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Padre Pio, le stigmatisé

Padre Pio, le stigmatisé

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Comment les croyances religieuses deviennent- elles une réalité et la dévotion une politique ? L’ouvrage de Sergio Luzzatto Padre Pio, miracles et politique à l’âge laïc[1. Sergio Luzzatto, Padre Pio, miracles et politique à l’âge laïc, trad. de l’italien par Pierre-Emmanuel Dauzat, collection NRF Essais, Gallimard.], propose une analyse singulière et profonde des mécanismes à l’œuvre. Ce livre se focalise sur un homme : Padre Pio, premier homme à recevoir les cinq plaies de Jésus après une longue liste de femmes[2. Le premier stigmatisé fut saint François d’Assise. Ensuite, ce sont essentiellement des femmes, de sainte Catherine de Sienne au xive siècle et jusqu’à Gemma Galgani et Marthe Robin au xxe siècle.], premier prêtre stigmatisé et enfin premier porteur de stigmates à l’ère des médias de masse.[access capability=”lire_inedits”]

Peu de temps après l’apparition des stigmates dans sa chair en 1918, ce capucin provincial devint célèbre, d’abord en Italie, puis dans l’ensemble du monde catholique. Un saint fort utile, nous apprend Luzzatto. On l’instrumentalisa en effet de diverses façons au service d’objectifs politiques et religieux.

À ses admirateurs, il a servi d’antidote à la sécularisation et au socialisme. Pour les cyniques, il fut une célébrité dont les plaies sanglantes augmentaient les tirages de la presse populaire et permettaient d’engranger d’appréciables profits. Pour ses détracteurs, il était un nouvel avatar d’une religiosité « primitive » et « sensationnelle », qu’ils tenaient pour une version corrompue de la véritable spiritualité chrétienne.

Il fut un saint problématique. Peu de saints contemporains ont suscité des divisions aussi profondes au sein du monde catholique. Peu voire aucun, au XXe siècle, n’ont réussi l’exploit de passer du statut d’objet d’enquêtes à répétition commanditées par le Saint-Office à la canonisation. Et les soupçons du Saint-Office recensés par Luzzatto étaient des plus sérieux : saint Padre Pio fut ainsi accusé par des témoins respectables et dignes de confiance de s’automutiler afin de produire ses stigmates. Ses miracles les plus spectaculaires ont été considérés comme de grossières rumeurs. Il a été impliqué dans des intrigues financières indignes d’un homme qui avait fait vœu de pauvreté. Il aurait même été surpris en train d’avoir un « comportement inapproprié » dans un confessionnal. Une femme a déclaré avoir été sa maîtresse, précisant qu’elle n’avait pas été la seule. Au moins trois papes lui ont été hostiles et ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour limiter le culte qui lui était rendu. Que ce culte ait survécu à tous ces obstacles est déjà un miracle.

Quel genre d’homme était donc Padre Pio ? Le livre de Luzzatto ne nous l’apprend pas vraiment. Sous sa plume, le capucin aux stigmates est un personnage sans relief. L’auteur nous dit peu de la christologie de Pio, de ses convictions politiques et de ses idées religieuses. Il utilise souvent le terme d’Alter Christus pour parler de Pio, alors que le capucin ne semble s’être jamais pensé lui-même dans ces termes.  Il n’était ni un sauveur ni un maître, mais avant tout un faiseur de miracles dont le plus grand résidait dans les plaies de ses mains. Mais que pensait-il lui-même de ses stigmates ? Se voyait-il comme une « copie » ? Et dans ce cas, quel rapport entretenait-il avec l’original ? Quelle était sa mission sur terre ? Quel était l’Évangile selon Padre Pio ? Là encore, Luzzatto ne répond pas vraiment. Il raconte par exemple que, jeune, Pio aurait plagié les écrits mystiques d’une autre célèbre stigmatisée italienne, Gemma Galgani. Admettons, mais n’y a-t-il apporté aucun ajout au cours de sa longue carrière ? Sa compréhension de lui-même en tant que frère capucin, prêtre et stigmatisé a-t-elle évolué au fil des années ? On ne le saura pas.

Mais ce n’est pas uniquement la spiritualité du capucin qui est mise de côté. La plupart des preuves compromettantes pour lui sont mentionnées sans être interprétées sérieusement. Luzzatto nous informe que Pio a pris part à un montage financier visant à organiser la vente de Locomotive Zarlatti, en cheville avec le collabo et trafiquant au marché noir Emanuele Brunatto[3. D’autres auteurs contestent la version de David Luzetto et refusent de faire d’Emanuele Brunatto un collabo et un trafiquant. Causeur reviendra sur cette polémique.], l’un de ses plus ardents admirateurs et donateurs.

Peu de saints contemporains ont suscité des divisions aussi profondes au sein du monde catholique. Au moins trois papes lui ont été hostiles et ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour limiter le culte qui lui était rendu. Que ce culte ait survécu à tous ces obstacles est déjà un miracle.

Pourquoi ? Qu’espérait-il gagner dans cette affaire ? Luzzatto explique aussi qu’il achetait secrètement des substances chimiques destinées à fabriquer ses plaies. A-t-il purement et simplement simulé ? Et les histoires de maîtresses et de comportement inapproprié, des fausses accusations ? Que doit-on penser du fait que ses plaies ont disparu avant sa mort, rendant une autopsie inutile ? Sur toutes ces questions, Luzzatto reste vague.  Il est tentant de conclure que ces questions gênantes sont sans importance car par trop « positivistes ». Mais si on n’essaie pas d’y répondre, ne serait-ce que partiellement, on ne comprend rien au phénomène Padre Pio. À trop vouloir éviter les pièges de l’hagiographie, Luzzatto tombe dans l’excès inverse. Il ne s’intéresse pas, semble-t-il, à Padre Pio en tant que personne ou en tant que phénomène religieux exceptionnel, mais en tant que pièce dans le jeu d’échecs compliqué de la politique italienne.

Or, ce choix est problématique si on veut comprendre le mécanisme social complexe qui fait et défait les saints. Padre Pio n’a peut-être pas été ni un réformateur charismatique ni un penseur particulièrement profond, mais il n’a pas été non plus un simple pion entre les mains d’autres joueurs. Les saints marionnettes disent (et font) exactement ce que leurs dévots marionnettistes souhaitent. Les véritables saints sont les auteurs de leurs propres mots, gestes et idées.

Or, en plus des millions de gens qui ont entendu parler de lui par des intermédiaires (médias, pèlerins, hagiographes), des centaines de milliers de personnes qui ont vu Padre Pio de leurs propres yeux et l’ont entendu de leurs propres oreilles. Comment est-il arrivé à gagner leur confiance ? Luzzatto discute habilement guerres culturelles et enjeux politiques. Il ne dit rien sur les cercles intimes d’amis et d’admirateurs qui ont fourni à Pio le soutien et la protection sans lesquels son culte n’aurait pas pu exister. Faute d’une étude plus approfondie de l’homme dans l’œil du cyclone social, nous nous retrouvons avec un livre, certes riche et documenté, mais plus fidèle à son sous-titre qu’à la promesse de son titre.[/access]

*Photo: BALDUCCI/SINTESI/SIPA.00559643_000002.

Janvier 2014 #9

Article extrait du Magazine Causeur


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Aviad Kleinberg, 49 ans, né à Beersheva (Israël) est historien, professeur à l’université de Tel-Aviv, spécialiste du Moyen Âge et de la théologie chrétienne. Il est notamment l’auteur de "Histoires de saints : leur rôle dans la formation de l’Occident", Gallimard. Vient de paraître : "Péchés capitaux", Seuil.

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