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Deux agents de l’ex-RDA recrutés au Monde

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Nous ne donnerons évidemment pas leur nom , mais on les reconnaîtra facilement à leur absence d’humour et à l’impression qu’ils donnent de sortir du beau film de Henckel von Donnersmarck : La Vie des autres. C’est précisément la vie des autres qui les intéresse et, pour complaire à leur hiérarchie, celle de Nicolas Sarkozy notamment impliqué de près ou de loin dans onze affaires judiciaires. Ils donnent sur les plateaux de télé l’impression d’être accablés par ce qu’ils savent et qu’ils révèlent et, plus encore, par ce qu’ils savent mais se réservent de divulguer en temps voulu. À leurs yeux, même si Sarkozy devait être totalement disculpé, il serait encore coupable. Coupable de quoi ? De ses mauvaises fréquentations. Et des libertés qu’il aurait prises avec la morale.

Car nos deux lascars ont une sensibilité hypertrophiée dès lors qu’il est question de morale. On les imagine dans leur pavillon de banlieue, avec leur femme et leurs enfants, s’échauffant dès lors que l’esprit civique et les règles de la morale élémentaire sont bafouées. Alors, ils reprennent du service, évidemment dans le camp du Bien, c’est-à-dire celui de la Gauche, même si dans leur for intérieur ils souffrent parfois de découvrir que  chez les socialistes aussi  le ver est dans le fruit…Ils sont à plaindre plus qu’à blâmer : leurs idéaux se sont écroulés, les agents de la CIA. ne les prennent même plus au sérieux, le journal dans lequel ils travaillent s’est totalement discrédité depuis des années et, pire encore, tout le monde se lasse du résultat de leurs enquêtes qui n’aboutissent à rien, sinon à une forme insidieuse de calomnie qui ne réjouit plus guère qu’Aymeric Caron.

Mais, en dépit de ses indignations sélectives, Aymeric Caron qu’ils tutoient joyeusement, ne représente pas toute la France : juste quelques ressentimenteux de la même eau que Davet et Lhomme (voilà leurs noms s’inscrivent sur vos écrans, presque malgré moi), une eau très efficace pour vomir en cas d’indigestion  de moraline.

Le Mur de Berlin ne s’est pas effondré en un jour

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mur berlin urss

Je me souviens de ce 9 novembre 1989, de ce jour d’euphorie et de libération. Du spectacle d’une ivresse et d’une fraternité à laquelle il n’était pas possible de résister. D’une joie qu’il était difficile de ne pas partager. Rostropovitch jouant une suite pour violoncelle de Bach devant le mur renversé, qui pouvait ne pas en être ému ? Et pourtant, vingt-cinq ans plus tard, la réserve qui m’habitait est toujours présente.

Ce n’était pas la chute du « socialisme réel », la conviction était déjà évidente qu’il était irréformable. Ayant eu la chance, après les épisodes lamentables d’Andropov et de Tchernenko, d’assister d’assez près à l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir et à la mise en place de la glasnost et de la perestroïka, force fut de constater que cela ne marcherait pas. C’était trop tard, beaucoup trop tard. S’il y avait jamais eu une occasion, c’était à Prague en 1968. À ce moment-là l’Occident doutait de lui-même, sa jeunesse faisait sécession. Les États-Unis étaient englués au Vietnam dans une guerre qui les minait, imposant à leur arrière-cour latino-américaine d’abominables dictatures. S’opposant partout aux mouvements de libération nationale.

L’occasion ne fut pas saisie et l’espoir disparut dans l’immolation de Ian Palach et l’écrasement du soldat Chveïk. L’Occident se reprit, retrouva confiance en lui-même et imposa au camp socialiste, et pas seulement sur le plan des armements, une course que celui-ci ne pouvait gagner. Gorbatchev ou pas, les peuples n’en voulaient plus. Alors qu’il s’en aille, qu’il débarrasse le plancher et les vieux s’arrangeraient avec leurs illusions perdues.

Les « vainqueurs » avaient des têtes de vainqueurs et ne se gênaient pas pour triompher. « La fin de l’histoire » nous disait-il, le capitalisme et la société libérale ont triomphé pour toujours. L’Occident avait gagné la « guerre froide ». Alors, d’où venaient les réticences de François Mitterrand ou de Margaret Thatcher, lorsque l’Allemagne poussant les feux annonça qu’elle voulait la réunification tout de suite ? De ce que la « guerre froide » n’était en fait que la continuation de la Guerre Mondiale commencée le 1er septembre 1939 et peut-être même de celle commencée le 2 août 1914, matrice de toutes les grandes catastrophes du siècle. Et ces deux dirigeants avaient de la mémoire.

Pourquoi l’Europe était-elle coupée en deux ? Parce que Roosevelt malade avait été trop faible à la conférence de Yalta ? Non, l’Europe était coupée en deux parce que le 22 juin 1941 l’Allemagne nazie avait attaqué par surprise l’Union Soviétique, pour une guerre d’extermination abominable, la plus grande de l’histoire, ou la moitié du pays fut détruit de fond en comble et 25 millions de ses habitants massacrés. Le prix payé pour la surprise et l’impréparation, celui pour la libération et la reconquête face à une des plus terribles machines militaires soutenue jusqu’au bout par tout le peuple allemand, furent si lourds, que les soviétiques se jurèrent qu’on ne les y prendrait plus. Alors oui, s’ils imposèrent des dictatures à leur solde dans les pays « socialistes » pour des raisons idéologiques, c’était surtout pour conserver un glacis qui les protégeait. La Hongrie, la Bulgarie, la Roumanie s’étaient alliées aux nazis. Cela avait coûté cher de les vaincre. La Finlande, quant à elle, qui fut pourtant aussi une auxiliaire d’Hitler présentait l’avantage géographique de ne pas pouvoir servir de bouclier. Contre sa neutralité, on l’a laissée tranquille.

Et l’Allemagne donc. Il fallut aller tuer la bête dans sa tanière. Les soviétiques partageaient l’avis de François Mauriac quand il disait qu’il « aimait tellement l’Allemagne qu’il était content qu’il y en eût deux ». Ayant passé une partie de mon enfance dans une Allemagne qui portait encore les stigmates de la catastrophe qu’elle avait elle-même provoquée, je n’étais pas loin de partager ce sentiment. J’ai pu aussi, dans des soirées moscovites à base de vodka, de chants patriotiques, et de larmes vérifier, la marque au fer rouge de la « Grande Guerre Patriotique » dans la mémoire russe. On ne les y reprendra pas. L’avoir oublié dans la gestion de l’affaire ukrainienne est d’ailleurs une erreur très grave.

La façon dont sont présentées les commémorations de ce 25e anniversaire est toujours aussi univoques. Aucune mention, aucune référence à ce qui avait provoqué la situation à laquelle la chute du mur a permis de mettre fin. Alors bien sûr, on comprend, et on partage la volonté de fêter cette unité retrouvée, de commémorer la disparition d’un système oppressif. Mais il faut faire attention, regarder cette Allemagne ayant construit par l’économie cette place dominante en Europe qu’elle n’avait pu obtenir par les armes. Se rappeler que ce peuple civilisé a montré dans l’histoire qu’il était capable de basculer dans la plus terrifiante irrationalité politique.

Non, l’Allemagne n’était pas coupée en deux par hasard, ou à cause d’une invasion soviétique injustifiée. Non, l’édification de ce mur en 1961, soit seize ans après la fin du grand massacre, n’était pas qu’une décision de conserver un empire. L’Allemagne, rapidement absoute à l’ouest pour des raisons géostratégiques recevables, a vu sa partie orientale payer seule la rançon de ses crimes. À la réflexion, cette rançon ne fut pas si élevée.

Les télévisions ont retransmis des cérémonies joyeuses dont le point d’orgue fut la suppression du cheminement lumineux installé dans le nouveau Berlin sur la place qu’occupait le mur le 9 novembre 1989. Je garde quand même présente à l’esprit l’image de Meliton Kantaria plantant le drapeau rouge sur le toit du Reichstag en ruines le 2 mai 1945.

*Photo : ALFRED/SIPA. 00585089_000014. 

Eric Zemmour : 68 est un bloc. Il n’y a rien à conserver

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eric zemmour 68 suicide

Propos recueillis par Cyril Bennasar, Daoud Boughezala, Elisabeth Lévy et Gil Mihaely. 

Elisabeth Lévy. Bienvenue à Causeur, où vous êtes accueilli en ami, ce qui signifie que nous ne tairons aucun de nos désaccords avec vous. L’incroyable adhésion ou répulsion que suscitent votre livre et votre personne révèle un phénomène politique inédit, qui plonge la plupart des commentateurs dans une telle désolation qu’ils n’y comprennent goutte, se contentant de brailler quelques mots-clés : « raciste ! », « réactionnaire ! », « islamophobe ! ». C’est aussi ce phénomène que nous voulons comprendre. Vous dites souvent que vous ne faites pas de politique, mais que faites-vous d’autre que de la politique en défendant vos idées et votre vision de la France ?

Éric Zemmour. J’ai toujours dit que je n’étais pas un homme politique, c’est-à-dire un élu ou un militant encarté, mais je n’ai jamais dit que je ne faisais pas de politique ! Je fais de la « politique gramscienne » en menant un combat d’idées dans le cadre d’une lutte pour l’hégémonie intellectuelle. Ce en quoi je m’inscris dans une tradition française qui conjugue journalisme, littérature, histoire et politique. J’ai baigné là-dedans depuis mes 12 ans, c’est ce que j’ai toujours voulu faire.

EL. En somme, vous seriez une sorte de Plenel de droite ?

EZ. Plenel fait de la politique, et il en a bien le droit ! Je suis en désaccord total avec lui, j’estime qu’il fait partie de ces élites qui ont détruit la France depuis quarante ans. La différence entre nous, c’est que lui est dans l’invective : dans sa vision, il incarne le bien et je suis le mal, tandis que, moi, je ne le diabolise pas.

Gil Mihaely. N’y a-t-il pas une contradiction entre le travail intellectuel, qui cherche la vérité, et le travail politique, qui vise le pouvoir ?

EZ. Je n’accepte pas ce distinguo. En politique, la conquête du pouvoir doit servir à y faire accéder ses idées, donc ce qu’on pense être la vérité. Ou alors on devient un politicard. C’est ce que nous voyons le plus souvent aujourd’hui, mais ça n’a pas toujours été le cas.

EL. Sauf que, dans la réalité où se débattent l’élu ou le ministre, on fait rarement face à des choix binaires. Or, à vous lire, on dirait qu’on a le choix entre le retour en arrière et le désastre postmoderne, entre la femme au foyer pour tous et la GPA/PMA pour tous. Bref, est-ce que Mai 68 est un bloc ?

EZ. Oui ! C’est un bloc. Et je suis volontairement caricatural pour bloquer toute discussion.

EL. Ça commence fort ! Nous, nous pensons qu’on a le choix et qu’il faut se battre sur deux fronts : contre le progressisme imbécile d’un côté, contre l’illusion « réactionnaire » de l’autre.

GM. En un mot, nous nous sentons plutôt conservateurs.

EZ. Conservateurs ? Mais que reste-t-il à conserver ? Le monde tel qu’il va depuis quarante ans, le monde soixante-huitard ? Les conservateurs aujourd’hui s’appellent Plenel et Cohn-Bendit. Et votre troisième voie n’existe pas. Vous et tous ceux qui se disent conservateurs aujourd’hui me font irrésistiblement penser à la fameuse phrase de Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » C’est exactement ça : vous chérissez les causes et déplorez les effets. Vous ne pouvez pas sortir de cette contradiction.[access capability= »lire_inedits »]

EL. Si, par le haut ! Je prétends qu’on peut conserver le libéral (au sens philosophique) sans être condamné au libertaire ni à l’ultralibéralisme…

EZ. Eh bien vous vous trompez ! Lisez Michéa, libéral et libertaire, ça va ensemble : l’un fait la courte-échelle à l’autre.

EL. En somme, si je veux restaurer l’autorité à l’école, je dois retourner à ma cuisine ? Avec toutes les femmes médecins, ingénieurs, pilotes, fonctionnaires, ouvrières ?

EZ. Et c’est moi qui suis caricatural ? « Les femmes à la maison », c’est un mythe ! Les femmes ont toujours travaillé.

EL. Je vous accorde que ce tableau d’un passé intégralement « patriarcal » est un conte de fées et que la mixité française est ancienne. N’empêche que nos grands-mères étaient totalement dépendantes de nos grands-pères !

EZ. C’est faux…, et puis aujourd’hui les femmes sont dépendantes de l’État ! Des millions de femmes dépendent des allocations, presque toutes les femmes seules ! Vous préférez l’État et le patron à l’époux, pas moi !

EL. Eh bien oui, je préfère dépendre de la solidarité nationale, neutre, que d’un homme particulier.

EZ. Eh bien moi, je pense le contraire ! En plus, à l’époque, les maris étaient aussi dépendants des femmes que l’inverse, elles faisaient tourner la maison, elles travaillaient, elles tenaient la bourse et l’épargne du foyer et elles n’étaient pas cloîtrées chez elles. Au Moyen Âge, c’étaient les femmes qui vendaient les produits sur les marchés et non pas les hommes. Ils assuraient certaines tâches difficiles, car ils étaient plus forts physiquement.

Ce n’est qu’avec l’avènement du capitalisme, à partir du xixe siècle, que commence le véritable asservissement des femmes. Le capitalisme les a doublement piégées : au xixe siècle en les enfermant à la maison, et à partir des années 1960 dans une logique consumériste. On veut que les femmes consomment, c’est pour cela qu’on les fait sortir de chez elles. Le génie du capitalisme a été de faire croire aux femmes que le salariat était une libération ! Elles sont esclaves du patron, des allocations de l’État et de la consommation.

Si cela vous fait plaisir d’appeler ça libération, allez-y ! Moi j’appelle cela un autre asservissement.

EL. Désolée, vous ne me convaincrez pas qu’il faut choisir entre l’égalité et la différence…

EZ. Et vous aurez l’indifférence au nom de l’égalité. Ce que veulent les militants de l’égalité, ce n’est pas l’égalité, c’est l’indifférenciation sexuelle. Je suis tout à fait d’accord pour l’égalité juridique entre hommes et femmes, mais on en est loin ! On est passé à un égalitarisme forcené. C’est une lutte sans fin. On est dans 1984 : vous appelez l’asservissement « liberté » et l’indifférenciation « égalité » !

GM. Vous voilà pourtant pris dans la même contradiction que nous : vous ne voudriez pas revenir sur l’égalité des droits, mais vous savez que le jour où elle est instaurée, ce que vous appelez l’égalitarisme forcené est inévitable.

EZ. Parce qu’il ne faut plus parler de droits, il faut seulement parler d’égalité juridique. Le reste est composé d’inégalités fécondes qui sont des différences et des complémentarités.

Cyril Bennasar. Peut-être sommes-nous en train de nous tromper de dispute. Éric Zemmour, vous êtes républicain, vous ne pouvez-pas être hostile à l’égalité, même entre hommes et femmes ! Je crois que ce qui me sépare de vous, au sujet des femmes, ce n’est pas l’égalité, mais la liberté. Voilà pourquoi je pense avec Finkielkraut que le travail des femmes a été une chance pour l’amour. La conquête de femmes libres de vous quitter n’est-elle pas plus glorieuse que l’ancienne hiérarchie conjugale ? Voudriez-vous une femme dépendante autrement que par les sens et par le cœur ?

EZ. Le travail des femmes, en tout cas le travail salarié, a d’abord favorisé l’illusion d’une fausse indépendance qui a poussé au divorce de masse, puis il a déresponsabilisé les hommes vis-à-vis de leurs femmes et de leurs enfants ! Si c’est ça le résultat, bravo ! C’est destructeur pour la société, pour les hommes, pour les femmes et pour les enfants. C’est un monde nihiliste. Vous pouvez faire ce choix sous couvert d’égalitarisme. Moi pas.

GM. Quand vous faites de la libération des femmes l’une des principales causes du déclin français, vous êtes un parfait héritier de 1789, révolution virile et misogyne qui a fondé la république sur une stricte séparation des sexes, « nettoyé » les armées et exécuté Olympe de Gouges pour transgression…

EZ. Absolument. Ou plutôt, la Révolution s’est faite non pas contre la libération, mais contre le pouvoir des femmes, au xviiie siècle, qui nous a menés de catastrophe en catastrophe. Mme de Pompadour complote avec son ami Bernis le changement d’alliance qui aboutit à la défaite de la France dans la guerre de Sept Ans contre les Prussiens et les Anglais. À cause d’elle, nous avons perdu le Canada et l’Inde ! Alors, oui, la Révolution française de Robespierre à Bonaparte, c’est la revanche contre les femmes qui ont ruiné la France.

EL. En ce cas, la progression de l’islam devrait vous réjouir : les musulmans sont autant d’alliés potentiels dans votre combat pour les valeurs traditionnelles et patriarcales…

EZ. L’émergence de l’islam et les conversions de masse dans les banlieues sont liées à la féminisation de la société et à cet égalitarisme forcené. Beaucoup de jeunes hommes se convertissent à l’islam car c’est leur seul moyen de réendosser les habits virils. Voilà où on en est ! Et je le regrette plus que vous.

CB. On a l’impression que vous défendez en toute chose le primat du collectif et que les passions individuelles doivent toujours se conformer à la règle commune. Or, la civilisation occidentale est fière, et à juste titre, d’avoir accouché d’un individu autonome.

EZ. Vous vous trompez d’époque. Aujourd’hui, nous avons une société gouvernée par le primat de l’individu, qui détruit toute structure collective et finit par détruire les individus !

GM. Mais l’individualisme est consubstantiel à la démocratie libérale.

EZ. C’est tout le problème. Stendhal écrivait à ce propos : « Ils prennent l’étiolement de leur âme pour de l’humanisme et de la générosité. »

EL. D’accord, vous n’aimez pas la sensiblerie. À quoi ressemble la politique selon vos vœux ? Du sang et des batailles, Napoléon et Robespierre ?

EZ. La grande tradition française, c’est avant tout Richelieu. Et il ne s’agit pas d’inclinations personnelles, mais d’idées et de résultats. Les grandes idées, la sensiblerie, ça donne la Libye, ça donne l’État mafieux du Kosovo. Et ça donne la Syrie qu’on a failli bombarder et qui est maintenant notre seul défenseur contre l’État islamique, notre nouveau diable. Les grands sentiments n’ont rien à faire dans les relations entre États.

CB. Cette realpolitik intégrale n’aboutit-elle pas à transformer la France en Suisse ? J’aime mon pays comme vous, et j’ai du mal à renoncer à une certaine grandeur qui nous pousse parfois à agir même quand nos intérêts ne sont pas menacés.

EZ. Nous agissons toujours pour défendre nos intérêts, même quand nous prétendons le contraire. Le reste est habillage et hypocrisie.

GM. Il est indéniable que toutes les inventions de la modernité ont eu un prix, voire une face noire. Doit-on pour autant devenir amish, rejeter le monde moderne en bloc, à commencer par la technologie, faire comme le chef des primates dans La Planète des singes ?

EZ. Il y a un rapport évident entre la technologie et la modernité. La technologie est un prétexte et un moyen pour réaliser l’idéologie. Cela m’a particulièrement frappé quand j’ai rédigé Le Suicide français. L’idéologie libertaire a précédé Internet mais s’est déployée grâce à lui. Pascal Lamy nous dit avec mépris qu’on ne peut plus revenir aux frontières à l’âge d’Internet et des porte-conteneurs. Sauf que les porte-conteneurs existent depuis les années 1950 ! Simplement, ils ne servaient pas au tourbillon planétaire des marchandises.

GM. Quoi qu’il en soit, l’histoire ne remet jamais le dentifrice dans le tube. On ne reviendra pas au monde d’avant.

EZ. Je n’ai jamais dit que nous allions revenir en arrière. Je sais bien que la Restauration n’est pas le retour à la monarchie absolue.

GM. Vous voyez bien que vous êtes conservateur !

EZ. Je ne suis pas conservateur, j’essaye de sauver ce qui nous reste de bon… c’est-à-dire plus grand-chose. Et les seules bonnes choses qui nous restent appartiennent à l’ancien monde. Au monde d’avant 1968. Qui était infiniment meilleur que le nôtre.

Daoud Boughezala. La nostalgie n’est certes pas un crime. Mais quel est le visage de votre nostalgie ? La France dont vous rêvez est-elle celle des Trente Glorieuses et, surtout, du consensus gaullo-communiste ?

EZ. Pour la période contemporaine, oui. Mais mes âges d’or à moi sont le règne de Louis XIV, avec Racine et Molière, et la France de Napoléon, mais en 1810 : je ne me consolerai jamais de la perte de la Rhénanie et de l’Italie du Nord ! C’est pour cela que j’aimais l’Europe des Six. La France, pour moi, ce sont les paysages, les petites églises dans les villages, Chateaubriand et Victor Hugo – même si je suis en désaccord avec ses idées politiques –, la beauté des femmes dans la rue, la convivialité, les salons, les cafés où les femmes sont avec les hommes…

EL. Croyez-vous vraiment que la France des années 1950 ressemblait à ce tableau idyllique, et peut-être un brin kitsch ?

EZ. Évidemment ! Sans parler de la beauté de la langue française. Avez-vous vu des images d’archives d’ouvriers qu’on interviewait, la qualité de leur langue et de leur syntaxe, par rapport aux jeunes bourgeois d’aujourd’hui qui parlent un français aussi débraillé que leur tenue…

CB. Ce sentiment du déclin que nous sommes nombreux à partager est-il spécifique à notre époque ? N’est-ce pas d’abord la nostalgie de votre enfance qui parle en vous ?

EZ. Dans Les Belles de nuit de René Clair, Gérard Philipe ne cesse de rêver de la femme du garagiste de l’étage du dessous, mais à chaque fois son rêve se passe dans une époque historique différente, et à chaque fois quelqu’un lui dit : « C’était bien mieux dans ma jeunesse ! » Pendant ce voyage dans le temps, le spectateur comprend que l’histoire n’est que guerres et massacres. Alors, je ne prétends pas que tout est nouveau : Rousseau parlait déjà de la féminisation de la société et Platon des enfants qui sont les maîtres de leurs parents. Je ne nie pas pour autant qu’une partie de ma nostalgie soit celle de mon enfance. Reste que nous vivons une véritable décadence, pas seulement le sentiment renouvelé de la décadence. Vous ne ferez croire à personne que la France qu’on est en train de construire depuis les années 1990-2000 est plus belle, plus douce, et plus grande, que la France des années 1960 !

DB. Pensez-vous que l’État peut encore faire le bonheur des gens malgré eux, en restreignant leurs libertés au nom du Bien souverain ? Peut-on encore dire, comme Pompidou, que « la société n’existe pas » ?

EZ. Oui ! Pompidou avait raison. La société en voie d’implosion a détruit l’État, la nation et l’individu. Les conservateurs de l’époque – car à l’époque il y avait encore des choses à conserver – avaient raison. Même Alain Minc, dans son dernier livre (Le Mal français n’est plus ce qu’il était, Grasset), reconnaît que nous sommes devenus « une société d’atomes ». On croyait que la société allait se gouverner de façon équilibrée et harmonieuse, et on a échoué, dit-il en substance. Oui coco, tu as échoué, et tu laisses un champ de ruines !

GM. Mais nous vivons en démocratie. Tout ce que vous dénoncez, les gens l’ont voulu, non ? Prétendez-vous, comme les staliniens d’hier, savoir ce qui est bon pour eux ?

Absolument pas, je prétends qu’ils ont été endoctrinés pendant quarante ans. Aujourd’hui, ils commencent à comprendre qu’ils ont été floués au nom de la liberté, c’est pour cela qu’ils achètent mon livre.

EL. Avons-nous besoin d’un État autoritaire ?

EZ. Nous avons besoin d’un État qui soit l’État. Sous de Gaulle et Pompidou, les libertés étaient respectées. L’État n’était pas autoritaire, il était l’État et il défendait l’intérêt général.

DB. N’est-ce pas le gaullisme finissant qui a ouvert la voie au déclin que vous observez ?

EZ. Oui ! C’est tout le début du livre ! Ça m’a passionné de voir comment Pompidou – le plus grand chef d’État qu’on ait eu après de Gaulle – était enserré dans ses contradictions entre conservatisme et capitalisme. Giscard jouait de l’idéologie dominante et de sa modernité, car il n’avait aucune vraie culture. Alors que Pompidou avait une vraie culture.

GM. En réalité, de nombreux symptômes du mal que vous décrivez sont déjà présents trente ans avant Mai 68. Dans L’Étrange défaite, Marc Bloch décrit des ministères dirigés par des techniciens qui méprisent le peuple. Mais il n’idéalise pas le peuple et dénonce l’égoïsme des ouvriers autant que celui des bourgeois…

EZ. Il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dites. Pour moi, le drame français des années 1930, c’est le pacifisme, le « droit-de-l’hommisme » de l’époque. Et la faute de la France n’a pas été, comme on le répète aujourd’hui, de ne pas intervenir en Espagne, mais de n’avoir rien fait quand Hitler a remilitarisé la Rhénanie en 1935 : notre armée avait une occasion unique depuis 1806 d’écraser seule l’Allemagne et de la diviser. L’unité de l’Allemagne est une catastrophe géostratégique pour la France. Et pourquoi n’avons-nous rien fait ? Parce que, depuis 1918, la gauche croit au pacifisme, et que ce pacifisme nous envoie dans le mur ! Il y a cependant une différence de taille. Peut-être que Marc Bloch dénonce l’égoïsme des ouvriers, mais, à son époque, l’ouvrier était glorifié par les élites. Jean Gabin était un héros. Depuis les années 1970, on le caricature comme un plouc à la Jean Carmet dans Dupont Lajoie.

EL. Dans Bienvenue chez les Ch’tis, les ouvriers sont très sympathiques !

EZ. Rien à voir ! Dans Bienvenue chez les Ch’tis, le prolétaire est disneylandisé et prétendument glorifié, alors qu’en fait il est ridiculisé !

EL. Sans doute parce que, s’il y a des ouvriers, il n’y a plus de classe ouvrière.

EZ. La classe ouvrière a été détruite d’abord par l’individualisme soixante-huitard, et ensuite par l’immigration. Et c’est volontairement que le patronat l’a détruite, car les ouvriers étaient allés trop loin en faisant la grève générale en mai 1968.

EL. Vous êtes de plus en plus de gauche !

EZ. Évidemment !

EL. Né en 1958 (évidemment !), vous aviez donc 25 ans au moment de la naissance de SOS Racisme. Vous n’avez jamais été séduit par l’antiracisme ?

EZ. Jamais ! J’ai été élevé à l’école primaire d’avant 1968, donc je suis vacciné contre SOS Racisme. Il y a six mois, à l’occasion du trentième anniversaire de la Marche des beurs, Harlem Désir a déclaré : « Avant SOS Racisme, avant la Marche des beurs en France, c’était assimile-toi ou rentre chez toi. Avec la Marche des beurs et SOS Racisme, on a trouvé la formule intermédiaire. » Eh bien, moi, j’ai rompu avec la gauche sur cet « intermédiaire ». Ayant été enfant dans les années 1960, j’ai connu la France de l’assimilation. Et je n’ai pas supporté de la voir disparaître.

EL. L’heure tourne et nous n’avons pas encore abordé le chapitre de votre livre qui a rendu fous vos adversaires et passablement déconcerté vos amis, je parle de Vichy et de Pétain, qu’on vous accuse de vouloir réhabiliter… Sans aller jusque-là, on peut s’étonner que vous ne trouviez rien à garder de Mai 68 mais que vous finassiez s’agissant de Vichy…

EZ. Soyons clairs : Vichy était un pouvoir xénophobe et antisémite, dont le véritable crime est d’avoir édicté deux statuts des juifs. Je sais par ailleurs que Vichy a dénationalisé des juifs français, cela a concerné mes parents et mes grands-parents.

Ce que je soutiens, c’est, qu’en même temps, Vichy a tenté de sauvegarder des pans de souveraineté nationale parce que son grand objectif était de faire comme les Allemands dans les années 1920 : finasser et préparer la revanche. Quand les Allemands demandent qu’on leur livre les juifs – et ce sont eux qui le font quoi qu’on en dise aujourd’hui –, Vichy refuse de livrer les citoyens français. Même Serge Bernstein, dans Les Inrocks, qui est là pour condamner ce que j’ai dit, le reconnaît. Vichy décide donc de faire un troc avec le diable en sacrifiant les juifs étrangers. C’est peut-être honteux, ignoble, et immoral, mais il n’empêche que 90 % des juifs français ne sont pas morts, n’ont pas été envoyés dans des camps, et seulement 25 % du total des juifs en France ont été déportés. C’est le meilleur résultat en Europe occupée.

GM. Nous ne contestons pas ce fait, mais les conclusions que vous en tirez. Vous rappelez que Vichy a déchu de leur nationalité française les juifs naturalisés après 1927 et, en abrogeant le décret Crémieux, tous les juifs algériens qui étaient français depuis trois générations. Cela vide un peu de son sens la protection des juifs français, non ?

EZ. Cela réduit la signification de cette protection, mais cela ne l’annule pas. Il ne s’agit pas seulement d’abstraction. La France est le pays qui a accueilli le plus grand nombre de juifs dans l’entre-deux-guerres, plus que les États-Unis, même, en proportion de sa population. Et que vous le vouliez ou non, cet afflux de gens pauvres qui n’avaient rien à voir avec les israélites français issus de l’assimilation napoléonienne a posé de gros problèmes. Les rapports des préfets sont terribles : ils montrent que la population française ne supportait plus les juifs venus de Pologne et d’Allemagne. Et puis, quand l’ambassadeur des États-Unis appelle Laval à la veille de la rafle du Vel’ d’Hiv et lui dit « Ne donnez pas les juifs », Laval lui répond : « D’accord, prenez-les. » Et l’ambassadeur des États-Unis rétorque : « Non. » Pourquoi n’accuse-t-on pas les États-Unis d’être responsables de la rafle du Vel’ d’Hiv’ ?

GM. Les États-Unis sont sévèrement critiqués pour avoir eux-mêmes rejeté les juifs (le cas du navire Saint-Louis en 1939, par exemple) et pour ne pas avoir bombardé les camps de la mort. En revanche, ils ont grandement contribué à vaincre l’Allemagne. Mais pourquoi ne pas reconnaître que ce sont des Français, dont certains étaient antisémites, qui, contre Vichy et contre Pétain, ont risqué leurs vies pour sauver des juifs ?

EZ. Parce que, sans la distinction entre Français et étrangers, le courage des Français n’aurait pas suffi. Il y a eu deux fois plus de Justes hollandais que de Justes français. Et pourtant 100 % des juifs hollandais ont été massacrés. Seulement, Serge Klarsfeld ne voulait pas qu’on dise que Vichy avait sauvé des juifs, aussi préfère-t-on, pour une fois, célébrer les Français.

Le problème, c’est que vous confondez antisémitisme d’État et antisémitisme racial. Maurras avant-guerre se moquait et dénonçait l’antisémitisme racial des Allemands. Je ne dis pas ça pour le glorifier, mais pour faire des distinctions. Beaucoup de Français approuvaient un certain antisémitisme d’État, qui estimait que les juifs avaient trop de pouvoir et qu’ils faisaient passer leur solidarité confessionnelle avant leur statut de citoyens. Encore une fois, je n’ai jamais défendu les mesures xénophobes et antisémites de Vichy. Je dis simplement que le pacte avec le diable a réussi, que cela vous plaise ou non, que vous trouviez ça moral ou pas. Je ne suis pas le seul à le dire, l’historien du génocide Raul Hilberg le dit lui-même !

EL. Si vous ressortez le « dossier Vichy », c’est parce que, depuis la parution du livre de Paxton en 1973, on invoque Vichy pour discréditer toute tentative d’établir des distinctions entre nationaux et étrangers – une arrestation est une rafle et une expulsion une déportation. C’est insupportable, nous sommes d’accord. Mais croyez-vous lutter contre ce confusionnisme en expliquant que « la politique de souveraineté de Vichy » a eu des conséquences positives ? Pensez-vous « vendre » la préférence nationale aux Français avec un exemple aussi scabreux ?

EZ. Je ne veux pas « vendre » la préférence nationale avec Vichy. Le problème est qu’à partir des années 1970-1980, on criminalise, au nom de Vichy, la distinction entre Français et étrangers. Je pense qu’il faut trancher ce nœud gordien qu’est Vichy pour pouvoir décriminaliser cette distinction. Donc je l’ai fait, délibérément, oui !

EL. Désolée, mais si la souveraineté nationale mène au statut des juifs, tant pis pour la souveraineté !

EZ. L’obsession de Vichy n’est pas liée au statut des juifs, dont j’ai dit le mal que j’en pensais. Dès qu’on expulse trois sans-papiers, on nous renvoie à la rafle du Vel’ d’Hiv qui, elle, a concerné les juifs étrangers…

GM. Et les « dénaturalisés »…

EZ. Oui. Reste que les documents officiels préparant la rafle du Vel’ d’Hiv parlent d’« étrangers de nationalité allemande, russe, etc. ». Quand Alois Brunner descend à Nice avec la Gestapo, parce qu’il en a assez des tergiversations de l’État français, il fait une rafle gigantesque et envoie tout le monde au massacre, juifs français, juifs étrangers, c’est un carton plein ! Que cela vous plaise ou non, quand l’État français n’est pas là, il y a des conséquences.

EL. C’est cela que vous appelez la politique d’assimilation, que les juifs d’après-guerre, selon vous, n’ont jamais pardonnée à Vichy ? De fait, ce que ces ingrats retiennent de Vichy, ce n’est pas la distinction entre Français et étrangers, même si cette distinction a sauvé des vies, c’est la distinction entre juifs et non-juifs, que vous ferez difficilement passer pour une mesure assimilationniste.

EZ. Il n’en est pas moins vrai que Paxton a deux ennemis : la souveraineté nationale et l’assimilation. Selon lui, Vichy a livré les juifs étrangers parce que la population française ne les supportait plus. Les Français étaient trop assimilationnistes et reprochaient aux immigrés juifs de ne pas s’assimiler assez vite. Et la conclusion de Paxton est que la France doit renoncer à sa tradition assimilationniste. Alors, je n’en démordrai pas : si on veut revenir sur la criminalisation de la distinction entre nationaux et étrangers, qui nous empêche, entre autres, d’avoir une politique migratoire, il faut crever tous les abcès et arrêter d’avoir une guerre de retard. En 1940, l’armée française préparait la guerre de 1914 et en 1914 celle de 1870. Moi je fais la guerre de l’avenir. On me traite d’idiot utile de l’extrême droite antisémite, mais depuis quand l’extrême droite antisémite n’a-t-elle pas touché au moindre cheveu d’un juif ? Est-ce l’extrême droite antisémite qui manifeste dans la rue en criant « Mort aux juifs » ? Mohamed Merah était-il d’extrême droite ? Nemmouche a-t-il lu Maurras ?

EL. Eh, vous n’êtes pas aux Inrocks !

EZ. Pardon, mais vous employez parfois les mêmes arguments. Et ce n’est pas un compliment.

EL. Nous ne tomberons pas d’accord sur l’assimilation façon Vichy, mais nous pouvons regretter avec vous l’abandon de l’assimilation républicaine. Votre livre raconte en effet l’adoption subreptice par la France du modèle multiculturel dans lequel toutes les cultures, tous les modes de vie, sont considérés comme également légitimes. Dans ces conditions, savons-nous encore fabriquer des Français ?

EZ. Vous m’avez bien lu ! Sur ce sujet-là non plus, on ne reviendra pas en arrière, et c’est pour cela qu’on va à la catastrophe. On ne reviendra pas à l’assimilation, et c’est pour cela qu’on n’intègre plus et qu’on ira vers l’affrontement des communautés.

GM. Sur l’immigration, beaucoup ont préféré contester vos chiffres que discuter vos thèses. Essayons d’y voir clair. Qui désignez-vous sous le terme « immigration » ?

EZ. Je parle de l’immigration en provenance du sud de la Méditerranée depuis quarante ans. Donc de beaucoup de gens qui qui sont juridiquement français.

GM. Ce n’est pas la définition communément admise. Pour le ministère de l’Intérieur, l’immigration est un flux, pas un stock : les immigrés sont les titulaires d’un visa, jusqu’à cinq ans après leur arrivée en France, ou des clandestins. Après cinq ans de résidence en France, on sort de l’immigration.

EZ. Pour moi, l’immigration c’est le flux et le stock puisque le flux abonde le stock et que le stock, me semble-t-il, ne se résorbe pas, sinon juridiquement. Toute la manipulation, depuis trente ans, consiste à vider la mer avec le droit du sol et les naturalisations. Et une fois qu’on a transformé des étrangers en Français, on nous raconte qu’il n’y a pas plus d’étrangers. Évidemment, puisqu’on leur a donné une carte d’identité française. Ainsi, si vous faites venir 100 millions d’étrangers en France et que vous leur donniez la nationalité française à tous, il n’y aura pas plus d’étrangers en France. Vous serez contents, mais ça ne sera plus le même pays ! C’est pour cela que les querelles de chiffres sont ridicules.

EL. Peut-être, mais dans un État de droit, on ne peut pas distinguer les citoyens en fonction de leur origine…

EZ. Je ne le souhaite absolument pas.

EL. Vous avez parlé d’invasion au sujet des malheureux qui échouent à Lampedusa. En admettant qu’il y ait invasion, croyez-vous vraiment qu’il y ait des envahisseurs ?

EZ. En 1965, Boumediene disait : « Nous vaincrons avec le ventre de nos femmes. »

GM. Admettons. Mais, aujourd’hui, nombre de ces « envahisseurs » sont français. Que fait-on avec eux ?

EZ. Votre question nous ramène à l’assimilation. Ils sont français juridiquement, mais tant qu’ils ne seront pas intégrés et assimilés, ils ne seront pas vraiment français, en tout cas aux yeux des autres. Malika Sorel a une très belle formule, elle dit que « devenir français, c’est changer d’arbre généalogique ». Or, beaucoup d’immigrés ne veulent pas changer d’arbre généalogique.

GM. Même si vous avez raison, cela ne nous dit pas ce qu’il faut faire.

EZ. Si on me lit bien, on voit que mes solutions découlent de mon diagnostic. Vous croyez que le général de Gaulle était humaniste quand il a organisé le débarquement d’un million de Pieds-Noirs ? C’est à l’État de faire son boulot, c’est-à-dire de renvoyer chez eux les immigrés qui arrivent.

CB. La tiers-mondisation de la France me désole autant que vous, mais je voudrais la combattre à partir d’une position progressiste. Après tout, si l’islam me pose problème, c’est justement parce qu’il nous ramène à la France de mon arrière-grand-père. La réponse apportée par Geert Wilders n’est-elle pas plus fédératrice que celle des partis populistes qu’on soupçonne de vouloir revenir à une Europe blanche ?

EZ. L’islam ne vous ramènera pas à l’époque de votre arrière grand-père, car l’islam n’a rien à voir avec le christianisme. Le patriarcat musulman polygame n’a rien à voir avec le patriarcat chrétien monogame. Quand Delacroix va en Algérie en 1840, les seules femmes qu’il peint sont des juives, car ce sont les seules qui ne sont pas voilées. Quant à Wilders, très peu pour moi. Je sais, je serais très populaire à gauche si je contestais l’immigration au nom des droits des homosexuels ! Eh bien non ! Cette réponse libérale ne plaît pas à la société française, et surtout pas aux classes populaires. C’est une réponse de bobo un peu plus lucide que le bobo de base.

EL. Sur ces questions-là, vous allez plus loin que le FN…

EZ. C’est votre point de vue. Vous pourriez dire aussi que je reprends le programme du RPR de 1990 stipulant que l’islam n’était pas compatible avec la République…

EL. Ce qui vous situe à l’opposé de Soral, qui prétend réconcilier la France black-blanc-beur contre les juifs. Vous affirmez pourtant avoir des points d’accord avec lui. Un homme qui attribue tous les malheurs du monde à une seule cause, qu’il s’agisse des juifs ou des coiffeurs, est-il un interlocuteur légitime ?

EZ. Ma position est claire : je discute avec tout le monde. Personne n’est un sous-homme, personne n’est le diable. Alain Soral a écrit Vers la féminisation. C’est sur ce livre que j’ai des points d’accord avec lui, même si cet accord n’est pas parfait. La preuve en est que j’ai publié quelques années après lui Le Premier Sexe. Mais je reconnais que son diagnostic de départ est comparable au mien. Quant à l’objectif politique de Soral, il veut se servir de la rage antisémite d’une partie de la jeunesse arabo-musulmane pour faire le Grand Soir révolutionnaire et renverser le grand capital incarné par les juifs. Besancenot poursuit le même objectif quand, après les émeutes de 2005, il tente d’attirer la jeunesse arabo-musulmane à la LCR. Sauf que lui le camoufle derrière l’antisionisme. De toute façon, ce projet n’a aucune chance de réussir…

EL. Donc, vous ne vous laissez jamais emporter par l’ivresse du politiquement incorrect, par le plaisir de défendre une opinion minoritaire ?

EZ. Non.

EL. On a parfois l’impression, pourtant, que vous opposez une doxa à une autre. Le Syndicat de la magistrature représente 20 à 30 % de la magistrature, mais à vous entendre les « juges rouges » sont partout !

EZ. Excellent exemple ! Le Syndicat de la magistrature est certes minoritaire, mais depuis les années 1970 ses idées ont gagné presque tout le corps de la magistrature. Cela s’appelle une idéologie dominante, et c’est cette idéologie qui, en quarante ans, a défait la France.

EL. D’où une situation paradoxale. Vos idées sont beaucoup plus populaires que cette idéologie dominante. Et vous avez sans doute perdu la bataille…

EZ. Oui, j’ai gagné dans le peuple français, mais j’ai perdu en réalité. En conséquence, le peuple a perdu aussi.

GM. Donc, le suicide français a réussi ?

EZ. Oui, hélas ! Depuis quarante ans, on diffuse un poison à effet lent dans les veines de la France. Aujourd’hui, on peut en voir les effets les plus spectaculaires, et les Français se rendent compte qu’ils sont collectivement malades et que les élites ont détruit la France qu’ils aimaient. D’où la haine des élites qui ne cesse de progresser…

GM. IL faudrait savoir : c’est un suicide ou un assassinat ?

EZ. Je dirais que c’est un assassinat qui a pris les apparences d’un suicide parce que le peuple entier a été fasciné par le discours des assassins.[/access]

*Photo : Hannah.

Les ombres de la rue Vulfran-Warmé

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canet emmanuel bove

Je suis dans le train. Gare d’Amiens. Je vais à Paris pour assister à la projection du film La prochaine fois je viserai le cœur, de Cédric Anger, avec Guillaume Canet et Ana Girardot, qui retrace l’affaire du gendarme Alain Lamare, dit « Le tueur de l’Oise », gendarme du Peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie (PSIG) de Chantilly. En 1978 et 1979, il défraya la chronique après avoir tué une jeune femme et blessé quelques autres, dont certaines grièvement. Il s’était surtout moqué et vengé des militaires, « corps » auquel il appartenait, et des policiers qu’il n’aimait pas non plus.
Il est 8h14, en gare d’Amiens. « Le train va partir », annonce une voix de fille. Toujours la même ; la même voix depuis des années. Si au moins, la SNCF pouvait ne pas changer cette voix. Quelques instants plus tôt, je m’étais adressé à une jeune guichetière pour qu’elle m’aidât à utiliser le billet électronique que m’avait confié le journal afin que je m’acquitte de ma mission.
– Un billet électronique ! On aura tout vu ! Moi, je suis pour le retour des poinçonneurs, lui dis-je, un brin provocateur.
Elle me regarde avec mon chapeau, mon espèce de petit manteau gris. Je n’ai pas l’air d’un marxiste, ni d’un gauchiste.
– Moi non plus je n’aime pas ça, avoue-t-elle.
– Je n’aime pas le présent, ni l’avenir ; il n’y a que le passé qui m’intéresse, me rassure, qui me fascine, qui m’intrigue.
Elle ne m’écoute plus.

***

Le train part. Gare de Longueau. Je me souviens. Longueau. La maison que je louais avec Lou-Mary, mon ex-compagne, chanteuse, au 43, avenue Henri-Barbusse. C’était il y a … il y a combien de temps, déjà ? Je ne sais même plus.
« Prenez gare à la fermeture des portes. Attention au départ ! »
Le train repart. Le matin, vers 7h50, j’ai garé ma voiture sous les platanes du mail Albert 1er. Une manière de bruine grasse me collait au visage. C’était à la fois doux et poisseux, sucré comme si de la limonade grise tombait de ce ciel d’étain. Ou du sang translucide, du sang d’anémié. La Picardie est charmante quand elle est triste. Elle n’est charmante que comme ça : humide, maussade, peinée, un peu méfiante. Elle est comme ces femmes blessées, pas jolies, non, mais pleines de charme et de chien ; ces femmes à qui on ne la fait pas, qui en ont vu d’autres. Des hommes lui sont passés sur le corps. Pas toujours agréables. Plutôt du genre Huns, barbares, hordes teutoniques. C’est pour ça qu’elle a l’air triste ; elle se souvient. On est en droit de ne pas lui donner tort. Les soleils de la joie, des victoires incertaines, éphémères lui vont aussi mal qu’un maquillage de prostituées sur le visage d’une femme du monde.
Sous la bruine, sous les platanes, avant la gare, j’ai aperçu le bar du bas de la rue Vulfran-Warmé. J’y traînais, au cours de la nuit précédente, contemplant un groupe de punks de Toulouse aux riffs brutaux, métalliques ; des voix de plomb en fusion. Une belle énergie. Je le regardai, ce trio venu du Sud-Ouest, ni moins bon, ni meilleur que d’autres groupes du genre, certainement. Je me demandais ce que je faisais là, dans ce bar où je n’avais pas remis les pieds depuis des années. J’y avais laissé trop de souvenirs, abandonné trop d’ombres incertaines, floues comme ma mémoire défaillante.
Rue Vulfran-Warmé, une nuit de d’été de 2004, j’y avais croisé Lou pour la première. Elle était en compagnie d’une amie, Grand Didiche, avec des jambes interminables, longues comme le bateau ivre, des jambes rimbaldiennes, et une allure birkinienne à l’aune de laquelle j’eusse vendu mon âme de séducteur à la traîne. Elle s’en souvenait de ce moment ; moi aussi. Nos regards qui se croisent dans la nuit douce. Quelques mois plus tard, nous fîmes connaissance. Coup de foudre. Je lui écrivis, au fond du Santerre où elle résidait alors, une chanson où il était question de la fameuse rue Vulfran-Warmé. Elle l’avait, un temps, accroché à son répertoire de chanteuse. Les automnes ont passé comme l’étoffe de notre amour. La chanson s’est détachée comme les feuilles finissent par se détacher des platanes, sur le mail Albert 1er, à Amiens.
***

Rue Vulfran-Warmé. Tout au fond de cette rue, la maison de mon ex-femme, Féline. Au milieu de cette même rue : l’Orange bleue, le bar de Kader où j’allais me saouler, les nuits de blues quand la jeune maîtresse que je venais de retrouver après mon divorce, restait trop longtemps à Lille pour apprendre la philosophie. Je haïssais Spinoza et Kierkegaard qui me la chipaient et me laissaient seul, saoul, traînant de bar en bar un spleen nervalien.

***

Le présent ne m’intéresse pas. Ou si peu. Je regarde par la fenêtre du train. Où sommes-nous ? Le train ralentit. La campagne est un peu verte, beaucoup grise. Vert de gris. On y revient toujours. Vert et gris : Picardie.
« Mesdames, messieurs, la gare de Saint-Just-en-Chaussée… »
C’est une voix d’homme, celle du contrôleur ou du chef de train. Comment les appelle-t-on, maintenant, les employés de la SNCF qui a nourri ma famille depuis des dizaines et des dizaines d’années ?
Devant moi, le train s’est arrêté devant un bâtiment en briques rouges dont les fenêtres ont été murées. Un bâtiment aveugle. Le train repart. Des herbes grillées, rousses, autour des rails rouillés. Puis une usine. Un prolétaire en gilet fluorescent marche. Où va-t-il ? Je ne le saurai jamais. Trop tard ; le train file vers Paris.
Nous traversons l’Oise. Je pense au gendarme Alain Lamare. Ces paysages, il a dû les parcourir du regard, à la fin des seventies. Avec ses yeux de bête traquée. Cette campagne désolé, ruisselante ; cette banlieue qui s’approche. Ce Val d’Oise digne d’Emmanuel Bove. Quelques heures plus tard, quand je demanderais à Cédric Anger pourquoi il a donné le nom de Franck Neuhart (je pensais, bien sûr au roman de Bove, L’Amour de Pierre Neuhart) au personnage d’Alain Lamare, magnifiquement interprété par Guillaume Canet, il me répondit, tout sourire : « Mais c’est mon écrivain préféré… »
Je ne savais pas pourquoi j’avais tant aimé son film, tout en tensions, en atmosphères ; le contraire d’un film d’action. Je venais de comprendre pourquoi.

Les Hongrois et la chute du mur de Berlin

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mur berlin hongrie

Ce dimanche 9 novembre, les Allemands célèbrent le 25ème anniversaire de la chute du mur de Berlin. À cette occasion, figurent parmi les invités le chef d’orchestre hongrois Iván Fischer et son compatriote Miklós Németh, dernier Premier ministre – réformateur – de la Hongrie dite communiste. Une participation active, puisqu’Iván Fischer improvisera un discours et dirigera le concert de gala donné à cette occasion au Konzerthaus de Berlin dont il est le directeur musical.

Car les Allemands n’oublient pas. Si, lors de cette mémorable nuit du jeudi 9 au vendredi 10 novembre 1989, les jeunes Berlinois purent ouvrir des brèches dans le mur pour se retrouver enfin avec leurs frères de RDA, ils le doivent en partie aux Hongrois. Hongrois qui, quelques mois plus tôt, leur avaient ouvert la voie en cisaillant – en grande pompe devant les médias du monde entier – les barbelés du rideau de fer (27 juin) pour laisser finalement passer en Autriche les citoyens de RDA réfugiés sur leur territoire (11 septembre). 25 000 d’entre eux allaient ainsi franchir librement la frontière en moins de trois semaines pour rejoindre leurs proches de la RFA.

Résidant alors en Allemagne, je me souviens parfaitement de l’émotion qu’avait suscitée l’événement. Au point que le très prestigieux Karlspreis (Prix Charlemagne) fut remis dès l’année suivante en présence du chancelier Helmut Kohl à Gyula Horn, ministre hongrois des Affaires étrangères au moment des événements, dont le nom fut même donné aux rues de plusieurs villes d’Allemagne. Je revois également toutes ces Trabants débarquer les week-ends suivants à Francfort où je vivais.

Ces événements, désormais bien connus, ont été largement commentés et vont continuer à faire couler beaucoup d’encre. Probablement moins connus sont certains dessous de l’affaire récemment révélés par le principal acteur et le principal témoin des événements en Hongrie: Miklós Németh (alors chef du gouvernement) et son ambassadeur à Bonn István Horváth.

Tout au long du printemps et de l’été 1989, des ressortissants de RDA étaient, comme chaque année, venus passer leurs vacances en Hongrie (où ils pouvaient retrouver, le temps des vacances, leurs proches de RfA). A cette différence près que cette année, l’immense majorité d’entre eux refusa de rejoindre le pays où le régime d’Honecker se faisait de plus en plus dur. Résultat: plusieurs dizaines de milliers de citoyens de RDA se retrouvaient en Hongrie désoeuvrés et sans moyens financiers, donc à la charge de l’État hongrois. Budapest venait de signer la convention de Genève sur le droit d’asile pour défendre les Hongrois de Roumanie réfugiés en Hongrie. Le gouvernement hongrois s’est alors trouvé devant un dilemme: que faire de ces Allemands de l’Est qu’il n’était bien sûr pas question de renvoyer? Comment concilier les engagements de la Convention de Genève sur le Droit d’asile et les obligations du Pacte de Varsovie ?

Par ailleurs, sur un plan purement technique, les installations du rideau de fer avaient considérablement vieilli et étaient à refaire pour la somme de… 50 millions de dollars.

C’est alors que, sur la demande du gouvernement hongrois, une rencontre secrète avec Helmut Kohl et son ministre Genscher eut lieu le 25 août au château de Gilnitz, près de Bonn. Y étaient seuls présents: les deux chefs de gouvernement, leurs ministres des Affaires étrangères (Genscher et Horn) et leurs ambassadeurs.

Les Hongrois font alors part à Helmut Kohl du dilemme auquel ils sont confrontés avec le sort des ces près de 80 000 Allemands de l’Est. Considérant le problème comme germano-allemand, ils interrogent Kohl sur sa réaction éventuelle s’ils les laissent sortir. Ému, Kohl les remercie, assure qu il les acceuillera et demande à ses interlocuteurs hongrois ce qu’ils attendent de lui en échange. Les Hongrois, prudents, renoncent à tout marchandage direct, de peur de compromettre le projet. Et par principe, le Premier ministre hongrois se refuse à monnayer le passage à l’Ouest de ces réfugiés, comme – dit-il – l’avait fait sans scrupules Ceaucescu en Roumanie avec ses ressortissants juifs et saxons. Toutefois, face à une probable pénurie en combustibles, les Hongrois obtiennent de Kohl une importante fourniture de charbon.

Au préalable, une consultation avait eu lieu en mars pour tâter Gorbatchev sur leurs intentions d’ouvrir le parlement à un système pluraliste et d’ouvrir l’économie. Gorbatchev avait acquiescé (mais il n’avait pas encore été ouvertement question d’ouvrir la frontière). Sur le principe général, Gorbatchev déclarait ne pas vouloir se mêler des affaires hongroises (et allemandes), s’en tenant à la promesse laconique suivante: « Soyez assuré que, tant que je serai en poste, 56 ne se renouvellera pas ». Par contre, quant au désengagement de la présence militaire russe, Gorbatchev incita ses partenaires à la patience pour ne pas affaiblir sa position lors de négociations – alors en cours – sur le désarmement.

Fait peu connu, c’est dès le 3 mars. soit six mois avant son ouverture officielle que Miklós Németh ordonna le démantèlement du rideau de fer. Mais sans trop de précipitation pour ne rien compromettre en alertant trop rapidement l’opinion, quitte à laisser bien en vue de la presse un tronçon de frontière en l’état.

La suite des événements, nous la connaissons.

*Photo : Markus Schreiber/AP/SIPA. AP21648382_000007.

La guerre expliquée à mes contemporains

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guerre elie barnavi

« L’État moderne est né de et par la guerre, et est en train de désapprendre la guerre » : c’est la première des Dix thèses sur la guerre, ouvrage dans lequel l’historien Élie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France, analyse un des ressorts décisifs de l’histoire, les conflits armés. Comme il le rappelle dans sa première thèse, bien avant l’époque contemporaine, le coût toujours plus élevé des guerres a contraint les belligérants à créer des systèmes de plus en plus sophistiqués de taxation et de contrôle. Ces dépenses ont ruiné maints rois et empereurs, les obligeant à prendre des mesures extrêmes – dépouiller les prêteurs, qu’ils soient juifs ou templiers – ou parfois à négocier et consentir à limiter leur pouvoir en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes.  

Il n’est pas inutile de rappeler que les deux grands séismes politiques du XVIIIe siècle, les révolutions américaine et française, ont pour cause immédiate les impôts supplémentaires qu’entendaient lever les rois d’Angleterre et de France pour payer des armées ou solder des dettes de guerre. Dans les deux cas, en échange de leur consentement, les contribuables ont exigé des droits politiques. Et, comme on ne les a pas écoutés…

Certes, on brûle d’envie de suivre Barnavi quand il avance que « la guerre n’est pas une fatalité humaine ». Mais on ne peut s’empêcher de se demander en même temps si les guerres ne sont pas, en quelque sorte, l’adversité qui nous pousse à préserver et à développer notre culture démocratique. Les Trente glorieuses auraient-elles été possibles sans la guerre de 1939-1945 ? La prospérité sans précédent de la vaste classe moyenne occidentale des années 1950-1990 n’est-elle pas née de la nécessité pour les élites étatiques de se préparer à la guerre tout en récompensant ceux qui avaient livré la ou les précédentes ? La thèse de Barnavi selon laquelle des démocraties libérales ne se font pas la guerre est certes prometteuse, mais, justement, nos démocraties libérales ne sont-elles pas les beaux enfants de la guerre ? En tout cas, on aurait tort d’oublier que leur pérennité s’explique notamment par le fait qu’elles sont plus efficaces en temps de guerre, car plus compétitives que les dictatures pour mobiliser les ressources et les esprits.

Mêlant l’analyse de l’historien à l’expérience du diplomate, au vécu du soldat et aux sentiments de l’homme, ce livre passionnant d’Élie Barnavi prouve à quel point nous avons tous la guerre chevillée au corps. S’en débarrasser, faire de la paix autre chose qu’une pause exceptionnellement longue entre deux guerres, exigerait un effort plus considérable qu’on ne le croit.

L’avenir pacifié dont rêvent tous les hommes de bonne volonté bute sur les obstacles anthropologiques de nos sociétés : l’individualisme, le matérialisme et l’énorme difficulté à se mobiliser derrière l’intérêt général, quel qu’il soit. En bons héritiers de Montesquieu, qui croyait aux vertus du doux commerce, on pourrait penser que l’hédonisme de la consommation joue en faveur d’un monde pacifié. Sauf que justement, si on en croit le vieil adage «  Si tu veux la paix, prépare la guerre », ce sont les sociétés désarmées qui sont le plus menacées par la violence. De plus, si le nationalisme qui a ensanglanté l’Europe est aujourd’hui en voie de disparition, un monde où on tient plus à son iPad qu’à ses idées ou à sa patrie pourrait bien être celui de la guerre de tous contre tous.

Élie Barnavi, Dix thèses sur la guerre, Flammarion, Collection « Café Voltaire », septembre 2014.

*Image : wikimedia.

La carte de Grémillon et le territoire

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jean gremillon 6 juin

La genèse du 6 juin à l’aube est assez étonnante : Jean Grémillon se rend en Normandie à la fin du mois d’août 1944 pour filmer son pays d’origine. Après avoir montré ses premiers rushes à Jean Painlevé, directeur de la Cinématographie, ils conviennent de faire un film « plus large et plus profond » non pas tant sur le Débarquement que sur les désastres de la guerre. Au printemps 1945, le cinéaste entreprend un deuxième voyage pour tourner dans des conditions précaires et témoigner de la situation d’une région sinistrée. Le film est terminé en 1946 : Jean Grémillon a intégré des plans d’archives, a écrit la musique du film et a imaginé un commentaire à la fois didactique et sobre.

Cependant, le résultat est jugé trop long par les distributeurs et le film sera amputé d’une dizaine de minutes pour être exploité commercialement comme un court-métrage d’avant-programme. La réédition du 6 juin à l’aube en DVD est donc un événement puisque c’est la première fois que nous pourrons voir la version intégrale restaurée de ce documentaire.

La principale qualité du film est d’emprunter sans arrêt des chemins où on ne l’attendait pas forcément. Honnêtement, lorsque débute le documentaire, on craint un peu l’œuvre didactique vouée à participer à l’hagiographie du débarquement des alliés sur les plages de Normandie. Le film de Grémillon montre d’ailleurs deux séquences avec des instituteurs faisant classe à des enfants. Dans la première, l’institutrice travaille à l’ancienne, fait réciter par cœur des leçons aux écoliers et entreprend une leçon de géographie en décrivant scrupuleusement une carte au tableau. Dans la seconde, l’instituteur a emmené ses élèves dehors et explique la Guerre de Cent ans en montrant aux enfants les paysages où se sont déroulés les événements.

D’une certaine manière, tout film progresse  de la même façon. D’abord les cartes, avec des schémas animés pour expliquer les différentes étapes stratégiques des opérations militaires du Débarquement. A ces explications d’une clarté remarquable s’ajoutent ces fameux « stock-shots », notamment ces images très impressionnantes de bombardements aériens qui ridiculisent à tout jamais le très mauvais Il faut sauver le soldat Ryan de Spielberg.

Puis, après avoir filmé les cartes, Grémillon va s’intéresser au territoire. Son film pourrait être une longue litanie de malheurs mais la manière dont le cinéaste filme ces désastres, ces bâtiments ruinés, ces églises abattues est d’autant plus bouleversante qu’il adopte, comme le dit très justement Paul Vecchiali dans un entretien en bonus du DVD, une position de retrait. En filmant un cours sur une guerre beaucoup plus ancienne, Grémillon effectue une démarche passionnante d’inscription de l’Histoire dans les paysages. En ce sens, on comprend pourquoi ce film a tant marqué Jean-Marie Straub (lui aussi interviewé en bonus) : il y a cette même obsession pour enregistrer des traces dans le paysage, de saisir comment l’Histoire peut être évoquée par quelqu’un qui arrive à la fois trop tôt pour tirer les conséquences d’un désastre tout chaud et trop tard  car la guerre ne fera surface que par le biais des images d’archives. Ce sont les lieux, les paysages qui « parlent » et qui disent quelque chose de l’Histoire immédiate mais aussi de la guerre en général. Ensuite, Grémillon va interroger quelques témoins. Ce qu’il y a de beau ici, c’est qu’on est à l’opposé du « micro-trottoir » car ces gens racontent, voire « récitent », ce qu’ils ont vécu. Le phrasé très particulier de ces témoignages donne à la fois un côté très intime aux expériences décrites mais également un caractère universel.

Si Le 6 juin à l’aube est un documentaire parfaitement réussi, c’est qu’en plus de ses qualités purement cinématographiques (montage, sobriété du commentaire, puissance des plans…) , il parvient à poser un regard différent et pourtant incroyablement juste sur la guerre. Chez Grémillon, cinéaste qui ne s’intéresse qu’à l’humain, il n’y a aucune mise en valeur de l’héroïsme (le seul « héros » du film se révèle particulièrement modeste et dit « c’est de l’histoire ancienne ») mais une attention aux calamités supportées par une foule d’anonymes, à l’image de ces plans sur les croix d’un cimetière où une inscription indique « reste humain », ultime trace d’une présence humaine après le désastre…

Le 6 juin à l’aube (1944) de Jean Grémillon. (Editions P.O.M Films et Les éditions de l’oeil)

Minimalisme, maximalisme…

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amiel jaccard thibaudet

Mon ami Steven Sampson, grand spécialiste de la littérature américaine devant l’Éternel et de Philip Roth en particulier, me disait que les grands écrivains yankees, Douglas Kennedy ou James Ellroy notamment, ont atteint un tel degré de réalisme qu’un roman où une famille ne comptant pas au moins deux hypocondriaques, un sadique et un vieillard gâteux qui bave sur son plastron serait considéré comme un roman à l’eau de rose.

Par ailleurs, aucun lecteur ne prendrait en considération un écrivain qui n’aurait pas souffert de traumas infantiles, goûté à une vie de débauche et de guigne, tâté de l’hôpital psychiatrique, affirmé une ambition pathologique – être le général en chef des lettres américaines, par exemple – et bossé dur. Peu importe qu’il ait du style, il lui faut d’abord une épaisseur humaine, avoir roulé sa bosse et traîné dans la boue le rêve américain. Plus rien à voir avec Mark Twain, Henry James, Carson McCullers, Dorothy Parker, voire Salinger. Après avoir écouté la description apocalyptique que me faisait Steven Sampson de la littérature américaine actuelle, j’ai mieux compris pourquoi elle me tombait des mains et je suis revenu à mon cher Henri-Frédéric Amiel qui, comme Proust, est parvenu par la seule magie de son écriture à me faire partager la météorologie de son âme, la subtilité de ses troubles de conscience, l’essence de sa mélancolie et le charme du temps perdu. Je n’ai d’ailleurs moi-même pas eu d’autre but que de relater les pérégrinations d’un jeune Lausannois à Paris et, accessoirement, au Japon.

Ayant travaillé pour quelques éditeurs renommés et pour quelques gazettes littéraires, j’ai pu observer de près comment ils s’y prenaient pour fabriquer des « génies », à la manière des marchands de la rue Saint-Sulpice fabriquant des vierges, des saints et des dieux en plâtre peint. J’ai également compris qu’il valait mieux choisir un pseudonyme qui sonne bien ou évoque une gloire passée, voire un lieu de passage très fréquenté. Je ne l’ai pas fait, faute d’imagination ou d’ambition, et j’ai conservé le nom de mon père, quitte à être confondu avec un pull à carreaux qui n’est vraiment pas mon genre. Il est vrai que maintenant on me prend plutôt pour un spécialiste du terrorisme international, un certain Roland Jacquard intervenant à l’occasion de chaque prise d’otages ou de massacres attribués à d’obscurs groupuscules islamistes. Obscurs pour moi, bien sûr, et non pour lui qui en démêle à chaque fois avec une évidente satisfaction les ramifications et les motivations, comme s’il était lui-même le cerveau de ce poulpe géant. J’aurais pu prendre le nom de ma mère, Mangelberger, mais, dans mon adolescence, je préférais éviter d’être confondu avec un rescapé des camps nazis comme l’était mon ami Pierre Katz, ou pour le rejeton d’une famille de bourreaux. « Nomen est omen », disaient les Romains (« ton nom est ton destin »). Je me demande parfois si sous le nom de Mangelberger j’aurais écrit les mêmes livres.

2. Amiel ne visait aucun public

Dès la première publication du Journal d’Henri-Frédéric Amiel, publication posthume et tronquée à la fin du XIXesiècle, les critiques littéraires se posèrent une question : comment un auteur si médiocre dans les rares livres parus de son vivant, un professeur si terne dans son enseignement, un célibataire si conventionnel, devenait-il chaque soir devant la feuille blanche un analyste si profond, un écrivain si sûr, un maître original et incomparable ?

Albert Thibaudet, dans un livre un peu oublié à tort, Intérieurs, qui traite de trois auteurs – Fromentin, Baudelaire et Amiel, une sainte trilogie pour moi –, répond à cette question. « Tout se passe, écrit-il, comme si, à l’intérieur d’Amiel, s’était trouvé un démon étonnamment habile, un malin génie occupé à boucher toutes les issues qui auraient pu l’écarter de son journal. » Amiel redoutait l’action, se méfiait de la technique, évitait la spéculation et rejetait toute forme de construction littéraire. Il ne visait aucun public : il se bornait à occuper sa paresse avec son journal. Son extrême dénuement a fait de lui un bouddhiste (de l’École réformée, celle qui dit non à la réincarnation) installé au bord du lac Léman. Dans la Genève de Calvin, de Voltaire et de Rousseau, soudain une autre musique se fait entendre : j’y reviens de plus en plus souvent, un peu à l’image de mon père à la fin de sa vie. Ma mère, elle, ne lâchait plus Thomas Bernhard, et elle est morte en tenant Extinction dans ses bras.

3. Edmond Jabès et Max Jacob

Comme il se promenait rive gauche avec Max Jacob, quelle ne fut pas la stupéfaction du jeune Jabès quand Max lui présenta un poète célèbre (il ne dévoile pas son identité), lui serrant avec empressement la main, puis glissa à son oreille : « C’est un con ! »

Dès qu’il se fut éloigné, Jabès reprocha à Max Jacob son attitude. Max répliqua aussitôt : « Que veux-tu que je fasse s’il est toujours con et quelque fois poète ? » Puis Max donna à Edmond quelques conseils pour réussir dans la vie littéraire parisienne : « Gueule et ne remercie jamais. Et ne manque surtout pas de faire parler de toi. On apprécie beaucoup plus ceux qui commettent des frasques que ceux dont on ne sait rien. Il faut se plier à la mentalité des imbéciles.
– Et toi, Max, l’as-tu fait ?
– Oh ! Non ! lui répondit-il, j’ai eu beaucoup de chance, on l’a fait pour moi… »

La dernière lettre de Max Jacob – il mourra à Drancy le 5 mars 1944 en dépit des interventions de Sacha Guitry et de Jean Cocteau – est si poignante qu’il me faut bien la citer pour conclure cette chronique. Elle est adressée à Jabès : « La souffrance seule peut conserver une race ou une société. Il faut nous attendre au cours des siècles à retrouver le martyre dont le sang féconde. Quant à moi, j’y suis préparé dès longtemps et comme juif et comme catholique fervent. J’en parlais avant Hitler. J’en parlerai toute ma vie. Je suis enchanté de ma vie de souffrances infinies et je souhaite la souffrance purificatrice à mes amis. » L’humour et le mysticisme font rarement bon ménage. Sauf chez Max Jacob.

*Image : Henri-Frédéric Amiel (wikimedia).

Scoop Closer : Zemmour a un coeur!

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Cette semaine, Eric Zemmour trône en « une » de tous les magazines – en plus de votre mensuel préféré. Héros des hérauts de la droite décomplexée, diable de la gauche morale, l’auteur du Suicide français « déchaîne les passions », comme on l’écrit en école de journalisme. Dans ce tohu-bohu, il y a peu de place pour la nuance, le débat, la circonspection, voire – rêvons un peu – l’humour et l’ironie.

Toute la presse serait donc contaminée par l’esprit de sérieux ? Non, quelques irréductibles résistent encore et toujours à l’encartage obligatoire. Causeur, bien sûr (je garde l’esprit corporate), mais aussi notre quasi-homonyme Closer, si décrié pour ses enquêtes un poil intrusives. Grâce à François-Xavier Ajavon, qui me sert ici de dentiste, j’ai pu découvrir un Zemmour ultragalant figurant sur la manchette de Closer avec la légende suivante : « Misogyne, lui ? Pas avec sa femme ! Il porte son sac ! » Et le macho de ces dames de porter le fardeau de son épouse occupée à rajuster sa capuche.

closer eric zemmour

Contrairement aux apparences, cette image-choc apporte de l’eau au moulin du déclinologue. Si les « peoples » apparaissent désormais en couv’ de Closer avec leur légitime… c’est signe que tout fout vraiment le camp !

Zemmour, parfait gentleman, c’est-y pas un scoop aux yeux de ses détracteurs ? Quoi, l’agent « lepéniste » devenu pamphlétaire « pétainiste » selon Libé aurait une âme ? Closer dépasse décidément toutes les bornes du vivre-ensemble. À ce train-là, le titre du groupe Mondadori nous informera bientôt que ce prétendu cynique donne aux pauvres, ne piétine pas les sans-papiers ou qu’il est déjà parti en vacances avec un hiérarque socialiste.

Ne nous arrêtons pas en si bonne voie. Sans tuer le suspense, je peux déjà vous annoncer que le champion de France de la réaction a cordialement serré la main et répondu aux questions d’un jeune journaliste à la crinière de beatnik, dont le prénom exotique contrevient sérieusement à la Loi du 11 germinal an XI. Pis, ce dangereux individu ose même regretter certains élans situs de 68. Mais c’est une autre histoire, que vous lirez lundi sur le site de Causeur ou dès maintenant dans notre numéro de novembre…

Deux agents de l’ex-RDA recrutés au Monde

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Nous ne donnerons évidemment pas leur nom , mais on les reconnaîtra facilement à leur absence d’humour et à l’impression qu’ils donnent de sortir du beau film de Henckel von Donnersmarck : La Vie des autres. C’est précisément la vie des autres qui les intéresse et, pour complaire à leur hiérarchie, celle de Nicolas Sarkozy notamment impliqué de près ou de loin dans onze affaires judiciaires. Ils donnent sur les plateaux de télé l’impression d’être accablés par ce qu’ils savent et qu’ils révèlent et, plus encore, par ce qu’ils savent mais se réservent de divulguer en temps voulu. À leurs yeux, même si Sarkozy devait être totalement disculpé, il serait encore coupable. Coupable de quoi ? De ses mauvaises fréquentations. Et des libertés qu’il aurait prises avec la morale.

Car nos deux lascars ont une sensibilité hypertrophiée dès lors qu’il est question de morale. On les imagine dans leur pavillon de banlieue, avec leur femme et leurs enfants, s’échauffant dès lors que l’esprit civique et les règles de la morale élémentaire sont bafouées. Alors, ils reprennent du service, évidemment dans le camp du Bien, c’est-à-dire celui de la Gauche, même si dans leur for intérieur ils souffrent parfois de découvrir que  chez les socialistes aussi  le ver est dans le fruit…Ils sont à plaindre plus qu’à blâmer : leurs idéaux se sont écroulés, les agents de la CIA. ne les prennent même plus au sérieux, le journal dans lequel ils travaillent s’est totalement discrédité depuis des années et, pire encore, tout le monde se lasse du résultat de leurs enquêtes qui n’aboutissent à rien, sinon à une forme insidieuse de calomnie qui ne réjouit plus guère qu’Aymeric Caron.

Mais, en dépit de ses indignations sélectives, Aymeric Caron qu’ils tutoient joyeusement, ne représente pas toute la France : juste quelques ressentimenteux de la même eau que Davet et Lhomme (voilà leurs noms s’inscrivent sur vos écrans, presque malgré moi), une eau très efficace pour vomir en cas d’indigestion  de moraline.

Le Mur de Berlin ne s’est pas effondré en un jour

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mur berlin urss

mur berlin urss

Je me souviens de ce 9 novembre 1989, de ce jour d’euphorie et de libération. Du spectacle d’une ivresse et d’une fraternité à laquelle il n’était pas possible de résister. D’une joie qu’il était difficile de ne pas partager. Rostropovitch jouant une suite pour violoncelle de Bach devant le mur renversé, qui pouvait ne pas en être ému ? Et pourtant, vingt-cinq ans plus tard, la réserve qui m’habitait est toujours présente.

Ce n’était pas la chute du « socialisme réel », la conviction était déjà évidente qu’il était irréformable. Ayant eu la chance, après les épisodes lamentables d’Andropov et de Tchernenko, d’assister d’assez près à l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir et à la mise en place de la glasnost et de la perestroïka, force fut de constater que cela ne marcherait pas. C’était trop tard, beaucoup trop tard. S’il y avait jamais eu une occasion, c’était à Prague en 1968. À ce moment-là l’Occident doutait de lui-même, sa jeunesse faisait sécession. Les États-Unis étaient englués au Vietnam dans une guerre qui les minait, imposant à leur arrière-cour latino-américaine d’abominables dictatures. S’opposant partout aux mouvements de libération nationale.

L’occasion ne fut pas saisie et l’espoir disparut dans l’immolation de Ian Palach et l’écrasement du soldat Chveïk. L’Occident se reprit, retrouva confiance en lui-même et imposa au camp socialiste, et pas seulement sur le plan des armements, une course que celui-ci ne pouvait gagner. Gorbatchev ou pas, les peuples n’en voulaient plus. Alors qu’il s’en aille, qu’il débarrasse le plancher et les vieux s’arrangeraient avec leurs illusions perdues.

Les « vainqueurs » avaient des têtes de vainqueurs et ne se gênaient pas pour triompher. « La fin de l’histoire » nous disait-il, le capitalisme et la société libérale ont triomphé pour toujours. L’Occident avait gagné la « guerre froide ». Alors, d’où venaient les réticences de François Mitterrand ou de Margaret Thatcher, lorsque l’Allemagne poussant les feux annonça qu’elle voulait la réunification tout de suite ? De ce que la « guerre froide » n’était en fait que la continuation de la Guerre Mondiale commencée le 1er septembre 1939 et peut-être même de celle commencée le 2 août 1914, matrice de toutes les grandes catastrophes du siècle. Et ces deux dirigeants avaient de la mémoire.

Pourquoi l’Europe était-elle coupée en deux ? Parce que Roosevelt malade avait été trop faible à la conférence de Yalta ? Non, l’Europe était coupée en deux parce que le 22 juin 1941 l’Allemagne nazie avait attaqué par surprise l’Union Soviétique, pour une guerre d’extermination abominable, la plus grande de l’histoire, ou la moitié du pays fut détruit de fond en comble et 25 millions de ses habitants massacrés. Le prix payé pour la surprise et l’impréparation, celui pour la libération et la reconquête face à une des plus terribles machines militaires soutenue jusqu’au bout par tout le peuple allemand, furent si lourds, que les soviétiques se jurèrent qu’on ne les y prendrait plus. Alors oui, s’ils imposèrent des dictatures à leur solde dans les pays « socialistes » pour des raisons idéologiques, c’était surtout pour conserver un glacis qui les protégeait. La Hongrie, la Bulgarie, la Roumanie s’étaient alliées aux nazis. Cela avait coûté cher de les vaincre. La Finlande, quant à elle, qui fut pourtant aussi une auxiliaire d’Hitler présentait l’avantage géographique de ne pas pouvoir servir de bouclier. Contre sa neutralité, on l’a laissée tranquille.

Et l’Allemagne donc. Il fallut aller tuer la bête dans sa tanière. Les soviétiques partageaient l’avis de François Mauriac quand il disait qu’il « aimait tellement l’Allemagne qu’il était content qu’il y en eût deux ». Ayant passé une partie de mon enfance dans une Allemagne qui portait encore les stigmates de la catastrophe qu’elle avait elle-même provoquée, je n’étais pas loin de partager ce sentiment. J’ai pu aussi, dans des soirées moscovites à base de vodka, de chants patriotiques, et de larmes vérifier, la marque au fer rouge de la « Grande Guerre Patriotique » dans la mémoire russe. On ne les y reprendra pas. L’avoir oublié dans la gestion de l’affaire ukrainienne est d’ailleurs une erreur très grave.

La façon dont sont présentées les commémorations de ce 25e anniversaire est toujours aussi univoques. Aucune mention, aucune référence à ce qui avait provoqué la situation à laquelle la chute du mur a permis de mettre fin. Alors bien sûr, on comprend, et on partage la volonté de fêter cette unité retrouvée, de commémorer la disparition d’un système oppressif. Mais il faut faire attention, regarder cette Allemagne ayant construit par l’économie cette place dominante en Europe qu’elle n’avait pu obtenir par les armes. Se rappeler que ce peuple civilisé a montré dans l’histoire qu’il était capable de basculer dans la plus terrifiante irrationalité politique.

Non, l’Allemagne n’était pas coupée en deux par hasard, ou à cause d’une invasion soviétique injustifiée. Non, l’édification de ce mur en 1961, soit seize ans après la fin du grand massacre, n’était pas qu’une décision de conserver un empire. L’Allemagne, rapidement absoute à l’ouest pour des raisons géostratégiques recevables, a vu sa partie orientale payer seule la rançon de ses crimes. À la réflexion, cette rançon ne fut pas si élevée.

Les télévisions ont retransmis des cérémonies joyeuses dont le point d’orgue fut la suppression du cheminement lumineux installé dans le nouveau Berlin sur la place qu’occupait le mur le 9 novembre 1989. Je garde quand même présente à l’esprit l’image de Meliton Kantaria plantant le drapeau rouge sur le toit du Reichstag en ruines le 2 mai 1945.

*Photo : ALFRED/SIPA. 00585089_000014. 

Eric Zemmour : 68 est un bloc. Il n’y a rien à conserver

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eric zemmour 68 suicide

eric zemmour 68 suicide

Propos recueillis par Cyril Bennasar, Daoud Boughezala, Elisabeth Lévy et Gil Mihaely. 

Elisabeth Lévy. Bienvenue à Causeur, où vous êtes accueilli en ami, ce qui signifie que nous ne tairons aucun de nos désaccords avec vous. L’incroyable adhésion ou répulsion que suscitent votre livre et votre personne révèle un phénomène politique inédit, qui plonge la plupart des commentateurs dans une telle désolation qu’ils n’y comprennent goutte, se contentant de brailler quelques mots-clés : « raciste ! », « réactionnaire ! », « islamophobe ! ». C’est aussi ce phénomène que nous voulons comprendre. Vous dites souvent que vous ne faites pas de politique, mais que faites-vous d’autre que de la politique en défendant vos idées et votre vision de la France ?

Éric Zemmour. J’ai toujours dit que je n’étais pas un homme politique, c’est-à-dire un élu ou un militant encarté, mais je n’ai jamais dit que je ne faisais pas de politique ! Je fais de la « politique gramscienne » en menant un combat d’idées dans le cadre d’une lutte pour l’hégémonie intellectuelle. Ce en quoi je m’inscris dans une tradition française qui conjugue journalisme, littérature, histoire et politique. J’ai baigné là-dedans depuis mes 12 ans, c’est ce que j’ai toujours voulu faire.

EL. En somme, vous seriez une sorte de Plenel de droite ?

EZ. Plenel fait de la politique, et il en a bien le droit ! Je suis en désaccord total avec lui, j’estime qu’il fait partie de ces élites qui ont détruit la France depuis quarante ans. La différence entre nous, c’est que lui est dans l’invective : dans sa vision, il incarne le bien et je suis le mal, tandis que, moi, je ne le diabolise pas.

Gil Mihaely. N’y a-t-il pas une contradiction entre le travail intellectuel, qui cherche la vérité, et le travail politique, qui vise le pouvoir ?

EZ. Je n’accepte pas ce distinguo. En politique, la conquête du pouvoir doit servir à y faire accéder ses idées, donc ce qu’on pense être la vérité. Ou alors on devient un politicard. C’est ce que nous voyons le plus souvent aujourd’hui, mais ça n’a pas toujours été le cas.

EL. Sauf que, dans la réalité où se débattent l’élu ou le ministre, on fait rarement face à des choix binaires. Or, à vous lire, on dirait qu’on a le choix entre le retour en arrière et le désastre postmoderne, entre la femme au foyer pour tous et la GPA/PMA pour tous. Bref, est-ce que Mai 68 est un bloc ?

EZ. Oui ! C’est un bloc. Et je suis volontairement caricatural pour bloquer toute discussion.

EL. Ça commence fort ! Nous, nous pensons qu’on a le choix et qu’il faut se battre sur deux fronts : contre le progressisme imbécile d’un côté, contre l’illusion « réactionnaire » de l’autre.

GM. En un mot, nous nous sentons plutôt conservateurs.

EZ. Conservateurs ? Mais que reste-t-il à conserver ? Le monde tel qu’il va depuis quarante ans, le monde soixante-huitard ? Les conservateurs aujourd’hui s’appellent Plenel et Cohn-Bendit. Et votre troisième voie n’existe pas. Vous et tous ceux qui se disent conservateurs aujourd’hui me font irrésistiblement penser à la fameuse phrase de Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » C’est exactement ça : vous chérissez les causes et déplorez les effets. Vous ne pouvez pas sortir de cette contradiction.[access capability= »lire_inedits »]

EL. Si, par le haut ! Je prétends qu’on peut conserver le libéral (au sens philosophique) sans être condamné au libertaire ni à l’ultralibéralisme…

EZ. Eh bien vous vous trompez ! Lisez Michéa, libéral et libertaire, ça va ensemble : l’un fait la courte-échelle à l’autre.

EL. En somme, si je veux restaurer l’autorité à l’école, je dois retourner à ma cuisine ? Avec toutes les femmes médecins, ingénieurs, pilotes, fonctionnaires, ouvrières ?

EZ. Et c’est moi qui suis caricatural ? « Les femmes à la maison », c’est un mythe ! Les femmes ont toujours travaillé.

EL. Je vous accorde que ce tableau d’un passé intégralement « patriarcal » est un conte de fées et que la mixité française est ancienne. N’empêche que nos grands-mères étaient totalement dépendantes de nos grands-pères !

EZ. C’est faux…, et puis aujourd’hui les femmes sont dépendantes de l’État ! Des millions de femmes dépendent des allocations, presque toutes les femmes seules ! Vous préférez l’État et le patron à l’époux, pas moi !

EL. Eh bien oui, je préfère dépendre de la solidarité nationale, neutre, que d’un homme particulier.

EZ. Eh bien moi, je pense le contraire ! En plus, à l’époque, les maris étaient aussi dépendants des femmes que l’inverse, elles faisaient tourner la maison, elles travaillaient, elles tenaient la bourse et l’épargne du foyer et elles n’étaient pas cloîtrées chez elles. Au Moyen Âge, c’étaient les femmes qui vendaient les produits sur les marchés et non pas les hommes. Ils assuraient certaines tâches difficiles, car ils étaient plus forts physiquement.

Ce n’est qu’avec l’avènement du capitalisme, à partir du xixe siècle, que commence le véritable asservissement des femmes. Le capitalisme les a doublement piégées : au xixe siècle en les enfermant à la maison, et à partir des années 1960 dans une logique consumériste. On veut que les femmes consomment, c’est pour cela qu’on les fait sortir de chez elles. Le génie du capitalisme a été de faire croire aux femmes que le salariat était une libération ! Elles sont esclaves du patron, des allocations de l’État et de la consommation.

Si cela vous fait plaisir d’appeler ça libération, allez-y ! Moi j’appelle cela un autre asservissement.

EL. Désolée, vous ne me convaincrez pas qu’il faut choisir entre l’égalité et la différence…

EZ. Et vous aurez l’indifférence au nom de l’égalité. Ce que veulent les militants de l’égalité, ce n’est pas l’égalité, c’est l’indifférenciation sexuelle. Je suis tout à fait d’accord pour l’égalité juridique entre hommes et femmes, mais on en est loin ! On est passé à un égalitarisme forcené. C’est une lutte sans fin. On est dans 1984 : vous appelez l’asservissement « liberté » et l’indifférenciation « égalité » !

GM. Vous voilà pourtant pris dans la même contradiction que nous : vous ne voudriez pas revenir sur l’égalité des droits, mais vous savez que le jour où elle est instaurée, ce que vous appelez l’égalitarisme forcené est inévitable.

EZ. Parce qu’il ne faut plus parler de droits, il faut seulement parler d’égalité juridique. Le reste est composé d’inégalités fécondes qui sont des différences et des complémentarités.

Cyril Bennasar. Peut-être sommes-nous en train de nous tromper de dispute. Éric Zemmour, vous êtes républicain, vous ne pouvez-pas être hostile à l’égalité, même entre hommes et femmes ! Je crois que ce qui me sépare de vous, au sujet des femmes, ce n’est pas l’égalité, mais la liberté. Voilà pourquoi je pense avec Finkielkraut que le travail des femmes a été une chance pour l’amour. La conquête de femmes libres de vous quitter n’est-elle pas plus glorieuse que l’ancienne hiérarchie conjugale ? Voudriez-vous une femme dépendante autrement que par les sens et par le cœur ?

EZ. Le travail des femmes, en tout cas le travail salarié, a d’abord favorisé l’illusion d’une fausse indépendance qui a poussé au divorce de masse, puis il a déresponsabilisé les hommes vis-à-vis de leurs femmes et de leurs enfants ! Si c’est ça le résultat, bravo ! C’est destructeur pour la société, pour les hommes, pour les femmes et pour les enfants. C’est un monde nihiliste. Vous pouvez faire ce choix sous couvert d’égalitarisme. Moi pas.

GM. Quand vous faites de la libération des femmes l’une des principales causes du déclin français, vous êtes un parfait héritier de 1789, révolution virile et misogyne qui a fondé la république sur une stricte séparation des sexes, « nettoyé » les armées et exécuté Olympe de Gouges pour transgression…

EZ. Absolument. Ou plutôt, la Révolution s’est faite non pas contre la libération, mais contre le pouvoir des femmes, au xviiie siècle, qui nous a menés de catastrophe en catastrophe. Mme de Pompadour complote avec son ami Bernis le changement d’alliance qui aboutit à la défaite de la France dans la guerre de Sept Ans contre les Prussiens et les Anglais. À cause d’elle, nous avons perdu le Canada et l’Inde ! Alors, oui, la Révolution française de Robespierre à Bonaparte, c’est la revanche contre les femmes qui ont ruiné la France.

EL. En ce cas, la progression de l’islam devrait vous réjouir : les musulmans sont autant d’alliés potentiels dans votre combat pour les valeurs traditionnelles et patriarcales…

EZ. L’émergence de l’islam et les conversions de masse dans les banlieues sont liées à la féminisation de la société et à cet égalitarisme forcené. Beaucoup de jeunes hommes se convertissent à l’islam car c’est leur seul moyen de réendosser les habits virils. Voilà où on en est ! Et je le regrette plus que vous.

CB. On a l’impression que vous défendez en toute chose le primat du collectif et que les passions individuelles doivent toujours se conformer à la règle commune. Or, la civilisation occidentale est fière, et à juste titre, d’avoir accouché d’un individu autonome.

EZ. Vous vous trompez d’époque. Aujourd’hui, nous avons une société gouvernée par le primat de l’individu, qui détruit toute structure collective et finit par détruire les individus !

GM. Mais l’individualisme est consubstantiel à la démocratie libérale.

EZ. C’est tout le problème. Stendhal écrivait à ce propos : « Ils prennent l’étiolement de leur âme pour de l’humanisme et de la générosité. »

EL. D’accord, vous n’aimez pas la sensiblerie. À quoi ressemble la politique selon vos vœux ? Du sang et des batailles, Napoléon et Robespierre ?

EZ. La grande tradition française, c’est avant tout Richelieu. Et il ne s’agit pas d’inclinations personnelles, mais d’idées et de résultats. Les grandes idées, la sensiblerie, ça donne la Libye, ça donne l’État mafieux du Kosovo. Et ça donne la Syrie qu’on a failli bombarder et qui est maintenant notre seul défenseur contre l’État islamique, notre nouveau diable. Les grands sentiments n’ont rien à faire dans les relations entre États.

CB. Cette realpolitik intégrale n’aboutit-elle pas à transformer la France en Suisse ? J’aime mon pays comme vous, et j’ai du mal à renoncer à une certaine grandeur qui nous pousse parfois à agir même quand nos intérêts ne sont pas menacés.

EZ. Nous agissons toujours pour défendre nos intérêts, même quand nous prétendons le contraire. Le reste est habillage et hypocrisie.

GM. Il est indéniable que toutes les inventions de la modernité ont eu un prix, voire une face noire. Doit-on pour autant devenir amish, rejeter le monde moderne en bloc, à commencer par la technologie, faire comme le chef des primates dans La Planète des singes ?

EZ. Il y a un rapport évident entre la technologie et la modernité. La technologie est un prétexte et un moyen pour réaliser l’idéologie. Cela m’a particulièrement frappé quand j’ai rédigé Le Suicide français. L’idéologie libertaire a précédé Internet mais s’est déployée grâce à lui. Pascal Lamy nous dit avec mépris qu’on ne peut plus revenir aux frontières à l’âge d’Internet et des porte-conteneurs. Sauf que les porte-conteneurs existent depuis les années 1950 ! Simplement, ils ne servaient pas au tourbillon planétaire des marchandises.

GM. Quoi qu’il en soit, l’histoire ne remet jamais le dentifrice dans le tube. On ne reviendra pas au monde d’avant.

EZ. Je n’ai jamais dit que nous allions revenir en arrière. Je sais bien que la Restauration n’est pas le retour à la monarchie absolue.

GM. Vous voyez bien que vous êtes conservateur !

EZ. Je ne suis pas conservateur, j’essaye de sauver ce qui nous reste de bon… c’est-à-dire plus grand-chose. Et les seules bonnes choses qui nous restent appartiennent à l’ancien monde. Au monde d’avant 1968. Qui était infiniment meilleur que le nôtre.

Daoud Boughezala. La nostalgie n’est certes pas un crime. Mais quel est le visage de votre nostalgie ? La France dont vous rêvez est-elle celle des Trente Glorieuses et, surtout, du consensus gaullo-communiste ?

EZ. Pour la période contemporaine, oui. Mais mes âges d’or à moi sont le règne de Louis XIV, avec Racine et Molière, et la France de Napoléon, mais en 1810 : je ne me consolerai jamais de la perte de la Rhénanie et de l’Italie du Nord ! C’est pour cela que j’aimais l’Europe des Six. La France, pour moi, ce sont les paysages, les petites églises dans les villages, Chateaubriand et Victor Hugo – même si je suis en désaccord avec ses idées politiques –, la beauté des femmes dans la rue, la convivialité, les salons, les cafés où les femmes sont avec les hommes…

EL. Croyez-vous vraiment que la France des années 1950 ressemblait à ce tableau idyllique, et peut-être un brin kitsch ?

EZ. Évidemment ! Sans parler de la beauté de la langue française. Avez-vous vu des images d’archives d’ouvriers qu’on interviewait, la qualité de leur langue et de leur syntaxe, par rapport aux jeunes bourgeois d’aujourd’hui qui parlent un français aussi débraillé que leur tenue…

CB. Ce sentiment du déclin que nous sommes nombreux à partager est-il spécifique à notre époque ? N’est-ce pas d’abord la nostalgie de votre enfance qui parle en vous ?

EZ. Dans Les Belles de nuit de René Clair, Gérard Philipe ne cesse de rêver de la femme du garagiste de l’étage du dessous, mais à chaque fois son rêve se passe dans une époque historique différente, et à chaque fois quelqu’un lui dit : « C’était bien mieux dans ma jeunesse ! » Pendant ce voyage dans le temps, le spectateur comprend que l’histoire n’est que guerres et massacres. Alors, je ne prétends pas que tout est nouveau : Rousseau parlait déjà de la féminisation de la société et Platon des enfants qui sont les maîtres de leurs parents. Je ne nie pas pour autant qu’une partie de ma nostalgie soit celle de mon enfance. Reste que nous vivons une véritable décadence, pas seulement le sentiment renouvelé de la décadence. Vous ne ferez croire à personne que la France qu’on est en train de construire depuis les années 1990-2000 est plus belle, plus douce, et plus grande, que la France des années 1960 !

DB. Pensez-vous que l’État peut encore faire le bonheur des gens malgré eux, en restreignant leurs libertés au nom du Bien souverain ? Peut-on encore dire, comme Pompidou, que « la société n’existe pas » ?

EZ. Oui ! Pompidou avait raison. La société en voie d’implosion a détruit l’État, la nation et l’individu. Les conservateurs de l’époque – car à l’époque il y avait encore des choses à conserver – avaient raison. Même Alain Minc, dans son dernier livre (Le Mal français n’est plus ce qu’il était, Grasset), reconnaît que nous sommes devenus « une société d’atomes ». On croyait que la société allait se gouverner de façon équilibrée et harmonieuse, et on a échoué, dit-il en substance. Oui coco, tu as échoué, et tu laisses un champ de ruines !

GM. Mais nous vivons en démocratie. Tout ce que vous dénoncez, les gens l’ont voulu, non ? Prétendez-vous, comme les staliniens d’hier, savoir ce qui est bon pour eux ?

Absolument pas, je prétends qu’ils ont été endoctrinés pendant quarante ans. Aujourd’hui, ils commencent à comprendre qu’ils ont été floués au nom de la liberté, c’est pour cela qu’ils achètent mon livre.

EL. Avons-nous besoin d’un État autoritaire ?

EZ. Nous avons besoin d’un État qui soit l’État. Sous de Gaulle et Pompidou, les libertés étaient respectées. L’État n’était pas autoritaire, il était l’État et il défendait l’intérêt général.

DB. N’est-ce pas le gaullisme finissant qui a ouvert la voie au déclin que vous observez ?

EZ. Oui ! C’est tout le début du livre ! Ça m’a passionné de voir comment Pompidou – le plus grand chef d’État qu’on ait eu après de Gaulle – était enserré dans ses contradictions entre conservatisme et capitalisme. Giscard jouait de l’idéologie dominante et de sa modernité, car il n’avait aucune vraie culture. Alors que Pompidou avait une vraie culture.

GM. En réalité, de nombreux symptômes du mal que vous décrivez sont déjà présents trente ans avant Mai 68. Dans L’Étrange défaite, Marc Bloch décrit des ministères dirigés par des techniciens qui méprisent le peuple. Mais il n’idéalise pas le peuple et dénonce l’égoïsme des ouvriers autant que celui des bourgeois…

EZ. Il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dites. Pour moi, le drame français des années 1930, c’est le pacifisme, le « droit-de-l’hommisme » de l’époque. Et la faute de la France n’a pas été, comme on le répète aujourd’hui, de ne pas intervenir en Espagne, mais de n’avoir rien fait quand Hitler a remilitarisé la Rhénanie en 1935 : notre armée avait une occasion unique depuis 1806 d’écraser seule l’Allemagne et de la diviser. L’unité de l’Allemagne est une catastrophe géostratégique pour la France. Et pourquoi n’avons-nous rien fait ? Parce que, depuis 1918, la gauche croit au pacifisme, et que ce pacifisme nous envoie dans le mur ! Il y a cependant une différence de taille. Peut-être que Marc Bloch dénonce l’égoïsme des ouvriers, mais, à son époque, l’ouvrier était glorifié par les élites. Jean Gabin était un héros. Depuis les années 1970, on le caricature comme un plouc à la Jean Carmet dans Dupont Lajoie.

EL. Dans Bienvenue chez les Ch’tis, les ouvriers sont très sympathiques !

EZ. Rien à voir ! Dans Bienvenue chez les Ch’tis, le prolétaire est disneylandisé et prétendument glorifié, alors qu’en fait il est ridiculisé !

EL. Sans doute parce que, s’il y a des ouvriers, il n’y a plus de classe ouvrière.

EZ. La classe ouvrière a été détruite d’abord par l’individualisme soixante-huitard, et ensuite par l’immigration. Et c’est volontairement que le patronat l’a détruite, car les ouvriers étaient allés trop loin en faisant la grève générale en mai 1968.

EL. Vous êtes de plus en plus de gauche !

EZ. Évidemment !

EL. Né en 1958 (évidemment !), vous aviez donc 25 ans au moment de la naissance de SOS Racisme. Vous n’avez jamais été séduit par l’antiracisme ?

EZ. Jamais ! J’ai été élevé à l’école primaire d’avant 1968, donc je suis vacciné contre SOS Racisme. Il y a six mois, à l’occasion du trentième anniversaire de la Marche des beurs, Harlem Désir a déclaré : « Avant SOS Racisme, avant la Marche des beurs en France, c’était assimile-toi ou rentre chez toi. Avec la Marche des beurs et SOS Racisme, on a trouvé la formule intermédiaire. » Eh bien, moi, j’ai rompu avec la gauche sur cet « intermédiaire ». Ayant été enfant dans les années 1960, j’ai connu la France de l’assimilation. Et je n’ai pas supporté de la voir disparaître.

EL. L’heure tourne et nous n’avons pas encore abordé le chapitre de votre livre qui a rendu fous vos adversaires et passablement déconcerté vos amis, je parle de Vichy et de Pétain, qu’on vous accuse de vouloir réhabiliter… Sans aller jusque-là, on peut s’étonner que vous ne trouviez rien à garder de Mai 68 mais que vous finassiez s’agissant de Vichy…

EZ. Soyons clairs : Vichy était un pouvoir xénophobe et antisémite, dont le véritable crime est d’avoir édicté deux statuts des juifs. Je sais par ailleurs que Vichy a dénationalisé des juifs français, cela a concerné mes parents et mes grands-parents.

Ce que je soutiens, c’est, qu’en même temps, Vichy a tenté de sauvegarder des pans de souveraineté nationale parce que son grand objectif était de faire comme les Allemands dans les années 1920 : finasser et préparer la revanche. Quand les Allemands demandent qu’on leur livre les juifs – et ce sont eux qui le font quoi qu’on en dise aujourd’hui –, Vichy refuse de livrer les citoyens français. Même Serge Bernstein, dans Les Inrocks, qui est là pour condamner ce que j’ai dit, le reconnaît. Vichy décide donc de faire un troc avec le diable en sacrifiant les juifs étrangers. C’est peut-être honteux, ignoble, et immoral, mais il n’empêche que 90 % des juifs français ne sont pas morts, n’ont pas été envoyés dans des camps, et seulement 25 % du total des juifs en France ont été déportés. C’est le meilleur résultat en Europe occupée.

GM. Nous ne contestons pas ce fait, mais les conclusions que vous en tirez. Vous rappelez que Vichy a déchu de leur nationalité française les juifs naturalisés après 1927 et, en abrogeant le décret Crémieux, tous les juifs algériens qui étaient français depuis trois générations. Cela vide un peu de son sens la protection des juifs français, non ?

EZ. Cela réduit la signification de cette protection, mais cela ne l’annule pas. Il ne s’agit pas seulement d’abstraction. La France est le pays qui a accueilli le plus grand nombre de juifs dans l’entre-deux-guerres, plus que les États-Unis, même, en proportion de sa population. Et que vous le vouliez ou non, cet afflux de gens pauvres qui n’avaient rien à voir avec les israélites français issus de l’assimilation napoléonienne a posé de gros problèmes. Les rapports des préfets sont terribles : ils montrent que la population française ne supportait plus les juifs venus de Pologne et d’Allemagne. Et puis, quand l’ambassadeur des États-Unis appelle Laval à la veille de la rafle du Vel’ d’Hiv et lui dit « Ne donnez pas les juifs », Laval lui répond : « D’accord, prenez-les. » Et l’ambassadeur des États-Unis rétorque : « Non. » Pourquoi n’accuse-t-on pas les États-Unis d’être responsables de la rafle du Vel’ d’Hiv’ ?

GM. Les États-Unis sont sévèrement critiqués pour avoir eux-mêmes rejeté les juifs (le cas du navire Saint-Louis en 1939, par exemple) et pour ne pas avoir bombardé les camps de la mort. En revanche, ils ont grandement contribué à vaincre l’Allemagne. Mais pourquoi ne pas reconnaître que ce sont des Français, dont certains étaient antisémites, qui, contre Vichy et contre Pétain, ont risqué leurs vies pour sauver des juifs ?

EZ. Parce que, sans la distinction entre Français et étrangers, le courage des Français n’aurait pas suffi. Il y a eu deux fois plus de Justes hollandais que de Justes français. Et pourtant 100 % des juifs hollandais ont été massacrés. Seulement, Serge Klarsfeld ne voulait pas qu’on dise que Vichy avait sauvé des juifs, aussi préfère-t-on, pour une fois, célébrer les Français.

Le problème, c’est que vous confondez antisémitisme d’État et antisémitisme racial. Maurras avant-guerre se moquait et dénonçait l’antisémitisme racial des Allemands. Je ne dis pas ça pour le glorifier, mais pour faire des distinctions. Beaucoup de Français approuvaient un certain antisémitisme d’État, qui estimait que les juifs avaient trop de pouvoir et qu’ils faisaient passer leur solidarité confessionnelle avant leur statut de citoyens. Encore une fois, je n’ai jamais défendu les mesures xénophobes et antisémites de Vichy. Je dis simplement que le pacte avec le diable a réussi, que cela vous plaise ou non, que vous trouviez ça moral ou pas. Je ne suis pas le seul à le dire, l’historien du génocide Raul Hilberg le dit lui-même !

EL. Si vous ressortez le « dossier Vichy », c’est parce que, depuis la parution du livre de Paxton en 1973, on invoque Vichy pour discréditer toute tentative d’établir des distinctions entre nationaux et étrangers – une arrestation est une rafle et une expulsion une déportation. C’est insupportable, nous sommes d’accord. Mais croyez-vous lutter contre ce confusionnisme en expliquant que « la politique de souveraineté de Vichy » a eu des conséquences positives ? Pensez-vous « vendre » la préférence nationale aux Français avec un exemple aussi scabreux ?

EZ. Je ne veux pas « vendre » la préférence nationale avec Vichy. Le problème est qu’à partir des années 1970-1980, on criminalise, au nom de Vichy, la distinction entre Français et étrangers. Je pense qu’il faut trancher ce nœud gordien qu’est Vichy pour pouvoir décriminaliser cette distinction. Donc je l’ai fait, délibérément, oui !

EL. Désolée, mais si la souveraineté nationale mène au statut des juifs, tant pis pour la souveraineté !

EZ. L’obsession de Vichy n’est pas liée au statut des juifs, dont j’ai dit le mal que j’en pensais. Dès qu’on expulse trois sans-papiers, on nous renvoie à la rafle du Vel’ d’Hiv qui, elle, a concerné les juifs étrangers…

GM. Et les « dénaturalisés »…

EZ. Oui. Reste que les documents officiels préparant la rafle du Vel’ d’Hiv parlent d’« étrangers de nationalité allemande, russe, etc. ». Quand Alois Brunner descend à Nice avec la Gestapo, parce qu’il en a assez des tergiversations de l’État français, il fait une rafle gigantesque et envoie tout le monde au massacre, juifs français, juifs étrangers, c’est un carton plein ! Que cela vous plaise ou non, quand l’État français n’est pas là, il y a des conséquences.

EL. C’est cela que vous appelez la politique d’assimilation, que les juifs d’après-guerre, selon vous, n’ont jamais pardonnée à Vichy ? De fait, ce que ces ingrats retiennent de Vichy, ce n’est pas la distinction entre Français et étrangers, même si cette distinction a sauvé des vies, c’est la distinction entre juifs et non-juifs, que vous ferez difficilement passer pour une mesure assimilationniste.

EZ. Il n’en est pas moins vrai que Paxton a deux ennemis : la souveraineté nationale et l’assimilation. Selon lui, Vichy a livré les juifs étrangers parce que la population française ne les supportait plus. Les Français étaient trop assimilationnistes et reprochaient aux immigrés juifs de ne pas s’assimiler assez vite. Et la conclusion de Paxton est que la France doit renoncer à sa tradition assimilationniste. Alors, je n’en démordrai pas : si on veut revenir sur la criminalisation de la distinction entre nationaux et étrangers, qui nous empêche, entre autres, d’avoir une politique migratoire, il faut crever tous les abcès et arrêter d’avoir une guerre de retard. En 1940, l’armée française préparait la guerre de 1914 et en 1914 celle de 1870. Moi je fais la guerre de l’avenir. On me traite d’idiot utile de l’extrême droite antisémite, mais depuis quand l’extrême droite antisémite n’a-t-elle pas touché au moindre cheveu d’un juif ? Est-ce l’extrême droite antisémite qui manifeste dans la rue en criant « Mort aux juifs » ? Mohamed Merah était-il d’extrême droite ? Nemmouche a-t-il lu Maurras ?

EL. Eh, vous n’êtes pas aux Inrocks !

EZ. Pardon, mais vous employez parfois les mêmes arguments. Et ce n’est pas un compliment.

EL. Nous ne tomberons pas d’accord sur l’assimilation façon Vichy, mais nous pouvons regretter avec vous l’abandon de l’assimilation républicaine. Votre livre raconte en effet l’adoption subreptice par la France du modèle multiculturel dans lequel toutes les cultures, tous les modes de vie, sont considérés comme également légitimes. Dans ces conditions, savons-nous encore fabriquer des Français ?

EZ. Vous m’avez bien lu ! Sur ce sujet-là non plus, on ne reviendra pas en arrière, et c’est pour cela qu’on va à la catastrophe. On ne reviendra pas à l’assimilation, et c’est pour cela qu’on n’intègre plus et qu’on ira vers l’affrontement des communautés.

GM. Sur l’immigration, beaucoup ont préféré contester vos chiffres que discuter vos thèses. Essayons d’y voir clair. Qui désignez-vous sous le terme « immigration » ?

EZ. Je parle de l’immigration en provenance du sud de la Méditerranée depuis quarante ans. Donc de beaucoup de gens qui qui sont juridiquement français.

GM. Ce n’est pas la définition communément admise. Pour le ministère de l’Intérieur, l’immigration est un flux, pas un stock : les immigrés sont les titulaires d’un visa, jusqu’à cinq ans après leur arrivée en France, ou des clandestins. Après cinq ans de résidence en France, on sort de l’immigration.

EZ. Pour moi, l’immigration c’est le flux et le stock puisque le flux abonde le stock et que le stock, me semble-t-il, ne se résorbe pas, sinon juridiquement. Toute la manipulation, depuis trente ans, consiste à vider la mer avec le droit du sol et les naturalisations. Et une fois qu’on a transformé des étrangers en Français, on nous raconte qu’il n’y a pas plus d’étrangers. Évidemment, puisqu’on leur a donné une carte d’identité française. Ainsi, si vous faites venir 100 millions d’étrangers en France et que vous leur donniez la nationalité française à tous, il n’y aura pas plus d’étrangers en France. Vous serez contents, mais ça ne sera plus le même pays ! C’est pour cela que les querelles de chiffres sont ridicules.

EL. Peut-être, mais dans un État de droit, on ne peut pas distinguer les citoyens en fonction de leur origine…

EZ. Je ne le souhaite absolument pas.

EL. Vous avez parlé d’invasion au sujet des malheureux qui échouent à Lampedusa. En admettant qu’il y ait invasion, croyez-vous vraiment qu’il y ait des envahisseurs ?

EZ. En 1965, Boumediene disait : « Nous vaincrons avec le ventre de nos femmes. »

GM. Admettons. Mais, aujourd’hui, nombre de ces « envahisseurs » sont français. Que fait-on avec eux ?

EZ. Votre question nous ramène à l’assimilation. Ils sont français juridiquement, mais tant qu’ils ne seront pas intégrés et assimilés, ils ne seront pas vraiment français, en tout cas aux yeux des autres. Malika Sorel a une très belle formule, elle dit que « devenir français, c’est changer d’arbre généalogique ». Or, beaucoup d’immigrés ne veulent pas changer d’arbre généalogique.

GM. Même si vous avez raison, cela ne nous dit pas ce qu’il faut faire.

EZ. Si on me lit bien, on voit que mes solutions découlent de mon diagnostic. Vous croyez que le général de Gaulle était humaniste quand il a organisé le débarquement d’un million de Pieds-Noirs ? C’est à l’État de faire son boulot, c’est-à-dire de renvoyer chez eux les immigrés qui arrivent.

CB. La tiers-mondisation de la France me désole autant que vous, mais je voudrais la combattre à partir d’une position progressiste. Après tout, si l’islam me pose problème, c’est justement parce qu’il nous ramène à la France de mon arrière-grand-père. La réponse apportée par Geert Wilders n’est-elle pas plus fédératrice que celle des partis populistes qu’on soupçonne de vouloir revenir à une Europe blanche ?

EZ. L’islam ne vous ramènera pas à l’époque de votre arrière grand-père, car l’islam n’a rien à voir avec le christianisme. Le patriarcat musulman polygame n’a rien à voir avec le patriarcat chrétien monogame. Quand Delacroix va en Algérie en 1840, les seules femmes qu’il peint sont des juives, car ce sont les seules qui ne sont pas voilées. Quant à Wilders, très peu pour moi. Je sais, je serais très populaire à gauche si je contestais l’immigration au nom des droits des homosexuels ! Eh bien non ! Cette réponse libérale ne plaît pas à la société française, et surtout pas aux classes populaires. C’est une réponse de bobo un peu plus lucide que le bobo de base.

EL. Sur ces questions-là, vous allez plus loin que le FN…

EZ. C’est votre point de vue. Vous pourriez dire aussi que je reprends le programme du RPR de 1990 stipulant que l’islam n’était pas compatible avec la République…

EL. Ce qui vous situe à l’opposé de Soral, qui prétend réconcilier la France black-blanc-beur contre les juifs. Vous affirmez pourtant avoir des points d’accord avec lui. Un homme qui attribue tous les malheurs du monde à une seule cause, qu’il s’agisse des juifs ou des coiffeurs, est-il un interlocuteur légitime ?

EZ. Ma position est claire : je discute avec tout le monde. Personne n’est un sous-homme, personne n’est le diable. Alain Soral a écrit Vers la féminisation. C’est sur ce livre que j’ai des points d’accord avec lui, même si cet accord n’est pas parfait. La preuve en est que j’ai publié quelques années après lui Le Premier Sexe. Mais je reconnais que son diagnostic de départ est comparable au mien. Quant à l’objectif politique de Soral, il veut se servir de la rage antisémite d’une partie de la jeunesse arabo-musulmane pour faire le Grand Soir révolutionnaire et renverser le grand capital incarné par les juifs. Besancenot poursuit le même objectif quand, après les émeutes de 2005, il tente d’attirer la jeunesse arabo-musulmane à la LCR. Sauf que lui le camoufle derrière l’antisionisme. De toute façon, ce projet n’a aucune chance de réussir…

EL. Donc, vous ne vous laissez jamais emporter par l’ivresse du politiquement incorrect, par le plaisir de défendre une opinion minoritaire ?

EZ. Non.

EL. On a parfois l’impression, pourtant, que vous opposez une doxa à une autre. Le Syndicat de la magistrature représente 20 à 30 % de la magistrature, mais à vous entendre les « juges rouges » sont partout !

EZ. Excellent exemple ! Le Syndicat de la magistrature est certes minoritaire, mais depuis les années 1970 ses idées ont gagné presque tout le corps de la magistrature. Cela s’appelle une idéologie dominante, et c’est cette idéologie qui, en quarante ans, a défait la France.

EL. D’où une situation paradoxale. Vos idées sont beaucoup plus populaires que cette idéologie dominante. Et vous avez sans doute perdu la bataille…

EZ. Oui, j’ai gagné dans le peuple français, mais j’ai perdu en réalité. En conséquence, le peuple a perdu aussi.

GM. Donc, le suicide français a réussi ?

EZ. Oui, hélas ! Depuis quarante ans, on diffuse un poison à effet lent dans les veines de la France. Aujourd’hui, on peut en voir les effets les plus spectaculaires, et les Français se rendent compte qu’ils sont collectivement malades et que les élites ont détruit la France qu’ils aimaient. D’où la haine des élites qui ne cesse de progresser…

GM. IL faudrait savoir : c’est un suicide ou un assassinat ?

EZ. Je dirais que c’est un assassinat qui a pris les apparences d’un suicide parce que le peuple entier a été fasciné par le discours des assassins.[/access]

*Photo : Hannah.

Les ombres de la rue Vulfran-Warmé

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canet emmanuel bove

canet emmanuel bove

Je suis dans le train. Gare d’Amiens. Je vais à Paris pour assister à la projection du film La prochaine fois je viserai le cœur, de Cédric Anger, avec Guillaume Canet et Ana Girardot, qui retrace l’affaire du gendarme Alain Lamare, dit « Le tueur de l’Oise », gendarme du Peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie (PSIG) de Chantilly. En 1978 et 1979, il défraya la chronique après avoir tué une jeune femme et blessé quelques autres, dont certaines grièvement. Il s’était surtout moqué et vengé des militaires, « corps » auquel il appartenait, et des policiers qu’il n’aimait pas non plus.
Il est 8h14, en gare d’Amiens. « Le train va partir », annonce une voix de fille. Toujours la même ; la même voix depuis des années. Si au moins, la SNCF pouvait ne pas changer cette voix. Quelques instants plus tôt, je m’étais adressé à une jeune guichetière pour qu’elle m’aidât à utiliser le billet électronique que m’avait confié le journal afin que je m’acquitte de ma mission.
– Un billet électronique ! On aura tout vu ! Moi, je suis pour le retour des poinçonneurs, lui dis-je, un brin provocateur.
Elle me regarde avec mon chapeau, mon espèce de petit manteau gris. Je n’ai pas l’air d’un marxiste, ni d’un gauchiste.
– Moi non plus je n’aime pas ça, avoue-t-elle.
– Je n’aime pas le présent, ni l’avenir ; il n’y a que le passé qui m’intéresse, me rassure, qui me fascine, qui m’intrigue.
Elle ne m’écoute plus.

***

Le train part. Gare de Longueau. Je me souviens. Longueau. La maison que je louais avec Lou-Mary, mon ex-compagne, chanteuse, au 43, avenue Henri-Barbusse. C’était il y a … il y a combien de temps, déjà ? Je ne sais même plus.
« Prenez gare à la fermeture des portes. Attention au départ ! »
Le train repart. Le matin, vers 7h50, j’ai garé ma voiture sous les platanes du mail Albert 1er. Une manière de bruine grasse me collait au visage. C’était à la fois doux et poisseux, sucré comme si de la limonade grise tombait de ce ciel d’étain. Ou du sang translucide, du sang d’anémié. La Picardie est charmante quand elle est triste. Elle n’est charmante que comme ça : humide, maussade, peinée, un peu méfiante. Elle est comme ces femmes blessées, pas jolies, non, mais pleines de charme et de chien ; ces femmes à qui on ne la fait pas, qui en ont vu d’autres. Des hommes lui sont passés sur le corps. Pas toujours agréables. Plutôt du genre Huns, barbares, hordes teutoniques. C’est pour ça qu’elle a l’air triste ; elle se souvient. On est en droit de ne pas lui donner tort. Les soleils de la joie, des victoires incertaines, éphémères lui vont aussi mal qu’un maquillage de prostituées sur le visage d’une femme du monde.
Sous la bruine, sous les platanes, avant la gare, j’ai aperçu le bar du bas de la rue Vulfran-Warmé. J’y traînais, au cours de la nuit précédente, contemplant un groupe de punks de Toulouse aux riffs brutaux, métalliques ; des voix de plomb en fusion. Une belle énergie. Je le regardai, ce trio venu du Sud-Ouest, ni moins bon, ni meilleur que d’autres groupes du genre, certainement. Je me demandais ce que je faisais là, dans ce bar où je n’avais pas remis les pieds depuis des années. J’y avais laissé trop de souvenirs, abandonné trop d’ombres incertaines, floues comme ma mémoire défaillante.
Rue Vulfran-Warmé, une nuit de d’été de 2004, j’y avais croisé Lou pour la première. Elle était en compagnie d’une amie, Grand Didiche, avec des jambes interminables, longues comme le bateau ivre, des jambes rimbaldiennes, et une allure birkinienne à l’aune de laquelle j’eusse vendu mon âme de séducteur à la traîne. Elle s’en souvenait de ce moment ; moi aussi. Nos regards qui se croisent dans la nuit douce. Quelques mois plus tard, nous fîmes connaissance. Coup de foudre. Je lui écrivis, au fond du Santerre où elle résidait alors, une chanson où il était question de la fameuse rue Vulfran-Warmé. Elle l’avait, un temps, accroché à son répertoire de chanteuse. Les automnes ont passé comme l’étoffe de notre amour. La chanson s’est détachée comme les feuilles finissent par se détacher des platanes, sur le mail Albert 1er, à Amiens.
***

Rue Vulfran-Warmé. Tout au fond de cette rue, la maison de mon ex-femme, Féline. Au milieu de cette même rue : l’Orange bleue, le bar de Kader où j’allais me saouler, les nuits de blues quand la jeune maîtresse que je venais de retrouver après mon divorce, restait trop longtemps à Lille pour apprendre la philosophie. Je haïssais Spinoza et Kierkegaard qui me la chipaient et me laissaient seul, saoul, traînant de bar en bar un spleen nervalien.

***

Le présent ne m’intéresse pas. Ou si peu. Je regarde par la fenêtre du train. Où sommes-nous ? Le train ralentit. La campagne est un peu verte, beaucoup grise. Vert de gris. On y revient toujours. Vert et gris : Picardie.
« Mesdames, messieurs, la gare de Saint-Just-en-Chaussée… »
C’est une voix d’homme, celle du contrôleur ou du chef de train. Comment les appelle-t-on, maintenant, les employés de la SNCF qui a nourri ma famille depuis des dizaines et des dizaines d’années ?
Devant moi, le train s’est arrêté devant un bâtiment en briques rouges dont les fenêtres ont été murées. Un bâtiment aveugle. Le train repart. Des herbes grillées, rousses, autour des rails rouillés. Puis une usine. Un prolétaire en gilet fluorescent marche. Où va-t-il ? Je ne le saurai jamais. Trop tard ; le train file vers Paris.
Nous traversons l’Oise. Je pense au gendarme Alain Lamare. Ces paysages, il a dû les parcourir du regard, à la fin des seventies. Avec ses yeux de bête traquée. Cette campagne désolé, ruisselante ; cette banlieue qui s’approche. Ce Val d’Oise digne d’Emmanuel Bove. Quelques heures plus tard, quand je demanderais à Cédric Anger pourquoi il a donné le nom de Franck Neuhart (je pensais, bien sûr au roman de Bove, L’Amour de Pierre Neuhart) au personnage d’Alain Lamare, magnifiquement interprété par Guillaume Canet, il me répondit, tout sourire : « Mais c’est mon écrivain préféré… »
Je ne savais pas pourquoi j’avais tant aimé son film, tout en tensions, en atmosphères ; le contraire d’un film d’action. Je venais de comprendre pourquoi.

Les Hongrois et la chute du mur de Berlin

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mur berlin hongrie

mur berlin hongrie

Ce dimanche 9 novembre, les Allemands célèbrent le 25ème anniversaire de la chute du mur de Berlin. À cette occasion, figurent parmi les invités le chef d’orchestre hongrois Iván Fischer et son compatriote Miklós Németh, dernier Premier ministre – réformateur – de la Hongrie dite communiste. Une participation active, puisqu’Iván Fischer improvisera un discours et dirigera le concert de gala donné à cette occasion au Konzerthaus de Berlin dont il est le directeur musical.

Car les Allemands n’oublient pas. Si, lors de cette mémorable nuit du jeudi 9 au vendredi 10 novembre 1989, les jeunes Berlinois purent ouvrir des brèches dans le mur pour se retrouver enfin avec leurs frères de RDA, ils le doivent en partie aux Hongrois. Hongrois qui, quelques mois plus tôt, leur avaient ouvert la voie en cisaillant – en grande pompe devant les médias du monde entier – les barbelés du rideau de fer (27 juin) pour laisser finalement passer en Autriche les citoyens de RDA réfugiés sur leur territoire (11 septembre). 25 000 d’entre eux allaient ainsi franchir librement la frontière en moins de trois semaines pour rejoindre leurs proches de la RFA.

Résidant alors en Allemagne, je me souviens parfaitement de l’émotion qu’avait suscitée l’événement. Au point que le très prestigieux Karlspreis (Prix Charlemagne) fut remis dès l’année suivante en présence du chancelier Helmut Kohl à Gyula Horn, ministre hongrois des Affaires étrangères au moment des événements, dont le nom fut même donné aux rues de plusieurs villes d’Allemagne. Je revois également toutes ces Trabants débarquer les week-ends suivants à Francfort où je vivais.

Ces événements, désormais bien connus, ont été largement commentés et vont continuer à faire couler beaucoup d’encre. Probablement moins connus sont certains dessous de l’affaire récemment révélés par le principal acteur et le principal témoin des événements en Hongrie: Miklós Németh (alors chef du gouvernement) et son ambassadeur à Bonn István Horváth.

Tout au long du printemps et de l’été 1989, des ressortissants de RDA étaient, comme chaque année, venus passer leurs vacances en Hongrie (où ils pouvaient retrouver, le temps des vacances, leurs proches de RfA). A cette différence près que cette année, l’immense majorité d’entre eux refusa de rejoindre le pays où le régime d’Honecker se faisait de plus en plus dur. Résultat: plusieurs dizaines de milliers de citoyens de RDA se retrouvaient en Hongrie désoeuvrés et sans moyens financiers, donc à la charge de l’État hongrois. Budapest venait de signer la convention de Genève sur le droit d’asile pour défendre les Hongrois de Roumanie réfugiés en Hongrie. Le gouvernement hongrois s’est alors trouvé devant un dilemme: que faire de ces Allemands de l’Est qu’il n’était bien sûr pas question de renvoyer? Comment concilier les engagements de la Convention de Genève sur le Droit d’asile et les obligations du Pacte de Varsovie ?

Par ailleurs, sur un plan purement technique, les installations du rideau de fer avaient considérablement vieilli et étaient à refaire pour la somme de… 50 millions de dollars.

C’est alors que, sur la demande du gouvernement hongrois, une rencontre secrète avec Helmut Kohl et son ministre Genscher eut lieu le 25 août au château de Gilnitz, près de Bonn. Y étaient seuls présents: les deux chefs de gouvernement, leurs ministres des Affaires étrangères (Genscher et Horn) et leurs ambassadeurs.

Les Hongrois font alors part à Helmut Kohl du dilemme auquel ils sont confrontés avec le sort des ces près de 80 000 Allemands de l’Est. Considérant le problème comme germano-allemand, ils interrogent Kohl sur sa réaction éventuelle s’ils les laissent sortir. Ému, Kohl les remercie, assure qu il les acceuillera et demande à ses interlocuteurs hongrois ce qu’ils attendent de lui en échange. Les Hongrois, prudents, renoncent à tout marchandage direct, de peur de compromettre le projet. Et par principe, le Premier ministre hongrois se refuse à monnayer le passage à l’Ouest de ces réfugiés, comme – dit-il – l’avait fait sans scrupules Ceaucescu en Roumanie avec ses ressortissants juifs et saxons. Toutefois, face à une probable pénurie en combustibles, les Hongrois obtiennent de Kohl une importante fourniture de charbon.

Au préalable, une consultation avait eu lieu en mars pour tâter Gorbatchev sur leurs intentions d’ouvrir le parlement à un système pluraliste et d’ouvrir l’économie. Gorbatchev avait acquiescé (mais il n’avait pas encore été ouvertement question d’ouvrir la frontière). Sur le principe général, Gorbatchev déclarait ne pas vouloir se mêler des affaires hongroises (et allemandes), s’en tenant à la promesse laconique suivante: « Soyez assuré que, tant que je serai en poste, 56 ne se renouvellera pas ». Par contre, quant au désengagement de la présence militaire russe, Gorbatchev incita ses partenaires à la patience pour ne pas affaiblir sa position lors de négociations – alors en cours – sur le désarmement.

Fait peu connu, c’est dès le 3 mars. soit six mois avant son ouverture officielle que Miklós Németh ordonna le démantèlement du rideau de fer. Mais sans trop de précipitation pour ne rien compromettre en alertant trop rapidement l’opinion, quitte à laisser bien en vue de la presse un tronçon de frontière en l’état.

La suite des événements, nous la connaissons.

*Photo : Markus Schreiber/AP/SIPA. AP21648382_000007.

La guerre expliquée à mes contemporains

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guerre elie barnavi

guerre elie barnavi

« L’État moderne est né de et par la guerre, et est en train de désapprendre la guerre » : c’est la première des Dix thèses sur la guerre, ouvrage dans lequel l’historien Élie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France, analyse un des ressorts décisifs de l’histoire, les conflits armés. Comme il le rappelle dans sa première thèse, bien avant l’époque contemporaine, le coût toujours plus élevé des guerres a contraint les belligérants à créer des systèmes de plus en plus sophistiqués de taxation et de contrôle. Ces dépenses ont ruiné maints rois et empereurs, les obligeant à prendre des mesures extrêmes – dépouiller les prêteurs, qu’ils soient juifs ou templiers – ou parfois à négocier et consentir à limiter leur pouvoir en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes.  

Il n’est pas inutile de rappeler que les deux grands séismes politiques du XVIIIe siècle, les révolutions américaine et française, ont pour cause immédiate les impôts supplémentaires qu’entendaient lever les rois d’Angleterre et de France pour payer des armées ou solder des dettes de guerre. Dans les deux cas, en échange de leur consentement, les contribuables ont exigé des droits politiques. Et, comme on ne les a pas écoutés…

Certes, on brûle d’envie de suivre Barnavi quand il avance que « la guerre n’est pas une fatalité humaine ». Mais on ne peut s’empêcher de se demander en même temps si les guerres ne sont pas, en quelque sorte, l’adversité qui nous pousse à préserver et à développer notre culture démocratique. Les Trente glorieuses auraient-elles été possibles sans la guerre de 1939-1945 ? La prospérité sans précédent de la vaste classe moyenne occidentale des années 1950-1990 n’est-elle pas née de la nécessité pour les élites étatiques de se préparer à la guerre tout en récompensant ceux qui avaient livré la ou les précédentes ? La thèse de Barnavi selon laquelle des démocraties libérales ne se font pas la guerre est certes prometteuse, mais, justement, nos démocraties libérales ne sont-elles pas les beaux enfants de la guerre ? En tout cas, on aurait tort d’oublier que leur pérennité s’explique notamment par le fait qu’elles sont plus efficaces en temps de guerre, car plus compétitives que les dictatures pour mobiliser les ressources et les esprits.

Mêlant l’analyse de l’historien à l’expérience du diplomate, au vécu du soldat et aux sentiments de l’homme, ce livre passionnant d’Élie Barnavi prouve à quel point nous avons tous la guerre chevillée au corps. S’en débarrasser, faire de la paix autre chose qu’une pause exceptionnellement longue entre deux guerres, exigerait un effort plus considérable qu’on ne le croit.

L’avenir pacifié dont rêvent tous les hommes de bonne volonté bute sur les obstacles anthropologiques de nos sociétés : l’individualisme, le matérialisme et l’énorme difficulté à se mobiliser derrière l’intérêt général, quel qu’il soit. En bons héritiers de Montesquieu, qui croyait aux vertus du doux commerce, on pourrait penser que l’hédonisme de la consommation joue en faveur d’un monde pacifié. Sauf que justement, si on en croit le vieil adage «  Si tu veux la paix, prépare la guerre », ce sont les sociétés désarmées qui sont le plus menacées par la violence. De plus, si le nationalisme qui a ensanglanté l’Europe est aujourd’hui en voie de disparition, un monde où on tient plus à son iPad qu’à ses idées ou à sa patrie pourrait bien être celui de la guerre de tous contre tous.

Élie Barnavi, Dix thèses sur la guerre, Flammarion, Collection « Café Voltaire », septembre 2014.

*Image : wikimedia.

La carte de Grémillon et le territoire

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jean gremillon 6 juin

jean gremillon 6 juin

La genèse du 6 juin à l’aube est assez étonnante : Jean Grémillon se rend en Normandie à la fin du mois d’août 1944 pour filmer son pays d’origine. Après avoir montré ses premiers rushes à Jean Painlevé, directeur de la Cinématographie, ils conviennent de faire un film « plus large et plus profond » non pas tant sur le Débarquement que sur les désastres de la guerre. Au printemps 1945, le cinéaste entreprend un deuxième voyage pour tourner dans des conditions précaires et témoigner de la situation d’une région sinistrée. Le film est terminé en 1946 : Jean Grémillon a intégré des plans d’archives, a écrit la musique du film et a imaginé un commentaire à la fois didactique et sobre.

Cependant, le résultat est jugé trop long par les distributeurs et le film sera amputé d’une dizaine de minutes pour être exploité commercialement comme un court-métrage d’avant-programme. La réédition du 6 juin à l’aube en DVD est donc un événement puisque c’est la première fois que nous pourrons voir la version intégrale restaurée de ce documentaire.

La principale qualité du film est d’emprunter sans arrêt des chemins où on ne l’attendait pas forcément. Honnêtement, lorsque débute le documentaire, on craint un peu l’œuvre didactique vouée à participer à l’hagiographie du débarquement des alliés sur les plages de Normandie. Le film de Grémillon montre d’ailleurs deux séquences avec des instituteurs faisant classe à des enfants. Dans la première, l’institutrice travaille à l’ancienne, fait réciter par cœur des leçons aux écoliers et entreprend une leçon de géographie en décrivant scrupuleusement une carte au tableau. Dans la seconde, l’instituteur a emmené ses élèves dehors et explique la Guerre de Cent ans en montrant aux enfants les paysages où se sont déroulés les événements.

D’une certaine manière, tout film progresse  de la même façon. D’abord les cartes, avec des schémas animés pour expliquer les différentes étapes stratégiques des opérations militaires du Débarquement. A ces explications d’une clarté remarquable s’ajoutent ces fameux « stock-shots », notamment ces images très impressionnantes de bombardements aériens qui ridiculisent à tout jamais le très mauvais Il faut sauver le soldat Ryan de Spielberg.

Puis, après avoir filmé les cartes, Grémillon va s’intéresser au territoire. Son film pourrait être une longue litanie de malheurs mais la manière dont le cinéaste filme ces désastres, ces bâtiments ruinés, ces églises abattues est d’autant plus bouleversante qu’il adopte, comme le dit très justement Paul Vecchiali dans un entretien en bonus du DVD, une position de retrait. En filmant un cours sur une guerre beaucoup plus ancienne, Grémillon effectue une démarche passionnante d’inscription de l’Histoire dans les paysages. En ce sens, on comprend pourquoi ce film a tant marqué Jean-Marie Straub (lui aussi interviewé en bonus) : il y a cette même obsession pour enregistrer des traces dans le paysage, de saisir comment l’Histoire peut être évoquée par quelqu’un qui arrive à la fois trop tôt pour tirer les conséquences d’un désastre tout chaud et trop tard  car la guerre ne fera surface que par le biais des images d’archives. Ce sont les lieux, les paysages qui « parlent » et qui disent quelque chose de l’Histoire immédiate mais aussi de la guerre en général. Ensuite, Grémillon va interroger quelques témoins. Ce qu’il y a de beau ici, c’est qu’on est à l’opposé du « micro-trottoir » car ces gens racontent, voire « récitent », ce qu’ils ont vécu. Le phrasé très particulier de ces témoignages donne à la fois un côté très intime aux expériences décrites mais également un caractère universel.

Si Le 6 juin à l’aube est un documentaire parfaitement réussi, c’est qu’en plus de ses qualités purement cinématographiques (montage, sobriété du commentaire, puissance des plans…) , il parvient à poser un regard différent et pourtant incroyablement juste sur la guerre. Chez Grémillon, cinéaste qui ne s’intéresse qu’à l’humain, il n’y a aucune mise en valeur de l’héroïsme (le seul « héros » du film se révèle particulièrement modeste et dit « c’est de l’histoire ancienne ») mais une attention aux calamités supportées par une foule d’anonymes, à l’image de ces plans sur les croix d’un cimetière où une inscription indique « reste humain », ultime trace d’une présence humaine après le désastre…

Le 6 juin à l’aube (1944) de Jean Grémillon. (Editions P.O.M Films et Les éditions de l’oeil)

Minimalisme, maximalisme…

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amiel jaccard thibaudet

amiel jaccard thibaudet

Mon ami Steven Sampson, grand spécialiste de la littérature américaine devant l’Éternel et de Philip Roth en particulier, me disait que les grands écrivains yankees, Douglas Kennedy ou James Ellroy notamment, ont atteint un tel degré de réalisme qu’un roman où une famille ne comptant pas au moins deux hypocondriaques, un sadique et un vieillard gâteux qui bave sur son plastron serait considéré comme un roman à l’eau de rose.

Par ailleurs, aucun lecteur ne prendrait en considération un écrivain qui n’aurait pas souffert de traumas infantiles, goûté à une vie de débauche et de guigne, tâté de l’hôpital psychiatrique, affirmé une ambition pathologique – être le général en chef des lettres américaines, par exemple – et bossé dur. Peu importe qu’il ait du style, il lui faut d’abord une épaisseur humaine, avoir roulé sa bosse et traîné dans la boue le rêve américain. Plus rien à voir avec Mark Twain, Henry James, Carson McCullers, Dorothy Parker, voire Salinger. Après avoir écouté la description apocalyptique que me faisait Steven Sampson de la littérature américaine actuelle, j’ai mieux compris pourquoi elle me tombait des mains et je suis revenu à mon cher Henri-Frédéric Amiel qui, comme Proust, est parvenu par la seule magie de son écriture à me faire partager la météorologie de son âme, la subtilité de ses troubles de conscience, l’essence de sa mélancolie et le charme du temps perdu. Je n’ai d’ailleurs moi-même pas eu d’autre but que de relater les pérégrinations d’un jeune Lausannois à Paris et, accessoirement, au Japon.

Ayant travaillé pour quelques éditeurs renommés et pour quelques gazettes littéraires, j’ai pu observer de près comment ils s’y prenaient pour fabriquer des « génies », à la manière des marchands de la rue Saint-Sulpice fabriquant des vierges, des saints et des dieux en plâtre peint. J’ai également compris qu’il valait mieux choisir un pseudonyme qui sonne bien ou évoque une gloire passée, voire un lieu de passage très fréquenté. Je ne l’ai pas fait, faute d’imagination ou d’ambition, et j’ai conservé le nom de mon père, quitte à être confondu avec un pull à carreaux qui n’est vraiment pas mon genre. Il est vrai que maintenant on me prend plutôt pour un spécialiste du terrorisme international, un certain Roland Jacquard intervenant à l’occasion de chaque prise d’otages ou de massacres attribués à d’obscurs groupuscules islamistes. Obscurs pour moi, bien sûr, et non pour lui qui en démêle à chaque fois avec une évidente satisfaction les ramifications et les motivations, comme s’il était lui-même le cerveau de ce poulpe géant. J’aurais pu prendre le nom de ma mère, Mangelberger, mais, dans mon adolescence, je préférais éviter d’être confondu avec un rescapé des camps nazis comme l’était mon ami Pierre Katz, ou pour le rejeton d’une famille de bourreaux. « Nomen est omen », disaient les Romains (« ton nom est ton destin »). Je me demande parfois si sous le nom de Mangelberger j’aurais écrit les mêmes livres.

2. Amiel ne visait aucun public

Dès la première publication du Journal d’Henri-Frédéric Amiel, publication posthume et tronquée à la fin du XIXesiècle, les critiques littéraires se posèrent une question : comment un auteur si médiocre dans les rares livres parus de son vivant, un professeur si terne dans son enseignement, un célibataire si conventionnel, devenait-il chaque soir devant la feuille blanche un analyste si profond, un écrivain si sûr, un maître original et incomparable ?

Albert Thibaudet, dans un livre un peu oublié à tort, Intérieurs, qui traite de trois auteurs – Fromentin, Baudelaire et Amiel, une sainte trilogie pour moi –, répond à cette question. « Tout se passe, écrit-il, comme si, à l’intérieur d’Amiel, s’était trouvé un démon étonnamment habile, un malin génie occupé à boucher toutes les issues qui auraient pu l’écarter de son journal. » Amiel redoutait l’action, se méfiait de la technique, évitait la spéculation et rejetait toute forme de construction littéraire. Il ne visait aucun public : il se bornait à occuper sa paresse avec son journal. Son extrême dénuement a fait de lui un bouddhiste (de l’École réformée, celle qui dit non à la réincarnation) installé au bord du lac Léman. Dans la Genève de Calvin, de Voltaire et de Rousseau, soudain une autre musique se fait entendre : j’y reviens de plus en plus souvent, un peu à l’image de mon père à la fin de sa vie. Ma mère, elle, ne lâchait plus Thomas Bernhard, et elle est morte en tenant Extinction dans ses bras.

3. Edmond Jabès et Max Jacob

Comme il se promenait rive gauche avec Max Jacob, quelle ne fut pas la stupéfaction du jeune Jabès quand Max lui présenta un poète célèbre (il ne dévoile pas son identité), lui serrant avec empressement la main, puis glissa à son oreille : « C’est un con ! »

Dès qu’il se fut éloigné, Jabès reprocha à Max Jacob son attitude. Max répliqua aussitôt : « Que veux-tu que je fasse s’il est toujours con et quelque fois poète ? » Puis Max donna à Edmond quelques conseils pour réussir dans la vie littéraire parisienne : « Gueule et ne remercie jamais. Et ne manque surtout pas de faire parler de toi. On apprécie beaucoup plus ceux qui commettent des frasques que ceux dont on ne sait rien. Il faut se plier à la mentalité des imbéciles.
– Et toi, Max, l’as-tu fait ?
– Oh ! Non ! lui répondit-il, j’ai eu beaucoup de chance, on l’a fait pour moi… »

La dernière lettre de Max Jacob – il mourra à Drancy le 5 mars 1944 en dépit des interventions de Sacha Guitry et de Jean Cocteau – est si poignante qu’il me faut bien la citer pour conclure cette chronique. Elle est adressée à Jabès : « La souffrance seule peut conserver une race ou une société. Il faut nous attendre au cours des siècles à retrouver le martyre dont le sang féconde. Quant à moi, j’y suis préparé dès longtemps et comme juif et comme catholique fervent. J’en parlais avant Hitler. J’en parlerai toute ma vie. Je suis enchanté de ma vie de souffrances infinies et je souhaite la souffrance purificatrice à mes amis. » L’humour et le mysticisme font rarement bon ménage. Sauf chez Max Jacob.

*Image : Henri-Frédéric Amiel (wikimedia).

Scoop Closer : Zemmour a un coeur!

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closer eric zemmour

Cette semaine, Eric Zemmour trône en « une » de tous les magazines – en plus de votre mensuel préféré. Héros des hérauts de la droite décomplexée, diable de la gauche morale, l’auteur du Suicide français « déchaîne les passions », comme on l’écrit en école de journalisme. Dans ce tohu-bohu, il y a peu de place pour la nuance, le débat, la circonspection, voire – rêvons un peu – l’humour et l’ironie.

Toute la presse serait donc contaminée par l’esprit de sérieux ? Non, quelques irréductibles résistent encore et toujours à l’encartage obligatoire. Causeur, bien sûr (je garde l’esprit corporate), mais aussi notre quasi-homonyme Closer, si décrié pour ses enquêtes un poil intrusives. Grâce à François-Xavier Ajavon, qui me sert ici de dentiste, j’ai pu découvrir un Zemmour ultragalant figurant sur la manchette de Closer avec la légende suivante : « Misogyne, lui ? Pas avec sa femme ! Il porte son sac ! » Et le macho de ces dames de porter le fardeau de son épouse occupée à rajuster sa capuche.

closer eric zemmour

Contrairement aux apparences, cette image-choc apporte de l’eau au moulin du déclinologue. Si les « peoples » apparaissent désormais en couv’ de Closer avec leur légitime… c’est signe que tout fout vraiment le camp !

Zemmour, parfait gentleman, c’est-y pas un scoop aux yeux de ses détracteurs ? Quoi, l’agent « lepéniste » devenu pamphlétaire « pétainiste » selon Libé aurait une âme ? Closer dépasse décidément toutes les bornes du vivre-ensemble. À ce train-là, le titre du groupe Mondadori nous informera bientôt que ce prétendu cynique donne aux pauvres, ne piétine pas les sans-papiers ou qu’il est déjà parti en vacances avec un hiérarque socialiste.

Ne nous arrêtons pas en si bonne voie. Sans tuer le suspense, je peux déjà vous annoncer que le champion de France de la réaction a cordialement serré la main et répondu aux questions d’un jeune journaliste à la crinière de beatnik, dont le prénom exotique contrevient sérieusement à la Loi du 11 germinal an XI. Pis, ce dangereux individu ose même regretter certains élans situs de 68. Mais c’est une autre histoire, que vous lirez lundi sur le site de Causeur ou dès maintenant dans notre numéro de novembre…