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Willy Sagnol face aux maîtres censeurs

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willy sagnol sos racisme

Willy Sagnol, l’entraîneur des girondins de Bordeaux, se relève à grand-peine de plusieurs jours de tempête médiatique. L’objet de la vindicte ? Ses propos échangés dans un long entretien à Sud Ouest, alors qu’il était questionné sur les contre-coups de la CAN :  « L’avantage du joueur typique africain, c’est qu’il n’est pas cher quand on le prend, c’est un joueur qui est prêt au combat généralement, qu’on peut qualifier de puissant sur un terrain (…) le foot, c’est aussi de la technique, de l’intelligence, de la discipline, il faut de tout. Des Nordiques aussi. C’est bien les Nordiques, ils ont une bonne mentalité ».

Le propos, un peu cliché, est isolé au milieu de deux heures d’échange et n’avait pas été publié dans la version papier du journal. Par manque de place ou par autocensure? Dans tous les cas, le journal a eu du flair. Sauf que la vidéo de l’entretien n’est pas passée inaperçue auprès des limiers de l’antiracisme. SOS Racisme a débusqué des propos qui « renvoient à une expression décomplexée du racisme anti-noir« . La dénonciation ne suffisant pas, l’association a exigé une condamnation publique : « que les instances – FFF, LFP et Ministère des Sports – prennent des sanctions immédiates à la hauteur de la gravité de tels propos« . La Licra bordelaise, outrée, ne pouvait faire autrement que d’annoncer l’arrêt unilatéral de son partenariat avec le club de Bordeaux. Des postures qui, n’en doutons pas, feront avancer la cause de l’antiracisme dans les stades de football.

Carlos Da Silva, porte-parole du PS, s’est naturellement joint à la meute: « Le Parti socialiste condamne avec la plus grande fermeté les propos tenus par Willy Sagnol (…) Il doit être sanctionné par la Fédération française de football.” Parmi “les matons de panurge” se trouve l’incontournable Lilian Thuram, lequel n’a pas été plus solidaire que jadis avec Laurent Blanc: « Malheureusement, il y a toujours eu des préjugés sur les personnes venant d’Afrique, les personnes qui sont noires; on les enferme toujours dans leur force et on nie chez eux une certaine intelligence. Ces propos, ça conforte ces préjugés-là« .

C’est donc le patronat du football qui a pris la défense du joueur et dénoncé la chasse à l’homme lancée par la censure officielle.
« Willy Sagnol est tout sauf raciste » a plaidé Jean-Louis Triaud, le président des Girondins de Bordeaux. « C’est le défaut de notre société, il faut peser chaque mot, il y a tellement de gens à l’affût, pour exister, pour justifier leur condition, en mal de reconnaissance. Aujourd’hui, on ne peut plus rien dire sans mesurer chacun de ses mots.” Et Bernard Tapie de mettre en garde: « Sagnol, fais gaffe, ne dis plus de connerie, fais attention à ce que tu dis parce que ce sera utilisé« .

Après s’être déclaré “désolé” de la mauvaise interprétation de ses propos, on croyait que l’entraîneur des girondins de Bordeaux avait sauvé sa tête. Il avait reçu le soutien de ses joueurs (le capitaine est sénégalais, Lamine Sané) et de Noël Le Graët, le président de la FFF. Cheikh Diabaté, buteur face à Lens, s’était spontanément jeté dans ses bras. Même Antoine Kambouaré avait eu quelques mots aimables pour lui.  En larmes devant les caméras de canal+, sonné par la polémique infamante dont il était la cible, Willy Sagnol était ému par le soutien de ses joueurs. Clap de fin au micro de “Paga”?

C’était sans compter sur la hargne de l’association SOS racisme. “Non, l’affaire Sagnol n’est pas terminée” a-t-elle jugé, souveraine. Le soufflet retombé, elle estime avoir perdu son procès médiatique en comparution immédiate. En dépit des dommages subis par l’ancien ailier du Bayern Munich, elle n’a pas obtenu non plus de procès professionnel (le joueur n’a pas été sanctionné par la fédération). Mais pas question pour les amis de Dominique Sopo que Willy Sagnol s’en tire avec de simples regrets et des larmes. Reste alors le terrain judiciaire…

Plusieurs jours après les faits, une plainte vient seulement d’être déposée. Autrement dit, le présumé accusé agonise mais respire encore dans les médias, le prétoire est donc l’ultime recours de nos maîtres censeurs. Signe que la Justice de première instance siège aujourd’hui sur les plateaux de télévision.

*Photo : BEBERT BRUNO/SIPA. 00690852_000015. 

Mariton et Le Maire unis contre Sarkozy

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sens commun ump sarkozy

« Ça ne sert à rien de dire qu’on est contre la GPA et la PMA si on n’abroge pas la loi Taubira ! » Une explosion d’applaudissements et de clameurs s’élève d’une salle de l’Equinoxe surchauffée. Le public a fini par arracher le mot « abrogation » à un Nicolas Sarkozy pressé de répondre sur l’avenir de la loi Taubira. Sens Commun, mouvement crée au sein de l’UMP un an après la Manif Pour Tous, a réussi à imposer ses thématiques à sa famille politique.

Lancé en avril 2014, Sens Commun réalise un travail d’influence efficace. Le mouvement est parvenu à drainer nombre de jeunes ayant fait leurs classes militantes dans les rangs de la Manif Pour Tous. La volonté de revenir sur le mariage homosexuel est leur baptême, l’objectif de faire de l’entrisme à l’UMP leur credo. Se refusant à n’aborder qu’un seul sujet, les cadres de Sens Commun ont également développé des argumentaires et des propositions sur la politique étrangère, lors de la crise en Ukraine, ainsi que sur l’éducation. Ce samedi 15 novembre, le mouvement organisait le seul débat de la campagne pour la présidence de l’UMP

Réunies dans la salle de l’Equinoxe, à Paris, 3 000 personnes avaient fait le déplacement pour écouter les trois candidats. Premier arrivé, Bruno Le Maire est copieusement hué et sifflé pour son abstention favorable au mariage homosexuel. « Je ne voterais jamais pour toi ! » hurle un militant. Un acte qu’il assume envers et contre tout : « nous aurions dû légaliser le contrat d’union civile en 2007 ». Il affirme que revenir sur le mariage pour tous est impossible. « Méfiez-vous de ceux qui vous promettent l’abrogation de la loi Taubira !», prévient-il. Le député de l’Eure reprend du poil de la bête en critiquant la politique éducative : « l’éducation appartient exclusivement aux parents ! », martèle-t-il. Malgré une citation du Pape François sur la politique comme service des autres à la rescousse, l’ancien ministre n’est pas épargné par le courroux de la foule.

Autre ambiance lorsque Hervé Mariton entre en scène. Tel une rock star, il reçoit un accueil délirant, et savoure ce triomphe personnel. Se sentant en terrain conquis, il développe à son aise son programme pour l’UMP et la droite française, détaille sa vision libérale de l’économie, rappelle son engagement en faveur des chrétiens d’Orient. « La famille est moins abîmée que certains le disent, et plus en danger que d’autres le pensent » affirme-t-il, en ayant soin de rappeler sa position sur la loi Taubira : « Il faut l’abroger, ce qu’une loi a fait, une loi peut la défaire ! »

Opposés sur le mariage homosexuel, Mariton et Le Maire sont unis contre Sarkozy. L’un et l’autre éreintent l’ancien président de la République. « Ne faisons pas du parti l’écurie d’un seul homme ! » s’alarme le député de la Drôme. « Changer le nom du parti, c’est avouer que l’on ne va rien changer », tacle de son côté Bruno Le Maire.

Nicolas Sarkozy fait ensuite son entrée dans un silence relatif. Le respect pour la fonction présidentielle vole cependant en éclats lorsque le candidat fait mine de ne pas se prononcer clairement sur le mariage homosexuel. Mis en difficulté, il riposte : « Vous avez été caricaturés, ne soyez pas caricaturaux ! » Il fait également appel à des thèmes chers à l’électorat de droite, l’immigration, l’Europe, le refus de Schengen, qui suscitent des applaudissements en sa faveur. La salle bascule définitivement lorsqu’il finit par concéder l’abrogation de la loi Taubira, avec conservation du mariage homosexuel, distinct du « mariage hétérosexuel ». L’ambiguïté semble cependant apaiser la foule, persuadée d’avoir fait plier le champion de l’élection.

Au-delà des positions des candidats, le meeting de Sens Commun marque la victoire d’une tendance. Fait historique, un mouvement militant issu de la base a fait plancher les candidats du grand parti de droite sur des sujets de société. La ligne de Laurent Wauquiez, très applaudi, bénéficie d’une dynamique forte. Ses positions fermes sur la famille, protectionnistes sur l’Europe, ont reçu le soutien enthousiaste du public.

Le rassemblement de Sens Commun rappelle les « Values Voters Summitts », organisés chaque année aux États-Unis par le Parti républicain. Les militants y élisent les candidats qui représentent le mieux leurs valeurs, essentiellement morales. En France, c’est une première.

*Photo : Thibault Camus/AP/SIPA. AP21653614_000003. 

Le premier homme était taoïste

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Certaines rencontres déterminent à jamais votre destinée. Les professeurs de philosophie s’inscrivent dans cette lignée.
Psycho-sociologue, Serge Moscovici, à sa manière, rejoignait le clan des penseurs nomades. Joyeux de ses trouvailles, cueillies lors de ses lectures, il se promenait dans les allées voisines. Ses livres sans rien perdre de leur rigueur, relataient cette richesse itinérante.
Disciple de Koyré et Lagache, il se délectait avec Dostoïevski, Pascal, Singer, Novalis, Wittgenstein, Benjamin et autres mentors de la subjectivité . Populaire dans les années 70, il imposa avec Dumont, l’écologie comme éthique de survie. Avec Morin et Touraine, il inscrit les sciences humaines au rang du politique : les minorités actives l’inspiraient de par leur résistance .
Le phénomène de leader le préoccupa toute sa vie . Ces deux ouvrages L’âge des foules et La machine à faire des dieux témoignent amplement de sa recherche.

L’Amérique latine le gratifia d’une reconnaissance certaine. À New-York, la New school University , reconduisait ses invitations annuelles. Dans sa thèse de doctorat « La psychanalyse , son image et son public », il dénonça la vanité de cette discipline et ses faiblesses.
Les féministes se souviendront de ses analyses sur la lutte des sexes dans son ouvrage La société contre nature, de son engagement contre les discriminations et son affirmation d’un seul inceste vrai : celui de la mère.
Après 90, il se retira de la scène parisienne pour se recueillir sur son enfance et son identité de Juif, jamais déniée .Il en résulta un très beau livre d’auteur, Chronique des années égarées.
Par-delà le scientifique, on découvrit un homme pudique, malmené par l’exil, ami de Paul Celan et d’Isidore Isou. Dans cet ouvrage-clé, il résuma les péripéties d’un Juif Roumain. Arméniens et Tsiganes s’y reconnurent …
Apres cette autobiographie, chaque jour fut un étonnement, comme un sursis de vie après l’ultime écrit. Apprendre à mourir est une traversée érodante…
Je garde de lui l’image d’un taoïste faisant l’éloge de la lenteur. Paresseux contrarié, il écrivait des heures pleines, tel un ascète. Métèque indolent , il aimait s’allonger sur ses poufs, rue d’Aligre, au cœur d’un quartier méditerranéen, dressant un bilan pessimiste sur l’état des lieux de la France, piquée d’antisémitisme. Lucide , il savait déceler les racines du mal , mais l’a-t-on entendu de sa voix trop intime ?

Humain, soucieux d’enchantement, il trouvait refuge dans la poésie et la littérature .

Les vérités et les délires d’Eric Zemmour

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zemmour finkielkraut vichy

Terrassé par les armées alliées et déshonoré par ses crimes, le fascisme est mort en 1945. Cette bonne nouvelle, les antifascistes ne veulent toujours pas l’entendre. Le combat continue, la guerre de Troie a lieu ici et maintenant, affirment-ils. Tous les jours, ils se mettent donc en quête d’un avatar inédit de la bête immonde. Aujourd’hui, c’est Éric Zemmour qui leur donne le grand frisson. L’immense succès de son livre Le Suicide français lui vaut même de devenir un verbe de notre langue. Pour signifier que la France vire au brun, on dit désormais qu’elle se « zemmourise ». Ceux qui parlent ainsi, encore une fois, se racontent des histoires. Bovarystes impénitents, ils fuient notre présent sans précédent dans le déjà-vu des années 1930, alors que ce présent, Zemmour, au moins, l’affronte. Sa thèse est simple et terrible : au lieu de faire face au double défi de la mondialisation économique et de l’immigration de peuplement, la France se quitte, elle se dépouille de son être, c’est-à-dire de son histoire, elle rompt spectaculairement avec elle-même. Et Zemmour prélève, dans les cinquante dernières années, les moments clés de cet abandon de soi. Indifférent au partage canonique de l’essentiel et de l’accessoire, il accorde, à juste titre, une grande importance à l’abrogation définitive en 1993 du décret du 11 germinal de l’an XI qui stipulait que « les noms en usage dans les différents calendriers et ceux des personnages connus dans l’histoire ancienne pourront seuls être reçus comme prénoms sur les registres de l’état-civil. » Aujourd’hui, tout est possible, tout est permis, le désir des parents fait loi. Les Kimberley, les Donovan, les Matteo pullulent. Cécile Duflot a appelé sa fille Térébenthine. L’histoire nationale est dissoute dans le magasin mondial des prénoms.

Mais Zemmour n’est pas toujours aussi pertinent.[access capability= »lire_inedits »] Dans le louable souci de dénoncer le climat actuel de repentance satisfaite et de réhabiliter le concept de préférence nationale, il en vient à créditer le régime de Vichy d’avoir sauvé les juifs français en ne consentant à livrer aux nazis que les juifs étrangers ou apatrides. D’abord c’est faux : des juifs français aussi sont morts à Auschwitz. Et puis surtout, dans les démocraties modernes, les citoyens ont des droits et des devoirs que n’ont pas les étrangers (c’est la préférence nationale, et elle est indissociable de l’idée même de nation), mais on est citoyen en tant qu’homme. Il n’y a donc de politique légitime que dans la lumière de l’humanité. Cette lumière s’est éteinte à Vichy dès la promulgation du statut des juifs en 1940.

Sa relecture de l’histoire entraîne Zemmour encore plus loin. C’est, dit-il, le dénigrement systématique de la France orchestré par Robert Paxton et une multitude d’historiens à sa suite qui a conduit les juifs à répudier l’assimilation au profit du communautarisme. Bien avant Paxton pourtant, Jacqueline Mesnil-Amar, une juive française, avait écrit ces lignes admirables : « Après treize ans d’hitlérisme, après quatre ans d’occupation nazie en France, après les camps, les wagons et les fours, il n’est plus un seul juif, croyant ou incroyant, perdu ou retrouvé, qui ne se souvienne qu’il est juif. La routine ou la négligence des uns, la honteuse ignorance des autres, l’intransigeance des premiers, le reniement des seconds, tout a fondu vérifier au destin d’Israël. » Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, il n’y a quasiment plus d’israélites en France : le franco-judaïsme a volé en éclats, les juifs sont redevenus juifs. Ils ne croient plus dans la vocation messianique du pays où ils vivent. Cela ne les empêche pas de l’aimer. Mais un nouveau chapitre s’écrit, dont Zemmour ne veut rien savoir car il ne sait pas faire la différence entre la religion de la Shoah – concurrence des victimes, destitution de la politique par le droit et la morale humanitaire – et le tourment d’Auschwitz lui-même. Cette confusion obscurcit son jugement, brouille son intelligence des choses.

Mais pour ce qui est du diagnostic d’ensemble, il est confirmé par ses détracteurs mêmes. Dans son numéro sur « La France rance » d’Éric Zemmour, le journal Libération publie un entretien avec le jeune sociologue Paul Pasquali, qui a suivi des élèves passant des cités aux grandes écoles : « Est-ce ainsi que l’on va changer nos élites ? », lui demande la journaliste. Réponse du sociologue : « Ces dispositifs ne sont pas faits pour ça ! Le mot d’ouverture sociale a été choisi à dessein. Si l’on avait parlé de démocratisation, cela aurait induit une politique systématique, et l’on aurait dû réfléchir aux modes de transmission culturelle, au contenu des concours, à l’enseignement à l’école, à la composition des jurys, à l’existence des prépas privées… Imaginez les conséquences si l’on revoyait les concours et les présupposés arbitraires de ce qu’il est bon de savoi  – si l’on remplaçait l’allemand et le latin par l’arabe et le wolof… »

Que sont, en effet, la langue de Tacite et celle de Goethe, sinon, comme le montrait déjà Pierre Bourdieu dans La Reproduction, deux composantes de l’arbitraire culturel érigées en culture légitime par la classe dominante ? Et comme la population française change, le sociologue et le journaliste qui l’interroge préconisent, pour mettre un terme aux inégalités, ce remède de cheval : l’effacement des traces, la dénationalisation et la déseuropéanisation de la culture, bref, le suicide français.[/access]

Zemmour, gaulliste paradoxal

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eric zemmour de gaulle

La réception du livre de Zemmour, autant que le livre lui-même, devient un sujet en soi. Le divorce entre le succès populaire du livre et la condamnation unanime de la critique, n’étonnera que ceux qui n’ont pas encore pris la mesure de la crise actuelle, laquelle est loin de se réduire à la seule crise des élites politiques. En réalité, c’est une autre face du suicide français qui se révèle avec la réception de ce livre : le suicide de la critique intellectuelle française. Nous sommes parvenus au stade ultime de la décomposition de la critique, au stade où celle-ci devient critique policière, toute occupée qu’elle est à traquer les quelques lignes, ou quelques pages, qui permettront de décrédibiliser l’ensemble d’un livre, afin qu’on ne le lise pas, ou que, au cas où on le lise, ce soit à travers les lunettes d’une interprétation policière chargée de dissuader d’ouvrir aucun débat.

Deux questions nous semblent essentielles si l’on veut prendre au sérieux cet essai d’Eric Zemmour. Pour les poser, on peut repartir du titre de l’ouvrage et de la pertinence (ou pas) de la métaphore sur laquelle il repose. Parler de « suicide » entraîne en effet plusieurs conséquences : le suicide suppose un individu qui a la volonté de mettre fin à ses jours, le suicide d’autre part, s’il n’est pas une simple « tentative », est censé déboucher sur la mort.

Mais la France n’est un individu que par métaphore, et établir son constat de décès n’est pas chose aisée. En réalité,  l’analyse de Zemmour met en jeu trois « acteurs » du suicide français : l’État, le peuple, la société. Dans ce jeu à trois, la « société » occupe une place toute particulière, non seulement parce que c’est elle qui va fournir le poison que l’État et le peuple vont finir par accepter d’absorber, mais parce qu’à la fin, elle triomphe. La « société » ne s’est pas suicidée, elle s’est au contraire renforcée, et elle règne désormais sur un champ de ruines.

Qu’est ce que cette « société », ayant réussi à convaincre l’État comme le peuple de se suicider ? Ici l’emploi du singulier est trompeur, car la « société » n’est  pas à comprendre comme la société française, identifiable au peuple. La « société », c’est au contraire le processus d’éclatement de l’unité du peuple en une myriade d’« associations » poursuivant un but particulier. Associations militantes, qui vont devenir les relais de l’idéologie hyper-individualiste de mai 68. La « société », c’est donc pour Eric Zemmour les multiples relais que va trouver l’idéologie  de mai 68 dans les élites de la société civile. Ces élites vont ensuite contaminer l’État de l’intérieur, gagnant les haut-fonctionnaires jusqu’aux ministres à leur cause. Elles vont contaminer aussi le peuple, par l’intermédiaire des « médiatiques » (chanteurs, amuseurs, journalistes de canal+, etc.). Le résultat : un État vidé de sa souveraineté comme une coque vide, un peuple privé de sa sociabilité propre et caricaturé comme « franchouillard ».

Mais il ne suffit pas d’identifier la source du poison : la société issue de mai 68, pour être autorisé à parler de « suicide français ». Il faut montrer que le poison a été bu volontairement, et que la mort en a été le résultat… Or il semble que pour Zemmour – ici gaulliste paradoxal – ce soit le grand homme lui-même qui ait inauguré l’empoisonnement volontaire… Quelques passages étonnants développent l’idée d’un De Gaulle empoisonné par le gauchisme dès 68. Les mêmes passages accréditent l’idée que le peuple français aurait lui aussi accepté l’empoisonnement dès cette époque, puisque De Gaulle se serait penché en 68 sur son cadavre.

Mais alors, si tout est déjà joué en 68, pourquoi la suite ? Pourquoi quarante années seront nécessaires pour défaire la France ? C’est que le suicide français est une lente agonie, le poison n’étant pas immédiatement mortel et le corps à travers lequel il se répand n’étant celui d’un individu que par métaphore. Si 527 pages sont nécessaires, c’est parce qu’il s’agit de suivre le processus destructeur du poison, à travers la succession des générations d’hommes d’État, comme à travers l’idéologisation progressive des générations post-soixante-huitardes. Et finalement, c’est seulement en 2014 qu’aboutira le processus, et que le constat de décès sera établi.

Si le suicide de l’État français est fort bien documenté, à travers l’évolution d’un droit le privant de toute souveraineté, et d’une idéologie le mettant au service d’entrepreneurs identitaires, le suicide du peuple lui-même apparaît  moins établi. Le peuple français hante ce livre par une forme de présence-absence qui permet peut-être de toucher la limite de la métaphore du suicide. Qu’est devenu ce peuple français, s’il n’a pas été complètement détruit par l’action catastrophique d’un État, désormais inféodé à une société civile communautarisée ?

On ne le saura pas, au delà de quelques références rapides à un « mouvement authentiquement réactionnaire qui secoue le peuple français. », notre auteur regrettant simplement que cette « réaction » du peuple ne possède pas encore de « projection politique majoritaire »p525.

Mais dire que le peuple n’a pas de « projection politique majoritaire » n’est pas forcément dire qu’il n’a pas de projection politique du tout. Par exemple on ne saura pas si, pour Zemmour, fort discret sur cette question, le FN constitue une projection politique du peuple, ou si il est lui-même pris dans la logique de décomposition des élites. Le FN, et au delà de lui le populisme qu’il cherche à capter, restent étrangement absents de l’ouvrage. Il s’agit de la lacune essentielle du livre : comment prétendre réfléchir sur ces « quarante années qui ont défait la France » sans inclure dans l’équation le rôle du FN et la montée du « populisme »?  Soit qu’on considère que ces phénomènes – dont nous avons montré par ailleurs qu’ils ne se recouvraient pas[1. Dans Eloge du populisme, nous montrons qu’il faut distinguer le populisme du peuple et la démagogie populiste  qui cherche à le récupérer.] – aient participé à la situation d’impasse actuelle, soit qu’on considère qu’ils incarnent une possibilité de rebond et de renouveau français ?

La métaphore du suicide n’a-t-elle pas finalement entraîné  Zemmour trop loin ? Au-delà du suicide politique français, il y a un peuple qui tente de se dresser depuis longtemps contre la destruction de son État et de sa sociabilité propre. Le « populisme », si on veut bien l’appréhender autrement que par les multiples tentatives de captation partisane dont il est l’objet, n’est rien d’autre que l’ensemble des signaux adressés par un peuple pour signifier qu’il est encore vivant. Ne serait-ce pas rejoindre les élites dans leur mépris du peuple que de ne pas être suffisamment attentif à ces signaux ?

Eric Zemmour lui-même ne s’appuie-t-il pas au contraire sur ce peuple encore vivant pour articuler sa critique des élites ? N’est-il pas encore nourri, inspiré, porté par ce peuple, qui agit en lui comme une forme de daïmon populiste et socratique ? Comme Socrate envers la cité, ne devra-t-il pas reconnaître sa dette envers le « populisme » inconscient qui le porte ?

Au-delà du suicide français, c’est donc bien le peuple français qu’il s’agirait de redécouvrir. Non pour l’idéaliser ou parler à sa place, mais pour s’appuyer sur le seul étayage possible d’une reconstruction de « la France », permettant d’aller au delà d’une simple « nostalgie française ».

*Photo : BEBERT BRUNO/SIPA. 00633872_000006. 

Une nuit sans fin

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cigale patachon fable

Entre 1930 et 1939, Pierre de Régnier (1898-1943) a fourni une chronique hebdomadaire de 7 000 signes agrémentée de quelques dessins à Gringoire, la revue de sinistre mémoire. Ce fils de famille, enfant chéri, gâté, probable rejeton de l’écrivain Pierre Louÿs est l’auteur d’un roman à succès, La vie de Patachon, publié en 1930 qui lui vaut, aujourd’hui encore, l’admiration d’une jeunesse gentiment désœuvrée. Ce patachon a fait des frivolités son gagne-pain. N’attendez pas de ce fêtard dilettante une analyse politique des années 30 ou des leçons de père-la-morale, il jette seulement sur le papier ses humeurs badines, le récit de ses nuits vagabondes et d’un quotidien détaché de toute contingence matérielle. Le misérabilisme lui est étranger, c’est tant mieux, le feuilletoniste y gagne en style et en profondeur. Il se définit comme « un noctambule de profession, de naissance et de fatalité ».

Curieux personnage qui, sous l’aspect falot du noceur invétéré, en dit finalement plus sur son époque, son milieu et ce spleen à la française. Notre âme slave à nous ! Ce reporter mondain porte le smoking comme une seconde peau, il se déplace dans le beau monde et les lieux de plaisir, toujours avide de nouvelles têtes et de nouveaux numéros. Il n’est pas du genre à se nourrir de la souffrance des autres. Il aime boire, danser, s’amuser, parier, perdre de l’argent mais son œil ne perd jamais rien du Paris Champagne, de cette fête perpétuelle qui enivre et écœure. De Montmartre à Montparnasse, des casinos aux salles de spectacle, des champs de course aux tribunes de Roland-Garros, ce garçon prend tout à la rigolade, manière de souligner sa bonne éducation et aussi le respect pour son lecteur. Il n’y a rien de pire que les journalistes qui délayent leur plume dans le sordide comme s’ils étaient possédés par l’empire du mal. Ces voyeuristes à gros sabots produisent souvent l’effet contraire recherché. Les éditions de La Table Ronde ont réuni les billets de cet illustre inconnu en souliers vernis couvrant la période 1930-1935.

Dans son excellente préface, Jean-Christophe Napias avance que « ce clown triste eut peut-être le tort de ne rien prendre au sérieux, quitte à être considéré avec une certaine légèreté ». Après avoir dévoré ses 80 papiers d’ambiance, patiné au Palais de Glace (aujourd’hui Théâtre du Rond-Point), monté dans un skooter (auto-tamponneuse) au Luna Park de la Porte Maillot ou entendu la chanteuse Damia à l’Empire, le lecteur de 2014 sera saisi par ce halo d’amertume. Patachon a tout du moraliste tendre et du chasseur de beautés fugaces. Son écriture faussement naïve relevée d’une pointe de burlesque nous installe aux premières loges d’un Paris fantasmé, celui de Kiki, de Joséphine Baker, de Médrano, du Ciro’s, de Fernandel à Bobino ou du Salon des Arts Ménagers au Grand Palais. Aussi à l’aise au Prix de Diane à Chantilly qu’aux Halles de Paris, réveillonnant chez Maxim’s ou buvant son café avec des chauffeurs de taxi, Patachon est le chroniqueur des petits matins brumeux, du cirque social, de l’éphémère qui dure. Sa manière de décrire précisément les toilettes, les coiffures, les chapeaux des élégantes s’apparente à un étrange voyage à travers le temps. A Paris, on a beau faire semblant, la crise de 1929 a tout de même freiné les ardeurs. La gueule de bois sera longue. Alors, profitons-encore un peu de cette insouciance, montons dans cette étonnante Micheline mise récemment en service, assistons au Bal des Petits Lits Blancs à l’Opéra au profit des enfants tuberculeux, passons faire un tour dans l’institut de beauté que tient Colette, et puis il y a tant de choses à voir, à entendre, les Six Jours au Vel d’Hiv, la Coupe Davis et le dernier film de Charlot. A l’issue de la projection de « City Lights », le 10 avril 1931, Patachon se fait plus mélancolique : « Quand une tragédie fait rire, c’est la fin des haricots ; mais quand un comique fait pleurer, c’est un grand homme ».

Chroniques d’un patachon – Paris 1930-1935 – de Pierre de Régnier – La Table Ronde

*Photo: Flickr.

Sade, les infortunes de la postérité

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marquis sade portrait

« Freud et Machiavel sont aux portes de la ville. » Ce constat inquiet est formulé par George Orwell dans ses Essais en 1944, dans le cours de l’étude d’un roman noir de James Hadley Chase, Pas d’orchidées pour Miss Blandish. Le monde n’était pas encore tout à fait sorti de la Seconde Guerre mondiale et Orwell constatait, avec ce mélange d’effroi et de pessimisme qui le caractérise si bien, qu’une certaine littérature populaire se faisait la chambre d’écho des horreurs commises dans une époque qui avait perdu tous ses repères sous la conjugaison des deux totalitarismes, le nazi et le stalinien. Il remarquait ainsi que dans le roman de Chase, qu’il qualifie d’ailleurs de « sadique » à plusieurs reprises, « il n’y a plus ni gentlemen ni tabous. L’émancipation est totale ».

Cette dernière phrase pourrait finalement être un parfait résumé du « problème » Sade, alors qu’on célèbre ces jours-ci le bicentenaire de sa mort. Son œuvre continue de susciter des interprétations contradictoires, voire radicalement opposées, principalement en raison de l’ambiguïté qui plane sur le mot « émancipation ». Cette valeur cardinale du progressisme pour ceux qui transforment Sade en Lucifer de la modernité, en héros du négatif qui fait exploser l’ordre ancien et sa vieille morale antinaturelle, est pour les autres la porte ouverte à une sauvagerie individualiste, à un hédonisme destructeur dès lors qu’elle conduit à tenir pour quantité négligeable l’existence de son prochain.[access capability= »lire_inedits »]

Avec Freud et Machiavel, Sade apparaît bien aujourd’hui comme le troisième cavalier de l’Apocalypse qui rôde sous nos remparts, un troisième cavalier qui fait office de chaînon intermédiaire. Il annonce Freud, en effectuant, avant que celui-ci l’observe et la comprenne, une plongée dans un inconscient pas toujours ragoûtant où règnent Éros et Thanatos dans un combat incertain entre la pulsion de vie et la pulsion de mort, qui, à l’occasion, échangent leurs masques, le désir sexuel trouvant souvent son accomplissement dans la souffrance et la mort. Et il tient de Machiavel un cynisme politique qu’Orwell, toujours à propos de Chase, résume ainsi : « Chase nous offre une image quintessenciée de la scène politique contemporaine où sont considérées comme normales et moralement neutres, admirables mêmes, quand elles sont menées hardiment et systématiquement, des activités telles que les bombardements massifs de populations civiles, la prise d’otage, le recours à la torture pour arracher des aveux, la séquestration, les exécutions sommaires, les matraquages, les noyades d’opposants dans les fosses à purin, la trahison, la corruption. » Cela pourrait s’appliquer à la perfection aux 120 Journées de Sodome, l’un des trois romans canoniques du corpus sadien avec Justine et La Philosophie dans le boudoir que l’on retrouvera dans un nouveau volume de la Pléiade qui, après l’édition des œuvres complètes en trois tomes, offre ainsi une manière de petit Sade portatif et une excellente porte d’entrée, puisque ce sont d’abord ces trois romans qui ont valu à leur auteur sa réputation si controversée.

Ce caractère machiavélien des 120 journées de Sodome, Pasolini l’avait compris en réalisant Salo, film difficilement soutenable, qui transpose ce roman dans les derniers temps du fascisme italien et qu’il analysait ainsi : « Le sadomasochisme de Sade a une fonction bien spécifique et claire : représenter ce que le pouvoir peut faire du corps humain. La réduction du corps à l’état de chose, le trafic de corps. L’annulation de la personnalité de l’autre. C’est un film sur le pouvoir mais aussi sur l’anarchie du pouvoir. Rien n’est plus anarchique que le pouvoir. Ce que veut le pouvoir est totalement arbitraire ou dicté par des nécessités économiques échappant à la logique. » On ne sait pas si Orwell avait lu Sade, mais on sait en revanche que l’un de ses premiers lecteurs, et pas n’importe lequel, était un connaisseur du sulfureux marquis. En 1949, Aldous Huxley, dont Orwell avait été l’élève à Eton, lui écrit pour le féliciter à propos de 1984, et soudain, très vite, une référence arrive dans la lettre : « La philosophie de la minorité au pouvoir dans 1984 est un sadisme qui a été mené jusqu’à sa conclusion logique, à la fois en dépassant le sexe et en le niant. »

La remarque de Huxley est fondamentale parce qu’elle peut nous aider à saisir une spécificité sadienne dans la façon de parler du sexe. Les classifications littéraires rangent Sade du côté des libertins, étiquette qu’il revendiquait au demeurant. Le problème, c’est que le sexe libertin est heureux, léger, utopique. Le sexe de Sade est une arme de destruction massive. S’il y a un humour noir chez Sade, que Breton avait d’ailleurs mis au premier rang dans son Anthologie du même nom parce que les surréalistes considéraient Sade comme un allié objectif dans la libération totale de l’imaginaire, il n’y a pas en revanche de gaieté sadienne, de joie dans la rencontre des corps. Quand il multiplie les combinaisons les plus aberrantes, c’est pour le plaisir de la combinaison, pas celui des sens. Sade est finalement l’anti-Casanova, et l’héritier du Dom Juan de Molière, ce « grand seigneur méchant homme » qui profite de sa position de classe pour satisfaire ses fantasmes les plus violents et les plus mortifères.

Alors, que penser de Sade, ou plutôt comment penser Sade aujourd’hui ? La manie française des anniversaires a du bon : en cet automne 2014, l’actualité des arts et des lettres offre plusieurs occasions de nourrir la réflexion de l’apprenti sadien.

Il y a d’abord l’exposition du musée d’Orsay : « Sade. Attaquer le soleil ». Cette exposition dont Annie Le Brun, une des plus grandes spécialistes de Sade, est une des commissaires, est une exposition sadienne au premier sens du terme – une ode à un « contemporain capital », titre d’un ouvrage de Le Brun, qui s’inscrit dans la filiation d’Apollinaire dont le texte fondateur de 1909 a lancé le culte de Sade comme « bloc d’abîme ». Naît ainsi la légende d’un Sade déconstructeur absolu qui fascinera les surréalistes et qui, après la guerre, deviendra une référence pour toute la pensée radicale et structuraliste, de Foucault à Sollers en passant par Bataille ou Blanchot, qui voient en lui un précurseur de la psychanalyse, un visionnaire capable de dépasser l’homme normal, de le libérer autrement que par le communisme englué dans son impasse stalinienne.

Le problème, c’est que la profusion d’œuvres admirables échoue à démontrer la validité du postulat de départ selon lequel Sade aurait plus ou moins conditionné les révolutions esthétiques des deux siècles suivants. On peut admettre le caractère sadien des tableaux de Goya sur les cannibales et des collages de Max Ernst, ou encore de citations de Baudelaire ou de Mirbeau, authentiques lecteurs de Sade. Mais, dans un grand nombre de cas, il faut peut-être inverser la perspective. Ce n’est pas Sade qui aurait influencé ces artistes, mais plutôt notre lecture de Sade qui nous permettrait de les voir différemment – ainsi cette stupéfiante Femme étranglée de Cézanne raconte-t-elle autre chose, de beaucoup plus inquiétant, qu’un simple fait divers. Il n’en demeure pas moins que la présence de certains tableaux, comme les célèbres Dormeuses de Courbet, qui respirent la douceur du sommeil après une étreinte heureuse, relève pour le moins du contresens.

Michel Onfray, lui, parle carrément d’escroquerie intellectuelle, dans un pamphlet brillantissime : La Passion de la méchanceté. S’il n’est pas dénué de mauvaise foi et est parfois habité par le plaisir gratuit de détruire des idoles, il frappe souvent juste. Pour Onfray, le Sade dont se sont emparés certains poètes et penseurs, dont Pauvert, son éditeur et biographe, qui a passé sous silence ses crimes effectifs, est une invention, largement fondée sur la fameuse préface d’Apollinaire, qui n’aurait été qu’un travail alimentaire fait à la hâte dont l’auteur n’a pas mesuré les conséquences. Onfray renverse radicalement la vision du Sade émancipateur, pour n’y voir qu’un aristocrate délinquant sexuel protégé par sa caste. Loin d’avoir été un précurseur du féminisme ou un représentant extrême des Lumières, il est au contraire « le dernier féodal, royaliste, misogyne et violent », puisqu’il a fait consciemment le choix d’une nature mauvaise contre les contraintes d’une société qui pourrait la policer. Tout cela est bel et bon, il n’en demeure pas moins que Sade a réussi l’exploit d’être mis en prison et parfois à l’asile par tous les régimes qu’il a traversés : la monarchie, la Révolution, le Consulat, l’Empire. On pourrait ainsi objecter qu’il a toujours gêné tout le monde et que sa gloire actuelle est l’ultime avatar de sa normalisation. On pourrait encore poser tant de questions…

Alors quoi ? Eh bien, le texte et rien que le texte. Le volume de la Pléiade permet d’y revenir. Ne lisez pas les notes, au moins dans un premier temps. Confrontez-vous à l’insoutenable, seul. Et vous entendrez. Ou pas. Car, chez Sade, note fort justement Michel Delon, responsable de cette édition, chez Sade, toujours, « le cri bouscule le concept ».[/access]

Sade, Justine et autres romans, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2014.

Michel Onfray, La Passion de la méchanceté, Autrement, 2014.

Exposition « Sade. Attaquer le soleil », musée d’Orsay, jusqu’au 25 janvier 2015.

*Photo: MARY EVANS/SIPA.51236759_000001.

Alexandre Vialatte : 26 lettres pour le dire

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alexandre vialatte statue

Les vialattiens fanatiques, ceux de la première heure, ceux de la seconde, les tatoués, les collectionneurs, la troupe de ceux qui pensent avec Vialatte, qui respirent avec Vialatte, qui séduisent avec Vialatte ; les auvergnats par procuration, les adorateurs des oryctéropes, des ornithorynques, du Puy de Dôme, du kangourou (sans qui l’homme n’aurait jamais su qu’il était dépourvu de poche marsupiale), de la femme-qui-date-de-la-plus-haute-antiquité, de la grammaire qui donne son sens à la vie, de l’art des jardins, des pédalos, de Napoléon Bonaparte et de tout le délicieux bric-à-brac métaphysique du chroniqueur le plus gravement loufoque de sa génération vivent un rêve éveillé depuis plusieurs années… Vialatte, qui se définissait avec malice comme « notoirement méconnu« , est désormais presque partout. En 2011 le groupe de presse Centre-France consacrait à l’écrivain une « année » de festivités à l’occasion des 40 ans de sa disparition ; sa prose a été jouée sur scène un peu partout sur le globe, et même ailleurs comme au Canada ; les inédits et les rééditions de ses œuvres se succèdent à un rythme soutenu chez les libraires.

Vient de paraître chez Julliard un très utile « Abécédaire » regroupant plusieurs centaines d’extraits de la prose vialattienne, puisés pour l’essentiel dans la truculente chronique hebdomadaire que l’écrivain tenait dans La Montagne, mais aussi dans ses romans, sa correspondance, ses légendaires « almanach » fantaisistes de Marie-Claire, etc. Le choix judicieux des fragments, et leur dialogue tantôt fulgurant tantôt gentiment saugrenu (Il y a pléthore de définitions différentes du mois de novembre, de Franz Kafka, du lapin ou encore de la lune…) comblera les attentes des amateurs éclairés, comme des néophytes. Quant au choix du classement alphabétique, il est par nature vialattien… Les thématiques s’entrechoquent dans un arbitraire farfelu qui aurait ravi l’auteur, lui qui aimait tant le regretté catalogue ManuFrance où voisinaient les pièges à tigres, les yeux de poissons en verre pour taxidermistes, les bicyclettes de Saint-Etienne, les rasoirs jetables, les trombones à coulisse… On pourrait dire que l’inventaire est à la Prévert. On préférera dire qu’il est à la Vialatte…

Le froid passionne Vialatte. Il développe souvent une profonde empathie à l’égard de l’Auvergnat moyen luttant contre la morsure du vent en s’enveloppant de plusieurs épaisses couches de tricots. Le froid inspire… « Il semble, d’après les journaux, que l’hiver ait débuté par un froid assez vif. En Slovaquie on signale moins soixante. En Alsace le marc de prune gèle à mi-pente dans l’œsophage du cantonnier. À Paris il fait moins quinze ; à Besançon, qui est cependant une ville beaucoup moins importante, on a obtenu moins vingt-huit ! Les Marseillais, pour se vanter, ont eu de la neige. Le loup ne trouve plus pour se nourrir que quelque vieillard attardé qui a un petit goût d’os sec et de pantalon de velours. C’est une misère épouvantable ». (Entrée froid)

L’art est l’un des grands sujets de Vialatte. Dans ses chroniques on croise souvent Picasso, Utrillo ou son ami Dubuffet ; mais il sait aussi tirer à boulets rouges – avec une férocité jouissive – sur un certain art contemporain vivant de bavardages, de manifestes tapageurs et de faux scandales. A la fin des années 70 il écrit dans le quotidien auvergnat  : « On voit, au nom de demain, se battre, de nos jours, des géants qui combattent pour un art d’avant-garde composé de rêves d’avant-hier, en luttant contre des tabous de l’époque du président Fallières, qu’ils nous présentent comme des carcans de l’art d’aujourd’hui. Ils se battent contre une opinion qui a disparu depuis cinquante ans. Comme des pionniers ! Avec des œuvres poussiéreuses dont on était lassé en 1928« . (Entrée art contemporain) Des paroles qui résonnent à l’heure du retour de l’art officiel, des sapins gonflables douteux de M. McCarthy et de l’esbroufe généralisée qui donne le pouls de ce microcosme, pardon, de ce marché.

Partout Vialatte navigue entre la chronique et le poème en prose, sans jamais cesser de scruter l’époque. La conquête spatiale le fascine, Brigitte Bardot l’amuse, les grandes villes l’angoissent… « Maintenant il n’y a plus de maisons, mais des taudis ou des chambres d’hôtel, et ce placard nu, cette tombe, ce désert de la soif, bref cette aventure saharienne qu’on a appelée HLM, où l’homme meurt de claustrophobie, par un record de paradoxe, au sein d’un vide illimité. J’ai vu un rat de quatre cent dix grammes y périr en une heure quatorze sur un sol en fibrociment. D’ennui. De dégoût. D’écœurement. De solitude métaphysique. » (Entrée HLM) On voit par là que l’humeur vialattienne balance toujours entre humour et désabusement, cocasserie, absurde et mélancolie… Lui, dont l’un des plus beaux aphorismes est : « Le bonheur date de la plus haute Antiquité. Il est quand même tout neuf car il a peu servi« …

En bref, voilà un chouette recueil (avec d’ailleurs une chouette sur la couverture, dessinée par Alain Allemand, qui est aussi le maître d’œuvre de ce projet) permettant d’approcher avec bonheur celui que le poète Jacques Audiberti, trop peu lu de nos jours, croquait en ces termes : «Alexandre Vialatte est un Peau-Rouge, c’est un hercule forain, c’est le Fuégien tatoué d’une tortue. Que dis-je ? C’est une kermesse complète.» On ne saurait mieux dire.

Un abécédaire, Alexandre Vialatte, Julliard

*Photo: wikicommons

Flying lady

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flying fox portraits

À quel signe reconnaît-on un changement d’époque ? Assurément à la qualité des livres offerts par les stations-service. Dans les années 70, pour un plein de Super, vous repartiez avec « La Mandarine » de Christine de Rivoyre, un roman de 1957 adapté au cinéma par Edouard Molinaro en 1972. Sur la couverture, Annie Girardot s’apprêtait à dévorer une part de quiche lorraine. « L’amour me donne faim ». Le livre démarrait sur cette phrase pleine et entière comme le signe d’un abandon des sens. Christine de Rivoyre, c’est l’anti-Mauriac. Là, où le maître de Malagar triture les âmes, compresse les corps dans l’oppressante forêt de pins, la belle écuyère d’Onesse fait danser les petits matins, brûler les peaux et battre les cœurs à la chamade. Cette petite sœur des Hussards vient de publier un livre de souvenirs, « Flying Fox et autres portraits » écrit à partir de conversations avec Frédéric Maget aux éditions Grasset. Cavalière fougueuse, cette sauvageonne des Landes dévoile sa vie, par ruades, sous forme de portraits marqués au fer de la sincérité. Les femmes libres sont décidément les plus désirables. Leur caractère impétueux charme et désarçonne.

Christine de Rivoyre possède un nom à particule qui l’autorise, l’oblige même, à jouer franc-jeu avec son lecteur. Ses confidences ont fière allure, ils cavalent du château familial jusqu’à l’Université de Syracuse dans l’état de New-York et du plateau d’Apostrophes à celui de Trente millions d’amis. Ecrivain à succès, Prix Interallié 1968 pour Le Petit Matin, héritière de Colette, Christine de Rivoyre avoue n’aimer dans la vie que le cheval et la mer. Le titre de ce recueil (Flying Fox) est un hommage à un pur-sang de légende, vainqueur du Derby d’Epsom. Son père, mort en 1946, Officier du Cadre Noir, entraîneur de cracks lui a transmis l’amour des bêtes surtout les plus difficiles, les plus rétives, les plus caractérielles. La défense des animaux lui fera toujours sortir les griffes. Elle entretient une correspondance épistolaire avec BB dont elle souligne le courage et l’obstination. Côté mer, elle a baigné son chagrin dans toutes les eaux du monde, à Capri, à Cap Cod ou à Malibu, mais est toujours restée fidèle à la plage d’Hendaye. Dans un style pétillant et amer, cette femme de lettres, qualificatif qu’elle désapprouverait car trop convenu, trop lisse, trop académique, raconte son enfance où la domesticité faisait office de parentèle. « Je suis née dans un monde où tout se transformait » lance-t-elle au galop, sans aucun reproche pour les siens. Christine de Rivoyre aura connu les propriétés terriennes de milliers d’hectares du Sud-Ouest, la pension chez des sœurs à cornette vécue comme une Libération, l’arrivée des Doryphores, un séisme pour toute une génération et la découverte, après-guerre, du journalisme enseigné comme un business aux Etats-Unis.

Son passage au Monde et à Marie-Claire donne de belles pages d’apprentissage. La nostalgie d’une jeune rédactrice qui échouait sur le marbre. Il faisait chaud, en ce temps-là, dans les salles de rédaction. Sa grande histoire demeure l’écriture. Quelques-unes des meilleures plumes du XXème siècle sont devenues des amis, des proches tels Michel Déon, Félicien Marceau ou Edmonde Charles-Roux. Elle nous fait pénétrer également dans les arcanes des prix littéraires où les combinazione l’amusent et la rendent encore plus intrépide. Au Prix Médicis, elle a su batailler pour imposer ses choix. Cette farouche indépendante qui a connu tous les honneurs du métier, prix Prince Pierre de Monaco et prix Paul Morand pour l’ensemble de son œuvre n’aura pas été épargnée. Les pages sur l’amour de sa vie surnommé Sigismond, admirables de pudeur abrasive ou la maladie incessante, toujours à rôder près d’elle, donnent à ce récit saccadé le parfum de l’authenticité et surtout envie de se replonger dans ses romans.

Flying Fox et autres portraits, Christine de Rivoyre avec Frédéric Maget – Grasset.

Willy Sagnol face aux maîtres censeurs

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willy sagnol sos racisme

willy sagnol sos racisme

Willy Sagnol, l’entraîneur des girondins de Bordeaux, se relève à grand-peine de plusieurs jours de tempête médiatique. L’objet de la vindicte ? Ses propos échangés dans un long entretien à Sud Ouest, alors qu’il était questionné sur les contre-coups de la CAN :  « L’avantage du joueur typique africain, c’est qu’il n’est pas cher quand on le prend, c’est un joueur qui est prêt au combat généralement, qu’on peut qualifier de puissant sur un terrain (…) le foot, c’est aussi de la technique, de l’intelligence, de la discipline, il faut de tout. Des Nordiques aussi. C’est bien les Nordiques, ils ont une bonne mentalité ».

Le propos, un peu cliché, est isolé au milieu de deux heures d’échange et n’avait pas été publié dans la version papier du journal. Par manque de place ou par autocensure? Dans tous les cas, le journal a eu du flair. Sauf que la vidéo de l’entretien n’est pas passée inaperçue auprès des limiers de l’antiracisme. SOS Racisme a débusqué des propos qui « renvoient à une expression décomplexée du racisme anti-noir« . La dénonciation ne suffisant pas, l’association a exigé une condamnation publique : « que les instances – FFF, LFP et Ministère des Sports – prennent des sanctions immédiates à la hauteur de la gravité de tels propos« . La Licra bordelaise, outrée, ne pouvait faire autrement que d’annoncer l’arrêt unilatéral de son partenariat avec le club de Bordeaux. Des postures qui, n’en doutons pas, feront avancer la cause de l’antiracisme dans les stades de football.

Carlos Da Silva, porte-parole du PS, s’est naturellement joint à la meute: « Le Parti socialiste condamne avec la plus grande fermeté les propos tenus par Willy Sagnol (…) Il doit être sanctionné par la Fédération française de football.” Parmi “les matons de panurge” se trouve l’incontournable Lilian Thuram, lequel n’a pas été plus solidaire que jadis avec Laurent Blanc: « Malheureusement, il y a toujours eu des préjugés sur les personnes venant d’Afrique, les personnes qui sont noires; on les enferme toujours dans leur force et on nie chez eux une certaine intelligence. Ces propos, ça conforte ces préjugés-là« .

C’est donc le patronat du football qui a pris la défense du joueur et dénoncé la chasse à l’homme lancée par la censure officielle.
« Willy Sagnol est tout sauf raciste » a plaidé Jean-Louis Triaud, le président des Girondins de Bordeaux. « C’est le défaut de notre société, il faut peser chaque mot, il y a tellement de gens à l’affût, pour exister, pour justifier leur condition, en mal de reconnaissance. Aujourd’hui, on ne peut plus rien dire sans mesurer chacun de ses mots.” Et Bernard Tapie de mettre en garde: « Sagnol, fais gaffe, ne dis plus de connerie, fais attention à ce que tu dis parce que ce sera utilisé« .

Après s’être déclaré “désolé” de la mauvaise interprétation de ses propos, on croyait que l’entraîneur des girondins de Bordeaux avait sauvé sa tête. Il avait reçu le soutien de ses joueurs (le capitaine est sénégalais, Lamine Sané) et de Noël Le Graët, le président de la FFF. Cheikh Diabaté, buteur face à Lens, s’était spontanément jeté dans ses bras. Même Antoine Kambouaré avait eu quelques mots aimables pour lui.  En larmes devant les caméras de canal+, sonné par la polémique infamante dont il était la cible, Willy Sagnol était ému par le soutien de ses joueurs. Clap de fin au micro de “Paga”?

C’était sans compter sur la hargne de l’association SOS racisme. “Non, l’affaire Sagnol n’est pas terminée” a-t-elle jugé, souveraine. Le soufflet retombé, elle estime avoir perdu son procès médiatique en comparution immédiate. En dépit des dommages subis par l’ancien ailier du Bayern Munich, elle n’a pas obtenu non plus de procès professionnel (le joueur n’a pas été sanctionné par la fédération). Mais pas question pour les amis de Dominique Sopo que Willy Sagnol s’en tire avec de simples regrets et des larmes. Reste alors le terrain judiciaire…

Plusieurs jours après les faits, une plainte vient seulement d’être déposée. Autrement dit, le présumé accusé agonise mais respire encore dans les médias, le prétoire est donc l’ultime recours de nos maîtres censeurs. Signe que la Justice de première instance siège aujourd’hui sur les plateaux de télévision.

*Photo : BEBERT BRUNO/SIPA. 00690852_000015. 

Mariton et Le Maire unis contre Sarkozy

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sens commun ump sarkozy

« Ça ne sert à rien de dire qu’on est contre la GPA et la PMA si on n’abroge pas la loi Taubira ! » Une explosion d’applaudissements et de clameurs s’élève d’une salle de l’Equinoxe surchauffée. Le public a fini par arracher le mot « abrogation » à un Nicolas Sarkozy pressé de répondre sur l’avenir de la loi Taubira. Sens Commun, mouvement crée au sein de l’UMP un an après la Manif Pour Tous, a réussi à imposer ses thématiques à sa famille politique.

Lancé en avril 2014, Sens Commun réalise un travail d’influence efficace. Le mouvement est parvenu à drainer nombre de jeunes ayant fait leurs classes militantes dans les rangs de la Manif Pour Tous. La volonté de revenir sur le mariage homosexuel est leur baptême, l’objectif de faire de l’entrisme à l’UMP leur credo. Se refusant à n’aborder qu’un seul sujet, les cadres de Sens Commun ont également développé des argumentaires et des propositions sur la politique étrangère, lors de la crise en Ukraine, ainsi que sur l’éducation. Ce samedi 15 novembre, le mouvement organisait le seul débat de la campagne pour la présidence de l’UMP

Réunies dans la salle de l’Equinoxe, à Paris, 3 000 personnes avaient fait le déplacement pour écouter les trois candidats. Premier arrivé, Bruno Le Maire est copieusement hué et sifflé pour son abstention favorable au mariage homosexuel. « Je ne voterais jamais pour toi ! » hurle un militant. Un acte qu’il assume envers et contre tout : « nous aurions dû légaliser le contrat d’union civile en 2007 ». Il affirme que revenir sur le mariage pour tous est impossible. « Méfiez-vous de ceux qui vous promettent l’abrogation de la loi Taubira !», prévient-il. Le député de l’Eure reprend du poil de la bête en critiquant la politique éducative : « l’éducation appartient exclusivement aux parents ! », martèle-t-il. Malgré une citation du Pape François sur la politique comme service des autres à la rescousse, l’ancien ministre n’est pas épargné par le courroux de la foule.

Autre ambiance lorsque Hervé Mariton entre en scène. Tel une rock star, il reçoit un accueil délirant, et savoure ce triomphe personnel. Se sentant en terrain conquis, il développe à son aise son programme pour l’UMP et la droite française, détaille sa vision libérale de l’économie, rappelle son engagement en faveur des chrétiens d’Orient. « La famille est moins abîmée que certains le disent, et plus en danger que d’autres le pensent » affirme-t-il, en ayant soin de rappeler sa position sur la loi Taubira : « Il faut l’abroger, ce qu’une loi a fait, une loi peut la défaire ! »

Opposés sur le mariage homosexuel, Mariton et Le Maire sont unis contre Sarkozy. L’un et l’autre éreintent l’ancien président de la République. « Ne faisons pas du parti l’écurie d’un seul homme ! » s’alarme le député de la Drôme. « Changer le nom du parti, c’est avouer que l’on ne va rien changer », tacle de son côté Bruno Le Maire.

Nicolas Sarkozy fait ensuite son entrée dans un silence relatif. Le respect pour la fonction présidentielle vole cependant en éclats lorsque le candidat fait mine de ne pas se prononcer clairement sur le mariage homosexuel. Mis en difficulté, il riposte : « Vous avez été caricaturés, ne soyez pas caricaturaux ! » Il fait également appel à des thèmes chers à l’électorat de droite, l’immigration, l’Europe, le refus de Schengen, qui suscitent des applaudissements en sa faveur. La salle bascule définitivement lorsqu’il finit par concéder l’abrogation de la loi Taubira, avec conservation du mariage homosexuel, distinct du « mariage hétérosexuel ». L’ambiguïté semble cependant apaiser la foule, persuadée d’avoir fait plier le champion de l’élection.

Au-delà des positions des candidats, le meeting de Sens Commun marque la victoire d’une tendance. Fait historique, un mouvement militant issu de la base a fait plancher les candidats du grand parti de droite sur des sujets de société. La ligne de Laurent Wauquiez, très applaudi, bénéficie d’une dynamique forte. Ses positions fermes sur la famille, protectionnistes sur l’Europe, ont reçu le soutien enthousiaste du public.

Le rassemblement de Sens Commun rappelle les « Values Voters Summitts », organisés chaque année aux États-Unis par le Parti républicain. Les militants y élisent les candidats qui représentent le mieux leurs valeurs, essentiellement morales. En France, c’est une première.

*Photo : Thibault Camus/AP/SIPA. AP21653614_000003. 

Le premier homme était taoïste

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Certaines rencontres déterminent à jamais votre destinée. Les professeurs de philosophie s’inscrivent dans cette lignée.
Psycho-sociologue, Serge Moscovici, à sa manière, rejoignait le clan des penseurs nomades. Joyeux de ses trouvailles, cueillies lors de ses lectures, il se promenait dans les allées voisines. Ses livres sans rien perdre de leur rigueur, relataient cette richesse itinérante.
Disciple de Koyré et Lagache, il se délectait avec Dostoïevski, Pascal, Singer, Novalis, Wittgenstein, Benjamin et autres mentors de la subjectivité . Populaire dans les années 70, il imposa avec Dumont, l’écologie comme éthique de survie. Avec Morin et Touraine, il inscrit les sciences humaines au rang du politique : les minorités actives l’inspiraient de par leur résistance .
Le phénomène de leader le préoccupa toute sa vie . Ces deux ouvrages L’âge des foules et La machine à faire des dieux témoignent amplement de sa recherche.

L’Amérique latine le gratifia d’une reconnaissance certaine. À New-York, la New school University , reconduisait ses invitations annuelles. Dans sa thèse de doctorat « La psychanalyse , son image et son public », il dénonça la vanité de cette discipline et ses faiblesses.
Les féministes se souviendront de ses analyses sur la lutte des sexes dans son ouvrage La société contre nature, de son engagement contre les discriminations et son affirmation d’un seul inceste vrai : celui de la mère.
Après 90, il se retira de la scène parisienne pour se recueillir sur son enfance et son identité de Juif, jamais déniée .Il en résulta un très beau livre d’auteur, Chronique des années égarées.
Par-delà le scientifique, on découvrit un homme pudique, malmené par l’exil, ami de Paul Celan et d’Isidore Isou. Dans cet ouvrage-clé, il résuma les péripéties d’un Juif Roumain. Arméniens et Tsiganes s’y reconnurent …
Apres cette autobiographie, chaque jour fut un étonnement, comme un sursis de vie après l’ultime écrit. Apprendre à mourir est une traversée érodante…
Je garde de lui l’image d’un taoïste faisant l’éloge de la lenteur. Paresseux contrarié, il écrivait des heures pleines, tel un ascète. Métèque indolent , il aimait s’allonger sur ses poufs, rue d’Aligre, au cœur d’un quartier méditerranéen, dressant un bilan pessimiste sur l’état des lieux de la France, piquée d’antisémitisme. Lucide , il savait déceler les racines du mal , mais l’a-t-on entendu de sa voix trop intime ?

Humain, soucieux d’enchantement, il trouvait refuge dans la poésie et la littérature .

Les vérités et les délires d’Eric Zemmour

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zemmour finkielkraut vichy

zemmour finkielkraut vichy

Terrassé par les armées alliées et déshonoré par ses crimes, le fascisme est mort en 1945. Cette bonne nouvelle, les antifascistes ne veulent toujours pas l’entendre. Le combat continue, la guerre de Troie a lieu ici et maintenant, affirment-ils. Tous les jours, ils se mettent donc en quête d’un avatar inédit de la bête immonde. Aujourd’hui, c’est Éric Zemmour qui leur donne le grand frisson. L’immense succès de son livre Le Suicide français lui vaut même de devenir un verbe de notre langue. Pour signifier que la France vire au brun, on dit désormais qu’elle se « zemmourise ». Ceux qui parlent ainsi, encore une fois, se racontent des histoires. Bovarystes impénitents, ils fuient notre présent sans précédent dans le déjà-vu des années 1930, alors que ce présent, Zemmour, au moins, l’affronte. Sa thèse est simple et terrible : au lieu de faire face au double défi de la mondialisation économique et de l’immigration de peuplement, la France se quitte, elle se dépouille de son être, c’est-à-dire de son histoire, elle rompt spectaculairement avec elle-même. Et Zemmour prélève, dans les cinquante dernières années, les moments clés de cet abandon de soi. Indifférent au partage canonique de l’essentiel et de l’accessoire, il accorde, à juste titre, une grande importance à l’abrogation définitive en 1993 du décret du 11 germinal de l’an XI qui stipulait que « les noms en usage dans les différents calendriers et ceux des personnages connus dans l’histoire ancienne pourront seuls être reçus comme prénoms sur les registres de l’état-civil. » Aujourd’hui, tout est possible, tout est permis, le désir des parents fait loi. Les Kimberley, les Donovan, les Matteo pullulent. Cécile Duflot a appelé sa fille Térébenthine. L’histoire nationale est dissoute dans le magasin mondial des prénoms.

Mais Zemmour n’est pas toujours aussi pertinent.[access capability= »lire_inedits »] Dans le louable souci de dénoncer le climat actuel de repentance satisfaite et de réhabiliter le concept de préférence nationale, il en vient à créditer le régime de Vichy d’avoir sauvé les juifs français en ne consentant à livrer aux nazis que les juifs étrangers ou apatrides. D’abord c’est faux : des juifs français aussi sont morts à Auschwitz. Et puis surtout, dans les démocraties modernes, les citoyens ont des droits et des devoirs que n’ont pas les étrangers (c’est la préférence nationale, et elle est indissociable de l’idée même de nation), mais on est citoyen en tant qu’homme. Il n’y a donc de politique légitime que dans la lumière de l’humanité. Cette lumière s’est éteinte à Vichy dès la promulgation du statut des juifs en 1940.

Sa relecture de l’histoire entraîne Zemmour encore plus loin. C’est, dit-il, le dénigrement systématique de la France orchestré par Robert Paxton et une multitude d’historiens à sa suite qui a conduit les juifs à répudier l’assimilation au profit du communautarisme. Bien avant Paxton pourtant, Jacqueline Mesnil-Amar, une juive française, avait écrit ces lignes admirables : « Après treize ans d’hitlérisme, après quatre ans d’occupation nazie en France, après les camps, les wagons et les fours, il n’est plus un seul juif, croyant ou incroyant, perdu ou retrouvé, qui ne se souvienne qu’il est juif. La routine ou la négligence des uns, la honteuse ignorance des autres, l’intransigeance des premiers, le reniement des seconds, tout a fondu vérifier au destin d’Israël. » Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, il n’y a quasiment plus d’israélites en France : le franco-judaïsme a volé en éclats, les juifs sont redevenus juifs. Ils ne croient plus dans la vocation messianique du pays où ils vivent. Cela ne les empêche pas de l’aimer. Mais un nouveau chapitre s’écrit, dont Zemmour ne veut rien savoir car il ne sait pas faire la différence entre la religion de la Shoah – concurrence des victimes, destitution de la politique par le droit et la morale humanitaire – et le tourment d’Auschwitz lui-même. Cette confusion obscurcit son jugement, brouille son intelligence des choses.

Mais pour ce qui est du diagnostic d’ensemble, il est confirmé par ses détracteurs mêmes. Dans son numéro sur « La France rance » d’Éric Zemmour, le journal Libération publie un entretien avec le jeune sociologue Paul Pasquali, qui a suivi des élèves passant des cités aux grandes écoles : « Est-ce ainsi que l’on va changer nos élites ? », lui demande la journaliste. Réponse du sociologue : « Ces dispositifs ne sont pas faits pour ça ! Le mot d’ouverture sociale a été choisi à dessein. Si l’on avait parlé de démocratisation, cela aurait induit une politique systématique, et l’on aurait dû réfléchir aux modes de transmission culturelle, au contenu des concours, à l’enseignement à l’école, à la composition des jurys, à l’existence des prépas privées… Imaginez les conséquences si l’on revoyait les concours et les présupposés arbitraires de ce qu’il est bon de savoi  – si l’on remplaçait l’allemand et le latin par l’arabe et le wolof… »

Que sont, en effet, la langue de Tacite et celle de Goethe, sinon, comme le montrait déjà Pierre Bourdieu dans La Reproduction, deux composantes de l’arbitraire culturel érigées en culture légitime par la classe dominante ? Et comme la population française change, le sociologue et le journaliste qui l’interroge préconisent, pour mettre un terme aux inégalités, ce remède de cheval : l’effacement des traces, la dénationalisation et la déseuropéanisation de la culture, bref, le suicide français.[/access]

Zemmour, gaulliste paradoxal

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eric zemmour de gaulle

eric zemmour de gaulle

La réception du livre de Zemmour, autant que le livre lui-même, devient un sujet en soi. Le divorce entre le succès populaire du livre et la condamnation unanime de la critique, n’étonnera que ceux qui n’ont pas encore pris la mesure de la crise actuelle, laquelle est loin de se réduire à la seule crise des élites politiques. En réalité, c’est une autre face du suicide français qui se révèle avec la réception de ce livre : le suicide de la critique intellectuelle française. Nous sommes parvenus au stade ultime de la décomposition de la critique, au stade où celle-ci devient critique policière, toute occupée qu’elle est à traquer les quelques lignes, ou quelques pages, qui permettront de décrédibiliser l’ensemble d’un livre, afin qu’on ne le lise pas, ou que, au cas où on le lise, ce soit à travers les lunettes d’une interprétation policière chargée de dissuader d’ouvrir aucun débat.

Deux questions nous semblent essentielles si l’on veut prendre au sérieux cet essai d’Eric Zemmour. Pour les poser, on peut repartir du titre de l’ouvrage et de la pertinence (ou pas) de la métaphore sur laquelle il repose. Parler de « suicide » entraîne en effet plusieurs conséquences : le suicide suppose un individu qui a la volonté de mettre fin à ses jours, le suicide d’autre part, s’il n’est pas une simple « tentative », est censé déboucher sur la mort.

Mais la France n’est un individu que par métaphore, et établir son constat de décès n’est pas chose aisée. En réalité,  l’analyse de Zemmour met en jeu trois « acteurs » du suicide français : l’État, le peuple, la société. Dans ce jeu à trois, la « société » occupe une place toute particulière, non seulement parce que c’est elle qui va fournir le poison que l’État et le peuple vont finir par accepter d’absorber, mais parce qu’à la fin, elle triomphe. La « société » ne s’est pas suicidée, elle s’est au contraire renforcée, et elle règne désormais sur un champ de ruines.

Qu’est ce que cette « société », ayant réussi à convaincre l’État comme le peuple de se suicider ? Ici l’emploi du singulier est trompeur, car la « société » n’est  pas à comprendre comme la société française, identifiable au peuple. La « société », c’est au contraire le processus d’éclatement de l’unité du peuple en une myriade d’« associations » poursuivant un but particulier. Associations militantes, qui vont devenir les relais de l’idéologie hyper-individualiste de mai 68. La « société », c’est donc pour Eric Zemmour les multiples relais que va trouver l’idéologie  de mai 68 dans les élites de la société civile. Ces élites vont ensuite contaminer l’État de l’intérieur, gagnant les haut-fonctionnaires jusqu’aux ministres à leur cause. Elles vont contaminer aussi le peuple, par l’intermédiaire des « médiatiques » (chanteurs, amuseurs, journalistes de canal+, etc.). Le résultat : un État vidé de sa souveraineté comme une coque vide, un peuple privé de sa sociabilité propre et caricaturé comme « franchouillard ».

Mais il ne suffit pas d’identifier la source du poison : la société issue de mai 68, pour être autorisé à parler de « suicide français ». Il faut montrer que le poison a été bu volontairement, et que la mort en a été le résultat… Or il semble que pour Zemmour – ici gaulliste paradoxal – ce soit le grand homme lui-même qui ait inauguré l’empoisonnement volontaire… Quelques passages étonnants développent l’idée d’un De Gaulle empoisonné par le gauchisme dès 68. Les mêmes passages accréditent l’idée que le peuple français aurait lui aussi accepté l’empoisonnement dès cette époque, puisque De Gaulle se serait penché en 68 sur son cadavre.

Mais alors, si tout est déjà joué en 68, pourquoi la suite ? Pourquoi quarante années seront nécessaires pour défaire la France ? C’est que le suicide français est une lente agonie, le poison n’étant pas immédiatement mortel et le corps à travers lequel il se répand n’étant celui d’un individu que par métaphore. Si 527 pages sont nécessaires, c’est parce qu’il s’agit de suivre le processus destructeur du poison, à travers la succession des générations d’hommes d’État, comme à travers l’idéologisation progressive des générations post-soixante-huitardes. Et finalement, c’est seulement en 2014 qu’aboutira le processus, et que le constat de décès sera établi.

Si le suicide de l’État français est fort bien documenté, à travers l’évolution d’un droit le privant de toute souveraineté, et d’une idéologie le mettant au service d’entrepreneurs identitaires, le suicide du peuple lui-même apparaît  moins établi. Le peuple français hante ce livre par une forme de présence-absence qui permet peut-être de toucher la limite de la métaphore du suicide. Qu’est devenu ce peuple français, s’il n’a pas été complètement détruit par l’action catastrophique d’un État, désormais inféodé à une société civile communautarisée ?

On ne le saura pas, au delà de quelques références rapides à un « mouvement authentiquement réactionnaire qui secoue le peuple français. », notre auteur regrettant simplement que cette « réaction » du peuple ne possède pas encore de « projection politique majoritaire »p525.

Mais dire que le peuple n’a pas de « projection politique majoritaire » n’est pas forcément dire qu’il n’a pas de projection politique du tout. Par exemple on ne saura pas si, pour Zemmour, fort discret sur cette question, le FN constitue une projection politique du peuple, ou si il est lui-même pris dans la logique de décomposition des élites. Le FN, et au delà de lui le populisme qu’il cherche à capter, restent étrangement absents de l’ouvrage. Il s’agit de la lacune essentielle du livre : comment prétendre réfléchir sur ces « quarante années qui ont défait la France » sans inclure dans l’équation le rôle du FN et la montée du « populisme »?  Soit qu’on considère que ces phénomènes – dont nous avons montré par ailleurs qu’ils ne se recouvraient pas[1. Dans Eloge du populisme, nous montrons qu’il faut distinguer le populisme du peuple et la démagogie populiste  qui cherche à le récupérer.] – aient participé à la situation d’impasse actuelle, soit qu’on considère qu’ils incarnent une possibilité de rebond et de renouveau français ?

La métaphore du suicide n’a-t-elle pas finalement entraîné  Zemmour trop loin ? Au-delà du suicide politique français, il y a un peuple qui tente de se dresser depuis longtemps contre la destruction de son État et de sa sociabilité propre. Le « populisme », si on veut bien l’appréhender autrement que par les multiples tentatives de captation partisane dont il est l’objet, n’est rien d’autre que l’ensemble des signaux adressés par un peuple pour signifier qu’il est encore vivant. Ne serait-ce pas rejoindre les élites dans leur mépris du peuple que de ne pas être suffisamment attentif à ces signaux ?

Eric Zemmour lui-même ne s’appuie-t-il pas au contraire sur ce peuple encore vivant pour articuler sa critique des élites ? N’est-il pas encore nourri, inspiré, porté par ce peuple, qui agit en lui comme une forme de daïmon populiste et socratique ? Comme Socrate envers la cité, ne devra-t-il pas reconnaître sa dette envers le « populisme » inconscient qui le porte ?

Au-delà du suicide français, c’est donc bien le peuple français qu’il s’agirait de redécouvrir. Non pour l’idéaliser ou parler à sa place, mais pour s’appuyer sur le seul étayage possible d’une reconstruction de « la France », permettant d’aller au delà d’une simple « nostalgie française ».

*Photo : BEBERT BRUNO/SIPA. 00633872_000006. 

Une nuit sans fin

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cigale patachon fable

cigale patachon fable

Entre 1930 et 1939, Pierre de Régnier (1898-1943) a fourni une chronique hebdomadaire de 7 000 signes agrémentée de quelques dessins à Gringoire, la revue de sinistre mémoire. Ce fils de famille, enfant chéri, gâté, probable rejeton de l’écrivain Pierre Louÿs est l’auteur d’un roman à succès, La vie de Patachon, publié en 1930 qui lui vaut, aujourd’hui encore, l’admiration d’une jeunesse gentiment désœuvrée. Ce patachon a fait des frivolités son gagne-pain. N’attendez pas de ce fêtard dilettante une analyse politique des années 30 ou des leçons de père-la-morale, il jette seulement sur le papier ses humeurs badines, le récit de ses nuits vagabondes et d’un quotidien détaché de toute contingence matérielle. Le misérabilisme lui est étranger, c’est tant mieux, le feuilletoniste y gagne en style et en profondeur. Il se définit comme « un noctambule de profession, de naissance et de fatalité ».

Curieux personnage qui, sous l’aspect falot du noceur invétéré, en dit finalement plus sur son époque, son milieu et ce spleen à la française. Notre âme slave à nous ! Ce reporter mondain porte le smoking comme une seconde peau, il se déplace dans le beau monde et les lieux de plaisir, toujours avide de nouvelles têtes et de nouveaux numéros. Il n’est pas du genre à se nourrir de la souffrance des autres. Il aime boire, danser, s’amuser, parier, perdre de l’argent mais son œil ne perd jamais rien du Paris Champagne, de cette fête perpétuelle qui enivre et écœure. De Montmartre à Montparnasse, des casinos aux salles de spectacle, des champs de course aux tribunes de Roland-Garros, ce garçon prend tout à la rigolade, manière de souligner sa bonne éducation et aussi le respect pour son lecteur. Il n’y a rien de pire que les journalistes qui délayent leur plume dans le sordide comme s’ils étaient possédés par l’empire du mal. Ces voyeuristes à gros sabots produisent souvent l’effet contraire recherché. Les éditions de La Table Ronde ont réuni les billets de cet illustre inconnu en souliers vernis couvrant la période 1930-1935.

Dans son excellente préface, Jean-Christophe Napias avance que « ce clown triste eut peut-être le tort de ne rien prendre au sérieux, quitte à être considéré avec une certaine légèreté ». Après avoir dévoré ses 80 papiers d’ambiance, patiné au Palais de Glace (aujourd’hui Théâtre du Rond-Point), monté dans un skooter (auto-tamponneuse) au Luna Park de la Porte Maillot ou entendu la chanteuse Damia à l’Empire, le lecteur de 2014 sera saisi par ce halo d’amertume. Patachon a tout du moraliste tendre et du chasseur de beautés fugaces. Son écriture faussement naïve relevée d’une pointe de burlesque nous installe aux premières loges d’un Paris fantasmé, celui de Kiki, de Joséphine Baker, de Médrano, du Ciro’s, de Fernandel à Bobino ou du Salon des Arts Ménagers au Grand Palais. Aussi à l’aise au Prix de Diane à Chantilly qu’aux Halles de Paris, réveillonnant chez Maxim’s ou buvant son café avec des chauffeurs de taxi, Patachon est le chroniqueur des petits matins brumeux, du cirque social, de l’éphémère qui dure. Sa manière de décrire précisément les toilettes, les coiffures, les chapeaux des élégantes s’apparente à un étrange voyage à travers le temps. A Paris, on a beau faire semblant, la crise de 1929 a tout de même freiné les ardeurs. La gueule de bois sera longue. Alors, profitons-encore un peu de cette insouciance, montons dans cette étonnante Micheline mise récemment en service, assistons au Bal des Petits Lits Blancs à l’Opéra au profit des enfants tuberculeux, passons faire un tour dans l’institut de beauté que tient Colette, et puis il y a tant de choses à voir, à entendre, les Six Jours au Vel d’Hiv, la Coupe Davis et le dernier film de Charlot. A l’issue de la projection de « City Lights », le 10 avril 1931, Patachon se fait plus mélancolique : « Quand une tragédie fait rire, c’est la fin des haricots ; mais quand un comique fait pleurer, c’est un grand homme ».

Chroniques d’un patachon – Paris 1930-1935 – de Pierre de Régnier – La Table Ronde

*Photo: Flickr.

Sade, les infortunes de la postérité

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marquis sade portrait

marquis sade portrait

« Freud et Machiavel sont aux portes de la ville. » Ce constat inquiet est formulé par George Orwell dans ses Essais en 1944, dans le cours de l’étude d’un roman noir de James Hadley Chase, Pas d’orchidées pour Miss Blandish. Le monde n’était pas encore tout à fait sorti de la Seconde Guerre mondiale et Orwell constatait, avec ce mélange d’effroi et de pessimisme qui le caractérise si bien, qu’une certaine littérature populaire se faisait la chambre d’écho des horreurs commises dans une époque qui avait perdu tous ses repères sous la conjugaison des deux totalitarismes, le nazi et le stalinien. Il remarquait ainsi que dans le roman de Chase, qu’il qualifie d’ailleurs de « sadique » à plusieurs reprises, « il n’y a plus ni gentlemen ni tabous. L’émancipation est totale ».

Cette dernière phrase pourrait finalement être un parfait résumé du « problème » Sade, alors qu’on célèbre ces jours-ci le bicentenaire de sa mort. Son œuvre continue de susciter des interprétations contradictoires, voire radicalement opposées, principalement en raison de l’ambiguïté qui plane sur le mot « émancipation ». Cette valeur cardinale du progressisme pour ceux qui transforment Sade en Lucifer de la modernité, en héros du négatif qui fait exploser l’ordre ancien et sa vieille morale antinaturelle, est pour les autres la porte ouverte à une sauvagerie individualiste, à un hédonisme destructeur dès lors qu’elle conduit à tenir pour quantité négligeable l’existence de son prochain.[access capability= »lire_inedits »]

Avec Freud et Machiavel, Sade apparaît bien aujourd’hui comme le troisième cavalier de l’Apocalypse qui rôde sous nos remparts, un troisième cavalier qui fait office de chaînon intermédiaire. Il annonce Freud, en effectuant, avant que celui-ci l’observe et la comprenne, une plongée dans un inconscient pas toujours ragoûtant où règnent Éros et Thanatos dans un combat incertain entre la pulsion de vie et la pulsion de mort, qui, à l’occasion, échangent leurs masques, le désir sexuel trouvant souvent son accomplissement dans la souffrance et la mort. Et il tient de Machiavel un cynisme politique qu’Orwell, toujours à propos de Chase, résume ainsi : « Chase nous offre une image quintessenciée de la scène politique contemporaine où sont considérées comme normales et moralement neutres, admirables mêmes, quand elles sont menées hardiment et systématiquement, des activités telles que les bombardements massifs de populations civiles, la prise d’otage, le recours à la torture pour arracher des aveux, la séquestration, les exécutions sommaires, les matraquages, les noyades d’opposants dans les fosses à purin, la trahison, la corruption. » Cela pourrait s’appliquer à la perfection aux 120 Journées de Sodome, l’un des trois romans canoniques du corpus sadien avec Justine et La Philosophie dans le boudoir que l’on retrouvera dans un nouveau volume de la Pléiade qui, après l’édition des œuvres complètes en trois tomes, offre ainsi une manière de petit Sade portatif et une excellente porte d’entrée, puisque ce sont d’abord ces trois romans qui ont valu à leur auteur sa réputation si controversée.

Ce caractère machiavélien des 120 journées de Sodome, Pasolini l’avait compris en réalisant Salo, film difficilement soutenable, qui transpose ce roman dans les derniers temps du fascisme italien et qu’il analysait ainsi : « Le sadomasochisme de Sade a une fonction bien spécifique et claire : représenter ce que le pouvoir peut faire du corps humain. La réduction du corps à l’état de chose, le trafic de corps. L’annulation de la personnalité de l’autre. C’est un film sur le pouvoir mais aussi sur l’anarchie du pouvoir. Rien n’est plus anarchique que le pouvoir. Ce que veut le pouvoir est totalement arbitraire ou dicté par des nécessités économiques échappant à la logique. » On ne sait pas si Orwell avait lu Sade, mais on sait en revanche que l’un de ses premiers lecteurs, et pas n’importe lequel, était un connaisseur du sulfureux marquis. En 1949, Aldous Huxley, dont Orwell avait été l’élève à Eton, lui écrit pour le féliciter à propos de 1984, et soudain, très vite, une référence arrive dans la lettre : « La philosophie de la minorité au pouvoir dans 1984 est un sadisme qui a été mené jusqu’à sa conclusion logique, à la fois en dépassant le sexe et en le niant. »

La remarque de Huxley est fondamentale parce qu’elle peut nous aider à saisir une spécificité sadienne dans la façon de parler du sexe. Les classifications littéraires rangent Sade du côté des libertins, étiquette qu’il revendiquait au demeurant. Le problème, c’est que le sexe libertin est heureux, léger, utopique. Le sexe de Sade est une arme de destruction massive. S’il y a un humour noir chez Sade, que Breton avait d’ailleurs mis au premier rang dans son Anthologie du même nom parce que les surréalistes considéraient Sade comme un allié objectif dans la libération totale de l’imaginaire, il n’y a pas en revanche de gaieté sadienne, de joie dans la rencontre des corps. Quand il multiplie les combinaisons les plus aberrantes, c’est pour le plaisir de la combinaison, pas celui des sens. Sade est finalement l’anti-Casanova, et l’héritier du Dom Juan de Molière, ce « grand seigneur méchant homme » qui profite de sa position de classe pour satisfaire ses fantasmes les plus violents et les plus mortifères.

Alors, que penser de Sade, ou plutôt comment penser Sade aujourd’hui ? La manie française des anniversaires a du bon : en cet automne 2014, l’actualité des arts et des lettres offre plusieurs occasions de nourrir la réflexion de l’apprenti sadien.

Il y a d’abord l’exposition du musée d’Orsay : « Sade. Attaquer le soleil ». Cette exposition dont Annie Le Brun, une des plus grandes spécialistes de Sade, est une des commissaires, est une exposition sadienne au premier sens du terme – une ode à un « contemporain capital », titre d’un ouvrage de Le Brun, qui s’inscrit dans la filiation d’Apollinaire dont le texte fondateur de 1909 a lancé le culte de Sade comme « bloc d’abîme ». Naît ainsi la légende d’un Sade déconstructeur absolu qui fascinera les surréalistes et qui, après la guerre, deviendra une référence pour toute la pensée radicale et structuraliste, de Foucault à Sollers en passant par Bataille ou Blanchot, qui voient en lui un précurseur de la psychanalyse, un visionnaire capable de dépasser l’homme normal, de le libérer autrement que par le communisme englué dans son impasse stalinienne.

Le problème, c’est que la profusion d’œuvres admirables échoue à démontrer la validité du postulat de départ selon lequel Sade aurait plus ou moins conditionné les révolutions esthétiques des deux siècles suivants. On peut admettre le caractère sadien des tableaux de Goya sur les cannibales et des collages de Max Ernst, ou encore de citations de Baudelaire ou de Mirbeau, authentiques lecteurs de Sade. Mais, dans un grand nombre de cas, il faut peut-être inverser la perspective. Ce n’est pas Sade qui aurait influencé ces artistes, mais plutôt notre lecture de Sade qui nous permettrait de les voir différemment – ainsi cette stupéfiante Femme étranglée de Cézanne raconte-t-elle autre chose, de beaucoup plus inquiétant, qu’un simple fait divers. Il n’en demeure pas moins que la présence de certains tableaux, comme les célèbres Dormeuses de Courbet, qui respirent la douceur du sommeil après une étreinte heureuse, relève pour le moins du contresens.

Michel Onfray, lui, parle carrément d’escroquerie intellectuelle, dans un pamphlet brillantissime : La Passion de la méchanceté. S’il n’est pas dénué de mauvaise foi et est parfois habité par le plaisir gratuit de détruire des idoles, il frappe souvent juste. Pour Onfray, le Sade dont se sont emparés certains poètes et penseurs, dont Pauvert, son éditeur et biographe, qui a passé sous silence ses crimes effectifs, est une invention, largement fondée sur la fameuse préface d’Apollinaire, qui n’aurait été qu’un travail alimentaire fait à la hâte dont l’auteur n’a pas mesuré les conséquences. Onfray renverse radicalement la vision du Sade émancipateur, pour n’y voir qu’un aristocrate délinquant sexuel protégé par sa caste. Loin d’avoir été un précurseur du féminisme ou un représentant extrême des Lumières, il est au contraire « le dernier féodal, royaliste, misogyne et violent », puisqu’il a fait consciemment le choix d’une nature mauvaise contre les contraintes d’une société qui pourrait la policer. Tout cela est bel et bon, il n’en demeure pas moins que Sade a réussi l’exploit d’être mis en prison et parfois à l’asile par tous les régimes qu’il a traversés : la monarchie, la Révolution, le Consulat, l’Empire. On pourrait ainsi objecter qu’il a toujours gêné tout le monde et que sa gloire actuelle est l’ultime avatar de sa normalisation. On pourrait encore poser tant de questions…

Alors quoi ? Eh bien, le texte et rien que le texte. Le volume de la Pléiade permet d’y revenir. Ne lisez pas les notes, au moins dans un premier temps. Confrontez-vous à l’insoutenable, seul. Et vous entendrez. Ou pas. Car, chez Sade, note fort justement Michel Delon, responsable de cette édition, chez Sade, toujours, « le cri bouscule le concept ».[/access]

Sade, Justine et autres romans, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2014.

Michel Onfray, La Passion de la méchanceté, Autrement, 2014.

Exposition « Sade. Attaquer le soleil », musée d’Orsay, jusqu’au 25 janvier 2015.

*Photo: MARY EVANS/SIPA.51236759_000001.

Alexandre Vialatte : 26 lettres pour le dire

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alexandre vialatte statue

alexandre vialatte statue

Les vialattiens fanatiques, ceux de la première heure, ceux de la seconde, les tatoués, les collectionneurs, la troupe de ceux qui pensent avec Vialatte, qui respirent avec Vialatte, qui séduisent avec Vialatte ; les auvergnats par procuration, les adorateurs des oryctéropes, des ornithorynques, du Puy de Dôme, du kangourou (sans qui l’homme n’aurait jamais su qu’il était dépourvu de poche marsupiale), de la femme-qui-date-de-la-plus-haute-antiquité, de la grammaire qui donne son sens à la vie, de l’art des jardins, des pédalos, de Napoléon Bonaparte et de tout le délicieux bric-à-brac métaphysique du chroniqueur le plus gravement loufoque de sa génération vivent un rêve éveillé depuis plusieurs années… Vialatte, qui se définissait avec malice comme « notoirement méconnu« , est désormais presque partout. En 2011 le groupe de presse Centre-France consacrait à l’écrivain une « année » de festivités à l’occasion des 40 ans de sa disparition ; sa prose a été jouée sur scène un peu partout sur le globe, et même ailleurs comme au Canada ; les inédits et les rééditions de ses œuvres se succèdent à un rythme soutenu chez les libraires.

Vient de paraître chez Julliard un très utile « Abécédaire » regroupant plusieurs centaines d’extraits de la prose vialattienne, puisés pour l’essentiel dans la truculente chronique hebdomadaire que l’écrivain tenait dans La Montagne, mais aussi dans ses romans, sa correspondance, ses légendaires « almanach » fantaisistes de Marie-Claire, etc. Le choix judicieux des fragments, et leur dialogue tantôt fulgurant tantôt gentiment saugrenu (Il y a pléthore de définitions différentes du mois de novembre, de Franz Kafka, du lapin ou encore de la lune…) comblera les attentes des amateurs éclairés, comme des néophytes. Quant au choix du classement alphabétique, il est par nature vialattien… Les thématiques s’entrechoquent dans un arbitraire farfelu qui aurait ravi l’auteur, lui qui aimait tant le regretté catalogue ManuFrance où voisinaient les pièges à tigres, les yeux de poissons en verre pour taxidermistes, les bicyclettes de Saint-Etienne, les rasoirs jetables, les trombones à coulisse… On pourrait dire que l’inventaire est à la Prévert. On préférera dire qu’il est à la Vialatte…

Le froid passionne Vialatte. Il développe souvent une profonde empathie à l’égard de l’Auvergnat moyen luttant contre la morsure du vent en s’enveloppant de plusieurs épaisses couches de tricots. Le froid inspire… « Il semble, d’après les journaux, que l’hiver ait débuté par un froid assez vif. En Slovaquie on signale moins soixante. En Alsace le marc de prune gèle à mi-pente dans l’œsophage du cantonnier. À Paris il fait moins quinze ; à Besançon, qui est cependant une ville beaucoup moins importante, on a obtenu moins vingt-huit ! Les Marseillais, pour se vanter, ont eu de la neige. Le loup ne trouve plus pour se nourrir que quelque vieillard attardé qui a un petit goût d’os sec et de pantalon de velours. C’est une misère épouvantable ». (Entrée froid)

L’art est l’un des grands sujets de Vialatte. Dans ses chroniques on croise souvent Picasso, Utrillo ou son ami Dubuffet ; mais il sait aussi tirer à boulets rouges – avec une férocité jouissive – sur un certain art contemporain vivant de bavardages, de manifestes tapageurs et de faux scandales. A la fin des années 70 il écrit dans le quotidien auvergnat  : « On voit, au nom de demain, se battre, de nos jours, des géants qui combattent pour un art d’avant-garde composé de rêves d’avant-hier, en luttant contre des tabous de l’époque du président Fallières, qu’ils nous présentent comme des carcans de l’art d’aujourd’hui. Ils se battent contre une opinion qui a disparu depuis cinquante ans. Comme des pionniers ! Avec des œuvres poussiéreuses dont on était lassé en 1928« . (Entrée art contemporain) Des paroles qui résonnent à l’heure du retour de l’art officiel, des sapins gonflables douteux de M. McCarthy et de l’esbroufe généralisée qui donne le pouls de ce microcosme, pardon, de ce marché.

Partout Vialatte navigue entre la chronique et le poème en prose, sans jamais cesser de scruter l’époque. La conquête spatiale le fascine, Brigitte Bardot l’amuse, les grandes villes l’angoissent… « Maintenant il n’y a plus de maisons, mais des taudis ou des chambres d’hôtel, et ce placard nu, cette tombe, ce désert de la soif, bref cette aventure saharienne qu’on a appelée HLM, où l’homme meurt de claustrophobie, par un record de paradoxe, au sein d’un vide illimité. J’ai vu un rat de quatre cent dix grammes y périr en une heure quatorze sur un sol en fibrociment. D’ennui. De dégoût. D’écœurement. De solitude métaphysique. » (Entrée HLM) On voit par là que l’humeur vialattienne balance toujours entre humour et désabusement, cocasserie, absurde et mélancolie… Lui, dont l’un des plus beaux aphorismes est : « Le bonheur date de la plus haute Antiquité. Il est quand même tout neuf car il a peu servi« …

En bref, voilà un chouette recueil (avec d’ailleurs une chouette sur la couverture, dessinée par Alain Allemand, qui est aussi le maître d’œuvre de ce projet) permettant d’approcher avec bonheur celui que le poète Jacques Audiberti, trop peu lu de nos jours, croquait en ces termes : «Alexandre Vialatte est un Peau-Rouge, c’est un hercule forain, c’est le Fuégien tatoué d’une tortue. Que dis-je ? C’est une kermesse complète.» On ne saurait mieux dire.

Un abécédaire, Alexandre Vialatte, Julliard

*Photo: wikicommons

Flying lady

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flying fox portraits

flying fox portraits

À quel signe reconnaît-on un changement d’époque ? Assurément à la qualité des livres offerts par les stations-service. Dans les années 70, pour un plein de Super, vous repartiez avec « La Mandarine » de Christine de Rivoyre, un roman de 1957 adapté au cinéma par Edouard Molinaro en 1972. Sur la couverture, Annie Girardot s’apprêtait à dévorer une part de quiche lorraine. « L’amour me donne faim ». Le livre démarrait sur cette phrase pleine et entière comme le signe d’un abandon des sens. Christine de Rivoyre, c’est l’anti-Mauriac. Là, où le maître de Malagar triture les âmes, compresse les corps dans l’oppressante forêt de pins, la belle écuyère d’Onesse fait danser les petits matins, brûler les peaux et battre les cœurs à la chamade. Cette petite sœur des Hussards vient de publier un livre de souvenirs, « Flying Fox et autres portraits » écrit à partir de conversations avec Frédéric Maget aux éditions Grasset. Cavalière fougueuse, cette sauvageonne des Landes dévoile sa vie, par ruades, sous forme de portraits marqués au fer de la sincérité. Les femmes libres sont décidément les plus désirables. Leur caractère impétueux charme et désarçonne.

Christine de Rivoyre possède un nom à particule qui l’autorise, l’oblige même, à jouer franc-jeu avec son lecteur. Ses confidences ont fière allure, ils cavalent du château familial jusqu’à l’Université de Syracuse dans l’état de New-York et du plateau d’Apostrophes à celui de Trente millions d’amis. Ecrivain à succès, Prix Interallié 1968 pour Le Petit Matin, héritière de Colette, Christine de Rivoyre avoue n’aimer dans la vie que le cheval et la mer. Le titre de ce recueil (Flying Fox) est un hommage à un pur-sang de légende, vainqueur du Derby d’Epsom. Son père, mort en 1946, Officier du Cadre Noir, entraîneur de cracks lui a transmis l’amour des bêtes surtout les plus difficiles, les plus rétives, les plus caractérielles. La défense des animaux lui fera toujours sortir les griffes. Elle entretient une correspondance épistolaire avec BB dont elle souligne le courage et l’obstination. Côté mer, elle a baigné son chagrin dans toutes les eaux du monde, à Capri, à Cap Cod ou à Malibu, mais est toujours restée fidèle à la plage d’Hendaye. Dans un style pétillant et amer, cette femme de lettres, qualificatif qu’elle désapprouverait car trop convenu, trop lisse, trop académique, raconte son enfance où la domesticité faisait office de parentèle. « Je suis née dans un monde où tout se transformait » lance-t-elle au galop, sans aucun reproche pour les siens. Christine de Rivoyre aura connu les propriétés terriennes de milliers d’hectares du Sud-Ouest, la pension chez des sœurs à cornette vécue comme une Libération, l’arrivée des Doryphores, un séisme pour toute une génération et la découverte, après-guerre, du journalisme enseigné comme un business aux Etats-Unis.

Son passage au Monde et à Marie-Claire donne de belles pages d’apprentissage. La nostalgie d’une jeune rédactrice qui échouait sur le marbre. Il faisait chaud, en ce temps-là, dans les salles de rédaction. Sa grande histoire demeure l’écriture. Quelques-unes des meilleures plumes du XXème siècle sont devenues des amis, des proches tels Michel Déon, Félicien Marceau ou Edmonde Charles-Roux. Elle nous fait pénétrer également dans les arcanes des prix littéraires où les combinazione l’amusent et la rendent encore plus intrépide. Au Prix Médicis, elle a su batailler pour imposer ses choix. Cette farouche indépendante qui a connu tous les honneurs du métier, prix Prince Pierre de Monaco et prix Paul Morand pour l’ensemble de son œuvre n’aura pas été épargnée. Les pages sur l’amour de sa vie surnommé Sigismond, admirables de pudeur abrasive ou la maladie incessante, toujours à rôder près d’elle, donnent à ce récit saccadé le parfum de l’authenticité et surtout envie de se replonger dans ses romans.

Flying Fox et autres portraits, Christine de Rivoyre avec Frédéric Maget – Grasset.