États-Unis en 1956 et aussitôt censuré à cause de sa prétendue obscénité, justifient le choix : « J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus, se traînant à l’aube dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre… ». Dédicacé à Kerouac, « nouveau Bouddha de la prose américaine », ce qui était un compliment dans la bouche de Ginsberg, mais aussi à William Burroughs et à Neal Cassady, le poème résonne au rythme effréné du be-bop avec ses passages phrasés, fulmine tout son content, n’épargnant ni les « pédés de la publicité » ni la « suffocante moutarde des rédacteurs en chef intelligents » ni même ceux qui se tailladent les poignets « trois fois de suite sans succès » et finissent par « ouvrir des magasins d’antiquités ». Il y aurait eu de quoi rigoler si le gotha beat n’avait pas mis « sa chair sur la table », comme disait Céline quand, simplement, il voulait dire qu’écrire, écrire vrai, nuit gravement à la santé. Nomen omen, Ginsberg a aussi dédié Howl à un certain Carl Solomon, dont il avait fait la connaissance pendant son internement dans un hôpital psychiatrique en 1946.

La question demeure néanmoins : comment s’émouvoir encore de ces destins vécus sur le fil du rasoir « avec des rêves, avec de la drogue, avec des cauchemars qui marchent, l’alcool la queue les baisades sans fin » dès lors que tout le monde, à commencer par les très sérieux traders de La Défense, sniffe plus ou moins régulièrement, se vante d’avoir une sexualité débridée, du moins dans la sphère virtuelle, et fait des cauchemars ? Une des séquences les plus cocasses d’une interview de Jack Kerouac accordée à une chaîne de télévision américaine le montre en gros plan, le visage enflé par l’alcool, marmonnant avec un profond dédain : « J’ai été arrêté il y a deux semaines par les flics. Le policier m’a dit : je vous arrête pour déchéance ! » Si plus personne ne se fait arrêter pour déchéance, c’est principalement en raison du fait que la déchéance s’est « démocratisée » au point de devenir une banalité, le destin du commun des mortels.

Kerouac s’est très tôt rendu compte de l’effet pervers d’une contestation généralisée. Au détour de l’année 1957, l’auteur de Sur la route revendiquait déjà son catholicisme, irrité par le « bouddhisme de mode » dont il se sentait responsable d’avoir facilité l’expansion avec ses écrits. « Dieu bénisse le New York Times de n’avoir pas effacé le crucifix comme si ça avait été une faute de goût », déclare-t-il au sujet de sa photo publiée par le journal et sur laquelle il s’exhibe avec une croix imposante pendue au cou. Diluée dans le sentimentalisme gnangnan du « Flower Power », érigée en dogme par les mouvements écologistes dont les membres siègent désormais dans des gouvernements de droite comme de gauche, caricaturée par le bricolage spirituel du New Age, l’idéologie beatnik s’est bazardée plus qu’elle ne s’est essoufflée. Ses épigones forment l’avant-garde de la police de la bien-pensance, parfaitement disposés à surveiller et punir leurs gourous initiatiques. Avant de mourir d’un cancer du foie en 1997, à l’âge respectable de 71 ans, Ginsberg s’est fait bien taper sur les doigts pour avoir manifesté son soutien à l’Association nord-américaine pour l’amour entre les hommes et les garçons. Ce qu’il avait alors qualifié d’« hystérie anti-pédérastie » lui aurait trop rappelé l’hystérie anti-homosexuelle qu’il combattait dans sa jeunesse. « L’idée me vient que je suis l’Amérique », écrivait-il à ses débuts. Dommage que l’Amérique ne soit pas et n’ait jamais été lui. Lui, Ginsberg, avec son intransigeance vis-à-vis de la liberté de penser, aussi radicale qu’elle puisse paraître, et son goût de la vérité dénudée, pas toujours agréable à voir, à l’image de cet autoportrait de lui en vieil homme nu et désabusé. [/access]

Exposition « Beat Generation/Allen Ginsberg », à voir au Centre Pompidou de Metz, 1, parvis des Droits-de-l’homme, jusqu’au 6 janvier 2014, chaque jour de 11 heures à 18 heures (sauf mardi, jour de fermeture hebdomadaire).

*Photo: Creative Commons Attribution

Le cinéaste, la Folle et l’écrivain

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pasolini betti trevi

pasolini betti trevi

Je goûte peu les commémorations officielles. Surtout lorsqu’elles honorent d’authentiques rebelles, réfractaires aux hommages de l’Etat. L’an dernier, Debord, proclamé « trésor national », eut droit à son exposition à la Bibliothèque François-Mitterrand. Bilan des courses : dans un labyrinthe de verre, l’inspirateur de mai 68 fut porté aux nues, mais le critique radical de la modernité copieusement ignoré. Rebelote avec Pier Paolo Pasolini. La rétrospective et l’expo que lui consacrent la Cinémathèque française se cantonnent à ses films, assortis de quelques poèmes et entretiens où pointent quelques piquants de subversion marxiste et conservatrice. Il y a encore quelques semaines, sur les ondes de la radio publique, un pharisien vantait le génie du cinéaste, non sans regretter ses positions iconoclastes sur l’avortement, qu’il mit sur le compte de son histoire familiale (père absent, homosexualité difficile à assumer…).  On se serait cru sur  un plateau télé, c’est dire s’il est des hommages aux accents de profanation !

Rien de tel avec Quelque chose d’écrit. Le livre d’Emanuele Trevi surnage au-dessus des éloges compassés. Dans ses premières pages, l’auteur nous prévient : on ne fait pas d’art avec de bons sentiments, ou de méchantes rancunes. Un grand auteur, du calibre de Mishima, Burroughs ou Pasolini, ne pose pas. Il s’impose, bouscule, heurte son lecteur jusqu’à le pousser dans ses pires retranchements. « La vérité, c’est que chacun de nous,  avec un peu d’entêtement, peut apprendre à utiliser les encres les plus adaptées pour rédiger sa rédaction, et se targuer d’être un grand écrivain. Mais dans le véritable encrier, celui qu’utilisent les grands, mijotent des matières bien différentes : sang et sperme et matières fécales et autres boues innommables où pullulent des désirs, des aspirations et des souvenirs plus vastes et plus obscurs que tous les mots, que toutes les conventions. » Que les faiseurs de phrases et les stylistes ampoulés se le tiennent pour dit !

Fils d’un psychanalyste italien réputé, Trevi a glissé sur le papier sa méditation autour de Pasolini, auquel il voue un culte intarissable. Stagiaire archiviste auprès de la Fondation Pasolini il y a une vingtaine d’années, il y côtoya Laura Betti. L’actrice qui jouait la bonne dans Théorème s’improvisa gardienne de la mémoire pasolinienne, au crépuscule d’une vie rongé par la boulimie, l’hystérie et une diarrhée injurieuse proche du syndrome Gilles de la Tourette.

Emanuele Trevi narre avec une jubilation toute masochiste l’enfer qu’il vécut au cœur de la Fondation, Betti n’aimant rien tant que traiter ses collaborateurs de « petites putes » (sic) à longueur de phrases. Traumatisés par ces sautes d’humeur permanentes, les proches de la comédienne devenue obèse lui trouvèrent un sobriquet taillé à sa mesure : la Folle !  Sa propension au mépris des autres, qu’un psychanalyste du dimanche identifierait à la haine de soi, fascine et interroge : « Avait-elle toujours été ainsi, la Folle – pleine de cette douleur innommable, de cette méchanceté aveugle et cosmique ? Ou bien, à un certain moment de sa vie, quelque chose de particulier (la mort de P.P.P., par exemple, ou la conscience de vieillir, ou encore une dépression obscure, sans cause, nichée en elle depuis Dieu sait combien de temps) lui avait-il porté un coup fatal ? »

Quelque chose d’écrit décrit des scènes de ménage à la romaine, montrant une Laura Betti prisonnière de ses pulsions destructrices, obligée de verrouiller l’accès au frigo de la fondation pour ne pas céder à ses fringales nocturnes, qu’on retrouve ensuite au petit matin, coincée sous la porte surélevée de la cuisine, sous laquelle elle avait tenté de s’infiltrer pour manger un morceau… Mais cette œuvre écrite dans un style sobre et élégant dépasse le comique picaresque. Trevi s’épanche longuement sur l’homme, l’artiste et le penseur Pasolini, trois figures étroitement mêlées dans le roman qu’il laissa inachevé, Pétrole. Les métamorphoses sexuelles successives de ses deux héros se révèlent d’une remarquable modernité : aujourd’hui, ne loue-t-on pas comme un progrès la transformation de l’homme en femme, puis à nouveau en homme, au gré de ses aspirations bourgeoises ? Nulle moraline n’a cependant droit de cité chez Pasolini, dont la critique de la société hédoniste déroute : les fascistes de Salo ou les 120 journées de Sodome marient des hommes entre deux orgies. L’idéologie du désir mêlée au néo-fascisme, Clouscard l’avait théorisée, Pasolini osa la filmer !

 

Quelque chose d’écrit, Emanuele Trevi, Actes Sud, 2013 (traduit par Marguerite Pozzoli).

Paris, peine capitale

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paris alain paucard

paris alain paucard

Alain Paucard est un mélancolique allègre, un ronchon aimable, un nostalgique souriant. Question de politesse. Qu’il prenne acte du réaménagement autoritaire de ce qu’on appelait jadis les villes par des urbanistes aux utopies mortifères (Les Criminels du béton) ou de la servitude volontaire qui pousse des millions de gens à partir bronzer loin de chez eux dans des conditions concentrationnaires (Le Cauchemar des vacances), Paucard, dont les amis et admirations ont pour nom Jean Dutourd ou Michel Audiard, est un indispensable comptable de nos faillites contemporaines.

Là où il pourrait éventuellement perdre son amabilité, dans cette fin du monde au ralenti, c’est quand il est question de Paris. Paris est la propriété personnelle de Paucard. Il n’en sort pas, ou peu, chérissant par-dessus tout son 14e natal où il vit encore, comme un assiégé. La tradition dans laquelle s’inscrit son Paris, c’est foutu est presque aussi vieille que Paris lui-même. C’est celle des piétons attentifs, des arpenteurs minutieux, des chasseurs subtils de signes dans une ville de tous les possibles.

Paucard chemine, dans son inventaire des vingt arrondissements et de la proche banlieue, en compagnie des truands, de François Villon à l’argot mystérieux, des situs de Debord et de leurs dérives psycho-géographiques mais aussi de Walter Benjamin saisissant le mystère des passages ou encore des surréalistes qui, avec Aragon dans Le Paysan de Paris ou Breton dans Nadja, ont redessiné une géographie secrète et soyeuse de la capitale. Nadja et son profil perdu qui reste le même que celui de la passante de Baudelaire, de la jeune fille de Nerval ou de la Dora Bruder de Modiano.

Seulement, raconte Paucard au fil de son errance, le rêve fraîchit. Paris finit par céder à son tour et par ressembler, au choix, à un musée ou à une cité construite par et pour  des utopistes qui voient le monde comme une administration désincarnée. La preuve de cette désillusion définitive avec son sale goût d’irréversible, nous dit Paucard, c’est que les rimailleurs magnifiques  ne chantent plus la ville désenchantée. Et pourtant,« recenser les chansons sur Paris, ses rues, ses amours, son esprit, la Seine, les bals, les guinguettes serait une tâche pour bénédictin centenaire. Bout à bout, elles représenteraient la plus grande programmation jamais mise en ondes ».

Paris c’est foutu !, Alain Paucard, éditions Jean-Cyrille Godefroy, 2013.

*Photo : SEVGI/SIPA. 00669172_000005

Liszt et Wagner, la République des génies

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« Un géant en appelle un autre, à travers les intervalles déserts des temps, sans qu’ils se laissent troubler par le vacarme des pygmées qui grouillent à leurs pieds, ils continuent leurs hautains colloques d’esprit. » : c’est ainsi que Nietzsche, à la suite de Schopenhauer, opposait sa « République des génies » séparés par les siècles, à la « République des lettres » (en allemand « République des lettrés », Gelehrtenrepublik), ce réseau de contemporains, écrivains, savants, antiquaires et amateurs, premier tissu de l’unité culturelle de l’Europe, dont Marc Fumaroli s’efforce depuis quelques décennies de retracer la cartographie engloutie.

Rares sont les livres capables de contrer aussi efficacement le lieu commun de cette opposition que la correspondance entre ces deux génies romantiques[access capability= »lire_inedits »], qui surent être de vrais alliés et, plus encore, de grands amis – tout en étant parfaitement contemporains : Liszt, né en 1811 et mort 1886, Wagner né en 1813 et disparu trois ans plus tôt, en 1883.

Pas une page de ce riche monument (402 lettres, 150 pages d’annexes, sans compter les « textes de liaison » fouillés et précis et l’indispensable index) qui, malgré les refroidissements inévitables, n’oppose un démenti au préjugé de l’inimitié des génies. La confiance règne presque sans discontinuer depuis la première lettre de débutant timide que Wagner hasarde, de Paris, en mars 1841, à son indifférent aîné, jusqu’à la dernière missive, écrite par le Hongrois à Venise, en décembre 1882. La mort de Liszt, survenue trois ans plus tard à Bayreuth, pendant le fameux Festival de ce confrère qui ne fut jamais vraiment un concurrent, met un point final éloquent à cet échange. Point d’orgue de plus de quarante années d’une conversation épistolaire témoin de toutes les humeurs, tous les appels au secours, tous les partages… Certes, le ton semble souvent déséquilibré : Wagner est ardent et volubile, Liszt plus posé et mesuré, plus tacticien, plus froid peut-être. Ainsi, en 1849, le « virtuose qui compose », coqueluche du public européen, multiplie les conseils de tous ordres à Wagner : non seulement jouer la carte parisienne en faisant donner son Rienzi dans la capitale, quitte à faire quelques concessions au goût français, mais aussi abandonner le « galimatias socialiste » qui l’a mis au ban de l’Allemagne… Ne plus perdre son temps aux « colères personnelles »… C’est tout un bréviaire des « moyens de parvenir », un manuel de décrassage des (mauvaises) humeurs de l’artiste post-beethovenien que Liszt dispense à son confrère, en même temps qu’il met à sa disposition son carnet d’adresses et, bien souvent, son portefeuille… Rusé, le Hongrois sait aussi imaginer que son ami saura convertir ses idées politiques en opportunité publicitaire : son histoire de Cola Rienzi, rebelle de la Renaissance italienne, pourra, l’époque s’y prête, faire le tour de l’Europe et exprimer l’esprit révolutionnaire du temps à la manière, dix-huit ans plus tôt, de la Muette de Portici d’Auber, Scribe et Casimir Delavigne, origine de la révolution belge…

Nous sommes donc en plein romantisme, c’est-à-dire au moment historique où la respublica literaria, cette internationale des esprits, se délite sous les coups conjugués de l’égo des créateurs et de l’égoïsme des nations. Quand on connaît ou croit connaître la posture nationaliste de Wagner, qui passe souvent, de surcroît, pour résumer et porter à son paroxysme le romantisme, on imagine que la solidarité devrait définitivement laisser la place à la glorieuse solitude des démiurges. Et pourtant, le modèle du poète maudit et solitaire n’est tout simplement pas tenable pour un musicien dramaturge qui cherche à s’imposer sur la scène européenne. Le Prométhée de « l’art total » lui-même a besoin du soutien attentif d’un grand contemporain, et le compositeur hongrois joue pour lui ce rôle de grand facilitateur dont Wagner sait profiter amplement sans lui ménager, d’ailleurs, ni la reconnaissance ni l’admiration. Le secours dépasse souvent les simples bons offices : on rencontre dans ces pages un Wagner émouvant, plongé dans la misère, qui supplie Liszt de lui procurer le plus modeste pécule : « J’ai besoin de bois et d’un pardessus chaud, vu que ma femme ne m’a pas apporté mon vieux paletot, parce qu’il était en trop piteux état »… Sa détresse ne lui inspire pas seulement des accents déchirants, mais aussi une amitié intense, quasiment amoureuse, un peu comme Voltaire jadis écrivait à Frédéric : « Je rêve à mon prince comme on rêve à sa maîtresse. » L’auteur de Lohengrin déborde d’émotion et d’attentes, évoque son impatience à recevoir la moindre lettre de son ami, avoue composer pour lui et en pensant à lui : « Te revoir enfin au mois de septembre est pour moi le seul rayon de lumière qui éclaire la longue nuit de cette triste année » (1855). On pourrait citer mille aveux, mille assertions de la même veine. Wagner s’épanche et se répand volontiers en humeurs aussi bien qu’en théories, témoin la longue lettre où il débite, par le menu, sa philosophie à la Feuerbach de plus en plus relayée par les idées de Schopenhauer. Les choses se compliquent à mesure que la princesse Carolyne de Sayn-Wittgenstein gagne en influence auprès de Liszt et cherche à faire du musicien hongrois, dont elle est devenue l’égérie, le premier compositeur de son temps. La princesse est volontiers théologienne et le bouddhisme athée de Wagner n’est pas tout à fait pour lui plaire. Sans parler même, bien sûr, du moment où, dérobant Cosima à son premier mari, le chef d’orchestre Hans von Bülow, Wagner devient le gendre de son mentor. Mais finalement, par-delà un premier refroidissement, qui doit beaucoup à l’influence de la princesse, l’entrée de Wagner dans la famille Liszt a plutôt rapproché encore les deux « génies », sur un plan désormais plus intime.

La complémentarité des caractères, servie par l’amour supérieur de la musique, explique la constante réussite de cette rencontre. Celui qui deviendra « l’abbé Liszt » était un être sociable, mondain même, d’une amabilité notoire, d’un dévouement extrême (et parfois dévorant), toujours prêt à aider et à élever ses jeunes confrères. En cela, s’interroge Georges Liébert, inspiré par une pensée de Gracq, Liszt fut peut-être déterminé, profondément, par une béance inquiétante au cœur de sa créativité. La générosité n’a pas bonne presse à notre ère du « soupçon » et l’on se demandera volontiers pourquoi, à force de se rendre utile, Liszt risqua de jouer les utilités, et comment, pour seconder les autres, il faillit se rendre secondaire. Ainsi, cette relation intense qui pose la question du dialogue des génies à l’heure romantique, interroge aussi la montée du commentaire dans l’art, liée à la crainte du caractère subalterne de l’interprète.

Sorte de génie parodique postmoderne avant l’heure, Liszt, « virtuose qui compose », fut aussi transcripteur et herméneute hors pair de l’œuvre des autres, au point de sacrifier peut-être son propre sillon, tel un Sainte-Beuve de la musique. Wagner lui-même, Liébert le souligne dans son avant-propos éclairant, s’inquiétait de l’honorable dispersion de son maître et ami, faiblesse secrète qui empêcha peut-être le grand interprète de se concentrer autant qu’il l’aurait fallu sur son talent de créateur.

Chacun en jugera. En tout cas, après que Liszt, flanqué de Lola Montès, eut entendu Rienzi à Dresde le 29 février 1844, il ne lâcha jamais Wagner et fit tout pour que le « miracle » de son œuvre « sublime » advienne au grand jour et trouve son public : c’est le monument de cette amitié des sommets que dressent ces pages et leur riche appareil critique, aussi précis que maniable. « Le parfait est censé ne s’être pas fait », affirmait Nietzsche. Pourtant, c’est l’effet exactement inverse que produit cette magnifique visite guidée dans les coulisses de ces deux œuvres.[/access]

Franz Liszt, Richard Wagner, Correspondance. Nouvelle édition présentée et annotée par Georges Liébert, Gallimard, « NRF », 2013

*Photo:DR

Mes haïkus visuels : Charles Denner, Dorothy Parker et autres amis

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Alexandre Astruc rêvait dans les années cinquante d’une caméra-stylo. J’avais alors une quinzaine d’années et je tournais des courts-métrages en 16 millimètres avec une vieille caméra pourrie que m’avait léguée mon oncle. Je disposais même d’une table de montage. Et je me disais qu’être un jour metteur en scène, si possible à Hollywood, ne serait pas si mal. L’idée de filmer tout ce qui bouge comme Jonas Mekas dans les rues de New-York, et même de livrer des instants forts de ma vie, me tenaillait.

Finalement, après avoir passé des années à faire de la critique de cinéma à Lausanne, je suis parti pour Paris où une autre vie, une vie d’écrivain et d’éditeur, m’attendait. Et voici qu’aujourd’hui une caméra-stylo est à ma disposition. Mon ami Michel Polac qui lui aussi a tout tenté, m’en avait vanté les mérites. J’avais aimé la manière simple et sincère dont jour après jour il avait filmé l’agonie de sa mère. Mais les mères ne meurent qu’une fois et j’ai donc décidé de tenir mes carnets personnels sur vidéo, de réaliser des haïkus visuels et, surtout, de ne pas laisser passer un jour sans avoir capté la mort au travail. C’est parfois d’un goût douteux et d’une insigne maladresse, mais je m’y retrouve. L’exercice est périlleux, mais il a au moins le mérite d’être bref. Un mot encore : si les mélodies qui accompagnent les images sont souvent des Schlager, ce n’est pas uniquement pour une question de droits. Ma mère était viennoise et il m’en est sans doute resté quelque chose. Et puis, comme dit Louis Skorecki, les violons ont toujours raison…

L’homme qui aimait les femmes

Félix Vallotton et Vince Taylor

Entre amis au Lucania, rue Pierre Leroux

« Excusez-moi pour la poussière », disait Dorothy Parker

Trois sortes d’amis

Tous à vos listes !

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blake mortimer sorrentino

blake mortimer sorrentino

Cette année, Causeur prend les devants. Les cadeaux achetés à la dernière minute ne vous réussissent pas. Vous n’avez pas envie de passer le réveillon aux Urgences non pas à cause d’une intoxication alimentaire, mais pour un DVD, une BD ou un CD reçus en pleine poire ! Le cadeau culturel n’a jamais été aussi dangereux en ces temps de disette. Pour éviter les fautes de goût, pour épater vos convives ou tout simplement pour faire plaisir, nous avons sélectionné quelques offrandes qui seront du meilleur effet sous le sapin.

Dolce Roma

En plein cœur de l’hiver, vous risquez d’attraper un coup de soleil en regardant La Grande Bellezza, le dernier film de Paolo Sorrentino. Il y a tout pour réchauffer les âmes en peine : la ville de Rome, éternelle, bouillonnante et sensuelle. Les italiennes, grandes bourgeoises névrosées, à la dérive et si désirables. Des fêtes qui éclatent à la nuit tombée comme des milliers de bulles de néant. Une girafe qui disparaît par miracle, une naine qui perce les mystères de l’être, un amour de jeunesse dont la beauté hante vos nuits. Et au milieu de tout ce grand défouloir, le roi des mondanités, Jep Gambardella, magnifique Toni Servillo qui interprète le rôle d’un journaliste, auteur d’un seul roman, à la recherche de son passé. Il vient de fêter ses 65 ans et il a décidé de ne plus faire semblant. Entre La Dolce Vita de Fellini et Journal intime de Moretti, La Grande Bellezza irradie par la justesse et la violence de ses émotions. C’est beau, mystique, merveilleusement filmé et joué. La bande-son est sublime, elle alterne morceaux dansants (redoutable version club de Far l’amore de Bob Sinclar & Raffaella Carrá ou l’envoûtant slow Ti ruberó de Monica Cetti) et symphonies de Bizet.

La Grande Bellezza, Paolo Sorrentino – DVD Pathé – Exclusivité FNAC

22, ils reviennent !

À Noël, préférez toujours la tradition ! Une dinde aux marrons vaut mieux qu’un plat en fusion. Et puis, l’année a été assez mouvementée comme ça. Un peu de repères, de solide, d’immuable, de tangible sous le sapin. Vive la ligne claire ! Quoi de plus réconfortant que de retrouver ses héros d’enfance. Blake et Mortimer reviennent le 6 décembre dans un tome 22 qui fleure bon la nostalgie. Les rues pavées du vieux Londres, le mystère de l’onde Mega, le télécéphaloscope du professeur Septimus, des interférences et tout se détraque. On peut compter sur le vibrionnant Professeur Mortimer et son acolyte, Blake, le plus courageux des moustachus blonds du royaume pour sauver la Couronne et la Morale. Cette nouvelle aventure s’annonce captivante avec le retour de la Marque jaune et de l’affreux Olrik sans qui nos deux héros auraient l’air d’un vieux couple.

L’onde Septimus – BD – Une aventure de Blake et Mortimer Tome 22 – Jean Dufaux –Antoine Aubin – Etienne Schréder – (sortie 6 décembre 2013)

J’irai revoir ma Normandie

Il y a des pèlerinages qui nous font traverser la France. On ne louperait celui de Tigreville (Villerville) sous aucun prétexte. Pour certains hommes, le crachin normand a des couleurs d’Extrême-Orient, de nuits de Chine. Des rêves de fusiliers-marins s’élèvent au-dessus du bocage. Depuis que nous avons lu Blondin et vu Verneuil, les matadors nous arrachent des larmes, le Picon-bière n’a plus de secret pour nous et tous les barbus ressemblent à Landru. Gabin, Belmondo, Roquevert, Flon et Frankeur sont irrésistibles. Les dialogues d’Audiard aux petits oignons. Des torpilles hilarantes explosent à marée basse : « la Wehrmacht polissonne et le feldwebel escaladeur », « le Yang-tseu-kiang n’est pas un fleuve, c’est une avenue », « Albert, ils me font mal aux yeux, tirons-nous ! ». Cette ivresse-là des mots nous manque.  L’édition collector égayera vos soirées d’hiver.

Un Singe en hiver – Henri Verneuil – Edition Collector  Blu-ray – Studio EuropaCorp – Bonus (documentaire inédit avec interviews)

Le talent dure longtemps…

Il y a quinze ans, c’était l’été, Nino tirait sa révérence. Nos mères pleuraient. Nos pères avaient les yeux rouges en ce mois d’août. Nous étions tous tristes. Avec cet éternel écorché, ce Ray Charles rital, les Trente Glorieuses défilaient en scopitone. Des caves de St-Germain aux succès yé-yé, ce fils de bonne famille n’avait jamais desserré les dents. Il pouvait tout chanter, le catalogue Manufrance façon rythm & blues, les chansons d’amour, la mélancolie de la Baie de Rio, le mal de vivre. Parfois, il apparaissait à la télé, interviewé par Denise Glaser, à cheval dans sa bastide du Lot, au volant de voitures anglaises ou dans son exil italien qui dura trois ans. Réécoutez ce Latin lover surdoué et si vous passez par Toulouse, la médiathèque José Cabanis lui rend hommage jusqu’au 16 février 2014 dans une émouvante rétrospective « Nino Ferrer, il était une fois l’homme ».

Intégrale Nino Ferrer – 4CD – Enregistrements studio & live – Barclay

 

La ville dont le prince est un rat

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Préambule et avis à la population : une amie chère, qui connaît la vie et qui sait que les cons, ça ose tout, comme disait le regretté Audiard dans le film célèbre du regretté Lautner, me conseille de préciser que dans le texte suivant, il est question de rats, juste de rats, et pas d’autre chose. Que le diable patafiole les extracteurs de métaphores !

Vendredi 22 novembre. Le train de Paris a du retard, à cause de la neige dans la vallée du Rhône, et nous ne sommes finalement arrivés à Marseille qu’à minuit et demi. L’air est presque doux, je ne suis pas chargé, je décide donc de rentrer à pied chez moi — tout au bout du quai de Rive-Neuve, juste au niveau du théâtre de la Criée.
À partir de la gare Saint-Charles, la diagonale la plus courte passe par la rue de Petites Maries, qui descend tout droit vers la rue d’Aix.

C’est, je ne l’ignore pas, l’heure des rats.
Le premier, à 30 mètres de la gare, est encore furtif, rasant les murs, disparaissant dans un soupirail. Mais dix pas plus loin, la bête qui me regarde de ses petits yeux rouges, sans ciller ni reculer, avance en territoire conquis, et me fait bien comprendre que c’est moi l’intrus.
Je suis un Marseillais aguerri, un rat ne m’inquiète pas. Je continue donc à descendre. Mais avant d’arriver au croisement avec la rue Longue des Capucins, j’en ai déjà croisé quatre — dans une ville déserte. Dans ce qui est, de jour, le quartier le plus arabe de Marseille, animé au-delà de l’imaginable, je progresse dans une parfaite solitude. Je pourrais me raconter que je suis dans une séquence coupée au montage de Je suis une légende, où Charlton Heston (Will Smith dans le remake) survit seul dans un Los Angeles dévasté par une quelconque catastrophe familière au cinéma des sixties. Les rats sont les morts-vivants des villes en faillite.
Et Marseille est en faillite. Marseille est une faillite.

Au croisement, il y a meeting. Je m’arrête le temps de dénombrer les rats qui courent, passant de l’abri d’un bac à arbres sans arbres à un autre. Une vingtaine en moins de trente secondes.
Et sans être paranoïaque, plusieurs me dévisagent d’un air tranquille, plus inquiétant au fond qu’un œil agressif. Ils me frôlent, me testent, me tâtent presque. Si jamais j’avais là un malaise…
Que font-ils en ces lieux ? Ma foi, ils s’approprient la ville en passant par ses déchets. Ils butinent les poubelles, rarement ramassées. Il y a de quoi faire. Le couscous légèrement rance, dont parle Barthes dans son article sur Fourier, est un mets de choix pour les rongeurs impavides de la « cité phocéenne », comme disent les commentateurs sportifs.
Que je défie, au passage, de situer exactement Phocée sur une carte de la Méditerranée antique — allez, c’est la moderne Foça, tout à côté d’Izmir, sur la côte turque. Evidemment, ce n’étaient pas des Turcs, à l’époque.
Avant d’arriver chez moi, finalement, j’en avais dénombré une quarantaine. En quinze minutes d’une marche rapide — des bribes de mistral qui déboulaient du couloir rhodanien, avec dans l’haleine des relents de frimas, n’incitaient guère à la promenade digestive.

Qu’est-ce que c’est que cette ville ? Un stade vélodrome avec des rats autour. La « capitale de la Culture européenne » pour deux mois encore. Une cité admirable en tous points, pourvu qu’on la regarde de loin.
La distance, j’imagine, à laquelle la contemplent les élus de la ville, qui ne sont visiblement pas au courant que leur cité, le soir (et en fait le jour aussi — le rat ne meurt jamais) est la proie des rats. Et pas le rat sympathique de Ratatouille — non, le rongeur qui amena en 1720 les tiques qui dévastèrent la ville en lui inoculant la peste.

Marseille est la seule ville de France dont le centre n’est pas réhabilité. Dont le centre est colonisé par les rats, ce qui a eu une incidence certaine sur l’immobilier. Rêvez, amis parisiens : en plein centre ville, à trois minutes de la gare, sur une artère centrale (le Cours Lieutaud), une amie vient d’acquérir un splendide appartement de 200 m2, refait à neuf, Sept grandes pièces, deux salles de bain, pour 330 000 euros — le prix d’un deux-pièces parisien moyennement bien placé. La seule ville de France où, à partir de minuit, les rats sont chez eux.
Jean-Claude Gaudin feint de l’administrer depuis 1995. Quand on sait qu’une rate met bas de six à dix petits par portée, et qu’elle peut avoir six ou sept portées par an, on calcule (mal, les grands chiffres indisposent) ce qu’il est né de rats durant les mandats successifs de l’édile en chef de la ville fondée par Protis — à l’époque, il n’y avait pas de rats dans l’admirable calanque du Lacydon, juste une aimable princesse Gauloise du nom de Gyptis. D’ailleurs, les Grecs, en bons marins, n’auraient pas toléré des bêtes susceptibles de ronger les drisses de leurs voiles. Calculez l’infini, et vous approcherez.

Lorsque je suis revenu enseigner à Marseille, en 2008, les éboueurs se sont mis en grève. Sous prétexte que la société qui les employait était privée, le maire n’a pas levé le petit doigt pour mettre fin à un conflit qui a empuanti la ville trois semaines durant. Je travaille au lycée Thiers, et pour rentrer chez moi, je traverse (parfois assez tard, parce que nos élèves nous occupent pas mal, en prépas) le marché des Capucins, sis juste en dessous. Là aussi, colonisation. Aller manger un couscous (un vrai, un délectable, à la semoule d’orge, par exemple au Femina, rue du Musée), c’est entrer dans le dernier cercle de l’enfer, le paradis de rattus rattus : maisons branlantes ou écroulées, chantiers toujours en cours, ventes d’objets hétéroclites au ras du sol, débris alimentaires trop nombreux pour être détaillés.
La dernière campagne interne du PS pour désigner un candidat à la candidature a négligé ce point : Marseille est la ville la plus sale de France assurément, d’Europe peut-être — avant ou après Naples, en tout cas, pas loin.

On se rappelle la légende du joueur de flûte de Hamelin, telle que la racontent les frères Grimm. L’expert embauché pour éliminer les rats de la cité, faute d’avoir été payé par des édiles qui préféraient faire bombance (et Gaudin, qui s’endort régulièrement sur les dossiers brûlants, au point de laisser son ami Claude Bertrand régler les détails de la gestion de la ville — l’accessoire et l’essentiel, n’est pas le dernier à lever sa fourchette dans tel petit resto situé près du port), élimina le lendemain soir tous les enfants de la ville.
Ça n’arrivera pas ici : les enfants de Marseille s’éliminent tout seuls.

Ce n’est pas d’un Menucci que nous avons besoin (lui non plus ne déteste pas manger, comme en témoigne son impressionnant volume), mais d’un joueur de flûte. D’une personnalité qui fasse sortir Marseille du Moyen Age moderne où elle se complaît par la faute d’élus tous plus incapables les uns que les autres. Des cités comparables en importance (Lyon) ou en localisation sudiste (Toulon ou Nice) sont impeccables. J’étais il y a huit jours à Montpellier, pour l’expo Diderot et ses peintres du musée Fabre (à voir). Georges Frèche et son successeur n’ont jamais transigé sur l’hygiène, et le centre-ville, aux ruelles plus étroites encore que celles du Panier, est un exemple de propreté.
Alors oui, j’appelle de mes vœux, dans l’ancienne cité de Pythéas (cherchez, bande de paresseux !), l’élection d’un grand dératiseur. Que l’on puisse rentrer chez soi sans se heurter aux hordes furtives des rongeurs — ou bien nous récolterons, un de ces soirs, la peste.

*Photo: UNIVERSAL PHOTO/SIPA. 00415546_000030.