Il paraît que Nicolas Sarkozy surnomme Bruno Le Maire « bac + 18 ». Dans la lettre à ses enfants qui a été publiée en septembre[1. Bruno Le Maire, À nos enfants, Gallimard, 2014], ce dernier se défend d’être un fort en thème et explique qu’il a eu la chance de tomber sur des professeurs qui l’ont découragé de tenter une carrière universitaire.  Ainsi, il aurait sacrifié une thèse sur Proust et une brillante carrière dans les lettres pour l’engagement politique. Entre un brillant agrégé de lettres modernes, lecteur du Cardinal de Retz, de Saint-Simon et de Proust, auteur d’un roman sur Carlos Kleiber, qui s’exprime avec tenue et proclame que sa patrie est la langue française et son héritage sa culture ; et un ancien président dont on connaît le manque de tenue langagière et l’inculture caractérisée, il y a une vraie différence de style. Or « le style est l’homme même », nous rappelait Buffon. En conséquence de quoi, puisqu’il nous est manifestement impossible de nous passer d’un grand parti de droite libérale, autant préférer qu’il soit dirigé par un homme de culture. Disons qu’après Nicolas Sarkozy et Jean-François Copé, si l’un des principaux partis politiques pouvait être présidé par un homme qui sait manier la langue française, nous aurions peut-être moins honte d’être Français.

Pour le reste, le programme de Bruno Le Maire présente assez peu de différences avec celui de Nicolas Sarkozy : la France va mal, car la France refuse d’entrer dans la mondialisation et de se donner les clés de sa réussite. Elle doit accepter le « jeu » de la concurrence mondiale et se plier à l’esprit du temps. « La vraie résistance est dans notre changement » écrit Bruno Le Maire, ce qui ne veut pas dire grand-chose, mais que l’on comprend par ailleurs comme une injonction à s’adapter à la pensée libérale d’inspiration anglo-saxonne. « Je ne comprends pas pourquoi vous ne vous donnez pas les moyens de réussir comme les autres. Quand est-ce que vous ferez votre révolution mentale ? » lui aurait demandé le ministre des Finances britannique. Voici donc le programme que nous propose Bruno Le Maire : nous soumettre aux injonctions de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne et de Bruxelles, c’est-à-dire à une philosophie politique d’inspiration néolibérale dont nous constatons pourtant chaque jour les ravages, comme il le fait lui-même, sans pour autant établir de lien de cause à effet, lorsqu’il écrit : « Parmi les multiples raisons qui peuvent expliquer la crise morale que traverse notre pays, il en existe une très simple : la France protège les plus forts et laisse les plus faibles se débrouiller seuls, ou presque. » Le constat est juste, Bruno Le Maire est d’ailleurs plein de clairvoyance sur l’état de la France et le désespoir de ses habitants. Il n’en propose pourtant que plus de libéralisme, c’est-à-dire plus de violence, pour y remédier. Le mensonge du néolibéralisme, qui n’est que l’infléchissement d’une philosophie qui « à l’ordre politique de l’Etat […] oppose ainsi l’ordre économique du marché[2. Jean Vioulac, La logique totalitaire, essai sur la crise de l’Occident, PUF, 2013.]», est de faire croire que la croissance économique est la seule et unique voie du progrès, la seule et unique voie du bonheur des peuples et de leur accomplissement, quand celle-ci profite principalement à une minorité de dominateurs dont la richesse croît à tout instant sans souci de l’asservissement général qu’elle engendre, ainsi que le démontre Domenico Losurdo dans sa Contre-histoire du libéralisme[3. Domenico Losurdo, Contre-histoire du libéralisme, La Découverte, 2013].

Ainsi quand Bruno Le Maire récite son petit bréviaire du néolibéral, il nous prend l’envie de lui répondre que le libéralisme est une utopie dont nous avons payé assez cher les mensonges et qu’il est évident que cela ne fonctionne pas, que c’est justement de cela que le peuple français ne veut plus. Qu’il ne veut plus d’une Europe ultralibérale, dirigée par les promoteurs de l’exil fiscal, de la violence sociale et de l’asservissement et qu’il faudrait admettre une fois pour toute que les plus grands penseurs du libéralisme ont été des esclavagistes notoires et que la misère n’est pas aux portes de l’Empire mais qu’elle est installée en son cœur ; que nous savons tous que les chiffres officiels du chômage aux Etats-Unis sont faux et que le chômage est au moins aussi fort sur le continent de Friedman que sur celui d’Hayek, et que la misère touche chaque jour un peu plus d’Allemands, de Français, de Portugais, de Grecs, d’Espagnols ou d’Américains, parce que le FMI, la BCE, l’UE et la FED carburent tous au néolibéralisme, comme l’URSS carburait au marxisme-léninisme.

« On noircit la mondialisation pour la discréditer : elle est un fait, pas une valeur. Et combien de continents naguère en proie à la misère ont amélioré le sort de leur population – pas toute, hélas, mais une partie seulement – en plongeant dans ce grand bain de la mondialisation ? Toutes les grandes nations d’Europe ont sauté le pas de la mondialisation, sauf la France. En souffrent-elles ? », demande-t-il ingénument, à quoi il ne semblera pas exagéré de répondre que oui et de lui rétorquer que ce type de discours lénifiant sur la mondialisation heureuse  a fait son temps. Alors, de grâce Monsieur Le Maire, gardez les écailles qui obstruent votre regard si cela vous plaît, mais épargnez-nous les louanges en l’honneur du glorieux capitalisme mondialisé et de ses bienfaits, ainsi que votre admiration béate et naïve à l’égard de toute innovation technologique.

Si la France est une grande nation et qu’elle se doit de tenir son rôle, comme vous semblez le penser, ce n’est pas en se pliant à la loi économique qui ravage le monde d’un bout à l’autre qu’elle le prouvera. Et si vous voulez guérir ses maux, ce n’est certainement pas en utilisant le poison qui la diminue chaque jour que vous y arriverez. Essayons plutôt l’antidote pour changer.

*Photo: Thibault Camus/AP/SIPA. AP21647950_000003.

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