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Picasso sans masque

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picasso demoiselles avignon

Qu’il s’agisse de son exposition « Manet » au musée d’Orsay,  de son Ingres. Érotique ou, plus récemment, de son essai Cent tableaux qui font débat, Stéphane Guégan aime inquiéter les conformismes. Impatienté par certaines lectures hagiographiques et paresseuses de l’œuvre de Picasso, il se saisit aujourd’hui du maître. Ne nous fions pas à la tonalité sereine du titre. Sans sacrifier à la rigueur, le ton de Guégan est enlevé, énergique, mordant parfois. Une connaissance parfaite de la vie politique et intellectuelle de la France du xxe siècle, de ses querelles idéologiques, de ses amitiés nouées et dénouées, ajoute encore au plaisir et à l’intérêt de la lecture.

Picasso tel qu’il se raconte, tel que certains de ses proches l’ont raconté, tel que l’histoire a fini par le raconter, confine trop souvent au mythe. Guégan ne se complaît pas pour autant dans l’abaissement du grand homme, mais il s’attaque plutôt à l’un de nos travers, la fabrication d’idoles au sens nietzschéen du terme, c’est-à-dire de figures incarnant le Bien, « cadrant » parfaitement avec nos attendus, satisfaisant en tout point aux critères de la « correction » politique. Son objectif est bien de rendre à l’homme sa complexité, au peintre sa liberté créatrice et à l’œuvre sa lumière propre.

C’est ainsi qu’il se saisit énergiquement du plus tenace poncif qui enveloppe la figure de Picasso : le portrait de l’artiste en homme engagé. La thèse est déjà plus qu’à nuancer lorsqu’il s’agit de l’homme, mais s’éboule lorsqu’il s’agit du peintre. Si le philosophe « était un révolté, il choquerait moins », disait Merleau-Ponty. Cela vaut pour le peintre, spécialement au xxe siècle, et Picasso l’a parfaitement compris, lui qui travaille habilement de la période bleue à son adhésion au PCF en 1944, en passant par Guernica, à se fabriquer une telle renommée. Mais s’il ne répugne pas à donner des gages publics de ses bons sentiments, de son cœur qui bat résolument à gauche, il se garde toujours d’entraîner son œuvre dans quelque combat idéologique. Il reçoit et répond certes à des commandes politiques, des républicains espagnols d’abord, des communistes français ensuite, mais, au grand dam de ses commanditaires, il ne remplit jamais le cahier des charges. Lorsqu’il s’empare de l’actualité, il s’emploie à la rendre inactuelle, détachant l’événement de son contexte pour en extraire la portée universelle. Dans un passionnant chapitre, « Chantiers et charniers politiques », Guégan montre bien comment, des esquisses à l’œuvre finale, Picasso procède par élimination de toute référence partisane. Des « bras tendus portant haut les symboles de la Russie soviétique » présents dans les ébauches de Massacre en Corée, il ne restera finalement rien. C’est ce qui explique d’ailleurs la querelle autour du Portrait de Staline publié dans Les Lettres françaises à la mort du Petit père des peuples – sur ce point, il faut lire la contribution d’Annette Wieviorka au Cahier de l’Herne consacré au peintre. Picasso ne se détourne pas de son siècle mais ne se laisse pas non plus réquisitionner par celui-ci. Il serait par exemple, pour Guégan, « naïf, d’interpréter la production de Picasso à la lumière du drame collectif qui frappe le pays » entre 1939 et 1945. Espérons que les chargés de communication du musée Picasso ne l’oublient pas.

C’est peut-être sur les œuvres de la période bleue, décisive dans l’élaboration de « son aura de sismographe des malheurs du siècle », que Guégan se révèle le plus décapant. Il est pour lui impossible de continuer à interpréter les œuvres de cette période où abondent les figures d’éclopés de la vie comme l’indice d’une sensibilité extrême à la misère physique et morale de ses contemporains. Ces éclopés, comme les saltimbanques plus tard, intéressent Picasso en tant que vestiges d’une humanité en voie de disparition, en tant que contrepoids à la figure de l’homme socialisé qui triomphe depuis le xixe siècle. Nul message ici. Le pathos de la période bleue ne vise jamais à nous édifier. Pas plus que les célèbres Demoiselles d’Avignon, initialement intitulées Le Bordel d’Avignon, ne soutiendraient la cause du combat contre le racisme ou la prostitution.

Pourfendeur d’une approche formaliste de l’art, Guégan regrette que la révolution qui s’est opérée en littérature contre l’éteignoir structuraliste, révolution dont le livre d’Alain Finkielkraut, Et si l’amour durait, est à ses yeux un remarquable exemple, tarde à se produire dans les arts. Il parle fort justement, à propos de l’esthétique de Picasso, d’un « réalisme affolé, sexué, joyeux ou féroce, toujours intense ». Picasso, en tant que peintre, n’a rien fait d’autre, si l’on peut dire, que son métier de peintre. Il n’a eu d’autre passion que de voir. Comme ses maîtres, il a exercé, sans relâche et sans limites, ce « droit de regard » [1. J’emprunte l’expression à Jean Clair.] sur toute chose que le peintre occidental s’est arrogé. Picasso, avant d’être une conscience politique, est un œil et une main, comme le montre dans un saisissant raccourci le beau portrait qu’en a fait Dora Maar qui figure en couverture.

Avec l’engagement, l’érotique de Picasso est l’autre grand poncif contre lequel lutte Guégan. Contre les lectures féministes de l’œuvre du peintre, mais aussi contre le puritanisme contemporain, Guégan se confronte à l’éros picassien et lui rend sa vérité existentielle. Le sexe, chez le maître, n’est ni innocent ni inoffensif. Le désir masculin et le désir féminin ne se recoupent pas, et Picasso explore et exploite cette dissymétrie. Aucun peintre, sans doute, dans l’histoire de la peinture occidentale – « En dehors de Masson et des arts non européens, qui lui opposer ? », demande Guégan –, n’a porté à ce point d’incandescence le désir, l’élan de la chair qui veut pénétrer et posséder, l’affolement des sens, la dévoration des amants, la convulsion des corps, cet « emboîtement des sexes » qu’il scrutera au plus près dans les dernières années de sa vie. Et l’on se demande bien comment les communicants du musée Picasso vont acclimater son œuvre à l’idéologie progressiste de l’indifférenciation sexuelle et de la ringardisation du désir hétérosexuel.

De ce livre foisonnant, on retiendra un dernier point. Il y a dans l’œuvre du peintre catalan une part, très grande, de jeu. Picasso s’amuse. Son art suppose chez ses spectateurs un sens du burlesque, du loufoque, du truculent, qui nous a peut-être quittés. Dans ses Testaments trahis, Milan Kundera [2. Milan Kundera, qui a choisi pour chacune des couvertures de l’édition de son œuvre en format poche une reproduction de Picasso. ]s’inquiétait du jour où Panurge ne ferait plus rire. La même chose ne risque-t-elle pas, aujourd’hui, d’arriver à Picasso ?

Stéphane Guégan, Picasso. Ma vie en vingt tableaux ou presque…, Beaux Arts éditions.

L’Herne, Picasso, sous la direction de Laurent Wolf, Éditions de l’Herne.

*Photo: Wikicommons/Wally Gobetz

Le foot, ce roman noir

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france rda foot

Ce qu’il y a de bien avec le roman noir aujourd’hui, c’est sa capacité à s’emparer de l’histoire pour en proposer des relectures inédites en choisissant des angles toujours neufs. L’auteur de roman noir, c’est un peu un sniper. On croit que la situation est calme, que l’ordre règne et soudain une détonation claque : les décors familiers, les récits habituels, les certitudes confortables se retrouvent alors bouleversés par la peur, la haine et la paranoïa. Jeudi noir de Michaël Mention est un assez bon exemple de cette capacité à nous surprendre, y compris par le choix d’un sujet que l’on pourrait croire à priori peu fait pour le traitement de choc appliqué d’habitude à des histoires de meurtres, de manipulations et autres violences brutes accompagnées d’une critique sociale qui se fait tantôt au scalpel, tantôt au lance-flammes.

En moins de deux cents pages serrées, hypnotiques, Jeudi noir nous raconte en effet la demi-finale France-RFA , le 8 juillet 1982, à Séville, lors de la Coupe du Monde en Espagne. Même ceux qui n’aiment pas le football s’en souviennent encore puisque ce match symbolique a cristallisé la vieille névrose autour de la rivalité séculaire que la France et l’Allemagne entretiennent encore aujourd’hui, comme l’avait remarqué Jean Cau, cité par Mention, dans le Paris-Match du 13 juillet 82 : « Tout est guerre. De 1914 à 1940. De 1982 où, pour la troisième fois en un siècle, le France rencontrait l’Allemagne dans un match capital et sur le champ de bataille de Séville. Je sais que nous dirons vite que, là, c’était du sport mais…Mais le fascinant, l’étrange et le troublant spectacle ! D’un côté, la l’Allemagne dans la force et la puissance de ses divisions blondes, et rousses. De l’autre, la France et ses héroïques « petits ». »

La France menait 3 à 1 dans les prolongations après un match tendu, marqué par l’agression impunie du gardien allemand Schumacher sur Battiston, avant de se faire remonter au score dans les toutes dernières minutes et de perdre finalement aux tirs aux buts. Cette demi-finale a été, depuis, régulièrement commentée, analysée et racontée, notamment par Pierre-Louis Basse dans Séville 82 (La  Table Ronde). Mais jamais encore on n’en avait fait un roman, ou plutôt une tragédie. Une tragédie au sens premier du terme, car dans une tragédie, et c’est là qu’un  roman noir comme celui de Mention s’en fait l’héritier le plus direct, il y a unité de temps, de lieu et d’action,- ici 90 minutes  sur un terrain de foot andalou qui sombre dans la nuit d’été-, sans compter une fin que l’on connaît déjà au début- la mort des héros, inéluctable, en l’occurrence celle du Onze tricolore dont Mention montre bien qu’il préfigurait entre Platini, Trésor ou Tigana, et bien avant 98,  cette France mosaïque qui défrisait finalement beaucoup moins en 1982 qu’en 2014 les inquiets pathologiques du Grand Remplacement .

Le coup de génie de Mention est de raconter le match, minute par minute, à travers un joueur français fictif dont le monologue intérieur rythme une rencontre sportive qui devient un combat à mort entre deux équipes, une Iliade où parfois un affrontement entre héros est isolé  le temps d’un  duel au milieu de la bataille.  Un autre découpage vient aussi se superposer au premier : France Vs RFA, France Vs Troisième Reich (après l’agression de Battiston en début de seconde mi-temps), France Vs France (lors de l’effondrement des prolongations) et à nouveau France Vs RFA au moment des tirs au but. Il résume parfaitement l’état d’esprit de tout un groupe incarné par ce joueur fictif qui est le sismographe de toute l’équipe.

Mention entremêle aussi de manière très habile les douleurs physiques, le corps entre shoots d’adrénaline, d’endorphine et de testostérone tout en réinscrivant  le match dans son contexte historique : la France de Mitterrand qui croit encore pouvoir changer la vie contre une Allemagne toujours divisée entre Ouest et Est, complexée par son passé. Ce n’est pas le moindre exploit de l’auteur que de rendre également passionnantes les angoisses autour de la condition physique d’un Rocheteau, de la violence d’un Schumacher et des considérations sur les ministres communistes, la Fraction armée rouge ou la tentative d’enlèvement de la femme de Michel Hidalgo. Le tout sur une bande son où l’on retrouve, entre autres, Pink Floyd, Magma, AC/DC,  et qui scande comme des tambours de guerre ce Jeudi Noir aux allures de requiem de sueur et de sang.

Jeudi Noir de Michaël Mention (Ombres Noires)

Grande-Bretagne : Russia Today bientôt off?

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russia today praviy sektor Quelle différence y-a-t-il entre de la « propagande » et la « couverture médiatique » d’un événement ? Entre un communiqué de presse et un JT ? Cette question est au cœur d’un conflit opposant, sur fond de tensions croissantes avec Moscou,  l’autorité régulatrice des télécommunications du Royaume-Uni, l’Ofcom (Office of communication) et la chaîne Russia Today (RT), une chaîne d’information continue en anglais qui appartient à l’agence gouvernementale russe RIA Novosti.

Le 10 novembre, l’Ofcom  a adressé à Russia Today un quatrième et dernier avertissement, menaçant de lui retirer sa licence si elle ne tenait pas compte de ses remarques. Selon l’organisme de contrôle, RT « présente des informations et traite l’actualité d’un point de vue russe, alors qu’elle devrait le faire de manière plus équilibrée ». En question, les reportages qui ont couverts les événements en Ukraine, et en particulier, certains extraits des émissions des 1er , 3 , 5 et 6 mars 2014. C’était le moment où, après l’échec de l’accord de Kiev du 21 février et la fin des Jeux olympiques d’hiver à Sotchi, les forces russo-séparatistes se sont emparées de la Crimée.

L’organisme de régulation des médias s’est saisi de l’affaire à la suite d’une plainte déposée par trois demandeurs – dont l’identité est gardée secrète pour des raisons de sécurité –qui dénonçaient une couverture médiatique « impartiale » des événements en Ukraine par la chaîne russe. Les plaignants faisaient tout particulièrement référence aux critiques émises par la chaîne à l’encontre du gouvernement provisoire ukrainien, accusé d’être sous influence de l’extrême droite.

Après avoir mené son enquête, l’Ofcom a jugé la plainte fondée. Le régulateur britannique reconnait qu’il n’existe pas une « obligation de fournir un point de vue alternatif sur toutes les informations, ni dans tous les programmes télévisés ». Il admet également qu’il est légitime que des informations soient présentées du point de vue d’un Etat, en l’occurrebce, la Russie.  Néanmoins, toutes les infos doivent être présentées avec ce que l’Ofcom qualifie de « due impartiality », c’est-à-dire avec une « impartialité appropriée au sujet et à la nature du programme ». Fidèles à eux-mêmes, les Anglais exigent finalement un certain« fair play » dans la présentation des informations.  Les Russes peuvent raconter ce qu’ils veulent chez eux, à partir de leurs studios moscovites, mais s’ils souhaitent émettre de Londres, il faut jouer le jeu.

Aujourd’hui, une épée de Damoclès pend au-dessus de la rédaction de Russia Today. Mais celle-ci n’est pas prête à rendre les armes sans combattre. Car l’Ofcom a ouvert d’autres horizons à la chaîne moscovite. Elle lui a offert le cadeau rêvé pour tout journaliste ou artiste contemporain : être censuré, bâillonné, interdit de parole.

Margarita Simonian, rédactrice en chef de Russia Today, n’a pas raté le coche. Elle donne, sur son blog, le ton de la contre-attaque : « À peine avons-nous lancé notre chaîne au Royaume-Uni qu’on nous a menacés de nous priver de licence sous de fausses accusations. C’est la démocratie à l’état pur ». Depuis, la rédaction de Russia Today a signalé de nombreux cas de « couverture partiale » des événements d’Ukraine par la BBC et en a informé Ofcom. En effet, le service international de la BBC (BBC World service) est public, financé par l’Etat britannique et dispose de son propre réseau de distribution. Il est donc soumis à ses propres règlements. La chaine russe – comme toute autre chaîne commerciale au RU -, a l’inverse, doit se soumettre au régime de l’Ofcom pour pouvoir émettre à partir de l’Angleterre. Pour Russia Today et sa maison mère Ria Novosti, ce traitement de faveur est injuste.

La guerre de communication n’en est pas à sa première bataille. En octobre, une campagne d’affichage publicitaire de la chaine Russia Today a été interdite à Londres par les responsables des sociétés d’affichage de la ville. Et cette fois-ci déjà, était en cause le « message politique » des annonces. Les affiches placardées dans les rues londoniennes présentaient un portrait de George W. Bush ou de Tony Blair s’écriant : « Les armes de destruction massive seront prêtes dans 45 minutes », et un slogan: « Guerre d’Irak : 141 802 victimes civiles. Voilà ce qui arrive quand il n’y a pas d’opinion alternative. »

Face à la censure, la réplique russe ne s’est pas fait attendre. Les Londoniens peuvent désormais tomber sur des affiches dépourvues de tout portrait, portant  la mention : « [redacted] », « contenu modifié ». Et, en bas, un lien les invite à connaître «  ce qu’on ne peut pas vous montrer ici ».

Alors, oui, on peut s’indigner du cynisme des Russes – loin de donner l’exemple de la liberté de la presse dans leur propre pays – ou  déplorer le retour de la guerre froide et ses échanges d’arguments désespérants –en URSS, on disait les citoyens « libérés du besoin » tandis qu’aux Etats-Unis, on laissait les gens libres de consommer, de s’endetter, de se faire licencier et de devenir SDF… – mais la question soulevée par Russia Today reste pertinente : les chaînes occidentales sont-elles vraiment plus impartiales que leurs concurrentes slaves ?

*Photo: Russia Today

Tristes centristes

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Après l’annonce des résultats du second tour de scrutin pour la présidence de l’UDI et la victoire de Jean-Christophe Lagarde (53% des voix) sur Hervé Morin, le calme ne semble pas près de revenir dans cette sous-famille centriste, qui pour avoir rompu avec son grand frère UMP, n’en continue pas moins de partager avec lui certains traits de caractère.

Ainsi, le député maire de Neuilly, Jean-Christophe Fromantin, s’est fendu d’une déclaration un rien énervée dès la publication des chiffres officiels : «Je prends acte du résultat de cette élection mais j’émets de sérieux doutes sur la sincérité de ce scrutin»

Candidat malheureux au premier tour de la consultation, dont il avait déjà mis en doute le caractère démocratique et indépendant, M. Fromantin avait soutenu Hervé Morin pour le second round, et n’exclut pas un troisième tour sur le tapis vert : «J’estime que Jean-Christophe Lagarde ne sera pleinement président de l’UDI que lorsque la Commission nationale d’arbitrage et de transparence aura levé les doutes qui ont pesé et continuent de peser sur le déroulement de cette élection».

Moi qui croyais le centriste naturellement porté à l’équanimité, j’en suis tout tourneboulé.  Cela dit, la colère du camarade Fromantin semble compréhensible, puisqu’il affirme ne pas avoir pu participer au second tour : on avait bêtement omis de lui envoyer son matériel de vote…

 

Bouquetins et crétins (des Alpes)

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bouquetin cretin chasseur

Je suis né dans le massif du Bargy, en Haute-Savoie, à une époque où le territoire actuel des bouquetins abritait quelques groupes de maquisards, qui descendaient nuitamment dans la vallée pour des opérations de sabotage contre l’occupant nazi.

Aujourd’hui, ce massif montagneux plutôt discret, où se trouvent des stations de ski familiales méprisées par la clientèle bling-bling (Le Grand-Bornand, Le Reposoir, Mont-Saxonnex), connaît une notoriété nationale dont il se serait bien passé : il vient d’être le théâtre d’une battue exterminatrice des quelque 600 bouquetins qui le peuplaient, à cause d’une épizootie de brucellose, maladie parasitaire transmissible aux bovins d’alpage et aux humains qui entrent en contact avec le lait infecté. Cette battue a donné lieu à une intense polémique entre, d’un côté, les associations de protection de la nature, relayées par les écologistes de tout poil, et, de l’autre, les producteurs du célèbre fromage local, le reblochon, et les pouvoirs publics. La presse et les médias nationaux s’en sont largement fait l’écho, avec une tendance marquée à faire du brave bouquetin la victime expiatoire de la folie productiviste de notre société. L’abattage de « mes » bouquetins – j’ai l’impression, sans doute fallacieuse mais fort plaisante, qu’ils me reconnaissent chaque fois que je les croise – m’a fendu le cœur. Mais la raison finit par s’imposer : s’il faut choisir entre le reblochon ainsi que ceux qui le fabriquent et en vivent et le maintien à tout prix d’animaux malades dans la montagne, le gourmet hédoniste l’emporte sur le randonneur romantique.

Le bouquetin (Capra ibex), à ne pas confondre avec le chamois (Rupicapra rupicapra), est un magnifique capriné sauvage reconnaissable aux cornes imposantes, recourbées et cannelées portées par les mâles. À la différence de son cousin le chamois, il est d’un naturel curieux et peu craintif, ce qui aurait pu causer sa perte : à la fin du XIXe siècle, il faillit disparaître totalement de l’ensemble du massif alpin. Les populations, alors nombreuses et pauvres, de ces montagnes le chassaient pour sa viande et les vertus médicinales prêtées à sa corne (aphrodisiaque) et à son estomac, censé être un remède efficace contre la dépression qui frappait nombre d’humains soumis à des hivers longs et rigoureux. Le bouquetin des Alpes doit son salut au roi d’Italie Victor-Emmanuel II, grand chasseur devant l’Éternel, qui décréta que le massif du Grand Paradis, dans le Val d’Aoste, devait être un refuge pour l’espèce, que lui seul et ses invités seraient autorisés à chasser.[access capability= »lire_inedits »]

Au cours des Trente Glorieuses du siècle dernier, les misérables paysans de Savoie, du Dauphiné et de Haute-Provence se sont notablement enrichis grâce au développement du tourisme de masse et à leur savoir-faire industriel. Les bouquetins pouvaient donc être réintroduits dans les montagnes situées entre 1 500 et 3 000 mètres d’altitude, leur habitat naturel, sans risquer d’être décimés par de pauvres hères en quête de protéines animales. Seuls quelques crétins des Alpes porteurs du gène du braconnage (non encore identifié par les biologistes, mais cela ne saurait tarder !) bravent toujours l’interdiction, générale et absolue, de la chasse au bouquetin lors de safaris nocturnes en 4 × 4 à hauts risques judiciaires.

Capra ibex semblait donc promis au doux destin d’animal emblématique de la montagne telle que la rêvent les citadins en quête de nature authentique, où les vaches ne sont pas violettes pour vanter les mérites d’un mauvais chocolat helvète. En quelques décennies, le nombre des bouquetins dans les Alpes françaises atteint les 10 000 têtes, avec des concentrations dans le parc naturel de la Vanoise et les massifs frontaliers de l’Italie.

Cette idylle pastorale aurait pu se poursuivre sans nuages si, en 2012, n’étaient pas apparus, sur le versant sud du massif du Bargy, plusieurs cas de brucellose bovine contractée par des vaches ayant pâturé dans des alpages où les bouquetins viennent également se nourrir. Deux enfants ayant consommé du lait cru provenant d’animaux infectés contractent la brucellose, autrefois appelée « fièvre de Malte », qui se traduit par de fortes poussées de fièvre et de violentes douleurs articulaires. Diagnostiquée à temps et soignée par l’administration quotidienne d’antibiotiques pendant un mois, elle a heureusement perdu le caractère létal des temps anciens. L’enquête de santé publique menée à la suite de l’apparition de ces cas révèle que la brucellose a été transmise au cheptel bovin par le contact avec des déjections (fèces et salive) provenant de bouquetins infectés du Bargy. Un pourcentage important de ces animaux (entre 30 % et 40 %) en serait atteint, la proportion étant plus élevée chez les mâles et femelles âgés de plus de cinq ans.

L’affaire est grave, moins à cause du risque encouru par les humains (la bactérie de la brucellose étant éliminée lors de la fermentation des fromages, seul le lait cru ou le fromage frais sont pathogènes) que par le danger de voir s’écrouler l’économie laitière du secteur, fondée sur la production d’un fromage à haute valeur ajoutée, le reblochon. Qu’un cas de brucellose soit signalé dans une zone productrice, et des clignotants rouges s’allument dans le bureau d’un fonctionnaire de l’Union européenne à Bruxelles, qui fera sonner le tocsin sur tout le continent. Et la machine mise en place à l’occasion de la crise dite « de la vache folle », en 1996, se met alors inexorablement en marche, au nom du sacro-saint principe de précaution : un cas de brucellose bovine constaté ? On abat le troupeau entier, même si les autres bêtes sont saines. La suspicion s’abat sur le reblochon, entretenue par une presse avide d’histoires susceptibles de faire trembler son public. Il a fallu des années et des efforts financiers considérables pour accéder à la fameuse AOC reblochon, clé de l’ouverture au marché européen, donc à la rentabilité d’exploitations autrement promises à la disparition à cause de la surproduction de lait ordinaire. D’autre part, il apparaît que l’épizootie est restée confinée dans le massif du Bargy, en raison de son relatif isolement des autres zones abritant des bouquetins, comme la chaîne voisine des Aravis. Mais il est vrai qu’on ne peut totalement exclure qu’un individu infecté, lassé de son troupeau ou chassé par ses pairs, aille voir ailleurs si l’herbe est plus verte et les femelles plus accortes.

La solution s’impose donc d’elle-même : l’élimination de tous les bouquetins du Bargy est nécessaire, à l’image de ce qui se pratique pour les bovins et les ovins domestiques. C’était compter sans les écolos, pour la plupart citadins, qui hurlent alors au massacre d’une espèce protégée et organisent à l’échelle nationale une campagne de « sauvetage » des bouquetins du Bargy. En novembre 2013, dans un souci d’apaisement et de compromis, le préfet de Haute-Savoie décide de procéder à l’abattage des animaux de plus de cinq ans, soit 197 bouquetins, dans l’espoir que ce prélèvement mettra un terme à l’épizootie. Hélas, un an plus tard, il apparaît que ce n’est pas le cas : des femelles infectées de plus de cinq ans (moins reconnaissables que les mâles, en l’absence de cornes dont la taille révèle leur âge) ont survécu, transmettant la maladie à de jeunes mâles qui ont accès à la saillie en raison de la disparition de leurs aînés.

Le préfet de Haute-Savoie, Georges-François Leclerc, appuyé par Ségolène Royal, ministre de l’Écologie, passe outre l’avis défavorable du Conseil national de protection de la nature (CNPN), un organisme créé en 1946 pour la gestion et la surveillance des parcs nationaux, mais qui a étendu ses compétences consultatives à la défense de la biodiversité sur l’ensemble du territoire. Sous l’influence des docteurs « yaka » et « faucon » de la sphère écolo, qui ont tous des solutions alternatives plus ou moins farfelues à l’éradication des bouquetins de la zone infectée, suivie par son repeuplement par des animaux sains, le CNPN persiste à préconiser une méthode douce pour les bouquetins (attendre que les choses se tassent) et dure pour les vaches et les paysans. Ségolène et le préfet ont tenu bon, et c’est bien ainsi. Comme dirait Jean de La Fontaine : « Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute… »[/access]

*Photo: Soleil

Bruno Le Maire, le libéralisme à visage humain?

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bruno maire enfants

Il paraît que Nicolas Sarkozy surnomme Bruno Le Maire « bac + 18 ». Dans la lettre à ses enfants qui a été publiée en septembre[1. Bruno Le Maire, À nos enfants, Gallimard, 2014], ce dernier se défend d’être un fort en thème et explique qu’il a eu la chance de tomber sur des professeurs qui l’ont découragé de tenter une carrière universitaire.  Ainsi, il aurait sacrifié une thèse sur Proust et une brillante carrière dans les lettres pour l’engagement politique. Entre un brillant agrégé de lettres modernes, lecteur du Cardinal de Retz, de Saint-Simon et de Proust, auteur d’un roman sur Carlos Kleiber, qui s’exprime avec tenue et proclame que sa patrie est la langue française et son héritage sa culture ; et un ancien président dont on connaît le manque de tenue langagière et l’inculture caractérisée, il y a une vraie différence de style. Or « le style est l’homme même », nous rappelait Buffon. En conséquence de quoi, puisqu’il nous est manifestement impossible de nous passer d’un grand parti de droite libérale, autant préférer qu’il soit dirigé par un homme de culture. Disons qu’après Nicolas Sarkozy et Jean-François Copé, si l’un des principaux partis politiques pouvait être présidé par un homme qui sait manier la langue française, nous aurions peut-être moins honte d’être Français.

Pour le reste, le programme de Bruno Le Maire présente assez peu de différences avec celui de Nicolas Sarkozy : la France va mal, car la France refuse d’entrer dans la mondialisation et de se donner les clés de sa réussite. Elle doit accepter le « jeu » de la concurrence mondiale et se plier à l’esprit du temps. « La vraie résistance est dans notre changement » écrit Bruno Le Maire, ce qui ne veut pas dire grand-chose, mais que l’on comprend par ailleurs comme une injonction à s’adapter à la pensée libérale d’inspiration anglo-saxonne. « Je ne comprends pas pourquoi vous ne vous donnez pas les moyens de réussir comme les autres. Quand est-ce que vous ferez votre révolution mentale ? » lui aurait demandé le ministre des Finances britannique. Voici donc le programme que nous propose Bruno Le Maire : nous soumettre aux injonctions de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne et de Bruxelles, c’est-à-dire à une philosophie politique d’inspiration néolibérale dont nous constatons pourtant chaque jour les ravages, comme il le fait lui-même, sans pour autant établir de lien de cause à effet, lorsqu’il écrit : « Parmi les multiples raisons qui peuvent expliquer la crise morale que traverse notre pays, il en existe une très simple : la France protège les plus forts et laisse les plus faibles se débrouiller seuls, ou presque. » Le constat est juste, Bruno Le Maire est d’ailleurs plein de clairvoyance sur l’état de la France et le désespoir de ses habitants. Il n’en propose pourtant que plus de libéralisme, c’est-à-dire plus de violence, pour y remédier. Le mensonge du néolibéralisme, qui n’est que l’infléchissement d’une philosophie qui « à l’ordre politique de l’Etat […] oppose ainsi l’ordre économique du marché[2. Jean Vioulac, La logique totalitaire, essai sur la crise de l’Occident, PUF, 2013.]», est de faire croire que la croissance économique est la seule et unique voie du progrès, la seule et unique voie du bonheur des peuples et de leur accomplissement, quand celle-ci profite principalement à une minorité de dominateurs dont la richesse croît à tout instant sans souci de l’asservissement général qu’elle engendre, ainsi que le démontre Domenico Losurdo dans sa Contre-histoire du libéralisme[3. Domenico Losurdo, Contre-histoire du libéralisme, La Découverte, 2013].

Ainsi quand Bruno Le Maire récite son petit bréviaire du néolibéral, il nous prend l’envie de lui répondre que le libéralisme est une utopie dont nous avons payé assez cher les mensonges et qu’il est évident que cela ne fonctionne pas, que c’est justement de cela que le peuple français ne veut plus. Qu’il ne veut plus d’une Europe ultralibérale, dirigée par les promoteurs de l’exil fiscal, de la violence sociale et de l’asservissement et qu’il faudrait admettre une fois pour toute que les plus grands penseurs du libéralisme ont été des esclavagistes notoires et que la misère n’est pas aux portes de l’Empire mais qu’elle est installée en son cœur ; que nous savons tous que les chiffres officiels du chômage aux Etats-Unis sont faux et que le chômage est au moins aussi fort sur le continent de Friedman que sur celui d’Hayek, et que la misère touche chaque jour un peu plus d’Allemands, de Français, de Portugais, de Grecs, d’Espagnols ou d’Américains, parce que le FMI, la BCE, l’UE et la FED carburent tous au néolibéralisme, comme l’URSS carburait au marxisme-léninisme.

« On noircit la mondialisation pour la discréditer : elle est un fait, pas une valeur. Et combien de continents naguère en proie à la misère ont amélioré le sort de leur population – pas toute, hélas, mais une partie seulement – en plongeant dans ce grand bain de la mondialisation ? Toutes les grandes nations d’Europe ont sauté le pas de la mondialisation, sauf la France. En souffrent-elles ? », demande-t-il ingénument, à quoi il ne semblera pas exagéré de répondre que oui et de lui rétorquer que ce type de discours lénifiant sur la mondialisation heureuse  a fait son temps. Alors, de grâce Monsieur Le Maire, gardez les écailles qui obstruent votre regard si cela vous plaît, mais épargnez-nous les louanges en l’honneur du glorieux capitalisme mondialisé et de ses bienfaits, ainsi que votre admiration béate et naïve à l’égard de toute innovation technologique.

Si la France est une grande nation et qu’elle se doit de tenir son rôle, comme vous semblez le penser, ce n’est pas en se pliant à la loi économique qui ravage le monde d’un bout à l’autre qu’elle le prouvera. Et si vous voulez guérir ses maux, ce n’est certainement pas en utilisant le poison qui la diminue chaque jour que vous y arriverez. Essayons plutôt l’antidote pour changer.

*Photo: Thibault Camus/AP/SIPA. AP21647950_000003.

Hamlet aux truffes et autres considérations

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daniel mesguich hamlet

Je suis allé voir, au théâtre de l’Epée de bois (que de souvenirs…), installé à la Cartoucherie de Vincennes, la dernière mouture d’Hamlet par Daniel Mesguich — qui de son propre aveu a « besoin » de remettre la pièce de Shakespeare en scène tous les dix ans, pour faire le point sur ce qu’il est lui-même — et, conséquemment, sur ce que nous sommes.

J’en avais vu une précédente mouture (il y a bien vingt ans) au TEP, pleine d’imagination et de grotesque assumé au milieu du drame — le fondement de l’esthétique élisabethaine. Celle-ci joue à fond la carte de la mise en abyme — le décor reprend l’encadrement solennel de la scène elle-même, cadre dans le cadre dans le cadre. Comme si le metteur en scène avait voulu exploiter à fond la scène de la pantomime, qui éclaire le meurtre du roi, et plonge Elseneur dans les tracas et les meurtres en série (rien de plus sanglant que cette pièce, qui finit sur un amoncellement de cadavres).
On distribue d’ailleurs à l’entrée un programme illustré d’un texte particulièrement éclairant et intelligent de Mesguich soi-même — bref, au total, une soirée enthousiasmante, et saluée par une foule (compacte — pensez à réserver) tout à fait conquise.

Mais ce n’était pas tout à fait de cela que je voulais parler.

Juste avant que le spectacle ne commence, j’ai vu la grande ombre claire (imper pâle tombant presque aux pieds) de Mesguich remontant tout en haut des tréteaux (tiens, il se déplume un peu… Et il a un peu grossi — me dit mon miroir : c’est que nous avons le même âge, ou à peu près). Sur scène, désormais (pour cette pièce au moins), c’est son fils William (chez Shakespeare, cela s’imposait) qui officie.
Comment dire… J’ai d’excellents souvenirs de théâtre associés à Mesguich lui-même — entre autres un fabuleux Dom Juan vu à Montpellier il y a une dizaine d’années (et damnée, le temps s’en va, madame, las, le temps non, mais nous nous en allons). Et William, ce n’est pas Daniel. C’est bien, c’est efficace, mais quelque chose manque — appelons-le flamme ou charisme, comme vous voulez. Ou magie.
En 1992, Robert Redford sort Et au milieu coule une rivière, remarquable adaptation d’un livre plein d’humour signé Norman Mcclean, que je conseille vivement à tous les amateurs de pêche à la truite et d’humour ravageur. Il y fait jouer un p’tit jeune repéré l’année précédente en truand minable dans Thelma et Louise — un certain Brad Pitt. Filmé par Redford avec amour — et il est évident, à regarder le film, que le grand Robert pensait alors que le petit Brad était l’écho ressuscité de ce qu’il fut au temps de Butch Cassidy. Oui, le film passait visiblement le relais — tout comme Daniel tente de le passer au fiston.
Dix ans plus tard, dans Spy game(un excellent film de Tony Scott), le grand Redford, d’un regard, à l’extrême fin, expliquait au petit Brad qu’il resterait à jamais dans son ombre, tributaire du bon vouloir du grand ancien — qu’il n’existerait (et dans la trame du film, qu’il n’aurait de vie sentimentale) que par la grâce du maître (espion) que jouait Redford soi-même. Il est des pères qui tuent les fils — c’est même une vieille tradition narrative. Voir la légende de Rostam et Sorhab.

Il y a deux ou trois ans, j’ai cru moi-même avoir trouvé l’écho de ce que je fus — goût de la littérature, lue et écrite, capacités scolaires hors pair, et le « mépris d’avance » cher à Solal dans Belle du seigneur. Las ! Je m’étais un peu illusionné…

On peut presque dire des individus ce que Marx disait des répétitions de l’Histoire (c’est au tout début du 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte) : la première version est un drame, plein de bruit et de fureur ; la seconde est une farce — ou tout au moins une valeur dévaluée. Mesguich (Daniel) doit être content de la performance de Mesguich (William). Il l’aime, c’est évident — il ne lui aurait pas confié ce rôle écrasant, il ne le lui aurait pas fait jouer ainsi Mais pour le moment au moins, le fils est grand, mais il n’est pas son père.

*Photo : FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00621963_000005. 

Fleur Pellerin, islamophobie et Marcel Gauchet : le journal d’Alain Finkielkraut

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fleur pellerin culture

La politique culturelle de Fleur Pellerin (2  septembre)

Élisabeth Lévy. Vous avez été très frappé par le premier entretien que Fleur Pellerin a accordé au Monde en tant que ministre de la Culture…

Alain Finkielkraut. Le film israélien L’Institutrice raconte l’édifiante histoire d’un enfant poète « exilé sur le sol au milieu des huées », tel L’Albatros de Baudelaire. Quand d’autres gamins de son âge crient soudain : « Pipi ! Pipi ! », il s’exclame : « J’ai un poème ! » et, se dandinant d’un pied sur l’autre, il se met à vaticiner. Son institutrice, fascinée par ce petit Mozart du vers libre, décide un jour de l’enlever pour le soustraire au monde de brutes dans lequel il est condamné à grandir et à vivre. La tentative échoue bien sûr et le spectateur est invité à méditer tristement sur cet inévitable retour à l’ordre. Sauf que la vérité qui éclate dans le film contredit son message apparent. L’Institutrice prend ostensiblement le parti des poètes, et ce qui nous est infligé en guise de création spontanée, ce sont des combinaisons arbitraires de mots adultes proférés par une bouche enfantine. Le film dit justement que la poésie est tombée dans l’oubli, mais il révèle à son corps défendant que cet oubli se manifeste aujourd’hui dans la poésie même.

Il en va de la culture en général comme de l’activité poétique. Se cultiver, c’était, comme l’écrit Renaud Camus, « aller voir chez les morts, entre les pins, entre les tombes, ce qu’il en est de nous-mêmes et de la vie ». L’ultra-subjectivisme contemporain nous dispense de ce détour. Chacun désormais est censé penser par lui-même et s’estime, dès le plus jeune âge, en mesure de tout tirer de son propre fonds. L’heure est venue des cogito à tablette et en barboteuse. C’est donc aux enfants et aux adolescents que Fleur Pellerin remet solennellement les clés de la culture : « Les discours qui viennent d’en haut sont dépassés, dit-elle. La jeunesse se défie des institutions. Aujourd’hui, il faut repenser l’accès aux arts et à la culture à l’aune des nouvelles générations, en partant de leurs codes, de leur désir d’expression. » Comme Fleur Pellerin est à l’écoute, elle nous révèle que « les jeunes sont connectés », elle nous apprend qu’« ils ont une expérience artistique qui leur est propre, avec des pratiques culturelles spontanées sur lesquelles il faut s’appuyer : il y a ceux qui chantent dans les chorales, ceux qui graffent sur les murs, ceux qui font des dons sur les plateformes de placement participatif… »

Auguste Comte définissait autrefois la société par le culte des morts. Et son disciple Alain écrivait que « sans la piété en quelque façon filiale qui cherche des idées dans les grands précurseurs, on n’aurait point d’idées du tout ». En matière culturelle, autrement dit, le spontanéisme n’est pas de mise : « Tout homme imite un homme plus grand que nature, que ce soit son père, ou son maître, ou César, ou Socrate ; et de là vient que l’homme se tire un peu au-dessus de lui-même ». Nous n’en sommes plus là. À l’âge mimétique a succédé, nous annonce Fleur Pellerin, celui des « milliers de petites épiphanies individuelles ». Les morts ont été licenciés et, avec eux, les livres : la nouvelle ministre de la Culture vient d’avouer sans complexe qu’accaparée par ses notes, ses fiches, ses documents et ses écrans, elle n’en a pas lu un seul depuis deux ans. La culture est morte et son assassin porte le même nom : c’est le crime parfait.[access capability= »lire_inedits »]

Islamophobie : le retour des années 1930 ? (5 octobre)

Élisabeth Lévy. Le nouvel ouvrage d’Edwy Plenel, Pour les musulmans, illustre une tendance très « hype » en librairie cet automne : « Années 30 le retour ». Dans le même temps, Philippe Corcuff publie en effet Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard ; tandis que la bande des quatre en guerre contre l’islamophobie, Renaud Dély, Claude Askolovitch, Pascal Blanchard et Yvan Gastaut signent un sobre Les années 30 sont de retour. Que vous inspire à chaud cette prose qui trace une équivalence entre le sort peu enviable des juifs d’hier et la situation des musulmans d’aujourd’hui ?

Selon Edwy Plenel, mais aussi Enzo Traverso, Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Philippe Corcuff, Renaud Dély, Pascal Blanchard, Claude Askolovitch et Yvan Gastaut, nous vivons le grand retour des années 1930, à cette différence près que ce n’est plus le Juif mais le Musulman qui tient le rôle de l’ennemi intérieur. Journalistes, historiens et sociologues, ces auteurs nous disent d’une seule voix que l’islamophobie a remplacé l’antisémitisme au moment même où l’antisémitisme islamiste parade dans les rues des villes européennes. Ils croient porter assistance aux nouveaux fiables, aux nouveaux persécutés ; en fait, ils s’inclinent devant la force du nombre. Pétris de mémoire et de bonne volonté, ils érigent en porteurs de l’étoile jaune ceux qui traitent, en toute impunité, les juifs de « sales feujs ». L’histoire n’est plus, comme le voulaient les Anciens, maîtresse de vie. Elle est devenue maîtresse d’erreur et même de terreur, parce qu’elle nous interdit de vivre ce que nous vivons.

Mais le plus grave reproche que l’on peut adresser à Plenel, etc., c’est de recouvrir de leur grand vacarme analogique la frêle voix des intellectuels nés en terre d’islam qui, à l’image de Boualem Sansal, Kamel Daoud ou Mohamed Kacimi, constatent qu’Israël et les juifs sont les boucs émissaires de la misère culturelle, politique, sexuelle, en milieu musulman, et qui prennent le risque de le dire.

La polémique autour de Marcel Gauchet (12 octobre)

Une polémique a émergé au cœur de l’été avec la parution dans Libération d’une tribune libre signée par l’écrivain Édouard Louis et le philosophe Geoffroy de Lagasnerie appelant à boycotter les rencontres de Blois au motif que Marcel Gauchet y avait été invité. Ils s’indignaient qu’un homme qui se s’était jamais rebellé contre quoi que ce fût, sinon « contre les mouvements sociaux, contre le PACS, contre le mariage pour tous, contre l’homoparentalité, contre les mouvements féministes, contre Bourdieu, Foucault et la “pensée 68” (…) » fut autorisé à parler de rébellion, argument qui signifie la fin de tout travail intellectuel. À la veille de la manifestation, une petite troupe d’historiens remettait ça dans Le Monde. Que nous dit cette polémique du monde dans lequel nous vivons ?

Un mot m’a fait sursauter dans la tribune anti-Gauchet publiée, dans la chaleur de l’été, par Geoffroy de Lagasnerie et Édouard Louis : le mot « démocratique ». Marcel Gauchet, écrivaient-ils, ne s’est jamais rebellé que contre les « revendications démocratiques ». Et ils invitaient tout intellectuel ou écrivain soucieux de l’état de la pensée démocratique et de la pensée tout court à boycotter les rencontres de Blois. Le boycott n’a pas eu lieu, mais ces deux francs-tireurs ont été suivis par une longue cohorte d’historiens, de cinéastes, d’artistes et de romanciers qui exigeaient la mise au ban de l’auteur du Désenchantement du monde au nom de la démocratie. L’esprit démocratique a resurgi en Europe après les guerres civiles religieuses quand les hommes, traumatisés par l’arrogance meurtrière de l’absolu, ont pris acte de leur commune finitude. « C’est mettre ces conjectures à bien haut prix que d’en faire cuire un homme tout vif », disait déjà Montaigne dans les Essais. Et Stuart Mill tirait deux siècles plus tard toutes les conséquences de ce scepticisme fondateur. Parce que nous sommes des êtres essentiellement faillibles, « les croyances pour lesquelles nous avons le plus de garanties n’ont pas d’autre sauvegarde qu’une invitation constante au monde entier de les prouver non fondées ». La prétendue infaillibilité totalitaire a conduit, au siècle dernier, Paul-Louis Landsberg à définir l’engagement politique comme « une certaine décision pour une cause imparfaite » et Albert Camus à écrire que la démocratie était le régime conçu, créé et soutenu par des hommes qui savent qu’ils ne savent pas tout : « Le démocrate est modeste, il avoue une certaine part d’ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné. Et, à partir de cet aveu, il reconnaît qu’il a besoin de consulter les autres, de compléter ce qu’il sait par ce qu’ils savent. »

Nulle modestie chez nos pétitionnaires, nulle conscience de l’imperfection de la cause qu’ils défendent. Ils savent tout, ils sont les dépositaires du Juste et du Vrai. Et pourtant, ils ne commettent pas un abus de langage en se réclamant de la démocratie. Car, à la différence des Grecs qui nous ont légué cette élaboration en commun du sens, nous sommes modernes. Comme l’écrit Octavio Paz, notre époque est la première qui, au lieu de proposer un principe atemporel, donne comme idéal universel le temps et ses changements. En tant qu’elle est moderne, la démocratie n’est pas donc pas seulement un régime mais un mouvement progressif qui va du particulier vers l’universel, de la servitude vers la souveraineté, de l’ordre hiérarchique vers l’égalité de tous les hommes. Égalisation, émancipation, libération, c’est par ce vocabulaire dynamique que nous nous distinguons des inventeurs de la démocratie. Nous envisageons toute chose sous la catégorie du devenir. Nous avançons. Nous marchons. Édouard Louis et tous ceux qui se sont rangés sous sa bannière sont de redoutables marcheurs. Ils ne rencontrent jamais d’interlocuteurs, seulement des obstacles. Si confrontation il y a, elle n’a pas lieu dans l’espace démocratique mais dans le temps entre les vivants et les survivants, entre l’avenir et le passé, entre les démocrates et les vestiges. C’est la grande immodestie des modernes.

« Ce combat  – malheureusement, c’en est encore un – sera gagné », écrivait Nicolas Demorand dans le journal Libération après la première grande manifestation contre le mariage pour tous. « Et nous rirons alors, avec nos enfants et nos petits-enfants, dans des configurations familiales devenues banales, en revoyant les archives de 2012 et en nous demandant comment la France a pu un jour incarner les valeurs les plus rétrogrades et se mettre en infraction avec la devise républicaine qui promet à tous liberté, fraternité et égalité. »

Soit on marche, soit on parle. Soit le sens appartient à l’histoire, soit il naît du dialogue. Or notre démocratie n’a pas tranché. Elle oscille sans cesse entre ces deux postulations. Elle repose sur la conscience de la finitude et elle promet l’établissement du Règne de l’Homme. Elle réfute toute vérité absolue, mais elle est engagée, en même temps, dans un processus historique de libération de la subjectivité à l’égard des limites de la nature, du genre et du destin. L’homme n’est pas encore achevé, dit-elle, et elle se dirige d’un pas décidé vers le grand soir de l’interchangeabilité universelle où toutes les différences seront surmontées et où chacun pourra être ce qu’il veut, comme il veut, quand il veut. Modestie ontologique d’un côté, ontologie du pas-encore-être de l’autre : l’équivoque n’est plus tenable. Il est urgent de choisir.[/access]

*Photo: PLV/SIPA.00692569_000070.

Souverainistes de tous les partis…

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Guillaume Lelong est membre du Parti socialiste et Thomas Ménagé milite à l’UMP, après avoir participé à la Manif Pour Tous. Tous deux figurent parmi les quatre  co-présidents du Collectif « Jeunes euroréalistes » qui regroupe des souverainistes de droite et de gauche opposés à l’Europe de Bruxelles.

Vous avez lancé la semaine dernière le mouvement des « Jeunes euroréalistes », en compagnie d’autres militants politiques, publiant une tribune dans Marianne intitulée « Issus de la génération Maastricht, nous voulons briser le tabou européen ». Quel est le sens de cette initiative ?

Guillaume Lelong : Tout d’abord, il ne s’agit pas d’un mouvement car nous n’avons pas vocation à fonder un parti politique. C’est une association née des réseaux sociaux et transpartisane ayant pour but d’étendre le débat sur la question européenne à la sphère publique, au-delà de partis ayant monopolisés le sujet parce que les autres ont pris peur de le traiter, mais aussi, et c’est important, d’entrevoir quels consensus peuvent être travaillés entre les différents niveaux de souverainismes. En effet, si à titre personnel je suis favorable à la triple sortie, UE, Euro, Otan (ou du moins son commandement), cela n’est pas le cas de tous les fondateurs, loin de là ! Il revient à notre génération, la génération Maastricht,  de s’approprier ces sujets pour contribuer à repenser un projet français sur des fondamentaux. Les discours politiques actuels manquent d’un socle intellectuel et idéologique. Qu’en-est-il de l’indépendance française ? Quel projet européen voulons-nous ? Faut-il des coopérations bilatérales avec des pays du monde entier ou le maintien d’un partenariat privilégié (que j’ai tendance à qualifier « d’amour vache ») via une structure supranationale beaucoup moins intrusive que l’UE ?
Ces débats se dérouleront sur Internet mais aussi par le truchement de conférences tant nationales à Paris, que locales dans la mouvance émergente des courants d’éducation populaire.

Thomas Ménagé : La création de cette association est née d’un constat très simple : l’absence totale d’un débat sur l’Europe lors des dernières élections européennes. Puis nous avons souhaité nous réunir entre jeunes, de tous les horizons afin de mettre fin à l’omerta de nos politiques face aux graves problèmes que nous connaissons dont une grande partie est liée à ce refus d’un débat de fond sur l’Europe.

L’association concrètement se veut être une plateforme de réflexion et d’échanges. Les membres grâce à notre site pourront s’informer, réfléchir et écrire. A cet effet certains dossiers seront seulement consultables par nos adhérents afin de nourrir un vrai débat d’idée. L’association se veut avant tout participative. Nous annoncerons prochainement des dates de conférences et de réunions débat ce qui permettra aux adhérents qui nous ont déjà rejoints de se rencontrer autour de personnes reconnues afin d’échanger sur différents thèmes.

La principale critique qui vous a été adressée, c’est d’avoir « ignoré sciemment une large majorité de l’électorat souverainiste ». Cette objection, vous l’avez compris, émane du Front national. D’une certaine manière, ce reproche n’est-il pas fondé ?

TM : Notre association n’a en aucun cas  vocation à  critiquer le FN, ni même à en parler. Il n’existe aucun combat personnel contre ses militants et ses sympathisants. Nous avons pris connaissance du communiqué du Front national, mais, par notre démarche, nous avons voulu unir des jeunes de gauche et de droite. Ce rassemblement ne pouvait se faire avec ce parti qui ne rassemble pas  et aurait eu pour seul effet de diviser ou de s’approprier une nouvelle fois le monopole de la critique de l’Union Européenne. Le Front national reste un moyen aujourd’hui d’assimilation de l’euroscepticisme à l’extrême droite et à des valeurs identitaires. Ce n’est pas ce que nous souhaitons prôner et ce ne sont pas nos valeurs.

GL : Nous n’ignorons pas cet électorat et à terme il faudra que nous réfléchissions à la manière dont nous pourrons le faire participer au débat. Mais nous avons volontairement mis de côté certaines institutions partisanes monopolisant médiatiquement ces sujets pour montrer de façon explicite qu’il revient à tout à chacun de pouvoir critiquer librement la construction européenne et son principe, sans forcément être assimilé à un parti politique en particulier et à tous ses propos relatifs aux questions notamment identitaires ou d’immigration. C’est d’autant plus important à la veille des congrès à venir dans tous les partis politiques français pour les inciter à se saisir des sujets et à briser le tabou européen. Un début de réflexion sur ces thèmes avec une vraie honnêteté intellectuelle faisant fi de la religiosité eurobéate sera, pour la France, un constituant primaire pour un nouveau projet national devenu aujourd’hui inexistant : les discours des starlettes de la politique ne sont-ils pas devenus très creux ?

A titre personnel, je sais qu’à gauche la critique est forte mais souterraine. Arnaud Montebourg n’a pas fait 17% aux primaires citoyennes en 2012 avec un programme de démondialisation par l’opération du Saint-Esprit ! Cependant, l’attachement aux investitures et aux postes de collaborateurs en dissuade plus d’un de s’exprimer publiquement. La dislocation du maillage territorial de la gauche due aux défaites subites lors de ce quinquennat – et à venir – sont l’occasion de redistribuer les cartes.

Le cas d’Arnaud Montebourg est intéressant. Il n’a jamais remis en cause l’euro mais a simplement appelé à l’émergence d’un protectionnisme européen, d’une part, pendant la primaire socialiste, et appelé à une confrontation avec l’Allemagne sur la gestion de l’euro, ce qui lui a valu de graves ennuis cet été. Cet exemple démontre que la remise en cause de la monnaie européenne demeure un tabou difficile à dépasser. De même, de l’autre côté de l’échiquier politique, Henri Guaino est qualifié de souverainiste mais souhaite le maintien de la monnaie européenne. La dissolution de l’euro fait-elle l’objet d’un consensus au sein de votre association ?

GL : Il est vrai qu’Arnaud Montebourg ne s’est pas focalisé sur l’échelon national. Il y a fort à parier que la tiédeur de ses propositions en 2011 qui semblent similaires à ce que propose aujourd’hui Nouvelle Donne, fussent pensées à l’époque pour ne pas brusquer un électorat de gauche qui a oublié que l’internationalisme n’impose pas forcément de partager sa souveraineté avec ses voisins. Les faits sont têtus et mettent de plus en plus en lumière de par la mise en place de traités de libre-échange avec les États-Unis, le Canada ou le Vietnam, que l’UE est intrinsèquement libre-échangiste. Le principe de réalité ne rappelle-t-il pas vite à l’ordre quand on tente désespérément de mettre en place une nouvelle UE qui voudrait protéger de la mondialisation alors que celle-ci héberge en son sein un paradis fiscal duquel, l’ancien premier ministre est aujourd’hui président de la Commission ? Faut-il aussi rappeler que Martin Schulz, candidat à ce poste et présenté comme étant de gauche, n’a eu cesse d’être favorable au traité transatlantique pendant toute la campagne, sauf la dernière semaine .  Si Montebourg revient au premier plan de la scène politique, j’ose espérer qu’il aura le courage de ses convictions et qu’il ira jusqu’au bout de son raisonnement, faute de quoi, il aura du mal à convaincre. Il devra sans doute poser sur la table la question de l’Euro de façon franche et prendre conscience que la demi-mesure n’est pas de mise quand les intérêts des pays européens divergent à ce point. Le cas Guaino me semble plus complexe. J’espère que nous pourrons compter sur lui lors d’une conférence pour qu’il vienne partager sa réflexion et nous expliquer comment on peut être souverainiste tout en restant pieds et mains liés à la gouvernance économique commune qu’impose la monnaie unique. En attendant, la dissolution ne fait pas consensus au sein de l’association mais nous pouvons en discuter librement sans se faire traiter de réactionnaires et trouver à terme, je l’espère, une position commune à ce sujet.

TM : C’est Arnaud Montebourg qui, lorsqu’il était encore ministre de l’Economie, s’était défini comme un « euro-critique », dans un duel face à Marine Le Pen. Il a voulu combattre ardemment pour la dévaluation de l’euro. On remarque que si cela s’est produit, à la marge, ce n’est pas vraiment grâce à lui, mais à la panique de la Banque Centrale Européenne. Je pense qu’il sait maintenant que la supranationalité de la monnaie ne permet pas de pouvoir agir sur la politique monétaire de l’Europe entière, surtout avec l’entêtement de l’Allemagne à vouloir une monnaie forte.

À droite, la réaction de l’UMP face à la charge d’Henri Guaino et Laurent Wauquiez durant la campagne européenne m’a déterminé à lancer notre association. Sur la question de l’Euro, Guaino s’est lui aussi exprimé sur le sujet, disant même que « l’euro a été une erreur ». S’il admet cela, il a peur du « saut dans le vide » que serait la sortie de l’euro. Ainsi dans sa conviction profonde, il admet que cette monnaie est un poison.

Dans nos rangs, certains prônent une sortie de l’euro, d’autres le passage d’une monnaie unique à une monnaie commune, d’autres encore restent fébriles sur l’idée d’en sortir, moi y compris.  Le constat fait consensus, la solution pas encore, il nous faut donc débattre et avancer argument par argument pour voir les avantages et les inconvénients de cette sortie, afin d’en conclure ce qui sera le mieux pour notre pays, ce sujet sera donc un point essentiel de notre débat. Mais dans tous les cas, nous ne pouvons rester dans cette situation intenable dans laquelle nous place cette monnaie qui ne convient aujourd’hui qu’à l’économie allemande. Concernant ces deux politiques, nous espérons qu’eux comme tant d’autres accepteront prochainement de venir débattre intelligemment de cette question à l’invitation de la jeunesse que nous représentons.

Les signataires de votre manifeste sont à la fois issus des deux grands partis de gouvernement au sein desquels vos arguments se font difficilement entendre, et de mouvement plus modestes (Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan y est sur-représenté) dont vos idées constituent la colonne vertébrale. N’est-ce pas la preuve qu’aucune de ces deux stratégies -tenter de peser dans un grand parti, défendre les mêmes idées dans une petite formation souverainiste – ne s’est jusqu’ici révélée efficace ?

GL : DLF fut sur-représenté parmi les signataires mais le manifeste publié dans Marianne nous a permis d’avoir de nouvelles signatures rééquilibrant en partie les effectifs, notamment à gauche. Mon expérience dans un grand parti m’a montré l’impasse d’une action en interne tant il est irréformable de l’intérieur. A titre d’exemple, voir Martine Aubry -fille biologique et politique de Jacques Delors, ce grand chaman du projet communautaire – être la chef de file des frondeurs tient presque du comique et illustre les postures vides et dépourvues de vision politique qui s’opèrent dans une gauche paralysée. Le combat culturel doit donc s’imposer aux partis de gauche par le corps citoyen non militant et les menacer de Pasokisation. Je crois au déclic populaire à venir.

D’autre part, DLF est un parti encore jeune. N’est-il pas trop tôt pour juger ses résultats alors qu’une dynamique positive semble jouer en sa faveur ? Certes, la logique de la 5ème République n’avantage pas le parti de Nicolas Dupond-Aignan mais ne voyez-vous pas la droite qui est en train de se transformer ? Pourquoi croyez-vous que la Droite populaire a choisi de devenir plus indépendante ces jours derniers en se constituant comme telle ? Les lignes de clivages sont en train de muter.

TM : Oui, la présence d’euroréalistes au sein de tous les partis nous a motivés à créer notre association. Mais aujourd’hui ces militants sont, soit marginalisés au sein de grands partis tels que l’UMP ou le PS , soit dans des partis plus petits, plus jeunes et moins médiatisés tels que le MRC, l’UPR ou DLF par exemple. Notre association a donc pour vocation de nous renforcer mutuellement indépendamment de la route que chacun a  choisi, l’important étant d’informer les Français et de débattre le plus largement possible des nombreuses questions liées à l’enlisement  de la France au sein de l’Union Européenne. Certes, DLF a été représenté de manière importante mais aujourd’hui l’équilibre revient au sein des nouveaux signataires  qui viennent se greffer aux 100 premiers et qui sont issus de tous les partis : PG, MRC, Nouvelle Donne, UPR, UMP… et de nombreux non-encartés qui veulent s’engager et débattre, ce qui témoigne d’une réelle attente.

L’un d’entre vous a été très actif dans la Manif Pour Tous Les débats sociétaux ne supplantent-ils pas depuis quelques mois les débats européens, économiques, monétaires ? À terme, ne risquent-ils pas de faire naître des divisions insurmontables dans votre collectif naissant ?

TM : Au sein de l’association il existe une grande liberté et nous acceptons le parcours de chacun dès lors qu’il n’est pas contraire aux valeurs de notre association. Me concernant, mon engagement dans la Manif pour tous m’a montré qu’il existait aujourd’hui d’autres manières de faire de la politique, qu’il n’est pas forcément nécessaire d’être au sein d’un parti politique pour porter des idées, loin sans faux. La Manif pour tous, au-delà de ses positions et du fond, démontre sur la forme qu’on peut, en dehors de tout parti, influencer le débat politique et ceux qui le porte. On peut constater aujourd’hui que les partis semblent parfois dépassés sur certains points et qu’il est nécessaire de réinventer l’engagement politique au sens noble du terme. C’est cette vocation métapolitique qui est à l’essence même de notre association. Au sein des Jeunes euroréalistes, chacun garde ses idées mais ne met pas en avant son parti  afin de garder que l’essentiel : un vrai débat loin des appareils politiques. Nous avons mis en avant ce qui nous rapproche – notre réelle volonté de débat – pour reléguer au second plan ce qui pourrait nous diviser. De plus, notre organisation transpartisane avec un Conseil d’administration doté d’une grande diversité et de 4 co-présidents, garants des différentes sensibilités de nos membres que sont Guillaume, Charles Roehrich, Corentin Balaine et moi afin d’éviter toute personnification de notre association qui aurait pu avoir pour seul effet de nuire à notre volonté de diversité d’opinion.

GL :  L’enjeu de cette association est de faire en sorte que les débats sociétaux ne supplantent justement pas les débats européens et économiques sans pour autant tomber dans le piège de « l’économisme ». Comme nous n’avons pas vocation à devenir un parti politique, nous pouvons nous permettre de restreindre nos travaux aux champs thématiques précis de la question européenne, voilà qui représente déjà beaucoup de travail ! Quand on construit une maison, on s’occupe des fondations avant de poser le papier peint.

La couleur du papier peint ? Thomas Ménagé vous rétorquera sans doute que la famille, la filiation, relèvent davantage des fondations !

GL : D’un point de vue anthropologique, je ne saurais lui donner tort s’il venait à me dire ça. Christine Taubira elle-même a dit que c’était une « réforme de civilisation ».
D’un point de vue politique, dans le cadre de la prise de décision pour faire un projet de société, n’est-ce pas plutôt l’échelle de souveraineté choisie pour l’exercice de la démocratie qui prime et qui constitue un socle fondamental pour que le pouvoir soit reconnu comme légitime ? Or, nous sommes dans une association politique.

TM : Je considère les enjeux autour de la famille et de la filiation comme une fondation de la maison, si je reprends la métaphore de Guillaume. Cette fondation est par ailleurs mise à mal par les institutions supranationales européennes. On l’a vu avec la récente décision de la Cour Européenne des Droits de l’Homme – bien qu’il s’agisse là d’une institution européenne mais pas liée à l’UE – vis-à-vis de la GPA ou encore avec les différentes directives venant de la Commission et du Parlement Européen. On le voit encore avec ce gouvernement qui, sous prétexte de réduction des déficits sous l’impulsion de la Commission, porte atteinte à une politique familiale qui est une grande réussite pour la France.
Cependant si la famille est une fondation, elle s’avère fragile et peu viable si elle est touchée par le chômage, la pauvreté, et les fins de mois difficile. Les conséquences de l’Union européenne sur notre économie et notre mode de vie, viennent tuer notre souveraineté et notre cohésion nationale. Et en cela, nous nous rejoignons tous. Enfin, peu importe les opinions de chacun, cette loi sur le mariage pour tous est un sujet tellement majeur qu’il mérite un référendum qui a été réclamé tant de fois. Un référendum, c’est un retour à la souveraineté nationale, et l’association a avant tout été constituée pour défendre les sujets de souveraineté !

Nabilla dans les tranchées avec Jouyet

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nabilla celebrite decor

Attendez-vous à ne pas en entendre parler, mais pas du tout. Après tout, il y a plus urgent. Par exemple, les intrigues confuses et lamentables menées par Jouyon, Fillet et des journalistes du Monde qui jouent aux starlettes et offrent l’exemple plaisant de l’art de se tirer une balle dans le pied puisqu’ils écrivent un livre pour discréditer Sarko (quelle originalité) qui le victimise in fine.

Le problème de l’époque, c’est tout de même le casting : on n’a plus que des comiques et des branquignols pour jour Machiavel et le cardinal de Retz ou Benjamin Bradlee et Carl Woodward. Ou alors des stars de la téléréalité pour jouer des drames passionnels. C’est sûr que Nabilla et son copain poignardé, ce n’est pas Clytemnestre et Agamemnon sur W9. On pourrait presqu’en arriver à penser qu’on a ce qu’on mérite. On en est au deuxième président, -avec Hollande après Sarkozy-, qui reconnaît sans trop de honte des rapports lointains avec la littérature. Résultat, on a une ministre de la Culture qui n’a même plus besoin de faire semblant de lire Modiano et lors d’une commémoration pour le 11 novembre 1914,  on prononce un discours avec une citation approximative de Dorgelès. En plus, il me semble tout de même étrange, d’un point de vue strictement logique, de fêter le centenaire du 11 novembre 1918 quatre-vingt-seize ans après. Si on voulait vraiment respecter la chronologie et non traiter la mémoire comme un grand spectacle hollywoodien et unanimiste, on aurait attendu le 11 novembre 2018.

Mais les convenances de l’aménagement spectaculaire de l’information en ont décidé autrement. Parce que, précisément, entre Jouyon et Fillet au resto, Nabilla en zonzon et Hollande à Vimy, on évite de mettre bout à bout d’autres infos qui pourraient donner un aspect radicalement autre de la réalité, un aspect beaucoup plus gênant pour qui veut savoir comment vivent, ou plutôt refusent de vivre les Européens, cent ans après la guerre civile qui les a envoyés au carnage au nom de la patrie alors qu’ils mourraient pour des industriels comme le disait déjà Anatole France qui n’était pourtant pas un pacifiste excité.

Par exemple, pas très loin de là ou Hollande s’est exprimé, il y a eu moins d’une semaine auparavant, le 6 novembre, 120 000 manifestants à Bruxelles contre l’austérité. Soit un Belge sur cent. Est-ce qu’on sera sur le même ordre d’idée, en France, le 15, pour la manifestation  contre l’austérité , soit plus de 6 500 000 ? On n’en a pas entendu parler, sans doute parce que cette grève était à l’initiative des syndicats -et les syndicats en France, on les balance seulement quand il s’agit de dénoncer des scandales surjoués comme la rénovation de l’appartement d’un leader de la CGT. Mais cette manif était aussi aussi à l’initiative du PTB, le Parti du Travail Belge, ancien groupuscule maoïste qui, ayant accompli une mue très « Front de gauche », est passé d’un score infinitésimal à une représentation municipale significative depuis 2012 et a réussi, pour les élections fédérales de mai 2014 à obtenir 2 des 150 sièges au Parlement fédéral, 4 des 89 sièges au Parlement bruxellois et 2 des 75 sièges au Parlement wallon. Le système électoral complexe de la Belgique a même permis de « voler » un siège au Sénat au PTB. Le PTB, c’est l’exemple en devenir de ce qu’est aujourd’hui Syriza en Grèce, c’est à dire une gauche radicale, avec des propositions, et qui finit par inverser le rapport de force avec de vieux partis socialistes,  grecs ou wallons, usés jusqu’à la corde par la corruption et qui ont noyé ce qu’il leur restait de marqueurs de gauche dans les grandes coalitions austéritaires avec la droite et le centre. Vous imaginez un peu le mauvais exemple ? Des peuples assez conscients pour s’apercevoir que la solution, ce n’est pas l’extrême droite, que l’erreur de cible sur l’immigré, le chômeur ou l’assisté (maintenant même les socialistes façon Valls ou Rebsamen n’ont plus de surmoi sur ces questions) est le meilleur moyen que rien ne change ou que tout empire.

Mais on pourrait aussi s’intéresser à la grève dans les chemins de fer allemands, une grève longue et dure, la plus longue de l’histoire récente de l’Allemagne. Là, on n’en entendra pas parler non plus parce  que ça ne cadrera pas du tout avec la doxa philogermanique ambiante. Il est vrai que l’Allemagne est non seulement passée sur le plan mémoriel d’ennemi héréditaire à  co-victime des boucheries qu’elle a pourtant tout de même initiées mais que sur le plan économique, c’est le nec plus ultra. Alors une grève à la Deutsche-Bahn, non, ce n’est pas possible, pas eux… Les chiens de garde médiatiques nous avaient pourtant expliqué depuis des décennies que seuls les syndicats de la SNCF étaient corporatistes et « prenaient les usagers en otage ». Alors quoi, les Allemands aussi ? Décidément on ne peut plus se fier à personne. Donc, taisons-nous et regardons ailleurs.

Comme on se taira sur les manifs en Italie qui réunissent depuis le 25 octobre plusieurs centaines milliers de personnes contre les atteintes au code du travail et au statut de fonctionnaire alors que Matteo Renzi est le nouveau chouchou du blairisme à la sauce bolognaise. Comme on se taira, encore, sur les manifs grecques, continuelles, que ce soit contre l’austérité ou pour dénoncer la mort de Rémi Fraisse dans ce pays où, précisément, la gauche de transformation est donnée en tête dans tous les sondages. Comme on se taira, toujours, sur les 100 000 manifestants londoniens antilibéraux de la mi-octobre, chiffre assez rare au Royaume-Uni, qui réclamaient eux aussi la fin du  talon de fer social dans la Mecque européenne du free market.

Bref, pour reprendre le titre d’un roman célèbre sur la guerre de 14 : à l’Ouest, rien ne nouveau. Ni au Nord, ni au Sud, ni à l’Est.

Et pourtant…

*Photo: CHERISTOPHER KUHN/SIPA.00696201_000003.

Picasso sans masque

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picasso demoiselles avignon

picasso demoiselles avignon

Qu’il s’agisse de son exposition « Manet » au musée d’Orsay,  de son Ingres. Érotique ou, plus récemment, de son essai Cent tableaux qui font débat, Stéphane Guégan aime inquiéter les conformismes. Impatienté par certaines lectures hagiographiques et paresseuses de l’œuvre de Picasso, il se saisit aujourd’hui du maître. Ne nous fions pas à la tonalité sereine du titre. Sans sacrifier à la rigueur, le ton de Guégan est enlevé, énergique, mordant parfois. Une connaissance parfaite de la vie politique et intellectuelle de la France du xxe siècle, de ses querelles idéologiques, de ses amitiés nouées et dénouées, ajoute encore au plaisir et à l’intérêt de la lecture.

Picasso tel qu’il se raconte, tel que certains de ses proches l’ont raconté, tel que l’histoire a fini par le raconter, confine trop souvent au mythe. Guégan ne se complaît pas pour autant dans l’abaissement du grand homme, mais il s’attaque plutôt à l’un de nos travers, la fabrication d’idoles au sens nietzschéen du terme, c’est-à-dire de figures incarnant le Bien, « cadrant » parfaitement avec nos attendus, satisfaisant en tout point aux critères de la « correction » politique. Son objectif est bien de rendre à l’homme sa complexité, au peintre sa liberté créatrice et à l’œuvre sa lumière propre.

C’est ainsi qu’il se saisit énergiquement du plus tenace poncif qui enveloppe la figure de Picasso : le portrait de l’artiste en homme engagé. La thèse est déjà plus qu’à nuancer lorsqu’il s’agit de l’homme, mais s’éboule lorsqu’il s’agit du peintre. Si le philosophe « était un révolté, il choquerait moins », disait Merleau-Ponty. Cela vaut pour le peintre, spécialement au xxe siècle, et Picasso l’a parfaitement compris, lui qui travaille habilement de la période bleue à son adhésion au PCF en 1944, en passant par Guernica, à se fabriquer une telle renommée. Mais s’il ne répugne pas à donner des gages publics de ses bons sentiments, de son cœur qui bat résolument à gauche, il se garde toujours d’entraîner son œuvre dans quelque combat idéologique. Il reçoit et répond certes à des commandes politiques, des républicains espagnols d’abord, des communistes français ensuite, mais, au grand dam de ses commanditaires, il ne remplit jamais le cahier des charges. Lorsqu’il s’empare de l’actualité, il s’emploie à la rendre inactuelle, détachant l’événement de son contexte pour en extraire la portée universelle. Dans un passionnant chapitre, « Chantiers et charniers politiques », Guégan montre bien comment, des esquisses à l’œuvre finale, Picasso procède par élimination de toute référence partisane. Des « bras tendus portant haut les symboles de la Russie soviétique » présents dans les ébauches de Massacre en Corée, il ne restera finalement rien. C’est ce qui explique d’ailleurs la querelle autour du Portrait de Staline publié dans Les Lettres françaises à la mort du Petit père des peuples – sur ce point, il faut lire la contribution d’Annette Wieviorka au Cahier de l’Herne consacré au peintre. Picasso ne se détourne pas de son siècle mais ne se laisse pas non plus réquisitionner par celui-ci. Il serait par exemple, pour Guégan, « naïf, d’interpréter la production de Picasso à la lumière du drame collectif qui frappe le pays » entre 1939 et 1945. Espérons que les chargés de communication du musée Picasso ne l’oublient pas.

C’est peut-être sur les œuvres de la période bleue, décisive dans l’élaboration de « son aura de sismographe des malheurs du siècle », que Guégan se révèle le plus décapant. Il est pour lui impossible de continuer à interpréter les œuvres de cette période où abondent les figures d’éclopés de la vie comme l’indice d’une sensibilité extrême à la misère physique et morale de ses contemporains. Ces éclopés, comme les saltimbanques plus tard, intéressent Picasso en tant que vestiges d’une humanité en voie de disparition, en tant que contrepoids à la figure de l’homme socialisé qui triomphe depuis le xixe siècle. Nul message ici. Le pathos de la période bleue ne vise jamais à nous édifier. Pas plus que les célèbres Demoiselles d’Avignon, initialement intitulées Le Bordel d’Avignon, ne soutiendraient la cause du combat contre le racisme ou la prostitution.

Pourfendeur d’une approche formaliste de l’art, Guégan regrette que la révolution qui s’est opérée en littérature contre l’éteignoir structuraliste, révolution dont le livre d’Alain Finkielkraut, Et si l’amour durait, est à ses yeux un remarquable exemple, tarde à se produire dans les arts. Il parle fort justement, à propos de l’esthétique de Picasso, d’un « réalisme affolé, sexué, joyeux ou féroce, toujours intense ». Picasso, en tant que peintre, n’a rien fait d’autre, si l’on peut dire, que son métier de peintre. Il n’a eu d’autre passion que de voir. Comme ses maîtres, il a exercé, sans relâche et sans limites, ce « droit de regard » [1. J’emprunte l’expression à Jean Clair.] sur toute chose que le peintre occidental s’est arrogé. Picasso, avant d’être une conscience politique, est un œil et une main, comme le montre dans un saisissant raccourci le beau portrait qu’en a fait Dora Maar qui figure en couverture.

Avec l’engagement, l’érotique de Picasso est l’autre grand poncif contre lequel lutte Guégan. Contre les lectures féministes de l’œuvre du peintre, mais aussi contre le puritanisme contemporain, Guégan se confronte à l’éros picassien et lui rend sa vérité existentielle. Le sexe, chez le maître, n’est ni innocent ni inoffensif. Le désir masculin et le désir féminin ne se recoupent pas, et Picasso explore et exploite cette dissymétrie. Aucun peintre, sans doute, dans l’histoire de la peinture occidentale – « En dehors de Masson et des arts non européens, qui lui opposer ? », demande Guégan –, n’a porté à ce point d’incandescence le désir, l’élan de la chair qui veut pénétrer et posséder, l’affolement des sens, la dévoration des amants, la convulsion des corps, cet « emboîtement des sexes » qu’il scrutera au plus près dans les dernières années de sa vie. Et l’on se demande bien comment les communicants du musée Picasso vont acclimater son œuvre à l’idéologie progressiste de l’indifférenciation sexuelle et de la ringardisation du désir hétérosexuel.

De ce livre foisonnant, on retiendra un dernier point. Il y a dans l’œuvre du peintre catalan une part, très grande, de jeu. Picasso s’amuse. Son art suppose chez ses spectateurs un sens du burlesque, du loufoque, du truculent, qui nous a peut-être quittés. Dans ses Testaments trahis, Milan Kundera [2. Milan Kundera, qui a choisi pour chacune des couvertures de l’édition de son œuvre en format poche une reproduction de Picasso. ]s’inquiétait du jour où Panurge ne ferait plus rire. La même chose ne risque-t-elle pas, aujourd’hui, d’arriver à Picasso ?

Stéphane Guégan, Picasso. Ma vie en vingt tableaux ou presque…, Beaux Arts éditions.

L’Herne, Picasso, sous la direction de Laurent Wolf, Éditions de l’Herne.

*Photo: Wikicommons/Wally Gobetz

Le foot, ce roman noir

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france rda foot

france rda foot

Ce qu’il y a de bien avec le roman noir aujourd’hui, c’est sa capacité à s’emparer de l’histoire pour en proposer des relectures inédites en choisissant des angles toujours neufs. L’auteur de roman noir, c’est un peu un sniper. On croit que la situation est calme, que l’ordre règne et soudain une détonation claque : les décors familiers, les récits habituels, les certitudes confortables se retrouvent alors bouleversés par la peur, la haine et la paranoïa. Jeudi noir de Michaël Mention est un assez bon exemple de cette capacité à nous surprendre, y compris par le choix d’un sujet que l’on pourrait croire à priori peu fait pour le traitement de choc appliqué d’habitude à des histoires de meurtres, de manipulations et autres violences brutes accompagnées d’une critique sociale qui se fait tantôt au scalpel, tantôt au lance-flammes.

En moins de deux cents pages serrées, hypnotiques, Jeudi noir nous raconte en effet la demi-finale France-RFA , le 8 juillet 1982, à Séville, lors de la Coupe du Monde en Espagne. Même ceux qui n’aiment pas le football s’en souviennent encore puisque ce match symbolique a cristallisé la vieille névrose autour de la rivalité séculaire que la France et l’Allemagne entretiennent encore aujourd’hui, comme l’avait remarqué Jean Cau, cité par Mention, dans le Paris-Match du 13 juillet 82 : « Tout est guerre. De 1914 à 1940. De 1982 où, pour la troisième fois en un siècle, le France rencontrait l’Allemagne dans un match capital et sur le champ de bataille de Séville. Je sais que nous dirons vite que, là, c’était du sport mais…Mais le fascinant, l’étrange et le troublant spectacle ! D’un côté, la l’Allemagne dans la force et la puissance de ses divisions blondes, et rousses. De l’autre, la France et ses héroïques « petits ». »

La France menait 3 à 1 dans les prolongations après un match tendu, marqué par l’agression impunie du gardien allemand Schumacher sur Battiston, avant de se faire remonter au score dans les toutes dernières minutes et de perdre finalement aux tirs aux buts. Cette demi-finale a été, depuis, régulièrement commentée, analysée et racontée, notamment par Pierre-Louis Basse dans Séville 82 (La  Table Ronde). Mais jamais encore on n’en avait fait un roman, ou plutôt une tragédie. Une tragédie au sens premier du terme, car dans une tragédie, et c’est là qu’un  roman noir comme celui de Mention s’en fait l’héritier le plus direct, il y a unité de temps, de lieu et d’action,- ici 90 minutes  sur un terrain de foot andalou qui sombre dans la nuit d’été-, sans compter une fin que l’on connaît déjà au début- la mort des héros, inéluctable, en l’occurrence celle du Onze tricolore dont Mention montre bien qu’il préfigurait entre Platini, Trésor ou Tigana, et bien avant 98,  cette France mosaïque qui défrisait finalement beaucoup moins en 1982 qu’en 2014 les inquiets pathologiques du Grand Remplacement .

Le coup de génie de Mention est de raconter le match, minute par minute, à travers un joueur français fictif dont le monologue intérieur rythme une rencontre sportive qui devient un combat à mort entre deux équipes, une Iliade où parfois un affrontement entre héros est isolé  le temps d’un  duel au milieu de la bataille.  Un autre découpage vient aussi se superposer au premier : France Vs RFA, France Vs Troisième Reich (après l’agression de Battiston en début de seconde mi-temps), France Vs France (lors de l’effondrement des prolongations) et à nouveau France Vs RFA au moment des tirs au but. Il résume parfaitement l’état d’esprit de tout un groupe incarné par ce joueur fictif qui est le sismographe de toute l’équipe.

Mention entremêle aussi de manière très habile les douleurs physiques, le corps entre shoots d’adrénaline, d’endorphine et de testostérone tout en réinscrivant  le match dans son contexte historique : la France de Mitterrand qui croit encore pouvoir changer la vie contre une Allemagne toujours divisée entre Ouest et Est, complexée par son passé. Ce n’est pas le moindre exploit de l’auteur que de rendre également passionnantes les angoisses autour de la condition physique d’un Rocheteau, de la violence d’un Schumacher et des considérations sur les ministres communistes, la Fraction armée rouge ou la tentative d’enlèvement de la femme de Michel Hidalgo. Le tout sur une bande son où l’on retrouve, entre autres, Pink Floyd, Magma, AC/DC,  et qui scande comme des tambours de guerre ce Jeudi Noir aux allures de requiem de sueur et de sang.

Jeudi Noir de Michaël Mention (Ombres Noires)

Grande-Bretagne : Russia Today bientôt off?

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russia today praviy sektor

russia today praviy sektor Quelle différence y-a-t-il entre de la « propagande » et la « couverture médiatique » d’un événement ? Entre un communiqué de presse et un JT ? Cette question est au cœur d’un conflit opposant, sur fond de tensions croissantes avec Moscou,  l’autorité régulatrice des télécommunications du Royaume-Uni, l’Ofcom (Office of communication) et la chaîne Russia Today (RT), une chaîne d’information continue en anglais qui appartient à l’agence gouvernementale russe RIA Novosti.

Le 10 novembre, l’Ofcom  a adressé à Russia Today un quatrième et dernier avertissement, menaçant de lui retirer sa licence si elle ne tenait pas compte de ses remarques. Selon l’organisme de contrôle, RT « présente des informations et traite l’actualité d’un point de vue russe, alors qu’elle devrait le faire de manière plus équilibrée ». En question, les reportages qui ont couverts les événements en Ukraine, et en particulier, certains extraits des émissions des 1er , 3 , 5 et 6 mars 2014. C’était le moment où, après l’échec de l’accord de Kiev du 21 février et la fin des Jeux olympiques d’hiver à Sotchi, les forces russo-séparatistes se sont emparées de la Crimée.

L’organisme de régulation des médias s’est saisi de l’affaire à la suite d’une plainte déposée par trois demandeurs – dont l’identité est gardée secrète pour des raisons de sécurité –qui dénonçaient une couverture médiatique « impartiale » des événements en Ukraine par la chaîne russe. Les plaignants faisaient tout particulièrement référence aux critiques émises par la chaîne à l’encontre du gouvernement provisoire ukrainien, accusé d’être sous influence de l’extrême droite.

Après avoir mené son enquête, l’Ofcom a jugé la plainte fondée. Le régulateur britannique reconnait qu’il n’existe pas une « obligation de fournir un point de vue alternatif sur toutes les informations, ni dans tous les programmes télévisés ». Il admet également qu’il est légitime que des informations soient présentées du point de vue d’un Etat, en l’occurrebce, la Russie.  Néanmoins, toutes les infos doivent être présentées avec ce que l’Ofcom qualifie de « due impartiality », c’est-à-dire avec une « impartialité appropriée au sujet et à la nature du programme ». Fidèles à eux-mêmes, les Anglais exigent finalement un certain« fair play » dans la présentation des informations.  Les Russes peuvent raconter ce qu’ils veulent chez eux, à partir de leurs studios moscovites, mais s’ils souhaitent émettre de Londres, il faut jouer le jeu.

Aujourd’hui, une épée de Damoclès pend au-dessus de la rédaction de Russia Today. Mais celle-ci n’est pas prête à rendre les armes sans combattre. Car l’Ofcom a ouvert d’autres horizons à la chaîne moscovite. Elle lui a offert le cadeau rêvé pour tout journaliste ou artiste contemporain : être censuré, bâillonné, interdit de parole.

Margarita Simonian, rédactrice en chef de Russia Today, n’a pas raté le coche. Elle donne, sur son blog, le ton de la contre-attaque : « À peine avons-nous lancé notre chaîne au Royaume-Uni qu’on nous a menacés de nous priver de licence sous de fausses accusations. C’est la démocratie à l’état pur ». Depuis, la rédaction de Russia Today a signalé de nombreux cas de « couverture partiale » des événements d’Ukraine par la BBC et en a informé Ofcom. En effet, le service international de la BBC (BBC World service) est public, financé par l’Etat britannique et dispose de son propre réseau de distribution. Il est donc soumis à ses propres règlements. La chaine russe – comme toute autre chaîne commerciale au RU -, a l’inverse, doit se soumettre au régime de l’Ofcom pour pouvoir émettre à partir de l’Angleterre. Pour Russia Today et sa maison mère Ria Novosti, ce traitement de faveur est injuste.

La guerre de communication n’en est pas à sa première bataille. En octobre, une campagne d’affichage publicitaire de la chaine Russia Today a été interdite à Londres par les responsables des sociétés d’affichage de la ville. Et cette fois-ci déjà, était en cause le « message politique » des annonces. Les affiches placardées dans les rues londoniennes présentaient un portrait de George W. Bush ou de Tony Blair s’écriant : « Les armes de destruction massive seront prêtes dans 45 minutes », et un slogan: « Guerre d’Irak : 141 802 victimes civiles. Voilà ce qui arrive quand il n’y a pas d’opinion alternative. »

Face à la censure, la réplique russe ne s’est pas fait attendre. Les Londoniens peuvent désormais tomber sur des affiches dépourvues de tout portrait, portant  la mention : « [redacted] », « contenu modifié ». Et, en bas, un lien les invite à connaître «  ce qu’on ne peut pas vous montrer ici ».

Alors, oui, on peut s’indigner du cynisme des Russes – loin de donner l’exemple de la liberté de la presse dans leur propre pays – ou  déplorer le retour de la guerre froide et ses échanges d’arguments désespérants –en URSS, on disait les citoyens « libérés du besoin » tandis qu’aux Etats-Unis, on laissait les gens libres de consommer, de s’endetter, de se faire licencier et de devenir SDF… – mais la question soulevée par Russia Today reste pertinente : les chaînes occidentales sont-elles vraiment plus impartiales que leurs concurrentes slaves ?

*Photo: Russia Today

Tristes centristes

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Après l’annonce des résultats du second tour de scrutin pour la présidence de l’UDI et la victoire de Jean-Christophe Lagarde (53% des voix) sur Hervé Morin, le calme ne semble pas près de revenir dans cette sous-famille centriste, qui pour avoir rompu avec son grand frère UMP, n’en continue pas moins de partager avec lui certains traits de caractère.

Ainsi, le député maire de Neuilly, Jean-Christophe Fromantin, s’est fendu d’une déclaration un rien énervée dès la publication des chiffres officiels : «Je prends acte du résultat de cette élection mais j’émets de sérieux doutes sur la sincérité de ce scrutin»

Candidat malheureux au premier tour de la consultation, dont il avait déjà mis en doute le caractère démocratique et indépendant, M. Fromantin avait soutenu Hervé Morin pour le second round, et n’exclut pas un troisième tour sur le tapis vert : «J’estime que Jean-Christophe Lagarde ne sera pleinement président de l’UDI que lorsque la Commission nationale d’arbitrage et de transparence aura levé les doutes qui ont pesé et continuent de peser sur le déroulement de cette élection».

Moi qui croyais le centriste naturellement porté à l’équanimité, j’en suis tout tourneboulé.  Cela dit, la colère du camarade Fromantin semble compréhensible, puisqu’il affirme ne pas avoir pu participer au second tour : on avait bêtement omis de lui envoyer son matériel de vote…

 

Bouquetins et crétins (des Alpes)

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bouquetin cretin chasseur

bouquetin cretin chasseur

Je suis né dans le massif du Bargy, en Haute-Savoie, à une époque où le territoire actuel des bouquetins abritait quelques groupes de maquisards, qui descendaient nuitamment dans la vallée pour des opérations de sabotage contre l’occupant nazi.

Aujourd’hui, ce massif montagneux plutôt discret, où se trouvent des stations de ski familiales méprisées par la clientèle bling-bling (Le Grand-Bornand, Le Reposoir, Mont-Saxonnex), connaît une notoriété nationale dont il se serait bien passé : il vient d’être le théâtre d’une battue exterminatrice des quelque 600 bouquetins qui le peuplaient, à cause d’une épizootie de brucellose, maladie parasitaire transmissible aux bovins d’alpage et aux humains qui entrent en contact avec le lait infecté. Cette battue a donné lieu à une intense polémique entre, d’un côté, les associations de protection de la nature, relayées par les écologistes de tout poil, et, de l’autre, les producteurs du célèbre fromage local, le reblochon, et les pouvoirs publics. La presse et les médias nationaux s’en sont largement fait l’écho, avec une tendance marquée à faire du brave bouquetin la victime expiatoire de la folie productiviste de notre société. L’abattage de « mes » bouquetins – j’ai l’impression, sans doute fallacieuse mais fort plaisante, qu’ils me reconnaissent chaque fois que je les croise – m’a fendu le cœur. Mais la raison finit par s’imposer : s’il faut choisir entre le reblochon ainsi que ceux qui le fabriquent et en vivent et le maintien à tout prix d’animaux malades dans la montagne, le gourmet hédoniste l’emporte sur le randonneur romantique.

Le bouquetin (Capra ibex), à ne pas confondre avec le chamois (Rupicapra rupicapra), est un magnifique capriné sauvage reconnaissable aux cornes imposantes, recourbées et cannelées portées par les mâles. À la différence de son cousin le chamois, il est d’un naturel curieux et peu craintif, ce qui aurait pu causer sa perte : à la fin du XIXe siècle, il faillit disparaître totalement de l’ensemble du massif alpin. Les populations, alors nombreuses et pauvres, de ces montagnes le chassaient pour sa viande et les vertus médicinales prêtées à sa corne (aphrodisiaque) et à son estomac, censé être un remède efficace contre la dépression qui frappait nombre d’humains soumis à des hivers longs et rigoureux. Le bouquetin des Alpes doit son salut au roi d’Italie Victor-Emmanuel II, grand chasseur devant l’Éternel, qui décréta que le massif du Grand Paradis, dans le Val d’Aoste, devait être un refuge pour l’espèce, que lui seul et ses invités seraient autorisés à chasser.[access capability= »lire_inedits »]

Au cours des Trente Glorieuses du siècle dernier, les misérables paysans de Savoie, du Dauphiné et de Haute-Provence se sont notablement enrichis grâce au développement du tourisme de masse et à leur savoir-faire industriel. Les bouquetins pouvaient donc être réintroduits dans les montagnes situées entre 1 500 et 3 000 mètres d’altitude, leur habitat naturel, sans risquer d’être décimés par de pauvres hères en quête de protéines animales. Seuls quelques crétins des Alpes porteurs du gène du braconnage (non encore identifié par les biologistes, mais cela ne saurait tarder !) bravent toujours l’interdiction, générale et absolue, de la chasse au bouquetin lors de safaris nocturnes en 4 × 4 à hauts risques judiciaires.

Capra ibex semblait donc promis au doux destin d’animal emblématique de la montagne telle que la rêvent les citadins en quête de nature authentique, où les vaches ne sont pas violettes pour vanter les mérites d’un mauvais chocolat helvète. En quelques décennies, le nombre des bouquetins dans les Alpes françaises atteint les 10 000 têtes, avec des concentrations dans le parc naturel de la Vanoise et les massifs frontaliers de l’Italie.

Cette idylle pastorale aurait pu se poursuivre sans nuages si, en 2012, n’étaient pas apparus, sur le versant sud du massif du Bargy, plusieurs cas de brucellose bovine contractée par des vaches ayant pâturé dans des alpages où les bouquetins viennent également se nourrir. Deux enfants ayant consommé du lait cru provenant d’animaux infectés contractent la brucellose, autrefois appelée « fièvre de Malte », qui se traduit par de fortes poussées de fièvre et de violentes douleurs articulaires. Diagnostiquée à temps et soignée par l’administration quotidienne d’antibiotiques pendant un mois, elle a heureusement perdu le caractère létal des temps anciens. L’enquête de santé publique menée à la suite de l’apparition de ces cas révèle que la brucellose a été transmise au cheptel bovin par le contact avec des déjections (fèces et salive) provenant de bouquetins infectés du Bargy. Un pourcentage important de ces animaux (entre 30 % et 40 %) en serait atteint, la proportion étant plus élevée chez les mâles et femelles âgés de plus de cinq ans.

L’affaire est grave, moins à cause du risque encouru par les humains (la bactérie de la brucellose étant éliminée lors de la fermentation des fromages, seul le lait cru ou le fromage frais sont pathogènes) que par le danger de voir s’écrouler l’économie laitière du secteur, fondée sur la production d’un fromage à haute valeur ajoutée, le reblochon. Qu’un cas de brucellose soit signalé dans une zone productrice, et des clignotants rouges s’allument dans le bureau d’un fonctionnaire de l’Union européenne à Bruxelles, qui fera sonner le tocsin sur tout le continent. Et la machine mise en place à l’occasion de la crise dite « de la vache folle », en 1996, se met alors inexorablement en marche, au nom du sacro-saint principe de précaution : un cas de brucellose bovine constaté ? On abat le troupeau entier, même si les autres bêtes sont saines. La suspicion s’abat sur le reblochon, entretenue par une presse avide d’histoires susceptibles de faire trembler son public. Il a fallu des années et des efforts financiers considérables pour accéder à la fameuse AOC reblochon, clé de l’ouverture au marché européen, donc à la rentabilité d’exploitations autrement promises à la disparition à cause de la surproduction de lait ordinaire. D’autre part, il apparaît que l’épizootie est restée confinée dans le massif du Bargy, en raison de son relatif isolement des autres zones abritant des bouquetins, comme la chaîne voisine des Aravis. Mais il est vrai qu’on ne peut totalement exclure qu’un individu infecté, lassé de son troupeau ou chassé par ses pairs, aille voir ailleurs si l’herbe est plus verte et les femelles plus accortes.

La solution s’impose donc d’elle-même : l’élimination de tous les bouquetins du Bargy est nécessaire, à l’image de ce qui se pratique pour les bovins et les ovins domestiques. C’était compter sans les écolos, pour la plupart citadins, qui hurlent alors au massacre d’une espèce protégée et organisent à l’échelle nationale une campagne de « sauvetage » des bouquetins du Bargy. En novembre 2013, dans un souci d’apaisement et de compromis, le préfet de Haute-Savoie décide de procéder à l’abattage des animaux de plus de cinq ans, soit 197 bouquetins, dans l’espoir que ce prélèvement mettra un terme à l’épizootie. Hélas, un an plus tard, il apparaît que ce n’est pas le cas : des femelles infectées de plus de cinq ans (moins reconnaissables que les mâles, en l’absence de cornes dont la taille révèle leur âge) ont survécu, transmettant la maladie à de jeunes mâles qui ont accès à la saillie en raison de la disparition de leurs aînés.

Le préfet de Haute-Savoie, Georges-François Leclerc, appuyé par Ségolène Royal, ministre de l’Écologie, passe outre l’avis défavorable du Conseil national de protection de la nature (CNPN), un organisme créé en 1946 pour la gestion et la surveillance des parcs nationaux, mais qui a étendu ses compétences consultatives à la défense de la biodiversité sur l’ensemble du territoire. Sous l’influence des docteurs « yaka » et « faucon » de la sphère écolo, qui ont tous des solutions alternatives plus ou moins farfelues à l’éradication des bouquetins de la zone infectée, suivie par son repeuplement par des animaux sains, le CNPN persiste à préconiser une méthode douce pour les bouquetins (attendre que les choses se tassent) et dure pour les vaches et les paysans. Ségolène et le préfet ont tenu bon, et c’est bien ainsi. Comme dirait Jean de La Fontaine : « Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute… »[/access]

*Photo: Soleil

Bruno Le Maire, le libéralisme à visage humain?

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bruno maire enfants

bruno maire enfants

Il paraît que Nicolas Sarkozy surnomme Bruno Le Maire « bac + 18 ». Dans la lettre à ses enfants qui a été publiée en septembre[1. Bruno Le Maire, À nos enfants, Gallimard, 2014], ce dernier se défend d’être un fort en thème et explique qu’il a eu la chance de tomber sur des professeurs qui l’ont découragé de tenter une carrière universitaire.  Ainsi, il aurait sacrifié une thèse sur Proust et une brillante carrière dans les lettres pour l’engagement politique. Entre un brillant agrégé de lettres modernes, lecteur du Cardinal de Retz, de Saint-Simon et de Proust, auteur d’un roman sur Carlos Kleiber, qui s’exprime avec tenue et proclame que sa patrie est la langue française et son héritage sa culture ; et un ancien président dont on connaît le manque de tenue langagière et l’inculture caractérisée, il y a une vraie différence de style. Or « le style est l’homme même », nous rappelait Buffon. En conséquence de quoi, puisqu’il nous est manifestement impossible de nous passer d’un grand parti de droite libérale, autant préférer qu’il soit dirigé par un homme de culture. Disons qu’après Nicolas Sarkozy et Jean-François Copé, si l’un des principaux partis politiques pouvait être présidé par un homme qui sait manier la langue française, nous aurions peut-être moins honte d’être Français.

Pour le reste, le programme de Bruno Le Maire présente assez peu de différences avec celui de Nicolas Sarkozy : la France va mal, car la France refuse d’entrer dans la mondialisation et de se donner les clés de sa réussite. Elle doit accepter le « jeu » de la concurrence mondiale et se plier à l’esprit du temps. « La vraie résistance est dans notre changement » écrit Bruno Le Maire, ce qui ne veut pas dire grand-chose, mais que l’on comprend par ailleurs comme une injonction à s’adapter à la pensée libérale d’inspiration anglo-saxonne. « Je ne comprends pas pourquoi vous ne vous donnez pas les moyens de réussir comme les autres. Quand est-ce que vous ferez votre révolution mentale ? » lui aurait demandé le ministre des Finances britannique. Voici donc le programme que nous propose Bruno Le Maire : nous soumettre aux injonctions de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne et de Bruxelles, c’est-à-dire à une philosophie politique d’inspiration néolibérale dont nous constatons pourtant chaque jour les ravages, comme il le fait lui-même, sans pour autant établir de lien de cause à effet, lorsqu’il écrit : « Parmi les multiples raisons qui peuvent expliquer la crise morale que traverse notre pays, il en existe une très simple : la France protège les plus forts et laisse les plus faibles se débrouiller seuls, ou presque. » Le constat est juste, Bruno Le Maire est d’ailleurs plein de clairvoyance sur l’état de la France et le désespoir de ses habitants. Il n’en propose pourtant que plus de libéralisme, c’est-à-dire plus de violence, pour y remédier. Le mensonge du néolibéralisme, qui n’est que l’infléchissement d’une philosophie qui « à l’ordre politique de l’Etat […] oppose ainsi l’ordre économique du marché[2. Jean Vioulac, La logique totalitaire, essai sur la crise de l’Occident, PUF, 2013.]», est de faire croire que la croissance économique est la seule et unique voie du progrès, la seule et unique voie du bonheur des peuples et de leur accomplissement, quand celle-ci profite principalement à une minorité de dominateurs dont la richesse croît à tout instant sans souci de l’asservissement général qu’elle engendre, ainsi que le démontre Domenico Losurdo dans sa Contre-histoire du libéralisme[3. Domenico Losurdo, Contre-histoire du libéralisme, La Découverte, 2013].

Ainsi quand Bruno Le Maire récite son petit bréviaire du néolibéral, il nous prend l’envie de lui répondre que le libéralisme est une utopie dont nous avons payé assez cher les mensonges et qu’il est évident que cela ne fonctionne pas, que c’est justement de cela que le peuple français ne veut plus. Qu’il ne veut plus d’une Europe ultralibérale, dirigée par les promoteurs de l’exil fiscal, de la violence sociale et de l’asservissement et qu’il faudrait admettre une fois pour toute que les plus grands penseurs du libéralisme ont été des esclavagistes notoires et que la misère n’est pas aux portes de l’Empire mais qu’elle est installée en son cœur ; que nous savons tous que les chiffres officiels du chômage aux Etats-Unis sont faux et que le chômage est au moins aussi fort sur le continent de Friedman que sur celui d’Hayek, et que la misère touche chaque jour un peu plus d’Allemands, de Français, de Portugais, de Grecs, d’Espagnols ou d’Américains, parce que le FMI, la BCE, l’UE et la FED carburent tous au néolibéralisme, comme l’URSS carburait au marxisme-léninisme.

« On noircit la mondialisation pour la discréditer : elle est un fait, pas une valeur. Et combien de continents naguère en proie à la misère ont amélioré le sort de leur population – pas toute, hélas, mais une partie seulement – en plongeant dans ce grand bain de la mondialisation ? Toutes les grandes nations d’Europe ont sauté le pas de la mondialisation, sauf la France. En souffrent-elles ? », demande-t-il ingénument, à quoi il ne semblera pas exagéré de répondre que oui et de lui rétorquer que ce type de discours lénifiant sur la mondialisation heureuse  a fait son temps. Alors, de grâce Monsieur Le Maire, gardez les écailles qui obstruent votre regard si cela vous plaît, mais épargnez-nous les louanges en l’honneur du glorieux capitalisme mondialisé et de ses bienfaits, ainsi que votre admiration béate et naïve à l’égard de toute innovation technologique.

Si la France est une grande nation et qu’elle se doit de tenir son rôle, comme vous semblez le penser, ce n’est pas en se pliant à la loi économique qui ravage le monde d’un bout à l’autre qu’elle le prouvera. Et si vous voulez guérir ses maux, ce n’est certainement pas en utilisant le poison qui la diminue chaque jour que vous y arriverez. Essayons plutôt l’antidote pour changer.

*Photo: Thibault Camus/AP/SIPA. AP21647950_000003.

Hamlet aux truffes et autres considérations

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daniel mesguich hamlet

daniel mesguich hamlet

Je suis allé voir, au théâtre de l’Epée de bois (que de souvenirs…), installé à la Cartoucherie de Vincennes, la dernière mouture d’Hamlet par Daniel Mesguich — qui de son propre aveu a « besoin » de remettre la pièce de Shakespeare en scène tous les dix ans, pour faire le point sur ce qu’il est lui-même — et, conséquemment, sur ce que nous sommes.

J’en avais vu une précédente mouture (il y a bien vingt ans) au TEP, pleine d’imagination et de grotesque assumé au milieu du drame — le fondement de l’esthétique élisabethaine. Celle-ci joue à fond la carte de la mise en abyme — le décor reprend l’encadrement solennel de la scène elle-même, cadre dans le cadre dans le cadre. Comme si le metteur en scène avait voulu exploiter à fond la scène de la pantomime, qui éclaire le meurtre du roi, et plonge Elseneur dans les tracas et les meurtres en série (rien de plus sanglant que cette pièce, qui finit sur un amoncellement de cadavres).
On distribue d’ailleurs à l’entrée un programme illustré d’un texte particulièrement éclairant et intelligent de Mesguich soi-même — bref, au total, une soirée enthousiasmante, et saluée par une foule (compacte — pensez à réserver) tout à fait conquise.

Mais ce n’était pas tout à fait de cela que je voulais parler.

Juste avant que le spectacle ne commence, j’ai vu la grande ombre claire (imper pâle tombant presque aux pieds) de Mesguich remontant tout en haut des tréteaux (tiens, il se déplume un peu… Et il a un peu grossi — me dit mon miroir : c’est que nous avons le même âge, ou à peu près). Sur scène, désormais (pour cette pièce au moins), c’est son fils William (chez Shakespeare, cela s’imposait) qui officie.
Comment dire… J’ai d’excellents souvenirs de théâtre associés à Mesguich lui-même — entre autres un fabuleux Dom Juan vu à Montpellier il y a une dizaine d’années (et damnée, le temps s’en va, madame, las, le temps non, mais nous nous en allons). Et William, ce n’est pas Daniel. C’est bien, c’est efficace, mais quelque chose manque — appelons-le flamme ou charisme, comme vous voulez. Ou magie.
En 1992, Robert Redford sort Et au milieu coule une rivière, remarquable adaptation d’un livre plein d’humour signé Norman Mcclean, que je conseille vivement à tous les amateurs de pêche à la truite et d’humour ravageur. Il y fait jouer un p’tit jeune repéré l’année précédente en truand minable dans Thelma et Louise — un certain Brad Pitt. Filmé par Redford avec amour — et il est évident, à regarder le film, que le grand Robert pensait alors que le petit Brad était l’écho ressuscité de ce qu’il fut au temps de Butch Cassidy. Oui, le film passait visiblement le relais — tout comme Daniel tente de le passer au fiston.
Dix ans plus tard, dans Spy game(un excellent film de Tony Scott), le grand Redford, d’un regard, à l’extrême fin, expliquait au petit Brad qu’il resterait à jamais dans son ombre, tributaire du bon vouloir du grand ancien — qu’il n’existerait (et dans la trame du film, qu’il n’aurait de vie sentimentale) que par la grâce du maître (espion) que jouait Redford soi-même. Il est des pères qui tuent les fils — c’est même une vieille tradition narrative. Voir la légende de Rostam et Sorhab.

Il y a deux ou trois ans, j’ai cru moi-même avoir trouvé l’écho de ce que je fus — goût de la littérature, lue et écrite, capacités scolaires hors pair, et le « mépris d’avance » cher à Solal dans Belle du seigneur. Las ! Je m’étais un peu illusionné…

On peut presque dire des individus ce que Marx disait des répétitions de l’Histoire (c’est au tout début du 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte) : la première version est un drame, plein de bruit et de fureur ; la seconde est une farce — ou tout au moins une valeur dévaluée. Mesguich (Daniel) doit être content de la performance de Mesguich (William). Il l’aime, c’est évident — il ne lui aurait pas confié ce rôle écrasant, il ne le lui aurait pas fait jouer ainsi Mais pour le moment au moins, le fils est grand, mais il n’est pas son père.

*Photo : FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00621963_000005. 

Fleur Pellerin, islamophobie et Marcel Gauchet : le journal d’Alain Finkielkraut

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fleur pellerin culture

fleur pellerin culture

La politique culturelle de Fleur Pellerin (2  septembre)

Élisabeth Lévy. Vous avez été très frappé par le premier entretien que Fleur Pellerin a accordé au Monde en tant que ministre de la Culture…

Alain Finkielkraut. Le film israélien L’Institutrice raconte l’édifiante histoire d’un enfant poète « exilé sur le sol au milieu des huées », tel L’Albatros de Baudelaire. Quand d’autres gamins de son âge crient soudain : « Pipi ! Pipi ! », il s’exclame : « J’ai un poème ! » et, se dandinant d’un pied sur l’autre, il se met à vaticiner. Son institutrice, fascinée par ce petit Mozart du vers libre, décide un jour de l’enlever pour le soustraire au monde de brutes dans lequel il est condamné à grandir et à vivre. La tentative échoue bien sûr et le spectateur est invité à méditer tristement sur cet inévitable retour à l’ordre. Sauf que la vérité qui éclate dans le film contredit son message apparent. L’Institutrice prend ostensiblement le parti des poètes, et ce qui nous est infligé en guise de création spontanée, ce sont des combinaisons arbitraires de mots adultes proférés par une bouche enfantine. Le film dit justement que la poésie est tombée dans l’oubli, mais il révèle à son corps défendant que cet oubli se manifeste aujourd’hui dans la poésie même.

Il en va de la culture en général comme de l’activité poétique. Se cultiver, c’était, comme l’écrit Renaud Camus, « aller voir chez les morts, entre les pins, entre les tombes, ce qu’il en est de nous-mêmes et de la vie ». L’ultra-subjectivisme contemporain nous dispense de ce détour. Chacun désormais est censé penser par lui-même et s’estime, dès le plus jeune âge, en mesure de tout tirer de son propre fonds. L’heure est venue des cogito à tablette et en barboteuse. C’est donc aux enfants et aux adolescents que Fleur Pellerin remet solennellement les clés de la culture : « Les discours qui viennent d’en haut sont dépassés, dit-elle. La jeunesse se défie des institutions. Aujourd’hui, il faut repenser l’accès aux arts et à la culture à l’aune des nouvelles générations, en partant de leurs codes, de leur désir d’expression. » Comme Fleur Pellerin est à l’écoute, elle nous révèle que « les jeunes sont connectés », elle nous apprend qu’« ils ont une expérience artistique qui leur est propre, avec des pratiques culturelles spontanées sur lesquelles il faut s’appuyer : il y a ceux qui chantent dans les chorales, ceux qui graffent sur les murs, ceux qui font des dons sur les plateformes de placement participatif… »

Auguste Comte définissait autrefois la société par le culte des morts. Et son disciple Alain écrivait que « sans la piété en quelque façon filiale qui cherche des idées dans les grands précurseurs, on n’aurait point d’idées du tout ». En matière culturelle, autrement dit, le spontanéisme n’est pas de mise : « Tout homme imite un homme plus grand que nature, que ce soit son père, ou son maître, ou César, ou Socrate ; et de là vient que l’homme se tire un peu au-dessus de lui-même ». Nous n’en sommes plus là. À l’âge mimétique a succédé, nous annonce Fleur Pellerin, celui des « milliers de petites épiphanies individuelles ». Les morts ont été licenciés et, avec eux, les livres : la nouvelle ministre de la Culture vient d’avouer sans complexe qu’accaparée par ses notes, ses fiches, ses documents et ses écrans, elle n’en a pas lu un seul depuis deux ans. La culture est morte et son assassin porte le même nom : c’est le crime parfait.[access capability= »lire_inedits »]

Islamophobie : le retour des années 1930 ? (5 octobre)

Élisabeth Lévy. Le nouvel ouvrage d’Edwy Plenel, Pour les musulmans, illustre une tendance très « hype » en librairie cet automne : « Années 30 le retour ». Dans le même temps, Philippe Corcuff publie en effet Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard ; tandis que la bande des quatre en guerre contre l’islamophobie, Renaud Dély, Claude Askolovitch, Pascal Blanchard et Yvan Gastaut signent un sobre Les années 30 sont de retour. Que vous inspire à chaud cette prose qui trace une équivalence entre le sort peu enviable des juifs d’hier et la situation des musulmans d’aujourd’hui ?

Selon Edwy Plenel, mais aussi Enzo Traverso, Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Philippe Corcuff, Renaud Dély, Pascal Blanchard, Claude Askolovitch et Yvan Gastaut, nous vivons le grand retour des années 1930, à cette différence près que ce n’est plus le Juif mais le Musulman qui tient le rôle de l’ennemi intérieur. Journalistes, historiens et sociologues, ces auteurs nous disent d’une seule voix que l’islamophobie a remplacé l’antisémitisme au moment même où l’antisémitisme islamiste parade dans les rues des villes européennes. Ils croient porter assistance aux nouveaux fiables, aux nouveaux persécutés ; en fait, ils s’inclinent devant la force du nombre. Pétris de mémoire et de bonne volonté, ils érigent en porteurs de l’étoile jaune ceux qui traitent, en toute impunité, les juifs de « sales feujs ». L’histoire n’est plus, comme le voulaient les Anciens, maîtresse de vie. Elle est devenue maîtresse d’erreur et même de terreur, parce qu’elle nous interdit de vivre ce que nous vivons.

Mais le plus grave reproche que l’on peut adresser à Plenel, etc., c’est de recouvrir de leur grand vacarme analogique la frêle voix des intellectuels nés en terre d’islam qui, à l’image de Boualem Sansal, Kamel Daoud ou Mohamed Kacimi, constatent qu’Israël et les juifs sont les boucs émissaires de la misère culturelle, politique, sexuelle, en milieu musulman, et qui prennent le risque de le dire.

La polémique autour de Marcel Gauchet (12 octobre)

Une polémique a émergé au cœur de l’été avec la parution dans Libération d’une tribune libre signée par l’écrivain Édouard Louis et le philosophe Geoffroy de Lagasnerie appelant à boycotter les rencontres de Blois au motif que Marcel Gauchet y avait été invité. Ils s’indignaient qu’un homme qui se s’était jamais rebellé contre quoi que ce fût, sinon « contre les mouvements sociaux, contre le PACS, contre le mariage pour tous, contre l’homoparentalité, contre les mouvements féministes, contre Bourdieu, Foucault et la “pensée 68” (…) » fut autorisé à parler de rébellion, argument qui signifie la fin de tout travail intellectuel. À la veille de la manifestation, une petite troupe d’historiens remettait ça dans Le Monde. Que nous dit cette polémique du monde dans lequel nous vivons ?

Un mot m’a fait sursauter dans la tribune anti-Gauchet publiée, dans la chaleur de l’été, par Geoffroy de Lagasnerie et Édouard Louis : le mot « démocratique ». Marcel Gauchet, écrivaient-ils, ne s’est jamais rebellé que contre les « revendications démocratiques ». Et ils invitaient tout intellectuel ou écrivain soucieux de l’état de la pensée démocratique et de la pensée tout court à boycotter les rencontres de Blois. Le boycott n’a pas eu lieu, mais ces deux francs-tireurs ont été suivis par une longue cohorte d’historiens, de cinéastes, d’artistes et de romanciers qui exigeaient la mise au ban de l’auteur du Désenchantement du monde au nom de la démocratie. L’esprit démocratique a resurgi en Europe après les guerres civiles religieuses quand les hommes, traumatisés par l’arrogance meurtrière de l’absolu, ont pris acte de leur commune finitude. « C’est mettre ces conjectures à bien haut prix que d’en faire cuire un homme tout vif », disait déjà Montaigne dans les Essais. Et Stuart Mill tirait deux siècles plus tard toutes les conséquences de ce scepticisme fondateur. Parce que nous sommes des êtres essentiellement faillibles, « les croyances pour lesquelles nous avons le plus de garanties n’ont pas d’autre sauvegarde qu’une invitation constante au monde entier de les prouver non fondées ». La prétendue infaillibilité totalitaire a conduit, au siècle dernier, Paul-Louis Landsberg à définir l’engagement politique comme « une certaine décision pour une cause imparfaite » et Albert Camus à écrire que la démocratie était le régime conçu, créé et soutenu par des hommes qui savent qu’ils ne savent pas tout : « Le démocrate est modeste, il avoue une certaine part d’ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné. Et, à partir de cet aveu, il reconnaît qu’il a besoin de consulter les autres, de compléter ce qu’il sait par ce qu’ils savent. »

Nulle modestie chez nos pétitionnaires, nulle conscience de l’imperfection de la cause qu’ils défendent. Ils savent tout, ils sont les dépositaires du Juste et du Vrai. Et pourtant, ils ne commettent pas un abus de langage en se réclamant de la démocratie. Car, à la différence des Grecs qui nous ont légué cette élaboration en commun du sens, nous sommes modernes. Comme l’écrit Octavio Paz, notre époque est la première qui, au lieu de proposer un principe atemporel, donne comme idéal universel le temps et ses changements. En tant qu’elle est moderne, la démocratie n’est pas donc pas seulement un régime mais un mouvement progressif qui va du particulier vers l’universel, de la servitude vers la souveraineté, de l’ordre hiérarchique vers l’égalité de tous les hommes. Égalisation, émancipation, libération, c’est par ce vocabulaire dynamique que nous nous distinguons des inventeurs de la démocratie. Nous envisageons toute chose sous la catégorie du devenir. Nous avançons. Nous marchons. Édouard Louis et tous ceux qui se sont rangés sous sa bannière sont de redoutables marcheurs. Ils ne rencontrent jamais d’interlocuteurs, seulement des obstacles. Si confrontation il y a, elle n’a pas lieu dans l’espace démocratique mais dans le temps entre les vivants et les survivants, entre l’avenir et le passé, entre les démocrates et les vestiges. C’est la grande immodestie des modernes.

« Ce combat  – malheureusement, c’en est encore un – sera gagné », écrivait Nicolas Demorand dans le journal Libération après la première grande manifestation contre le mariage pour tous. « Et nous rirons alors, avec nos enfants et nos petits-enfants, dans des configurations familiales devenues banales, en revoyant les archives de 2012 et en nous demandant comment la France a pu un jour incarner les valeurs les plus rétrogrades et se mettre en infraction avec la devise républicaine qui promet à tous liberté, fraternité et égalité. »

Soit on marche, soit on parle. Soit le sens appartient à l’histoire, soit il naît du dialogue. Or notre démocratie n’a pas tranché. Elle oscille sans cesse entre ces deux postulations. Elle repose sur la conscience de la finitude et elle promet l’établissement du Règne de l’Homme. Elle réfute toute vérité absolue, mais elle est engagée, en même temps, dans un processus historique de libération de la subjectivité à l’égard des limites de la nature, du genre et du destin. L’homme n’est pas encore achevé, dit-elle, et elle se dirige d’un pas décidé vers le grand soir de l’interchangeabilité universelle où toutes les différences seront surmontées et où chacun pourra être ce qu’il veut, comme il veut, quand il veut. Modestie ontologique d’un côté, ontologie du pas-encore-être de l’autre : l’équivoque n’est plus tenable. Il est urgent de choisir.[/access]

*Photo: PLV/SIPA.00692569_000070.

Souverainistes de tous les partis…

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ump bruxelles ps ue

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Guillaume Lelong est membre du Parti socialiste et Thomas Ménagé milite à l’UMP, après avoir participé à la Manif Pour Tous. Tous deux figurent parmi les quatre  co-présidents du Collectif « Jeunes euroréalistes » qui regroupe des souverainistes de droite et de gauche opposés à l’Europe de Bruxelles.

Vous avez lancé la semaine dernière le mouvement des « Jeunes euroréalistes », en compagnie d’autres militants politiques, publiant une tribune dans Marianne intitulée « Issus de la génération Maastricht, nous voulons briser le tabou européen ». Quel est le sens de cette initiative ?

Guillaume Lelong : Tout d’abord, il ne s’agit pas d’un mouvement car nous n’avons pas vocation à fonder un parti politique. C’est une association née des réseaux sociaux et transpartisane ayant pour but d’étendre le débat sur la question européenne à la sphère publique, au-delà de partis ayant monopolisés le sujet parce que les autres ont pris peur de le traiter, mais aussi, et c’est important, d’entrevoir quels consensus peuvent être travaillés entre les différents niveaux de souverainismes. En effet, si à titre personnel je suis favorable à la triple sortie, UE, Euro, Otan (ou du moins son commandement), cela n’est pas le cas de tous les fondateurs, loin de là ! Il revient à notre génération, la génération Maastricht,  de s’approprier ces sujets pour contribuer à repenser un projet français sur des fondamentaux. Les discours politiques actuels manquent d’un socle intellectuel et idéologique. Qu’en-est-il de l’indépendance française ? Quel projet européen voulons-nous ? Faut-il des coopérations bilatérales avec des pays du monde entier ou le maintien d’un partenariat privilégié (que j’ai tendance à qualifier « d’amour vache ») via une structure supranationale beaucoup moins intrusive que l’UE ?
Ces débats se dérouleront sur Internet mais aussi par le truchement de conférences tant nationales à Paris, que locales dans la mouvance émergente des courants d’éducation populaire.

Thomas Ménagé : La création de cette association est née d’un constat très simple : l’absence totale d’un débat sur l’Europe lors des dernières élections européennes. Puis nous avons souhaité nous réunir entre jeunes, de tous les horizons afin de mettre fin à l’omerta de nos politiques face aux graves problèmes que nous connaissons dont une grande partie est liée à ce refus d’un débat de fond sur l’Europe.

L’association concrètement se veut être une plateforme de réflexion et d’échanges. Les membres grâce à notre site pourront s’informer, réfléchir et écrire. A cet effet certains dossiers seront seulement consultables par nos adhérents afin de nourrir un vrai débat d’idée. L’association se veut avant tout participative. Nous annoncerons prochainement des dates de conférences et de réunions débat ce qui permettra aux adhérents qui nous ont déjà rejoints de se rencontrer autour de personnes reconnues afin d’échanger sur différents thèmes.

La principale critique qui vous a été adressée, c’est d’avoir « ignoré sciemment une large majorité de l’électorat souverainiste ». Cette objection, vous l’avez compris, émane du Front national. D’une certaine manière, ce reproche n’est-il pas fondé ?

TM : Notre association n’a en aucun cas  vocation à  critiquer le FN, ni même à en parler. Il n’existe aucun combat personnel contre ses militants et ses sympathisants. Nous avons pris connaissance du communiqué du Front national, mais, par notre démarche, nous avons voulu unir des jeunes de gauche et de droite. Ce rassemblement ne pouvait se faire avec ce parti qui ne rassemble pas  et aurait eu pour seul effet de diviser ou de s’approprier une nouvelle fois le monopole de la critique de l’Union Européenne. Le Front national reste un moyen aujourd’hui d’assimilation de l’euroscepticisme à l’extrême droite et à des valeurs identitaires. Ce n’est pas ce que nous souhaitons prôner et ce ne sont pas nos valeurs.

GL : Nous n’ignorons pas cet électorat et à terme il faudra que nous réfléchissions à la manière dont nous pourrons le faire participer au débat. Mais nous avons volontairement mis de côté certaines institutions partisanes monopolisant médiatiquement ces sujets pour montrer de façon explicite qu’il revient à tout à chacun de pouvoir critiquer librement la construction européenne et son principe, sans forcément être assimilé à un parti politique en particulier et à tous ses propos relatifs aux questions notamment identitaires ou d’immigration. C’est d’autant plus important à la veille des congrès à venir dans tous les partis politiques français pour les inciter à se saisir des sujets et à briser le tabou européen. Un début de réflexion sur ces thèmes avec une vraie honnêteté intellectuelle faisant fi de la religiosité eurobéate sera, pour la France, un constituant primaire pour un nouveau projet national devenu aujourd’hui inexistant : les discours des starlettes de la politique ne sont-ils pas devenus très creux ?

A titre personnel, je sais qu’à gauche la critique est forte mais souterraine. Arnaud Montebourg n’a pas fait 17% aux primaires citoyennes en 2012 avec un programme de démondialisation par l’opération du Saint-Esprit ! Cependant, l’attachement aux investitures et aux postes de collaborateurs en dissuade plus d’un de s’exprimer publiquement. La dislocation du maillage territorial de la gauche due aux défaites subites lors de ce quinquennat – et à venir – sont l’occasion de redistribuer les cartes.

Le cas d’Arnaud Montebourg est intéressant. Il n’a jamais remis en cause l’euro mais a simplement appelé à l’émergence d’un protectionnisme européen, d’une part, pendant la primaire socialiste, et appelé à une confrontation avec l’Allemagne sur la gestion de l’euro, ce qui lui a valu de graves ennuis cet été. Cet exemple démontre que la remise en cause de la monnaie européenne demeure un tabou difficile à dépasser. De même, de l’autre côté de l’échiquier politique, Henri Guaino est qualifié de souverainiste mais souhaite le maintien de la monnaie européenne. La dissolution de l’euro fait-elle l’objet d’un consensus au sein de votre association ?

GL : Il est vrai qu’Arnaud Montebourg ne s’est pas focalisé sur l’échelon national. Il y a fort à parier que la tiédeur de ses propositions en 2011 qui semblent similaires à ce que propose aujourd’hui Nouvelle Donne, fussent pensées à l’époque pour ne pas brusquer un électorat de gauche qui a oublié que l’internationalisme n’impose pas forcément de partager sa souveraineté avec ses voisins. Les faits sont têtus et mettent de plus en plus en lumière de par la mise en place de traités de libre-échange avec les États-Unis, le Canada ou le Vietnam, que l’UE est intrinsèquement libre-échangiste. Le principe de réalité ne rappelle-t-il pas vite à l’ordre quand on tente désespérément de mettre en place une nouvelle UE qui voudrait protéger de la mondialisation alors que celle-ci héberge en son sein un paradis fiscal duquel, l’ancien premier ministre est aujourd’hui président de la Commission ? Faut-il aussi rappeler que Martin Schulz, candidat à ce poste et présenté comme étant de gauche, n’a eu cesse d’être favorable au traité transatlantique pendant toute la campagne, sauf la dernière semaine .  Si Montebourg revient au premier plan de la scène politique, j’ose espérer qu’il aura le courage de ses convictions et qu’il ira jusqu’au bout de son raisonnement, faute de quoi, il aura du mal à convaincre. Il devra sans doute poser sur la table la question de l’Euro de façon franche et prendre conscience que la demi-mesure n’est pas de mise quand les intérêts des pays européens divergent à ce point. Le cas Guaino me semble plus complexe. J’espère que nous pourrons compter sur lui lors d’une conférence pour qu’il vienne partager sa réflexion et nous expliquer comment on peut être souverainiste tout en restant pieds et mains liés à la gouvernance économique commune qu’impose la monnaie unique. En attendant, la dissolution ne fait pas consensus au sein de l’association mais nous pouvons en discuter librement sans se faire traiter de réactionnaires et trouver à terme, je l’espère, une position commune à ce sujet.

TM : C’est Arnaud Montebourg qui, lorsqu’il était encore ministre de l’Economie, s’était défini comme un « euro-critique », dans un duel face à Marine Le Pen. Il a voulu combattre ardemment pour la dévaluation de l’euro. On remarque que si cela s’est produit, à la marge, ce n’est pas vraiment grâce à lui, mais à la panique de la Banque Centrale Européenne. Je pense qu’il sait maintenant que la supranationalité de la monnaie ne permet pas de pouvoir agir sur la politique monétaire de l’Europe entière, surtout avec l’entêtement de l’Allemagne à vouloir une monnaie forte.

À droite, la réaction de l’UMP face à la charge d’Henri Guaino et Laurent Wauquiez durant la campagne européenne m’a déterminé à lancer notre association. Sur la question de l’Euro, Guaino s’est lui aussi exprimé sur le sujet, disant même que « l’euro a été une erreur ». S’il admet cela, il a peur du « saut dans le vide » que serait la sortie de l’euro. Ainsi dans sa conviction profonde, il admet que cette monnaie est un poison.

Dans nos rangs, certains prônent une sortie de l’euro, d’autres le passage d’une monnaie unique à une monnaie commune, d’autres encore restent fébriles sur l’idée d’en sortir, moi y compris.  Le constat fait consensus, la solution pas encore, il nous faut donc débattre et avancer argument par argument pour voir les avantages et les inconvénients de cette sortie, afin d’en conclure ce qui sera le mieux pour notre pays, ce sujet sera donc un point essentiel de notre débat. Mais dans tous les cas, nous ne pouvons rester dans cette situation intenable dans laquelle nous place cette monnaie qui ne convient aujourd’hui qu’à l’économie allemande. Concernant ces deux politiques, nous espérons qu’eux comme tant d’autres accepteront prochainement de venir débattre intelligemment de cette question à l’invitation de la jeunesse que nous représentons.

Les signataires de votre manifeste sont à la fois issus des deux grands partis de gouvernement au sein desquels vos arguments se font difficilement entendre, et de mouvement plus modestes (Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan y est sur-représenté) dont vos idées constituent la colonne vertébrale. N’est-ce pas la preuve qu’aucune de ces deux stratégies -tenter de peser dans un grand parti, défendre les mêmes idées dans une petite formation souverainiste – ne s’est jusqu’ici révélée efficace ?

GL : DLF fut sur-représenté parmi les signataires mais le manifeste publié dans Marianne nous a permis d’avoir de nouvelles signatures rééquilibrant en partie les effectifs, notamment à gauche. Mon expérience dans un grand parti m’a montré l’impasse d’une action en interne tant il est irréformable de l’intérieur. A titre d’exemple, voir Martine Aubry -fille biologique et politique de Jacques Delors, ce grand chaman du projet communautaire – être la chef de file des frondeurs tient presque du comique et illustre les postures vides et dépourvues de vision politique qui s’opèrent dans une gauche paralysée. Le combat culturel doit donc s’imposer aux partis de gauche par le corps citoyen non militant et les menacer de Pasokisation. Je crois au déclic populaire à venir.

D’autre part, DLF est un parti encore jeune. N’est-il pas trop tôt pour juger ses résultats alors qu’une dynamique positive semble jouer en sa faveur ? Certes, la logique de la 5ème République n’avantage pas le parti de Nicolas Dupond-Aignan mais ne voyez-vous pas la droite qui est en train de se transformer ? Pourquoi croyez-vous que la Droite populaire a choisi de devenir plus indépendante ces jours derniers en se constituant comme telle ? Les lignes de clivages sont en train de muter.

TM : Oui, la présence d’euroréalistes au sein de tous les partis nous a motivés à créer notre association. Mais aujourd’hui ces militants sont, soit marginalisés au sein de grands partis tels que l’UMP ou le PS , soit dans des partis plus petits, plus jeunes et moins médiatisés tels que le MRC, l’UPR ou DLF par exemple. Notre association a donc pour vocation de nous renforcer mutuellement indépendamment de la route que chacun a  choisi, l’important étant d’informer les Français et de débattre le plus largement possible des nombreuses questions liées à l’enlisement  de la France au sein de l’Union Européenne. Certes, DLF a été représenté de manière importante mais aujourd’hui l’équilibre revient au sein des nouveaux signataires  qui viennent se greffer aux 100 premiers et qui sont issus de tous les partis : PG, MRC, Nouvelle Donne, UPR, UMP… et de nombreux non-encartés qui veulent s’engager et débattre, ce qui témoigne d’une réelle attente.

L’un d’entre vous a été très actif dans la Manif Pour Tous Les débats sociétaux ne supplantent-ils pas depuis quelques mois les débats européens, économiques, monétaires ? À terme, ne risquent-ils pas de faire naître des divisions insurmontables dans votre collectif naissant ?

TM : Au sein de l’association il existe une grande liberté et nous acceptons le parcours de chacun dès lors qu’il n’est pas contraire aux valeurs de notre association. Me concernant, mon engagement dans la Manif pour tous m’a montré qu’il existait aujourd’hui d’autres manières de faire de la politique, qu’il n’est pas forcément nécessaire d’être au sein d’un parti politique pour porter des idées, loin sans faux. La Manif pour tous, au-delà de ses positions et du fond, démontre sur la forme qu’on peut, en dehors de tout parti, influencer le débat politique et ceux qui le porte. On peut constater aujourd’hui que les partis semblent parfois dépassés sur certains points et qu’il est nécessaire de réinventer l’engagement politique au sens noble du terme. C’est cette vocation métapolitique qui est à l’essence même de notre association. Au sein des Jeunes euroréalistes, chacun garde ses idées mais ne met pas en avant son parti  afin de garder que l’essentiel : un vrai débat loin des appareils politiques. Nous avons mis en avant ce qui nous rapproche – notre réelle volonté de débat – pour reléguer au second plan ce qui pourrait nous diviser. De plus, notre organisation transpartisane avec un Conseil d’administration doté d’une grande diversité et de 4 co-présidents, garants des différentes sensibilités de nos membres que sont Guillaume, Charles Roehrich, Corentin Balaine et moi afin d’éviter toute personnification de notre association qui aurait pu avoir pour seul effet de nuire à notre volonté de diversité d’opinion.

GL :  L’enjeu de cette association est de faire en sorte que les débats sociétaux ne supplantent justement pas les débats européens et économiques sans pour autant tomber dans le piège de « l’économisme ». Comme nous n’avons pas vocation à devenir un parti politique, nous pouvons nous permettre de restreindre nos travaux aux champs thématiques précis de la question européenne, voilà qui représente déjà beaucoup de travail ! Quand on construit une maison, on s’occupe des fondations avant de poser le papier peint.

La couleur du papier peint ? Thomas Ménagé vous rétorquera sans doute que la famille, la filiation, relèvent davantage des fondations !

GL : D’un point de vue anthropologique, je ne saurais lui donner tort s’il venait à me dire ça. Christine Taubira elle-même a dit que c’était une « réforme de civilisation ».
D’un point de vue politique, dans le cadre de la prise de décision pour faire un projet de société, n’est-ce pas plutôt l’échelle de souveraineté choisie pour l’exercice de la démocratie qui prime et qui constitue un socle fondamental pour que le pouvoir soit reconnu comme légitime ? Or, nous sommes dans une association politique.

TM : Je considère les enjeux autour de la famille et de la filiation comme une fondation de la maison, si je reprends la métaphore de Guillaume. Cette fondation est par ailleurs mise à mal par les institutions supranationales européennes. On l’a vu avec la récente décision de la Cour Européenne des Droits de l’Homme – bien qu’il s’agisse là d’une institution européenne mais pas liée à l’UE – vis-à-vis de la GPA ou encore avec les différentes directives venant de la Commission et du Parlement Européen. On le voit encore avec ce gouvernement qui, sous prétexte de réduction des déficits sous l’impulsion de la Commission, porte atteinte à une politique familiale qui est une grande réussite pour la France.
Cependant si la famille est une fondation, elle s’avère fragile et peu viable si elle est touchée par le chômage, la pauvreté, et les fins de mois difficile. Les conséquences de l’Union européenne sur notre économie et notre mode de vie, viennent tuer notre souveraineté et notre cohésion nationale. Et en cela, nous nous rejoignons tous. Enfin, peu importe les opinions de chacun, cette loi sur le mariage pour tous est un sujet tellement majeur qu’il mérite un référendum qui a été réclamé tant de fois. Un référendum, c’est un retour à la souveraineté nationale, et l’association a avant tout été constituée pour défendre les sujets de souveraineté !

Nabilla dans les tranchées avec Jouyet

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nabilla celebrite decor

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Attendez-vous à ne pas en entendre parler, mais pas du tout. Après tout, il y a plus urgent. Par exemple, les intrigues confuses et lamentables menées par Jouyon, Fillet et des journalistes du Monde qui jouent aux starlettes et offrent l’exemple plaisant de l’art de se tirer une balle dans le pied puisqu’ils écrivent un livre pour discréditer Sarko (quelle originalité) qui le victimise in fine.

Le problème de l’époque, c’est tout de même le casting : on n’a plus que des comiques et des branquignols pour jour Machiavel et le cardinal de Retz ou Benjamin Bradlee et Carl Woodward. Ou alors des stars de la téléréalité pour jouer des drames passionnels. C’est sûr que Nabilla et son copain poignardé, ce n’est pas Clytemnestre et Agamemnon sur W9. On pourrait presqu’en arriver à penser qu’on a ce qu’on mérite. On en est au deuxième président, -avec Hollande après Sarkozy-, qui reconnaît sans trop de honte des rapports lointains avec la littérature. Résultat, on a une ministre de la Culture qui n’a même plus besoin de faire semblant de lire Modiano et lors d’une commémoration pour le 11 novembre 1914,  on prononce un discours avec une citation approximative de Dorgelès. En plus, il me semble tout de même étrange, d’un point de vue strictement logique, de fêter le centenaire du 11 novembre 1918 quatre-vingt-seize ans après. Si on voulait vraiment respecter la chronologie et non traiter la mémoire comme un grand spectacle hollywoodien et unanimiste, on aurait attendu le 11 novembre 2018.

Mais les convenances de l’aménagement spectaculaire de l’information en ont décidé autrement. Parce que, précisément, entre Jouyon et Fillet au resto, Nabilla en zonzon et Hollande à Vimy, on évite de mettre bout à bout d’autres infos qui pourraient donner un aspect radicalement autre de la réalité, un aspect beaucoup plus gênant pour qui veut savoir comment vivent, ou plutôt refusent de vivre les Européens, cent ans après la guerre civile qui les a envoyés au carnage au nom de la patrie alors qu’ils mourraient pour des industriels comme le disait déjà Anatole France qui n’était pourtant pas un pacifiste excité.

Par exemple, pas très loin de là ou Hollande s’est exprimé, il y a eu moins d’une semaine auparavant, le 6 novembre, 120 000 manifestants à Bruxelles contre l’austérité. Soit un Belge sur cent. Est-ce qu’on sera sur le même ordre d’idée, en France, le 15, pour la manifestation  contre l’austérité , soit plus de 6 500 000 ? On n’en a pas entendu parler, sans doute parce que cette grève était à l’initiative des syndicats -et les syndicats en France, on les balance seulement quand il s’agit de dénoncer des scandales surjoués comme la rénovation de l’appartement d’un leader de la CGT. Mais cette manif était aussi aussi à l’initiative du PTB, le Parti du Travail Belge, ancien groupuscule maoïste qui, ayant accompli une mue très « Front de gauche », est passé d’un score infinitésimal à une représentation municipale significative depuis 2012 et a réussi, pour les élections fédérales de mai 2014 à obtenir 2 des 150 sièges au Parlement fédéral, 4 des 89 sièges au Parlement bruxellois et 2 des 75 sièges au Parlement wallon. Le système électoral complexe de la Belgique a même permis de « voler » un siège au Sénat au PTB. Le PTB, c’est l’exemple en devenir de ce qu’est aujourd’hui Syriza en Grèce, c’est à dire une gauche radicale, avec des propositions, et qui finit par inverser le rapport de force avec de vieux partis socialistes,  grecs ou wallons, usés jusqu’à la corde par la corruption et qui ont noyé ce qu’il leur restait de marqueurs de gauche dans les grandes coalitions austéritaires avec la droite et le centre. Vous imaginez un peu le mauvais exemple ? Des peuples assez conscients pour s’apercevoir que la solution, ce n’est pas l’extrême droite, que l’erreur de cible sur l’immigré, le chômeur ou l’assisté (maintenant même les socialistes façon Valls ou Rebsamen n’ont plus de surmoi sur ces questions) est le meilleur moyen que rien ne change ou que tout empire.

Mais on pourrait aussi s’intéresser à la grève dans les chemins de fer allemands, une grève longue et dure, la plus longue de l’histoire récente de l’Allemagne. Là, on n’en entendra pas parler non plus parce  que ça ne cadrera pas du tout avec la doxa philogermanique ambiante. Il est vrai que l’Allemagne est non seulement passée sur le plan mémoriel d’ennemi héréditaire à  co-victime des boucheries qu’elle a pourtant tout de même initiées mais que sur le plan économique, c’est le nec plus ultra. Alors une grève à la Deutsche-Bahn, non, ce n’est pas possible, pas eux… Les chiens de garde médiatiques nous avaient pourtant expliqué depuis des décennies que seuls les syndicats de la SNCF étaient corporatistes et « prenaient les usagers en otage ». Alors quoi, les Allemands aussi ? Décidément on ne peut plus se fier à personne. Donc, taisons-nous et regardons ailleurs.

Comme on se taira sur les manifs en Italie qui réunissent depuis le 25 octobre plusieurs centaines milliers de personnes contre les atteintes au code du travail et au statut de fonctionnaire alors que Matteo Renzi est le nouveau chouchou du blairisme à la sauce bolognaise. Comme on se taira, encore, sur les manifs grecques, continuelles, que ce soit contre l’austérité ou pour dénoncer la mort de Rémi Fraisse dans ce pays où, précisément, la gauche de transformation est donnée en tête dans tous les sondages. Comme on se taira, toujours, sur les 100 000 manifestants londoniens antilibéraux de la mi-octobre, chiffre assez rare au Royaume-Uni, qui réclamaient eux aussi la fin du  talon de fer social dans la Mecque européenne du free market.

Bref, pour reprendre le titre d’un roman célèbre sur la guerre de 14 : à l’Ouest, rien ne nouveau. Ni au Nord, ni au Sud, ni à l’Est.

Et pourtant…

*Photo: CHERISTOPHER KUHN/SIPA.00696201_000003.