Le rugby est une chose essentielle. Les Anglais disent du football : « ce n’est pas une question de vie ou de mort, c’est beaucoup plus important que cela ». Le rugby, c’est encore pire. Ce n’est pas un sport universel, il entretient avec l’histoire et la culture des pays où il s’est implanté des rapports très particuliers. La Nation néo-zélandaise n’existe pas. C’est une équipe de rugby qui a un État, c’est tout. En 1951, lors du tournoi des cinq nations, les Français affrontent les Anglais à Twickenham. Pour la première fois de l’Histoire, ils peuvent l’emporter. Mais épuisés, ils reculent. Jean Prat, leur capitaine, leur hurle alors cette apostrophe : « ils vous ont emmerdé pendant cent ans et vous ne seriez pas capables de tenir 10 minutes ? ». Il y a aussi l’histoire de Bob Deans ce fermier néo-zélandais qui se vit refuser un essai qui aurait permis à son pays de battre le pays de Galles et terminer invaincu, la tournée légendaire menée par Rory Gallaher en 1905. Sur son lit de mort, les dernières paroles de  Bob Deans furent naturellement : « cet essai, je l’avais marqué. »

Avec l’Afrique du Sud ce fut toujours très difficile. Là-bas, c’était le sport des Afrikaners qui y avaient injecté leur brutalité et leur arrogance. Les Français, pour la première fois, y firent une tournée en 1958. Homérique, elle se conclut, le 16 août, par la victoire française en test-match à Johannesburg. Abominable humiliation pour les blancs, qui se considéraient comme les meilleurs du monde n’ayant que mépris pour les Néo-Zélandais qui faisaient jouer des coloureds maoris. Pendant cette tournée, les quelques spectateurs noirs parqués dans des tribunes spéciales applaudissaient les Français, les blancs leur lançaient des bananes….

Tous les matches suivants entre les deux équipes furent compliqués, tendus et souvent brutaux. Les Afrikaners voulaient se venger, et les coqs français refusaient de reculer. Image célèbre de Jean-Pierre Rives, capitaine sonné et ensanglanté, à la dérive sur le terrain et refusant de quitter ses partenaires malgré les objurgations de l’arbitre : « Jean-Pierre, il faut sortir, ils vont vous tuer » réponse de Casque d’or : « sortir, mais pour aller où ? ». Le sommet fut atteint lors de la tournée de 1971. Depuis un an, les Sud-africains acceptaient que figurent dans les équipes étrangères qu’ils affrontaient des joueurs de couleur. La France avait sélectionné un poids plume noir de 75 kg, Roger Bourgarel, qui faisait l’objet à chaque match d’attentions particulières (sept points de suture au cuir chevelu après le premier test). « C’est là que j’ai pris conscience d’être noir. Avant, je ne m’étais jamais intéressé à cela, ça ne m’était jamais apparu comme quelque chose d’important. Mais là… ». Il ignorait qu’il venait d’un pays, qui comme nous le dit tous les jours Libération, est complètement gangrené par le racisme… Le 19 juin 1971 eu lieu, à Durban devant un stade blanc médusé et silencieux, la plus grande bagarre de l’histoire du rugby international. Emmenés par quelques glorieux « grands arbres », Dauga, Bastiat, Claude Spanghero, les Français refusèrent que l’on s’en prenne de nouveau à « Boubou ». Une légendaire « partie de manivelle » qu’il est un privilège d’entendre raconter par ceux qui en furent (au cours, par exemple d’une dégustation comparative de grands armagnacs conduite par Dauga,  grand spécialiste). Les Sud-africains prirent conscience qu’ils allaient avoir le dessous. Charles Marais leur capitaine vint trouver Benoît Dauga dans l’invraisemblable mêlée : «C’est fini, Benoît ? » « C’est comme il vous plaira » lui répondit le capitaine Montois. « Si vous voulez vous battre, on se bat. Si vous voulez partir, on s’en va. Si vous voulez qu’on joue, on joue ». « On joue » s’inclina Marais.

L’équipe d’Afrique du Sud fut par la suite bannie de compétitions et de tournées, l’apartheid obligeant les Noirs à ne jouer qu’entre eux.

Ayant été personnellement et professionnellement impliqué dans le combat mené de l’extérieur contre ce système, j’en avais acquis une petite expérience. J’étais très pessimiste sur l’issue. Profondément ému par la libération de Mandela, par la fin proclamée de l’apartheid, je pensais cependant que tout cela risquait de mal finir. Trop de violences, trop d’humiliations, trop de souffrances, trop de peurs. Toujours inquiet, je regardais à la télévision un an après l’élection de Mandela à la présidence, la coupe du monde de rugby 1995 qui se déroulait dans son pays de retour dans la communauté sportive internationale. Le jour de la finale qui opposait  l’Afrique du Sud à la Nouvelle-Zélande, je reçus, incrédule, le choc de son entrée sur le terrain, avant le match, revêtu du maillot Springboks portant le numéro 6. Celui de François Pieenar, le capitaine. Comment, le symbole, l’icône du combat contre l’apartheid, venait soutenir et rendre hommage à l’équipe qui en était l’incarnation ? Geste inouï, geste qui me fit prendre conscience jour-là, que la guerre était finie.

Je ne me suis pas intéressé aux surenchères dont la disparition de Mandela a été l’occasion. À l’émotion sincère se sont ajoutés de curieux spasmes d’adoration, de l’ignorance et de la mesquinerie qui en disent long sur l’époque. Au-delà de la magnifique humanité du personnage, je veux garder la conviction, au travers de la leçon donnée ce jour-là, que la politique peut toujours faire quelque chose. Et bien sûr, que le rugby est vraiment essentiel.

 *Photo : Ross Setford/AP/SIPA. AP21492754_000003;

 

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