Il y a deux façons d’évoquer la prostitution des années 20. La moraliste : fustiger ces maisons d’abattage, ces pauvres filles de joie qui portent si mal leur nom, se délecter en chagrins, misères et débines de toutes sortes. Faire le plein de bonne conscience, juger sans comprendre. Car, elles en connaissent un rayon en déveines et peuvent vous tirer des larmes de votre canapé.

Et puis, il y a l’autre manière : sybarite et voyeuriste. Panthéoniser ces lupanars extravagants, idéaliser le bordel comme ascenseur social, créer la fausse légende du savoir-vivre à l’horizontale. À ces deux extrêmes (misérabilisme et esthétisme), Jean Galtier-Boissière avait préféré le reportage romancé avec une galerie de portraits criants de vérité. Des frimes de renégats, des vies déglinguées, des rêves d’indépendance, des amours malheureux, des réussites fulgurantes, des fleurs de pavé, du vécu en somme, Galtier-Boissière nous en donne en chair et en os dans La Bonne Vie republié aux éditions La manufacture de livres.

Comme le souligne dans sa préface, le toujours très inspiré et documenté Olivier Bailly, ce livre a été édité pour la première fois en 1925 chez Grasset. Galtier-Boissière, fondateur du Crapouillot durant les tranchées, polémistevirtuose, diaristesous l’Occup’, était« une forte tête, grande gueule, bon vivant, il ne dédaignait pas faire le coup-de-poing ». Sous la plume de cet observateur hors pair du Paris canaille, défilent des trognes venues d’un autre monde, l’interlope celui qui terrorise et attire à la fois le bourgeois. Ces apaches s’appellent Petit Louis, Jo, Gras-du-Genou et les gisquettes portent des blazes de caf’conc’, Nénette, Zaza la chinoise, Sarah ou Carmen…Galtier-Boissière parle d’un temps où Marthe Richard n’avait pas fait fermer les bobinards.

Un temps où les hommes du Milieu parlaient comme dans les livres de Carco, Simonin ou Boudard. « Il y a deux sortes d’hommes : ceux qui payent les femmes et ceux auxquels les femmes en lâchent ». « C’est pas des hommes comme les autres ! La liberté, pour eux, ça a été l’exception ». Sans concession, ce roman brut, tonique décrit une réalité historique dans laquelle les jeunes filles n’ânonnent pas Rosa la rose mais travaillent en maison ou en estaminet. Et les mecs comme Petit Louis n’ont pas appris l’algèbre sur les bancs de l’école sous l’œil bienveillant d’un instituteur, ce sont des anciens des travaux forcés, des bataillonnaires d’Afrique. Des affreux. Des tatoués. Hargneux. Toujours sur un mauvais coup. Pour les amateurs d’argot, Galtier-Boissière a le don pour faire mousser ses personnages dans un style Vieux Paris très agréable.

Regardez comment il croque l’arrivée de Zaza : « remarquablement grande, svelte, avec une tête petite sur un long cou, les yeux bleu gris tout à tour perçants et câlins, les dents régulièrement plantées et très blanches, un nez légèrement busqué aux narines palpitantes, une auréole de cheveux oxygénés et joliment ondulés, elle avait fait sensation dès son entrée ».On suit les aventures de cette bande d’affranchis, les déboires des filles, les lubies des clients, la vie quotidienne d’un claque, cesmarchands qui viennent vendre leurs babioles froufrouteuses, la flicaille qui surveille, les jalousies, les visites du toubib, les patrons au tiroir-caisse, les durs qui évoquent une « affaire d’exportation » lorsqu’il s’agit d’expédier deux bretonnes au Brésil, les bords de Marne dansants, les michetons, toute une faune bigarrée que Galtier-Boissière a vue de ses yeux. Si Audiard a largement emprunté des bons mots à ces pégriots de la remonte dans un dessein comique et pittoresque, Galtier-Boissière vous amènera lui aux portes de l’Enfer.

La Bonne Vie  de Jean Galtier-Boissière, La manufacture de livres

*Photo: COLLECTION YLI/SIPA. 00507119_000018.