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Des nymphéas pour le repos du Tigre

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clemenceau rodin buste

Petit-Luc est le lieu d’un massacre de près de six cents civils durant les guerres de Vendée. Mais l’Historial de la Vendée, bâti à cet endroit, est dédié à l’histoire régionale dans toutes ses composantes. C’est ainsi qu’une intéressante exposition y est consacrée à Georges Clemenceau, fameux Vendéen qui se considérait héritier « en bloc » de la Révolution et arborait sur sa cheminée un buste de Robespierre. L’événement est consacré aux goûts artistiques de l’homme d’État, abstraction faite de sa passion pour l’Extrême-Orient, qui fera bientôt l’objet d’une approche spécifique au musée Guimet.

L’exposition est dominée par une prodigieuse série de bustes de Clemenceau, modelés par Rodin. Il s’agit d’études en terre ou en plâtre pour préparer un bronze. Chaque pièce explore un aspect de la personnalité du « Tigre ». L’ensemble le fait revivre avec une stupéfiante vérité. Rodin appréhende son personnage comme s’il s’agissait d’écrire un roman. Il le regarde de façon pénétrante, sans concession, mais non sans compassion. Il saisit son modèle dans toutes ses composantes, en une seule intuition,qualités et défauts confondus. Clemenceau,dans ces bustes, apparaît à la foisintransigeant et humain, auguste et chafouin, borné et visionnaire, viril et sénile. On mesure là véritablement la portée du génie de Rodin.

Quant à Clemenceau, tant de psychologie et surtout tant de séances de pose ne lui ont pas plu. Il s’est aussi souvenu que Rodin l’avait déçu au temps de l’affaire Dreyfus. Il s’est définitivement brouillé avec le sculpteur. Ce qu’il aimait, c’était l’impressionnisme. Il a entretenu jusqu’au bout une amitié fidèle avec Claude Monet (1840-1926). Le moustachu et le barbu aimaient se promener ensemble dans les jardins de Giverny. Après que le peintrea peint,au fil des années,plusieurs centaines de nymphéas en petit format, Clemenceau l’a soutenu pour en faire une série de taille monumentale, en vue d’une installation à l’Orangerie des Tuileries. L’artiste était âgé et atteint de cécité. L’amicale pression de Clemenceau, qui a poussé son ami à travailler coûte que coûte, est touchante. En tout cas, elle a été déterminante.

L’exposition de l’Historial de la Vendée bénéficie de prêts importants d’œuvres de divers musées nationaux. On trouve des peintures de Manet, Whistler, Eugène Carrière et Daumier. Mais les plus nombreuses sont logiquement celles de Monet. En particulier, on découvre des nymphéas de la dernière période, celle où il s’approche de façon étonnante de l’expressionnisme abstrait et de la gestualité d’une Joan Mitchell.

On peut se demander ce qui rapprochait tant Clemenceau de Monet. Pourquoi le« Tigre », si agité, si combatif, si immergé dans la vie et dans l’histoire, était-il lié à Monet qui ne s’intéressait à rien tant que de faire le tour de son étang et de peindre des fleurs, même en pleine guerre ? Malheureusement, le livre rédigé en 1928 par Clemenceau sur Monet ne nous éclaire guère. On peut juste y goûter l’emphase un peu datée du tribun. C’est peut-être justement en raison de son caractère parfaitement reposant quel’homme d’État appréciait la peinture de Monet. En somme, il s’agissait d’un art pas prise de tête, une ambiance fleurie. C’était ce qu’il fallait pour le repos du « Tigre ».

Il faut dire aussi que, pour Clemenceau, l’impressionnisme avait la saveur d’une affaire de jeunesse. C’est, en effet, quand il était jeune journaliste qu’il a connu les artistes de ce mouvement. Au début, les impressionnistes ont suscité de l’espoir, par leur volonté affichée de peindre la vie réelle. C’était effectivement une bonne idée. Ainsi, Émile Zola a-t-il cru sincèrement qu’ils allaient adopter en peinture une démarche naturaliste et sociale comparable à la sienne en littérature. Ces artistes ont connu un rapide succès commercial. Cependant, en matière de vie réelle, on a surtout vudes scènes de canotage, des pique-niques par beau temps et des parterres fleuris. Progressivement, Zola a pris du recul, tandis que Clemenceau, bizarrement, renforçait son soutien. Les impressionnistes ont, à mon avis, inventé la peinture sympa. Il n’y a d’ailleurs pas de mal à cela. C’est comme les robes d’été à fleurs, si on aime, pourquoi s’en priver ? Cependant, certaines personnes peuvent attendre davantage de la peinture. C’est mon cas.

Le Clemenceau homme politique n’est pas à l’ordre du jour de cette exposition. Cependant, il était difficile d’en faire complètement abstraction. Il réapparaît parfois sous un jour imprévu.C’est le cas avec cet intéressant exemplaire de « Aupied du Sinaï », illustré par Toulouse-Lautrec. Dans cet ouvrage consacré aux juifs, on est surpris de voir Clemenceau reprendre à son compte nombre de clichés antisémites en cours à son époque. Il faut sans doute replacer cela dans le contexte, mais tout de même, c’est un peu décevant de la part du grand dreyfusard qu’il a été.

Il faut rendre hommage aux commissaires, Christophe Vital et Florence Rionnet, qui ont très intelligemment constitué cette exposition. Par la diversité et le niveau des pièces présentées, elle mérite le voyage. Surtout, elle est conçue pour être accessible à tous les publics sans être rébarbative. Elle permet à chacun de se faire librement une idée personnelle sur Clemenceau et sur l’art de son temps. Et le moins qu’on puisse dire est qu’il y a matière à des opinions très contrastées.

Clemenceau et les artistes modernes. Jusqu’au 2 mars à l’Historial de la Vendée.

*Photo: GINIES/SIPA.00618575_000007.

Padre Pio, le stigmatisé

padre pio culte

Comment les croyances religieuses deviennent- elles une réalité et la dévotion une politique ? L’ouvrage de Sergio Luzzatto Padre Pio, miracles et politique à l’âge laïc[1. Sergio Luzzatto, Padre Pio, miracles et politique à l’âge laïc, trad. de l’italien par Pierre-Emmanuel Dauzat, collection NRF Essais, Gallimard.], propose une analyse singulière et profonde des mécanismes à l’œuvre. Ce livre se focalise sur un homme : Padre Pio, premier homme à recevoir les cinq plaies de Jésus après une longue liste de femmes[2. Le premier stigmatisé fut saint François d’Assise. Ensuite, ce sont essentiellement des femmes, de sainte Catherine de Sienne au xive siècle et jusqu’à Gemma Galgani et Marthe Robin au xxe siècle.], premier prêtre stigmatisé et enfin premier porteur de stigmates à l’ère des médias de masse.[access capability= »lire_inedits »]

Peu de temps après l’apparition des stigmates dans sa chair en 1918, ce capucin provincial devint célèbre, d’abord en Italie, puis dans l’ensemble du monde catholique. Un saint fort utile, nous apprend Luzzatto. On l’instrumentalisa en effet de diverses façons au service d’objectifs politiques et religieux.

À ses admirateurs, il a servi d’antidote à la sécularisation et au socialisme. Pour les cyniques, il fut une célébrité dont les plaies sanglantes augmentaient les tirages de la presse populaire et permettaient d’engranger d’appréciables profits. Pour ses détracteurs, il était un nouvel avatar d’une religiosité « primitive » et « sensationnelle », qu’ils tenaient pour une version corrompue de la véritable spiritualité chrétienne.

Il fut un saint problématique. Peu de saints contemporains ont suscité des divisions aussi profondes au sein du monde catholique. Peu voire aucun, au XXe siècle, n’ont réussi l’exploit de passer du statut d’objet d’enquêtes à répétition commanditées par le Saint-Office à la canonisation. Et les soupçons du Saint-Office recensés par Luzzatto étaient des plus sérieux : saint Padre Pio fut ainsi accusé par des témoins respectables et dignes de confiance de s’automutiler afin de produire ses stigmates. Ses miracles les plus spectaculaires ont été considérés comme de grossières rumeurs. Il a été impliqué dans des intrigues financières indignes d’un homme qui avait fait vœu de pauvreté. Il aurait même été surpris en train d’avoir un « comportement inapproprié » dans un confessionnal. Une femme a déclaré avoir été sa maîtresse, précisant qu’elle n’avait pas été la seule. Au moins trois papes lui ont été hostiles et ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour limiter le culte qui lui était rendu. Que ce culte ait survécu à tous ces obstacles est déjà un miracle.

Quel genre d’homme était donc Padre Pio ? Le livre de Luzzatto ne nous l’apprend pas vraiment. Sous sa plume, le capucin aux stigmates est un personnage sans relief. L’auteur nous dit peu de la christologie de Pio, de ses convictions politiques et de ses idées religieuses. Il utilise souvent le terme d’Alter Christus pour parler de Pio, alors que le capucin ne semble s’être jamais pensé lui-même dans ces termes.  Il n’était ni un sauveur ni un maître, mais avant tout un faiseur de miracles dont le plus grand résidait dans les plaies de ses mains. Mais que pensait-il lui-même de ses stigmates ? Se voyait-il comme une « copie » ? Et dans ce cas, quel rapport entretenait-il avec l’original ? Quelle était sa mission sur terre ? Quel était l’Évangile selon Padre Pio ? Là encore, Luzzatto ne répond pas vraiment. Il raconte par exemple que, jeune, Pio aurait plagié les écrits mystiques d’une autre célèbre stigmatisée italienne, Gemma Galgani. Admettons, mais n’y a-t-il apporté aucun ajout au cours de sa longue carrière ? Sa compréhension de lui-même en tant que frère capucin, prêtre et stigmatisé a-t-elle évolué au fil des années ? On ne le saura pas.

Mais ce n’est pas uniquement la spiritualité du capucin qui est mise de côté. La plupart des preuves compromettantes pour lui sont mentionnées sans être interprétées sérieusement. Luzzatto nous informe que Pio a pris part à un montage financier visant à organiser la vente de Locomotive Zarlatti, en cheville avec le collabo et trafiquant au marché noir Emanuele Brunatto[3. D’autres auteurs contestent la version de David Luzetto et refusent de faire d’Emanuele Brunatto un collabo et un trafiquant. Causeur reviendra sur cette polémique.], l’un de ses plus ardents admirateurs et donateurs.

Peu de saints contemporains ont suscité des divisions aussi profondes au sein du monde catholique. Au moins trois papes lui ont été hostiles et ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour limiter le culte qui lui était rendu. Que ce culte ait survécu à tous ces obstacles est déjà un miracle.

Pourquoi ? Qu’espérait-il gagner dans cette affaire ? Luzzatto explique aussi qu’il achetait secrètement des substances chimiques destinées à fabriquer ses plaies. A-t-il purement et simplement simulé ? Et les histoires de maîtresses et de comportement inapproprié, des fausses accusations ? Que doit-on penser du fait que ses plaies ont disparu avant sa mort, rendant une autopsie inutile ? Sur toutes ces questions, Luzzatto reste vague.  Il est tentant de conclure que ces questions gênantes sont sans importance car par trop « positivistes ». Mais si on n’essaie pas d’y répondre, ne serait-ce que partiellement, on ne comprend rien au phénomène Padre Pio. À trop vouloir éviter les pièges de l’hagiographie, Luzzatto tombe dans l’excès inverse. Il ne s’intéresse pas, semble-t-il, à Padre Pio en tant que personne ou en tant que phénomène religieux exceptionnel, mais en tant que pièce dans le jeu d’échecs compliqué de la politique italienne.

Or, ce choix est problématique si on veut comprendre le mécanisme social complexe qui fait et défait les saints. Padre Pio n’a peut-être pas été ni un réformateur charismatique ni un penseur particulièrement profond, mais il n’a pas été non plus un simple pion entre les mains d’autres joueurs. Les saints marionnettes disent (et font) exactement ce que leurs dévots marionnettistes souhaitent. Les véritables saints sont les auteurs de leurs propres mots, gestes et idées.

Or, en plus des millions de gens qui ont entendu parler de lui par des intermédiaires (médias, pèlerins, hagiographes), des centaines de milliers de personnes qui ont vu Padre Pio de leurs propres yeux et l’ont entendu de leurs propres oreilles. Comment est-il arrivé à gagner leur confiance ? Luzzatto discute habilement guerres culturelles et enjeux politiques. Il ne dit rien sur les cercles intimes d’amis et d’admirateurs qui ont fourni à Pio le soutien et la protection sans lesquels son culte n’aurait pas pu exister. Faute d’une étude plus approfondie de l’homme dans l’œil du cyclone social, nous nous retrouvons avec un livre, certes riche et documenté, mais plus fidèle à son sous-titre qu’à la promesse de son titre.[/access]

*Photo: BALDUCCI/SINTESI/SIPA.00559643_000002.

Chroniques du mitan

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prostitution joie bordel

Il y a deux façons d’évoquer la prostitution des années 20. La moraliste : fustiger ces maisons d’abattage, ces pauvres filles de joie qui portent si mal leur nom, se délecter en chagrins, misères et débines de toutes sortes. Faire le plein de bonne conscience, juger sans comprendre. Car, elles en connaissent un rayon en déveines et peuvent vous tirer des larmes de votre canapé.

Et puis, il y a l’autre manière : sybarite et voyeuriste. Panthéoniser ces lupanars extravagants, idéaliser le bordel comme ascenseur social, créer la fausse légende du savoir-vivre à l’horizontale. À ces deux extrêmes (misérabilisme et esthétisme), Jean Galtier-Boissière avait préféré le reportage romancé avec une galerie de portraits criants de vérité. Des frimes de renégats, des vies déglinguées, des rêves d’indépendance, des amours malheureux, des réussites fulgurantes, des fleurs de pavé, du vécu en somme, Galtier-Boissière nous en donne en chair et en os dans La Bonne Vie republié aux éditions La manufacture de livres.

Comme le souligne dans sa préface, le toujours très inspiré et documenté Olivier Bailly, ce livre a été édité pour la première fois en 1925 chez Grasset. Galtier-Boissière, fondateur du Crapouillot durant les tranchées, polémistevirtuose, diaristesous l’Occup’, était« une forte tête, grande gueule, bon vivant, il ne dédaignait pas faire le coup-de-poing ». Sous la plume de cet observateur hors pair du Paris canaille, défilent des trognes venues d’un autre monde, l’interlope celui qui terrorise et attire à la fois le bourgeois. Ces apaches s’appellent Petit Louis, Jo, Gras-du-Genou et les gisquettes portent des blazes de caf’conc’, Nénette, Zaza la chinoise, Sarah ou Carmen…Galtier-Boissière parle d’un temps où Marthe Richard n’avait pas fait fermer les bobinards.

Un temps où les hommes du Milieu parlaient comme dans les livres de Carco, Simonin ou Boudard. « Il y a deux sortes d’hommes : ceux qui payent les femmes et ceux auxquels les femmes en lâchent ». « C’est pas des hommes comme les autres ! La liberté, pour eux, ça a été l’exception ». Sans concession, ce roman brut, tonique décrit une réalité historique dans laquelle les jeunes filles n’ânonnent pas Rosa la rose mais travaillent en maison ou en estaminet. Et les mecs comme Petit Louis n’ont pas appris l’algèbre sur les bancs de l’école sous l’œil bienveillant d’un instituteur, ce sont des anciens des travaux forcés, des bataillonnaires d’Afrique. Des affreux. Des tatoués. Hargneux. Toujours sur un mauvais coup. Pour les amateurs d’argot, Galtier-Boissière a le don pour faire mousser ses personnages dans un style Vieux Paris très agréable.

Regardez comment il croque l’arrivée de Zaza : « remarquablement grande, svelte, avec une tête petite sur un long cou, les yeux bleu gris tout à tour perçants et câlins, les dents régulièrement plantées et très blanches, un nez légèrement busqué aux narines palpitantes, une auréole de cheveux oxygénés et joliment ondulés, elle avait fait sensation dès son entrée ».On suit les aventures de cette bande d’affranchis, les déboires des filles, les lubies des clients, la vie quotidienne d’un claque, cesmarchands qui viennent vendre leurs babioles froufrouteuses, la flicaille qui surveille, les jalousies, les visites du toubib, les patrons au tiroir-caisse, les durs qui évoquent une « affaire d’exportation » lorsqu’il s’agit d’expédier deux bretonnes au Brésil, les bords de Marne dansants, les michetons, toute une faune bigarrée que Galtier-Boissière a vue de ses yeux. Si Audiard a largement emprunté des bons mots à ces pégriots de la remonte dans un dessein comique et pittoresque, Galtier-Boissière vous amènera lui aux portes de l’Enfer.

La Bonne Vie  de Jean Galtier-Boissière, La manufacture de livres

*Photo: COLLECTION YLI/SIPA. 00507119_000018.

L’ONU, un crime contre l’humanité?

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envoye special haiti

Je m’étais promis de ne plus regarder la télévision pour ménager mes nerfs et mon humeur.

Las, les meilleures résolutions flanchent : de retour tardif du bureau, et me suis affalé sur le canapé devant l’émission Envoyé Spécial sur France 2.

Après un sujet sans intérêt sur les parkings (qui m’a permis de récupérer de précieuses minutes de sommeil), et un autre passionnant sur les jeunes européens partis en Syrie, voilà qu’est annoncé un reportage sur un scandale sans précédent concernant l’ONU.

Ainsi, un journaliste vigilant, qui ne recule devant rien, a choisi d’enquêter sur la rumeur qui à Haïti rend responsable les Nations-Unies de ce que certains (en fait la communauté des haïtiens de New-York) qualifient de « crimes de guerre » : l’introduction dans l’île de la bactérie du choléra.

De quoi s’agit-il ? Après le désastre du séisme de 2010 qui a provoqué des centaines de milliers de morts et de blessés, une épidémie de choléra s’est soudainement déclenchée, provoquant plus de 8 000 morts.

La faute à qui ? Car il serait impensable qu’il n’y ait pas un responsable à qui demander des comptes.

Selon le reportage, il serait scientifiquement avéré qu’un contingent de soldats népalais composant la « Minustah » (une mission de maintien de la paix de l’ONU en Haïti en opération depuis 2004) aurait amené avec lui des souches locales du choléra et aurait contaminé la population en rejetant dans la rivière les eaux usées du camp qu’il occupait. Le colonel népalais a beau démentir l’existence de cas de diarrhées chez ses soldats, les souches de la bactérie trouvée en Haïti s’avèrent identiques à celles qui proviennent de Katmandou. Et le scandale de redoubler d’intensité : les népalais accusent les contingents pakistanais, indiens, et bangladais de propager la maladie (ambiance !), le responsable de l’ONU à Port-au-Prince, se mure dans le silence,  l’attachée de presse fait visiter le camp de la « Minustah », désormais équipé d’un traitement des eaux usées…

Dans un pays livré à toutes les calamités imaginables, dépourvu de toute organisation sanitaire, on incrimine ceux qui viennent apporter leur aide. Histoire de rappeler que rien n’est jamais vraiment gratuit, le journaliste d’Envoyé Spécial explique l’engagement du Népal par les avantages financiers que le pays en tire. Indigné, le reporter fustige la lâcheté de l’ONU, qui nie toute responsabilité dans le déclenchement de l’épidémie de choléra et se retranche lâchement derrière son immunité diplomatique. Dieu merci, un avocat américain va se porter au secours des innocentes victimes de l’inconséquence des puissants.

Bigre, depuis l’attentat d’Oklahoma City, je n’avais plus entendu parler de la crainte complotiste d’un gouvernement mondial. Mis à part dans quelques sketchs de Dieudonné. Il y a des reportages qui vous vaccineraient de toute tentation philanthropique. Pour aboutir à une conclusion aussi simpliste, mieux  aurait valu rester chez soi. La prochaine fois, gageons que nous trouverons au pays de Stéphane Hessel un nouveau Rouletabille qui se posera la question de la responsabilité du séisme. Ce sera bien le diable si Ban Ki Moon, les Américains ou un grand complot mondial n’y sont pas pour quelque chose…

*Photo : AP21085415_000002. Ramon Espinosa/AP/SIPA.

Europe : Un continent vieux comme le monde

europe chardonne fraigneau

L’Union européenne fait le trottoir ! Pas, hélas, en se livrant aux « servitudes » en bas résille et talons aiguilles, mais en vantant ses charmes dans tous les journaux appartenant au groupe Crédit mutuel, apprend-on dans Le Canard Enchaîné[1. Le Canard enchaîné, 20 novembre 2013.], Le Progrès, Le Dauphiné libéré, L’Alsace et Le Républicain lorrain, sans oublier Le Bien public, qui ont donc publié un dialogue annoncé comme fracassant – en l’occurrence entre Benoît Hamon, ministre de la Consommation, et Viviane Reding, commissaire européenne à la Justice. En revanche, on cherchait en vain la mention « Publi-rédactionnel » qui aurait permis aux lecteurs de distinguer l’information de la communication, ou plutôt de la propagande.[access capability= »lire_inedits »] Viviane Reding et tous ces gens qui se désolent de notre manque de désir d’Europe ont fait de la plus belle des nationalités, celle de la galante- rie, de l’esprit de curiosité, des voyages et des échanges, le plus ennuyeux des sujets de conversations. Les européistes nous ont dégoûtés d’être européens !

Pourtant, l’Europe n’a pas commencé à Bruxelles. Et si nous voulons exister demain, il est temps de reconnaître que nous ne sommes pas nés d’hier. Au commencement, il y eut le commerce, c’est-à-dire le courage, ou l’inconscience, d’entreprendre un long et périlleux périple, renforcé par le désir de voir du pays, de se rembourser des frais du voyage et, si possible, de faire un bénéfice. Les optimistes nomment cela l’aventure, les pessimistes, l’appât du gain. Arthur Rimbaud, après avoir miné le terrain poétique français, devint caravanier et traversa des déserts, un fusil à la main, la taille alourdie d’une ceinture pleine d’or : Rimbaud, l’une des plus grandes énigmes européennes d’Aden-Arabie !

« […] Je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. […] Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. […] Maintenant je suis maudit, j’ai horreur de la patrie. Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève[2. Arthur Rimbaud : Mauvais sang, extrait d’Une saison en enfer.]. »

La transhumance des hommes et des marchandises entraîne toujours celle des croyances, des savoirs et des techniques. Les routes de la soie furent inaugurées avant Jésus-Christ par l’entreprenant peuple des Sogdiens, qui habitaient les riches vallées de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan, et bâtirent Samarcande. Ils portaient jusqu’à Rome l’étoffe précieuse produite par le Bombyx mori, ou bombyx du mûrier. Seuls les Chinois connaissaient le secret de sa chenille, le ver à soie, dont ils faisaient l’élevage. La soie, les épices, la Chine : voilà bien les valeurs sûres de la première mondialisation, fondée sur des produits de qualité et des compétences confirmées. Quelque 250 ans av. J.-C, les Celtes, guerriers et commerçants avisés, créateurs de bijoux magnifiques, maîtres du bronze et du fer, dominaient la France, l’Espagne, le Portugal, la Hongrie, et animaient des comptoirs sur le pourtour méditerranéen. Quant aux Vikings, ils ont sans doute posé le pied en Amérique du Nord peu de temps avant l’an mil. Quand ils ne faisaient pas jaillir la cervelle de leurs ennemis avec le fer de leur hache, ils discutaient volontiers avec ceux-ci le prix d’une étoffe ou celui d’une barrique de vin.

C’est en Europe que l’on vit les cathédrales implorer tout autant qu’honorer un Dieu de miséricorde. Leurs bâtisseurs n’accomplissaient pas seulement des miracles de foi, ils appliquaient des formules architecturales et en inauguraient quelques autres, qui les autorisaient à lancer vers le ciel des murs aussi droits, fermes et effilés que des flèches. On prétend parfois que les architectes, tailleurs de pierre, artisans, organisés en sociétés secrètes, tenaient une partie de leur savoir d’un enseignement très ancien, venu de l’Orient « compliqué et lointain », qu’ils savaient renouveler. Nous renvoyons à l’admirable témoignage de Villard, dit « de Honnecourt », ville du nord de la France dont il est originaire, au début du XIIIe siècle[3. Villard de Honnecourt : son « carnet », un manuscrit composé de feuilles de parchemin, avec des dessins et des notes, est conservé à la Bibliothèque nationale de France.]. Il fit son apprentissage de compagnon du bâtiment en allant de chantier en chantier, puis devint rapidement un architecte accompli, qu’on consulta jusqu’en Hongrie. Il nous a laissé un carnet de notes et de croquis, conservé à la Bibliothèque nationale. Pour certains, il accomplit l’idéal maçonnique (des francs-maçons). Sa curiosité, sa dextérité, son intelligence scientifique, la richesse de ses croquis annoncent peut-être Léonard de Vinci, mais signalent surtout la « grande clarté du Moyen Âge[4. La Grande Clarté du Moyen Âge, Gustave Cohen : livre fondamental !] ».

Les « Occidentaux » ne furent peut-être pas les premiers « transgresseurs » d’horizon, mais, après qu’ils se sont ébranlés, ils n’ont eu de cesse de reconnaître des territoires très éloignés. En 1249, une délégation représentant le roi de France Louis IX, conduite par André de Longjumeau, un dominicain, gagne la Mongolie. Néanmoins, c’est seulement après Charlemagne que les « Européens » se reconnaissent comme les membres d’une vaste communauté « culturelle ». Dans le « Discours préliminaire » qu’il rédigea pour la dernière édition de son poème La Bataille de Fontenoy, Voltaire écrit : « Les peuples de  l’Europe ont des principes d’humanité, qui ne se trouvent point dans les autres parties du monde ; ils sont plus liés entr’eux, ils ont des lois qui leur sont communes ; toutes les Maisons des souverains sont alliées ; leurs sujets voyagent continuellement, et entretiennent une liaison réciproque. Les Européens chrétiens sont ce qu’étaient les Grecs ; ils se font la guerre entr’eux ; mais ils conservent dans ces dissensions, d’ordinaire, tant de bienséance et de politesse, que souvent un Français, un Anglais, un Allemand qui se rencontrent, paraissent être nés dans la même ville[5. Voltaire : Le Poème sur la bataille de Fontenoy, gagnée par Louis XV, le 11 may 1745.] » Avant la Révolution, si les nations existent, le patriotisme demeure tout à fait étranger aux rapports entre les hommes. De ce point de vue, l’idéal de l’Européen, à cette époque, est incarné par le prince Charles-Joseph de Ligne, aujourd’hui de nationalité belge, mais, en son temps, d’essence trop aristocratique pour n’appartenir qu’aux princes : « J’ai six ou sept patries, Empire, Flandre, France, Espagne, Autriche, Pologne, Russie et presque Hongrie. […] Je pourrais presque aussi compter l’Écosse[6. « Je me suis bien trouvé d’être allemand en France, presque français en Autriche et wallon à l’armée. On perd de sa considération dans le pays qu’on habite tout à fait » : Lettre à la marquise de Coigny.] […]. » Quand M. Hollande entretient des relations rafraîchies avec M. Poutine, on évoquera la belle amitié qui unit notre prince et Catherine de toutes les Russies. Généreuse avec ceux qu’elle aimait, la tsarine fit don à son béguin au sang bleu de la Tauride[7. La Tauride n’est autre que la presqu’île de Crimée, et Iphigénie en Tauride, un opéra classique de l’Allemand Christoph Willibald Gluck.]. Ils s’y rendirent ensemble, au cours d’un voyage extravagant.

Puisque nous sommes en Russie, restons-y, dans la compagnie de Pierre le Grand, qui voulut que son empire se tournât vers l’Europe, alors que beaucoup préféraient qu’il regardât vers l’Asie. Il voyagea souvent incognito dans cette Europe qu’il admirait : Amsterdam, où il se fit charpentier de bateau, Londres, l’Allemagne, Vienne. En 1717, il se trouva à Paris, après la mort de Louis XIV. Le séjour de ce colosse de plus de deux mètres, aux manières brusques de grand seigneur de la Neva, nous est connu par le récit très détaillé qu’en fait Saint-Simon, l’admirable scribe-concierge de Versailles. « […] Il était allé dès huit heures du matin voir les places Royale, des Victoires et de Vendôme, et le lendemain il fut voir l’Observatoire, les manufactures des Gobelins et le Jardin du Roi des simples. Partout là il s’amusa beaucoup à tout examiner et à faire beaucoup de questions. […] Le vendredi 14, il alla dès six heures du matin dans la grande galerie du Louvre voir les plans en relief de toutes les places du roi, dont Asfeld avec ses ingénieurs lui fit les honneurs. […] Il visita ensuite beaucoup d’endroits du Louvre, et descendit après dans le jardin des Tuileries. […] On travaillait alors au Pont-Tournant. Il examina fort cet ouvrage, et y demeura longtemps. […] Le 16 mai, jour de la Pentecôte, il alla aux Invalides, où il voulut tout voir et tout examiner partout. Au réfectoire, il goûta de la soupe des soldats et de leur vin, but à leur santé, leur frappant sur l’épaule, et les appelant camarades. […] Il vit tout Versailles, Trianon et la Ménagerie. […] s’amusa fort tout le jour à Marly et à la machine. […] Mardi le 1er juin, il s’embarqua au bas de la terrasse de Petit-Bourg pour revenir par eau à Paris […] et il voulut passer sous tous les ponts de Paris. » Il quitte Paris le 20 juin fort heureux de son séjour, mais Saint-Simon note ceci, qui peut passer pour prémonitoire : « Le luxe qu’il remarqua le surprit beaucoup ; il s’attendrit en partant sur le roi et sur la France, et dit qu’il voyait avec douleur que ce luxe la perdrait bientôt. »

Les Anglais éprouvent pour l’Europe des sentiments… contrastés. Ce n’est pas le lieu de les juger. En revanche, on notera qu’ils sont à l’origine d’une tradition européenne de formation de l’esprit destinée aux classes supérieures, puis reprise par les artistes. Inventé à la fin du XVIIe siècle, le Grand tour connut une immense vogue au siècle suivant. C’était un voyage d’initiation sur le continent, principalement en Italie, patrie des arts et du goût. Un Anglais bien né se devait d’avoir visité Florence, Rome, Naples et Venise. À l’évidence, cela s’adressait aux garçons, mais on connaît au moins un exemple d’une Anglaise attirée par les lointains, et qui en ramena le plus savoureux des récits par lettres[8. Lady Mary Wortley Montagu : Je ne mens pas autant que les autres voyageurs, Payot.]. Lady Mary Wortley Montagu accompagne son ambassadeur de mari… à Constantinople. De 1716 à 1718, l’Anglaise sur le continent connaît tous les périls d’un très long voyage jusqu’au Bosphore, qui lui fait traverser la France, sous la Régence, l’Autriche, la Hongrie, frôler des précipices et, enfin, s’émerveiller (le mot n’est pas trop fort) de l’« exception culturelle » turque. Lady Mary, loin de s’effrayer du voile que portent les femmes, lui trouve au contraire bien des avantages. N’est-il pas le gage de la plus grande tranquillité des dames dans l’espace public ? Qu’on ne compte pas sur elle pour vilipender la société musulmane, à laquelle elle trouve bien des attraits. Si jamais quelque jour la Turquie est admise au sein de l’Europe, elle le devra aussi à la belle Anglaise.

André Fraigneau eut la malencontreuse idée, un jour de 1941, de prendre un train en compagnie de Marcel Jouhandeau, Robert Brasillach, Abel Bonnard, Pierre Drieu la Rochelle, Ramon Fernandez et Jacques Chardonne. Ces excellents écrivains français répondaient à une gracieuse invitation du bon Joseph Goebbels, maître de la propagande nazie. On s’étonnera toujours que des esprits d’un tel raffinement aient pu se laisser prendre à des combinaisons aussi dangereuses. Fraigneau, fort heureusement sorti du purgatoire par les « Hussards », revint à la littérature. Les éditions du Rocher ont publié en 2005 Escales d’un Européen, un recueil d’articles parus dans des revues. Il s’agit surtout de réflexions sensibles, amusées, savantes sans pédanterie, d’un flâneur salarié. Le regretté Pol Vandromme (1927-2009), qui aimait les réprouvés talentueux, a agrémenté ce livre d’une préface lumineuse, pleine de fantaisie, et cruelle avec justice contre l’esprit d’un temps (les années 1950), où régnaient l’esprit de sérieux, l’engagement, et la dénonciation : « Fraigneau [ignore] les sermons de Combat, le soliloque de Camus dans L’Étranger, le pataquès énigmatique de Sartre dans L’Être et le Néant, la poésie costumée d’Aragon qui habille le déserteur Thorez aux couleurs de la France patriote. » C’est un Français, qui se sent partout chez lui en Europe. Il ne porte qu’un maigre bagage de souvenirs, d’émotions, de mélancolie, un touriste, si l’on veut, mais sur le modèle du romancier selon Stendhal : il observe les alentours un miroir à la main, pour mieux s’y retrouver. Chez Fraigneau, l’Europe est encore une fête de l’esprit, un parcours initiatique, un retour sur des traces effacées, encore plus difficilement identifiables aujourd’hui que les mots, les références, les connaissances légères, gracieuses, nous font défaut. Il nous entraîne, l’esprit d’enfance en bandoulière, toujours prêt au pique-nique, à la chasse aux papillons et aux ombres, au saut dans les flaques. Du doigt, il désigne le parc Monceau, à Paris, la Haute-Auvergne, les toits de Bruxelles, les rives du Rhin, un masque du carnaval de Bâle, l’Acropole d’Athènes, la brume de Venise. Et même en Amérique, il n’oublie pas Goethe : la ville de Middletown lui rappelle Weimar.

Las ! Nous ne lisons plus Fraigneau et nos billets de banque ne rappellent rien. Nous sommes devenus des Européens aux semelles de plomb, et nous écrasons sous nos pas les dernières preuves du passage des hommes aux semelles de vent.[/access]

*Photo : Anne-Louis Girodet-Trioson, L’Enlèvement d’Europe.

Reviens,Vautrot, reviens !

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arbitre veutrot football

Il n’y aura donc pas d’arbitre français à la prochaine coupe du monde de football au Brésil, en juin prochain. Il est loin, le temps où Michel Vautrot et Joël Quiniou représentaient avec talent le sifflet tricolore dans les grandes compétitions internationales. On pourrait en conclure hâtivement que l’arbitrage national est au niveau du championnat de France de ligue 1 : en constante régression depuis des années. Après tout, pourquoi s’étonnerait-on d’un piètre niveau arbitral dans une compétition qui flirte de moins en moins avec l’excellence ? Nos joueurs auraient ainsi les arbitres qu’ils méritent. Mais cette déduction nous ferait passer en grande partie à côté de la question.

Petit retour en arrière : dans les années 80, les clubs français ne brillaient guère davantage qu’aujourd’hui dans les compétitions européennes. Cela n’empêchait pas nos voisins de nous envier nos meilleurs arbitres. D’autre part, des arbitres ressortissants de championnats plus modestes que la Ligue 1 fouleront les pelouses brésiliennes cet été. Il faut bien s’y résoudre : la FIFA, après l’UEFA, ne fait qu’acter la situation catastrophique de l’arbitrage français.

Voilà en effet une quinzaine d’années que le sifflet national est en crise. La Fédération française de football en est coupable. Elle a bouté hors des instances le symbole de notre arbitrage, Michel Vautrot, l’a humilié, traîné dans la boue, alors que les instances internationales, qui connaissaient sa (haute) valeur, lui maintenaient leur confiance. Il y a quelques années, un arbitre français, par ailleurs policier dans le civil, était convaincu de tricherie. Le monsieur avait réussi à entrer dans le système informatique de l’UEFA et avait traficoté ses notes, un peu comme un élève de seconde pourrait tenter de le faire dans son lycée. Il a logiquement été éjecté des compétitions européennes. Michel Vautrot, qui s’occupe justement de l’arbitrage auprès de l’instance suprême du foot européen, ne couvre pas, à raison, ces honteux agissements. La fédération française choisit le tricheur. Et préfère disgracier celui qui dit la vérité. Il y a quatre ans, Nicolas Sarkozy, président de la République, le réhabilite au plus haut niveau de l’Etat, en le décorant personnellement de la Légion d’honneur. Mais cela ne suffit pas à convaincre les instances du foot français de le réintégrer dans leurs structures. La Fédération s’acharne à faire confiance à la Direction nationale de l’arbitrage, sans en changer les membres, lesquels font le pari de miser principalement sur la préparation athlétique. Mais surtout, elle continue de faire confiance à ceux qui s’étaient débarrassé de l’importun. Les pyromanes sont devenus pompiers, avec les résultats qu’on connaît. Non seulement, ils ont chassé notre meilleur atout formateur, mais ils se sont montrés incompétents, alors que Michel Vautrot conseille et forme aujourd’hui des arbitres aux quatre coins du monde, parfois pour prendre la place des Français dans les compétitions internationales.

Il faudra du temps au sifflet français pour remonter la pente, tant la formation des arbitres nationaux a été mené en dépit du bon sens depuis tant d’années. Mais le plus tôt sera le mieux pour prendre les bonnes décisions. Noël Le Graët, président de la FFF, n’a qu’une seule chose à faire, rappeler Vautrot pour le conseiller. Certains devront manger leur chapeau mais qu’importe ! L’heure n’est plus au câlinage des susceptibilités mal placées.

*Photo : atyourdoorpt.

Ukraine : Y a-t-il encore un pilote dans la révolte ?

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« On résistera et si nécessaire, on attaquera » était l’expression retenue par Le Monde hier pour résumer l’état d’esprit des manifestants de Kiev. Le vocabulaire guerrier est de mise, bien loin de l’évocation du « sitting pacifique place Maïdan », pour dépeindre le mouvement ukrainien actuel. Les médias locaux ne parlent plus de « manifestants » mais de contestataires « enragés ». Les opposants, donc, se lèvent et prennent les armes.

Le combat s’envenime, s’étend et se déplace. La rue Grushenki (hautement symbolique puisqu’elle mène à toutes les institutions gouvernementales) est devenue la nouvelle zone d’affrontement principale.
De leurs faucilles, les Ukrainiens forgent des lances et des épées. Depuis deux mois, on pouvait déjà voir les manifestants brandir des haches, des pelles, des massues, des lames et même des râteaux, bref tous les outils du paysan. Les pelles recourbées, particulièrement utiles pour renverser les boucliers des policiers, et les catapultes, montées de bric et de broc, ne sont plus que des accessoires au côté des traditionnels cocktails Molotov. De nombreux commentateurs parlent désormais de « guérilla ».

Le temps des négociations est passé. Sur place, un correspondant du journal russe indépendant Novaya Gazeta (où officiait Anna Politkovskaïa) avoue son incompréhension face au changement de situation : « Je viens pour comprendre les exigences de cette nouvelle révolution furieuse. Mais la seule chose que je comprends, c’est que toutes les exigences sont restées à Maïdan. Il n’y a, à Grushenki, plus de patience, seulement des nerfs à vif. »

«Les dirigeants des partis d’opposition Klitschko et Iatsenyuk sont totalement dépassés par cette violence qu’ils ne souhaitaient pas. « Ce n’est pas notre plan ! » hurle sans succès Iatsenouk dans un mégaphone, « Nous vous demandons de ne pas tomber dans la provocation ! ». Klitschko, lui, a bien du mal à se faire entendre d’un côté et de l’autre des barricades, d’après la correspondante Olga Mussafirova. Son charisme semble écorné. Certains le rejettent comme un vendu et le lui font bien comprendre en lui projetant le contenu d’un extincteur à la figure.

Le directeur du Centre d’études sociales ukrainien , Rostislav Ishenko, expose le problème : « Klitschko et Iatsenyuk n’en ont pas encore conscience mais ils se retrouvent dans le même bateau que le Président Ianoukovitch. Quand le gouvernant sera renversé, ils s’en prendront aux représentants de l’opposition. Ils ne veulent aucun leader sur leur dos et aucune négociation sur la table, ni avec l’Ouest, ni avec l’Est. »
C’est à se demander s’il y a un pilote dans cette révolte. Bien sûr, le peuple ukrainien est à bout. L’économie du pays ne surmonte pas la fracture entre l’Est russophile et l’Ouest occidental. La corruption gangrène toute l’activité financière du pays. L’abandon des négociations avec l’Europe, l’achat de la collaboration par la Russie, le durcissement jusqu’à la censure du régime de Ianoukovitch explique le ras-le-bol des citoyens ukrainiens. Malgré tout, il a fallu quelque chose de plus pour passer de la contestation à la révolte populaire.

D’après de nombreux journalistes, l’arrivée de groupuscules ultranationalistes tels que « Marteau blanc »,« Secteur juste » ou encore « Patriote d’ Ukraine » serait la cause de la radicalisation du mouvement. Ils auraient cherché volontairement, en distribuant des armes, à faire monter la violence.
Il y a aussi une idée populaire selon laquelle « c’est maintenant ou jamais », comme l’a crié l’un des chefs de l’opposition Sergeï Koba. Le peuple doit saisir sa « dernière chance ». Après l’échec de la révolution orange et de la manifestation de Maïdan, pacifiques, le peuple de Kiev, désabusé et hors de lui, veut faire couler le rouge dans l’orange.

*Photo: Sergei Chuzavkov/AP/SIPA.AP21512263_000006.

Guaino se fâche et se lâche

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Que Henri Guaino me pardonne, mais je trouve cet ancien homme de l’ombre bien trop sentimental et à fleur de peau pour survivre dans le monde politique. La télévision se montre souvent impitoyable avec le député des Yvelines, tantôt colérique, tantôt naïf, souvent victime de ses propres excès et de la roublardise voire de la malhonnêteté de ses contradicteurs.

Mais il arrive que cet objet politique non identifié nous gratifie de moments de grâce, comme dirait NKM, des moments où la com’ et la langue de bois laissent place à la sincérité et la franchise, offrant au téléspectateur une vraie bouffée d’oxygène.

Ce fut le cas avant-hier, lorsque Guillaume Durand recevait l’ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy  dans son émission co-diffusée par Radio Classique et LCI. Henri Guaino a profité de cette tribune pour dire tout le mal qu’il pensait des dirigeants de l’UMP et de leur soutien à François Bayrou pour l’élection municipale de Pau. Guaino en a marre de ce parti qui fonctionne de manière « clanique », où « chaque clan et chaque écurie avancent ses pions », où « on se partage les postes dans le dos de tout le monde ». « Qui ? », interroge Durand. « Copé, Fillon, Juppé. C’est extravagant, il faut que tout le monde le sache, et je vais l’écrire au Président Copé […], pour renouveler le bureau politique, on se partage les postes entre partisans de Copé, de Fillon et de Juppé, auxquels on ajoutera accessoirement (sic) Bruno Le Maire et Xavier Bertrand, on file en douce une liste unique au conseil national pour qu’il l’avalise, et voilà ! Circulez, y a rien à voir ! »

Guillaume Durand a soudain la bonne idée de lui causer de l’Aquitaine. Cela tombe bien, Juppé a l’air encore plus dans le viseur que Copé et Fillon. Cela continue de plus belle. « Alain Juppé a décidé d’emblée de soutenir François Bayrou. Je le dis aussi : les principautés indépendantes ont disparu de France depuis longtemps. Donc l’Aquitaine n’est plus une principauté, si mes souvenirs sont exacts, depuis le XVe siècle. Donc, il n’y a plus de duc d’Aquitaine. ». Quelques secondes plus tard, il lâche le morceau « moi, je déteste les postures en politique ». On l’avait bien compris, et on se régale. Il poursuit sur le pacte de responsabilité, dont Durand lui fait remarquer que certains de ses amis l’ont approuvé : « ça les regarde, c’est une absurdité ». « Ils ont approuvé le tournant », rétorque le journaliste. « Quel tournant ? […] Y’a eu le CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) ».

Et Guaino de détailler, en le dispersant façon puzzle, comment le gouvernement en est arrivé cahin-caha à cette fameuse suppression des cotisations familiales puis de conclure : « c’est n’importe quoi ! Ce qu’a raconté le Président de la République n’avait aucun sens. ». Guillaume Durand s’arrête : «  je vous connais un peu ; il n’y a pas de sentimentalisme dans tout ça ? ». On y est. Retour de service : «  parce qu’il ne faut pas de sentiments en politique ». Non, Henri. Tu devrais quand même commencer à t’en apercevoir. Lorsque Durand fait remarquer à son invité que l’émission touche à sa fin, ce dernier ajoute : « C’est dommage on n’a pas parlé de Lamassoure ! ». D’habitude, c’est plutôt le journaliste qui essaie de pousser le politique à  taper sur ses petits camarades. Là, il a oublié de le faire et l’invité réclame du temps de parole en rab !

À propos de la désignation d’Alain Lamassoure comme tête de liste en Ile-de-France pour les élections européennes, il dégaine : « C’est inacceptable ! ». Il ajoute « J’ai beaucoup de respect pour ses convictions fédéralistes, mais ça n’est pas du tout ma ligne politique […] Le mettre en tête de liste conduit à faire incarner la ligne politique de l’UMP – parce que c’est quand même la liste la plus importante dans la région la plus importante – par quelqu’un qui a des idées aux antipodes de ce que pensent la plupart des militants de l’UMP, la plupart de ces élus et, disons-le, la plupart des Français ». Et puisque tout le monde fait désormais ce qu’il veut dans ce parti, Guaino conclut : « Je ne soutiendrai pas une liste conduite par Monsieur Lamassoure […] Et c’est la meilleure chose que je puisse faire pour l’UMP parce que je serais tenté de faire campagne contre ! »

Franchement, une intervention comme celle-ci, quels que soient ses convictions, on en redemande ! À défaut de peser à l’UMP, Guaino a le mérite de nous offrir quelques grands moments de télé. Cela nous change de ceux qui promettent d’arrêter la langue de bois, pour nous en faire ingurgiter jusqu’à la nausée.

Casque de Closer : l’essentiel et l’accessoire

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Dommage que l’affaire Closer ait éclaté juste après les fêtes : la publication par l’hebdo people de photos d’un passager de scooter devant une porte a en effet déclenché une ruée d’acheteurs vers le casque du paparazzé. Le fashioniste buzzophile étant grégaire par définition (ou par bêtise, hein), bien des consommateurs qui ne savent plus quel cadeau original offrir à leurs proches, auraient pu, grâce à cette idée trop fun s’épargner un casse-tête – ce jeu de mot pitoyable est offert par la maison.

Plus sérieusement –quoique- le fameux casque de la marque Dexter porté par le monsieur aux chaussures noires dans la rue présumée du Cirque (on ne prend jamais assez de précaution et donc on doit se couvrir aussi quand on écrit), ce casque donc, a explosé ses ventes, comme l’explique triomphalement à la Voix du Nord, Thomas Thumerelle, PDG de Motoblouz.com, l’entreprise du Pas-de-Calais qui commercialise l’objet en question : « En 24 heures, un millier d’exemplaires a été vendu. D’ordinaire, il nous faut 10 à 15 jours. Il était soldé à 199 € au lieu de 300.»

L’avisé PDG s’est d’ailleurs fendu d’un encart publicitaire dans la presse nationale qui a décuplé le buzz, inspirant au passage des maints commentaires aussi téléphonés que sous informés.

Nombre de commentateurs-humoristes ont félicité le porteur du casque de relancer ainsi l’industrie tricolore du casque. En oubliant simplement de préciser que l’accessoire en question est 100% made in China.

L’Europe a besoin d’une pause

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La crise de l’Europe, ce n’est pas seulement la croissance en berne, la dette publique qui explose, le chômage de masse au sud, les déséquilibres entre une Allemagne qui accumule les excédents et les autres les déficits. La crise de l’Europe touche à l’idée même de construction européenne. C’est une crise politique, existentielle, qui vient de la superposition de trois modèles, trois visions de l’Union qui désormais ne peuvent plus cohabiter. Le modèle d’origine était celui de la France, qui y voyait le moyen de perpétuer ses ambitions et d’assurer la paix sur un continent ravagé par les guerres. Si les tenants de cette « Europe à la française » hésitaient entre l’approche fédérale ou la confédération d’États-nations, tous la concevaient comme une puissance face aux empires américain et soviétique. Les Français ne se sont jamais résignés à abandonner cette idée. Or, la chute du mur de Berlin a modifié radicalement les rapports de force.[access capability= »lire_inedits »]

À cette vision française s’est superposée, tout naturellement, l’Europe ultra-libérale des Anglo-Saxons. Après la victoire sur le communisme, le projet européen devait logiquement, en associant le maximum de pays, se convertir en une simple zone de libre-échange. Une Europe où chacun gardait sa personnalité, sa langue, ses institutions, voire sa monnaie, mais qui ne devait en aucun cas s’ériger en concurrent des États-Unis. Plus de préférence communautaire, pas de politique industrielle, l’ouverture totale des marchés publics à tous. Ce modèle, devenu l’idéologie dominante à Bruxelles, cohabite depuis une quinzaine d’années avec l’ordo-libéralisme allemand[1. Élaborée dans l’entre-deux guerres, cette doctrine s’appuie sur une conviction éthique, voire religieuse : « Enfant de Dieu, créé à son image, l’homme doit être profondément libre. Libre de créer, libre d’entreprendre, libre de choisir ses clients, libre de choisir les produits qu’il consomme. Enfant de Dieu, il doit aussi utiliser cette liberté au service du bien commun. » (La Cité humaine, Wilhelm Röpke)] c’est-à-dire, dans les faits, l’économie sociale de marché, modèle sur lequel CDU et SPD s’accordent, dès lors qu’il permet à l’Allemagne de produire le maximum de richesses… pour ses ressortissants. Au fil des ans, libéraux anglo-saxons et ordo-libéraux allemands se sont de facto partagés les rôles. Aux uns d’organiser, à coups de directives, la concurrence, la fin des monopoles publics et l’Europe ouverte à tous vents au nom du libre-échange et de la défense du consommateur. Et de préparer l’élargissement et les traités commerciaux avec les pays tiers. Aux autres d’imposer les règles macro-économiques qui ont si bien réussi à l’Allemagne. Celle-ci a, au fil des ans, mis la main sur tous les postes qui comptent en matière économique et monétaire. Elle contrôle le système, impose ses choix et bloque les rares décisions communautaires qui pourraient nuire à ses industriels (panneaux solaires, normes antipollution dans l’automobile, etc.).

Ces deux conceptions de l’Europe ont pris le pas sur la vision d’origine. Certes, les Allemands ont accepté la monnaie unique, dès lors qu’elle se faisait selon leurs règles, tandis que les Britanniques restaient en dehors. Mais les uns et les autres ont été d’accord pour que la concurrence sociale et fiscale devienne la règle en Europe. Ce que les dirigeants français, de droite comme de gauche, n’ont pas su, ou pas voulu voir. Concurrence sociale, puisque la libre circulation des travailleurs a permis aux entreprises, notamment allemandes, d’utiliser la main-d’œuvre de l’Est aux conditions de ses pays d’origine. Concurrence fiscale, dès lors que le Luxembourg, l’Irlande et les Pays- Bas ont offert aux multinationales et au système financier l’optimisation de leurs profits.

Au fond, Britanniques et Allemands ne seraient pas mécontents de voir perdurer cette Europe-là, les uns continuant à prendre ce qui les arrange et à laisser ce qui les dérange, les autres parce qu’ils sont devenus la puissance dominante : l’Europe a désormais un visage, celui d’Angela Merkel, et une capitale, Berlin. Ni les uns ni les autres n’ont envie que cela change pour on ne sait quelle utopique Europe fédérale et solidaire. Contrairement aux élites françaises, eux savent que l’idée d’une nation européenne a été définitivement enterrée sous les décombres du mur de Berlin et l’élargissement.

Pour calmer les inquiétudes des pays du sud et de la France, l’Allemagne est, certes, prête à faire quelques gestes. Un peu plus de consommation intérieure, un SMIC, quelques projets communs d’infrastructures ; et un peu de souplesse dans l’application de la rigueur budgétaire : Berlin peut même laisser une certaine marge de manœuvre à Mario Draghi pour la gestion, au jour le jour, de la BCE. L’Allemagne qui, grâce à l’élargissement, dispose d’une majorité au sein du Conseil des ministres européen, peut lâcher un peu de lest. D’autant que, depuis le début de la crise, elle a redéployé ses exportations. En 2007, les deux tiers de ses 200 milliards d’euros d’excédents commerciaux étaient réalisés avec l’UE, notamment avec la zone euro. En 2013, elle engrange toujours 200 milliards d’excédents… mais elle en doit les trois quarts à ses échanges extra-européens.

La République fédérale est désormais une puissance mondialisée, beaucoup moins dépendante de la croissance que les autres Européens : sa population diminuant, son PIB par tête augmente mécaniquement alors qu’il baisse en France. Pas question en revanche de mutualiser les dettes, notamment à travers les eurobonds, ou une Union bancaire élargie. L’opinion allemande ne le supporterait pas. Il y a deux ans, pour calmer les critiques, y compris en Allemagne, qui dénoncent cette « Europe allemande » et réclament plus de fédéralisme et de solidarité, Angela Merkel a exposé son plan dans un entretien à cinq journaux européens. « Au fil d’un long processus, nous transférerons davantage de compétences à la Commission, qui fonctionnera alors comme un gouvernement européen pour les compétences européennes. Cela implique un Parlement fort. Le Conseil qui réunit les chefs de gouvernement formera, pour ainsi dire, la deuxième chambre. Pour finir, nous avons la Cour européenne de justice comme Cour suprême. Cela pourrait être la configuration future de l’Union politique européenne. » Il s’agit tout simplement de la transposition à l’échelle européenne du modèle allemand.

Au sein de ce Parlement, le poids de l’Allemagne et de ses alliés sera prépondérant. Tout comme il le serait, grâce à ses alliances au sein de la deuxième chambre, sorte de Bundesrat. Ce projet, la France aurait peut-être pu y souscrire, il y a une quinzaine d’années, lorsque son économie était au même niveau que celle de l’Allemagne, que son influence en Europe était encore forte, et que l’UE n’avait pas encore totalement cédé aux sirènes libre-échangistes.

On peut accepter des abandons de souveraineté quand on est fort, jamais quand on est affaibli. Il est donc de notre intérêt de marquer une pause dans les réformes institutionnelles, l’élargissement, et la multiplication des traités de libre-échange, notamment avec les États-Unis. Et au fond, c’est ce que demandent les peuples. La crise et nos erreurs stratégiques nous obligent à nous réformer. Mais il n’y aura pas de réformes si les sacrifices demandés aux populations sont immédiatement annihilés parce qu’on a fait entrer dans l’Union des pays à bas coût de main-d’œuvre, ou que l’on a offert un monopole aux multinationales américaines dans des secteurs d’avenir liés aux technologies numériques. Cette pause doit être utilisée pour mettre en œuvre les réformes d’un système de protection sociale inadapté au XXIe siècle et discuter avec nos partenaires actuels d’un minimum d’harmonisation fiscale. Il faudrait également revoir les compétences de la Commission et redéployer le budget européen avec moins de dépenses de fonctionnement et de fonctionnaires et plus d’investissements d’avenir.

Les opinions publiques aimaient l’Europe quand elles avaient le sentiment qu’elle était à l’origine de réalisations concrètes – de la facilité de circulation à Erasmus en passant par les grands projets industriels, comme Airbus ou Ariane. Il est indispensable de relancer de grands programmes à géométrie variable auxquels participeront ceux qui le souhaitent. L’énergie peut devenir le projet fédérateur de demain, mais aussi l’Europe des télécommunications, avec la gestion des métadonnées. Pourquoi ne pas faire émerger des concurrents à Amazon et à Google, comme l’ont fait les Chinois avec Alibaba ?

Bref, l’Europe doit se ressourcer. Quant à l’euro, il faut être pragmatique. Sa création fut une erreur historique, ses promoteurs ayant oublié que la nation précède la monnaie et non l’inverse. Or, la nation européenne n’existe pas. Ce qui existe, en revanche, c’est une confédération d’États- nations, qui avaient des monnaies nationales et une monnaie commune, l’écu. L’idéal serait de revenir à cette situation. Cela permettrait, au passage, de procéder à des réajustements monétaires à l’intérieur de la zone euro.

Une telle évolution ne peut se faire qu’avec le consentement de tous les acteurs. Seulement, ce n’est pas l’intérêt des Allemands qui profitent d’un euro fort. Pourtant, la crise de l’euro est rampante, structurelle même. Si l’on veut éviter un éclatement brutal, la BCE doit se préoccuper plus du taux de change et moins de l’inflation. Et au niveau des États et de Bruxelles, il faut que les fameux critères de Maastricht, notamment celui des 3 % de déficit public, prennent en compte d’autres paramètres, par exemple en excluant du calcul les dépenses militaires et les grands projets d’investissement.

On parle beaucoup d’une « Europe des cercles concentriques ». Le concept n’est pas nouveau. Dans le contexte actuel, mieux vaut l’appliquer sans le dire. Il s’agit, en fait, de revenir à une Europe à la carte, où l’on fait avancer les projets parce que chacun des participants y trouve son compte et où, par ailleurs, on n’hésite pas à utiliser son droit de veto ou à pratiquer la politique de la chaise vide. Les intérêts de la France ou des pays du sud ne sont pas toujours les mêmes que ceux de l’Allemagne ou des pays du nord de l’Europe. Les rapports avec la Russie, l’Afrique ou le Proche-Orient sont différents. Sans parler des relations avec les États-Unis ou la Chine. Dès lors, toute idée de défense et de diplomatie commune est vouée à l’échec. Sauf à devoir admettre demain que la France abandonne sa force de frappe, son siège à l’ONU, la francophonie – bref les derniers attributs qui font encore d’elle une puissance qui compte.[/access]

*Photo: umaka09.

 

Des nymphéas pour le repos du Tigre

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clemenceau rodin buste

clemenceau rodin buste

Petit-Luc est le lieu d’un massacre de près de six cents civils durant les guerres de Vendée. Mais l’Historial de la Vendée, bâti à cet endroit, est dédié à l’histoire régionale dans toutes ses composantes. C’est ainsi qu’une intéressante exposition y est consacrée à Georges Clemenceau, fameux Vendéen qui se considérait héritier « en bloc » de la Révolution et arborait sur sa cheminée un buste de Robespierre. L’événement est consacré aux goûts artistiques de l’homme d’État, abstraction faite de sa passion pour l’Extrême-Orient, qui fera bientôt l’objet d’une approche spécifique au musée Guimet.

L’exposition est dominée par une prodigieuse série de bustes de Clemenceau, modelés par Rodin. Il s’agit d’études en terre ou en plâtre pour préparer un bronze. Chaque pièce explore un aspect de la personnalité du « Tigre ». L’ensemble le fait revivre avec une stupéfiante vérité. Rodin appréhende son personnage comme s’il s’agissait d’écrire un roman. Il le regarde de façon pénétrante, sans concession, mais non sans compassion. Il saisit son modèle dans toutes ses composantes, en une seule intuition,qualités et défauts confondus. Clemenceau,dans ces bustes, apparaît à la foisintransigeant et humain, auguste et chafouin, borné et visionnaire, viril et sénile. On mesure là véritablement la portée du génie de Rodin.

Quant à Clemenceau, tant de psychologie et surtout tant de séances de pose ne lui ont pas plu. Il s’est aussi souvenu que Rodin l’avait déçu au temps de l’affaire Dreyfus. Il s’est définitivement brouillé avec le sculpteur. Ce qu’il aimait, c’était l’impressionnisme. Il a entretenu jusqu’au bout une amitié fidèle avec Claude Monet (1840-1926). Le moustachu et le barbu aimaient se promener ensemble dans les jardins de Giverny. Après que le peintrea peint,au fil des années,plusieurs centaines de nymphéas en petit format, Clemenceau l’a soutenu pour en faire une série de taille monumentale, en vue d’une installation à l’Orangerie des Tuileries. L’artiste était âgé et atteint de cécité. L’amicale pression de Clemenceau, qui a poussé son ami à travailler coûte que coûte, est touchante. En tout cas, elle a été déterminante.

L’exposition de l’Historial de la Vendée bénéficie de prêts importants d’œuvres de divers musées nationaux. On trouve des peintures de Manet, Whistler, Eugène Carrière et Daumier. Mais les plus nombreuses sont logiquement celles de Monet. En particulier, on découvre des nymphéas de la dernière période, celle où il s’approche de façon étonnante de l’expressionnisme abstrait et de la gestualité d’une Joan Mitchell.

On peut se demander ce qui rapprochait tant Clemenceau de Monet. Pourquoi le« Tigre », si agité, si combatif, si immergé dans la vie et dans l’histoire, était-il lié à Monet qui ne s’intéressait à rien tant que de faire le tour de son étang et de peindre des fleurs, même en pleine guerre ? Malheureusement, le livre rédigé en 1928 par Clemenceau sur Monet ne nous éclaire guère. On peut juste y goûter l’emphase un peu datée du tribun. C’est peut-être justement en raison de son caractère parfaitement reposant quel’homme d’État appréciait la peinture de Monet. En somme, il s’agissait d’un art pas prise de tête, une ambiance fleurie. C’était ce qu’il fallait pour le repos du « Tigre ».

Il faut dire aussi que, pour Clemenceau, l’impressionnisme avait la saveur d’une affaire de jeunesse. C’est, en effet, quand il était jeune journaliste qu’il a connu les artistes de ce mouvement. Au début, les impressionnistes ont suscité de l’espoir, par leur volonté affichée de peindre la vie réelle. C’était effectivement une bonne idée. Ainsi, Émile Zola a-t-il cru sincèrement qu’ils allaient adopter en peinture une démarche naturaliste et sociale comparable à la sienne en littérature. Ces artistes ont connu un rapide succès commercial. Cependant, en matière de vie réelle, on a surtout vudes scènes de canotage, des pique-niques par beau temps et des parterres fleuris. Progressivement, Zola a pris du recul, tandis que Clemenceau, bizarrement, renforçait son soutien. Les impressionnistes ont, à mon avis, inventé la peinture sympa. Il n’y a d’ailleurs pas de mal à cela. C’est comme les robes d’été à fleurs, si on aime, pourquoi s’en priver ? Cependant, certaines personnes peuvent attendre davantage de la peinture. C’est mon cas.

Le Clemenceau homme politique n’est pas à l’ordre du jour de cette exposition. Cependant, il était difficile d’en faire complètement abstraction. Il réapparaît parfois sous un jour imprévu.C’est le cas avec cet intéressant exemplaire de « Aupied du Sinaï », illustré par Toulouse-Lautrec. Dans cet ouvrage consacré aux juifs, on est surpris de voir Clemenceau reprendre à son compte nombre de clichés antisémites en cours à son époque. Il faut sans doute replacer cela dans le contexte, mais tout de même, c’est un peu décevant de la part du grand dreyfusard qu’il a été.

Il faut rendre hommage aux commissaires, Christophe Vital et Florence Rionnet, qui ont très intelligemment constitué cette exposition. Par la diversité et le niveau des pièces présentées, elle mérite le voyage. Surtout, elle est conçue pour être accessible à tous les publics sans être rébarbative. Elle permet à chacun de se faire librement une idée personnelle sur Clemenceau et sur l’art de son temps. Et le moins qu’on puisse dire est qu’il y a matière à des opinions très contrastées.

Clemenceau et les artistes modernes. Jusqu’au 2 mars à l’Historial de la Vendée.

*Photo: GINIES/SIPA.00618575_000007.

Padre Pio, le stigmatisé

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padre pio culte

padre pio culte

Comment les croyances religieuses deviennent- elles une réalité et la dévotion une politique ? L’ouvrage de Sergio Luzzatto Padre Pio, miracles et politique à l’âge laïc[1. Sergio Luzzatto, Padre Pio, miracles et politique à l’âge laïc, trad. de l’italien par Pierre-Emmanuel Dauzat, collection NRF Essais, Gallimard.], propose une analyse singulière et profonde des mécanismes à l’œuvre. Ce livre se focalise sur un homme : Padre Pio, premier homme à recevoir les cinq plaies de Jésus après une longue liste de femmes[2. Le premier stigmatisé fut saint François d’Assise. Ensuite, ce sont essentiellement des femmes, de sainte Catherine de Sienne au xive siècle et jusqu’à Gemma Galgani et Marthe Robin au xxe siècle.], premier prêtre stigmatisé et enfin premier porteur de stigmates à l’ère des médias de masse.[access capability= »lire_inedits »]

Peu de temps après l’apparition des stigmates dans sa chair en 1918, ce capucin provincial devint célèbre, d’abord en Italie, puis dans l’ensemble du monde catholique. Un saint fort utile, nous apprend Luzzatto. On l’instrumentalisa en effet de diverses façons au service d’objectifs politiques et religieux.

À ses admirateurs, il a servi d’antidote à la sécularisation et au socialisme. Pour les cyniques, il fut une célébrité dont les plaies sanglantes augmentaient les tirages de la presse populaire et permettaient d’engranger d’appréciables profits. Pour ses détracteurs, il était un nouvel avatar d’une religiosité « primitive » et « sensationnelle », qu’ils tenaient pour une version corrompue de la véritable spiritualité chrétienne.

Il fut un saint problématique. Peu de saints contemporains ont suscité des divisions aussi profondes au sein du monde catholique. Peu voire aucun, au XXe siècle, n’ont réussi l’exploit de passer du statut d’objet d’enquêtes à répétition commanditées par le Saint-Office à la canonisation. Et les soupçons du Saint-Office recensés par Luzzatto étaient des plus sérieux : saint Padre Pio fut ainsi accusé par des témoins respectables et dignes de confiance de s’automutiler afin de produire ses stigmates. Ses miracles les plus spectaculaires ont été considérés comme de grossières rumeurs. Il a été impliqué dans des intrigues financières indignes d’un homme qui avait fait vœu de pauvreté. Il aurait même été surpris en train d’avoir un « comportement inapproprié » dans un confessionnal. Une femme a déclaré avoir été sa maîtresse, précisant qu’elle n’avait pas été la seule. Au moins trois papes lui ont été hostiles et ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour limiter le culte qui lui était rendu. Que ce culte ait survécu à tous ces obstacles est déjà un miracle.

Quel genre d’homme était donc Padre Pio ? Le livre de Luzzatto ne nous l’apprend pas vraiment. Sous sa plume, le capucin aux stigmates est un personnage sans relief. L’auteur nous dit peu de la christologie de Pio, de ses convictions politiques et de ses idées religieuses. Il utilise souvent le terme d’Alter Christus pour parler de Pio, alors que le capucin ne semble s’être jamais pensé lui-même dans ces termes.  Il n’était ni un sauveur ni un maître, mais avant tout un faiseur de miracles dont le plus grand résidait dans les plaies de ses mains. Mais que pensait-il lui-même de ses stigmates ? Se voyait-il comme une « copie » ? Et dans ce cas, quel rapport entretenait-il avec l’original ? Quelle était sa mission sur terre ? Quel était l’Évangile selon Padre Pio ? Là encore, Luzzatto ne répond pas vraiment. Il raconte par exemple que, jeune, Pio aurait plagié les écrits mystiques d’une autre célèbre stigmatisée italienne, Gemma Galgani. Admettons, mais n’y a-t-il apporté aucun ajout au cours de sa longue carrière ? Sa compréhension de lui-même en tant que frère capucin, prêtre et stigmatisé a-t-elle évolué au fil des années ? On ne le saura pas.

Mais ce n’est pas uniquement la spiritualité du capucin qui est mise de côté. La plupart des preuves compromettantes pour lui sont mentionnées sans être interprétées sérieusement. Luzzatto nous informe que Pio a pris part à un montage financier visant à organiser la vente de Locomotive Zarlatti, en cheville avec le collabo et trafiquant au marché noir Emanuele Brunatto[3. D’autres auteurs contestent la version de David Luzetto et refusent de faire d’Emanuele Brunatto un collabo et un trafiquant. Causeur reviendra sur cette polémique.], l’un de ses plus ardents admirateurs et donateurs.

Peu de saints contemporains ont suscité des divisions aussi profondes au sein du monde catholique. Au moins trois papes lui ont été hostiles et ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour limiter le culte qui lui était rendu. Que ce culte ait survécu à tous ces obstacles est déjà un miracle.

Pourquoi ? Qu’espérait-il gagner dans cette affaire ? Luzzatto explique aussi qu’il achetait secrètement des substances chimiques destinées à fabriquer ses plaies. A-t-il purement et simplement simulé ? Et les histoires de maîtresses et de comportement inapproprié, des fausses accusations ? Que doit-on penser du fait que ses plaies ont disparu avant sa mort, rendant une autopsie inutile ? Sur toutes ces questions, Luzzatto reste vague.  Il est tentant de conclure que ces questions gênantes sont sans importance car par trop « positivistes ». Mais si on n’essaie pas d’y répondre, ne serait-ce que partiellement, on ne comprend rien au phénomène Padre Pio. À trop vouloir éviter les pièges de l’hagiographie, Luzzatto tombe dans l’excès inverse. Il ne s’intéresse pas, semble-t-il, à Padre Pio en tant que personne ou en tant que phénomène religieux exceptionnel, mais en tant que pièce dans le jeu d’échecs compliqué de la politique italienne.

Or, ce choix est problématique si on veut comprendre le mécanisme social complexe qui fait et défait les saints. Padre Pio n’a peut-être pas été ni un réformateur charismatique ni un penseur particulièrement profond, mais il n’a pas été non plus un simple pion entre les mains d’autres joueurs. Les saints marionnettes disent (et font) exactement ce que leurs dévots marionnettistes souhaitent. Les véritables saints sont les auteurs de leurs propres mots, gestes et idées.

Or, en plus des millions de gens qui ont entendu parler de lui par des intermédiaires (médias, pèlerins, hagiographes), des centaines de milliers de personnes qui ont vu Padre Pio de leurs propres yeux et l’ont entendu de leurs propres oreilles. Comment est-il arrivé à gagner leur confiance ? Luzzatto discute habilement guerres culturelles et enjeux politiques. Il ne dit rien sur les cercles intimes d’amis et d’admirateurs qui ont fourni à Pio le soutien et la protection sans lesquels son culte n’aurait pas pu exister. Faute d’une étude plus approfondie de l’homme dans l’œil du cyclone social, nous nous retrouvons avec un livre, certes riche et documenté, mais plus fidèle à son sous-titre qu’à la promesse de son titre.[/access]

*Photo: BALDUCCI/SINTESI/SIPA.00559643_000002.

Chroniques du mitan

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prostitution joie bordel

prostitution joie bordel

Il y a deux façons d’évoquer la prostitution des années 20. La moraliste : fustiger ces maisons d’abattage, ces pauvres filles de joie qui portent si mal leur nom, se délecter en chagrins, misères et débines de toutes sortes. Faire le plein de bonne conscience, juger sans comprendre. Car, elles en connaissent un rayon en déveines et peuvent vous tirer des larmes de votre canapé.

Et puis, il y a l’autre manière : sybarite et voyeuriste. Panthéoniser ces lupanars extravagants, idéaliser le bordel comme ascenseur social, créer la fausse légende du savoir-vivre à l’horizontale. À ces deux extrêmes (misérabilisme et esthétisme), Jean Galtier-Boissière avait préféré le reportage romancé avec une galerie de portraits criants de vérité. Des frimes de renégats, des vies déglinguées, des rêves d’indépendance, des amours malheureux, des réussites fulgurantes, des fleurs de pavé, du vécu en somme, Galtier-Boissière nous en donne en chair et en os dans La Bonne Vie republié aux éditions La manufacture de livres.

Comme le souligne dans sa préface, le toujours très inspiré et documenté Olivier Bailly, ce livre a été édité pour la première fois en 1925 chez Grasset. Galtier-Boissière, fondateur du Crapouillot durant les tranchées, polémistevirtuose, diaristesous l’Occup’, était« une forte tête, grande gueule, bon vivant, il ne dédaignait pas faire le coup-de-poing ». Sous la plume de cet observateur hors pair du Paris canaille, défilent des trognes venues d’un autre monde, l’interlope celui qui terrorise et attire à la fois le bourgeois. Ces apaches s’appellent Petit Louis, Jo, Gras-du-Genou et les gisquettes portent des blazes de caf’conc’, Nénette, Zaza la chinoise, Sarah ou Carmen…Galtier-Boissière parle d’un temps où Marthe Richard n’avait pas fait fermer les bobinards.

Un temps où les hommes du Milieu parlaient comme dans les livres de Carco, Simonin ou Boudard. « Il y a deux sortes d’hommes : ceux qui payent les femmes et ceux auxquels les femmes en lâchent ». « C’est pas des hommes comme les autres ! La liberté, pour eux, ça a été l’exception ». Sans concession, ce roman brut, tonique décrit une réalité historique dans laquelle les jeunes filles n’ânonnent pas Rosa la rose mais travaillent en maison ou en estaminet. Et les mecs comme Petit Louis n’ont pas appris l’algèbre sur les bancs de l’école sous l’œil bienveillant d’un instituteur, ce sont des anciens des travaux forcés, des bataillonnaires d’Afrique. Des affreux. Des tatoués. Hargneux. Toujours sur un mauvais coup. Pour les amateurs d’argot, Galtier-Boissière a le don pour faire mousser ses personnages dans un style Vieux Paris très agréable.

Regardez comment il croque l’arrivée de Zaza : « remarquablement grande, svelte, avec une tête petite sur un long cou, les yeux bleu gris tout à tour perçants et câlins, les dents régulièrement plantées et très blanches, un nez légèrement busqué aux narines palpitantes, une auréole de cheveux oxygénés et joliment ondulés, elle avait fait sensation dès son entrée ».On suit les aventures de cette bande d’affranchis, les déboires des filles, les lubies des clients, la vie quotidienne d’un claque, cesmarchands qui viennent vendre leurs babioles froufrouteuses, la flicaille qui surveille, les jalousies, les visites du toubib, les patrons au tiroir-caisse, les durs qui évoquent une « affaire d’exportation » lorsqu’il s’agit d’expédier deux bretonnes au Brésil, les bords de Marne dansants, les michetons, toute une faune bigarrée que Galtier-Boissière a vue de ses yeux. Si Audiard a largement emprunté des bons mots à ces pégriots de la remonte dans un dessein comique et pittoresque, Galtier-Boissière vous amènera lui aux portes de l’Enfer.

La Bonne Vie  de Jean Galtier-Boissière, La manufacture de livres

*Photo: COLLECTION YLI/SIPA. 00507119_000018.

L’ONU, un crime contre l’humanité?

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envoye special haiti

envoye special haiti

Je m’étais promis de ne plus regarder la télévision pour ménager mes nerfs et mon humeur.

Las, les meilleures résolutions flanchent : de retour tardif du bureau, et me suis affalé sur le canapé devant l’émission Envoyé Spécial sur France 2.

Après un sujet sans intérêt sur les parkings (qui m’a permis de récupérer de précieuses minutes de sommeil), et un autre passionnant sur les jeunes européens partis en Syrie, voilà qu’est annoncé un reportage sur un scandale sans précédent concernant l’ONU.

Ainsi, un journaliste vigilant, qui ne recule devant rien, a choisi d’enquêter sur la rumeur qui à Haïti rend responsable les Nations-Unies de ce que certains (en fait la communauté des haïtiens de New-York) qualifient de « crimes de guerre » : l’introduction dans l’île de la bactérie du choléra.

De quoi s’agit-il ? Après le désastre du séisme de 2010 qui a provoqué des centaines de milliers de morts et de blessés, une épidémie de choléra s’est soudainement déclenchée, provoquant plus de 8 000 morts.

La faute à qui ? Car il serait impensable qu’il n’y ait pas un responsable à qui demander des comptes.

Selon le reportage, il serait scientifiquement avéré qu’un contingent de soldats népalais composant la « Minustah » (une mission de maintien de la paix de l’ONU en Haïti en opération depuis 2004) aurait amené avec lui des souches locales du choléra et aurait contaminé la population en rejetant dans la rivière les eaux usées du camp qu’il occupait. Le colonel népalais a beau démentir l’existence de cas de diarrhées chez ses soldats, les souches de la bactérie trouvée en Haïti s’avèrent identiques à celles qui proviennent de Katmandou. Et le scandale de redoubler d’intensité : les népalais accusent les contingents pakistanais, indiens, et bangladais de propager la maladie (ambiance !), le responsable de l’ONU à Port-au-Prince, se mure dans le silence,  l’attachée de presse fait visiter le camp de la « Minustah », désormais équipé d’un traitement des eaux usées…

Dans un pays livré à toutes les calamités imaginables, dépourvu de toute organisation sanitaire, on incrimine ceux qui viennent apporter leur aide. Histoire de rappeler que rien n’est jamais vraiment gratuit, le journaliste d’Envoyé Spécial explique l’engagement du Népal par les avantages financiers que le pays en tire. Indigné, le reporter fustige la lâcheté de l’ONU, qui nie toute responsabilité dans le déclenchement de l’épidémie de choléra et se retranche lâchement derrière son immunité diplomatique. Dieu merci, un avocat américain va se porter au secours des innocentes victimes de l’inconséquence des puissants.

Bigre, depuis l’attentat d’Oklahoma City, je n’avais plus entendu parler de la crainte complotiste d’un gouvernement mondial. Mis à part dans quelques sketchs de Dieudonné. Il y a des reportages qui vous vaccineraient de toute tentation philanthropique. Pour aboutir à une conclusion aussi simpliste, mieux  aurait valu rester chez soi. La prochaine fois, gageons que nous trouverons au pays de Stéphane Hessel un nouveau Rouletabille qui se posera la question de la responsabilité du séisme. Ce sera bien le diable si Ban Ki Moon, les Américains ou un grand complot mondial n’y sont pas pour quelque chose…

*Photo : AP21085415_000002. Ramon Espinosa/AP/SIPA.

Europe : Un continent vieux comme le monde

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europe chardonne fraigneau

europe chardonne fraigneau

L’Union européenne fait le trottoir ! Pas, hélas, en se livrant aux « servitudes » en bas résille et talons aiguilles, mais en vantant ses charmes dans tous les journaux appartenant au groupe Crédit mutuel, apprend-on dans Le Canard Enchaîné[1. Le Canard enchaîné, 20 novembre 2013.], Le Progrès, Le Dauphiné libéré, L’Alsace et Le Républicain lorrain, sans oublier Le Bien public, qui ont donc publié un dialogue annoncé comme fracassant – en l’occurrence entre Benoît Hamon, ministre de la Consommation, et Viviane Reding, commissaire européenne à la Justice. En revanche, on cherchait en vain la mention « Publi-rédactionnel » qui aurait permis aux lecteurs de distinguer l’information de la communication, ou plutôt de la propagande.[access capability= »lire_inedits »] Viviane Reding et tous ces gens qui se désolent de notre manque de désir d’Europe ont fait de la plus belle des nationalités, celle de la galante- rie, de l’esprit de curiosité, des voyages et des échanges, le plus ennuyeux des sujets de conversations. Les européistes nous ont dégoûtés d’être européens !

Pourtant, l’Europe n’a pas commencé à Bruxelles. Et si nous voulons exister demain, il est temps de reconnaître que nous ne sommes pas nés d’hier. Au commencement, il y eut le commerce, c’est-à-dire le courage, ou l’inconscience, d’entreprendre un long et périlleux périple, renforcé par le désir de voir du pays, de se rembourser des frais du voyage et, si possible, de faire un bénéfice. Les optimistes nomment cela l’aventure, les pessimistes, l’appât du gain. Arthur Rimbaud, après avoir miné le terrain poétique français, devint caravanier et traversa des déserts, un fusil à la main, la taille alourdie d’une ceinture pleine d’or : Rimbaud, l’une des plus grandes énigmes européennes d’Aden-Arabie !

« […] Je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. […] Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. […] Maintenant je suis maudit, j’ai horreur de la patrie. Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève[2. Arthur Rimbaud : Mauvais sang, extrait d’Une saison en enfer.]. »

La transhumance des hommes et des marchandises entraîne toujours celle des croyances, des savoirs et des techniques. Les routes de la soie furent inaugurées avant Jésus-Christ par l’entreprenant peuple des Sogdiens, qui habitaient les riches vallées de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan, et bâtirent Samarcande. Ils portaient jusqu’à Rome l’étoffe précieuse produite par le Bombyx mori, ou bombyx du mûrier. Seuls les Chinois connaissaient le secret de sa chenille, le ver à soie, dont ils faisaient l’élevage. La soie, les épices, la Chine : voilà bien les valeurs sûres de la première mondialisation, fondée sur des produits de qualité et des compétences confirmées. Quelque 250 ans av. J.-C, les Celtes, guerriers et commerçants avisés, créateurs de bijoux magnifiques, maîtres du bronze et du fer, dominaient la France, l’Espagne, le Portugal, la Hongrie, et animaient des comptoirs sur le pourtour méditerranéen. Quant aux Vikings, ils ont sans doute posé le pied en Amérique du Nord peu de temps avant l’an mil. Quand ils ne faisaient pas jaillir la cervelle de leurs ennemis avec le fer de leur hache, ils discutaient volontiers avec ceux-ci le prix d’une étoffe ou celui d’une barrique de vin.

C’est en Europe que l’on vit les cathédrales implorer tout autant qu’honorer un Dieu de miséricorde. Leurs bâtisseurs n’accomplissaient pas seulement des miracles de foi, ils appliquaient des formules architecturales et en inauguraient quelques autres, qui les autorisaient à lancer vers le ciel des murs aussi droits, fermes et effilés que des flèches. On prétend parfois que les architectes, tailleurs de pierre, artisans, organisés en sociétés secrètes, tenaient une partie de leur savoir d’un enseignement très ancien, venu de l’Orient « compliqué et lointain », qu’ils savaient renouveler. Nous renvoyons à l’admirable témoignage de Villard, dit « de Honnecourt », ville du nord de la France dont il est originaire, au début du XIIIe siècle[3. Villard de Honnecourt : son « carnet », un manuscrit composé de feuilles de parchemin, avec des dessins et des notes, est conservé à la Bibliothèque nationale de France.]. Il fit son apprentissage de compagnon du bâtiment en allant de chantier en chantier, puis devint rapidement un architecte accompli, qu’on consulta jusqu’en Hongrie. Il nous a laissé un carnet de notes et de croquis, conservé à la Bibliothèque nationale. Pour certains, il accomplit l’idéal maçonnique (des francs-maçons). Sa curiosité, sa dextérité, son intelligence scientifique, la richesse de ses croquis annoncent peut-être Léonard de Vinci, mais signalent surtout la « grande clarté du Moyen Âge[4. La Grande Clarté du Moyen Âge, Gustave Cohen : livre fondamental !] ».

Les « Occidentaux » ne furent peut-être pas les premiers « transgresseurs » d’horizon, mais, après qu’ils se sont ébranlés, ils n’ont eu de cesse de reconnaître des territoires très éloignés. En 1249, une délégation représentant le roi de France Louis IX, conduite par André de Longjumeau, un dominicain, gagne la Mongolie. Néanmoins, c’est seulement après Charlemagne que les « Européens » se reconnaissent comme les membres d’une vaste communauté « culturelle ». Dans le « Discours préliminaire » qu’il rédigea pour la dernière édition de son poème La Bataille de Fontenoy, Voltaire écrit : « Les peuples de  l’Europe ont des principes d’humanité, qui ne se trouvent point dans les autres parties du monde ; ils sont plus liés entr’eux, ils ont des lois qui leur sont communes ; toutes les Maisons des souverains sont alliées ; leurs sujets voyagent continuellement, et entretiennent une liaison réciproque. Les Européens chrétiens sont ce qu’étaient les Grecs ; ils se font la guerre entr’eux ; mais ils conservent dans ces dissensions, d’ordinaire, tant de bienséance et de politesse, que souvent un Français, un Anglais, un Allemand qui se rencontrent, paraissent être nés dans la même ville[5. Voltaire : Le Poème sur la bataille de Fontenoy, gagnée par Louis XV, le 11 may 1745.] » Avant la Révolution, si les nations existent, le patriotisme demeure tout à fait étranger aux rapports entre les hommes. De ce point de vue, l’idéal de l’Européen, à cette époque, est incarné par le prince Charles-Joseph de Ligne, aujourd’hui de nationalité belge, mais, en son temps, d’essence trop aristocratique pour n’appartenir qu’aux princes : « J’ai six ou sept patries, Empire, Flandre, France, Espagne, Autriche, Pologne, Russie et presque Hongrie. […] Je pourrais presque aussi compter l’Écosse[6. « Je me suis bien trouvé d’être allemand en France, presque français en Autriche et wallon à l’armée. On perd de sa considération dans le pays qu’on habite tout à fait » : Lettre à la marquise de Coigny.] […]. » Quand M. Hollande entretient des relations rafraîchies avec M. Poutine, on évoquera la belle amitié qui unit notre prince et Catherine de toutes les Russies. Généreuse avec ceux qu’elle aimait, la tsarine fit don à son béguin au sang bleu de la Tauride[7. La Tauride n’est autre que la presqu’île de Crimée, et Iphigénie en Tauride, un opéra classique de l’Allemand Christoph Willibald Gluck.]. Ils s’y rendirent ensemble, au cours d’un voyage extravagant.

Puisque nous sommes en Russie, restons-y, dans la compagnie de Pierre le Grand, qui voulut que son empire se tournât vers l’Europe, alors que beaucoup préféraient qu’il regardât vers l’Asie. Il voyagea souvent incognito dans cette Europe qu’il admirait : Amsterdam, où il se fit charpentier de bateau, Londres, l’Allemagne, Vienne. En 1717, il se trouva à Paris, après la mort de Louis XIV. Le séjour de ce colosse de plus de deux mètres, aux manières brusques de grand seigneur de la Neva, nous est connu par le récit très détaillé qu’en fait Saint-Simon, l’admirable scribe-concierge de Versailles. « […] Il était allé dès huit heures du matin voir les places Royale, des Victoires et de Vendôme, et le lendemain il fut voir l’Observatoire, les manufactures des Gobelins et le Jardin du Roi des simples. Partout là il s’amusa beaucoup à tout examiner et à faire beaucoup de questions. […] Le vendredi 14, il alla dès six heures du matin dans la grande galerie du Louvre voir les plans en relief de toutes les places du roi, dont Asfeld avec ses ingénieurs lui fit les honneurs. […] Il visita ensuite beaucoup d’endroits du Louvre, et descendit après dans le jardin des Tuileries. […] On travaillait alors au Pont-Tournant. Il examina fort cet ouvrage, et y demeura longtemps. […] Le 16 mai, jour de la Pentecôte, il alla aux Invalides, où il voulut tout voir et tout examiner partout. Au réfectoire, il goûta de la soupe des soldats et de leur vin, but à leur santé, leur frappant sur l’épaule, et les appelant camarades. […] Il vit tout Versailles, Trianon et la Ménagerie. […] s’amusa fort tout le jour à Marly et à la machine. […] Mardi le 1er juin, il s’embarqua au bas de la terrasse de Petit-Bourg pour revenir par eau à Paris […] et il voulut passer sous tous les ponts de Paris. » Il quitte Paris le 20 juin fort heureux de son séjour, mais Saint-Simon note ceci, qui peut passer pour prémonitoire : « Le luxe qu’il remarqua le surprit beaucoup ; il s’attendrit en partant sur le roi et sur la France, et dit qu’il voyait avec douleur que ce luxe la perdrait bientôt. »

Les Anglais éprouvent pour l’Europe des sentiments… contrastés. Ce n’est pas le lieu de les juger. En revanche, on notera qu’ils sont à l’origine d’une tradition européenne de formation de l’esprit destinée aux classes supérieures, puis reprise par les artistes. Inventé à la fin du XVIIe siècle, le Grand tour connut une immense vogue au siècle suivant. C’était un voyage d’initiation sur le continent, principalement en Italie, patrie des arts et du goût. Un Anglais bien né se devait d’avoir visité Florence, Rome, Naples et Venise. À l’évidence, cela s’adressait aux garçons, mais on connaît au moins un exemple d’une Anglaise attirée par les lointains, et qui en ramena le plus savoureux des récits par lettres[8. Lady Mary Wortley Montagu : Je ne mens pas autant que les autres voyageurs, Payot.]. Lady Mary Wortley Montagu accompagne son ambassadeur de mari… à Constantinople. De 1716 à 1718, l’Anglaise sur le continent connaît tous les périls d’un très long voyage jusqu’au Bosphore, qui lui fait traverser la France, sous la Régence, l’Autriche, la Hongrie, frôler des précipices et, enfin, s’émerveiller (le mot n’est pas trop fort) de l’« exception culturelle » turque. Lady Mary, loin de s’effrayer du voile que portent les femmes, lui trouve au contraire bien des avantages. N’est-il pas le gage de la plus grande tranquillité des dames dans l’espace public ? Qu’on ne compte pas sur elle pour vilipender la société musulmane, à laquelle elle trouve bien des attraits. Si jamais quelque jour la Turquie est admise au sein de l’Europe, elle le devra aussi à la belle Anglaise.

André Fraigneau eut la malencontreuse idée, un jour de 1941, de prendre un train en compagnie de Marcel Jouhandeau, Robert Brasillach, Abel Bonnard, Pierre Drieu la Rochelle, Ramon Fernandez et Jacques Chardonne. Ces excellents écrivains français répondaient à une gracieuse invitation du bon Joseph Goebbels, maître de la propagande nazie. On s’étonnera toujours que des esprits d’un tel raffinement aient pu se laisser prendre à des combinaisons aussi dangereuses. Fraigneau, fort heureusement sorti du purgatoire par les « Hussards », revint à la littérature. Les éditions du Rocher ont publié en 2005 Escales d’un Européen, un recueil d’articles parus dans des revues. Il s’agit surtout de réflexions sensibles, amusées, savantes sans pédanterie, d’un flâneur salarié. Le regretté Pol Vandromme (1927-2009), qui aimait les réprouvés talentueux, a agrémenté ce livre d’une préface lumineuse, pleine de fantaisie, et cruelle avec justice contre l’esprit d’un temps (les années 1950), où régnaient l’esprit de sérieux, l’engagement, et la dénonciation : « Fraigneau [ignore] les sermons de Combat, le soliloque de Camus dans L’Étranger, le pataquès énigmatique de Sartre dans L’Être et le Néant, la poésie costumée d’Aragon qui habille le déserteur Thorez aux couleurs de la France patriote. » C’est un Français, qui se sent partout chez lui en Europe. Il ne porte qu’un maigre bagage de souvenirs, d’émotions, de mélancolie, un touriste, si l’on veut, mais sur le modèle du romancier selon Stendhal : il observe les alentours un miroir à la main, pour mieux s’y retrouver. Chez Fraigneau, l’Europe est encore une fête de l’esprit, un parcours initiatique, un retour sur des traces effacées, encore plus difficilement identifiables aujourd’hui que les mots, les références, les connaissances légères, gracieuses, nous font défaut. Il nous entraîne, l’esprit d’enfance en bandoulière, toujours prêt au pique-nique, à la chasse aux papillons et aux ombres, au saut dans les flaques. Du doigt, il désigne le parc Monceau, à Paris, la Haute-Auvergne, les toits de Bruxelles, les rives du Rhin, un masque du carnaval de Bâle, l’Acropole d’Athènes, la brume de Venise. Et même en Amérique, il n’oublie pas Goethe : la ville de Middletown lui rappelle Weimar.

Las ! Nous ne lisons plus Fraigneau et nos billets de banque ne rappellent rien. Nous sommes devenus des Européens aux semelles de plomb, et nous écrasons sous nos pas les dernières preuves du passage des hommes aux semelles de vent.[/access]

*Photo : Anne-Louis Girodet-Trioson, L’Enlèvement d’Europe.

Reviens,Vautrot, reviens !

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arbitre veutrot football

arbitre veutrot football

Il n’y aura donc pas d’arbitre français à la prochaine coupe du monde de football au Brésil, en juin prochain. Il est loin, le temps où Michel Vautrot et Joël Quiniou représentaient avec talent le sifflet tricolore dans les grandes compétitions internationales. On pourrait en conclure hâtivement que l’arbitrage national est au niveau du championnat de France de ligue 1 : en constante régression depuis des années. Après tout, pourquoi s’étonnerait-on d’un piètre niveau arbitral dans une compétition qui flirte de moins en moins avec l’excellence ? Nos joueurs auraient ainsi les arbitres qu’ils méritent. Mais cette déduction nous ferait passer en grande partie à côté de la question.

Petit retour en arrière : dans les années 80, les clubs français ne brillaient guère davantage qu’aujourd’hui dans les compétitions européennes. Cela n’empêchait pas nos voisins de nous envier nos meilleurs arbitres. D’autre part, des arbitres ressortissants de championnats plus modestes que la Ligue 1 fouleront les pelouses brésiliennes cet été. Il faut bien s’y résoudre : la FIFA, après l’UEFA, ne fait qu’acter la situation catastrophique de l’arbitrage français.

Voilà en effet une quinzaine d’années que le sifflet national est en crise. La Fédération française de football en est coupable. Elle a bouté hors des instances le symbole de notre arbitrage, Michel Vautrot, l’a humilié, traîné dans la boue, alors que les instances internationales, qui connaissaient sa (haute) valeur, lui maintenaient leur confiance. Il y a quelques années, un arbitre français, par ailleurs policier dans le civil, était convaincu de tricherie. Le monsieur avait réussi à entrer dans le système informatique de l’UEFA et avait traficoté ses notes, un peu comme un élève de seconde pourrait tenter de le faire dans son lycée. Il a logiquement été éjecté des compétitions européennes. Michel Vautrot, qui s’occupe justement de l’arbitrage auprès de l’instance suprême du foot européen, ne couvre pas, à raison, ces honteux agissements. La fédération française choisit le tricheur. Et préfère disgracier celui qui dit la vérité. Il y a quatre ans, Nicolas Sarkozy, président de la République, le réhabilite au plus haut niveau de l’Etat, en le décorant personnellement de la Légion d’honneur. Mais cela ne suffit pas à convaincre les instances du foot français de le réintégrer dans leurs structures. La Fédération s’acharne à faire confiance à la Direction nationale de l’arbitrage, sans en changer les membres, lesquels font le pari de miser principalement sur la préparation athlétique. Mais surtout, elle continue de faire confiance à ceux qui s’étaient débarrassé de l’importun. Les pyromanes sont devenus pompiers, avec les résultats qu’on connaît. Non seulement, ils ont chassé notre meilleur atout formateur, mais ils se sont montrés incompétents, alors que Michel Vautrot conseille et forme aujourd’hui des arbitres aux quatre coins du monde, parfois pour prendre la place des Français dans les compétitions internationales.

Il faudra du temps au sifflet français pour remonter la pente, tant la formation des arbitres nationaux a été mené en dépit du bon sens depuis tant d’années. Mais le plus tôt sera le mieux pour prendre les bonnes décisions. Noël Le Graët, président de la FFF, n’a qu’une seule chose à faire, rappeler Vautrot pour le conseiller. Certains devront manger leur chapeau mais qu’importe ! L’heure n’est plus au câlinage des susceptibilités mal placées.

*Photo : atyourdoorpt.

Ukraine : Y a-t-il encore un pilote dans la révolte ?

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kiev revolution violence

kiev revolution violence

« On résistera et si nécessaire, on attaquera » était l’expression retenue par Le Monde hier pour résumer l’état d’esprit des manifestants de Kiev. Le vocabulaire guerrier est de mise, bien loin de l’évocation du « sitting pacifique place Maïdan », pour dépeindre le mouvement ukrainien actuel. Les médias locaux ne parlent plus de « manifestants » mais de contestataires « enragés ». Les opposants, donc, se lèvent et prennent les armes.

Le combat s’envenime, s’étend et se déplace. La rue Grushenki (hautement symbolique puisqu’elle mène à toutes les institutions gouvernementales) est devenue la nouvelle zone d’affrontement principale.
De leurs faucilles, les Ukrainiens forgent des lances et des épées. Depuis deux mois, on pouvait déjà voir les manifestants brandir des haches, des pelles, des massues, des lames et même des râteaux, bref tous les outils du paysan. Les pelles recourbées, particulièrement utiles pour renverser les boucliers des policiers, et les catapultes, montées de bric et de broc, ne sont plus que des accessoires au côté des traditionnels cocktails Molotov. De nombreux commentateurs parlent désormais de « guérilla ».

Le temps des négociations est passé. Sur place, un correspondant du journal russe indépendant Novaya Gazeta (où officiait Anna Politkovskaïa) avoue son incompréhension face au changement de situation : « Je viens pour comprendre les exigences de cette nouvelle révolution furieuse. Mais la seule chose que je comprends, c’est que toutes les exigences sont restées à Maïdan. Il n’y a, à Grushenki, plus de patience, seulement des nerfs à vif. »

«Les dirigeants des partis d’opposition Klitschko et Iatsenyuk sont totalement dépassés par cette violence qu’ils ne souhaitaient pas. « Ce n’est pas notre plan ! » hurle sans succès Iatsenouk dans un mégaphone, « Nous vous demandons de ne pas tomber dans la provocation ! ». Klitschko, lui, a bien du mal à se faire entendre d’un côté et de l’autre des barricades, d’après la correspondante Olga Mussafirova. Son charisme semble écorné. Certains le rejettent comme un vendu et le lui font bien comprendre en lui projetant le contenu d’un extincteur à la figure.

Le directeur du Centre d’études sociales ukrainien , Rostislav Ishenko, expose le problème : « Klitschko et Iatsenyuk n’en ont pas encore conscience mais ils se retrouvent dans le même bateau que le Président Ianoukovitch. Quand le gouvernant sera renversé, ils s’en prendront aux représentants de l’opposition. Ils ne veulent aucun leader sur leur dos et aucune négociation sur la table, ni avec l’Ouest, ni avec l’Est. »
C’est à se demander s’il y a un pilote dans cette révolte. Bien sûr, le peuple ukrainien est à bout. L’économie du pays ne surmonte pas la fracture entre l’Est russophile et l’Ouest occidental. La corruption gangrène toute l’activité financière du pays. L’abandon des négociations avec l’Europe, l’achat de la collaboration par la Russie, le durcissement jusqu’à la censure du régime de Ianoukovitch explique le ras-le-bol des citoyens ukrainiens. Malgré tout, il a fallu quelque chose de plus pour passer de la contestation à la révolte populaire.

D’après de nombreux journalistes, l’arrivée de groupuscules ultranationalistes tels que « Marteau blanc »,« Secteur juste » ou encore « Patriote d’ Ukraine » serait la cause de la radicalisation du mouvement. Ils auraient cherché volontairement, en distribuant des armes, à faire monter la violence.
Il y a aussi une idée populaire selon laquelle « c’est maintenant ou jamais », comme l’a crié l’un des chefs de l’opposition Sergeï Koba. Le peuple doit saisir sa « dernière chance ». Après l’échec de la révolution orange et de la manifestation de Maïdan, pacifiques, le peuple de Kiev, désabusé et hors de lui, veut faire couler le rouge dans l’orange.

*Photo: Sergei Chuzavkov/AP/SIPA.AP21512263_000006.

Guaino se fâche et se lâche

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henri guaino ump

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Que Henri Guaino me pardonne, mais je trouve cet ancien homme de l’ombre bien trop sentimental et à fleur de peau pour survivre dans le monde politique. La télévision se montre souvent impitoyable avec le député des Yvelines, tantôt colérique, tantôt naïf, souvent victime de ses propres excès et de la roublardise voire de la malhonnêteté de ses contradicteurs.

Mais il arrive que cet objet politique non identifié nous gratifie de moments de grâce, comme dirait NKM, des moments où la com’ et la langue de bois laissent place à la sincérité et la franchise, offrant au téléspectateur une vraie bouffée d’oxygène.

Ce fut le cas avant-hier, lorsque Guillaume Durand recevait l’ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy  dans son émission co-diffusée par Radio Classique et LCI. Henri Guaino a profité de cette tribune pour dire tout le mal qu’il pensait des dirigeants de l’UMP et de leur soutien à François Bayrou pour l’élection municipale de Pau. Guaino en a marre de ce parti qui fonctionne de manière « clanique », où « chaque clan et chaque écurie avancent ses pions », où « on se partage les postes dans le dos de tout le monde ». « Qui ? », interroge Durand. « Copé, Fillon, Juppé. C’est extravagant, il faut que tout le monde le sache, et je vais l’écrire au Président Copé […], pour renouveler le bureau politique, on se partage les postes entre partisans de Copé, de Fillon et de Juppé, auxquels on ajoutera accessoirement (sic) Bruno Le Maire et Xavier Bertrand, on file en douce une liste unique au conseil national pour qu’il l’avalise, et voilà ! Circulez, y a rien à voir ! »

Guillaume Durand a soudain la bonne idée de lui causer de l’Aquitaine. Cela tombe bien, Juppé a l’air encore plus dans le viseur que Copé et Fillon. Cela continue de plus belle. « Alain Juppé a décidé d’emblée de soutenir François Bayrou. Je le dis aussi : les principautés indépendantes ont disparu de France depuis longtemps. Donc l’Aquitaine n’est plus une principauté, si mes souvenirs sont exacts, depuis le XVe siècle. Donc, il n’y a plus de duc d’Aquitaine. ». Quelques secondes plus tard, il lâche le morceau « moi, je déteste les postures en politique ». On l’avait bien compris, et on se régale. Il poursuit sur le pacte de responsabilité, dont Durand lui fait remarquer que certains de ses amis l’ont approuvé : « ça les regarde, c’est une absurdité ». « Ils ont approuvé le tournant », rétorque le journaliste. « Quel tournant ? […] Y’a eu le CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) ».

Et Guaino de détailler, en le dispersant façon puzzle, comment le gouvernement en est arrivé cahin-caha à cette fameuse suppression des cotisations familiales puis de conclure : « c’est n’importe quoi ! Ce qu’a raconté le Président de la République n’avait aucun sens. ». Guillaume Durand s’arrête : «  je vous connais un peu ; il n’y a pas de sentimentalisme dans tout ça ? ». On y est. Retour de service : «  parce qu’il ne faut pas de sentiments en politique ». Non, Henri. Tu devrais quand même commencer à t’en apercevoir. Lorsque Durand fait remarquer à son invité que l’émission touche à sa fin, ce dernier ajoute : « C’est dommage on n’a pas parlé de Lamassoure ! ». D’habitude, c’est plutôt le journaliste qui essaie de pousser le politique à  taper sur ses petits camarades. Là, il a oublié de le faire et l’invité réclame du temps de parole en rab !

À propos de la désignation d’Alain Lamassoure comme tête de liste en Ile-de-France pour les élections européennes, il dégaine : « C’est inacceptable ! ». Il ajoute « J’ai beaucoup de respect pour ses convictions fédéralistes, mais ça n’est pas du tout ma ligne politique […] Le mettre en tête de liste conduit à faire incarner la ligne politique de l’UMP – parce que c’est quand même la liste la plus importante dans la région la plus importante – par quelqu’un qui a des idées aux antipodes de ce que pensent la plupart des militants de l’UMP, la plupart de ces élus et, disons-le, la plupart des Français ». Et puisque tout le monde fait désormais ce qu’il veut dans ce parti, Guaino conclut : « Je ne soutiendrai pas une liste conduite par Monsieur Lamassoure […] Et c’est la meilleure chose que je puisse faire pour l’UMP parce que je serais tenté de faire campagne contre ! »

Franchement, une intervention comme celle-ci, quels que soient ses convictions, on en redemande ! À défaut de peser à l’UMP, Guaino a le mérite de nous offrir quelques grands moments de télé. Cela nous change de ceux qui promettent d’arrêter la langue de bois, pour nous en faire ingurgiter jusqu’à la nausée.

Casque de Closer : l’essentiel et l’accessoire

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Dommage que l’affaire Closer ait éclaté juste après les fêtes : la publication par l’hebdo people de photos d’un passager de scooter devant une porte a en effet déclenché une ruée d’acheteurs vers le casque du paparazzé. Le fashioniste buzzophile étant grégaire par définition (ou par bêtise, hein), bien des consommateurs qui ne savent plus quel cadeau original offrir à leurs proches, auraient pu, grâce à cette idée trop fun s’épargner un casse-tête – ce jeu de mot pitoyable est offert par la maison.

Plus sérieusement –quoique- le fameux casque de la marque Dexter porté par le monsieur aux chaussures noires dans la rue présumée du Cirque (on ne prend jamais assez de précaution et donc on doit se couvrir aussi quand on écrit), ce casque donc, a explosé ses ventes, comme l’explique triomphalement à la Voix du Nord, Thomas Thumerelle, PDG de Motoblouz.com, l’entreprise du Pas-de-Calais qui commercialise l’objet en question : « En 24 heures, un millier d’exemplaires a été vendu. D’ordinaire, il nous faut 10 à 15 jours. Il était soldé à 199 € au lieu de 300.»

L’avisé PDG s’est d’ailleurs fendu d’un encart publicitaire dans la presse nationale qui a décuplé le buzz, inspirant au passage des maints commentaires aussi téléphonés que sous informés.

Nombre de commentateurs-humoristes ont félicité le porteur du casque de relancer ainsi l’industrie tricolore du casque. En oubliant simplement de préciser que l’accessoire en question est 100% made in China.

L’Europe a besoin d’une pause

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ue crise merkel

ue crise merkel

La crise de l’Europe, ce n’est pas seulement la croissance en berne, la dette publique qui explose, le chômage de masse au sud, les déséquilibres entre une Allemagne qui accumule les excédents et les autres les déficits. La crise de l’Europe touche à l’idée même de construction européenne. C’est une crise politique, existentielle, qui vient de la superposition de trois modèles, trois visions de l’Union qui désormais ne peuvent plus cohabiter. Le modèle d’origine était celui de la France, qui y voyait le moyen de perpétuer ses ambitions et d’assurer la paix sur un continent ravagé par les guerres. Si les tenants de cette « Europe à la française » hésitaient entre l’approche fédérale ou la confédération d’États-nations, tous la concevaient comme une puissance face aux empires américain et soviétique. Les Français ne se sont jamais résignés à abandonner cette idée. Or, la chute du mur de Berlin a modifié radicalement les rapports de force.[access capability= »lire_inedits »]

À cette vision française s’est superposée, tout naturellement, l’Europe ultra-libérale des Anglo-Saxons. Après la victoire sur le communisme, le projet européen devait logiquement, en associant le maximum de pays, se convertir en une simple zone de libre-échange. Une Europe où chacun gardait sa personnalité, sa langue, ses institutions, voire sa monnaie, mais qui ne devait en aucun cas s’ériger en concurrent des États-Unis. Plus de préférence communautaire, pas de politique industrielle, l’ouverture totale des marchés publics à tous. Ce modèle, devenu l’idéologie dominante à Bruxelles, cohabite depuis une quinzaine d’années avec l’ordo-libéralisme allemand[1. Élaborée dans l’entre-deux guerres, cette doctrine s’appuie sur une conviction éthique, voire religieuse : « Enfant de Dieu, créé à son image, l’homme doit être profondément libre. Libre de créer, libre d’entreprendre, libre de choisir ses clients, libre de choisir les produits qu’il consomme. Enfant de Dieu, il doit aussi utiliser cette liberté au service du bien commun. » (La Cité humaine, Wilhelm Röpke)] c’est-à-dire, dans les faits, l’économie sociale de marché, modèle sur lequel CDU et SPD s’accordent, dès lors qu’il permet à l’Allemagne de produire le maximum de richesses… pour ses ressortissants. Au fil des ans, libéraux anglo-saxons et ordo-libéraux allemands se sont de facto partagés les rôles. Aux uns d’organiser, à coups de directives, la concurrence, la fin des monopoles publics et l’Europe ouverte à tous vents au nom du libre-échange et de la défense du consommateur. Et de préparer l’élargissement et les traités commerciaux avec les pays tiers. Aux autres d’imposer les règles macro-économiques qui ont si bien réussi à l’Allemagne. Celle-ci a, au fil des ans, mis la main sur tous les postes qui comptent en matière économique et monétaire. Elle contrôle le système, impose ses choix et bloque les rares décisions communautaires qui pourraient nuire à ses industriels (panneaux solaires, normes antipollution dans l’automobile, etc.).

Ces deux conceptions de l’Europe ont pris le pas sur la vision d’origine. Certes, les Allemands ont accepté la monnaie unique, dès lors qu’elle se faisait selon leurs règles, tandis que les Britanniques restaient en dehors. Mais les uns et les autres ont été d’accord pour que la concurrence sociale et fiscale devienne la règle en Europe. Ce que les dirigeants français, de droite comme de gauche, n’ont pas su, ou pas voulu voir. Concurrence sociale, puisque la libre circulation des travailleurs a permis aux entreprises, notamment allemandes, d’utiliser la main-d’œuvre de l’Est aux conditions de ses pays d’origine. Concurrence fiscale, dès lors que le Luxembourg, l’Irlande et les Pays- Bas ont offert aux multinationales et au système financier l’optimisation de leurs profits.

Au fond, Britanniques et Allemands ne seraient pas mécontents de voir perdurer cette Europe-là, les uns continuant à prendre ce qui les arrange et à laisser ce qui les dérange, les autres parce qu’ils sont devenus la puissance dominante : l’Europe a désormais un visage, celui d’Angela Merkel, et une capitale, Berlin. Ni les uns ni les autres n’ont envie que cela change pour on ne sait quelle utopique Europe fédérale et solidaire. Contrairement aux élites françaises, eux savent que l’idée d’une nation européenne a été définitivement enterrée sous les décombres du mur de Berlin et l’élargissement.

Pour calmer les inquiétudes des pays du sud et de la France, l’Allemagne est, certes, prête à faire quelques gestes. Un peu plus de consommation intérieure, un SMIC, quelques projets communs d’infrastructures ; et un peu de souplesse dans l’application de la rigueur budgétaire : Berlin peut même laisser une certaine marge de manœuvre à Mario Draghi pour la gestion, au jour le jour, de la BCE. L’Allemagne qui, grâce à l’élargissement, dispose d’une majorité au sein du Conseil des ministres européen, peut lâcher un peu de lest. D’autant que, depuis le début de la crise, elle a redéployé ses exportations. En 2007, les deux tiers de ses 200 milliards d’euros d’excédents commerciaux étaient réalisés avec l’UE, notamment avec la zone euro. En 2013, elle engrange toujours 200 milliards d’excédents… mais elle en doit les trois quarts à ses échanges extra-européens.

La République fédérale est désormais une puissance mondialisée, beaucoup moins dépendante de la croissance que les autres Européens : sa population diminuant, son PIB par tête augmente mécaniquement alors qu’il baisse en France. Pas question en revanche de mutualiser les dettes, notamment à travers les eurobonds, ou une Union bancaire élargie. L’opinion allemande ne le supporterait pas. Il y a deux ans, pour calmer les critiques, y compris en Allemagne, qui dénoncent cette « Europe allemande » et réclament plus de fédéralisme et de solidarité, Angela Merkel a exposé son plan dans un entretien à cinq journaux européens. « Au fil d’un long processus, nous transférerons davantage de compétences à la Commission, qui fonctionnera alors comme un gouvernement européen pour les compétences européennes. Cela implique un Parlement fort. Le Conseil qui réunit les chefs de gouvernement formera, pour ainsi dire, la deuxième chambre. Pour finir, nous avons la Cour européenne de justice comme Cour suprême. Cela pourrait être la configuration future de l’Union politique européenne. » Il s’agit tout simplement de la transposition à l’échelle européenne du modèle allemand.

Au sein de ce Parlement, le poids de l’Allemagne et de ses alliés sera prépondérant. Tout comme il le serait, grâce à ses alliances au sein de la deuxième chambre, sorte de Bundesrat. Ce projet, la France aurait peut-être pu y souscrire, il y a une quinzaine d’années, lorsque son économie était au même niveau que celle de l’Allemagne, que son influence en Europe était encore forte, et que l’UE n’avait pas encore totalement cédé aux sirènes libre-échangistes.

On peut accepter des abandons de souveraineté quand on est fort, jamais quand on est affaibli. Il est donc de notre intérêt de marquer une pause dans les réformes institutionnelles, l’élargissement, et la multiplication des traités de libre-échange, notamment avec les États-Unis. Et au fond, c’est ce que demandent les peuples. La crise et nos erreurs stratégiques nous obligent à nous réformer. Mais il n’y aura pas de réformes si les sacrifices demandés aux populations sont immédiatement annihilés parce qu’on a fait entrer dans l’Union des pays à bas coût de main-d’œuvre, ou que l’on a offert un monopole aux multinationales américaines dans des secteurs d’avenir liés aux technologies numériques. Cette pause doit être utilisée pour mettre en œuvre les réformes d’un système de protection sociale inadapté au XXIe siècle et discuter avec nos partenaires actuels d’un minimum d’harmonisation fiscale. Il faudrait également revoir les compétences de la Commission et redéployer le budget européen avec moins de dépenses de fonctionnement et de fonctionnaires et plus d’investissements d’avenir.

Les opinions publiques aimaient l’Europe quand elles avaient le sentiment qu’elle était à l’origine de réalisations concrètes – de la facilité de circulation à Erasmus en passant par les grands projets industriels, comme Airbus ou Ariane. Il est indispensable de relancer de grands programmes à géométrie variable auxquels participeront ceux qui le souhaitent. L’énergie peut devenir le projet fédérateur de demain, mais aussi l’Europe des télécommunications, avec la gestion des métadonnées. Pourquoi ne pas faire émerger des concurrents à Amazon et à Google, comme l’ont fait les Chinois avec Alibaba ?

Bref, l’Europe doit se ressourcer. Quant à l’euro, il faut être pragmatique. Sa création fut une erreur historique, ses promoteurs ayant oublié que la nation précède la monnaie et non l’inverse. Or, la nation européenne n’existe pas. Ce qui existe, en revanche, c’est une confédération d’États- nations, qui avaient des monnaies nationales et une monnaie commune, l’écu. L’idéal serait de revenir à cette situation. Cela permettrait, au passage, de procéder à des réajustements monétaires à l’intérieur de la zone euro.

Une telle évolution ne peut se faire qu’avec le consentement de tous les acteurs. Seulement, ce n’est pas l’intérêt des Allemands qui profitent d’un euro fort. Pourtant, la crise de l’euro est rampante, structurelle même. Si l’on veut éviter un éclatement brutal, la BCE doit se préoccuper plus du taux de change et moins de l’inflation. Et au niveau des États et de Bruxelles, il faut que les fameux critères de Maastricht, notamment celui des 3 % de déficit public, prennent en compte d’autres paramètres, par exemple en excluant du calcul les dépenses militaires et les grands projets d’investissement.

On parle beaucoup d’une « Europe des cercles concentriques ». Le concept n’est pas nouveau. Dans le contexte actuel, mieux vaut l’appliquer sans le dire. Il s’agit, en fait, de revenir à une Europe à la carte, où l’on fait avancer les projets parce que chacun des participants y trouve son compte et où, par ailleurs, on n’hésite pas à utiliser son droit de veto ou à pratiquer la politique de la chaise vide. Les intérêts de la France ou des pays du sud ne sont pas toujours les mêmes que ceux de l’Allemagne ou des pays du nord de l’Europe. Les rapports avec la Russie, l’Afrique ou le Proche-Orient sont différents. Sans parler des relations avec les États-Unis ou la Chine. Dès lors, toute idée de défense et de diplomatie commune est vouée à l’échec. Sauf à devoir admettre demain que la France abandonne sa force de frappe, son siège à l’ONU, la francophonie – bref les derniers attributs qui font encore d’elle une puissance qui compte.[/access]

*Photo: umaka09.