Dans une splendide conférence prononcée à Athènes en 1955, Albert Camus distingue la tragédie, où les forces qui s’affrontent sont toutes légitimes, du mélodrame, où il n’y en a qu’une qui soit justifiable : « Antigone a raison, mais Créon n’a pas tort. De même Prométhée est à la fois juste et injuste, et Zeus qui l’opprime sans pitié est aussi dans son droit. La formule du mélodrame serait en somme : « Cela seul est juste et justifiable », et la formule tragique par excellence : « Tous sont justifiables, personne n’est juste ». C’est pourquoi le chœur des tragédies antiques donne toujours des conseils de prudence. » Et Finkielkraut de rappeler que « sous le choc de Hitler, le chœur tragique est devenu muet : le manichéisme moral se répand à nouveau, la vigilance antinazie assure le règne sans partage du mélodrame stupide sur les meilleurs esprits. » Traumatisées par la bête immonde, abruties au « plus jamais ça », les grandes âmes occidentales ont en effet opté pour la mise sous tutelle de la parole au moyen d’un solide arsenal juridique permettant la mise au ban immédiate de toute pensée jugée nauséabonde, sans passer par la case « déconstruction ». Puisque contre-argumenter reviendrait implicitement à légitimer, on préfère le procès en sorcellerie à la dispute civilisée convoquant à tours de bras « les heures les plus sombres de notre histoire » pour disqualifier d’entrée le puant adversaire. Patrick Cohen 1, Frédéric Taddeï 0.

Si l’objectif paraît louable, l’efficacité de la méthode ne convainc guère, tant du côté de ses  détracteurs… que de ses adeptes. « Si c’était à refaire, je ne le referais pas », savoureux lapsus de la bouche d’un ministre de l’Intérieur qui, au sujet de Dieudonné, reconnaît peut-être en son for intérieur l’inutilité, voire le caractère contre-productif, d’un tel procédé. Car il faut bien l’admettre : le comique le plus célèbre de France sort bel et bien renforcé de cette affaire, quoi qu’en disent les triomphalistes du moment qui ont fait de la lutte anti-M’bala M’bala leur fonds de commerce. Hommages appuyés sur les réseaux sociaux, festivals de « quenelles » à travers le monde, tous ses fans se mobilisent pour soutenir leur héros devenu en quelques jours la superbe victime d’un système réputé aux ordres de Tel-Aviv. Au final peu importe de savoir si les multiples provocations de l’artiste relèvent d’une idéologie de haine, l’apparente persécution qu’il subit lui offre aux yeux de ses innombrables groupies l’absolution inconditionnelle. Tel est le terreau fécond sur lequel se propage à vitesse grand V la pensée soralo-dieudonniste. Nul besoin de pousser la réflexion très loin pour comprendre que le délire paranoïaque qui caractérise le débat ambiant renforce puissamment ceux que nous prétendons combattre.

Sloterdijk nous rappelle qu’aux Etats-Unis, avant la montée du politiquement correct, «  il était légitime de défendre toutes les opinions, même les plus extrêmes, y compris antisémites et racistes, ce qui est beaucoup plus sain que de faire des suppositions sur les arrière-pensées éventuelles de l’autre.  Aujourd’hui, un climat de persécution a envahi l’espace public. Personne ne pense plus que l’autre dit ce qu’il veut dire. Le politically correctness déclenche un processus menant à la paranoïa généralisée. » En d’autres termes, il est préférable d’affronter les négationnistes dans un combat d’idées plutôt que de leur offrir sur un plateau la voie du martyre ! Voilà qui suppose la réhabilitation, dans l’espace public, de la figure de l’Ennemi Irréductible dont les propos doivent être combattus plutôt que caricaturés, et ce d’autant plus urgemment que les vieux remèdes ne fonctionnent plus.

Contrairement à la période dorée de l’antiracisme, où tout un peuple se mettait en ordre de bataille à la moindre injonction des belles âmes, rares sont ceux qui aujourd’hui tombent dans le panneau de la sacrosainte défense des valeurs républicaines. Au péril fasciste si souvent invoqué par des politiques en mal de projets, le peuple ne répond plus par la mobilisation mais par la dérision, convaincu avec Marx que l’histoire se répète toujours deux fois ; « la première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une farce ». Pire, l’antiracisme serait vécu par certains comme un outil de domination, voire comme un ascenseur social qui profite à un cercle de privilégiés incarnés on ne peut mieux par l’actuel premier secrétaire du parti au pouvoir. La sauvegarde des valeurs républicaines, servie à longueur de journée sur nos ondes, agit de moins en moins sur les esprits et renvoie au contraire à la marque d’une idéologie dominante qui ne profite qu’à une caste. D’où le danger non négligeable de voir émerger demain une majorité de Français prêts à jeter le bébé (nos gouvernants) avec l’eau du bain (les valeurs auxquelles ils s’arc-boutent).

En se posant comme les plus fervents défenseurs de « nos valeurs», nos représentants, auxquels plus personne ne croit, sont les premiers à les mettre en danger. Il faut donc se résoudre à se salir les mains, c’est-à-dire à combattre vigoureusement l’ennemi sur son propre terrain plutôt qu’à le diaboliser sans relâche. En ce sens, la virulente mais drolatique diatribe anti-dieudonniste d’un Nicolas Bedos a sans doute contribué à davantage éveiller les consciences qu’une interdiction pure et simple du ministre de l’Intérieur confirmée par le Conseil d’Etat.

Lors de l’émission Des paroles et des actes, Valls concluait très justement face à Finkielkraut ; « Il y a le déclin et il y a la peur du déclin. Méfions-nous de la peur du déclin »… Ce à quoi le principal intéressé aurait pu répondre « Méfions-nous aussi de la peur de l’ennemi. »

*Photo : wikicommons.

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