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Tous les murs ne sont pas honteux

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mur berlin merkel

Les commémorations sont  révélatrices de l’état d’esprit d’un lieu et d’une époque : elles servent moins à transmettre aux contemporains les vérités du passé qu’à conforter les mythes et les préjugés des acteurs du temps présent. Celle qui vient de se dérouler à l’occasion de la célébration du vingt-cinquième anniversaire de l’ouverture (et non la chute) du mur de Berlin, le 9 novembre 1989 ne déroge pas, hélas, à cette règle.

Ceux qui n’étaient pas nés, ou trop jeunes pour percevoir le sens des événements survenus dans cette année charnière, sont aujourd’hui invités, par le bruit médiatique orchestré autour de cette commémoration, à penser que les Allemands de l’est, massés devant le «  mur de la honte » un beau soir de novembre, ont réussi à renverser l’ordre du monde issu de Yalta.

L’ouverture du mur serait dont la cause, et non la conséquence de la défaite historique du « socialisme réellement existant », dans laquelle l’Allemagne et son peuple auraient joué un rôle décisif. Tous les historiens sérieux savent que cela est faux, mais quel poids ont-ils face aux images qui symbolisent cet événement (ruée des Est-allemands vers Berlin-Ouest, Rostropovitch jouant du violoncelle devant le mur…) ?

S’il faut fixer une date marquant l’ouverture du rideau de fer dénoncé dès sa mise en place, en 1946, par Winston Churchill, c’est plutôt celle du 10 septembre 1989, lorsque le gouvernement communiste hongrois, dirigé par Miklos Nemeth, décida d’ouvrir totalement sa frontière avec l’Autriche. Pierre Waline a rappelé utilement ce point d’histoire à ceux qui l’auraient oublié…Cette mesure, qui permettait aux citoyens de la RDA de se rendre sans entraves à l’ouest, minait plus sûrement l’édifice berlinois que les maigres manifestations de dissidents contestant le pouvoir absolu d’Erich Honecker et de la Stasi. Sur le plan politique, un autre mur, celui de la théorie léniniste du rôle dirigeant de la classe ouvrière et de son parti, venait de voler en éclats en Pologne : pour la première fois depuis la Révolution d’octobre, un parti communiste et ses séides avaient été contraints de quitter le pouvoir pour faire place, en août 1989, à un gouvernement dominé par les partisans de Solidarnosc, dirigé par Tadeusz Mazowiecki. Ce n’est pas un hasard, si le 9 novembre 1989, le chancelier allemand Helmut Kohl se trouvait à Varsovie, négociant avec Mazowiecki l’amélioration du statut des quelques milliers d’Allemands ethniques restés en Pologne après l’amputation et l’attribution, en 1945, à la Pologne des provinces allemandes de Silésie, Poméranie et Prusse orientale… Si l’on me permet de faire un brin d’ego histoire, j’en veux encore à ce brave Helmut Kohl d’avoir abandonné brusquement à Varsovie la délégation de journalistes et d’hommes d’affaires qui l’accompagnait, et dont je faisais partie, pour s’envoler vers Berlin dès que la nouvelle de l’ouverture du mur fut annoncée…

Cette défaite du communisme n’est pas tombée du ciel, pas plus qu’elle n’a été l’œuvre d’un seul homme touché par la grâce, Mikhaïl Gorbatchev. La guerre froide, fruit de l’équilibre de la terreur instauré par la dissuasion nucléaire, avait déplacé l’affrontement « chaud » vers des champs de batailles exotiques, où le camp communiste avait volé de victoires en victoires : de la prise de pouvoir par Mao Zedong en Chine à la débâcle américaine au Vietnam, en passant par la révolution castriste à Cuba, la roue de l’Histoire semblait inexorablement tourner en faveur des héritiers de Marx et de Lénine. Les révoltes populaires hongroises, polonaises et tchécoslovaques avaient été écrasées par les chars russes (ou, pour la Pologne, par la simple menace de leur intervention). La stratégie occidentale se fondait sur un respect scrupuleux du statu quo en Europe, expliquée abruptement par Claude Cheysson, ministre des affaires étrangères de François Mitterrand : interrogé à la télévision en décembre 1981 sur une éventuelle réaction la prise de pouvoir en Pologne par le général Jaruzelski, il s’exclama : «  Bien entendu, nous ne ferons rien ! ».

Le tournant décisif fut opéré par Ronald Reagan, et sa conception manichéenne d’une politique extérieure américaine axée sur la lutte contre « l’empire du mal ». Bravant les foules pacifistes allemandes, il imposa, avec l’aide de François Mitterrand, le stationnement des euromissiles en Europe en 1983. Quelques années plus tard, se risqua au fabuleux coup de poker stratégique de «  la guerre des étoiles », projet de militarisation de l’espace, à vrai dire assez fumeux, mais pris au sérieux par le nouveau maître de l’URSS Mikhaïl Gorbatchev. Ce dernier, affaibli par l’enlisement de l’armée rouge en Afghanistan, et la catastrophe de Tchernobyl n’eut alors plus qu’un seul objectif : sauver ce qui pouvait l’être du pouvoir soviétique, fut-ce au prix de l’abandon des camarades au pouvoir dans le glacis occidental de l’empire… Ronald Reagan trouva un allié incarnant le « soft power » anticommuniste en la personne de Karol Wojtyla, alias Jean Paul II, dont l’accession à la papauté allait sauver l’opposition polonaise de la désespérance. Ni l’un, ni l’autre ne furent distingués par le prix Nobel de la paix, ce qui relève d’une injustice flagrante, au regard de ce qui survint plus tard, lorsqu’il fut décerné à un Barack Obama quelques mois seulement après son accession à la Maison blanche…

Le caractère emblématique du mur de Berlin permet aussi une disqualification éthique de tous les édifices, en béton ou non, visant à rendre étanche des frontières. Tout mur, ou obstacle physique à la libre circulation des humains, serait « honteux », selon les tenants de l’idéologie droits-de-l’hommiste intégrale : honteux le grillage entourant Ceuta et Mellila, honteux la barrière anti-immigration à la frontière sud des Etats-Unis, honteuse, enfin, la barrière de sécurité érigée entre Israël et les Territoires palestiniens. Seuls la  Grande Muraille de Chine et les restes du « limes » romain échappent à cet opprobre, car il y a prescription … Cet amalgame fait bon marché du caractère singulier, et historiquement inédit de la frontière interallemande entre 1961 et 1989 : une barrière étanche non pas destinée à protéger un Etat et une population des agressions extérieures, ou de migrations non désirées, mais un garrot pour arrêter l’hémorragie de ses propres citoyens ! Si honte il doit y avoir à propos des barrières frontalières modernes, ne serait-elle pas à mettre sur le compte des régimes et des potentats incapables de fournir à leurs sujets ou citoyens des perspectives de vie acceptables dans leur pays natal ? Est-il scandaleux de créditer les bâtisseurs de murs d’une certaine sagesse lorsque ceux-ci, comme la barrière de sécurité israélienne, conçue et mise en œuvre par Ariel Sharon est aussi, au delà dont son utilité sécuritaire immédiate, un signal d’autolimitation de ses prétentions territoriales ? Il y a très, très longtemps, les Hans édifièrent la plus imposante muraille jamais construite sur Terre pour se protéger des Xionju, ancêtres des Huns et des Turcs, qui s’empressèrent alors de dévaster l’Occident, pendant que la Chine développait la civilisation la plus avancée de l’époque. Et les Chinois d’aujourd’hui, totalement immunisés contre le virus de la repentance, en sont plutôt fiers.

*Photo: Stefan Boness/Ipon/SIPA. 00697627_000001.

L’Europe dit non à la fraude sociale

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Qui a dit que le pire était toujours sûr avec l’Union européenne ? À la surprise générale, la Cour de justice de l’UE vient de condamner le « tourisme social », c’est-à-dire le fait de séjourner dans un pays membre dans l’unique but de toucher des indemnités chômage et autres prestations, sans véritablement chercher d’emploi. Il reviendra aux Etats d’appliquer ce principe général suivant les modalités de leur choix, mais cette décision n’en est pas moins historique.

L’action en justice déposée auprès de la juridiction communautaire par une ressortissante roumaine radiée des fichiers allemands s’est donc conclue par un sérieux coup de canif au principe de libre circulation des personnes.  «L’une des conditions pour un permis de séjour est que les personnes économiquement inactives aient des ressources propres suffisantes», argue le juge européen, mettant ainsi à mal le mythe d’une Europe-passoire. Ces quelques lignes de bon sens suffisent à indigner France Terre d’Asile, association qui y décèle une « stigmatisation des étrangers ». Qui dit fraudeur dit étranger ? Bonjour l’amalgame !

Ce matin, sur RTL, Jean-Luc Mélenchon y est aussi allé de son couplet moralisateur, accusant François Lenglet de faire le jeu du FN après que le journaliste économique a déclaré que la Cour européenne basée au Luxembourg respectait la demande de frontières qu’avait exprimée la vox populi aux dernières européennes : « Je ne voudrais pas que l’on fasse dire à cet événement des choses qu’il ne dit pas. Je voudrais rappeler que la majorité des électeurs européens n’a pas dit non aux immigrés qui trichent. Ce n’est pas vrai. Et enfin, je voudrais rappeler que le solde cotisations/dépenses sociales venant des immigrés dans notre pays est positif ». Et l’ancien ministre de Jospin de répliquer que l’« optimisation » fiscale, dont le Luxembourg de Junker est le champion, dépasse de beaucoup la fraude sociale.

Faut-il rappeler que pour le bon populo, un resquilleur est un resquilleur, fût-il milliardaire, faux travailleur européen détaché ou plombier bossant au black ? Puisque la mode est aux mauvais procès, certains prétendront qu’avec de tels arguments,  le Front de gauche fait le lit du Front national…

Déjeuner Fillon-Jouyet : qui qu’a payé l’addition?

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table restaurant addition

Une question qu’apparemment peu de gens se posent et qui n’est pourtant pas sans intérêt : qui, de l’ex-premier ministre François Fillon, du secrétaire général de l’Elysée Jean-Pierre Jouyet ou du troisième homme, Antoine Gosset-Grainville, bras droit des deux autres à des époques différentes, aujourd’hui membre du cabinet d’avocats parisien BDGS, a payé l’addition du « déjeuner » du 24 juin au Pavillon Ledoyen, une table chic du VIIIe arrondissement de Paris ? Est-ce Jouyet, probablement venu en voisin du palais de l’Elysée ? Fillon, installé rive gauche en tant que député et membre de la troïka dirigeante de l’UMP ? Gosset-Grainville, dont le lieu de travail est situé rive droite, sur « les Champs » ? On se le demande. Ou pas.

Gosset-Grainville a dit au Figaro que c’est Jouyet  qui avait pris l’initiative de cette rencontre au restaurant. Si c’est bien ce dernier, alors peut-être, comme puissance invitante, a-t-il payé pour tous ? A moins que chacun n’ait réglé sa part, c’est aussi possible. Dans ce cas, l’addition aura-t-elle été divisée en trois tiers ou partagée à raison des choix de chacun, le poisson coûtant généralement plus cher que le plat avec viande ? Mais peut-être fut-ce Fillon, ce midi-là, le régaleur de tous. Ou Gosset-Grainville, l’entremetteur et témoin du drame en devenir. Passionnant Cluedo.

Règlement séparé ou global, cela ne nous dit pas sur quelle bourse. Celle de l’Elysée ? Celle destinée aux frais des parlementaires, voire celle de l’UMP ? Celle, qui sait, du cabinet d’avocats BDGS ? Ou plus simplement, c’est-à-dire plus moralement, chacun des trois convives a-t-il pris sur son salaire (indemnités parlementaires pour Fillon) pour s’acquitter de son dû ? Bref, l’addition de ce déjeuner au goût de complot (comme il en existe tant dans la vie politique) a-t-elle été prélevée sur les comptes de la nation (ou du groupe d’avocats) ou sur les revenus des trois individus (indemnités parlementaires, s’agissant de Fillon) ?

On est en France, et non, comme on commence à le savoir, en Allemagne, en Suisse ou au Danemark. En France, pense-t-on, l’addition d’un tel déjeuner, tout de même pas banal, a rang d’intendance, autrement dit bien peu d’importance. Chercher à savoir qui a payé et en puisant dans quelle poche, a quelque chose d’inconvenant, de vulgaire. Chez nos amis protestants allemands, suisses ou danois, l’addition, c’est primordial (on ne compte plus, au pays de Merkel, ces ministres qui ont dû démissionner parce qu’ils s’étaient offert des petits plaisirs personnels – une boîte de chocolat pour la maison, si ça se trouve – avec de l’argent public).

Personne, donc, ici, ne s’est posé la question du règlement de l’addition, celle qui vide le porte-monnaie, quand les « Nordiques », un peu bégueules en ces matières, l’auraient très vite mise sur la table et réclamé toute la transparence. Car « déjeuner », ce n’est pas seulement « réseauter » ou ajouter de la convivialité à sa journée, ça veut dire, aussi, manger, se nourrir, satisfaire un besoin vital. Cet aspect physiologique est en fort décalage avec le décor et la cuisine raffinés du restaurant Ledoyen, où la note est en rapport avec le cadre, la qualité et le coût supposés de la carte.

Morale de l’histoire : si, ce 24 juin, chacun a payé avec « ses sous », pas de problème, mais si l’argent public a nourri « ces messieurs », qui plus est délicieusement, c’en est un. Prenons garde toutefois à ne pas tomber dans la démagogie la plus basse. Qu’un député « paie un coup » à une assemblée de citoyens, dans sa circonscription, aux frais de l’Etat, qui le lui reprocherait ? Qu’il se tape la cloche en bonne ou moins bonne compagnie, à ces frais-là, c’est autre chose. Les journalistes ? C’est bien connu, un journaliste ne se laisse jamais inviter par un politique. Sauf s’il a oublié sa carte bleue.

*Photo: Mark Lennihan/AP/SIPA.AP21633687_000010

Hayange: La reconquista par le cochon

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cochon hayange fete

Hayange, bureau du maire. Pierre Cassen, l’éditeur du site identitaire Riposte laïque, se baisse pour ouvrir un petit sac de sport avec lequel il est entré dans la pièce quelques minutes plus tôt. La fermeture Éclair entrebâillée laisse apparaître des piles de livres, tous identiques. Titre de l’ouvrage : Du gauchisme au patriotisme ; sous-titre : Itinéraire d’un ouvrier élu maire d’Hayange. Son auteur n’est autre que Fabien Engelmann, 35 ans, élu Front national et nouveau maire de cette cité lorraine. Ses amis Pierre Cassen et Christine Tasin, présidente de Résistance républicaine, sont venus de loin lui rendre visite. Ce binôme anti-islam déterminé, en symbiose avec les opinions du jeune édile, semble exercer sur lui une certaine influence.

Nous sommes lundi 15 septembre, au lendemain de la Fête du cochon, première du nom dans cette commune de l’historique bassin sidérurgique mosellan, où se dressent les hauts-fourneaux refroidis d’ArcelorMittal. Économiquement déprimée, d’ordinaire « tranquille », la ville de 16 000 habitants est atteinte d’une rare agitation depuis l’éclatement, en août, d’une scission de la majorité municipale, qui s’est déchirée entre pro et anti-Engelmann jusqu’à l’éviction des « frondeurs ». La meneuse, Marie Da Silva, secrétaire de rédaction au Républicain lorrain, ex-cégétiste passée chez FO, a déposé courant septembre trois plaintes contre son ancien colistier au tribunal de Thionville : pour abus de confiance, abus de bien sociaux et harcèlement moral. Sur ce, le parquet a ouvert une enquête préliminaire.

N’en restant pas là, Marie Da Silva a saisi la Commission nationale de vérification des comptes de campagne en vue de faire invalider – pour dissimulation de frais et autres combines douteuses dont elle aurait pâti – l’élection du maire. « C’est une femme méchante, elle veut être calife à la place du calife, soutient celui-ci. Et son mari est une brute. » (Son mari est l’homme qui, dans un reportage tourné par Canal Plus à Hayange, déboule dans le champ de la caméra pour réclamer son « fric » au maire.)

L’affaire a donc quitté Clochemerle pour les tribunaux, devant lesquels la « méchante » a remporté une première victoire, puisqu’on a appris, le 24 octobre, de la bouche même de l’intéressé, que la Commission avait invalidé les comptes de campagne de Fabien Engelmann. Le dossier a été transmis au tribunal administratif de Strasbourg, qui devrait statuer avant la fin de l’année. Pour l’heure, celui qui fait figure de sursitaire reste à son poste, se réjouissant dans un communiqué que la Commission n’ait pas retenu le chef de « fraude ». La rue des Suisses, siège du Front national à Nanterre, suit les démêlés de son poulain avec l’attention inquiète du Sénat romain pour un empereur post-pubère.

Nonobstant ses déboires, le nouveau maire a commencé à travailler, avec des initiatives controversées. Il a fait repeindre en bleu piscine une sculpture qu’il trouvait « moche », place de l’église, en bleu, blanc, rouge des wagonnets de mineurs ornant un rond-point, enjoint au gérant d’une boucherie halal de fermer le dimanche, eu égard, a-t-il dit, au régime concordataire de l’Alsace-Moselle. D’autres mesures rencontrent davantage l’approbation : les rues de la ville seraient plus propres qu’auparavant et un arrêté anti-mendicité aurait éloigné les SDF de leur lieu de rassemblement habituel, devant le supermarché Match. Quant aux référendums qu’il promet sur les choix budgétaires ou la restauration d’une salle de spectacle, quel démocrate s’en offusquerait ?[access capability= »lire_inedits »]

Foin de fausse naïveté : les partisans de Fabien Engelmann n’ont pas élu un gestionnaire, mais un idéologue. Apercevant son livre dans le sac de Cassen, de Riposte laïque, le maire se félicite que « le tabac-presse proche de la mairie en écoule une dizaine par mois ». La radicalité de cet opuscule, dans lequel il se livre à un coming out doctrinal, lui interdit probablement tout retour en arrière : l’ancien adhérent du NPA a brûlé ses vaisseaux. C’est l’histoire d’un garçon né dans la vallée de la Fensch, d’un père du cru « plutôt à gauche » et d’une mère pied-noir d’Algérie qui a subi la « trahison » du général de Gaulle et vote Front national, tous deux témoins de Jéhovah. Lui se dit athée mais défenseur de la « civilisation chrétienne ».

Bac pro en poche, Fabien Engelmann a travaillé quelque temps en usine, puis occupé un emploi aux espaces verts de Nilvange. Mais, politiquement, il a beaucoup voyagé : de Lutte ouvrière, qu’il qualifie de « secte », mais dont il semble avoir gardé de bons souvenirs aussi, au NPA, où les pro-voiles l’agacent, puis à la CGT, dont il a été exclu une fois connue sa conversion au Front. En 2008, il a été candidat aux élections municipales à Metz, où il était numéro 2 sur la liste du NPA. Un parti qu’il trouvait « ouvert » en y entrant, « fourre-tout » lorsqu’il l’a quitté, et « moribond » aujourd’hui.

Le jeune homme tâtonnant cache un ambitieux qui échoue à plusieurs élections avant de remporter la mairie d’Hayange, conquise au second tour face à trois candidats et avec 43 % d’abstention. Ce végétarien qui voue une admiration sans limites à Brigitte Bardot, avocate devant l’Éternel de la cause animale et soutien à Marine Le Pen, a fait voter la création d’une rue au nom de l’ancien sex-symbol dans un futur lotissement, « Jean Ferrat », « Louis de Funès » et « Bourvil » devant compléter une nomenclature périurbaine que n’auraient certainement pas reniée les Sarko-Guaino de 2007.

Fabien Engelmann a fait le choix d’une France « populaire » datant d’une époque où les « Arabes », aujourd’hui les « musulmans », n’avaient pas de visibilité sociétale et encore moins d’existence politique. À cette vision « trois-huit » et nappe à carreaux, il fallait un étendard : ce serait le cochon. Non pas le pata negra des élites globalisées, mais plutôt le petit fumé aux lentilles des gueules cassées de la mondialisation. Une bonne bouille de plat dont Fabien Engelmann s’est plu à vanter la conviviale humanité dans un discours ponctué d’une Marseillaise, prononcé à l’occasion de « sa » Fête du cochon, dimanche 14 septembre, place de la-Résistance-et-de-la-Déportation. Votre objet de dégoût est notre bien civilisationnel le plus précieux, semblait asséner le maire aux « musulmans » absents de la place mais pas sourds.

Ce dimanche, de 11 heures du matin jusqu’à la nuit, on se croirait à un « baloche » du samedi soir égrenant des standards de la variété, puis des airs celtes et enfin du metal. Cela se passe dans une petite ville, mais c’est l’ambiance d’une fête de village. Un indéniable succès dans une franche promiscuité. Les gens mangent, boivent et sympathisent. C’est un peu comme une renaissance, des retrouvailles avec le grand air après tant d’années passées en chambre, pauvres « assis » rimbaldiens recouvrant l’usage de leurs membres. Le porc grillé à la broche, le pâté en croûte, le « fuseau lorrain », autant de façons d’apprêter l’ami cochon sont appréciées par des estomacs gourmands – et solides.

Tout citadin présent à Hayange ne pourrait qu’applaudir à ce spectacle vivant. Surtout si son regard ne s’arrête pas sur la vingtaine de skinheads en sweats Lonsdale attirés par le fumet identitaire, ou sur les « petits blancs » aux allures de jeunes gens proprets, dont l’un arbore un t-shirt à la gloire de la division SS Charlemagne. « On est venu, non pas soutenir le FN, dirigé à 90 % par des juifs, mais parce que la Fête du cochon, ça nous tient à cœur », déclare l’un d’eux à L’Express. Le maire, qui confie être « demi-juif », s’avouera gêné par l’intrusion de ces « indésirables » : « Je déteste leur idéologie, mais devait-on les évacuer par la force ? C’est comme les musulmans lorsqu’ils font une fête, ils n’en virent pas les “barbus”. Quant aux vêtements Lonsdale, on sait bien que c’est une marque récupérée par de nombreux mouvements, par les gays notamment. »

Denis et Brigitte, un couple de retraités passé du vote socialiste au vote frontiste lors des municipales, ne vont pas se laisser gâcher la fête par quelques fâcheux. Ce jour de cochon en fête, Reconquista porcine du territoire, c’est leur jour. Pierre Cassen et Christine Tasin, qui avaient lancé la formule des « apéros saucisson, pinard » en riposte aux prières de rue musulmanes, y voient la preuve de la justesse de leurs thèses légèrement monomaniaques. « Le cochon, c’est français ! Ça rassemble les gens », se réjouit Denis, d’origine italienne comme beaucoup de Lorrains, tout en fulminant contre « les socialistes » et leur mépris des « sans-dents », contre « le David », Philippe David, ancien maire d’Hayange, et contre l’ex-maire de Florange, battu par un UMP, tous ces gens qui « se prenaient pour les barons de la Vallée de la Fensch ». Deux jeunes copains venus de Verdun s’assoient avec d’autres convives autour d’une grande table en bois. « Ça a l’air sympa, Hayange, lâche Jimmy. Les traditions, tout ce qui vient bien de chez nous, disparaît. Si ça se perd, il n’y aura plus rien après. » Intérimaire dans la manutention, Jimmy aurait préféré « un emploi fixe ». « D’une manière générale, il y a beaucoup d’immigrés », relève-t-il sans développer. Son ami Julien, électeur FN, une pâleur pour Téchiné ou Claire Denis, est plus direct. Il vient de rempiler dans l’aviation légère de l’armée de terre après un premier contrat de six ans, dont deux passés au Gabon. À peine réengagé, il veut démissionner. « Il y a déjà bien assez à faire en France, pas besoin d’aller là-bas. Il faudrait limiter leur nombre dans l’armée, avec urgence, disait-il à propos des musulmans. Il y en a quand même pas mal qui pratiquent, ils pourraient assez vite retourner leur chapeau. »

Quand il n’y a pas Fête du cochon, Hayange a l’aspect d’une ville un peu morte. La rue Foch qui la traverse arbore çà et là des enseignes modestes, pour partie défraîchies et pour certaines tenues par des Maghrébins ou des Turcs, « kebabs » et autres taxiphones. Ces nationalités sont venues grossir les rangs d’une sidérurgie déjà vacillante, à la suite ou en même temps que les Italiens, les Polonais et les Portugais. La chute brutale de l’activité n’a pas mis fin à l’immigration. Et on s’est mis à penser, puis à dire, les « musulmans » s’étaient partagé le « gâteau ». Le gâteau ? Ses restes, plutôt, et pas tous. Un ancien monde a disparu, créant du vide et de rares opportunités, notamment dans l’immobilier où investissent ceux qui le peuvent, s’imaginant un avenir que d’autres n’entrevoient plus.

Surplombée par le viaduc de l’A30 d’où se jettent parfois des désespérés, la rue de Verdun ressemble à un décor sorti des oubliettes de la comédie contemporaine : le bar Le Raffut semble fermé depuis des siècles. Du Syracus, un « cabaret » où officiaient des entraîneuses, sans doute pas bien différent de celui du film Party Girl dont l’action se situe en Lorraine aussi, il ne reste qu’une pin-up écartant les cuisses sur un panneau autrefois lumineux. La ruée vers l’acier, c’est vraiment du passé. Toutefois, dans la même rue, une affichette annonce l’ouverture prochaine – inch Allah, est-il écrit prudemment – d’un restaurant.

À l’aplomb du viaduc de l’autoroute, la boucherie Larabi, visée par l’« oukase » du maire, fait de la réclame pour l’agneau à l’approche de l’Aïd-el-Kébir, la fête commémorant le sacrifice d’Abraham. Marocain installé à Hayange depuis six ans, le boucher, « Monsieur Karchach », est quelqu’un que ses études au Maroc ne prédestinaient pas à la boucherie. Faisant aussi épicerie, il ne s’estime pas concerné par la réglementation dominicale à laquelle Fabien Engelmann veut le contraindre. Peu causant, il renvoie vers son avocate. Fouzi, un client, commercial au Luxembourg voisin, prend la parole : « Ici, la clientèle est à 80 % non musulmane, et chacun y trouve son compte. Lorsque le maire a obligé le boucher à fermer le dimanche, des non-musulmans sont venus lui exprimer leur solidarité. »

La boucherie Larabi, et une autre située non loin de l’hôtel de ville, sont les seules boucheries artisanales d’Hayange, et toutes deux sont labellisées halal. Les bouchers « français », eux, ont intégré depuis longtemps le circuit de la grande distribution. Comparés aux prix de la viande vendue en supermarché, ceux de la viande halal sont pourtant imbattables : 15 euros le kilo de noix de veau contre 21 euros chez « Match ». Cet avantage comparatif explique grandement le succès des boucheries musulmanes auprès d’une clientèle non musulmane aux revenus modestes. Laquelle prêtera ou non attention, ici à de la littérature islamique présente dans les rayons, ailleurs à une affichette invitant à découvrir les bienfaits de la « thérapie musulmane ».

Maurice Haettel était facteur. Aujourd’hui à la retraite, il préside une association qui depuis plus de trente ans, au mois d’août, organise une Fête du mouton à Marspich (prononcer Machepi), un quartier d’Hayange. « Cette année, on a fait venir Patrick Juvet », raconte-t-il. Rien de musulman dans cette manifestation-là, mais une tradition locale qui rappelle le temps où des troupeaux d’ovins paissaient sur les « pelouses calcaires » de la région. « D’ailleurs, il n’y a pas de musulmans à notre fête », constate Maurice. Les gigots rôtis à cette occasion ne sont pas halal. « Notre association reçoit une petite subvention de la mairie. Cette année, la mairie m’a bien précisé qu’il ne fallait pas prendre du halal. Nous nous sommes fournis à Intermarché. » La politique restrictive de Fabien Engelmann en matière d’offre halal vise-t-elle à faire partir les musulmans d’Hayange ? À cette question, le maire répond d’un sourire. On sait qu’au « parti », certains « poussent » la doctrine en ce sens.

Les erreurs sont parfois bienvenues. Croyant joindre par téléphone l’ex-maire d’Hayange, Philippe David, par ailleurs introuvable, je tombe sur David André, 90 ans, président de la communauté juive d’Hayange, ou ce qu’il reste d’elle, soit cinq ou six familles. Les portes de la « nouvelle synagogue », inaugurée en 1957 rue de Verdun, sont closes la plupart du temps. Début 2009, en pleine opération militaire israélienne « Plomb durci » à Gaza, l’édifice religieux avait été la cible d’un cocktail Molotov. Un peu plus haut dans la rue, à la sortie de la ville, en direction de Neufchef, on trouve la « mosquée », un genre de bâtiment industriel investi par des fidèles alors qu’il était à l’abandon. Le maire refuse toujours la gratuité du parking attenant lors de la prière du vendredi.

« Les Allemands sont arrivés en mai 1940 dans la ville et en ont expulsé les juifs, raconte David André. Cinquante-quatre juifs hayangeois sont morts à Auschwitz. Mon père était rabbin et procédait à l’abattage rituel. Ma mère, ma sœur et moi avons trouvé refuge dans la Drôme. Plus tard, j’ai rejoint le maquis du Vercors. Quitte à crever, ce serait les armes à la main. Avant tout, je suis français. Sentimentalement, je soutiens Israël, le pays est magnifique, mais je n’y ferai jamais mon alya. »

On ne sait si David André fait ici un trait d’humour ou se pense immortel. Sa voix et la clarté de ses propos sont celles d’un homme dans la force de l’âge. « Le Front national, reprend-il, c’est quand même un mouvement un petit peu raciste. Certes, il a obtenu la majorité à Hayange, et il faut respecter le suffrage universel, mais ces repas tout cochon, ça exclut les musulmans et les juifs. » Comme d’autres, David André observe « un rapprochement entre le FN et une partie des juifs ». « M. Engelmann a la carte France-Israël [est membre de l’Association France-Israël, NDLR], tout comme son supérieur, le conseiller régional Front national Thierry Gourlot. » Le bureau FN du conseil régional de Lorraine confirme. « En tant que Français, cela m’interpelle », conclut le patriarche.

Fin octobre, un « repas bavarois » organisé par les services municipaux et destiné « aux seniors de plus de 60 ans » devait avoir lieu à Hayange, dans la salle communale Le Molitor. Une choucroute garnie pour agapes, accompagnée par la musique d’un orchestre venu spécialement de Bavière. Le maire songeait à assortir la carte d’une formule au poisson. Le vivre-ensemble, quelle corvée…

La vie selon Malek

Il se tient debout au bord de l’avenue Foch, face à l’église Saint-Martin, un ami à ses côtés, qui bientôt le salue et s’en va. Ce samedi-là, Malek, 28 ans, est de passage à Hayange, dans la famille de sa mère. Lui habite une localité voisine. Il a l’air désabusé des jeunes qui voient filer la vie.

« Je suis au chômage depuis 2010, c’est triste, y’a pas de travail. J’étais cariste à Solac, c’étaient des petites missions intérimaires. Heureusement qu’il y a des petits boulots au black. À Hayange, y’a rien. Les gens, pour sortir, ils vont à Thionville. Ou à Amnéville : y’a un bowling, un casino, une discothèque. Y’a beaucoup de racisme. Chez Thyssen-Krupp, à Fameck, y’a pas un Arabe. Les gens, ils sont même pas français, c’est des Italiens, des Portugais, et ils votent FN. Une semaine avant les élections, y’en a un qui a voulu m’écraser en voiture. Le maire [Fabien Engelmann], c’est un bon raciste, y’a qu’à voir avec qui il discute sur Facebook. À Marspich [quartier d’Hayange], y’a un foyer [Adoma, ex-Sonacotra]. Le vendredi, ils vont à la mosquée en djellaba. Ceux qui volent, c’est que les pays de l’Est. Le reste, les Afghans, les Noirs, ils sont tranquilles. Ici [à Hayange], c’est des Arabes gentils, ils ne volent pas de voitures, ils ne volent pas de sacs à main. Ils boivent leur verre et regardent les filles. Plus personne n’aime les Arabes, c’est à cause du matraquage de la télé. Avec le terrorisme, les gens se sont fait une idée. Y’a du racisme anti-Blanc. J’aimais pas trop les Blancs quand je suis arrivé ici, j’avais 16, 17 ans. Maintenant je traîne avec des Italiens, avec des gays. Mon meilleur ami, c’est un Italien. En Algérie, il y a une invasion de Noirs et de Chinois. D’un certain côté, je les comprends, ceux qui ont voté FN, ils veulent aussi pouvoir se sentir chez eux. Mon père est né en Algérie, ma mère à Algrange [commune voisine d’Hayange]. Avant, ici, c’était de la sidérurgie mondiale. »[/access]

*Photo : Rodrigo Abd/AP/SIPA. AP21478398_000007.

FN : les mauvais comptes de l’avant-congrès

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florian philippot fn

La guerre n’est pas encore ouverte, mais les esprits s’échauffent quelques semaines avant le Congrès de Lyon du Front national qui doit décider, outre de la présidence du parti, du renouvellement des 90 membres du Comité central. Si Marine Le Pen, unique candidate et chef incontesté, est assurée de garder la haute main  sur le mouvement, la composition du comité n’est pas tout à fait indifférente : celui qui arrivera en tête pourra légitimement prétendre à une vice-présidence. Et c’est là que le bat blesse : certains cadres accusent à demi-mots Florian Philippot de manœuvrer en coulisses pour éviter que Marion Maréchal-Le Pen, très populaire chez les militants en sus d’être la petite-fille du fondateur, n’emporte les suffrages.

Un Florian Philippot qui en tant que vice-président chargé de la stratégie et de la communication au sein du parti aurait élaboré un programme de congrès dont la députée du Vaucluse aurait été biffée. Marion Maréchal-Le Pen tempère ces rumeurs : « En effet, je n’ai pas de temps de parole, semble-t-il, mais cela ne me gêne pas particulièrement. Alain Jamet, qui est vice-président, n’en a pas non plus. Cela permettra sans doute de mettre en avant de nouvelles figures du Front national ». Mais de hauts cadres du parti veulent y voir une injustice lourde de sens, si l’on considère que Florian Philippot ou David Rachline interviendront deux fois au cours de ces journées décisives.

Florian Philippot dément toute implication dans l’affaire : « Il y a une candidate à la présidence qui, selon toute probabilité, sera réélue, c’est le principal », répond-il, tout en fustigeant certains qui, selon lui, n’ont rien d’autre à faire de leurs journées que de dénoncer des complots. Et de renvoyer vers une direction obscure du parti, qui serait en charge du programme. « Ce qui est important, poursuit-il, ce sont les tables-rondes sur l’écologie, les liberté et l’économie numérique ou encore sur l’implantation locale ». Mais précisément, n’est-ce pas de cette dernière table-ronde que Marion Maréchal Le Pen a été exclue récemment ? « Nous sommes encore à trois semaines du Congrès, le programme n’est de toute façon pas réellement fixé, ni définitif », botte en touche le vice-président. « Et de toute façon, Marion Maréchal-Le Pen intervient si et où elle le souhaite ».

Du côté des défenseurs de celle-ci, on ne se prive pourtant pas de dénoncer des listes de noms à cocher pour le Comité central, présentées comme spontanées et circulant sur internet, comme la « Liste 100% mariniste », d’où la députée de Vaucluse serait absente, mais on l’on trouve de nombreux proches de Florian Philippot : « Étrange que des inconnus du grand public, comme l’assistant de M. Philippot, y soient présents en masse ».

Un Florian Philippot qui, fidèle au mot d’ordre actuel du parti, nie non seulement tout conflit interne, mais même l’existence de tendances divergentes. Le « grand remplacement » ? « C’est un débat sémantique ». La « remigration », chère à Aymeric Chauprade ? « Je l’ai entendu l’autre jour sur iTélé, et j’aurais pu prononcer chacun de ses mots ». L’immigration ? « J’aurais été plus dur sur le sujet que ne l’a été Marion-Maréchal Le Pen face à Alain Juppé. »

Querelles de personnes ou affrontement de visions politiques ? Entre ambitions personnelles, jalousies, manœuvres d’appareil et imbroglio familial, bien malin qui tranchera.

*Photo : POL EMILE / SIPA/SIPA. 00679088_000006.

Abstention participative, Madame Thévenoud, etc.

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budget participatif paris

Paris : Abstention participative

On croyait la démocratie participative enterrée depuis les temps lointains de l’ère ségolénienne. Rassurez-vous, Anne Hidalgo vient de la ressusciter : figurez-vous que grâce à elle, nous autres, Parisiennes et Parisiens, allons détenir « les clés du budget ». Moi qui ai déjà du mal avec le mien, je suis un peu intimidé mais bon, quand Madame le Maire me propose de « voter pour les projets qui feront le Paris de demain », je ne fais pas la fine bouche.

Après tout, le Parisien mécontent de tout, de la gestion de sa ville à la sale tronche de ses voisins, pouvait se réjouir de cette occasion d’exprimer démocratiquement sa mauvaise humeur. Ou même de donner son avis sur des sujets d’intérêt général. Faut-il plutôt booster les crèches ou chouchouter les seniors ? Du pognon pour la culture ou pour les îlotiers ?

En fait de choix, nous avons donc été consultés sur quinze projets, que je dois citer intégralement, dans toute la beauté de leur poésie municipale :

L’art aux portes de Paris. Cultiver dans les écoles. Coworkingétudiants-entrepreneurs. Des jardins sur les murs. Des kiosques pour faire la fête. Jouer de 7 à 77 ans. Les œuvres d’art envahissent la rue. Trier ses déchets au plus près. Sport urbain en liberté. Rendre la rue aux enfants. Des piscines éphémères. Les événements sur grand écran. Reconquête urbaine. Musées parisiens 3.0. Des tipis et des bougies.[access capability= »lire_inedits »]
En vérité, ce « budget participatif » évoque davantage celui du pays des Fées ou du monde de Oui-Oui que celui d’une grande capitale mondiale. Heureusement, il est aussi féérique par son montant, 20 millions d’euros, qui représentent 0,25 % du budget parisien – encore que ça fait cher le gadget pour communicants débridés. Les électeurs n’étaient pas moins irréels : d’après la Mairie, 40 000 Parisiens, c’est à dire 3,3 % des électeurs inscrits, se sont déplacés. Les 96,7 % restants doivent préférer les murs autour des jardins aux jardins sur les murs. Peut-être même veulent-ils que l’École s’occupe de culture plutôt que d’agriculture. Peut-être ne sont-ils pas fans de tipis. Ou alors, ils ont pensé qu’on les prenait pour des andouilles participatives. Qu’on laisse encore de tels réactionnaires s’installer à Paris révèle la mansuétude de notre Maire à tous. Que ce score piteux, fort logiquement, n’a pas empêchée de crier victoire : « Le budget participatif, dit-elle, est un succès à l’échelle internationale : la première année, à Lisbonne, il n’y a eu que 1 000 votants. » Un succès populaire avec 3,3 % des électeurs, c’est peut-être ça, le socialisme de demain.

Jonathan Siksou

 

Un Thévenoud peut en cacher une autre

Tout le monde a encore en mémoire la carrière ministérielle expresse de Thomas Thévenoud, blackboulé du gouvernement neuf jours après qu’on l’avait nommé secrétaire d’État au Commerce extérieur. On ne reviendra pas ici sur la gravité réelle ou fabriquée des faits reprochés à l’intéressé – même si j’ai tendance à croire qu’un type traîné dans la boue par Jean-Marie Le Guen est forcément innocent, et à croire ce que dit la patronne.

Une autre facette de l’affaire aurait mérité de retenir l’attention de mes confrères, principalement ceux qui font aussi fonction de justiciers, et plus encore celle des professionnelles de la chasse au sexisme qui ont récemment inventé une petite entreprise de délation baptisée Macholand. Thomas Thévenoud a une épouse, Sandra, qui était alors chef de cabinet de Jean-Pierre Bel, alors président PS du Sénat, auprès de qui elle travaillait depuis dix ans. Or, le 8 septembre, on apprenait que Sandra Thévenoud avait été « mise en congé » sans traitement jusqu’au 30 septembre, date à laquelle le mandat de son patron prenait fin.

La plupart de mes confrères ont fait sembler de croire que ce départ précipité était l’œuvre d’une sénatrice UDI, Nathalie Goulet, qui avait réclamé, sans trop y mettre de formes, la tête de Mme Thévenoud.

D’après nos informations, les choses se sont passées autrement. Dès la démission de son mari, Sandra Thévenoud a été l’objet de vives pressions de la part de ses camarades et employeurs pour la dégager du paysage. Celle-ci ne se montrant pas pressée de s’auto-sanctionner, il lui fut alors signifié qu’elle avait deux possibilités : demander sa mise en congé ou bien être licenciée pour faute grave. Elle a choisi la première option. J’aurais fait pareil.

Bien sûr, il ne s’est pas trouvé un seul moraliste salarié pour s’indigner contre ce délit de conjugalité. Pas un éditorialiste, pas une féministe n’a épinglé le côté un rien soviétique du procédé. Les mêmes n’avaient pas moufté quand on avait viré pareil, à la mi-mai, Laurence Engel de son poste au ministère de la Culture. La dircab d’Aurélie Filippetti avait, il est vrai, commis une faute extrêmement grave : être la compagne d’Aquilino Morelle, qui venait juste d’être disgracié…

Marc Cohen

 

Un monument à réveiller les morts

Des noms d’inconnus morts bêtement gravés dans de la pierre, est-ce que ça fait sens dans la France du hashtag et des selfies ? Heureusement, nous apprenons dans les colonnes de La Nouvelle République du Centre-Ouest qu’un novateur « monument aux morts artistique et numérique » va bientôt être érigé à Poitiers. L’édifice « connecté » devrait être installé à l’intersection de la rue de la Marne et de la rue Gambetta, en novembre 2015. « Il semblerait que les noms de tous les Poitevins morts pour la France défileront en boucle », croit savoir le quotidien régional, qui évoque cependant les oppositions que le projet a déjà suscitées au sein du conseil municipal – le groupe communiste se serait même « insurgé ». Malgré ces réticences d’un autre âge, on peut parier que le monument verra bien le jour, car seule une réaction violemment hostile des principaux intéressés aurait pu mettre ce projet en danger. Heureusement, les Poilus ne font pas de bad buzz…

François-Xavier Ajavon[/access]

Le 11 novembre: commémoration anachronique ?

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armistice commemoration france

Le 11 novembre n’est pas une commémoration parmi d’autres, parmi toutes celles qui fleurissent de nos jours. Il ne saurait y avoir de hiérarchie dans ce domaine mais force est de constater que le temps en efface certaines, tandis que d’autres marquent à jamais l’histoire d’une Nation. Concrètement le 11 novembre est gravé dans les généalogies de toutes les familles françaises, sur le marbre de tous les cimetières et églises de France. Y compris parmi les familles issues de l’immigration, un ancien a pu tomber. Quelles que soient les circonstances, les familles se souviennent d’un parent qui fut mort ou blessé, disparu, enseveli sous les tranchées.
Symbole d’unité et de réconciliation nationale, un siècle après la Révolution française, 1914 est surtout l’image d’un pays qui se bat, qui se défend. Aujourd’hui on fait du succès des armes de la France, au mieux une fête de la paix, au pire une repentance européenne. Nos chefs d’États, à partir de Giscard et Mitterrand (né en 1916), ont voulu faire du 11 novembre un anniversaire, un memorial day à la française. Sentiment bienveillant mais oublieux de la place fondamentale de ce combat sanglant dans la construction de la Nation française. Parce que la France s’est faite par l’épée.

« Guerre civile européenne » entend-on régulièrement. Cet anachronisme bêta, au service de la réconciliation franco-allemande, aurait été récusé par le général de Gaulle. Formule vide de sens à une époque où la construction européenne n’était qu’un songe imaginé par quelques poètes. Une guerre civile est une guerre fratricide que la France n’a plus connu depuis la Commune et Vichy. En 1914, les européens n’étaient pas des compatriotes qui se battaient une province contre une autre. Jusqu’à aujourd’hui, il n’y a toujours pas de patrie européenne, et pas un soldat n’est mort sous son drapeau. Pendant la Grande guerre, nos (arrières) grands-parents se sont battus pour défendre leur terre et reprendre à l’Empire allemand ce qui leur avait été volé en 1871. Ils n’ont pas à s’excuser de cela. Ils ont toujours des droits sur nous.

La nation française serait incapable, demain, de se mobiliser avec la détermination qui fut la sienne il y a 100 ans. En 1870 et 1940, le pays n’était pas prêt à se défendre, et il a sombré dans la défaite puis la guerre civile.

« Plus jamais ça », « der des der »,  ces slogans des années 20, compréhensibles pour ceux qui ont survécu à tant de souffrances, n’ont pas résisté longtemps à la violence de l’Histoire. Il est stupide de les reprendre aujourd’hui. Le 9 novembre dernier, 25 ans après la chute du mur de Berlin, Gorbatchev nous mettait en garde, nous européens, contre la tentation d’une nouvelle guerre froide sur le front ukrainien. Ce 11 novembre 2014 nous rappelle que la paix perpétuelle n’existe que dans les abstraits projets de Kant ou de l’abbé de St Pierre. Et que la guerre est le commun de l’Homme. Il faut s’y préparer. En commençant par célébrer la victoire des héros de 14.

*Photo: LEMOUTON-POOL/SIPA.00627550_000002

Affaire Jouyet-Fillon : un imbroglio d’Etat

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jouyet hollande sarkozy

En ces temps agités où d’aucuns rêveraient d’un gouvernement de coalition pour contrecarrer les ambitions bleues de Marine, il ne fait pas bon être transversal. Les électeurs pardonneront-ils  un jour à Bayrou d’avoir étendu sa vision du centrisme jusqu’aux confins du socialisme ? Plus brûlant d’actualité, Jean-Pierre Jouyet se sortira-t-il indemne d’avoir « mangé » à tous les râteliers ?

Au cœur d’un scandale qui agite ces jours-ci toute la classe politique, le secrétaire général de l’Elysée, un temps secrétaire d’Etat aux Affaires européennes de l’administration précédente, voit sa tête mise à prix… pas seulement par l’actuelle opposition1.

C’est encore une fois une affaire d’amateurisme qui met le feu aux poudres. Où l’amnésie le dispute au grotesque. Et qui mêle dans la même confusion, les maigres reliefs d’une gauche à l’agonie et d’une droite pulvérisée…

Dans leur dernier ouvrage intitulé Sarkozy s’est tuer, Fabrice Lhomme et Gérard Davet (Le Monde) veulent démontrer comment l’omnipotence et l’interventionnisme de la galaxie sarkozyste ont eu raison des projets d’avenir de l’ancien chef de l’état. En particulier dans le domaine de la justice, sanctuarisé depuis, comme chacun sait, par François Hollande et son intègre Ministre Christiane Taubira. Parmi les anecdotes qu’ils délivrent figure un déjeuner le 24 juin 2014 qui réunit François Fillon, alors en campagne pour la présidence de l’UMP, son ancien directeur adjoint à Matignon et Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de l’Elysée fraichement nommé.

Etant donné la succession de démentis, revirements et réminiscences soudaines, il est compliqué de donner un récit cohérent de l’affaire. Toujours est-il que le secrétaire général de la Présidence a raconté aux deux journalistes (lors d’une conversation enregistrée, communiquée à trois médias aujourd’hui) que Fillon, lors de ce déjeuner s’était ému de l’affaire Bygmalion –on le serait à moins- et du fait que Sarkozy ait fait régler le dépassement de ses dépenses de campagne par l’UMP. Jusqu’ici, rien que de très normal… Le dossier se corse lorsque Jean Pierre Jouyet affirme que Fillon lui aurait demandé, ce qu’a Dieu ne plaise, pas plus qu’au chef de l’Etat !- de taper vite pour empêcher le retour de l’ancien Président.

Malheureusement, des bonnes feuilles de l’ouvrage publiées par la presse le 6 novembre, ce sont celles-ci qui attirent l’attention. Effet garanti, premier démenti de François Fillon. Il y a le feu au palais, la prestation télévisée de François Hollande programmée pour le soir-même ne doit pas pâtir de cette affaire : Jean-Pierre Jouyet commence par démentir la séquence, oubliant -peut-être?- que l’interview qu’il a donnée en septembre était enregistrée -officiellement -. Ce détail lui est rappelé le 7 novembre, avant que ne soient publiés dans l’édition du Monde datée du 8 novembre de larges extraits de son récit. Fillon annonce alors qu’il va porter plainte en diffamation contre le journal et ses deux journalistes. Le 9 novembre, Jean-Pierre Jouyet  retrouve la mémoire et se souvient qu’effectivement, Fillon avait sollicité ce déjeuner –l’initiateur de la rencontre est lui-même sujet à controverse-et y avait abordé les questions de Bygmalion et du règlement des pénalités par l’UMP.

À toutes fins utiles, le secrétaire général de l’Elysée précise qu’il ne pouvait de toute façon y avoir collusion entre le pouvoir et la justice. « J’ai également rappelé que depuis juillet 2012, il n’y a plus aucune intervention de la Présidence de la République dans une procédure judiciaire.»

Rappelons que l’enregistrement n’est nullement celui du déjeuner mais celui de la narration du secrétaire général. On y trouve donc la preuve qu’il a raconté cette histoire… mais pas celle que l’histoire est vraie. Le saurons-nous un jour ?

Les problèmes d’amnésie et de gaffes ne condamnent pas toujours ceux qui en sont victimes. Citons le cas de l’indéboulonnable Christiane Taubira dont les mensonges cimentent la carrière, gouvernement après gouvernement. Mais Madame le ministre, à contrario de Jean-Pierre Jouyet a pour elle d’être une authentique femme de gauche, que jamais n’ont tentée les sirènes de l’ouverture. Si l’on évoque, y compris dans les rangs de la majorité -à mots feutrés-, l’inévitable départ de Monsieur Jouyet, c’est aussi que celui-ci s’est rendu coupable, un temps, de frayer avec l’ennemi.

 *Photo : HALEY/SIPA. 00548386_000014.

Royaume-Uni : le suicide assisté au secours du budget?

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euthanasie soins palliatifs

L’inénarrable Jean-Luc Romero jubile : ses amis britanniques ont remporté la première manche, dans leur tentative de légaliser le suicide assisté dans leur pays. Le lobby répondant au nom poétique et original de Dying in Dignity a annoncé vendredi 7 novembre que la majorité des membres de la Chambre des Lords approuvaient la proposition de loi sur la « mort assistée » (Assisted Dying Bill).

Déposé en juillet dernier par Lord Falconer, ancien Chancelier et ministre de la Justice travailliste, le texte vise à légaliser le suicide assisté pour les personnes atteintes d’une maladie irréversible, dont l’espérance de vie serait estimée à six mois. La proposition est soutenue par le Parti travailliste, le groupe de pression Diying in Dignity, et la National Secular Society, lobby athée militant.

La société britannique est très partagée sur ce texte, contrairement à l’indifférence qui prévalait pour le mariage homosexuel en 2013. « We’re relax, we play cricket ! », répondait le truculent leader du UKIP, Nigel Farage, lorsque des Français l’interrogeait sur l’absence de manifestations au Royaume-Uni sur les thèmes éthiques. Mais cette fois, le débat sur le suicide assisté a pris une tournure émotionnelle, inédite dans la culture locale. Pourquoi cette nouvelle donne ?

Comme en France, les partisans et les opposants regardent vers la Belgique et les Pays-Bas. Les Britanniques, qui ont toujours perçu ces deux pays comme leurs points d’appuis sur le continent, Napoléon et son admirateur Zemmour en savent quelque chose, suivent avec attention les évolutions de leurs législations. Or, le vote quasi-unanime du Parlement belge en faveur de l’euthanasie des enfants a été très mal perçu. L’argument-clé des opposants à la « mort assisté » dans sa version anglaise tient dans la crainte de dérives de ce genre.

En outre, un universitaire néerlandais spécialisé dans l’éthique médicale, le Professeur Theo Boer, de l’Université protestante de Groningen, est intervenu dans le débat : « ne faites pas notre erreur ! » Initialement favorable à l’euthanasie, légalisée en 2002 aux Pays-Bas, il a témoigné dans la presse britannique être effrayé par l’évolution d’une loi qu’il pensait être un moindre mal : de 2000 morts par sédation en 2006, le nombre d’euthanasies est passé à 6000 en 2014. « Quand le génie est sorti de la bouteille, il est impossible de le faire revenir », a-t-il prévenu, en mettant en garde de la partialité des fameux comités d’experts, mis en place pour surveiller les euthanasies, souvent noyautés par des partisans du mourir à tout prix.

Ces arguments semblent avoir porté. L’Église anglicane d’Etat a mobilisé ses fidèles, ainsi que l’Église catholique. Les évêques anglicans (dont 26 siègent à la Chambre des Lords, comme « Lords spirituels ») ont largement diffusé la lettre posthume du Révérend Christopher Jones. Ancien aumônier d’étudiants à Oxford, ce prêtre était atteint d’un cancer du cerveau en phase terminale, dont il est mort en 2012. Pressentant le débat sur le suicide assisté, il avait écrit une lettre dans laquelle il argumente son opposition à toute forme d’euthanasie : « L’interdiction du suicide assisté m’a été immensément utile pour ne pas le considérer comme une option, et pour me contraindre à répondre à ma situation par la créativité et l’espérance. (…) Mon expérience a renforcé ma conviction que la loi interdisant le suicide assisté est une digue essentielle contre des jugements bien-intentionnés, mais injustifiés, sur la valeur de la vie, et les velléités d’éliminer la souffrance. La souffrance est inacceptable, mais elle doit pouvoir être traitée par les soins palliatifs. »

Le Royaume-Uni n’a pas réellement mis au point un dispositif de soins palliatifs comparable à celui qui existe en France, et les partisans de la « mort assistée » font valoir que son coût économique serait trop lourd à supporter. Il n’y a pas de petites économies.

Le Premier ministre David Cameron, après un silence ambigu, a fini par déclarer son opposition au suicide assisté, pour ne pas s’aliéner la base du Parti conservateur, déjà échaudée par le mariage homosexuel, et tentée de regarder vers le UKIP. Ce mouvement, qui compte d’ailleurs nombre de libéraux et libertariens favorables au « droit de mourir », fait mine de s’y opposer, comme lors du mariage gay, pour récolter les mécontents. Une posture peu coûteuse, qui rappelle celle d’un certain parti en France, globalement indifférent à la loi Taubira, mais faisant de l’oeil aux manifestants dégoûtés par la duplicité d’un Sarkozy.

Après la Chambre des Lords, la proposition de loi sur le suicide assisté doit passer par la Chambre des Communes, où elle a des chances d’être rejetée si les conservateurs s’y opposent dans leur majorité. Par contre, en cas de victoire travailliste à l’élection générale de mai 2015, le destin du texte sera certainement différent.

En attendant, les Britanniques se déclarent à 54 % en faveur du suicide assisté. Lucides, ils estiment dans le même temps à 58 % que la meilleure des lois n’empêchera pas les dérives à la Belge. Cyniques, 10 % pensent qu’il faudrait récompenser financièrement les personnes âgées qui demanderaient le suicide assisté, histoire de les encourager à « partir ». À moins que cela ne soit une marque du fameux humour anglais.

*Photo : BORDAS/SIPA. 00612815_000002.

Le désamour de Zemmour

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zemmour mazarine pingeot

Il ne s’agit pas de discuter des thèses du dernier livre d’Eric Zemmour, Le suicide français mais de s’interroger sur la pertinence de ses contradicteurs. Prenons l’émission où il y avait Mazarine Pingeot, Richard Attias, Dany Cohn-Bendit entre autres à l’émission Les grandes questions sur France 5 animée par Franz-Olivier Giesbert le jeudi 6 novembre 2014 à 21h45.

Richard Attias défendait le cosmopolitisme avec des accents positifs. Ancien président de Publicis Events Worldwide, Richard Attias a fondé Richard Attias & Associates, une société basée à New York et spécialisée dans la communication d’influence et l’organisation de séminaires internationaux de grands groupes industriels. Il arguait à l’émission de son expérience sur le terrain, ce qui ne veut rien dire sinon faire preuve d’un argument d’autorité, comme si sur le terrain, on avait l’expérience immanente du réel. Entre avions, aéroports, hôtels et grands de ce monde, on peut être un touriste du réel. Et imagine-t-on chaque citoyen du monde voyageant autant dans les avions à l’instar de ce monsieur ? La planète deviendrait vite irrespirable avec de telles émanations de kérosène. En fait, derrière ces grands mots généreux, ils roulent pour eux, pour leur espace privilégié, pour leurs affaires avec circulation libre des capitaux et des personnes et non pour réduire l’écart entre les riches et les pauvres. Dès que Zemmour a lâché le pot-aux-roses, les voilà qu’ils s’offusquent ! Touché, coulé dit-on à la bataille navale !

Le cas de Mazarine Pingeot fut le plus ébouriffante. Elle affirmait qu’Eric Zemmour devait son succès aux plateaux télés. Ce dernier aurait été en droit de répliquer que cette dame doit sa présence au fait qu’elle est la fille de François Mitterrand, outre qu’elle ne vend que peu de livres. Rien de plus.  On pourrait lui retourner aisément le monologue de Figaro (V, 3) dans Le mariage de Figaro de Beaumarchais : « Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! … Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. » Le toupet suprême est que ces personnes viennent parler de démocratie, de peuple, de République ou même de liberté d’expression.

Mazarine Pingeot énonçait ses formules lapidaires et caricaturales comme une évidence (« Oui, car une femme ne doit pas travailler, ne doit pas penser, ne doit pas avorter. » et on peut chercher où Zemmour a écrit cela), ce qui lui permet de qualifier un tel livre comme une non-pensée au lieu d’en discuter (« Excusez-moi, je me suis tapé vos 400 pages avec la nausée au ventre ! J’ai dû le lire ligne par ligne parce qu’en plus c’est assez indigeste et mal écrit… »). À ce compte-là, on peut s’amuser avec n’importe quel livre. Effectivement, on lui rappellera Les femmes savantes de Molière, pièce qu’il faut interdire tout de suite.

Puis Mazarine Pingeot parle à propos du discours de Zemmour de « rationalisation de la haine » avec un ton bien affecté. On se demande qui parle de « rationalisation de la haine » quand on a la nausée à la lecture d’un livre au lieu de le critiquer avec des arguments, c’est-à-dire faire preuve de rationalité. Mais qu’ont-ils tous à embrayer sur la « haine » sans arrêt comme si la haine était un affect propre à être gommé de la nature humaine étant donné qu’ils ne cessent de s’appuyer dessus pour disqualifier leur interlocuteur ?

Et à une phrase connue que reprend Zemmour dans son essai « Les femmes préfèrent les hommes qui les prennent sans les comprendre, aux hommes qui les comprennent sans les prendre. » (de Marcel Prévost, auteur un peu oublié, capitaine et fait Commandeur de la Légion d’honneur, ayant appartenu à l’Académie française), elle embraye tout de suite sur le viol, ce qui prouve qu’elle n’a rien compris à la phrase comique et piquante. Le viol rien que ça ! Et comme Zemmour se targuait que son livre était lu par de nombreux français,  Dany-Cohn Bendit parle du livre Mein Kampf (sans le nommer) car celui-ci était fort lu dans les années trente. Point Godwin.

Premièrement, le plus sidérant est que ces détracteurs ne se rendent pas compte, eux qui sont paraît-il lettrés et « auteurs », qu’ils réfutent une large partie des penseurs qui ont énoncé des idées similaires, de près ou de loin, de Montaigne à Kundera en passant par Nietzsche, Marx, Flaubert, Maupassant, Schopenhauer, Voltaire, Rousseau et on en passe.  Et hop à la trappe ! Ils ont étrangement oublié que Zemmour s’appuie sur des idées émises par d’autres que lui et pas des moindres. Secondement, ils se targuent de « penser » mais n’utilisent aucun argument probant qui contredirait Zemmour. Ils n’en réfèrent qu’au registre de l’immonde que ne cesserait de débiter soi-disant notre zélé chroniqueur.

Que l’on soit d’accord ou non avec lui, il est plus inquiétant de constater que beaucoup de ses détracteurs soit trépignent de rage, soit veulent qu’on lui supprime ses tribunes dans la presse ou à la télévision (ce qu’on appelle de la censure), réduisant la démocratie et la libre expression des idées à une société où l’on ne discute qu’avec des gens du même avis que soi. Ils lui reprochent d’être partout (entendez presque « Il est partout ! » pour parodier un ancien journal), ce qu’ils ne feraient pas avec d’autres allant dans leur sens.

Ceux qui se battaient pour la liberté d’expression prenaient auparavant de vrais risques (libertins, athées) et il est normal qu’ils soient défendus, surtout si l’on n’est pas d’accord avec eux. Défendre ce principe n’est pas épouser leur avis. Ces trublions d’antan portaient le feu de leur critique contre les institutions d’alors au péril de leur vie. Par un retournement sidérant, les descendants de ces trublions, trublions qui, rappelons-le, défendaient la liberté d’expression et semaient le trouble et le doute, sont devenus les tenants d’une rigoureuse doxa mondialiste, adeptes du cosmopolitisme et du multiculturalisme. La récente polémique opposant l’écrivain Edouard Louis à Marcel Gauchet en est l’illustration. C’est faire peu d’honneur à la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 dont ils ne cessent de se réclamer. Il est vrai que le Siècle des Lumières a inventé la guillotine ! Peut-être y a-t-il de l’atavisme quelque part !

Ces mêmes personnalités auraient hurlé comme des chiens malades si un quelconque pouvoir avait osé censurer les penseurs de 68 tels Bourdieu,  Derrida et autres Deleuze et Foucault mais concernant Zemmour, c’est tout-à-fait normal. On peut et c’est permis. Elles sont adeptes de l’altérité à la seule condition que celle-ci aille dans le sens  du monde globalisé qu’ils défendent et préparent, et sous le fallacieux prétexte qu’eux ont enfin déniché le paradis idéal (surtout fiscal), la pensée humaniste intégrale, la seule voie possible, le seul progrès admissible sans quoi leur interlocuteur se retrouve conspué comme un moins que rien, rongeant sa haine comme un chien tout baveux ronge son os. Eux bien sûr, ils sont « open ». Le monde d’avant a absolument tort et qu’un chroniqueur vienne dire le contraire et ait du succès, ils ne le supportent pas. Sans doute parce qu’ils sentent qu’un Zemmour a derrière lui et son succès, des gens qui ne veulent pas de ce monde globalisé et ultra connecté et qu’ils sont majoritaires, ce qui évidemment met en péril le joujou et le territoire de nos nomades culturo-branchés.

*Photo: Le plateau des Grandes questions sur France 5, le jeudi 6 novembre 2014

Tous les murs ne sont pas honteux

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mur berlin merkel

mur berlin merkel

Les commémorations sont  révélatrices de l’état d’esprit d’un lieu et d’une époque : elles servent moins à transmettre aux contemporains les vérités du passé qu’à conforter les mythes et les préjugés des acteurs du temps présent. Celle qui vient de se dérouler à l’occasion de la célébration du vingt-cinquième anniversaire de l’ouverture (et non la chute) du mur de Berlin, le 9 novembre 1989 ne déroge pas, hélas, à cette règle.

Ceux qui n’étaient pas nés, ou trop jeunes pour percevoir le sens des événements survenus dans cette année charnière, sont aujourd’hui invités, par le bruit médiatique orchestré autour de cette commémoration, à penser que les Allemands de l’est, massés devant le «  mur de la honte » un beau soir de novembre, ont réussi à renverser l’ordre du monde issu de Yalta.

L’ouverture du mur serait dont la cause, et non la conséquence de la défaite historique du « socialisme réellement existant », dans laquelle l’Allemagne et son peuple auraient joué un rôle décisif. Tous les historiens sérieux savent que cela est faux, mais quel poids ont-ils face aux images qui symbolisent cet événement (ruée des Est-allemands vers Berlin-Ouest, Rostropovitch jouant du violoncelle devant le mur…) ?

S’il faut fixer une date marquant l’ouverture du rideau de fer dénoncé dès sa mise en place, en 1946, par Winston Churchill, c’est plutôt celle du 10 septembre 1989, lorsque le gouvernement communiste hongrois, dirigé par Miklos Nemeth, décida d’ouvrir totalement sa frontière avec l’Autriche. Pierre Waline a rappelé utilement ce point d’histoire à ceux qui l’auraient oublié…Cette mesure, qui permettait aux citoyens de la RDA de se rendre sans entraves à l’ouest, minait plus sûrement l’édifice berlinois que les maigres manifestations de dissidents contestant le pouvoir absolu d’Erich Honecker et de la Stasi. Sur le plan politique, un autre mur, celui de la théorie léniniste du rôle dirigeant de la classe ouvrière et de son parti, venait de voler en éclats en Pologne : pour la première fois depuis la Révolution d’octobre, un parti communiste et ses séides avaient été contraints de quitter le pouvoir pour faire place, en août 1989, à un gouvernement dominé par les partisans de Solidarnosc, dirigé par Tadeusz Mazowiecki. Ce n’est pas un hasard, si le 9 novembre 1989, le chancelier allemand Helmut Kohl se trouvait à Varsovie, négociant avec Mazowiecki l’amélioration du statut des quelques milliers d’Allemands ethniques restés en Pologne après l’amputation et l’attribution, en 1945, à la Pologne des provinces allemandes de Silésie, Poméranie et Prusse orientale… Si l’on me permet de faire un brin d’ego histoire, j’en veux encore à ce brave Helmut Kohl d’avoir abandonné brusquement à Varsovie la délégation de journalistes et d’hommes d’affaires qui l’accompagnait, et dont je faisais partie, pour s’envoler vers Berlin dès que la nouvelle de l’ouverture du mur fut annoncée…

Cette défaite du communisme n’est pas tombée du ciel, pas plus qu’elle n’a été l’œuvre d’un seul homme touché par la grâce, Mikhaïl Gorbatchev. La guerre froide, fruit de l’équilibre de la terreur instauré par la dissuasion nucléaire, avait déplacé l’affrontement « chaud » vers des champs de batailles exotiques, où le camp communiste avait volé de victoires en victoires : de la prise de pouvoir par Mao Zedong en Chine à la débâcle américaine au Vietnam, en passant par la révolution castriste à Cuba, la roue de l’Histoire semblait inexorablement tourner en faveur des héritiers de Marx et de Lénine. Les révoltes populaires hongroises, polonaises et tchécoslovaques avaient été écrasées par les chars russes (ou, pour la Pologne, par la simple menace de leur intervention). La stratégie occidentale se fondait sur un respect scrupuleux du statu quo en Europe, expliquée abruptement par Claude Cheysson, ministre des affaires étrangères de François Mitterrand : interrogé à la télévision en décembre 1981 sur une éventuelle réaction la prise de pouvoir en Pologne par le général Jaruzelski, il s’exclama : «  Bien entendu, nous ne ferons rien ! ».

Le tournant décisif fut opéré par Ronald Reagan, et sa conception manichéenne d’une politique extérieure américaine axée sur la lutte contre « l’empire du mal ». Bravant les foules pacifistes allemandes, il imposa, avec l’aide de François Mitterrand, le stationnement des euromissiles en Europe en 1983. Quelques années plus tard, se risqua au fabuleux coup de poker stratégique de «  la guerre des étoiles », projet de militarisation de l’espace, à vrai dire assez fumeux, mais pris au sérieux par le nouveau maître de l’URSS Mikhaïl Gorbatchev. Ce dernier, affaibli par l’enlisement de l’armée rouge en Afghanistan, et la catastrophe de Tchernobyl n’eut alors plus qu’un seul objectif : sauver ce qui pouvait l’être du pouvoir soviétique, fut-ce au prix de l’abandon des camarades au pouvoir dans le glacis occidental de l’empire… Ronald Reagan trouva un allié incarnant le « soft power » anticommuniste en la personne de Karol Wojtyla, alias Jean Paul II, dont l’accession à la papauté allait sauver l’opposition polonaise de la désespérance. Ni l’un, ni l’autre ne furent distingués par le prix Nobel de la paix, ce qui relève d’une injustice flagrante, au regard de ce qui survint plus tard, lorsqu’il fut décerné à un Barack Obama quelques mois seulement après son accession à la Maison blanche…

Le caractère emblématique du mur de Berlin permet aussi une disqualification éthique de tous les édifices, en béton ou non, visant à rendre étanche des frontières. Tout mur, ou obstacle physique à la libre circulation des humains, serait « honteux », selon les tenants de l’idéologie droits-de-l’hommiste intégrale : honteux le grillage entourant Ceuta et Mellila, honteux la barrière anti-immigration à la frontière sud des Etats-Unis, honteuse, enfin, la barrière de sécurité érigée entre Israël et les Territoires palestiniens. Seuls la  Grande Muraille de Chine et les restes du « limes » romain échappent à cet opprobre, car il y a prescription … Cet amalgame fait bon marché du caractère singulier, et historiquement inédit de la frontière interallemande entre 1961 et 1989 : une barrière étanche non pas destinée à protéger un Etat et une population des agressions extérieures, ou de migrations non désirées, mais un garrot pour arrêter l’hémorragie de ses propres citoyens ! Si honte il doit y avoir à propos des barrières frontalières modernes, ne serait-elle pas à mettre sur le compte des régimes et des potentats incapables de fournir à leurs sujets ou citoyens des perspectives de vie acceptables dans leur pays natal ? Est-il scandaleux de créditer les bâtisseurs de murs d’une certaine sagesse lorsque ceux-ci, comme la barrière de sécurité israélienne, conçue et mise en œuvre par Ariel Sharon est aussi, au delà dont son utilité sécuritaire immédiate, un signal d’autolimitation de ses prétentions territoriales ? Il y a très, très longtemps, les Hans édifièrent la plus imposante muraille jamais construite sur Terre pour se protéger des Xionju, ancêtres des Huns et des Turcs, qui s’empressèrent alors de dévaster l’Occident, pendant que la Chine développait la civilisation la plus avancée de l’époque. Et les Chinois d’aujourd’hui, totalement immunisés contre le virus de la repentance, en sont plutôt fiers.

*Photo: Stefan Boness/Ipon/SIPA. 00697627_000001.

L’Europe dit non à la fraude sociale

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Qui a dit que le pire était toujours sûr avec l’Union européenne ? À la surprise générale, la Cour de justice de l’UE vient de condamner le « tourisme social », c’est-à-dire le fait de séjourner dans un pays membre dans l’unique but de toucher des indemnités chômage et autres prestations, sans véritablement chercher d’emploi. Il reviendra aux Etats d’appliquer ce principe général suivant les modalités de leur choix, mais cette décision n’en est pas moins historique.

L’action en justice déposée auprès de la juridiction communautaire par une ressortissante roumaine radiée des fichiers allemands s’est donc conclue par un sérieux coup de canif au principe de libre circulation des personnes.  «L’une des conditions pour un permis de séjour est que les personnes économiquement inactives aient des ressources propres suffisantes», argue le juge européen, mettant ainsi à mal le mythe d’une Europe-passoire. Ces quelques lignes de bon sens suffisent à indigner France Terre d’Asile, association qui y décèle une « stigmatisation des étrangers ». Qui dit fraudeur dit étranger ? Bonjour l’amalgame !

Ce matin, sur RTL, Jean-Luc Mélenchon y est aussi allé de son couplet moralisateur, accusant François Lenglet de faire le jeu du FN après que le journaliste économique a déclaré que la Cour européenne basée au Luxembourg respectait la demande de frontières qu’avait exprimée la vox populi aux dernières européennes : « Je ne voudrais pas que l’on fasse dire à cet événement des choses qu’il ne dit pas. Je voudrais rappeler que la majorité des électeurs européens n’a pas dit non aux immigrés qui trichent. Ce n’est pas vrai. Et enfin, je voudrais rappeler que le solde cotisations/dépenses sociales venant des immigrés dans notre pays est positif ». Et l’ancien ministre de Jospin de répliquer que l’« optimisation » fiscale, dont le Luxembourg de Junker est le champion, dépasse de beaucoup la fraude sociale.

Faut-il rappeler que pour le bon populo, un resquilleur est un resquilleur, fût-il milliardaire, faux travailleur européen détaché ou plombier bossant au black ? Puisque la mode est aux mauvais procès, certains prétendront qu’avec de tels arguments,  le Front de gauche fait le lit du Front national…

Déjeuner Fillon-Jouyet : qui qu’a payé l’addition?

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table restaurant addition

table restaurant addition

Une question qu’apparemment peu de gens se posent et qui n’est pourtant pas sans intérêt : qui, de l’ex-premier ministre François Fillon, du secrétaire général de l’Elysée Jean-Pierre Jouyet ou du troisième homme, Antoine Gosset-Grainville, bras droit des deux autres à des époques différentes, aujourd’hui membre du cabinet d’avocats parisien BDGS, a payé l’addition du « déjeuner » du 24 juin au Pavillon Ledoyen, une table chic du VIIIe arrondissement de Paris ? Est-ce Jouyet, probablement venu en voisin du palais de l’Elysée ? Fillon, installé rive gauche en tant que député et membre de la troïka dirigeante de l’UMP ? Gosset-Grainville, dont le lieu de travail est situé rive droite, sur « les Champs » ? On se le demande. Ou pas.

Gosset-Grainville a dit au Figaro que c’est Jouyet  qui avait pris l’initiative de cette rencontre au restaurant. Si c’est bien ce dernier, alors peut-être, comme puissance invitante, a-t-il payé pour tous ? A moins que chacun n’ait réglé sa part, c’est aussi possible. Dans ce cas, l’addition aura-t-elle été divisée en trois tiers ou partagée à raison des choix de chacun, le poisson coûtant généralement plus cher que le plat avec viande ? Mais peut-être fut-ce Fillon, ce midi-là, le régaleur de tous. Ou Gosset-Grainville, l’entremetteur et témoin du drame en devenir. Passionnant Cluedo.

Règlement séparé ou global, cela ne nous dit pas sur quelle bourse. Celle de l’Elysée ? Celle destinée aux frais des parlementaires, voire celle de l’UMP ? Celle, qui sait, du cabinet d’avocats BDGS ? Ou plus simplement, c’est-à-dire plus moralement, chacun des trois convives a-t-il pris sur son salaire (indemnités parlementaires pour Fillon) pour s’acquitter de son dû ? Bref, l’addition de ce déjeuner au goût de complot (comme il en existe tant dans la vie politique) a-t-elle été prélevée sur les comptes de la nation (ou du groupe d’avocats) ou sur les revenus des trois individus (indemnités parlementaires, s’agissant de Fillon) ?

On est en France, et non, comme on commence à le savoir, en Allemagne, en Suisse ou au Danemark. En France, pense-t-on, l’addition d’un tel déjeuner, tout de même pas banal, a rang d’intendance, autrement dit bien peu d’importance. Chercher à savoir qui a payé et en puisant dans quelle poche, a quelque chose d’inconvenant, de vulgaire. Chez nos amis protestants allemands, suisses ou danois, l’addition, c’est primordial (on ne compte plus, au pays de Merkel, ces ministres qui ont dû démissionner parce qu’ils s’étaient offert des petits plaisirs personnels – une boîte de chocolat pour la maison, si ça se trouve – avec de l’argent public).

Personne, donc, ici, ne s’est posé la question du règlement de l’addition, celle qui vide le porte-monnaie, quand les « Nordiques », un peu bégueules en ces matières, l’auraient très vite mise sur la table et réclamé toute la transparence. Car « déjeuner », ce n’est pas seulement « réseauter » ou ajouter de la convivialité à sa journée, ça veut dire, aussi, manger, se nourrir, satisfaire un besoin vital. Cet aspect physiologique est en fort décalage avec le décor et la cuisine raffinés du restaurant Ledoyen, où la note est en rapport avec le cadre, la qualité et le coût supposés de la carte.

Morale de l’histoire : si, ce 24 juin, chacun a payé avec « ses sous », pas de problème, mais si l’argent public a nourri « ces messieurs », qui plus est délicieusement, c’en est un. Prenons garde toutefois à ne pas tomber dans la démagogie la plus basse. Qu’un député « paie un coup » à une assemblée de citoyens, dans sa circonscription, aux frais de l’Etat, qui le lui reprocherait ? Qu’il se tape la cloche en bonne ou moins bonne compagnie, à ces frais-là, c’est autre chose. Les journalistes ? C’est bien connu, un journaliste ne se laisse jamais inviter par un politique. Sauf s’il a oublié sa carte bleue.

*Photo: Mark Lennihan/AP/SIPA.AP21633687_000010

Hayange: La reconquista par le cochon

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cochon hayange fete

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Hayange, bureau du maire. Pierre Cassen, l’éditeur du site identitaire Riposte laïque, se baisse pour ouvrir un petit sac de sport avec lequel il est entré dans la pièce quelques minutes plus tôt. La fermeture Éclair entrebâillée laisse apparaître des piles de livres, tous identiques. Titre de l’ouvrage : Du gauchisme au patriotisme ; sous-titre : Itinéraire d’un ouvrier élu maire d’Hayange. Son auteur n’est autre que Fabien Engelmann, 35 ans, élu Front national et nouveau maire de cette cité lorraine. Ses amis Pierre Cassen et Christine Tasin, présidente de Résistance républicaine, sont venus de loin lui rendre visite. Ce binôme anti-islam déterminé, en symbiose avec les opinions du jeune édile, semble exercer sur lui une certaine influence.

Nous sommes lundi 15 septembre, au lendemain de la Fête du cochon, première du nom dans cette commune de l’historique bassin sidérurgique mosellan, où se dressent les hauts-fourneaux refroidis d’ArcelorMittal. Économiquement déprimée, d’ordinaire « tranquille », la ville de 16 000 habitants est atteinte d’une rare agitation depuis l’éclatement, en août, d’une scission de la majorité municipale, qui s’est déchirée entre pro et anti-Engelmann jusqu’à l’éviction des « frondeurs ». La meneuse, Marie Da Silva, secrétaire de rédaction au Républicain lorrain, ex-cégétiste passée chez FO, a déposé courant septembre trois plaintes contre son ancien colistier au tribunal de Thionville : pour abus de confiance, abus de bien sociaux et harcèlement moral. Sur ce, le parquet a ouvert une enquête préliminaire.

N’en restant pas là, Marie Da Silva a saisi la Commission nationale de vérification des comptes de campagne en vue de faire invalider – pour dissimulation de frais et autres combines douteuses dont elle aurait pâti – l’élection du maire. « C’est une femme méchante, elle veut être calife à la place du calife, soutient celui-ci. Et son mari est une brute. » (Son mari est l’homme qui, dans un reportage tourné par Canal Plus à Hayange, déboule dans le champ de la caméra pour réclamer son « fric » au maire.)

L’affaire a donc quitté Clochemerle pour les tribunaux, devant lesquels la « méchante » a remporté une première victoire, puisqu’on a appris, le 24 octobre, de la bouche même de l’intéressé, que la Commission avait invalidé les comptes de campagne de Fabien Engelmann. Le dossier a été transmis au tribunal administratif de Strasbourg, qui devrait statuer avant la fin de l’année. Pour l’heure, celui qui fait figure de sursitaire reste à son poste, se réjouissant dans un communiqué que la Commission n’ait pas retenu le chef de « fraude ». La rue des Suisses, siège du Front national à Nanterre, suit les démêlés de son poulain avec l’attention inquiète du Sénat romain pour un empereur post-pubère.

Nonobstant ses déboires, le nouveau maire a commencé à travailler, avec des initiatives controversées. Il a fait repeindre en bleu piscine une sculpture qu’il trouvait « moche », place de l’église, en bleu, blanc, rouge des wagonnets de mineurs ornant un rond-point, enjoint au gérant d’une boucherie halal de fermer le dimanche, eu égard, a-t-il dit, au régime concordataire de l’Alsace-Moselle. D’autres mesures rencontrent davantage l’approbation : les rues de la ville seraient plus propres qu’auparavant et un arrêté anti-mendicité aurait éloigné les SDF de leur lieu de rassemblement habituel, devant le supermarché Match. Quant aux référendums qu’il promet sur les choix budgétaires ou la restauration d’une salle de spectacle, quel démocrate s’en offusquerait ?[access capability= »lire_inedits »]

Foin de fausse naïveté : les partisans de Fabien Engelmann n’ont pas élu un gestionnaire, mais un idéologue. Apercevant son livre dans le sac de Cassen, de Riposte laïque, le maire se félicite que « le tabac-presse proche de la mairie en écoule une dizaine par mois ». La radicalité de cet opuscule, dans lequel il se livre à un coming out doctrinal, lui interdit probablement tout retour en arrière : l’ancien adhérent du NPA a brûlé ses vaisseaux. C’est l’histoire d’un garçon né dans la vallée de la Fensch, d’un père du cru « plutôt à gauche » et d’une mère pied-noir d’Algérie qui a subi la « trahison » du général de Gaulle et vote Front national, tous deux témoins de Jéhovah. Lui se dit athée mais défenseur de la « civilisation chrétienne ».

Bac pro en poche, Fabien Engelmann a travaillé quelque temps en usine, puis occupé un emploi aux espaces verts de Nilvange. Mais, politiquement, il a beaucoup voyagé : de Lutte ouvrière, qu’il qualifie de « secte », mais dont il semble avoir gardé de bons souvenirs aussi, au NPA, où les pro-voiles l’agacent, puis à la CGT, dont il a été exclu une fois connue sa conversion au Front. En 2008, il a été candidat aux élections municipales à Metz, où il était numéro 2 sur la liste du NPA. Un parti qu’il trouvait « ouvert » en y entrant, « fourre-tout » lorsqu’il l’a quitté, et « moribond » aujourd’hui.

Le jeune homme tâtonnant cache un ambitieux qui échoue à plusieurs élections avant de remporter la mairie d’Hayange, conquise au second tour face à trois candidats et avec 43 % d’abstention. Ce végétarien qui voue une admiration sans limites à Brigitte Bardot, avocate devant l’Éternel de la cause animale et soutien à Marine Le Pen, a fait voter la création d’une rue au nom de l’ancien sex-symbol dans un futur lotissement, « Jean Ferrat », « Louis de Funès » et « Bourvil » devant compléter une nomenclature périurbaine que n’auraient certainement pas reniée les Sarko-Guaino de 2007.

Fabien Engelmann a fait le choix d’une France « populaire » datant d’une époque où les « Arabes », aujourd’hui les « musulmans », n’avaient pas de visibilité sociétale et encore moins d’existence politique. À cette vision « trois-huit » et nappe à carreaux, il fallait un étendard : ce serait le cochon. Non pas le pata negra des élites globalisées, mais plutôt le petit fumé aux lentilles des gueules cassées de la mondialisation. Une bonne bouille de plat dont Fabien Engelmann s’est plu à vanter la conviviale humanité dans un discours ponctué d’une Marseillaise, prononcé à l’occasion de « sa » Fête du cochon, dimanche 14 septembre, place de la-Résistance-et-de-la-Déportation. Votre objet de dégoût est notre bien civilisationnel le plus précieux, semblait asséner le maire aux « musulmans » absents de la place mais pas sourds.

Ce dimanche, de 11 heures du matin jusqu’à la nuit, on se croirait à un « baloche » du samedi soir égrenant des standards de la variété, puis des airs celtes et enfin du metal. Cela se passe dans une petite ville, mais c’est l’ambiance d’une fête de village. Un indéniable succès dans une franche promiscuité. Les gens mangent, boivent et sympathisent. C’est un peu comme une renaissance, des retrouvailles avec le grand air après tant d’années passées en chambre, pauvres « assis » rimbaldiens recouvrant l’usage de leurs membres. Le porc grillé à la broche, le pâté en croûte, le « fuseau lorrain », autant de façons d’apprêter l’ami cochon sont appréciées par des estomacs gourmands – et solides.

Tout citadin présent à Hayange ne pourrait qu’applaudir à ce spectacle vivant. Surtout si son regard ne s’arrête pas sur la vingtaine de skinheads en sweats Lonsdale attirés par le fumet identitaire, ou sur les « petits blancs » aux allures de jeunes gens proprets, dont l’un arbore un t-shirt à la gloire de la division SS Charlemagne. « On est venu, non pas soutenir le FN, dirigé à 90 % par des juifs, mais parce que la Fête du cochon, ça nous tient à cœur », déclare l’un d’eux à L’Express. Le maire, qui confie être « demi-juif », s’avouera gêné par l’intrusion de ces « indésirables » : « Je déteste leur idéologie, mais devait-on les évacuer par la force ? C’est comme les musulmans lorsqu’ils font une fête, ils n’en virent pas les “barbus”. Quant aux vêtements Lonsdale, on sait bien que c’est une marque récupérée par de nombreux mouvements, par les gays notamment. »

Denis et Brigitte, un couple de retraités passé du vote socialiste au vote frontiste lors des municipales, ne vont pas se laisser gâcher la fête par quelques fâcheux. Ce jour de cochon en fête, Reconquista porcine du territoire, c’est leur jour. Pierre Cassen et Christine Tasin, qui avaient lancé la formule des « apéros saucisson, pinard » en riposte aux prières de rue musulmanes, y voient la preuve de la justesse de leurs thèses légèrement monomaniaques. « Le cochon, c’est français ! Ça rassemble les gens », se réjouit Denis, d’origine italienne comme beaucoup de Lorrains, tout en fulminant contre « les socialistes » et leur mépris des « sans-dents », contre « le David », Philippe David, ancien maire d’Hayange, et contre l’ex-maire de Florange, battu par un UMP, tous ces gens qui « se prenaient pour les barons de la Vallée de la Fensch ». Deux jeunes copains venus de Verdun s’assoient avec d’autres convives autour d’une grande table en bois. « Ça a l’air sympa, Hayange, lâche Jimmy. Les traditions, tout ce qui vient bien de chez nous, disparaît. Si ça se perd, il n’y aura plus rien après. » Intérimaire dans la manutention, Jimmy aurait préféré « un emploi fixe ». « D’une manière générale, il y a beaucoup d’immigrés », relève-t-il sans développer. Son ami Julien, électeur FN, une pâleur pour Téchiné ou Claire Denis, est plus direct. Il vient de rempiler dans l’aviation légère de l’armée de terre après un premier contrat de six ans, dont deux passés au Gabon. À peine réengagé, il veut démissionner. « Il y a déjà bien assez à faire en France, pas besoin d’aller là-bas. Il faudrait limiter leur nombre dans l’armée, avec urgence, disait-il à propos des musulmans. Il y en a quand même pas mal qui pratiquent, ils pourraient assez vite retourner leur chapeau. »

Quand il n’y a pas Fête du cochon, Hayange a l’aspect d’une ville un peu morte. La rue Foch qui la traverse arbore çà et là des enseignes modestes, pour partie défraîchies et pour certaines tenues par des Maghrébins ou des Turcs, « kebabs » et autres taxiphones. Ces nationalités sont venues grossir les rangs d’une sidérurgie déjà vacillante, à la suite ou en même temps que les Italiens, les Polonais et les Portugais. La chute brutale de l’activité n’a pas mis fin à l’immigration. Et on s’est mis à penser, puis à dire, les « musulmans » s’étaient partagé le « gâteau ». Le gâteau ? Ses restes, plutôt, et pas tous. Un ancien monde a disparu, créant du vide et de rares opportunités, notamment dans l’immobilier où investissent ceux qui le peuvent, s’imaginant un avenir que d’autres n’entrevoient plus.

Surplombée par le viaduc de l’A30 d’où se jettent parfois des désespérés, la rue de Verdun ressemble à un décor sorti des oubliettes de la comédie contemporaine : le bar Le Raffut semble fermé depuis des siècles. Du Syracus, un « cabaret » où officiaient des entraîneuses, sans doute pas bien différent de celui du film Party Girl dont l’action se situe en Lorraine aussi, il ne reste qu’une pin-up écartant les cuisses sur un panneau autrefois lumineux. La ruée vers l’acier, c’est vraiment du passé. Toutefois, dans la même rue, une affichette annonce l’ouverture prochaine – inch Allah, est-il écrit prudemment – d’un restaurant.

À l’aplomb du viaduc de l’autoroute, la boucherie Larabi, visée par l’« oukase » du maire, fait de la réclame pour l’agneau à l’approche de l’Aïd-el-Kébir, la fête commémorant le sacrifice d’Abraham. Marocain installé à Hayange depuis six ans, le boucher, « Monsieur Karchach », est quelqu’un que ses études au Maroc ne prédestinaient pas à la boucherie. Faisant aussi épicerie, il ne s’estime pas concerné par la réglementation dominicale à laquelle Fabien Engelmann veut le contraindre. Peu causant, il renvoie vers son avocate. Fouzi, un client, commercial au Luxembourg voisin, prend la parole : « Ici, la clientèle est à 80 % non musulmane, et chacun y trouve son compte. Lorsque le maire a obligé le boucher à fermer le dimanche, des non-musulmans sont venus lui exprimer leur solidarité. »

La boucherie Larabi, et une autre située non loin de l’hôtel de ville, sont les seules boucheries artisanales d’Hayange, et toutes deux sont labellisées halal. Les bouchers « français », eux, ont intégré depuis longtemps le circuit de la grande distribution. Comparés aux prix de la viande vendue en supermarché, ceux de la viande halal sont pourtant imbattables : 15 euros le kilo de noix de veau contre 21 euros chez « Match ». Cet avantage comparatif explique grandement le succès des boucheries musulmanes auprès d’une clientèle non musulmane aux revenus modestes. Laquelle prêtera ou non attention, ici à de la littérature islamique présente dans les rayons, ailleurs à une affichette invitant à découvrir les bienfaits de la « thérapie musulmane ».

Maurice Haettel était facteur. Aujourd’hui à la retraite, il préside une association qui depuis plus de trente ans, au mois d’août, organise une Fête du mouton à Marspich (prononcer Machepi), un quartier d’Hayange. « Cette année, on a fait venir Patrick Juvet », raconte-t-il. Rien de musulman dans cette manifestation-là, mais une tradition locale qui rappelle le temps où des troupeaux d’ovins paissaient sur les « pelouses calcaires » de la région. « D’ailleurs, il n’y a pas de musulmans à notre fête », constate Maurice. Les gigots rôtis à cette occasion ne sont pas halal. « Notre association reçoit une petite subvention de la mairie. Cette année, la mairie m’a bien précisé qu’il ne fallait pas prendre du halal. Nous nous sommes fournis à Intermarché. » La politique restrictive de Fabien Engelmann en matière d’offre halal vise-t-elle à faire partir les musulmans d’Hayange ? À cette question, le maire répond d’un sourire. On sait qu’au « parti », certains « poussent » la doctrine en ce sens.

Les erreurs sont parfois bienvenues. Croyant joindre par téléphone l’ex-maire d’Hayange, Philippe David, par ailleurs introuvable, je tombe sur David André, 90 ans, président de la communauté juive d’Hayange, ou ce qu’il reste d’elle, soit cinq ou six familles. Les portes de la « nouvelle synagogue », inaugurée en 1957 rue de Verdun, sont closes la plupart du temps. Début 2009, en pleine opération militaire israélienne « Plomb durci » à Gaza, l’édifice religieux avait été la cible d’un cocktail Molotov. Un peu plus haut dans la rue, à la sortie de la ville, en direction de Neufchef, on trouve la « mosquée », un genre de bâtiment industriel investi par des fidèles alors qu’il était à l’abandon. Le maire refuse toujours la gratuité du parking attenant lors de la prière du vendredi.

« Les Allemands sont arrivés en mai 1940 dans la ville et en ont expulsé les juifs, raconte David André. Cinquante-quatre juifs hayangeois sont morts à Auschwitz. Mon père était rabbin et procédait à l’abattage rituel. Ma mère, ma sœur et moi avons trouvé refuge dans la Drôme. Plus tard, j’ai rejoint le maquis du Vercors. Quitte à crever, ce serait les armes à la main. Avant tout, je suis français. Sentimentalement, je soutiens Israël, le pays est magnifique, mais je n’y ferai jamais mon alya. »

On ne sait si David André fait ici un trait d’humour ou se pense immortel. Sa voix et la clarté de ses propos sont celles d’un homme dans la force de l’âge. « Le Front national, reprend-il, c’est quand même un mouvement un petit peu raciste. Certes, il a obtenu la majorité à Hayange, et il faut respecter le suffrage universel, mais ces repas tout cochon, ça exclut les musulmans et les juifs. » Comme d’autres, David André observe « un rapprochement entre le FN et une partie des juifs ». « M. Engelmann a la carte France-Israël [est membre de l’Association France-Israël, NDLR], tout comme son supérieur, le conseiller régional Front national Thierry Gourlot. » Le bureau FN du conseil régional de Lorraine confirme. « En tant que Français, cela m’interpelle », conclut le patriarche.

Fin octobre, un « repas bavarois » organisé par les services municipaux et destiné « aux seniors de plus de 60 ans » devait avoir lieu à Hayange, dans la salle communale Le Molitor. Une choucroute garnie pour agapes, accompagnée par la musique d’un orchestre venu spécialement de Bavière. Le maire songeait à assortir la carte d’une formule au poisson. Le vivre-ensemble, quelle corvée…

La vie selon Malek

Il se tient debout au bord de l’avenue Foch, face à l’église Saint-Martin, un ami à ses côtés, qui bientôt le salue et s’en va. Ce samedi-là, Malek, 28 ans, est de passage à Hayange, dans la famille de sa mère. Lui habite une localité voisine. Il a l’air désabusé des jeunes qui voient filer la vie.

« Je suis au chômage depuis 2010, c’est triste, y’a pas de travail. J’étais cariste à Solac, c’étaient des petites missions intérimaires. Heureusement qu’il y a des petits boulots au black. À Hayange, y’a rien. Les gens, pour sortir, ils vont à Thionville. Ou à Amnéville : y’a un bowling, un casino, une discothèque. Y’a beaucoup de racisme. Chez Thyssen-Krupp, à Fameck, y’a pas un Arabe. Les gens, ils sont même pas français, c’est des Italiens, des Portugais, et ils votent FN. Une semaine avant les élections, y’en a un qui a voulu m’écraser en voiture. Le maire [Fabien Engelmann], c’est un bon raciste, y’a qu’à voir avec qui il discute sur Facebook. À Marspich [quartier d’Hayange], y’a un foyer [Adoma, ex-Sonacotra]. Le vendredi, ils vont à la mosquée en djellaba. Ceux qui volent, c’est que les pays de l’Est. Le reste, les Afghans, les Noirs, ils sont tranquilles. Ici [à Hayange], c’est des Arabes gentils, ils ne volent pas de voitures, ils ne volent pas de sacs à main. Ils boivent leur verre et regardent les filles. Plus personne n’aime les Arabes, c’est à cause du matraquage de la télé. Avec le terrorisme, les gens se sont fait une idée. Y’a du racisme anti-Blanc. J’aimais pas trop les Blancs quand je suis arrivé ici, j’avais 16, 17 ans. Maintenant je traîne avec des Italiens, avec des gays. Mon meilleur ami, c’est un Italien. En Algérie, il y a une invasion de Noirs et de Chinois. D’un certain côté, je les comprends, ceux qui ont voté FN, ils veulent aussi pouvoir se sentir chez eux. Mon père est né en Algérie, ma mère à Algrange [commune voisine d’Hayange]. Avant, ici, c’était de la sidérurgie mondiale. »[/access]

*Photo : Rodrigo Abd/AP/SIPA. AP21478398_000007.

FN : les mauvais comptes de l’avant-congrès

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florian philippot fn

florian philippot fn

La guerre n’est pas encore ouverte, mais les esprits s’échauffent quelques semaines avant le Congrès de Lyon du Front national qui doit décider, outre de la présidence du parti, du renouvellement des 90 membres du Comité central. Si Marine Le Pen, unique candidate et chef incontesté, est assurée de garder la haute main  sur le mouvement, la composition du comité n’est pas tout à fait indifférente : celui qui arrivera en tête pourra légitimement prétendre à une vice-présidence. Et c’est là que le bat blesse : certains cadres accusent à demi-mots Florian Philippot de manœuvrer en coulisses pour éviter que Marion Maréchal-Le Pen, très populaire chez les militants en sus d’être la petite-fille du fondateur, n’emporte les suffrages.

Un Florian Philippot qui en tant que vice-président chargé de la stratégie et de la communication au sein du parti aurait élaboré un programme de congrès dont la députée du Vaucluse aurait été biffée. Marion Maréchal-Le Pen tempère ces rumeurs : « En effet, je n’ai pas de temps de parole, semble-t-il, mais cela ne me gêne pas particulièrement. Alain Jamet, qui est vice-président, n’en a pas non plus. Cela permettra sans doute de mettre en avant de nouvelles figures du Front national ». Mais de hauts cadres du parti veulent y voir une injustice lourde de sens, si l’on considère que Florian Philippot ou David Rachline interviendront deux fois au cours de ces journées décisives.

Florian Philippot dément toute implication dans l’affaire : « Il y a une candidate à la présidence qui, selon toute probabilité, sera réélue, c’est le principal », répond-il, tout en fustigeant certains qui, selon lui, n’ont rien d’autre à faire de leurs journées que de dénoncer des complots. Et de renvoyer vers une direction obscure du parti, qui serait en charge du programme. « Ce qui est important, poursuit-il, ce sont les tables-rondes sur l’écologie, les liberté et l’économie numérique ou encore sur l’implantation locale ». Mais précisément, n’est-ce pas de cette dernière table-ronde que Marion Maréchal Le Pen a été exclue récemment ? « Nous sommes encore à trois semaines du Congrès, le programme n’est de toute façon pas réellement fixé, ni définitif », botte en touche le vice-président. « Et de toute façon, Marion Maréchal-Le Pen intervient si et où elle le souhaite ».

Du côté des défenseurs de celle-ci, on ne se prive pourtant pas de dénoncer des listes de noms à cocher pour le Comité central, présentées comme spontanées et circulant sur internet, comme la « Liste 100% mariniste », d’où la députée de Vaucluse serait absente, mais on l’on trouve de nombreux proches de Florian Philippot : « Étrange que des inconnus du grand public, comme l’assistant de M. Philippot, y soient présents en masse ».

Un Florian Philippot qui, fidèle au mot d’ordre actuel du parti, nie non seulement tout conflit interne, mais même l’existence de tendances divergentes. Le « grand remplacement » ? « C’est un débat sémantique ». La « remigration », chère à Aymeric Chauprade ? « Je l’ai entendu l’autre jour sur iTélé, et j’aurais pu prononcer chacun de ses mots ». L’immigration ? « J’aurais été plus dur sur le sujet que ne l’a été Marion-Maréchal Le Pen face à Alain Juppé. »

Querelles de personnes ou affrontement de visions politiques ? Entre ambitions personnelles, jalousies, manœuvres d’appareil et imbroglio familial, bien malin qui tranchera.

*Photo : POL EMILE / SIPA/SIPA. 00679088_000006.

Abstention participative, Madame Thévenoud, etc.

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budget participatif paris

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Paris : Abstention participative

On croyait la démocratie participative enterrée depuis les temps lointains de l’ère ségolénienne. Rassurez-vous, Anne Hidalgo vient de la ressusciter : figurez-vous que grâce à elle, nous autres, Parisiennes et Parisiens, allons détenir « les clés du budget ». Moi qui ai déjà du mal avec le mien, je suis un peu intimidé mais bon, quand Madame le Maire me propose de « voter pour les projets qui feront le Paris de demain », je ne fais pas la fine bouche.

Après tout, le Parisien mécontent de tout, de la gestion de sa ville à la sale tronche de ses voisins, pouvait se réjouir de cette occasion d’exprimer démocratiquement sa mauvaise humeur. Ou même de donner son avis sur des sujets d’intérêt général. Faut-il plutôt booster les crèches ou chouchouter les seniors ? Du pognon pour la culture ou pour les îlotiers ?

En fait de choix, nous avons donc été consultés sur quinze projets, que je dois citer intégralement, dans toute la beauté de leur poésie municipale :

L’art aux portes de Paris. Cultiver dans les écoles. Coworkingétudiants-entrepreneurs. Des jardins sur les murs. Des kiosques pour faire la fête. Jouer de 7 à 77 ans. Les œuvres d’art envahissent la rue. Trier ses déchets au plus près. Sport urbain en liberté. Rendre la rue aux enfants. Des piscines éphémères. Les événements sur grand écran. Reconquête urbaine. Musées parisiens 3.0. Des tipis et des bougies.[access capability= »lire_inedits »]
En vérité, ce « budget participatif » évoque davantage celui du pays des Fées ou du monde de Oui-Oui que celui d’une grande capitale mondiale. Heureusement, il est aussi féérique par son montant, 20 millions d’euros, qui représentent 0,25 % du budget parisien – encore que ça fait cher le gadget pour communicants débridés. Les électeurs n’étaient pas moins irréels : d’après la Mairie, 40 000 Parisiens, c’est à dire 3,3 % des électeurs inscrits, se sont déplacés. Les 96,7 % restants doivent préférer les murs autour des jardins aux jardins sur les murs. Peut-être même veulent-ils que l’École s’occupe de culture plutôt que d’agriculture. Peut-être ne sont-ils pas fans de tipis. Ou alors, ils ont pensé qu’on les prenait pour des andouilles participatives. Qu’on laisse encore de tels réactionnaires s’installer à Paris révèle la mansuétude de notre Maire à tous. Que ce score piteux, fort logiquement, n’a pas empêchée de crier victoire : « Le budget participatif, dit-elle, est un succès à l’échelle internationale : la première année, à Lisbonne, il n’y a eu que 1 000 votants. » Un succès populaire avec 3,3 % des électeurs, c’est peut-être ça, le socialisme de demain.

Jonathan Siksou

 

Un Thévenoud peut en cacher une autre

Tout le monde a encore en mémoire la carrière ministérielle expresse de Thomas Thévenoud, blackboulé du gouvernement neuf jours après qu’on l’avait nommé secrétaire d’État au Commerce extérieur. On ne reviendra pas ici sur la gravité réelle ou fabriquée des faits reprochés à l’intéressé – même si j’ai tendance à croire qu’un type traîné dans la boue par Jean-Marie Le Guen est forcément innocent, et à croire ce que dit la patronne.

Une autre facette de l’affaire aurait mérité de retenir l’attention de mes confrères, principalement ceux qui font aussi fonction de justiciers, et plus encore celle des professionnelles de la chasse au sexisme qui ont récemment inventé une petite entreprise de délation baptisée Macholand. Thomas Thévenoud a une épouse, Sandra, qui était alors chef de cabinet de Jean-Pierre Bel, alors président PS du Sénat, auprès de qui elle travaillait depuis dix ans. Or, le 8 septembre, on apprenait que Sandra Thévenoud avait été « mise en congé » sans traitement jusqu’au 30 septembre, date à laquelle le mandat de son patron prenait fin.

La plupart de mes confrères ont fait sembler de croire que ce départ précipité était l’œuvre d’une sénatrice UDI, Nathalie Goulet, qui avait réclamé, sans trop y mettre de formes, la tête de Mme Thévenoud.

D’après nos informations, les choses se sont passées autrement. Dès la démission de son mari, Sandra Thévenoud a été l’objet de vives pressions de la part de ses camarades et employeurs pour la dégager du paysage. Celle-ci ne se montrant pas pressée de s’auto-sanctionner, il lui fut alors signifié qu’elle avait deux possibilités : demander sa mise en congé ou bien être licenciée pour faute grave. Elle a choisi la première option. J’aurais fait pareil.

Bien sûr, il ne s’est pas trouvé un seul moraliste salarié pour s’indigner contre ce délit de conjugalité. Pas un éditorialiste, pas une féministe n’a épinglé le côté un rien soviétique du procédé. Les mêmes n’avaient pas moufté quand on avait viré pareil, à la mi-mai, Laurence Engel de son poste au ministère de la Culture. La dircab d’Aurélie Filippetti avait, il est vrai, commis une faute extrêmement grave : être la compagne d’Aquilino Morelle, qui venait juste d’être disgracié…

Marc Cohen

 

Un monument à réveiller les morts

Des noms d’inconnus morts bêtement gravés dans de la pierre, est-ce que ça fait sens dans la France du hashtag et des selfies ? Heureusement, nous apprenons dans les colonnes de La Nouvelle République du Centre-Ouest qu’un novateur « monument aux morts artistique et numérique » va bientôt être érigé à Poitiers. L’édifice « connecté » devrait être installé à l’intersection de la rue de la Marne et de la rue Gambetta, en novembre 2015. « Il semblerait que les noms de tous les Poitevins morts pour la France défileront en boucle », croit savoir le quotidien régional, qui évoque cependant les oppositions que le projet a déjà suscitées au sein du conseil municipal – le groupe communiste se serait même « insurgé ». Malgré ces réticences d’un autre âge, on peut parier que le monument verra bien le jour, car seule une réaction violemment hostile des principaux intéressés aurait pu mettre ce projet en danger. Heureusement, les Poilus ne font pas de bad buzz…

François-Xavier Ajavon[/access]

Le 11 novembre: commémoration anachronique ?

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armistice commemoration france

armistice commemoration france

Le 11 novembre n’est pas une commémoration parmi d’autres, parmi toutes celles qui fleurissent de nos jours. Il ne saurait y avoir de hiérarchie dans ce domaine mais force est de constater que le temps en efface certaines, tandis que d’autres marquent à jamais l’histoire d’une Nation. Concrètement le 11 novembre est gravé dans les généalogies de toutes les familles françaises, sur le marbre de tous les cimetières et églises de France. Y compris parmi les familles issues de l’immigration, un ancien a pu tomber. Quelles que soient les circonstances, les familles se souviennent d’un parent qui fut mort ou blessé, disparu, enseveli sous les tranchées.
Symbole d’unité et de réconciliation nationale, un siècle après la Révolution française, 1914 est surtout l’image d’un pays qui se bat, qui se défend. Aujourd’hui on fait du succès des armes de la France, au mieux une fête de la paix, au pire une repentance européenne. Nos chefs d’États, à partir de Giscard et Mitterrand (né en 1916), ont voulu faire du 11 novembre un anniversaire, un memorial day à la française. Sentiment bienveillant mais oublieux de la place fondamentale de ce combat sanglant dans la construction de la Nation française. Parce que la France s’est faite par l’épée.

« Guerre civile européenne » entend-on régulièrement. Cet anachronisme bêta, au service de la réconciliation franco-allemande, aurait été récusé par le général de Gaulle. Formule vide de sens à une époque où la construction européenne n’était qu’un songe imaginé par quelques poètes. Une guerre civile est une guerre fratricide que la France n’a plus connu depuis la Commune et Vichy. En 1914, les européens n’étaient pas des compatriotes qui se battaient une province contre une autre. Jusqu’à aujourd’hui, il n’y a toujours pas de patrie européenne, et pas un soldat n’est mort sous son drapeau. Pendant la Grande guerre, nos (arrières) grands-parents se sont battus pour défendre leur terre et reprendre à l’Empire allemand ce qui leur avait été volé en 1871. Ils n’ont pas à s’excuser de cela. Ils ont toujours des droits sur nous.

La nation française serait incapable, demain, de se mobiliser avec la détermination qui fut la sienne il y a 100 ans. En 1870 et 1940, le pays n’était pas prêt à se défendre, et il a sombré dans la défaite puis la guerre civile.

« Plus jamais ça », « der des der »,  ces slogans des années 20, compréhensibles pour ceux qui ont survécu à tant de souffrances, n’ont pas résisté longtemps à la violence de l’Histoire. Il est stupide de les reprendre aujourd’hui. Le 9 novembre dernier, 25 ans après la chute du mur de Berlin, Gorbatchev nous mettait en garde, nous européens, contre la tentation d’une nouvelle guerre froide sur le front ukrainien. Ce 11 novembre 2014 nous rappelle que la paix perpétuelle n’existe que dans les abstraits projets de Kant ou de l’abbé de St Pierre. Et que la guerre est le commun de l’Homme. Il faut s’y préparer. En commençant par célébrer la victoire des héros de 14.

*Photo: LEMOUTON-POOL/SIPA.00627550_000002

Affaire Jouyet-Fillon : un imbroglio d’Etat

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jouyet hollande sarkozy

jouyet hollande sarkozy

En ces temps agités où d’aucuns rêveraient d’un gouvernement de coalition pour contrecarrer les ambitions bleues de Marine, il ne fait pas bon être transversal. Les électeurs pardonneront-ils  un jour à Bayrou d’avoir étendu sa vision du centrisme jusqu’aux confins du socialisme ? Plus brûlant d’actualité, Jean-Pierre Jouyet se sortira-t-il indemne d’avoir « mangé » à tous les râteliers ?

Au cœur d’un scandale qui agite ces jours-ci toute la classe politique, le secrétaire général de l’Elysée, un temps secrétaire d’Etat aux Affaires européennes de l’administration précédente, voit sa tête mise à prix… pas seulement par l’actuelle opposition1.

C’est encore une fois une affaire d’amateurisme qui met le feu aux poudres. Où l’amnésie le dispute au grotesque. Et qui mêle dans la même confusion, les maigres reliefs d’une gauche à l’agonie et d’une droite pulvérisée…

Dans leur dernier ouvrage intitulé Sarkozy s’est tuer, Fabrice Lhomme et Gérard Davet (Le Monde) veulent démontrer comment l’omnipotence et l’interventionnisme de la galaxie sarkozyste ont eu raison des projets d’avenir de l’ancien chef de l’état. En particulier dans le domaine de la justice, sanctuarisé depuis, comme chacun sait, par François Hollande et son intègre Ministre Christiane Taubira. Parmi les anecdotes qu’ils délivrent figure un déjeuner le 24 juin 2014 qui réunit François Fillon, alors en campagne pour la présidence de l’UMP, son ancien directeur adjoint à Matignon et Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de l’Elysée fraichement nommé.

Etant donné la succession de démentis, revirements et réminiscences soudaines, il est compliqué de donner un récit cohérent de l’affaire. Toujours est-il que le secrétaire général de la Présidence a raconté aux deux journalistes (lors d’une conversation enregistrée, communiquée à trois médias aujourd’hui) que Fillon, lors de ce déjeuner s’était ému de l’affaire Bygmalion –on le serait à moins- et du fait que Sarkozy ait fait régler le dépassement de ses dépenses de campagne par l’UMP. Jusqu’ici, rien que de très normal… Le dossier se corse lorsque Jean Pierre Jouyet affirme que Fillon lui aurait demandé, ce qu’a Dieu ne plaise, pas plus qu’au chef de l’Etat !- de taper vite pour empêcher le retour de l’ancien Président.

Malheureusement, des bonnes feuilles de l’ouvrage publiées par la presse le 6 novembre, ce sont celles-ci qui attirent l’attention. Effet garanti, premier démenti de François Fillon. Il y a le feu au palais, la prestation télévisée de François Hollande programmée pour le soir-même ne doit pas pâtir de cette affaire : Jean-Pierre Jouyet commence par démentir la séquence, oubliant -peut-être?- que l’interview qu’il a donnée en septembre était enregistrée -officiellement -. Ce détail lui est rappelé le 7 novembre, avant que ne soient publiés dans l’édition du Monde datée du 8 novembre de larges extraits de son récit. Fillon annonce alors qu’il va porter plainte en diffamation contre le journal et ses deux journalistes. Le 9 novembre, Jean-Pierre Jouyet  retrouve la mémoire et se souvient qu’effectivement, Fillon avait sollicité ce déjeuner –l’initiateur de la rencontre est lui-même sujet à controverse-et y avait abordé les questions de Bygmalion et du règlement des pénalités par l’UMP.

À toutes fins utiles, le secrétaire général de l’Elysée précise qu’il ne pouvait de toute façon y avoir collusion entre le pouvoir et la justice. « J’ai également rappelé que depuis juillet 2012, il n’y a plus aucune intervention de la Présidence de la République dans une procédure judiciaire.»

Rappelons que l’enregistrement n’est nullement celui du déjeuner mais celui de la narration du secrétaire général. On y trouve donc la preuve qu’il a raconté cette histoire… mais pas celle que l’histoire est vraie. Le saurons-nous un jour ?

Les problèmes d’amnésie et de gaffes ne condamnent pas toujours ceux qui en sont victimes. Citons le cas de l’indéboulonnable Christiane Taubira dont les mensonges cimentent la carrière, gouvernement après gouvernement. Mais Madame le ministre, à contrario de Jean-Pierre Jouyet a pour elle d’être une authentique femme de gauche, que jamais n’ont tentée les sirènes de l’ouverture. Si l’on évoque, y compris dans les rangs de la majorité -à mots feutrés-, l’inévitable départ de Monsieur Jouyet, c’est aussi que celui-ci s’est rendu coupable, un temps, de frayer avec l’ennemi.

 *Photo : HALEY/SIPA. 00548386_000014.

Royaume-Uni : le suicide assisté au secours du budget?

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euthanasie soins palliatifs

euthanasie soins palliatifs

L’inénarrable Jean-Luc Romero jubile : ses amis britanniques ont remporté la première manche, dans leur tentative de légaliser le suicide assisté dans leur pays. Le lobby répondant au nom poétique et original de Dying in Dignity a annoncé vendredi 7 novembre que la majorité des membres de la Chambre des Lords approuvaient la proposition de loi sur la « mort assistée » (Assisted Dying Bill).

Déposé en juillet dernier par Lord Falconer, ancien Chancelier et ministre de la Justice travailliste, le texte vise à légaliser le suicide assisté pour les personnes atteintes d’une maladie irréversible, dont l’espérance de vie serait estimée à six mois. La proposition est soutenue par le Parti travailliste, le groupe de pression Diying in Dignity, et la National Secular Society, lobby athée militant.

La société britannique est très partagée sur ce texte, contrairement à l’indifférence qui prévalait pour le mariage homosexuel en 2013. « We’re relax, we play cricket ! », répondait le truculent leader du UKIP, Nigel Farage, lorsque des Français l’interrogeait sur l’absence de manifestations au Royaume-Uni sur les thèmes éthiques. Mais cette fois, le débat sur le suicide assisté a pris une tournure émotionnelle, inédite dans la culture locale. Pourquoi cette nouvelle donne ?

Comme en France, les partisans et les opposants regardent vers la Belgique et les Pays-Bas. Les Britanniques, qui ont toujours perçu ces deux pays comme leurs points d’appuis sur le continent, Napoléon et son admirateur Zemmour en savent quelque chose, suivent avec attention les évolutions de leurs législations. Or, le vote quasi-unanime du Parlement belge en faveur de l’euthanasie des enfants a été très mal perçu. L’argument-clé des opposants à la « mort assisté » dans sa version anglaise tient dans la crainte de dérives de ce genre.

En outre, un universitaire néerlandais spécialisé dans l’éthique médicale, le Professeur Theo Boer, de l’Université protestante de Groningen, est intervenu dans le débat : « ne faites pas notre erreur ! » Initialement favorable à l’euthanasie, légalisée en 2002 aux Pays-Bas, il a témoigné dans la presse britannique être effrayé par l’évolution d’une loi qu’il pensait être un moindre mal : de 2000 morts par sédation en 2006, le nombre d’euthanasies est passé à 6000 en 2014. « Quand le génie est sorti de la bouteille, il est impossible de le faire revenir », a-t-il prévenu, en mettant en garde de la partialité des fameux comités d’experts, mis en place pour surveiller les euthanasies, souvent noyautés par des partisans du mourir à tout prix.

Ces arguments semblent avoir porté. L’Église anglicane d’Etat a mobilisé ses fidèles, ainsi que l’Église catholique. Les évêques anglicans (dont 26 siègent à la Chambre des Lords, comme « Lords spirituels ») ont largement diffusé la lettre posthume du Révérend Christopher Jones. Ancien aumônier d’étudiants à Oxford, ce prêtre était atteint d’un cancer du cerveau en phase terminale, dont il est mort en 2012. Pressentant le débat sur le suicide assisté, il avait écrit une lettre dans laquelle il argumente son opposition à toute forme d’euthanasie : « L’interdiction du suicide assisté m’a été immensément utile pour ne pas le considérer comme une option, et pour me contraindre à répondre à ma situation par la créativité et l’espérance. (…) Mon expérience a renforcé ma conviction que la loi interdisant le suicide assisté est une digue essentielle contre des jugements bien-intentionnés, mais injustifiés, sur la valeur de la vie, et les velléités d’éliminer la souffrance. La souffrance est inacceptable, mais elle doit pouvoir être traitée par les soins palliatifs. »

Le Royaume-Uni n’a pas réellement mis au point un dispositif de soins palliatifs comparable à celui qui existe en France, et les partisans de la « mort assistée » font valoir que son coût économique serait trop lourd à supporter. Il n’y a pas de petites économies.

Le Premier ministre David Cameron, après un silence ambigu, a fini par déclarer son opposition au suicide assisté, pour ne pas s’aliéner la base du Parti conservateur, déjà échaudée par le mariage homosexuel, et tentée de regarder vers le UKIP. Ce mouvement, qui compte d’ailleurs nombre de libéraux et libertariens favorables au « droit de mourir », fait mine de s’y opposer, comme lors du mariage gay, pour récolter les mécontents. Une posture peu coûteuse, qui rappelle celle d’un certain parti en France, globalement indifférent à la loi Taubira, mais faisant de l’oeil aux manifestants dégoûtés par la duplicité d’un Sarkozy.

Après la Chambre des Lords, la proposition de loi sur le suicide assisté doit passer par la Chambre des Communes, où elle a des chances d’être rejetée si les conservateurs s’y opposent dans leur majorité. Par contre, en cas de victoire travailliste à l’élection générale de mai 2015, le destin du texte sera certainement différent.

En attendant, les Britanniques se déclarent à 54 % en faveur du suicide assisté. Lucides, ils estiment dans le même temps à 58 % que la meilleure des lois n’empêchera pas les dérives à la Belge. Cyniques, 10 % pensent qu’il faudrait récompenser financièrement les personnes âgées qui demanderaient le suicide assisté, histoire de les encourager à « partir ». À moins que cela ne soit une marque du fameux humour anglais.

*Photo : BORDAS/SIPA. 00612815_000002.

Le désamour de Zemmour

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zemmour mazarine pingeot

zemmour mazarine pingeot

Il ne s’agit pas de discuter des thèses du dernier livre d’Eric Zemmour, Le suicide français mais de s’interroger sur la pertinence de ses contradicteurs. Prenons l’émission où il y avait Mazarine Pingeot, Richard Attias, Dany Cohn-Bendit entre autres à l’émission Les grandes questions sur France 5 animée par Franz-Olivier Giesbert le jeudi 6 novembre 2014 à 21h45.

Richard Attias défendait le cosmopolitisme avec des accents positifs. Ancien président de Publicis Events Worldwide, Richard Attias a fondé Richard Attias & Associates, une société basée à New York et spécialisée dans la communication d’influence et l’organisation de séminaires internationaux de grands groupes industriels. Il arguait à l’émission de son expérience sur le terrain, ce qui ne veut rien dire sinon faire preuve d’un argument d’autorité, comme si sur le terrain, on avait l’expérience immanente du réel. Entre avions, aéroports, hôtels et grands de ce monde, on peut être un touriste du réel. Et imagine-t-on chaque citoyen du monde voyageant autant dans les avions à l’instar de ce monsieur ? La planète deviendrait vite irrespirable avec de telles émanations de kérosène. En fait, derrière ces grands mots généreux, ils roulent pour eux, pour leur espace privilégié, pour leurs affaires avec circulation libre des capitaux et des personnes et non pour réduire l’écart entre les riches et les pauvres. Dès que Zemmour a lâché le pot-aux-roses, les voilà qu’ils s’offusquent ! Touché, coulé dit-on à la bataille navale !

Le cas de Mazarine Pingeot fut le plus ébouriffante. Elle affirmait qu’Eric Zemmour devait son succès aux plateaux télés. Ce dernier aurait été en droit de répliquer que cette dame doit sa présence au fait qu’elle est la fille de François Mitterrand, outre qu’elle ne vend que peu de livres. Rien de plus.  On pourrait lui retourner aisément le monologue de Figaro (V, 3) dans Le mariage de Figaro de Beaumarchais : « Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! … Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. » Le toupet suprême est que ces personnes viennent parler de démocratie, de peuple, de République ou même de liberté d’expression.

Mazarine Pingeot énonçait ses formules lapidaires et caricaturales comme une évidence (« Oui, car une femme ne doit pas travailler, ne doit pas penser, ne doit pas avorter. » et on peut chercher où Zemmour a écrit cela), ce qui lui permet de qualifier un tel livre comme une non-pensée au lieu d’en discuter (« Excusez-moi, je me suis tapé vos 400 pages avec la nausée au ventre ! J’ai dû le lire ligne par ligne parce qu’en plus c’est assez indigeste et mal écrit… »). À ce compte-là, on peut s’amuser avec n’importe quel livre. Effectivement, on lui rappellera Les femmes savantes de Molière, pièce qu’il faut interdire tout de suite.

Puis Mazarine Pingeot parle à propos du discours de Zemmour de « rationalisation de la haine » avec un ton bien affecté. On se demande qui parle de « rationalisation de la haine » quand on a la nausée à la lecture d’un livre au lieu de le critiquer avec des arguments, c’est-à-dire faire preuve de rationalité. Mais qu’ont-ils tous à embrayer sur la « haine » sans arrêt comme si la haine était un affect propre à être gommé de la nature humaine étant donné qu’ils ne cessent de s’appuyer dessus pour disqualifier leur interlocuteur ?

Et à une phrase connue que reprend Zemmour dans son essai « Les femmes préfèrent les hommes qui les prennent sans les comprendre, aux hommes qui les comprennent sans les prendre. » (de Marcel Prévost, auteur un peu oublié, capitaine et fait Commandeur de la Légion d’honneur, ayant appartenu à l’Académie française), elle embraye tout de suite sur le viol, ce qui prouve qu’elle n’a rien compris à la phrase comique et piquante. Le viol rien que ça ! Et comme Zemmour se targuait que son livre était lu par de nombreux français,  Dany-Cohn Bendit parle du livre Mein Kampf (sans le nommer) car celui-ci était fort lu dans les années trente. Point Godwin.

Premièrement, le plus sidérant est que ces détracteurs ne se rendent pas compte, eux qui sont paraît-il lettrés et « auteurs », qu’ils réfutent une large partie des penseurs qui ont énoncé des idées similaires, de près ou de loin, de Montaigne à Kundera en passant par Nietzsche, Marx, Flaubert, Maupassant, Schopenhauer, Voltaire, Rousseau et on en passe.  Et hop à la trappe ! Ils ont étrangement oublié que Zemmour s’appuie sur des idées émises par d’autres que lui et pas des moindres. Secondement, ils se targuent de « penser » mais n’utilisent aucun argument probant qui contredirait Zemmour. Ils n’en réfèrent qu’au registre de l’immonde que ne cesserait de débiter soi-disant notre zélé chroniqueur.

Que l’on soit d’accord ou non avec lui, il est plus inquiétant de constater que beaucoup de ses détracteurs soit trépignent de rage, soit veulent qu’on lui supprime ses tribunes dans la presse ou à la télévision (ce qu’on appelle de la censure), réduisant la démocratie et la libre expression des idées à une société où l’on ne discute qu’avec des gens du même avis que soi. Ils lui reprochent d’être partout (entendez presque « Il est partout ! » pour parodier un ancien journal), ce qu’ils ne feraient pas avec d’autres allant dans leur sens.

Ceux qui se battaient pour la liberté d’expression prenaient auparavant de vrais risques (libertins, athées) et il est normal qu’ils soient défendus, surtout si l’on n’est pas d’accord avec eux. Défendre ce principe n’est pas épouser leur avis. Ces trublions d’antan portaient le feu de leur critique contre les institutions d’alors au péril de leur vie. Par un retournement sidérant, les descendants de ces trublions, trublions qui, rappelons-le, défendaient la liberté d’expression et semaient le trouble et le doute, sont devenus les tenants d’une rigoureuse doxa mondialiste, adeptes du cosmopolitisme et du multiculturalisme. La récente polémique opposant l’écrivain Edouard Louis à Marcel Gauchet en est l’illustration. C’est faire peu d’honneur à la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 dont ils ne cessent de se réclamer. Il est vrai que le Siècle des Lumières a inventé la guillotine ! Peut-être y a-t-il de l’atavisme quelque part !

Ces mêmes personnalités auraient hurlé comme des chiens malades si un quelconque pouvoir avait osé censurer les penseurs de 68 tels Bourdieu,  Derrida et autres Deleuze et Foucault mais concernant Zemmour, c’est tout-à-fait normal. On peut et c’est permis. Elles sont adeptes de l’altérité à la seule condition que celle-ci aille dans le sens  du monde globalisé qu’ils défendent et préparent, et sous le fallacieux prétexte qu’eux ont enfin déniché le paradis idéal (surtout fiscal), la pensée humaniste intégrale, la seule voie possible, le seul progrès admissible sans quoi leur interlocuteur se retrouve conspué comme un moins que rien, rongeant sa haine comme un chien tout baveux ronge son os. Eux bien sûr, ils sont « open ». Le monde d’avant a absolument tort et qu’un chroniqueur vienne dire le contraire et ait du succès, ils ne le supportent pas. Sans doute parce qu’ils sentent qu’un Zemmour a derrière lui et son succès, des gens qui ne veulent pas de ce monde globalisé et ultra connecté et qu’ils sont majoritaires, ce qui évidemment met en péril le joujou et le territoire de nos nomades culturo-branchés.

*Photo: Le plateau des Grandes questions sur France 5, le jeudi 6 novembre 2014