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Centrafrique, Mali : bravo l’Armée, bravo la France !

Soyons sérieux, et parlons de la Centrafrique. Certains esprits forts n’avaient même pas attendu l’aube du second jour du déploiement de la force française Sangaris dans le pays pour évoquer « l’enlisement » qui nous y guettait. L’enlisement, le bourbier, marronniers des journaleux en manque d’informations et qui préfèrent toujours prévoir le pire lequel, sans doute, dans la grande partie de dés pipés qu’on appelle l’histoire arrive le plus souvent. S’il n’y a donc généralement pas grand risque à prédire qu’une opération militaire va échouer, en l’occurrence la prédiction de l’échec a raté.

Rétablir l’ordre en un gros mois avec 1600 soldats, c’est au contraire un tour de force, dont l’on peut gager malheureusement qu’il y aura peu de monde pour le saluer. L’opinion préfère toujours, sans se l’avouer, les croustillants bruits de la bataille, les échos du son du canon pourvu qu’ils soient lointains, la griffe qui étreint les tripes quand l’on sent que tout va vaciller. L’opinion française, de surcroît, manifeste volontiers une défiance dans les capacités de son armée. Ciel ! Les régiments français vont partir en guerre, tout seuls, sans un GI américain pour les protéger.

Avouons que la Centrafrique ou le Mali, ce n’est pas l’Afghanistan, non plus que l’Irak, mais l’on peut justement reconnaître aux officiers généraux français et aux politiques qui les dirigent d’avoir conservé cette prudence acquise sans doute en 40[1. Et encore, en 40, nous étions les plus forts sur le papier, et c’est pourquoi nous devions vaincre.] de ne plus jamais se jeter dans un conflit disproportionné. Et nous n’avons pas souvenir d’avoir perdu une guerre depuis l’Indo, quand ce bon Giap nous a flanqué la pile du demi-siècle. Certes, deux soldats français sont tombés au champ d’honneur et l’on peut poser l’éternelle question de la légitimité de disposer de vies humaines au profit d’un pays étranger.

L’état d’une nation voisine de la Centrafrique, la République démocratique du Congo, où l’on estime qu’en quinze ans le désordre a causé la mort de pas moins de six millions de personnes, devrait nous faire réfléchir et nous apprendre qu’aujourd’hui encore la France a ajouté à une longue suite de gloires celle d’avoir arrêté, lors qu’il en était encore temps, l’engrenage de conflits tribaux et religieux qui pouvait mener un petit pays oublié à la ruine de la guerre civile. Certains se plaindront que nous n’avions rien à y gagner. Quand on fait une guerre par intérêt, l’opinion critique ; quand on la fait par désintéressement, par contre elle critique – comme dirait Péguy.

Instruction, éducation et morale à la Peillon

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En décembre 2007, dans son célèbre discours de Latran, Nicolas Sarkozy s’était autorisé une réflexion pour le moins transgressive qui n’avait pas manqué d’horrifier tant les gardiens d’un certain laïcisme que les partisans du déterminisme républicain. Le président de la République avait alors évoqué l’irremplaçabilité de l’homme d’Eglise dans la transmission du savoir, lui conférant par là un rôle d’auxiliaire fondamental dans le système éducatif et à plus forte raison dans l’inculcation de la morale. Ce faisant, le chef de l’Etat reconnaissait que l’école républicaine ne pouvait s’arroger le monopole de l’éducation.

Sept années ont passé, et, autres temps, autres mœurs, il ne reste aujourd’hui plus rien de ce vœu pieux. Depuis l’accession de François Hollande à la présidence de la République, le gouvernement n’a en effet eu de cesse d’intervenir à tort et à travers sur l’éducation. Et si quelque chose blesse ici, c’est bien la question de la neutralité de l’enseignement dispensé, malgré l’affirmation permanente d’un universalisme des valeurs auquel on peut légitimement ne pas croire.

« Il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel » tonnait ainsi, à l’occasion de la rentrée 2013, le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon, tandis qu’il annonçait la mise en place de cours de morale laïque destinés à se substituer aux marchands de valeurs et aux valeurs intégristes (sic). Dans son livre Refondons l’école publié en février 2013, le ministre s’était déjà expliqué sur sa conception de l’éducation : « Dans notre tradition républicaine, il appartient à l’école non seulement de produire un individu libre, émancipé de toutes les tutelles – politiques, religieuses, familiales, sociales –  capable de construire ses choix par lui-même, autonome, épanoui et heureux, mais aussi d’éduquer le citoyen éclairé d’une République démocratique, juste et fraternelle ». Plus loin, il précisait encore, « L’école républicaine n’a jamais prétendu être neutre entre toutes les valeurs […] Elle n’a jamais signifié ni la neutralité philosophique ni la neutralité politique ».

Or, lorsqu’il analysait l’essence du socialisme, Vincent Peillon notait très justement qu’il lui manquait une religion et que son accomplissement ne se trouverait que dans l’incarnation d’un nouveau culte, d’une nouvelle morale, d’une nouvelle religion. Cette main basse catégorique sur l’éducation et sur l’école – que le philosophe définit comme un moyen de transsubstantiation, comme une nouvelle Eglise avec son clergé et sa liturgie – s’inscrit-elle dans ce projet de complétude du socialisme ? Et comment dès lors ne pas voir ici une volonté délibérée de formater le citoyen au catéchisme partisan d’une certaine idée de la société ?

Car cette nouvelle conception de l’éducation s’est promis de graver dans le livre républicain des idéologies qui n’appartiennent résolument pas à l’universalisme et qui devront pourtant être considérées comme universelles. Celui qui n’y adhérera pas sera considéré comme en dehors du pacte républicain, hors de ce pacte, point de salut. Si l’on traduit les dires du ministre, il faudra célébrer la théorie du genre, sourire au féminisme, s’exalter devant la diversité, s’émouvoir devant l’homoparentalité, s’indigner devant le fait religieux. Et c’est ainsi que les moutons seront bien gardés. En somme, il faudra penser comme Peillon.

L’équilibre subtil que doit trouver l’école, entre éducation et instruction, n’est pas nouveau. En 1791 déjà, il opposait Rabaut Saint-Etienne ou Le Peletier de Saint-Fargeau, partisans de l’éducation nationale, à un Condorcet défenseur de l’instruction publique. Le philosophe des lumières contestait « l’enthousiasme » de ses adversaires comme procédé pédagogique, lesquels considéraient l’éducation comme « le spectacle imposant et doux de la société rassemblée » tandis qu’ils résumaient dans le même temps l’instruction à un enfermement dans des murs. Il importait pour Condorcet qu’aucun sentiment ne guide la morale nécessairement dispensée par l’éducation. En un mot, que la puissance publique n’usurpe pas les droits de la conscience, sous prétexte de l’éclairer ou de la conduire.

Vincent Peillon l’a dit lui-même, il entend changer les mœurs et les convictions pour une révolution des consciences qu’il juge nécessaire pour compromettre le peuple français avec son idée du socialisme. Vivant, Bertolt Brecht n’aurait pas manqué de lui demander : « Dans ce cas, ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? »

*Photo: REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00670385_000031.

Ukraine : un fauteuil pour trois

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En France, on aime les stars. Je ne contredirai pas notre star à nous chez Causeur, Alain Finkielkraut, qui a décrypté ce phénomène : « Ce qui atteste la maturité d’une époque, c’est sa résistance à l’idolâtrie, alors il faut dire que la nôtre est retombée en enfance, ou plus exactement, en adolescence[1. Finkielkraut, CAUSEUR, janvier, l’esprit de l’escalier]». Notre star pour ados, en Ukraine, c’est Klitchko. Il faut dire qu’il a la tête de l’emploi : plutôt beau gosse, fait tout de muscles, et mesurant plus de 2 mètres, « il en envoie » et pas seulement aux Ukrainiens. Ses doux yeux bleu clair font penser qu’il est malgré tout capable de calme et de délicatesse. Ne craquez pas les filles, mais oui, il en est capable, comme il l’a si bien répété sur la place Maïdan de Kiev : « Aujourd’hui, notre force s’exprime en une forme de contestation pacifique ». Le leader du parti d’opposition « Oudar » (qui veut dire « coup » voire « coup de poing »), ancien champion de boxe, porte un discours mesuré qui plaît aux bons pays démocratiques d’Europe. Et les médias l’adorent.

Pourtant, Klitchko, le contestataire qui « se bat pour la vérité et la justice » n’est pas le seul opposant au Président  Viktor Ianoukovitch. Trois de ses adversaires ont déjà annoncé leur candidature aux prochaines élections présidentielles.

Un récent sondage ukrainien livre l’ordre  des intentions de vote si les élections présidentielles se déroulaient en ce moment. Ianoukovitch serait encore celui qui obtiendrait le plus de voix (18,6% ) suivi de Vitali Klitchko (9,4% )qui  devance pour la première fois l’ancien avocat Arseniy Iatseniouk (7,1%). Et plus loin, se place Oleg Tyahnybok  (4,5%).

Le parcours politique de Iatseniouk , selon l’enquête citée, n’est pas maigre. Il a été le jeune ministre des Affaires économiques qui a engagé les premières négociations sérieuses avec l’Europe pour l’intégration européenne en 2005[2. dans le gouvernement de Iourii Iekhanourov]. Il a ensuite rejoint le ministère des Affaires étrangères, avant d’être nommé président de l’Assemblée parlementaire ukrainienne, la Verkhovna Rada, en 2007. La même année, le pays traverse une grave crise politique, liée à des affaires de corruption et de querelles intestines entre partis.  Le parlementaire décide alors, courageusement, de quitter son poste de Président de l’Assemblée, c’est-à-dire son habit de second personnage de l’Etat. Son intégrité sauvé, il crée le parti « Le front pour le changement ». Il parvint à se classer quatrième au premier tour des élections présidentielles du 17 janvier 2010 après Viktor Ianoukovitch, Ioulia Tymochenko et un candidat du Parti travailliste, ancien président de la Banque nationale.

L’autre membre de l’opposition oublié par les médias européens est Oleg Tyahnybok. Il pourrait crier à son rival de l’Oudar que sa famille ne l’a pas attendu pour briller dans le sport et dans la politique. Son père a ainsi été le médecin en chef de l’équipe nationale soviétique de boxe et  grand boxeur professionnel lui-même. Le fils, chirurgien de formation, est vite devenu membre du parti social-nationaliste, bien ancré à droite. En  1998, il a été élu député sous les couleurs du social-nationalisme puis a rejoint le groupe de Viktor Iouchtchenko avant d’en être renvoyé en 2004. C’est là qu’il prend la tête du parti Liberté, son bastion actuel.

Les trois clans « Oudar », « Front pour le changement » et  « Liberté » ont du mal, s’ils ne refusent pas totalement, à se coordonner. Ils prétendent  chacun être le seul opposant légitime. Il est vrai qu’une conciliation semble difficile. Si la grande ligne de fond des programmes politiques est la même dans les trois partis : Lutte contre la corruption et contre le monopole des oligarques, les propositions concrètes divergent et ne sont pas au même niveau de développement.

Le parti « Liberté » représente une tendance traditionaliste et nationaliste (entendez surtout anti-russe). Il recommande ainsi la mise en place d’un test de langue ukrainienne pour travailler dans le service public et l’institution d’un visa avec la Russie.  Son plan politique semble pouvoir être immédiatement efficace depuis la présentation de son contre- gouvernement composé de nombreux experts.

Plus éloignées de la réalité d’un gouvernement effectif, virevoltent  les préoccupations de Klitchko.  Le boxeur propose un programme encore très abstrait qui se résumerait à sauver l’Ukraine à coup de «liberté humaine », « d’indépendance du citoyen » et d’ «intégration à l’Europe ». Mais lui, comme le commente un journaliste local, « il fait du score ! ».

Le parti d’Arseniy Iatseniouk se veut le plus pointu du point de vue économique, et pour cause, son dirigeant a fréquenté longtemps ce Ministère et connaît bien les rouages du gouvernement. En plus de recommandations sur la baisse des impôts, le Front pour le changement suggère aussi de réformer le système judiciaire, pour le rendre réellement indépendant.

Comme on ne peut pas faire alterner les dirigeants en fonction des jours pairs et impairs, le journal ukrainien Glavcom imagine non sans humour la formation du prochain gouvernement, dont voici les acteurs principaux : Premier Ministre : Arseniy Iatseniouk. Vice Premier Ministre : Vassili Klitchko et deuxième vice Premier Ministre ex-aequo : Oleg Tyahnybok.

En attendant que les trois candidats à la présidentielle de 2015 s’accordent ou se désaccordent, le triumvirat des concurrents à l’opposition a un air de chaise musicale déglinguée où la musique ne s’arrêterait jamais.

*Photo: Sergei Chuzavkov/AP/SIPA. AP21497026_000007.

France : bilan de la situation

Une amie journaliste, qui était en reportage en Ukraine la semaine dernière (et qui est revenue saine et sauve), m’indique qu’elle est totalement perdue et ne comprend rien à l’actualité française de ces derniers jours. C’est pourtant simple. Je lui ai résumé la situation en ces termes :

Closer a annoncé que François Hollande entretenait une liaison avec l’humoriste Dieudonné. Ils se retrouvaient chaque soir dans une garçonnière appartenant à la famille Rothschild. Dieudonné a par ailleurs annoncé sa conversion au judaïsme. Il a eu la révélation en tombant, ivre, sur une rediffusion de Rabbi Jacob. Il fera un film sur sa rencontre avec la Torah.

Dans le même temps, l’actrice Julie Gayet a été hospitalisée, après s’être étouffée avec une quenelle de brochet, lors d’un dîner avec Anne Brochet. On lui prête par ailleurs une liaison avec Gérard Depardieu, qui va revenir en France et se met à l’eau.

Nadine Morano a annoncé vouloir reprendre ses études, et ambitionne d’entrer à l’Ecole Normale Supérieure. Elle souhaite consacrer le reste de sa vie à Baruch Spinoza. Michel Houellebecq a reconnu à la presse belge écrire les textes de scène de Danny Boon. L’énarque de télévision Nabilla a quant à elle déclaré être le nègre de Philippe Sollers depuis plusieurs années. Enrico Macias a apporté son soutien à Anne Hidalgo pour la municipale parisienne – paniqué, Nathalie Kosciusko-Morizet a supplié Annie Cordy et Franck Michael de venir chanter dans ses meetings. Auparavant, elle avait envoyé par erreur une invitation à Jacques Brel. On a dû lui expliquer qu’il avait décidé de rompre avec le monde et que rien ne le ferait revenir de son tour du monde en bateau.

Pour résumer, la France est sortie grandie de cette riche semaine.

UE : Il faut nous désunir mais pas trop

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Pierre Manent est directeur d’études au centre de recherches politiques Raymond-Aron de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). On lui doit notamment La raison des nations (2006) et Les métamorphoses de la cité (2010).

CAUSEUR. L’Europe est-elle seulement possible ? À vous lire, on a l’impression que le projet européen était condamné dès le départ…

Pierre Manent. Quand vous ne savez pas ce que vous voulez faire, il est difficile d’y arriver ! L’objectif politique et moral de l’Europe était la réconciliation des nations qui s’étaient tant fait la guerre. Cela fut d’autant plus rapidement acquis que la France et l’Allemagne étaient deux pays vaincus, l’un en 1940, l’autre en 1945. Pour le reste, les Européens n’ont cessé d’espérer découvrir le chemin en marchant…

Ce n’était pas forcément absurde. La sagesse populaire dit bien que « c’est en forgeant qu’on devient forgeron », et que « l’appétit vient en mangeant »…

Si, c’est absurde : [access capability= »lire_inedits »] si l’on veut fonder un corps politique nouveau, qu’on le fonde ! C’est ce que firent les colonies anglaises d’Amérique du Nord. Sans acte fondateur, sans nation fédératrice, l’entreprise s’est développée dans une ambiguïté délibérée, fomentant une dénationalisation et même une dépolitisation de la vie européenne tout en conservant l’horizon d’un corps politique nouveau qui devait surgir on ne sait comment des entrailles du marché unique. Comme on ne fondait rien, il ne restait plus qu’à étendre le domaine de ce non-empire. Nous ne savons pas qui nous sommes ni qui nous voulons être, mais nous sommes de plus en plus nombreux à ne pas le savoir. C’est, semble-t-il, notre consolation.

L’Union Européenne a tout de même de belles réalisations à son actif : outre la préservation de la paix, des fleurons technologiques comme Airbus, Ariane…

Bien sûr, nous avons fait de belles choses ensemble. Les réussites de l’aéronautique et de l’industrie spatiale que vous mentionnez sont chères au Toulousain que je suis. Notez-le cependant, ces réussites sont nées des efforts communs de quelques nations européennes, à l’initiative de la France. Aujourd’hui, de telles entreprises communes seraient impossibles. L’idéologie européenne s’y opposerait et, d’ailleurs, les nations elles-mêmes sont trop découragées et repliées sur elles-mêmes pour se lancer dans des projets qui réclament beaucoup de confiance en soi, chose qui nous manque le plus.

Qui manque de confiance en soi, l’Europe ou ses nations ?

Les deux ! L’Europe a pris force après la guerre, en même temps que les nations européennes reprenaient vie. Aujourd’hui, l’impuissance de l’Europe est faite de la faiblesse de ses nations. Nos classes politiques feignent de croire que les corps politiques qui s’affaissent sous eux vont finir par se recomposer dans l’Union européenne. La politique européenne est un vain décor. On sait qu’il n’y a rien derrière la façade, mais comme aucun des acteurs politiques importants n’a le cran de le dire, on continue.

Mais dans l’arrière-boutique, les constructeurs de la communauté européenne ne visaient-ils pas, dès le départ, le dépassement des nations ?

À l’origine, l’idée était d’associer les nations, pas de les faire disparaître ! C’est dans les années 1970, bien après le début de la construction européenne, que l’idée même de nation a été mise en accusation. Les mêmes nations qui, en 1945, étaient sorties victorieuses de la barbarie sont apparues de plus en plus comme des auxiliaires de la barbarie. On a réduit le passé de l’Europe aux prodromes et à la préparation du crime, le Vieux Continent se fixant dès lors pour principale tâche d’échapper à son histoire et de se séparer de ses vieilles nations.

Dans cette perspective, l’Europe n’est pas un échec puisqu’elle a affaibli la nation !

Mais délégitimer les nations, c’est ruiner la substance européenne ! Et plus les nations sont affaiblies, moins elles communiquent entre elles. Il n’y a jamais eu aussi peu d’intérêt réciproque entre les nations européennes qu’aujourd’hui. Comment créerait-on du « commun » quand le christianisme, qui est la « chose commune » la plus profonde des nations européennes, est l’ennemi principal de l’idéologie et des institutions européennes ? Jusque dans les années 1960 et 1970, il existait des mouvements d’opinion transeuropéens, comme la démocratie chrétienne ou l’eurocommunisme. Qui s’en souvient ? En même temps, les Européens continuent de vivre dans leurs vieilles nations que la morale européenne officielle réprouve.

Même si chaque pays porte sa croix, la crise de l’euro et des dettes souveraines va peut-être émerger un intérêt supérieur européen…

Comment voulez-vous que la crise fasse surgir une communauté d’intérêts qui n’existe pas ? Entre l’Allemagne et la Grèce, où est l’intérêt commun ? L’euro a lié nos pays beaucoup plus étroitement que nos économies et nos sociétés ne peuvent le supporter. Il a précipité une fragmentation interne que les fondateurs n’auraient pas imaginée. Alors qu’elle devait nous faire basculer dans l’Europe politique, la monnaie unique nous fait renouer avec un grand classique de l’histoire européenne : une Allemagne hégémonique, trop forte pour le « concert européen ».

Il y a un succès qu’on ne peut pas enlever à l’Europe, c’est d’avoir sorti le Portugal, l’Espagne et la Grèce de la dictature. Admettez-vous que le bilan démocratique de l’UE est globalement positif ?

La perspective de rejoindre l’Europe a certainement joué un rôle positif dans la trajectoire des pays libérés de la dictature. Mais n’exagérons rien : cela fait longtemps que les pays européens se regardent les uns les autres et, éventuellement, s’imitent ! Au XVIIIe siècle, les Français en quête d’institutions libérales regardaient vers l’Angleterre.

Si l’on veut transformer l’union européenne en corps politique démocratique, il faudrait peut-être miser sur la bureaucratie européenne. Cette classe mondialisée pourrait devenir le terreau fondateur d’une future nation fédérale, comme les anciennes classes dirigeantes ont servi de limon aux nations européennes…

Vous pouvez rêver à votre guise : il n’y aura pas de nation fédérale. Voilà de nombreuses années que l’Europe, loin de se réunir effectivement, se disperse ou se fragmente. Sous l’échafaudage bruxellois ou francfortois, les nations qui, un temps, avaient fait un véritable effort pour aller l’une vers l’autre sont rentrées chez elles. Chaque nation, la crise aidant, dresse l’inventaire de ses maux que l’Europe n’a pas guéris. À l’exception de l’Allemagne, qui a su rassembler et gouverner intelligemment ses forces nationales pour relancer son industrie. Mais celle-ci a montré qu’elle était parfaitement indifférente à l’Europe, changeant du jour au lendemain le cap de sa politique énergétique, signifiant à ses partenaires et aux institutions bruxelloises que ses relations avec la Russie et la Chine relevaient de sa seule souveraineté, laissant la France mener les interventions militaires. La question n’est donc plus d’unir les Européens, mais de faire en sorte qu’ils ne se désunissent pas trop.

L’UE serait-elle en train exploser ? Pourtant, à chaque sommet européen, la proclamation du consensus retrouvé semble éloigner le spectre de la division…

Quel consensus ? Regardez la Grèce : ce pays a été mis sous tutelle de façon extrêmement brutale, et d’autant plus inadmissible que l’Europe n’est pas sans responsabilité dans ses errements. L’inégalité entre les nations européennes est devenue moralement insupportable et politiquement intenable.

Bon, si l’Europe est dans l’impasse, que faire ?

Il faut battre en retraite, et ce n’est pas facile. Au fond, nous sommes à la fois trop et pas assez liés. Comme nous ne nous lierons pas davantage, il faut nous délier un peu. On doit admettre enfin que nous allons continuer de vivre dans le cadre national, et qu’il n’y aura pas de « saut » fédéral dans l’Union. Bref, il faut que chacun reprenne un petit peu d’indépendance nationale. Nous ne connaissons d’autre légitimité politique que démocratique, nos gouvernants étant responsables devant les peuples qui les élisent. C’est tout.

L’obstination des chefs d’Etat européens à sauver l’euro montre qu’il n’est pas si facile de rayer d’un trait de plume plus de cinquante ans d’intégration…

Si je défends une certaine déliaison institutionnelle, c’est justement pour préserver ou susciter une intention politique commune. Honnêtement, à quoi sert la Commission de Bruxelles si les Français sont seuls au Mali et en Centrafrique ? Dès lors que, sur un grand nombre de questions politiques importantes, les différents gouvernements européens ne font même pas l’effort d’adopter une politique commune, pourquoi continuer à jouer cette comédie ?

Les français ne partagent pas nécessairement votre opinion : s’ils ont voté contre le traité constitutionnel de 2005, ils n’en plébiscitent pas moins régulièrement les candidats et les partis pro-européens (UMP , Modem, PS, Verts). Seraient-ils versatiles ?

Ils sont surtout partagés, perplexes et profondément découragés. Ils n’ont plus la force de faire l’Europe puisqu’ils voient bien qu’on ne la fait pas. Cela dit, les Français n’ont pas davantage la force d’en sortir puisqu’ils ont pris l’habitude de s’abandonner au processus lointain censé résoudre leurs problèmes en leur absence.

La défiance envers les élites et le populisme anti-européen se nourrissent-ils mutuellement ?

L’impasse de l’entreprise européenne paralyse la vie politique. Les deux partis centraux ont des habitus culturels contraires, mais un même programme, le programme commun européen, c’est-à-dire le remplacement du gouvernement représentatif de la nation par la gouvernance de règles européennes ou mondiales. De leur côté, les démagogues se contentent de remuer les passions tristes. Hélas, voilà où nous en sommes ![/access]

*Photo: Hannah

Hollande, président anormal?

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Le président a encore frappé, pour la plus grande joie de la presse étrangère qui assiste, hilare, aux bouffonneries françaises. Et quel coup ! Non content d’avoir à assumer l’une des conférences de presse les plus importantes de son quinquennat… il se complique la tâche en ajoutant à son personnage une composante people à connotation sexuelle qui ne laissera pas d’intéresser ses interlocuteurs. Alors qu’il doit répondre dans le détail d’un hypothétique « revirement politique» annoncé à mi-mots lors de ses vœux aux Français, il risque d’être entraîné malgré lui sur le terrain privé qui parasitera la clarté –déjà incertaine- de son discours…

Soyons optimistes, ceci est une bonne nouvelle ! Avouez qu’après les révélations sur sa défaillante prostate, nous étions, par association d’idées, inquiets pour sa virilité.  Mesdames et Messieurs, soyez rassuré, le Président se porte bien, il a toujours pour la gent féminine des honneurs  réguliers… Ouf !

Les anglais, que le french bashing n’effraie pas, ne boudent pas leur plaisir… Ainsi peut-on lire dans le Times : « les révélations de Closer vont mettre à rude épreuve les relations entre le chef de l’Etat et sa compagne Valérie Trierweiler, la première dame française. Elles soulèvent également des questions sur le bon sens du Président et ses dispositions de sécurité… ». S’agissant d’un chef d’Etat, c’est embarrassant.

Mais la France n’est pas sa voisine d’outre-Manche. Bien des présidents ont entretenu des relations adultères dont la rumeur se propageait aussi. Un sondage – qui rassure notre homme- indique d’ailleurs que 84 % des français affirment se moquer totalement des frasques présidentielles  – ces dernières ne changent pas leur opinion sur le personnage- et 75 % affirment qu’il s’agit d’une affaire privée.  Pourquoi se précipiter alors sur Closer ou sur internet ?

Si cette affaire est réellement d’ordre privé, alors pourquoi nous infliger, par les voies officielles, les réactions de la « première compagne » à ce psychodrame ? Pourquoi étaler ainsi la langueur et l’hospitalisation provoquées par cette relation que l’on ne peut même pas qualifier d’adultère ?

En voulant à tout prix incarner un président normal – citoyen lambda – et en défiant, dès le début de son mandat, la famille et le mariage « traditionnel » par voie fiscale autant que sociétale, François Hollande a déprécié du même coup la fonction présidentielle et la notion de couple. Il a imposé en force une « Première Copine » dont la contestable légitimité est fondée sur son bon-vouloir du moment. Quoi d’étonnant à ce que le respect qu’il exige à l’égard de sa vie personnelle et de son « couple » ne lui soit pas accordé ? Il s’est exposé lui-même à cette déferlante médiatique. Tout comme Valérie Trierweiler qui ne s’était pas montrée particulièrement classe avec Ségolène Royale.  Pourquoi exiger des autres une élégance que lui-même refuse à ses concitoyens ?

Comme on fait son lit, on se couche !

 *Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21507633_000013.

La gauche radicale devrait s’émanciper de l’Europe

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Dans La gauche radicale et ses tabous (Seuil), Aurélien Bernier, ancien dirigeant d’Attac, proche du Front de Gauche, se livre à une critique aussi argumentée qu’impitoyable des errements de son camp. Comment expliquer en effet, alors que la situation économique européenne pourrait ouvrir un boulevard aux idées de cette gauche de rupture (FDG, Attac…), que ce soit le Front National qui récupère la mise depuis plus de vingt ans ? Parce que cette gauche-là, tétanisée par la peur de dire la même chose que le FN, lui laisse aujourd’hui le monopole de la critique de l’UE et du libre-échange. Aurélien Bernier exhorte ses camarades à sortir de ce piège idéologique mortel.

Jérôme Leroy : Vous observez que l’émergence du Front national suit chronologiquement le tournant de la rigueur de 1983. Mitterrand et le Parti socialiste en sont donc les premiers responsables…

Aurélien Bernier : Si le FN a en effet émergé sur la scène politique aux élections européennes de juin 1984, la responsabilité n’en incombe pas seulement aux socialistes. Ce bond électoral est le résultat direct du tournant de la rigueur engagé en mars 1983 par le gouvernement Mauroy qui réunissait l’ensemble de la gauche. Ce que le Parti communiste a alors refusé de voir, englué dans ses contradictions, car les ministres communistes sont restés en poste jusqu’en juillet 1984, seize longs mois après la trahison socialiste ! Qu’il le veuille ou non, le PCF a donc cautionné le virage libéral de 1983. Cela lui coûtera d’autant plus cher dans les urnes qu’il récidivera en 1997 en entrant dans le gouvernement de « gauche plurielle » constitué autour de Lionel Jospin et de Dominique Strauss-Kahn.

Le Parti communiste et le Front de Gauche semblent avoir tiré les leçons de ces erreurs puisqu’ils ne participent pas au gouvernement Ayrault…

Certes, mais la gauche radicale commet une nouvelle erreur en pratiquant la politique de l’autruche face à la montée du Front national. Aujourd’hui, c’est au sein du milieu ouvrier, dans des régions culturellement de gauche que le vote frontiste progresse fortement. Et ces électeurs répètent inlassablement le même message : « La gauche a trahi l’électorat ouvrier », considérant que le programme du FN est celui qui les défendrait le mieux. Pour toute réponse,  la gauche radicale dénonce la flambée du racisme, de l’individualisme, et de la « démagogie ». C’est un peu court.

Si je vous lis bien, aux yeux des classes populaires, le FN répond aux aspirations antilibérales des plus fragiles. Comment le parti du « Reagan français », tel que se définissait Jean-Marie Le Pen dans les années 1980, en est-il arrivé là ?

Dès 1992, au moment du traité de Maastricht, le FN a engagé un véritable tournant « antimondialiste ». Jean-Marie Le Pen a alors compris qu’il devait abandonner son discours ultralibéral des années 1980, car la critique de la mondialisation constituait un terreau électoral bien plus fertile. A présent, le FN est le seul à proposer un protectionnisme national, une rupture avec l’ordre juridique et monétaire de l’Union européenne. C’est cette image « anti-système » qui le fait progresser, dans les urnes et en termes de popularité.

Pourtant le PCF a longtemps  été très eurosceptique…

En effet, jusqu’en 1997, le PCF défendait la souveraineté nationale, luttait contre le principe même de la construction européenne et refusait la monnaie unique. On lisait dans L’Humanité en 1996 : « La monnaie unique, avec la banque centrale européenne, constituerait l’élément essentiel d’un système de domination à travers lequel les marchés financiers pourraient imposer à chaque pays européen sa politique économique et sociale. » Une analyse parfaitement visionnaire… Malheureusement, Robert Hue a bradé ces positions historiques du PCF pour entrer dans la « gauche plurielle ». Comme cinq ans plus tôt, le FN était devenu « antimondialiste », ce revirement a laissé le champ libre à l’extrême droite.

Vous avez particulièrement dans votre viseur les trotskistes et les écologistes. Pourquoi vous semblent-ils encore plus vulnérables que le PCF  à surmonter les tabous qui permettraient de vraiment se démarquer du néolibéralisme ?

 A la différence du PCF, le refus du protectionnisme et de la désobéissance européenne est culturel chez les trotskistes et les écologistes. Pour eux, toute solution nationale est suspecte de nationalisme. Mais les choses évoluent : certains trotskistes admettent qu’il peut exister un protectionnisme de gauche, que la désobéissance européenne est nécessaire, que la sortie de l’euro ne doit pas être taboue. J’espère une évolution similaire du côté des partis « verts ».

Aujourd’hui, le FN n’a pas le monopole du discours anti-système opposé à la mondialisation libérale. Pourquoi ne jugez-vous pas crédibles les propositions du Front de Gauche visant à construire une Europe sociale ?

Pour une raison très simple : au regard du droit européen, aucune des grandes mesures économiques du Front de gauche – ni d’ailleurs du NPA – n’est applicable. Une loi de renforcement des services publics, par exemple, serait contraire au traité de Lisbonne et à la directive « services ». Comme le traité de Lisbonne est inscrit dans la Constitution française, cette loi serait immédiatement déclarée inconstitutionnelle. La gauche radicale n’ose pas dire cette évidence : il faut restaurer la primauté du droit national sur le droit communautaire. C’est la seule définition possible de la « désobéissance européenne » que j’appelle de mes vœux.

Cette désobéissance européenne s’applique-t-elle aussi à l’euro ?

Oui, pourquoi faire croire qu’on peut le réformer de l’intérieur alors que c’est strictement impossible. Pourquoi ne pas assumer la sortie de l’euro ? Pour une seule raison : la peur de « dire la même chose que le Front national ». Le FN est donc le carcan intellectuel de la gauche radicale. C’est extrêmement grave, car c’est finalement Marine Le Pen qui fixe les limites programmatiques du Front de gauche et du NPA.

Justement, pour se démarquer du Front national, l’extrême gauche n’hésite pas à prôner l’ouverture totale des frontières. Dans votre livre, vous rappelez les discours de Georges Marchais contre l’immigration de travail encouragée par le grand capital. Mais faut-il vraiment regretter la mutation idéologique du PCF sur ce sujet ?

En tout cas, le PCF et l’extrême gauche actuels brillent par leur absence de réflexion sur l’immigration. Cela ne veut pas dire que le FN propose des solutions viables en la matière. Si l’on se donnait pour objectif de supprimer le chômage grâce à la relocalisation et à la création de nouveaux emplois dans le secteur non marchand, financés par la taxation des richesses et par un peu de création monétaire, la question de l’immigration ne se poserait plus du tout de la même manière. Il n’en reste pas moins que, même si elle régularise tous les sans-papiers, la gauche radicale devra définir une politique concernant les flux migratoires à venir au lieu de marteler des slogans abstraits.

Sur le protectionnisme aussi, les deux fronts s’opposent radicalement. En quoi le fantasme autarcique du FN serait-il plus crédible que les positions plus nuancées du Front de gauche ?

Il est vrai que le protectionnisme que défendent le Front national et une partie de la droite ne vise qu’à redresser la position du capitalisme français dans une concurrence internationale inchangée. Mais le Front de gauche n’ose pas défendre une véritable régulation du commerce et des capitaux apte à casser le chantage aux délocalisations, stopper la fuite des capitaux (pour les taxer), relocaliser, restaurer le plein emploi… Loin d’un repli national, ce protectionnisme doit s’appuyer sur des accords bilatéraux de « juste échange ». Nous devrions payer les matières premières un prix correct aux pays du Sud afin de les faire gagner en autonomie. Coopérons dans des domaines utiles aux peuples – l’éducation, la santé, les transports, l’énergie… – plutôt que de vendre des armes pour redresser la balance commerciale.

Dans les faits, faute de pouvoir renverser le capitalisme, vous promouvez un « néo-capitalisme d’Etat » (Raoul Vaneigem) redistributeur. On est loin du Grand Soir…

Votre appréciation s’appliquerait plutôt au Front de gauche, qui semble parfois immergé dans une sorte de néo-keynésianisme qui nécessite d’ailleurs un retour de la croissance économique et qui pose donc un véritable problème écologique. De mon côté, je défends un triptyque (contrôle des marchandises et des capitaux, désobéissance européenne et sortie de l’euro) qui doit permettre d’en finir avec le capitalisme.

Par quels biais ? On a vu ce que le programme révolutionnaire de Mitterrand a donné après 1983…

Il faudrait nationaliser les grands moyens de production. Mais pas comme le Parti socialiste l’a fait en 1981, pour ne quasiment rien changer à la gestion des entreprises. Il faut transformer les modes de décision, redéfinir avec les salariés et la population les choix de production. La nationalisation des multinationales françaises doit servir de point d’appui pour transformer les relations internationales. Si la gauche radicale expropriait Total ou Vinci, elle pourrait proposer des partenariats radicalement différents aux pays du Sud. Là, nous serions dans un vrai projet révolutionnaire et dans la refonte concrète de l’ordre international. Mon mot d’ordre, en quelque sorte, serait : démondialiser et coopérer. Mais l’un ne se fera pas sans l’autre.

La gauche radicale et ses tabous, Aurélien Bernier, Seuil, 2013.

 

*Photo :  POL EMILE/SIPA .00651526_000014.

Bravo Closer !

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 L’affaire Gayet déclenchée par les révélations de Closer a remis à l’ordre du jour la sempiternelle question de la vie privée des personnages publics, notamment celle des dirigeants politiques. Comme toujours, le débat est faussé par un malentendu, la plupart des gens envisageant la question comme un enjeu moral. Autrement dit, on fait mine de se demander si un dirigeant politique de premier rang a le droit de bafouer la morale bourgeoise en ayant des relations extraconjugales. La question étant ainsi posée, la réponse semble aller de soi : un dirigeant politique, en l’occurrence, le président de la République, a le droit d’avoir la vie sexuelle et sentimentale de son choix sans que ces frasques se retrouvent étalées sur la place publique. D’autant que la tradition française s’oppose au puritanisme anglo-saxon.  

Or, les questions posées dépassent largement la sphère morale. En réalité, nous avons le droit de savoir sur la vie de notre président certaines choses qui ne nous regarderaient pas s’il s’agissait d’un citoyen lambda ou d’un « people ».

Dans ce cas précis, les problèmes soulevés, tombant tous dans le domaine du « droit de savoir » du public, sont multiples. D’abord, il est question du statut de la Première Dame de France – fonction quasi-officielle. Ensuite, même si la première dame était l’épouse de longue date et la mère des enfants de chef de l’Etat (des éléments renforçant son statut de première dame comme jadis Mme Mitterrand) il est important, à un moment ou un autre,  de connaître l’autre femme du président afin d’éviter les soupçons de népotisme ou de conflits d’intérêts.

Enfin, n’oublions pas la question de la sécurité du président qui – sans conclure à une erreur de la part des services compétents – se pose également, de même que l’identité des locataires ou propriétaires de l’appartement où les supposés rendez-vous étaient organisés. Autant d’interrogations légitimes car leurs réponses peuvent mettre à mal l’autorité, la sûreté et la probité du chef de l’Etat. Rappelons que dans une autre affaire récente, tous les journalistes se polarisaient sur les détails des parties fines avec des prostituées, au risque de passer à côté du vrai problème, à savoir l’identité et les intérêts de celui  qui les finançait.

Bref, quelles que soient les motivations de Closer et la véracité factuelle de ses allégations, on peut difficilement qualifier ces histoires de simples commérages et en nier l’intérêt politique. Reste une dernière question : que reste-t-il de la vie privée d’un président de la République ? À vrai dire, pas grand-chose. Peut-être la couleur de ses slips.

*Photo : MEIGNEUX/SIPA. 00658539_000001.

Le réveil de l’Europe moisie

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Le mot « souverainiste » fait partie de ces qualificatifs qu’on répugne à assumer, sauf au Québec où les partisans de l’indépendance de la Belle Province francophone le revendiquent haut et fort. En France, c’est un mot-valise dépréciatif, un fourre-tout permettant de dénoncer en bloc tous les critiques de l’évolution récente de l’Union européenne, un étendard sous lequel les penseurs paresseux unissent dans un même opprobre Marine Le Pen, Jean- Pierre Chevènement, Philippe de Villiers, Nicolas Dupont- Aignan et, au bout du compte, les dizaines de millions de Français qui ont répondu « non » au référendum constitutionnel de 2005.

Dans l’esprit de ses adversaires, le « souverainiste » est l’incarnation du ringardisme politique, de la «France moisie », quand il n’est pas le fourrier d’un néofascisme bleu-blanc-rouge. On comprend que la confusion instaurée par cet usage n’aide pas à la compréhension d’un phénomène qui se décline d’un bout à l’autre de l’Europe, en fonction des situations locales et de l’histoire des nations qu’elle concerne.[access capability= »lire_inedits »]

Reste à comprendre un paradoxe : alors que « l’euroscepticisme » se répand à travers le continent, et de manière accélérée depuis le déclenchement de la crise de l’euro, aucun des 28 pays de l’Union ne s’est doté d’un gouvernement s’en réclamant ni, a fortiori, prônant et défendant une réforme radicale des institutions européennes. On se fait élire en tapant sur Bruxelles, mais on se garde bien, une fois au pouvoir, de faire quoi que ce soit qui pourrait mettre ce monstre bureaucratique hors d’état de nuire. Le souverainisme sait à quoi il s’oppose, mais il ne suffit pas à définir un projet politique. Il ne saurait donc constituer un pôle opposé à celui du fédéralisme européen : un parti souverainiste transnational serait un oxymore aussi incongru que le

Parti révolutionnaire institutionnel mexicain… On peut, par exemple, mener une action incontestablement souverainiste en brandissant à Kiev la bannière bleue étoilée contre un gouvernement accusé de soumettre la nation à un empire russe ayant retrouvé des couleurs sous l’impulsion de Vladimir Poutine. Les Ukrainiens qui descendent dans la rue par – 10 degrés ne sont pas des fans de Manuel Barroso ni d’Herman van Rompuy, mais des citoyens qui considèrent que l’urgence est d’empêcher le retour d’une sujétion dont le souvenir est encore douloureux. À supposer qu’ils parviennent à leurs fins, et que l’Ukraine s’arrime solidement à la partie occidentale du continent, ils feront comme leurs voisins de l’ancien bloc soviétique : ils deviendront eurosceptiques, battront des records d’abstention lors des élections au Parlement de Strasbourg et veilleront, au sein des instances de l’UE, à la préservation de leur intérêts nationaux. Ceux qui tentent, chez nous, de raviver une flamme européiste bien faiblarde en opposant à l’euro-tiédeur de nos populations le supposé euro-enthousiasme des manifestants ukrainiens se bercent d’illusions. Ce qui importe aux Ukrainiens, c’est l’Ukraine, et la possibilité pour son peuple de vivre pleinement une indépendance dont elle est privée depuis le XVIIIe siècle, sauf pendant de brèves périodes.

On assiste donc, à l’est comme à l’ouest du continent, à un réveil des nations, dont la résilience est en train de mettre à mal la construction bancale d’une Union européenne fondée sur le postulat de leur disparition programmée. Les « souverainistes » d’aujourd’hui sont bien souvent d’ex-« fervents Européens » dont les yeux se sont décillés à l’occasion de la crise monétaire et économique actuelle. Les plus honnêtes d’entre eux, comme le géopoliticien François Heisbourg[1. François Heisbourg : La Fin du rêve européen, Stock.], en font le constat amer et lucide : en instaurant l’euro, l’UE est allée « un pont trop loin », car une monnaie unique suppose un espace de solidarité où le fort aide le faible, non pas parce qu’il y est contraint par un pouvoir despotique ou un « monstre doux » bureaucratique, mais au nom d’une transcendance laïque acceptée par le plus grand nombre. Cela s’appelle la République.

Chacun, dans son coin, se met donc à faire du souverainisme comme Mr Jourdain faisait de la prose. Avec, en première ligne, l’Allemagne, principale puissance au sein de l’UE, fermement campée sur la décision du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe affirmant que « le peuple européen n’existe pas » : « Autant d’intégration que nécessaire, autant de solidarité que possible », tel est le leitmotiv inlassablement répété par Angela Merkel 1 et 2 pour définir sa politique européenne. Ceux qui savent entendre comprennent de quoi il retourne : l’intégration nécessaire se résume à la mise en place d’un système de surveillance destiné à vérifier que les États se conforment aux critères de l’ordo-libéralisme germanique avec, en plus, juste ce qu’il faut de transferts de solidarité vers les pays en difficulté pour préserver les intérêts de l’économie allemande à court terme. Et en France, comment qualifier la politique africaine de François Hollande, sinon comme un usage souverain du hard power dans une région jugée par lui essentielle pour les intérêts stratégiques et économiques de notre pays ?

On observe également la montée en puissance des aspirations nationales séparatistes dans des pays comme l’Espagne, la Belgique, le Royaume-Uni : les Catalans, les Flamands, les Écossais ont mis en marche une dynamique d’affrontement, heureusement pacifique, avec les États dont ils veulent se détacher. Ces peuples estiment, à tort ou à raison, que l’accès au statut d’État-nation est un droit qui ne saurait leur être contesté si tel est le souhait de la majorité. L’Union européenne leur fait savoir, sans ménagement, qu’en persistant dans leur projet, ils pourraient perdre leur statut d’État-membre et les avantages afférents. Bruxelles (entendez par là les quelques hectares abritant les institutions européennes) est effarée par cette perspective qui pulvérise son rêve d’une bureaucratie post-nationale toute puissante, laquelle, en attendant, promet chaque jour de corriger son « déficit démocratique » comme un alcoolique jure de ne plus boire.

L’espace nous manque ici pour passer en revue comment chacun des 28 pays de l’UE mijote sa petite cuisine souverainiste. Mais si le souverainisme n’a pas accédé au pouvoir, il faut bien constater qu’aucun de ces pays, grand ou petit, ne s’est donné récemment de dirigeant élu sur un programme ouvertement fédéraliste européen : même si certains d’entre eux, comme l’Italien Enrico Letta ou le Belge Elio Di Rupo, se réclament encore de cette idéologie, ils savent bien que leur rêve n’est plus d’actualité.

Dans ces conditions, il faudrait comprendre que le poli- tique ne peut se déployer que dans un espace où les gens ne partagent pas seulement des valeurs abstraites, d’ailleurs interprétées localement de manières fort différentes[2. Les divergences intra-européennes sur la manière de faire face à l’intégrisme islamique en sont la parfaite illustration.], mais les dits et les non-dits d’une langue et d’une histoire communes. Les peuples et les nations n’ont nullement besoin de disparaître dans un vaste ensemble pour s’allier et faire face aux défis du siècle. En clair, il est temps d’essayer « l’Europe des Républiques ». Ce ne serait pas le retour à la case départ, mais l’aube d’un nouvel espoir.[/access]

*Photo: CHAUVEAU NICOLAS/SIPA. 00552884_000001.

Lettre à une provinciale sur une aventure du roi François

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Ma délicieuse cousine,

Par la présente, je viens vous confier une nouvelle, que vous ne connaîtrez, dans votre lointaine et sauvage province, que dans plusieurs semaines, si jamais elle vous parvient ! Voilà bien longtemps déjà qu’elle circulait à Paris, sous la forme d’une rumeur mondaine. Partie du faubourg Saint-Germain, où se délient les langues les plus acérées et les moins charitables, elle se propagea, tel un feu d’herbes sèches, du faubourg au boulevard, après un saut à la Chambre, une station au Sénat, et une halte à l’Opéra. On en parlait dans tous les salons et jusqu’à la Cour et, bien sûr, dans les rédactions ; elle circulait dans le monde, et l’on en riait aux éclats. Vous savez combien l’on goûte, ici, les abandons d’alcôve, qui s’augmentent régulièrement de détails croustilleux. Ce matin, une gazette, qui a fait sa spécialité des révélations les plus indélicates sur les gens en vue, l’a livrée au bon peuple. J’en viens au fait, car je sens votre impatience, laquelle vous met habituellement dans les transes d’une exaltée de la religion.

Notre roi entretiendrait une liaison avec une comédienne, et, pour la rejoindre, le soir venu, se glisserait nuitamment hors du Louvre, déguisé en pompier ! Une caricature le représente, un casque sur la tête, et tenant à la main une manière de tuyau souple. Une autre le montre, qui surgit dans la chambre d’une femme, dont le lit est embrasé ; elle ouvre les bras à son sauveur, qui lui dit : « Apaisez-vous, madame, je viens éteindre votre feu ! ». D’autres encore circulent sous le manteau, nettement plus grivoises, dont je ne vous parlerai pas. Non pour préserver votre imagination, que vous prétendez chaste afin d’édifier votre entourage et avoir la paix, mais pour exciter votre curiosité jusqu’à ma prochaine visite, où j’aurai le plaisir de vous les montrer et de constater l’effet qu’elles produiront sur vos joues et sur l’ensemble de votre adorable personne. Au reste, si votre trouble s’accentuait alors, si votre nature et vos sens impétueux réclamaient soudainement un soin attentif, vous savez pouvoir compter sur mon ardent dévouement…

Décidément, pour ce roi bourgeois, que le peuple surnomme affectueusement « Pépère 1er », les femmes auront été une source de tracas renouvelés ! C’est aussi qu’avec son air bonhomme, son allure un peu gauche, sa mine souvent ravie ou comiquement contristée, et ses manières de simplicité, il dissimule un redoutable prédateur du beau sexe, un Don Juan d’envergure. De ce point de vue, il fait honneur à la France, ce pays que Casanova en personne vénérait comme nation de la galanterie. Eh quoi ! notre souverain démontre au déduit des qualités si évidentes, et nous n’en serions point légitimement fiers ?

Néanmoins, ce tableau réjouissant des frasques amoureuses de notre bon François-à-la-lance-dressée, pourrait se compliquer rapidement de scènes moins plaisantes. Sa concubine officielle, l’impérieuse Mme de Koajélère, qui s’est maintes fois signalée par son humeur belliqueuse, supportera-t-elle longtemps d’être la dinde d’une telle farce ? Il se peut, dès demain, que les portes du palais claquent, et qu’emportée pas sa fougue, la Koajélère, bafouée, regagne son logis dans l’état de chagrin et de furie qu’on imagine. Mais alors, la nouvelle favorite deviendra-t-elle à son tour, comme disent les républicains de la Bourse et les mégères de la rue, la « première dame de France » ? Vous vous rappelez, cousine à la taille si bien prise, le tour que joua Louis-Henri marquis de Montespan, mari cocufié par le roi Soleil : il se rendit à la cour de Louis XIV dans un carrosse orné de quatre bois de cerfs de belles proportions, pour signifier, non sans quelque courageuse arrogance, sa déconvenue.

On m’assure que Mme de Koajélère possède des yeux de biche…

Je vous informerai tantôt de la suite de cet événement.

En attendant de vous en murmurer les détails les plus audacieux à l’oreille, et de tirer de votre émoi un parti intéressant, je vous prie de me reconnaître comme votre fidèle et dévoué cousin.

Centrafrique, Mali : bravo l’Armée, bravo la France !

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Soyons sérieux, et parlons de la Centrafrique. Certains esprits forts n’avaient même pas attendu l’aube du second jour du déploiement de la force française Sangaris dans le pays pour évoquer « l’enlisement » qui nous y guettait. L’enlisement, le bourbier, marronniers des journaleux en manque d’informations et qui préfèrent toujours prévoir le pire lequel, sans doute, dans la grande partie de dés pipés qu’on appelle l’histoire arrive le plus souvent. S’il n’y a donc généralement pas grand risque à prédire qu’une opération militaire va échouer, en l’occurrence la prédiction de l’échec a raté.

Rétablir l’ordre en un gros mois avec 1600 soldats, c’est au contraire un tour de force, dont l’on peut gager malheureusement qu’il y aura peu de monde pour le saluer. L’opinion préfère toujours, sans se l’avouer, les croustillants bruits de la bataille, les échos du son du canon pourvu qu’ils soient lointains, la griffe qui étreint les tripes quand l’on sent que tout va vaciller. L’opinion française, de surcroît, manifeste volontiers une défiance dans les capacités de son armée. Ciel ! Les régiments français vont partir en guerre, tout seuls, sans un GI américain pour les protéger.

Avouons que la Centrafrique ou le Mali, ce n’est pas l’Afghanistan, non plus que l’Irak, mais l’on peut justement reconnaître aux officiers généraux français et aux politiques qui les dirigent d’avoir conservé cette prudence acquise sans doute en 40[1. Et encore, en 40, nous étions les plus forts sur le papier, et c’est pourquoi nous devions vaincre.] de ne plus jamais se jeter dans un conflit disproportionné. Et nous n’avons pas souvenir d’avoir perdu une guerre depuis l’Indo, quand ce bon Giap nous a flanqué la pile du demi-siècle. Certes, deux soldats français sont tombés au champ d’honneur et l’on peut poser l’éternelle question de la légitimité de disposer de vies humaines au profit d’un pays étranger.

L’état d’une nation voisine de la Centrafrique, la République démocratique du Congo, où l’on estime qu’en quinze ans le désordre a causé la mort de pas moins de six millions de personnes, devrait nous faire réfléchir et nous apprendre qu’aujourd’hui encore la France a ajouté à une longue suite de gloires celle d’avoir arrêté, lors qu’il en était encore temps, l’engrenage de conflits tribaux et religieux qui pouvait mener un petit pays oublié à la ruine de la guerre civile. Certains se plaindront que nous n’avions rien à y gagner. Quand on fait une guerre par intérêt, l’opinion critique ; quand on la fait par désintéressement, par contre elle critique – comme dirait Péguy.

Instruction, éducation et morale à la Peillon

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En décembre 2007, dans son célèbre discours de Latran, Nicolas Sarkozy s’était autorisé une réflexion pour le moins transgressive qui n’avait pas manqué d’horrifier tant les gardiens d’un certain laïcisme que les partisans du déterminisme républicain. Le président de la République avait alors évoqué l’irremplaçabilité de l’homme d’Eglise dans la transmission du savoir, lui conférant par là un rôle d’auxiliaire fondamental dans le système éducatif et à plus forte raison dans l’inculcation de la morale. Ce faisant, le chef de l’Etat reconnaissait que l’école républicaine ne pouvait s’arroger le monopole de l’éducation.

Sept années ont passé, et, autres temps, autres mœurs, il ne reste aujourd’hui plus rien de ce vœu pieux. Depuis l’accession de François Hollande à la présidence de la République, le gouvernement n’a en effet eu de cesse d’intervenir à tort et à travers sur l’éducation. Et si quelque chose blesse ici, c’est bien la question de la neutralité de l’enseignement dispensé, malgré l’affirmation permanente d’un universalisme des valeurs auquel on peut légitimement ne pas croire.

« Il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel » tonnait ainsi, à l’occasion de la rentrée 2013, le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon, tandis qu’il annonçait la mise en place de cours de morale laïque destinés à se substituer aux marchands de valeurs et aux valeurs intégristes (sic). Dans son livre Refondons l’école publié en février 2013, le ministre s’était déjà expliqué sur sa conception de l’éducation : « Dans notre tradition républicaine, il appartient à l’école non seulement de produire un individu libre, émancipé de toutes les tutelles – politiques, religieuses, familiales, sociales –  capable de construire ses choix par lui-même, autonome, épanoui et heureux, mais aussi d’éduquer le citoyen éclairé d’une République démocratique, juste et fraternelle ». Plus loin, il précisait encore, « L’école républicaine n’a jamais prétendu être neutre entre toutes les valeurs […] Elle n’a jamais signifié ni la neutralité philosophique ni la neutralité politique ».

Or, lorsqu’il analysait l’essence du socialisme, Vincent Peillon notait très justement qu’il lui manquait une religion et que son accomplissement ne se trouverait que dans l’incarnation d’un nouveau culte, d’une nouvelle morale, d’une nouvelle religion. Cette main basse catégorique sur l’éducation et sur l’école – que le philosophe définit comme un moyen de transsubstantiation, comme une nouvelle Eglise avec son clergé et sa liturgie – s’inscrit-elle dans ce projet de complétude du socialisme ? Et comment dès lors ne pas voir ici une volonté délibérée de formater le citoyen au catéchisme partisan d’une certaine idée de la société ?

Car cette nouvelle conception de l’éducation s’est promis de graver dans le livre républicain des idéologies qui n’appartiennent résolument pas à l’universalisme et qui devront pourtant être considérées comme universelles. Celui qui n’y adhérera pas sera considéré comme en dehors du pacte républicain, hors de ce pacte, point de salut. Si l’on traduit les dires du ministre, il faudra célébrer la théorie du genre, sourire au féminisme, s’exalter devant la diversité, s’émouvoir devant l’homoparentalité, s’indigner devant le fait religieux. Et c’est ainsi que les moutons seront bien gardés. En somme, il faudra penser comme Peillon.

L’équilibre subtil que doit trouver l’école, entre éducation et instruction, n’est pas nouveau. En 1791 déjà, il opposait Rabaut Saint-Etienne ou Le Peletier de Saint-Fargeau, partisans de l’éducation nationale, à un Condorcet défenseur de l’instruction publique. Le philosophe des lumières contestait « l’enthousiasme » de ses adversaires comme procédé pédagogique, lesquels considéraient l’éducation comme « le spectacle imposant et doux de la société rassemblée » tandis qu’ils résumaient dans le même temps l’instruction à un enfermement dans des murs. Il importait pour Condorcet qu’aucun sentiment ne guide la morale nécessairement dispensée par l’éducation. En un mot, que la puissance publique n’usurpe pas les droits de la conscience, sous prétexte de l’éclairer ou de la conduire.

Vincent Peillon l’a dit lui-même, il entend changer les mœurs et les convictions pour une révolution des consciences qu’il juge nécessaire pour compromettre le peuple français avec son idée du socialisme. Vivant, Bertolt Brecht n’aurait pas manqué de lui demander : « Dans ce cas, ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? »

*Photo: REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00670385_000031.

Ukraine : un fauteuil pour trois

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En France, on aime les stars. Je ne contredirai pas notre star à nous chez Causeur, Alain Finkielkraut, qui a décrypté ce phénomène : « Ce qui atteste la maturité d’une époque, c’est sa résistance à l’idolâtrie, alors il faut dire que la nôtre est retombée en enfance, ou plus exactement, en adolescence[1. Finkielkraut, CAUSEUR, janvier, l’esprit de l’escalier]». Notre star pour ados, en Ukraine, c’est Klitchko. Il faut dire qu’il a la tête de l’emploi : plutôt beau gosse, fait tout de muscles, et mesurant plus de 2 mètres, « il en envoie » et pas seulement aux Ukrainiens. Ses doux yeux bleu clair font penser qu’il est malgré tout capable de calme et de délicatesse. Ne craquez pas les filles, mais oui, il en est capable, comme il l’a si bien répété sur la place Maïdan de Kiev : « Aujourd’hui, notre force s’exprime en une forme de contestation pacifique ». Le leader du parti d’opposition « Oudar » (qui veut dire « coup » voire « coup de poing »), ancien champion de boxe, porte un discours mesuré qui plaît aux bons pays démocratiques d’Europe. Et les médias l’adorent.

Pourtant, Klitchko, le contestataire qui « se bat pour la vérité et la justice » n’est pas le seul opposant au Président  Viktor Ianoukovitch. Trois de ses adversaires ont déjà annoncé leur candidature aux prochaines élections présidentielles.

Un récent sondage ukrainien livre l’ordre  des intentions de vote si les élections présidentielles se déroulaient en ce moment. Ianoukovitch serait encore celui qui obtiendrait le plus de voix (18,6% ) suivi de Vitali Klitchko (9,4% )qui  devance pour la première fois l’ancien avocat Arseniy Iatseniouk (7,1%). Et plus loin, se place Oleg Tyahnybok  (4,5%).

Le parcours politique de Iatseniouk , selon l’enquête citée, n’est pas maigre. Il a été le jeune ministre des Affaires économiques qui a engagé les premières négociations sérieuses avec l’Europe pour l’intégration européenne en 2005[2. dans le gouvernement de Iourii Iekhanourov]. Il a ensuite rejoint le ministère des Affaires étrangères, avant d’être nommé président de l’Assemblée parlementaire ukrainienne, la Verkhovna Rada, en 2007. La même année, le pays traverse une grave crise politique, liée à des affaires de corruption et de querelles intestines entre partis.  Le parlementaire décide alors, courageusement, de quitter son poste de Président de l’Assemblée, c’est-à-dire son habit de second personnage de l’Etat. Son intégrité sauvé, il crée le parti « Le front pour le changement ». Il parvint à se classer quatrième au premier tour des élections présidentielles du 17 janvier 2010 après Viktor Ianoukovitch, Ioulia Tymochenko et un candidat du Parti travailliste, ancien président de la Banque nationale.

L’autre membre de l’opposition oublié par les médias européens est Oleg Tyahnybok. Il pourrait crier à son rival de l’Oudar que sa famille ne l’a pas attendu pour briller dans le sport et dans la politique. Son père a ainsi été le médecin en chef de l’équipe nationale soviétique de boxe et  grand boxeur professionnel lui-même. Le fils, chirurgien de formation, est vite devenu membre du parti social-nationaliste, bien ancré à droite. En  1998, il a été élu député sous les couleurs du social-nationalisme puis a rejoint le groupe de Viktor Iouchtchenko avant d’en être renvoyé en 2004. C’est là qu’il prend la tête du parti Liberté, son bastion actuel.

Les trois clans « Oudar », « Front pour le changement » et  « Liberté » ont du mal, s’ils ne refusent pas totalement, à se coordonner. Ils prétendent  chacun être le seul opposant légitime. Il est vrai qu’une conciliation semble difficile. Si la grande ligne de fond des programmes politiques est la même dans les trois partis : Lutte contre la corruption et contre le monopole des oligarques, les propositions concrètes divergent et ne sont pas au même niveau de développement.

Le parti « Liberté » représente une tendance traditionaliste et nationaliste (entendez surtout anti-russe). Il recommande ainsi la mise en place d’un test de langue ukrainienne pour travailler dans le service public et l’institution d’un visa avec la Russie.  Son plan politique semble pouvoir être immédiatement efficace depuis la présentation de son contre- gouvernement composé de nombreux experts.

Plus éloignées de la réalité d’un gouvernement effectif, virevoltent  les préoccupations de Klitchko.  Le boxeur propose un programme encore très abstrait qui se résumerait à sauver l’Ukraine à coup de «liberté humaine », « d’indépendance du citoyen » et d’ «intégration à l’Europe ». Mais lui, comme le commente un journaliste local, « il fait du score ! ».

Le parti d’Arseniy Iatseniouk se veut le plus pointu du point de vue économique, et pour cause, son dirigeant a fréquenté longtemps ce Ministère et connaît bien les rouages du gouvernement. En plus de recommandations sur la baisse des impôts, le Front pour le changement suggère aussi de réformer le système judiciaire, pour le rendre réellement indépendant.

Comme on ne peut pas faire alterner les dirigeants en fonction des jours pairs et impairs, le journal ukrainien Glavcom imagine non sans humour la formation du prochain gouvernement, dont voici les acteurs principaux : Premier Ministre : Arseniy Iatseniouk. Vice Premier Ministre : Vassili Klitchko et deuxième vice Premier Ministre ex-aequo : Oleg Tyahnybok.

En attendant que les trois candidats à la présidentielle de 2015 s’accordent ou se désaccordent, le triumvirat des concurrents à l’opposition a un air de chaise musicale déglinguée où la musique ne s’arrêterait jamais.

*Photo: Sergei Chuzavkov/AP/SIPA. AP21497026_000007.

France : bilan de la situation

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Une amie journaliste, qui était en reportage en Ukraine la semaine dernière (et qui est revenue saine et sauve), m’indique qu’elle est totalement perdue et ne comprend rien à l’actualité française de ces derniers jours. C’est pourtant simple. Je lui ai résumé la situation en ces termes :

Closer a annoncé que François Hollande entretenait une liaison avec l’humoriste Dieudonné. Ils se retrouvaient chaque soir dans une garçonnière appartenant à la famille Rothschild. Dieudonné a par ailleurs annoncé sa conversion au judaïsme. Il a eu la révélation en tombant, ivre, sur une rediffusion de Rabbi Jacob. Il fera un film sur sa rencontre avec la Torah.

Dans le même temps, l’actrice Julie Gayet a été hospitalisée, après s’être étouffée avec une quenelle de brochet, lors d’un dîner avec Anne Brochet. On lui prête par ailleurs une liaison avec Gérard Depardieu, qui va revenir en France et se met à l’eau.

Nadine Morano a annoncé vouloir reprendre ses études, et ambitionne d’entrer à l’Ecole Normale Supérieure. Elle souhaite consacrer le reste de sa vie à Baruch Spinoza. Michel Houellebecq a reconnu à la presse belge écrire les textes de scène de Danny Boon. L’énarque de télévision Nabilla a quant à elle déclaré être le nègre de Philippe Sollers depuis plusieurs années. Enrico Macias a apporté son soutien à Anne Hidalgo pour la municipale parisienne – paniqué, Nathalie Kosciusko-Morizet a supplié Annie Cordy et Franck Michael de venir chanter dans ses meetings. Auparavant, elle avait envoyé par erreur une invitation à Jacques Brel. On a dû lui expliquer qu’il avait décidé de rompre avec le monde et que rien ne le ferait revenir de son tour du monde en bateau.

Pour résumer, la France est sortie grandie de cette riche semaine.

UE : Il faut nous désunir mais pas trop

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pierre-manent-portrait

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Pierre Manent est directeur d’études au centre de recherches politiques Raymond-Aron de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). On lui doit notamment La raison des nations (2006) et Les métamorphoses de la cité (2010).

CAUSEUR. L’Europe est-elle seulement possible ? À vous lire, on a l’impression que le projet européen était condamné dès le départ…

Pierre Manent. Quand vous ne savez pas ce que vous voulez faire, il est difficile d’y arriver ! L’objectif politique et moral de l’Europe était la réconciliation des nations qui s’étaient tant fait la guerre. Cela fut d’autant plus rapidement acquis que la France et l’Allemagne étaient deux pays vaincus, l’un en 1940, l’autre en 1945. Pour le reste, les Européens n’ont cessé d’espérer découvrir le chemin en marchant…

Ce n’était pas forcément absurde. La sagesse populaire dit bien que « c’est en forgeant qu’on devient forgeron », et que « l’appétit vient en mangeant »…

Si, c’est absurde : [access capability= »lire_inedits »] si l’on veut fonder un corps politique nouveau, qu’on le fonde ! C’est ce que firent les colonies anglaises d’Amérique du Nord. Sans acte fondateur, sans nation fédératrice, l’entreprise s’est développée dans une ambiguïté délibérée, fomentant une dénationalisation et même une dépolitisation de la vie européenne tout en conservant l’horizon d’un corps politique nouveau qui devait surgir on ne sait comment des entrailles du marché unique. Comme on ne fondait rien, il ne restait plus qu’à étendre le domaine de ce non-empire. Nous ne savons pas qui nous sommes ni qui nous voulons être, mais nous sommes de plus en plus nombreux à ne pas le savoir. C’est, semble-t-il, notre consolation.

L’Union Européenne a tout de même de belles réalisations à son actif : outre la préservation de la paix, des fleurons technologiques comme Airbus, Ariane…

Bien sûr, nous avons fait de belles choses ensemble. Les réussites de l’aéronautique et de l’industrie spatiale que vous mentionnez sont chères au Toulousain que je suis. Notez-le cependant, ces réussites sont nées des efforts communs de quelques nations européennes, à l’initiative de la France. Aujourd’hui, de telles entreprises communes seraient impossibles. L’idéologie européenne s’y opposerait et, d’ailleurs, les nations elles-mêmes sont trop découragées et repliées sur elles-mêmes pour se lancer dans des projets qui réclament beaucoup de confiance en soi, chose qui nous manque le plus.

Qui manque de confiance en soi, l’Europe ou ses nations ?

Les deux ! L’Europe a pris force après la guerre, en même temps que les nations européennes reprenaient vie. Aujourd’hui, l’impuissance de l’Europe est faite de la faiblesse de ses nations. Nos classes politiques feignent de croire que les corps politiques qui s’affaissent sous eux vont finir par se recomposer dans l’Union européenne. La politique européenne est un vain décor. On sait qu’il n’y a rien derrière la façade, mais comme aucun des acteurs politiques importants n’a le cran de le dire, on continue.

Mais dans l’arrière-boutique, les constructeurs de la communauté européenne ne visaient-ils pas, dès le départ, le dépassement des nations ?

À l’origine, l’idée était d’associer les nations, pas de les faire disparaître ! C’est dans les années 1970, bien après le début de la construction européenne, que l’idée même de nation a été mise en accusation. Les mêmes nations qui, en 1945, étaient sorties victorieuses de la barbarie sont apparues de plus en plus comme des auxiliaires de la barbarie. On a réduit le passé de l’Europe aux prodromes et à la préparation du crime, le Vieux Continent se fixant dès lors pour principale tâche d’échapper à son histoire et de se séparer de ses vieilles nations.

Dans cette perspective, l’Europe n’est pas un échec puisqu’elle a affaibli la nation !

Mais délégitimer les nations, c’est ruiner la substance européenne ! Et plus les nations sont affaiblies, moins elles communiquent entre elles. Il n’y a jamais eu aussi peu d’intérêt réciproque entre les nations européennes qu’aujourd’hui. Comment créerait-on du « commun » quand le christianisme, qui est la « chose commune » la plus profonde des nations européennes, est l’ennemi principal de l’idéologie et des institutions européennes ? Jusque dans les années 1960 et 1970, il existait des mouvements d’opinion transeuropéens, comme la démocratie chrétienne ou l’eurocommunisme. Qui s’en souvient ? En même temps, les Européens continuent de vivre dans leurs vieilles nations que la morale européenne officielle réprouve.

Même si chaque pays porte sa croix, la crise de l’euro et des dettes souveraines va peut-être émerger un intérêt supérieur européen…

Comment voulez-vous que la crise fasse surgir une communauté d’intérêts qui n’existe pas ? Entre l’Allemagne et la Grèce, où est l’intérêt commun ? L’euro a lié nos pays beaucoup plus étroitement que nos économies et nos sociétés ne peuvent le supporter. Il a précipité une fragmentation interne que les fondateurs n’auraient pas imaginée. Alors qu’elle devait nous faire basculer dans l’Europe politique, la monnaie unique nous fait renouer avec un grand classique de l’histoire européenne : une Allemagne hégémonique, trop forte pour le « concert européen ».

Il y a un succès qu’on ne peut pas enlever à l’Europe, c’est d’avoir sorti le Portugal, l’Espagne et la Grèce de la dictature. Admettez-vous que le bilan démocratique de l’UE est globalement positif ?

La perspective de rejoindre l’Europe a certainement joué un rôle positif dans la trajectoire des pays libérés de la dictature. Mais n’exagérons rien : cela fait longtemps que les pays européens se regardent les uns les autres et, éventuellement, s’imitent ! Au XVIIIe siècle, les Français en quête d’institutions libérales regardaient vers l’Angleterre.

Si l’on veut transformer l’union européenne en corps politique démocratique, il faudrait peut-être miser sur la bureaucratie européenne. Cette classe mondialisée pourrait devenir le terreau fondateur d’une future nation fédérale, comme les anciennes classes dirigeantes ont servi de limon aux nations européennes…

Vous pouvez rêver à votre guise : il n’y aura pas de nation fédérale. Voilà de nombreuses années que l’Europe, loin de se réunir effectivement, se disperse ou se fragmente. Sous l’échafaudage bruxellois ou francfortois, les nations qui, un temps, avaient fait un véritable effort pour aller l’une vers l’autre sont rentrées chez elles. Chaque nation, la crise aidant, dresse l’inventaire de ses maux que l’Europe n’a pas guéris. À l’exception de l’Allemagne, qui a su rassembler et gouverner intelligemment ses forces nationales pour relancer son industrie. Mais celle-ci a montré qu’elle était parfaitement indifférente à l’Europe, changeant du jour au lendemain le cap de sa politique énergétique, signifiant à ses partenaires et aux institutions bruxelloises que ses relations avec la Russie et la Chine relevaient de sa seule souveraineté, laissant la France mener les interventions militaires. La question n’est donc plus d’unir les Européens, mais de faire en sorte qu’ils ne se désunissent pas trop.

L’UE serait-elle en train exploser ? Pourtant, à chaque sommet européen, la proclamation du consensus retrouvé semble éloigner le spectre de la division…

Quel consensus ? Regardez la Grèce : ce pays a été mis sous tutelle de façon extrêmement brutale, et d’autant plus inadmissible que l’Europe n’est pas sans responsabilité dans ses errements. L’inégalité entre les nations européennes est devenue moralement insupportable et politiquement intenable.

Bon, si l’Europe est dans l’impasse, que faire ?

Il faut battre en retraite, et ce n’est pas facile. Au fond, nous sommes à la fois trop et pas assez liés. Comme nous ne nous lierons pas davantage, il faut nous délier un peu. On doit admettre enfin que nous allons continuer de vivre dans le cadre national, et qu’il n’y aura pas de « saut » fédéral dans l’Union. Bref, il faut que chacun reprenne un petit peu d’indépendance nationale. Nous ne connaissons d’autre légitimité politique que démocratique, nos gouvernants étant responsables devant les peuples qui les élisent. C’est tout.

L’obstination des chefs d’Etat européens à sauver l’euro montre qu’il n’est pas si facile de rayer d’un trait de plume plus de cinquante ans d’intégration…

Si je défends une certaine déliaison institutionnelle, c’est justement pour préserver ou susciter une intention politique commune. Honnêtement, à quoi sert la Commission de Bruxelles si les Français sont seuls au Mali et en Centrafrique ? Dès lors que, sur un grand nombre de questions politiques importantes, les différents gouvernements européens ne font même pas l’effort d’adopter une politique commune, pourquoi continuer à jouer cette comédie ?

Les français ne partagent pas nécessairement votre opinion : s’ils ont voté contre le traité constitutionnel de 2005, ils n’en plébiscitent pas moins régulièrement les candidats et les partis pro-européens (UMP , Modem, PS, Verts). Seraient-ils versatiles ?

Ils sont surtout partagés, perplexes et profondément découragés. Ils n’ont plus la force de faire l’Europe puisqu’ils voient bien qu’on ne la fait pas. Cela dit, les Français n’ont pas davantage la force d’en sortir puisqu’ils ont pris l’habitude de s’abandonner au processus lointain censé résoudre leurs problèmes en leur absence.

La défiance envers les élites et le populisme anti-européen se nourrissent-ils mutuellement ?

L’impasse de l’entreprise européenne paralyse la vie politique. Les deux partis centraux ont des habitus culturels contraires, mais un même programme, le programme commun européen, c’est-à-dire le remplacement du gouvernement représentatif de la nation par la gouvernance de règles européennes ou mondiales. De leur côté, les démagogues se contentent de remuer les passions tristes. Hélas, voilà où nous en sommes ![/access]

*Photo: Hannah

Hollande, président anormal?

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hollande gayet closer

hollande gayet closer

Le président a encore frappé, pour la plus grande joie de la presse étrangère qui assiste, hilare, aux bouffonneries françaises. Et quel coup ! Non content d’avoir à assumer l’une des conférences de presse les plus importantes de son quinquennat… il se complique la tâche en ajoutant à son personnage une composante people à connotation sexuelle qui ne laissera pas d’intéresser ses interlocuteurs. Alors qu’il doit répondre dans le détail d’un hypothétique « revirement politique» annoncé à mi-mots lors de ses vœux aux Français, il risque d’être entraîné malgré lui sur le terrain privé qui parasitera la clarté –déjà incertaine- de son discours…

Soyons optimistes, ceci est une bonne nouvelle ! Avouez qu’après les révélations sur sa défaillante prostate, nous étions, par association d’idées, inquiets pour sa virilité.  Mesdames et Messieurs, soyez rassuré, le Président se porte bien, il a toujours pour la gent féminine des honneurs  réguliers… Ouf !

Les anglais, que le french bashing n’effraie pas, ne boudent pas leur plaisir… Ainsi peut-on lire dans le Times : « les révélations de Closer vont mettre à rude épreuve les relations entre le chef de l’Etat et sa compagne Valérie Trierweiler, la première dame française. Elles soulèvent également des questions sur le bon sens du Président et ses dispositions de sécurité… ». S’agissant d’un chef d’Etat, c’est embarrassant.

Mais la France n’est pas sa voisine d’outre-Manche. Bien des présidents ont entretenu des relations adultères dont la rumeur se propageait aussi. Un sondage – qui rassure notre homme- indique d’ailleurs que 84 % des français affirment se moquer totalement des frasques présidentielles  – ces dernières ne changent pas leur opinion sur le personnage- et 75 % affirment qu’il s’agit d’une affaire privée.  Pourquoi se précipiter alors sur Closer ou sur internet ?

Si cette affaire est réellement d’ordre privé, alors pourquoi nous infliger, par les voies officielles, les réactions de la « première compagne » à ce psychodrame ? Pourquoi étaler ainsi la langueur et l’hospitalisation provoquées par cette relation que l’on ne peut même pas qualifier d’adultère ?

En voulant à tout prix incarner un président normal – citoyen lambda – et en défiant, dès le début de son mandat, la famille et le mariage « traditionnel » par voie fiscale autant que sociétale, François Hollande a déprécié du même coup la fonction présidentielle et la notion de couple. Il a imposé en force une « Première Copine » dont la contestable légitimité est fondée sur son bon-vouloir du moment. Quoi d’étonnant à ce que le respect qu’il exige à l’égard de sa vie personnelle et de son « couple » ne lui soit pas accordé ? Il s’est exposé lui-même à cette déferlante médiatique. Tout comme Valérie Trierweiler qui ne s’était pas montrée particulièrement classe avec Ségolène Royale.  Pourquoi exiger des autres une élégance que lui-même refuse à ses concitoyens ?

Comme on fait son lit, on se couche !

 *Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21507633_000013.

La gauche radicale devrait s’émanciper de l’Europe

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aurelien bernier fn melenchon

aurelien bernier fn melenchon

Dans La gauche radicale et ses tabous (Seuil), Aurélien Bernier, ancien dirigeant d’Attac, proche du Front de Gauche, se livre à une critique aussi argumentée qu’impitoyable des errements de son camp. Comment expliquer en effet, alors que la situation économique européenne pourrait ouvrir un boulevard aux idées de cette gauche de rupture (FDG, Attac…), que ce soit le Front National qui récupère la mise depuis plus de vingt ans ? Parce que cette gauche-là, tétanisée par la peur de dire la même chose que le FN, lui laisse aujourd’hui le monopole de la critique de l’UE et du libre-échange. Aurélien Bernier exhorte ses camarades à sortir de ce piège idéologique mortel.

Jérôme Leroy : Vous observez que l’émergence du Front national suit chronologiquement le tournant de la rigueur de 1983. Mitterrand et le Parti socialiste en sont donc les premiers responsables…

Aurélien Bernier : Si le FN a en effet émergé sur la scène politique aux élections européennes de juin 1984, la responsabilité n’en incombe pas seulement aux socialistes. Ce bond électoral est le résultat direct du tournant de la rigueur engagé en mars 1983 par le gouvernement Mauroy qui réunissait l’ensemble de la gauche. Ce que le Parti communiste a alors refusé de voir, englué dans ses contradictions, car les ministres communistes sont restés en poste jusqu’en juillet 1984, seize longs mois après la trahison socialiste ! Qu’il le veuille ou non, le PCF a donc cautionné le virage libéral de 1983. Cela lui coûtera d’autant plus cher dans les urnes qu’il récidivera en 1997 en entrant dans le gouvernement de « gauche plurielle » constitué autour de Lionel Jospin et de Dominique Strauss-Kahn.

Le Parti communiste et le Front de Gauche semblent avoir tiré les leçons de ces erreurs puisqu’ils ne participent pas au gouvernement Ayrault…

Certes, mais la gauche radicale commet une nouvelle erreur en pratiquant la politique de l’autruche face à la montée du Front national. Aujourd’hui, c’est au sein du milieu ouvrier, dans des régions culturellement de gauche que le vote frontiste progresse fortement. Et ces électeurs répètent inlassablement le même message : « La gauche a trahi l’électorat ouvrier », considérant que le programme du FN est celui qui les défendrait le mieux. Pour toute réponse,  la gauche radicale dénonce la flambée du racisme, de l’individualisme, et de la « démagogie ». C’est un peu court.

Si je vous lis bien, aux yeux des classes populaires, le FN répond aux aspirations antilibérales des plus fragiles. Comment le parti du « Reagan français », tel que se définissait Jean-Marie Le Pen dans les années 1980, en est-il arrivé là ?

Dès 1992, au moment du traité de Maastricht, le FN a engagé un véritable tournant « antimondialiste ». Jean-Marie Le Pen a alors compris qu’il devait abandonner son discours ultralibéral des années 1980, car la critique de la mondialisation constituait un terreau électoral bien plus fertile. A présent, le FN est le seul à proposer un protectionnisme national, une rupture avec l’ordre juridique et monétaire de l’Union européenne. C’est cette image « anti-système » qui le fait progresser, dans les urnes et en termes de popularité.

Pourtant le PCF a longtemps  été très eurosceptique…

En effet, jusqu’en 1997, le PCF défendait la souveraineté nationale, luttait contre le principe même de la construction européenne et refusait la monnaie unique. On lisait dans L’Humanité en 1996 : « La monnaie unique, avec la banque centrale européenne, constituerait l’élément essentiel d’un système de domination à travers lequel les marchés financiers pourraient imposer à chaque pays européen sa politique économique et sociale. » Une analyse parfaitement visionnaire… Malheureusement, Robert Hue a bradé ces positions historiques du PCF pour entrer dans la « gauche plurielle ». Comme cinq ans plus tôt, le FN était devenu « antimondialiste », ce revirement a laissé le champ libre à l’extrême droite.

Vous avez particulièrement dans votre viseur les trotskistes et les écologistes. Pourquoi vous semblent-ils encore plus vulnérables que le PCF  à surmonter les tabous qui permettraient de vraiment se démarquer du néolibéralisme ?

 A la différence du PCF, le refus du protectionnisme et de la désobéissance européenne est culturel chez les trotskistes et les écologistes. Pour eux, toute solution nationale est suspecte de nationalisme. Mais les choses évoluent : certains trotskistes admettent qu’il peut exister un protectionnisme de gauche, que la désobéissance européenne est nécessaire, que la sortie de l’euro ne doit pas être taboue. J’espère une évolution similaire du côté des partis « verts ».

Aujourd’hui, le FN n’a pas le monopole du discours anti-système opposé à la mondialisation libérale. Pourquoi ne jugez-vous pas crédibles les propositions du Front de Gauche visant à construire une Europe sociale ?

Pour une raison très simple : au regard du droit européen, aucune des grandes mesures économiques du Front de gauche – ni d’ailleurs du NPA – n’est applicable. Une loi de renforcement des services publics, par exemple, serait contraire au traité de Lisbonne et à la directive « services ». Comme le traité de Lisbonne est inscrit dans la Constitution française, cette loi serait immédiatement déclarée inconstitutionnelle. La gauche radicale n’ose pas dire cette évidence : il faut restaurer la primauté du droit national sur le droit communautaire. C’est la seule définition possible de la « désobéissance européenne » que j’appelle de mes vœux.

Cette désobéissance européenne s’applique-t-elle aussi à l’euro ?

Oui, pourquoi faire croire qu’on peut le réformer de l’intérieur alors que c’est strictement impossible. Pourquoi ne pas assumer la sortie de l’euro ? Pour une seule raison : la peur de « dire la même chose que le Front national ». Le FN est donc le carcan intellectuel de la gauche radicale. C’est extrêmement grave, car c’est finalement Marine Le Pen qui fixe les limites programmatiques du Front de gauche et du NPA.

Justement, pour se démarquer du Front national, l’extrême gauche n’hésite pas à prôner l’ouverture totale des frontières. Dans votre livre, vous rappelez les discours de Georges Marchais contre l’immigration de travail encouragée par le grand capital. Mais faut-il vraiment regretter la mutation idéologique du PCF sur ce sujet ?

En tout cas, le PCF et l’extrême gauche actuels brillent par leur absence de réflexion sur l’immigration. Cela ne veut pas dire que le FN propose des solutions viables en la matière. Si l’on se donnait pour objectif de supprimer le chômage grâce à la relocalisation et à la création de nouveaux emplois dans le secteur non marchand, financés par la taxation des richesses et par un peu de création monétaire, la question de l’immigration ne se poserait plus du tout de la même manière. Il n’en reste pas moins que, même si elle régularise tous les sans-papiers, la gauche radicale devra définir une politique concernant les flux migratoires à venir au lieu de marteler des slogans abstraits.

Sur le protectionnisme aussi, les deux fronts s’opposent radicalement. En quoi le fantasme autarcique du FN serait-il plus crédible que les positions plus nuancées du Front de gauche ?

Il est vrai que le protectionnisme que défendent le Front national et une partie de la droite ne vise qu’à redresser la position du capitalisme français dans une concurrence internationale inchangée. Mais le Front de gauche n’ose pas défendre une véritable régulation du commerce et des capitaux apte à casser le chantage aux délocalisations, stopper la fuite des capitaux (pour les taxer), relocaliser, restaurer le plein emploi… Loin d’un repli national, ce protectionnisme doit s’appuyer sur des accords bilatéraux de « juste échange ». Nous devrions payer les matières premières un prix correct aux pays du Sud afin de les faire gagner en autonomie. Coopérons dans des domaines utiles aux peuples – l’éducation, la santé, les transports, l’énergie… – plutôt que de vendre des armes pour redresser la balance commerciale.

Dans les faits, faute de pouvoir renverser le capitalisme, vous promouvez un « néo-capitalisme d’Etat » (Raoul Vaneigem) redistributeur. On est loin du Grand Soir…

Votre appréciation s’appliquerait plutôt au Front de gauche, qui semble parfois immergé dans une sorte de néo-keynésianisme qui nécessite d’ailleurs un retour de la croissance économique et qui pose donc un véritable problème écologique. De mon côté, je défends un triptyque (contrôle des marchandises et des capitaux, désobéissance européenne et sortie de l’euro) qui doit permettre d’en finir avec le capitalisme.

Par quels biais ? On a vu ce que le programme révolutionnaire de Mitterrand a donné après 1983…

Il faudrait nationaliser les grands moyens de production. Mais pas comme le Parti socialiste l’a fait en 1981, pour ne quasiment rien changer à la gestion des entreprises. Il faut transformer les modes de décision, redéfinir avec les salariés et la population les choix de production. La nationalisation des multinationales françaises doit servir de point d’appui pour transformer les relations internationales. Si la gauche radicale expropriait Total ou Vinci, elle pourrait proposer des partenariats radicalement différents aux pays du Sud. Là, nous serions dans un vrai projet révolutionnaire et dans la refonte concrète de l’ordre international. Mon mot d’ordre, en quelque sorte, serait : démondialiser et coopérer. Mais l’un ne se fera pas sans l’autre.

La gauche radicale et ses tabous, Aurélien Bernier, Seuil, 2013.

 

*Photo :  POL EMILE/SIPA .00651526_000014.

Bravo Closer !

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closer hollande president

closer hollande president

 L’affaire Gayet déclenchée par les révélations de Closer a remis à l’ordre du jour la sempiternelle question de la vie privée des personnages publics, notamment celle des dirigeants politiques. Comme toujours, le débat est faussé par un malentendu, la plupart des gens envisageant la question comme un enjeu moral. Autrement dit, on fait mine de se demander si un dirigeant politique de premier rang a le droit de bafouer la morale bourgeoise en ayant des relations extraconjugales. La question étant ainsi posée, la réponse semble aller de soi : un dirigeant politique, en l’occurrence, le président de la République, a le droit d’avoir la vie sexuelle et sentimentale de son choix sans que ces frasques se retrouvent étalées sur la place publique. D’autant que la tradition française s’oppose au puritanisme anglo-saxon.  

Or, les questions posées dépassent largement la sphère morale. En réalité, nous avons le droit de savoir sur la vie de notre président certaines choses qui ne nous regarderaient pas s’il s’agissait d’un citoyen lambda ou d’un « people ».

Dans ce cas précis, les problèmes soulevés, tombant tous dans le domaine du « droit de savoir » du public, sont multiples. D’abord, il est question du statut de la Première Dame de France – fonction quasi-officielle. Ensuite, même si la première dame était l’épouse de longue date et la mère des enfants de chef de l’Etat (des éléments renforçant son statut de première dame comme jadis Mme Mitterrand) il est important, à un moment ou un autre,  de connaître l’autre femme du président afin d’éviter les soupçons de népotisme ou de conflits d’intérêts.

Enfin, n’oublions pas la question de la sécurité du président qui – sans conclure à une erreur de la part des services compétents – se pose également, de même que l’identité des locataires ou propriétaires de l’appartement où les supposés rendez-vous étaient organisés. Autant d’interrogations légitimes car leurs réponses peuvent mettre à mal l’autorité, la sûreté et la probité du chef de l’Etat. Rappelons que dans une autre affaire récente, tous les journalistes se polarisaient sur les détails des parties fines avec des prostituées, au risque de passer à côté du vrai problème, à savoir l’identité et les intérêts de celui  qui les finançait.

Bref, quelles que soient les motivations de Closer et la véracité factuelle de ses allégations, on peut difficilement qualifier ces histoires de simples commérages et en nier l’intérêt politique. Reste une dernière question : que reste-t-il de la vie privée d’un président de la République ? À vrai dire, pas grand-chose. Peut-être la couleur de ses slips.

*Photo : MEIGNEUX/SIPA. 00658539_000001.

Le réveil de l’Europe moisie

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chevenement-dupont-aignan

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Le mot « souverainiste » fait partie de ces qualificatifs qu’on répugne à assumer, sauf au Québec où les partisans de l’indépendance de la Belle Province francophone le revendiquent haut et fort. En France, c’est un mot-valise dépréciatif, un fourre-tout permettant de dénoncer en bloc tous les critiques de l’évolution récente de l’Union européenne, un étendard sous lequel les penseurs paresseux unissent dans un même opprobre Marine Le Pen, Jean- Pierre Chevènement, Philippe de Villiers, Nicolas Dupont- Aignan et, au bout du compte, les dizaines de millions de Français qui ont répondu « non » au référendum constitutionnel de 2005.

Dans l’esprit de ses adversaires, le « souverainiste » est l’incarnation du ringardisme politique, de la «France moisie », quand il n’est pas le fourrier d’un néofascisme bleu-blanc-rouge. On comprend que la confusion instaurée par cet usage n’aide pas à la compréhension d’un phénomène qui se décline d’un bout à l’autre de l’Europe, en fonction des situations locales et de l’histoire des nations qu’elle concerne.[access capability= »lire_inedits »]

Reste à comprendre un paradoxe : alors que « l’euroscepticisme » se répand à travers le continent, et de manière accélérée depuis le déclenchement de la crise de l’euro, aucun des 28 pays de l’Union ne s’est doté d’un gouvernement s’en réclamant ni, a fortiori, prônant et défendant une réforme radicale des institutions européennes. On se fait élire en tapant sur Bruxelles, mais on se garde bien, une fois au pouvoir, de faire quoi que ce soit qui pourrait mettre ce monstre bureaucratique hors d’état de nuire. Le souverainisme sait à quoi il s’oppose, mais il ne suffit pas à définir un projet politique. Il ne saurait donc constituer un pôle opposé à celui du fédéralisme européen : un parti souverainiste transnational serait un oxymore aussi incongru que le

Parti révolutionnaire institutionnel mexicain… On peut, par exemple, mener une action incontestablement souverainiste en brandissant à Kiev la bannière bleue étoilée contre un gouvernement accusé de soumettre la nation à un empire russe ayant retrouvé des couleurs sous l’impulsion de Vladimir Poutine. Les Ukrainiens qui descendent dans la rue par – 10 degrés ne sont pas des fans de Manuel Barroso ni d’Herman van Rompuy, mais des citoyens qui considèrent que l’urgence est d’empêcher le retour d’une sujétion dont le souvenir est encore douloureux. À supposer qu’ils parviennent à leurs fins, et que l’Ukraine s’arrime solidement à la partie occidentale du continent, ils feront comme leurs voisins de l’ancien bloc soviétique : ils deviendront eurosceptiques, battront des records d’abstention lors des élections au Parlement de Strasbourg et veilleront, au sein des instances de l’UE, à la préservation de leur intérêts nationaux. Ceux qui tentent, chez nous, de raviver une flamme européiste bien faiblarde en opposant à l’euro-tiédeur de nos populations le supposé euro-enthousiasme des manifestants ukrainiens se bercent d’illusions. Ce qui importe aux Ukrainiens, c’est l’Ukraine, et la possibilité pour son peuple de vivre pleinement une indépendance dont elle est privée depuis le XVIIIe siècle, sauf pendant de brèves périodes.

On assiste donc, à l’est comme à l’ouest du continent, à un réveil des nations, dont la résilience est en train de mettre à mal la construction bancale d’une Union européenne fondée sur le postulat de leur disparition programmée. Les « souverainistes » d’aujourd’hui sont bien souvent d’ex-« fervents Européens » dont les yeux se sont décillés à l’occasion de la crise monétaire et économique actuelle. Les plus honnêtes d’entre eux, comme le géopoliticien François Heisbourg[1. François Heisbourg : La Fin du rêve européen, Stock.], en font le constat amer et lucide : en instaurant l’euro, l’UE est allée « un pont trop loin », car une monnaie unique suppose un espace de solidarité où le fort aide le faible, non pas parce qu’il y est contraint par un pouvoir despotique ou un « monstre doux » bureaucratique, mais au nom d’une transcendance laïque acceptée par le plus grand nombre. Cela s’appelle la République.

Chacun, dans son coin, se met donc à faire du souverainisme comme Mr Jourdain faisait de la prose. Avec, en première ligne, l’Allemagne, principale puissance au sein de l’UE, fermement campée sur la décision du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe affirmant que « le peuple européen n’existe pas » : « Autant d’intégration que nécessaire, autant de solidarité que possible », tel est le leitmotiv inlassablement répété par Angela Merkel 1 et 2 pour définir sa politique européenne. Ceux qui savent entendre comprennent de quoi il retourne : l’intégration nécessaire se résume à la mise en place d’un système de surveillance destiné à vérifier que les États se conforment aux critères de l’ordo-libéralisme germanique avec, en plus, juste ce qu’il faut de transferts de solidarité vers les pays en difficulté pour préserver les intérêts de l’économie allemande à court terme. Et en France, comment qualifier la politique africaine de François Hollande, sinon comme un usage souverain du hard power dans une région jugée par lui essentielle pour les intérêts stratégiques et économiques de notre pays ?

On observe également la montée en puissance des aspirations nationales séparatistes dans des pays comme l’Espagne, la Belgique, le Royaume-Uni : les Catalans, les Flamands, les Écossais ont mis en marche une dynamique d’affrontement, heureusement pacifique, avec les États dont ils veulent se détacher. Ces peuples estiment, à tort ou à raison, que l’accès au statut d’État-nation est un droit qui ne saurait leur être contesté si tel est le souhait de la majorité. L’Union européenne leur fait savoir, sans ménagement, qu’en persistant dans leur projet, ils pourraient perdre leur statut d’État-membre et les avantages afférents. Bruxelles (entendez par là les quelques hectares abritant les institutions européennes) est effarée par cette perspective qui pulvérise son rêve d’une bureaucratie post-nationale toute puissante, laquelle, en attendant, promet chaque jour de corriger son « déficit démocratique » comme un alcoolique jure de ne plus boire.

L’espace nous manque ici pour passer en revue comment chacun des 28 pays de l’UE mijote sa petite cuisine souverainiste. Mais si le souverainisme n’a pas accédé au pouvoir, il faut bien constater qu’aucun de ces pays, grand ou petit, ne s’est donné récemment de dirigeant élu sur un programme ouvertement fédéraliste européen : même si certains d’entre eux, comme l’Italien Enrico Letta ou le Belge Elio Di Rupo, se réclament encore de cette idéologie, ils savent bien que leur rêve n’est plus d’actualité.

Dans ces conditions, il faudrait comprendre que le poli- tique ne peut se déployer que dans un espace où les gens ne partagent pas seulement des valeurs abstraites, d’ailleurs interprétées localement de manières fort différentes[2. Les divergences intra-européennes sur la manière de faire face à l’intégrisme islamique en sont la parfaite illustration.], mais les dits et les non-dits d’une langue et d’une histoire communes. Les peuples et les nations n’ont nullement besoin de disparaître dans un vaste ensemble pour s’allier et faire face aux défis du siècle. En clair, il est temps d’essayer « l’Europe des Républiques ». Ce ne serait pas le retour à la case départ, mais l’aube d’un nouvel espoir.[/access]

*Photo: CHAUVEAU NICOLAS/SIPA. 00552884_000001.

Lettre à une provinciale sur une aventure du roi François

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Ma délicieuse cousine,

Par la présente, je viens vous confier une nouvelle, que vous ne connaîtrez, dans votre lointaine et sauvage province, que dans plusieurs semaines, si jamais elle vous parvient ! Voilà bien longtemps déjà qu’elle circulait à Paris, sous la forme d’une rumeur mondaine. Partie du faubourg Saint-Germain, où se délient les langues les plus acérées et les moins charitables, elle se propagea, tel un feu d’herbes sèches, du faubourg au boulevard, après un saut à la Chambre, une station au Sénat, et une halte à l’Opéra. On en parlait dans tous les salons et jusqu’à la Cour et, bien sûr, dans les rédactions ; elle circulait dans le monde, et l’on en riait aux éclats. Vous savez combien l’on goûte, ici, les abandons d’alcôve, qui s’augmentent régulièrement de détails croustilleux. Ce matin, une gazette, qui a fait sa spécialité des révélations les plus indélicates sur les gens en vue, l’a livrée au bon peuple. J’en viens au fait, car je sens votre impatience, laquelle vous met habituellement dans les transes d’une exaltée de la religion.

Notre roi entretiendrait une liaison avec une comédienne, et, pour la rejoindre, le soir venu, se glisserait nuitamment hors du Louvre, déguisé en pompier ! Une caricature le représente, un casque sur la tête, et tenant à la main une manière de tuyau souple. Une autre le montre, qui surgit dans la chambre d’une femme, dont le lit est embrasé ; elle ouvre les bras à son sauveur, qui lui dit : « Apaisez-vous, madame, je viens éteindre votre feu ! ». D’autres encore circulent sous le manteau, nettement plus grivoises, dont je ne vous parlerai pas. Non pour préserver votre imagination, que vous prétendez chaste afin d’édifier votre entourage et avoir la paix, mais pour exciter votre curiosité jusqu’à ma prochaine visite, où j’aurai le plaisir de vous les montrer et de constater l’effet qu’elles produiront sur vos joues et sur l’ensemble de votre adorable personne. Au reste, si votre trouble s’accentuait alors, si votre nature et vos sens impétueux réclamaient soudainement un soin attentif, vous savez pouvoir compter sur mon ardent dévouement…

Décidément, pour ce roi bourgeois, que le peuple surnomme affectueusement « Pépère 1er », les femmes auront été une source de tracas renouvelés ! C’est aussi qu’avec son air bonhomme, son allure un peu gauche, sa mine souvent ravie ou comiquement contristée, et ses manières de simplicité, il dissimule un redoutable prédateur du beau sexe, un Don Juan d’envergure. De ce point de vue, il fait honneur à la France, ce pays que Casanova en personne vénérait comme nation de la galanterie. Eh quoi ! notre souverain démontre au déduit des qualités si évidentes, et nous n’en serions point légitimement fiers ?

Néanmoins, ce tableau réjouissant des frasques amoureuses de notre bon François-à-la-lance-dressée, pourrait se compliquer rapidement de scènes moins plaisantes. Sa concubine officielle, l’impérieuse Mme de Koajélère, qui s’est maintes fois signalée par son humeur belliqueuse, supportera-t-elle longtemps d’être la dinde d’une telle farce ? Il se peut, dès demain, que les portes du palais claquent, et qu’emportée pas sa fougue, la Koajélère, bafouée, regagne son logis dans l’état de chagrin et de furie qu’on imagine. Mais alors, la nouvelle favorite deviendra-t-elle à son tour, comme disent les républicains de la Bourse et les mégères de la rue, la « première dame de France » ? Vous vous rappelez, cousine à la taille si bien prise, le tour que joua Louis-Henri marquis de Montespan, mari cocufié par le roi Soleil : il se rendit à la cour de Louis XIV dans un carrosse orné de quatre bois de cerfs de belles proportions, pour signifier, non sans quelque courageuse arrogance, sa déconvenue.

On m’assure que Mme de Koajélère possède des yeux de biche…

Je vous informerai tantôt de la suite de cet événement.

En attendant de vous en murmurer les détails les plus audacieux à l’oreille, et de tirer de votre émoi un parti intéressant, je vous prie de me reconnaître comme votre fidèle et dévoué cousin.