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La crevette brésilienne sauvera-t-elle la presse écrite ?

La presse permet de faire les gouvernements, de les défaire, d’inciter les femmes à perdre du poids pour être « belles en maillots » à l’approche de l’été, de suggérer aux hommes d’acheter tel modèle d’automobile. Bref, la presse est un terrain de jeu formidable où le meilleur de la publicité peut voisiner avec le pire de la poésie, et où chaque article dit l’époque, et chaque mot trahit le temps. Les journaux sont d’une importance capitale, ce qui explique qu’un quotidien titrant « J’accuse » le lundi, serve le mardi à emballer le poisson. Et celui révélant le scandale du Watergate le mardi, serve le mercredi à envelopper des poireaux chez le marchand des quatre-saisons. C’est la plus roborative des denrées périssables.

Mais la presse est en crise. La diffusion plonge, la crise économique entraîne une baisse considérable des investissements publicitaires. Des quotidiens historiques ont mis la clé sous la porte (France-Soir, La Tribune…), les vautours tournoient au-dessus des rotatives, la mélancolie gagne les salles de rédaction.

Pour échapper à cette morosité, nous apprenons que le patron d’un hebdomadaire régional avait trouvé un « truc ». Il est soupçonné par la justice d’avoir organisé une vaste « arnaque à la crevette brésilienne » pour renflouer ses caisses. « Propriétaire et éditorialiste du Journal Toulousain, l’homme d’affaires Marcial L. – nous apprend l’AFP – a été placé en détention provisoire le 24 janvier après avoir été mis en examen à Bordeaux pour « escroquerie en bande organisée », « association de malfaiteurs » et « blanchiment » » La justice soupçonne le petit patron de presse d’avoir escroqué entre 120 et 150 personnes, qui auraient versé plus de 15 millions d’euros en pensant investir dans… l’élevage de crevettes au Brésil. L’enquête rapporte que l’éditorialiste toulousain aurait promis – dans cette affaire sud-américaine loufoque – un retour sur investissement allant jusqu’à… 200%. La crevette ça peut rapporter gros… Et plus c’est gros, plus ça passe.

On imagine aisément ce monsieur, à une heure avancée de la soirée, au comptoir du Café des sports en train de demander à la cantonade : « Qui serait intéressé par un placement sûr et à fort rendement ? » Et après un instant de silence, prenant une voix mystérieuse et pénétrée… « Les crustacés, Messieurs. C’est l’avenir. Les crustacés aquatiques, je précise ! Allez, patron, remettez-nous ça… »

Pour l’heure, les investigations se poursuivent. Les enquêteurs cherchent à déterminer si cette colossale arnaque aux crevettes a permis de financer directement l’hebdomadaire régional – et jusqu’à quelle hauteur. Conséquence accablante : les 22 emplois du journal sont menacés… « Notre avocat – déclare Thomas Simonian coordinateur de la rédaction – a demandé au tribunal de commerce de nommer un administrateur provisoire le plus rapidement possible, et un appel à repreneur est lancé. » Bonne chance collègues !

C’est la crise…

Français en Syrie : terroristes islamistes ou djihadistes républicains ?

jihadistes syrie hollande

Les deux adolescents toulousains récemment rapatriés en France ont eu plus de chance que Nicolas et Jean-David, deux autres jeunes toulousains qui ont trouvé la mort en Syrie, comme une vingtaine de djihadistes français, victimes d’une idéologie martyrologique. Selon François Hollande, ils seraient près de 700 jeunes français à se sacrifier pour la cause d’Allah et pour le triomphe des islamo-fascistes, y compris la jeune Nora, 15 ans, originaire d’Avignon. Par quels mécanismes psychologiques, idéologiques, ou culturels un jeune français de 15 ans, de « souche », ou issu de la « diversité », peut-il abandonner ses études, rompre avec sa famille et quitter son pays pour aller se faire exploser en Syrie ?

Parce que ce phénomène échappe à la rationalité cartésienne, certains ont inventé la notion d’auto-radicalisation. On a ainsi voulu banaliser la gravité et l’ampleur du phénomène en minimisant la dangerosité des candidats au djihad et au martyr, les considérant comme des individus isolés, non-structurés, non-idéologisés et indépendants de toute organisation terroriste. En somme, des électrons libres dans la galaxie de l’internationale islamiste. Avec les litanies victimaires habituelles, les apprentis terroristes passaient quasiment pour des victimes. Victimes de la société, victimes de la misère économique, victimes de la ghettoïsation, victimes du système scolaire, de l’exclusion, du racisme, de l’islamophobie, etc.

C’est effectivement le cas de certains d’entre eux, mais la plupart sont surtout victimes d’un certain laxisme de la justice, de la complaisance à l’égard des poussées identitaires et communautaristes. Ils sont victimes du philo-islamisme savamment entretenu par ceux qui en font commerce. Ils sont victimes de l’ignorance des valeurs essentielles de l’islam qui sont absentes des manuels scolaires jusqu’à l’enseignement universitaire. Ils sont victimes des représentants officiels de l’islam de France, beaucoup plus dans la realpolitik que dans l’orthodoxie quiétiste. Ils sont victimes de la métastase d’associations islamiques et islamistes financées par des monarchies du Golfe, qui ont fait de l’islam un business bien juteux.

Les adolescents qui ont pu être rapatriés en France grâce à la mobilisation de leurs familles sont également victimes de la politique étrangère française, tout aussi bien sous la présidence de Nicolas Sarkozy avec l’affaire libyenne, que celle de François Hollande avec le dossier syrien. Les dirigeants français n’ont pas encore saisi un fait majeur de la globalisation :  l’interaction entre politique intérieure et géopolitique mondiale. Pour être tout à fait clair, lorsqu’un pays tel que la France – qui compte près de six millions de musulmans, c’est-à-dire l’équivalent de la population libyenne, et plus que l’ensemble des émirats du Golfe- s’engage dans des conflits inter-arabes ou inter-islamiques, il doit s’attendre à des retombées sur son territoire.

Jacques Chirac l’avait compris lorsque George W. Bush a décidé d’envahir l’Irak sous le prétexte fallacieux d’éliminer des armes de destruction massive. Mais pas Sarkozy, qui a pris sans le cœur léger le risque d’envoyer des troupes françaises combattre, avec des djihadistes et des terroristes d’Al-Qaïda, pour « libérer » les Libyens. Tous savaient que l’opposition laïque libyenne était insignifiante par rapport à la nébuleuse islamo-terroriste. Tous savaient qu’Abdelhakim Belhaj, l’un des compagnons de Ben Laden dont le Qatar avait fait un « démocrate » respectable, avait une longue carrière de terroriste, du Soudan en Afghanistan en passant par le Pakistan et l’Irak.

Le cas de la Syrie n’est pas totalement différent du précédent libyen. Même si elle a été plus ou moins pacifique au départ, l’insurrection syrienne a été très rapidement une résistance armée et composée par des djihadistes offshore : des Tchétchènes, des Libyens, des Tunisiens, des Algériens, des Palestiniens du Hamas, des Saoudiens, des Jordaniens, des Irakiens, des Britanniques, des Américains…  et, bien évidemment, des Français. Le nombre des candidats au martyr a été longtemps minimisé en France : il y a à peine trois mois, le ministère de l’Intérieur l’estimait à une cinquantaine d’auto-radicalisés ! L’Elysée reconnaît aujourd’hui qu’il s’agit de 700 enfants de la République qui ont répondu à l’appel du djihad. Mais sont-ils vraiment des terroristes ?

Toute la question est là. Au regard des lois françaises et des conventions internationales, ils sont effectivement des terroristes. Mais, a priori, pas aux yeux du gouvernement français, qui soutient officiellement la résistance syrienne et appelle à lui fournir des armes, s’alignant ainsi sur les injonctions bellicistes du Qatar, de l’Arabie Saoudite et de la Turquie. Si l’on prend au pied de la lettre les positions du quai d’Orsay sur la Syrie, les jeunes islamistes français partis y combattre devraient être considérés comme des djihadistes de la République, des résistants qui combattent pour le respect des droits de l’homme et le triomphe de la démocratie en Syrie !

Quoique mineurs, les deux lycéens de  Toulouse viennent d’être mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Lucides sur le tard, François Hollande a déclaré qu’il est nécessaire de « protéger nos jeunes de France » tandis que Manuel Valls considère l’afflux de djihadistes français vers la Syrie comme  « le plus grand danger auquel nous devons faire face dans les prochaines années ». Encore faut-il agir en amont et protéger les valeurs de la République de toute contamination wahhabite ou islamiste. Que l’on accepte que Voltaire et la charia fassent bon ménage au lycée français de Doha, cela peut se comprendre. Mais que l’on propose de revenir insidieusement sur l’interdiction du port du voile dans les établissements scolaires en France, cela dénote une régression de la laïcité au pays de Jules Ferry.

Quant aux apprentis djihadistes,  ils gagneraient à écouter le message du Prophète de l’islam. Un jour, un homme vint voir le Prophète pour lui demander la permission de partir au djihad. Mohamed lui demanda : « As-tu des parents en vie ? ». Le candidat au martyr répondit « oui ». Et au prophète de répondre : « Ton jihad c’est de veiller au bien-être de tes parents. »

Voilà le véritable sens du djihad, outre le combat contre soi-même et ses propres tentations ; le combat de la transcendance contre l’immanence, de l’humanisme contre le fascisme vert, des Lumières contre l’obscurantisme, de l’amour contre la haine, du culte de la vie contre la culture de la mort.

*Photo : Euronews.

Suisse : Le peuple de justesse

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Étonnant comme on ne se moque plus d’eux comme après la votation sur les minarets. La Confédération helvétique vient de refuser, à 50,3%, par une votation serrée, l’immigration de masse et d’instaurer la préférence nationale (Le Figaro, Nouvel Observateur, Le Monde).

Au-delà de l’inquiétude des Français sur leur sort en Suisse et celle des frontaliers affectés également, il me semble que plusieurs enseignements peuvent être tirés de ce résultat qui a surpris, paraît-il, les instances européennes.

D’abord, il n’est pas scandaleux ni irresponsable de consulter un pays sur un fait de société capital qui divise l’opinion publique. J’entends bien que la Suisse n’est pas la France et que ses votations, techniquement, ne sont pas soumises aux mêmes contraintes que nos referenda toujours désirés mais jamais concrétisés. En France, le peuple fait peur.

Ensuite, donner la parole aux citoyens fait surgir dans le débat politique et parfois politicien la dure réalité face à laquelle il ne convient plus de se payer de mots. Quand le leader du groupe socialiste au Parlement européen, Hanes Swolboda, déclare que « l’immigration n’est pas une menace mais un atout appréciable pour le développement économique », il formule un propos qui, irénique et optatif, n’a précisément plus la moindre influence sur l’immédiate et éprouvante quotidienneté des gens à tort ou à raison déstabilisés, voire pire, par un afflux d’immigrés, la Suisse ayant espéré en limiter le nombre mais vite dépassée sur ce plan.

Il y a un humanisme verbal et abstrait, un hommage formel à l’Europe et à ses bienfaits constatés ou prétendus qui n’ont plus la moindre chance d’entrer dans la tête non pas seulement des Suisses mais de beaucoup d’Européens dans les 28 états membres. Les discours changeront ou le raz -de -marée hostile à ce qui n’est plus un souffle, une espérance, un avenir mais une bureaucratie tatillonne se mêlant trop souvent de ce qui ne la regarde pas s’amplifiera.

Enfin – et c’est sans doute le plus rassurant dans cette déconvenue – cette victoire de justesse est signifiante. Alors que la démagogie aurait pu entraîner les votants en masse contre l’immigration de masse et en faveur de la préférence nationale, c’est au contraire sur le fil que cette cause l’a emporté. Cela démontre non seulement qu’il n’y a pas de débats impossibles, inconcevables en démocratie mais qu’ils n’entraînent pas forcément de la bêtise simpliste ou la répudiation des nuances. Certes, les vainqueurs peuvent se réjouir mais les vaincus, d’une certaine manière, sont trop nombreux pour ne pas leur donner mauvaise conscience.

Qu’on ne prenne plus les Suisses de haut ! Il est manifeste que notre République serait bousculée dans sa façade et ses pétitions de principe officielles et affichées si la démocratie directe venait en France troubler le ronron de ce pouvoir satisfait de sa majorité parlementaire même frondeuse.

Il ne faut pas se le cacher.

*Photo : Anja Niedringhaus/AP/SIPA. AP21521542_000001.

Les méthodes sélectives de M. Valls

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Ne revenons pas sur le fond de Jour de colère, à propos de quoi nous nous sommes expliqués publiquement avec ses organisateurs, dont nous ne remettons pas en cause la bonne foi, même si nous pouvons diverger sur certains points, lesquels restent tout à fait légitimes et dans le champ du débat rationnel.

Il reste malgré tout quelques faits étranges, notamment dans la propension des forces de l’ordre à organiser de façon sélective, depuis un an et les premières grandes Manifs pour tous, les arrestations et les gardes à vue. On n’en compte pas moins d’un millier pour quelques dizaines de condamnations réelles à la fin. Les policiers, que l’on sait particulièrement zélés et réactifs lorsqu’il s’agit d’appréhender Marie-Ségolène et Charles-Edouard qui ont jeté une misérable canette sur un Robocop surarmé, sont bizarrement absents quand cinquante néonazis parfaitement identifiables défilent en tendant le bras en hurlant « Juifs dehors ».

Lesdits barbares n’étaient même pas en l’occurrence des soraliens issus de la diversité – ce qui eût pu expliquer la vergogne du ministère de l’Intérieur à les toucher – mais tout ce que l’on fait de plus classique dans la vieille extrême droite pétainiste, les zigotos de feu L’Œuvre française et des Jeunesses nationalistes (dissoutes officiellement toutes deux au moment de l’affaire Méric), cornaqués par Yvan Benedetti et Alexandre Gabriac, le premier ayant tenté de s’emparer du micro à la tribune avant d’être lestement rabroué par le service d’ordre. Curieusement ces gens-là, qui défilaient sous la banderole de leur nouveau faux-nez, Les Caryatides, ne sont jamais alpagués. Lorsque Gabriac et ses copains récidivent deux jours plus tard en interrompant la diffusion à Annecy du film de Caroline Fourest sur les Femen, ils sont exfiltrés par les flics et immédiatement relâchés. De là à considérer qu’ils sont les idiots utiles de M. Valls, il n’y a qu’un pas qu’on ne répugne pas à sauter.

Le ministre de l’Intérieur aura de plus en plus de mal à justifier publiquement sa lutte contre le fascisme s’il continue de laisser ces zouaves tendre le bras impunément pendant qu’il coffre des Veilleurs pacifiques. Il serait bon que ses services s’expliquent enfin sur la pusillanimité – ou l’amateurisme ? – dont ils font preuve devant ce groupuscule censément interdit.

Voyage en Soralie

alain soral dieudonne

L’affaire Dieudonné a remis au goût du jour, dans les médias classiques, la personne d’Alain Soral, étrange pantin qui s’agite dans le clair-obscur d’Internet depuis plus d’une décennie, mais que les événements récents ont placé sous les projecteurs. Écrivain, agitateur, maître à penser, Soral est un peu tout cela à la fois. Mais s’il faut, aujourd’hui, se pencher sérieusement sur son idéologie souvent teintée d’accents délirants, c’est parce qu’elle est peut-être le cœur d’un projet politique qui pourrait séduire au-delà des marges extrémistes dont toute démocratie doit s’accommoder.[access capability= »lire_inedits »] Ce projet tient de l’oxymore, voire de la bouillie idéologique : bricolant à partir d’éléments disparates, Soral prétend inventer, sans le formuler et peut-être sans le savoir, une République multiculturaliste – et antisémite. On peut le résumer par un slogan : réconcilier la France black-blanc-beur contre qui vous savez.

Intellectuellement autodidacte, quoiqu’il ait suivi des cours aux Beaux-Arts de Paris et à l’EHESS, l’homme, né en 1958, s’illustre d’abord dans les années 1980 avec Les Mouvements de mode expliqués aux parents, coécrit avec Hector Obalk et Alexandre Pasche. La décennie suivante est plutôt faste pour lui : chroniqueur pour diverses émissions de télé, il plaît dans le personnage du communiste -homme à femme (Sociologie du dragueur, en 1996). Mais c’est au tournant du millénaire, avec Jusqu’où va-t-on descendre ? (2002), qu’il prend son envol comme penseur politique mettant le feu à diverses poudres.

Alain Soral a toujours été un auteur compulsif. Sa méthode, inaugurée avec succès dès les années 1980, est celle de l’abécédaire, du texte court et percutant où, à partir d’un détail ou d’un fait divers, il tricote une théorie générale et définitive du monde. Cela a sans doute contribué à faire de ses livres, parfaitement adaptés au mode de lecture contemporain, de grands succès d’édition. Mais si à l’époque de Jusqu’où va-t-on descendre ?, il faisait feu, avec une certaine vis comica, sur tous les signes de malaise et de déréliction du temps, dans le cours des années 2000, son viseur se resserre progressivement pour se focaliser sur une seule cible. Israël, donc le sionisme, donc la « communauté [juive] organisée » devient l’ultima ratio de l’essayiste. Faut-il s’étendre sur le drame psychologique de l’homme qui a cru trouver dans sa solitude intellectuelle le motif unique d’explication du monde ? La littérature abonde en analyses de la paranoïa et nous n’avons pas l’intention de sonder les reins et les cœurs. On peut en revanche ausculter les rouages d’un système « antisystème ».

Batteur d’estrade de la nouvelle extrême droite, Doriot postmoderne, vulgarisateur d’une pensée à contre-courant ou antisémite de modèle courant ? Définir le fondateur du club politique (et site à succès) Égalité et Réconciliation (E&R) reste malaisé. On croise en effet, dans son entourage et parmi ses admirateurs, une foule bigarrée qui va de l’ultragauchiste déçu au catholique traditionaliste en passant par le jeune musulman patriote. Alain Soral est-il le réconciliateur de la communauté nationale qu’il prétend être ou bien le diffamateur fauteur de troubles que l’on soupçonne ?

Son indéniable talent réside justement dans sa capacité à s’adresser à des publics très divers, en mobilisant des éléments de langage d’origines disparates. Une sorte de moteur de recherche humain qui donne aux candides l’impression qu’il sait tout, et donc qu’ils sauront tout grâce à lui. À certains musulmans, il parlera René Guénon, c’est-à-dire tradition primordiale qui rassemble toutes les religions dans une unique origine ; devant certains catholiques, il bavera contre Vatican II, leur fournissant ainsi un discours à la fois traditionaliste et révolutionnaire. Pour les identitaires ou les férus de la nouvelle droite, il brandira les racines païennes de la France ; aux souverainistes, il rappellera Valmy, la République jacobine et centralisatrice. Soral jongle aisément entre la communauté nationale et les communautés de base, ethniques, culturelles et religieuses, sans trop s’embarrasser à expliquer comment tout cela s’articulera. À vrai dire, on le comprend trop bien : pour lui, il existe une communauté – et une seule – qui a pour programme général et immémorial de diviser toutes les autres afin de régner sur elles. Les jours de bonté, il l’appelle la « communauté organisée ». Parfois, la « Banque ». Disons les juifs, pour simplifier.

Selon le vieil et indigent adage qui veut que les ennemis de nos ennemis soient nos amis, Soral a conçu un amour profond de certains régimes tyranniques, comme la Jamahiriya du colonel Kadhafi ou la Syrie de la famille Assad. Le même qui se plaint ici de vivre sous un gouvernement dictatorial ne voit rien à redire à la pratique de la liberté d’expression dans ces pays-là. Ces régimes arabes tyranniques sont-ils, dans sa pensée, des alliés de circonstance, ou les admire-t-il vraiment ? Bien malin qui pourra le dire. Mais tout ce qui est l’ennemi d’Israël est bon à prendre. Il n’est pas anodin, d’ailleurs, que l’on retrouve à ses côtés, à la fondation E&R en 2006, Frédéric Châtillon, figure historique du GUD et grand aficionado de la Syrie. C’est lui qui convoiera Dieudonné et Soral dans le pays. La résistance devient internationale, et Ariel Sharon tremble sans doute. La magie du soralisme se trouve dans ce que Rémi Lélian a brillamment défini comme l’« antiracisme 2.0 » sur le site Idiocratie : de même que le Parti socialiste des années 1980 était parvenu à faire accroire aux libertaires de sa base que l’immigré d’Afrique du Nord ou le sans- papiers étaient les visages du nouveau prolétariat avec lequel il fallait se solidariser, Soral prêche à une certaine extrême droite, païenne, catholique ou même athée, mais dans tous les cas répugnée par la postmodernité, la nécessité de s’allier avec les Français musulmans, eux-mêmes reconscientisés et désireux de s’extraire des banlieues sordides où l’esprit du temps les confine. La France, « patriote » dit-il, dont rêve Alain Soral n’a pas grand-chose à voir avec le discours républicain de Valmy qu’il se targue d’avoir écrit pour Jean-Marie Le Pen en 2007. Par exemple, ces quelques lignes, publiées le 31 décembre 2009, figurent dans l’un des textes fondateurs d’E&R : « [Les Français] devraient regarder plutôt du côté du général Aoun[1. Michel Aoun, maronite, ancien commandant en chef de l’armée libanaise, fondateur du Courant patriotique libre, a passé un accord avec le mouvement chiite Hezbollah en 2005.], qui connaît, lui, la guerre civile, ses dégâts, ses buts et ses causes ; le général Aoun tendant la main, en véritable patriote, à Nasrallah du Hezbollah. » Soral le « républicain » a déjà admis la libanisation de la France.

Il brandit aussi, comme un étendard glorieux, son ancien communisme et sa science de Marx, généralement pompée chez Clouscard[2. Philosophe et sociologue proche du Parti communiste français, mort en 2009, qui a développé dès les années 1970 une critique d’un monde devenu « libéral-libertaire » dans le sillage de Mai-68.]. Mais à l’évidence, sa tentative de créer un axe des extrêmes, de la gauche à la droite, a échoué : on ne trouve pas, dans son public et son lectorat, de cohortes d’anciens marxistes. À moins de compter les négationnistes comme Ginette Skandrani. D’ailleurs, le soralisme fonctionne comme le négationnisme : une idée développée à gauche dont s’entiche une certaine extrême droite, notamment parce qu’elle touche à l’interdit. Tout cela se résout généralement dans la « Banque » avec un grand B, ce produit de la Hollande, de la City et de Wall Street – comprendre les forces protestanto-juives : « Tous les politiques, aujourd’hui, sont l’émanation des financiers », assène-t-il en passant dans une conférence, sans donner le moindre argument à l’appui de cette affirmation. Ce qui est frappant, c’est l’aplomb avec lequel il parle, et l’absence de nuances qu’il met dans son discours. Son ami Pierre Jovanovic, spécialiste des marchés financiers qui lit l’avenir économique dans L’Apocalypse de Jean, est peut- être le meilleur décodeur de cette pensée au marteau. Ainsi écrit-il, à propos de Comprendre l’Empire : « Alain Soral est clair, factuel, concis ; il passe l’histoire des idées au tamis, et il ne reste plus que 0 et 1, à savoir deux mondes, deux systèmes qui se livrent en ce moment même un combat mortel. D’un côté le monde de l’Ancien Testament et de l’autre le monde du Nouveau Testament. Autrement dit, le monde d’Abraham contre celui du Christ, de la Vierge et des Anges. »

Coaguler Orwell et Bainville Cette opposition radicale ne peut que flatter certains cathos tradis, orphelins de l’antijudaïsme chrétien. Témoin l’abbé B., grand canoniste et fin connaisseur de la théologie, qui observe avec sympathie dans le soralisme la « “coagulation” d’un certain nombre d’analyses dispersées à travers diverses écoles de pensée, l’incitation à la lecture d’auteurs différents, une exigence de sortie des sentiers battus, à “droite” comme à “gauche” (Lasch, Michéa, Clouscard, Orwell pour les gens de droite, et Bainville, Bloy, etc., pour les gens de gauche…). » Concluant lapidairement : « Faire lire Bainville à des jeunes de banlieue, qui fait mieux ? » Ambroise Barbe-Rouge, jeune catholique militant, confirme : « Soral développe une métapolitique dans la tradition de Gramsci ou Pasolini, en nous invitant à vérifier par nous-mêmes, c’est-à-dire par nos lectures, la réalité d’un système “dominateur et sûr de lui-même”. » Tiens donc. Attention, pour Ambroise, « Soral n’est pas antisémite, mais antijudaïque. […] Si le judaïsme est cette doctrine qui présente, Talmud à la lettre, la Vierge Marie comme une prostituée et Notre Seigneur Jésus-Christ comme un adultérin, il est un devoir de le rejeter avec la plus grande fermeté. » Quand on convoque l’enseignement de Vatican II sur les relations du catholicisme avec les autres religions révélées, l’abbé B. confie, lui, avoir « toujours été mal à l’aise sur la “repentance” catholique et l’abandon du “verus Israël” ».

S’il y a, d’ailleurs, une constante chez les admirateurs d’Alain Soral, c’est que nul ne reconnaît que son système soit fondé sur l’antisémitisme. Ils le ramènent à un antisionisme courant ou à un antijudaïsme censément acceptable par les chrétiens ou encore, comme Maxime, jeune intellectuel belge et sympathisant d’Égalité et Réconciliation, assurent que les diatribes de l’agitateur à propos des « communau- tés » ne les intéressent pas le moins du monde (sans les gêner de façon rédhibitoire pour autant) : « Je ne pense pas, comme d’autres, que derrière chaque divorce, il y ait un sioniste. » Ouf ! Venu de l’ultragauche, Maxime a été séduit par le recyclage soralien de la dialectique marxiste, notamment sur les nouveaux rapports de classe et de production. Si on lui objecte qu’il pourrait aussi faire son miel d’un penseur comme Michéa, il confirme : pour lui, Soral est un agitateur qui, grâce à Internet, fait connaître à des jeunes gens sans culture l’existence du grand intellectuel qu’est Michéa.

Bobos et barbus Chez David, parisien, graphiste, musicien et compositeur à la dégaine bobo, le discours est encore différent : « Soral, rencontré un peu par hasard sur Internet, m’a appris à prendre du champ par rapport à la vulgate des médias traditionnels. » Ancien élève d’école de commerce, il pour- suit : « Très tôt, j’ai accepté les règles du jeu capitaliste pour m’en libérer le plus vite possible. Je ne ressens pas personnellement d’oppression de ce monde. Mais ce qui m’intéresse chez Soral, c’est l’idée d’une contre-pensée : avec lui, j’ai, si l’on adopte un langage marketing, accès à de nouveaux produits. » Sébastien, 30 ans, enseignant-chercheur en informatique à l’université, d’abord fan de Dieudonné, s’accorde pour sa part un droit d’inventaire dans la pensée de Soral : « Je rejette complètement leur délire complotiste qui attribue au lobby sioniste français tous les malheurs de la France, voire du monde, bien que ce lobby ait beaucoup plus d’influence que tout autre lobby communautaire sur les médias et sur les politiques français. »

Fathallah, qui ne se dit pas « soralien » mais fréquente régulièrement le site d’Égalité et Réconciliation, aime le « côté iconoclaste » du bonhomme. D’après lui, nombre de ses coreligionnaires musulmans, généralement intellectuels et éclairés, ne se reconnaissent pas dans le salafisme barbu, mais adhèrent à l’idée de « réconciliation nationale » et au « patriotisme » défendus par Soral, le seul, selon eux, à s’ouvrir aux minorités visibles en mettant l’accent sur les valeurs communes au christianisme et à l’islam. S’ils sont souvent arrivés à lui par antisionisme, c’est plutôt sa critique du libéralisme économique qui les touche aujourd’hui. Dans la ligne d’un Camel Bechikh, président de Fils de France et proche de Soral, ils se veulent entièrement français et entièrement musulmans, séparant «  la culture du culte ».

Qu’ils fassent semblant ou qu’ils en soient vraiment convaincus, les sympathisants d’Alain Soral sont donc unanimes : leur champion n’est nullement antisémite. N’empêche, ils pourraient se demander s’il n’est pas étrange de commencer la réconciliation par l’insulte et les coups. « Il faut se retrouver ensemble contre… », « Eux contre nous », « Il faut bien comprendre qu’on nous manipule » sont sans doute les expressions qui reviennent le plus souvent dans ses discours, ses vidéos et ses livres. Soral galvanise ses disciples, comme un « net-évangéliste » plutôt que comme un leader politique. Après deux ans de flirt poussé avec le FN, il a concentré ses efforts sur Égalité et Réconciliation, son bras armé médiatique où il diffuse ses vidéos et ses publications. Il y a quelques années, son ancien bras droit Marc George, lui aussi transfuge de la gauche, ami de Faurisson, négationniste et converti à l’islam, voulait transformer ER en véritable parti politique, Soral a mis son veto, dénoncé un putsch et mis dehors ou poussé à la démission la plupart de ses cadres…

On est rassuré, finalement, de découvrir que son public rassemble des « cyber-fans » plutôt que des militants. Il n’y a pas d’armée de « soraliens ». Et la plupart de ses sympathisants, en tout cas de ceux qu’on a interrogés, prennent clairement leurs distances à l’égard de sa rhétorique complotiste. Mais, on le sait, le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison. La cohérence factice de Soral, sa vision binaire du monde, sa solution unique pour régler tous les problèmes peuvent faire des ravages dans les esprits simples ou incultes travaillés par le ressentiment. Certes, nous ne sommes pas dans les années 1930. Mais les imbéciles ne manquent pas. Et Soral peut leur fourguer la marchandise avariée d’un socialisme adapté à leur cas – ce qu’en bon français on appelle l’antisémitisme.[/access]

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674233_000036.

Dieudonné : ses premières victimes sont ses fans

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Gil Mihaely. Vous avez joué un rôle important dans « l’affaire Dieudonné », à travers votre site JSSNews. On vous doit notamment la publication des premières images de quenelles puis les fuites de la correspondance entre l’épouse de Dieudonné et Alain Soral.  Pourquoi l’avez-vous pris comme sujet de votre enquête ?

Jonathan Simon Sellem. Nous avons débuté notre enquête sur Dieudonné en 2009, lorsqu’il se présentait sur la liste antisioniste aux élections européennes. À l’époque, j’avais déjà des informations sur le financement du parti antisioniste par l’Iran, à travers ce que les autorités françaises appellent « la deuxième ambassade d’Iran en France, » à savoir le Centre Zahra France de Yahia Gouasmi (ndlr: celui qui affirme que « derrière chaque divorce, il y a un sionisme »).

Quelques mois plus tard, Dieudonné revenait sur scène avec son spectacle « Mahmoud », en hommage au président iranien à l’époque, Mahmoud  Ahmedijenad. Sur l’affiche, Rire et Chansons n’était plus le sponsor. On  y voyait les logos du Hamas et du Hezbollah, dont il dit être « un combattant ».

Entre 2009 et 2013, j’ai réussi à obtenir assez d’informations et de documents pour montrer que, non seulement l’homme est un escroc, qu’il est raciste, mais en plus que ses premières victimes sont… ses fans ! Certains ont été jusqu’à casser leurs PEL ou prendre des crédits à la consommation, à hauteur de 20.000 €, pour financer Dieudonné !

Vous avez essayé d’ouvrir les yeux de fans de Dieudonné, mais vous entendent-ils vraiment ?

Absolument ! Avant même que le scandale n’éclate en décembre 2013, beaucoup de dieudonnistes, y compris du premier cercle de fidèles, ont changé d’avis et nous ont transmis des révélations. S’ils l’ont lâché, c’est qu’ils n’acceptent ni l’antisionisme, ni l’antisémitisme de Dieudonné.

Vous auriez d’ailleurs récemment rencontré Ahmed Moualek, ancien proche de Dieudonné, dans un esprit de dialogue. Pensez-vous la réconciliation possible ?

Ahmed Moualek reste un antisioniste convaincu et continue à penser que des organisations comme le CRIF exercent une mainmise sur la France ce qui, quand on connaît la réalité, est plutôt drôle. Mais il a accepté de me rencontrer pour plusieurs raisons. “Il faut éviter que Dieudonné se serve d’une minorité pour taper sur l’autre” m’a-t-il dit. Après notre rencontre, franche mais sincère  et très enrichissante pour nous deux, il a publié une vidéo où il appelle ses spectateurs au calme. J’en ai fait autant dans un de mes articles.

Rétrospectivement, pensez-vous avoir choisi la bonne stratégie ? Ne fallait-il pas mieux ignorer Dieudonné au lieu de lui faire de la publicité ?

C’est un faux débat. Personne n’a parlé de Dieudonné pendant des années. Résultat, c’est « l’artiste » qui vend le plus de DVD en France, il ne paye ni ses impôts ni ses amendes, et ses saluts nazis déguisés se sont propagés à travers le monde. Sans parler des soutiens qu’il a reçus, de la part de personnalité « au cœur du système », comme Yannick Noah, Tony Parker ou Boris Diaw. Il était temps de faire de la pédagogie et d’interpeller la sphère politique.

Quitte à traquer les auteurs de « quenelles » en révélant leur identité ?

Je l’assume totalement ! Début décembre 2013, nous avons commencé, à débusquer ceux qui, en uniforme ou pendant leurs heures de travail, faisaient des saluts nazis déguisés. A ce jour, au moins 32 « quenelliers » ont été licenciés et plusieurs dizaines été mis à pied, en France, en Suisse et en Belgique.

Etaient-ils tous antisémites ?

Il y a de tout. Il y a dans le lot des conspirationnistes, des antisionistes, des antisémites. Il y a aussi des gens qui se disent “anti-système” sans vraiment comprendre de quel “système” parle Dieudonné. Il faut savoir que pour lui, le système ce sont les banques (qui appartiennent aux juifs), les médias (sous contrôle juif) et les politiciens, eux aussi manipulés par les juifs… Quand un livreur de champagne fait une quenelle devant une caisse de “Champagne Rothschild”, il y a forcément une arrière-pensée. Idem quand un type fait un salut nazi déguisé en uniforme de la RATP sur la place David Ben Gourion à Paris.

Il faut comprendre que les gens qui envoient leurs photos à Dieudonné s’adressent à quelqu’un dont on connaît la haine du juif, pour participer à un concours où il n’y a strictement rien à gagner, sinon la joie d’être publié sur le site Internet d’un antisémite…

C’est pourquoi notre chasse aux nazillons se contente de n’identifier que les quenelliers qui ont envoyé des photos à Dieudonné, à l’exclusion des autres… Et pourtant, il y en a des milliers, et l’identification de ces personnes serait ultra-rapide !

Après l’interdiction du spectacle « Le Mur », qui semble avoir clos l’affaire Dieudonné, que se passe-t-il dans la Dieudosphère ?   

On assiste à un double mouvement. Il y a les « irréductibles » qui, de toutes façons, seront toujours de son côté. Et puis il y a les autres qui, grâce au gouvernement et aux médias, se disent aujourd’hui que leur ancienne idole est en fait un réel danger pour la fraternité de notre société.

Quant à Dieudonné, il revient à ses premières amours de 2003/2005, jouant à plein la concurrence mémorielle, comme si il devait combattre la Shoah pour que la société parle davantage de la traite négrière. Côté affaires, il n’est pas au mieux. Son site internet est hors service depuis plusieurs semaines, ce qui l’empêche de vendre des produits dérivés. Mais je serai très étonné d’apprendre le « remboursement » de tous ceux qui ont souscrit à des abonnements payants à son site (à raison de 60 euros par an). Grâce au hacker qui a publié la liste de tous ses clients, je pense que beaucoup d’internautes n’oseront plus faire leurs courses en ligne.

 

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00672169_000005.

Antifas en Bretagne : la stratégie de la tension

antifas jour colere

Voici une nouvelle démonstration, s’il en fallait encore, de la franche dégradation du climat politique en France : le saccage du centre-ville de Rennes samedi soir, à l’occasion d’une manifestation de protestation contre la tenue d’un meeting du Front national dans la Salle de la Cité. Six à sept cents manifestants ont affronté dans les rues de Rennes quelque trois cents policiers qui tentaient de les empêcher de se rendre au local du FN, boulevard de la Liberté, puis sur le lieu même du meeting, salle de la Cité. Les affrontements se sont rapidement transformés en véritables scènes d’émeutes, avec jets de projectiles et barricades improvisées, occasionnant de multiples dégâts, entre autres des vitrines saccagées et des véhicules incendiées.

L’organisation d’un meeting du Front national dans la salle de la Cité revêtait une importance symbolique particulière. Construit en 1925, le bâtiment est profondément associé à l’histoire du mouvement ouvrier dans la région. Cette salle a accueilli nombre de meetings et de réunions syndicales avant de devenir un cinéma en 1960. Redécouverte en 1993, elle a été classée monument historique en 1997, en raison notamment de la présence d’une fresque réalisée par le peintre Camille Godet, reprenant les nombreux croquis des ouvriers réalisés par l’artiste pendant la construction du bâtiment. Partis de gauche, organisations syndicales et associations avaient donc vivement protesté contre l’attribution de la salle de la Cité au Front National pour l’organisation de son meeting de campagne. La municipalité socialiste, par la voix du PS d’Ille-et-Vilaine, s’était cependant défendu en arguant du fait qu’« une autre décision aurait permis au FN de se présenter en victime des règles qui président à la démocratie locale. Nous ne voulons pas leur faire ce cadeau ».

Les violents incidents n’ont pas empêché la tenue du meeting qui a réuni environ cent personnes à partir de 21h mais ils font surtout suite à une série de coups d’éclats qui semblent démontrer la relative impunité de ces milices antifascistes, lesquelles n’hésitent pas à recourir à l’agression physique quand cela leur semble nécessaire. Ce fut le cas deux jours plus tôt quand le conférencier Philippe Perchivin, accusé d’être proche des milieux Identitaires, a été aspergé d’ammoniac par quinze individus masqués et cagoulés ayant fait irruption dans l’amphithéâtre où se tenait la conférence, ou encore lorsque la librairie Dobrée à Nantes, suspectée d’être un lieu de rendez-vous de la droite catholique nantaise, fut mise à sac.

Les dépôts de plainte pour coups et blessures, dégradations ou menaces de mort se sont multipliés à un rythme inquiétant, notamment depuis l’affaire Clément Méric, dont l’origine fut elle-même une rixe entre militants antifascistes et nationalistes. Les accusations de laxisme se multiplient également à l’encontre de Manuel Valls et la mise en cause, parfois par des sources policières, des administrations et des magistratures, accusées de produire de très claires consignes de clémence en cas de troubles impliquant des antifas, fleurit sur la Toile. Ainsi, les violences qui ont secoué le centre-ville de Rennes samedi, entraînant des dégâts importants et faisant cinq blessés, n’ont donné lieu à ce jour qu’à quatre interpellations. Le Front national a d’ailleurs accusé le ministre de l’Intérieur de « protéger les voyous ‘antifas' » qui déploient une « violence inouïe » et demandé la dissolution de ce que le parti de Marine Le Pen nomme des « milices du pouvoir ».

Y-a-t-il une volonté délibérée du ministère de l’Intérieur de garantir à ces groupuscules une relative impunité afin de maintenir avant les élections municipales un climat de tension et profiter de la radicalisation qui s’est affichée lors du « Jour de la colère » et depuis les débuts de l’affaire Dieudonné pour jouer le jeu dangereux de l’affrontement des extrêmes ? Cette stratégie de la tension rappellerait grandement celle qui caractérisa le gouvernement italien dans les années 70 qui, à l’époque, pour écarter un Parti Communiste Italien menaçant, avait largement instrumentalisé les violences urbaines et les mouvements radicaux de gauche et de droite afin d’instiller un climat de crainte favorable au maintien au pouvoir de la mouvance démocrate-chrétienne.

Comme le rappelle un confrère : « Ce serait, en tous les cas, la seule stratégie valable pour écarter le parti qui s’oppose aujourd’hui à l’ordre établi et qui s’apprête à recueillir près d’un tiers des voix des électeurs français, comme autrefois le PC italien… Avant que les révolutionnaires, les antifascistes, les néofascistes, les services secrets, les nazi-maoïstes, les brigadistes, et tutti quanti, n’entrent en scène pour jouer une partition que le chef d’orchestre (étatique) avait écrite pour eux. » Reste à savoir si la partition ne pourrait pas se révéler, pour le chef d’orchestre lui-même, très dangereuse à faire jouer.

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00675370_000005.

Français de souche

finkielkraut francais souche

La caractéristique principale du Minable, c’est sa propension à donner des leçons. D’où sa présence massive parmi les profs, les journalistes, le personnel politique. Ce qui bien sûr n’exclut pas qu’il n’y ait de grands profs, de bons journalistes, voire des politiques intelligents. Mais bon…

« Après l’émission Des Paroles et des Actes ce jeudi 6 février, deux membres du Conseil National du PS, Mehdi Ouraoui, ancien directeur de cabinet d’Harlem Désir, et Naïma Charaï, présidente de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (ACSE), ont saisi le CSA. Dans une lettre envoyée à son président, ils qualifient l’intervention d’Alain Finkielkraut «d’inacceptable» et «dangereuse». Ils s’inquiètent précisément de l’usage par le philosophe de l’expression «Français de souche», «directement empruntée au vocabulaire de l’extrême droite». 

Le malheureux Finkielkraut a cru bon de répondre — non pour se justifier, mais parce que c’est son métier de rendre les autres intelligents, treizième des travaux d’Hercule :

«Je suis totalement abasourdi. Hier soir, lors de l’émission Des paroles et des actes, j’ai dit que face à une ultra-droite nationaliste qui voulait réserver la civilisation française aux Français de sang et de vieille souche, la gauche a traditionnellement défendu l’intégration et l’offrande à l’étranger de cette civilisation. La gauche en se détournant de l’intégration abandonne de fait cette offrande. Manuel Valls a expliqué que nous avions tous trois -lui-même, David Pujadas et moi – des origines étrangères et que c’était tout à l’honneur de la France. J’ai acquiescé mais j’ai ajouté qu’il «ne fallait pas oublier les Français de souche». L’idée qu’on ne puisse plus nommer ceux qui sont Français depuis très longtemps me paraît complètement délirante. L’antiracisme devenu fou nous précipite dans une situation où la seule origine qui n’aurait pas de droit de cité en France, c’est l’origine française. Mes parents sont nés en Pologne, j’ai été naturalisé en même temps qu’eux en 1950 à l’âge de un an, ce qui veut dire que je suis aussi Français que le général de Gaulle mais que je ne suis pas tout à fait Français comme lui. Aujourd’hui, on peut dire absolument n’importe quoi! Je suis stupéfait et, je dois le dire, désemparé d’être taxé de racisme au moment où j’entonne un hymne à l’intégration, et où je m’inquiète de voir la gauche choisir une autre voie, celle du refus de toute préséance de la culture française sur les cultures étrangères ou minoritaires. L’hospitalité se définit selon moi par le don de l’héritage et non par sa liquidation.»

Admettons que l’expression « Français de souche » soit aujourd’hui délicate à employer, surtout depuis qu’elle sert d’étiquette à un site dont la mesure ni le bon goût ne sont les qualités dominantes. Admettons qu’un philosophe (je rappelle que Finkielkraut ne l’est pas, de formation) doive utiliser les mots avec circonspection. Oui, admettons…

Mais comment admettre qu’un parti (le PS) décide d’interdire les mots qui le défrisent ? À l’intolérance de ceux que leur étiquette « de gauche » ne préserve pas du malheur d’être des abrutis, répondra tôt ou tard l’intolérance massive d’une foule d’abrutis qui revendiqueront crânement, et dans la rue, une étiquette « de droite ».

D’ailleurs, ils la revendiquent déjà. L’un des exploits les plus remarquables de ce gouvernement de fantoches est d’avoir rassemblé des centaines de milliers de personnes qui n’existaient pas collectivement, et qui désormais s’expriment d’une seule voix. On salue bien bas.

Au passage, et quitte à chicaner sur les mots, comment distinguer les Français nés en France depuis plusieurs générations et ceux de toute fraîche importation, nés à l’étranger — Finkielkraut lui-même ? Parce que la distinction, quoi qu’on en pense, fait sens : on n’est pas français comme le camembert est normand : on l’est parce qu’on le mérite.
On ne naît pas Français — on le devient, même quand on a des parents inscrit au registre national depuis lurette. On le devient en s’affranchissant des coutumes, des relents familiaux, des communautarismes de toutes farines, des habitudes religieuses exotiques, des impératifs gastronomiques exogènes. J’ai parlé ici-même de cet excellent livre paru l’année dernière, La République et le cochon (Pierre Bimbaum), dans lequel l’auteur analyse avec une grande finesse le rôle du porc dans l’intégration à la communauté française, et la façon dont les Juifs (et les Musulmans, mais ce n’est pas son sujet directement) ont accepté (ou non) d’entrer dans les usages alimentaires de la République. On est français parce que l’on maîtrise la langue (ce que Finkielkraut fait à un niveau supérieur — très supérieur aux deux hurluberlus qui veulent le traîner aujourd’hui en justice au nom du politiquement correct, très supérieur aux membres du gouvernement, très supérieur à l’ensemble de la classe journalistique qui le juge), et parce que l’on a accepté les caractéristiques de la civilisation française.

Il ne s’agit pas de nationalisme — encore que « mourir pour la France », expression qui paraît de plus en plus désuète aux jeunes générations, qu’elles soient « de souche » ou non, me paraisse la pierre de touche de la nationalité. Encore moins d’esprit cocardier — même si ce drapeau « plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut » a une histoire que nous pouvons revendiquer autant qu’au temps d’Edmond Rostand, dont les vers de mirliton me font toujours tressaillir.
Il s’agit de terre et de terroir.
Il faut être bête comme peut l’être Claude Askolovitch pour croire que « terroir » est une expression pétainiste, alors que c’est la façon la plus simple de distinguer un bayonne taillé dans la croupe d’un honnête porc pie noir basque d’un jambon issu d’une quelconque carcasse danoise élevée en batterie (ou, pour en rester au cochon, distinguer un prizuttu d’origine, dont le gras adhère à la chair et possède un merveilleux goût de noisette et de châtaigne, des horreurs proposées dans les restaurants insulaires et pour lesquelles il n’y a, justement, pas de nom).

Alors, d’accord, sur nos papiers d’identité, rien ne spécifie l’origine de nos origines, et c’est tant mieux. C’est tout à la gloire de la France, justement, que de refuser l’inscription de la religion, telle qu’elle se pratique dans nombre de pays — y compris en Europe — et telle qu’elle se pratiquait sous Pétain. Mais c’est d’une hypocrisie sans nom que de prétendre que l’on ne peut pas, par exemple, analyser les résultats scolaires en fonction du contexte familial tel qu’il se lit à travers les patronymes (l’étude qui a été faite sur le sujet en région Aquitaine est à la fois exemplaire et en théorie illégale). Nous sommes tous français par principe, et plus ou moins dans les faits.

Parler la langue et la culture, comprendre que ce vieux pays est laïque sur un antique fond chrétien et gréco-romain, admettre qu’il y a des caractéristiques communes (la combinaison paradoxale d’une réelle fierté nationale et d’une tendance à l’auto-dépréciation, par exemple), sourire même à une certaine bêtise française, voilà ce qui caractérise le « Français de souche ». Les détracteurs de Finkielkraut sont loin, très loin, de posséder sa maîtrise de la langue et de la culture françaises. Ni son sens de la dérision.

Tout cela pour dire… Pour dire que la débauche de politiquement correct, en dehors de ses velléités castratrices typiques d’un parti (le PS) qui manque essentiellement de cou… rage, engendrera fatalement, à terme, une réaction bien plus terrible que prévue. Ce qui est prévu de toute évidence, c’est la montée du FN, en prévision d’un 2017 où l’UMP, débordée sur sa droite, serait absente au second tour, et laisserait le PS étaler sa morgue face à une droite bleu-marine réduite à ses appuis traditionnels : stratégie imbécile, parce qu’il n’y aura pas, en faveur d’un président qui est actuellement tombé à 19% d’opinions favorables (mais il peut mieux faire…), de retournement comme on en a vu en faveur de Chirac en 2002. Non, ce que le politiquement correct attise, c’est la montée d’une droite extrême, qui s’exprimera dans la rue avant de s’exprimer par la violence — et qui s’exprimera dans les urnes aux municipales et plus encore aux européennes. Ce qui nous guette, c’est la venue d’un fascisme dur — parce que le PS est fini, fichu, foutu, à force de se caricaturer dans des initiatives qui sont autant de chiffons rouges, faute de drapeaux de la même couleur. Incapable d’affronter les réalités économiques, le gouvernement et ses affidés ont décidé de bouger essentiellement sur le plan « sociétal » — et ça ne leur porte pas bonheur. Les bobos parisiens qui nous gouvernent devraient de temps en temps redescendre dans le pays réel, et mesurer exactement l’exaspération : nous sommes à deux doigts de l’émeute, et ils perpétuent leurs délires.

Ce n’est pas l’UMP qu’ils descendent (avec la politique libérale qu’ils mènent, qui a encore besoin de l’UMP ?), c’est le fascisme qu’ils alimentent. Parce qu’ils fonctionnent déjà comme des fascistes.

Jünger, modernisme et barbarie

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ernst junger travailleur

Jünger est né à son destin d’homme et d’écrivain au milieu du carnage monstrueux et inédit du premier conflit mondial, où il s’est illustré par un comportement d’une intrépidité et d’un héroïsme exceptionnels. Cette guerre, comme l’a brillamment démontré l’historien italien Emilio Gentile dans L’Apocalypse de la modernité, a représenté la première grande crise interne de la modernité européenne qui allait devenir globale. Ainsi, l’extraordinaire épopée des progrès scientifiques et  techniques du XIXe siècle allait-elle aboutir à une apocalypse sauvage. Comment donc penser la  modernité après cette épreuve où elle avait révélé son envers démoniaque ? Voilà une question qui a souvent été éludée, mais à laquelle le héros militaire Ernst Jünger, qui n’avait jamais esquivé le danger sur le front, ne se déroba pas non plus en tant qu’écrivain.[access capability= »lire_inedits »]

Il faut bien reconnaître que les Français se sont essentiellement montrés manichéens sur la question du Progrès, toujours pensé dans des termes de guerre civile. L’atrocité de 1914-1918 sera vue chez nous, par les réactionnaires, comme une résultante du progrès technique ; par les progressistes, comme une résurgence de l’archaïsme guerrier. Outre-Rhin, en revanche, où l’unité nationale comme la modernisation se sont constituées en opposition à la suprématie culturelle française, le problème n’a pas été posé dans les mêmes termes. Chez Jünger, notamment, la guerre est admise comme une permanence de l’humanité qu’il serait absurde de vouloir esquiver. Et la forme qu’elle revêt, à l’instar du progrès technique, doit être admise, selon une morale nietzschéenne de l’amor fati : acceptation du destin qui réfute toute nostalgie. On trouve dans cette attitude, déjà, la vision « stéréoscopique » que cultivera l’écrivain : analyse froide du réel et recours au mythe éternel, évaluation clinique doublée d’une perception poétique. La modernité non pas comme une ligne droite mais comme le moment d’un cycle relié à un centre immuable. C’est cette vision que développera Spengler dans Le Déclin de l’Occident, totalement divergente de la  dimension eschatologique ou catastrophique que les Français ont en général conférée à cette notion.   Dans cette perspective, la modernité et la guerre se confondent dans un défi à relever. C’est pourquoi ne se manifestent, dans les premiers livres de Jünger, ni la haine de l’ennemi consubstantielle à la propagande patriotarde, ni la déploration pacifiste d’un Barbusse, ni la nostalgie lancinante de l’ancienne confrontation chevaleresque.

L’esprit de la chevalerie, Jünger le retrouve et l’exalte dans les premiers pilotes de chasse, et même s’il décrit sans fard l’horreur de la guerre de matériel, il lui paraît possible – et il le prouve – de transformer l’épreuve en ascèse, de vivre la guerre comme une « expérience intérieure » pour reprendre le titre d’un de ses livres les plus fascinants sur la question. En somme, la guerre, même moderne, permet le dépassement de soi, une vision qui tranche radicalement avec le leitmotiv du soldat comme simple chair à canon. Jünger l’élargira ensuite à sa vision de la société en général et à tout le processus de la modernité. Dans les années 1930, il lui paraît encore possible de dompter la Technique.

Ses analyses visionnaires sur la question, développées notamment dans Le Travailleur, auront une influence décisive sur les réflexions d’Heidegger. Mais ce volontarisme optimiste va achopper sur les événements qui bouleversent son pays avec l’arrivée des nazis au pouvoir. Dans une certaine mesure, Hitler et ses sbires appliquent une partie du « programme » de Jünger : référence aux chevaliers teutoniques et ultramodernité, performances scientifiques, industrielles, militaires, mobilisation totale, appel au relèvement et au dépassement sacrificiel de tout un peuple dans l’affirmation d’une redoutable volonté de puissance, synthèse de mythes et de technique : svastika plus blitzkrieg.

Aussi est-il assez compréhensible qu’on ait pu reprocher à Jünger, après 1945, d’avoir nourri l’atmosphère idéologique qui a favorisé l’accession d’Hitler au pouvoir, et cela en dépit de son opposition sans ambiguïté au régime et ses liens avec les conjurés lors de l’attentat raté contre Hitler. Jünger, au contraire, estime que le nazisme est responsable de la barbarisation progressive de l’homme par la modernité technicienne. Son optimisme est alors brisé : on ne domptera pas le monstre et c’est le centre éternel de l’homme qui est atteint par cette modernité. Il s’agira pour lui, dès lors, de résister à cette dévastation générale, résistance intérieure car il demeure sans illusion sur le fait de pouvoir renverser le processus à l’œuvre, processus dont le nazisme est l’avatar le plus dément. Cette position peut nous paraître dangereusement relativiste, mais elle s’entend dans la mesure où le nazisme fut bien davantage un futurisme bardé de breloques archaïques qu’une réaction.

Par conséquent, Jünger ne jouera pas une modernité contre une autre, comme il n’appellera jamais à la réaction politique, mais il s’attellera à définir un rapport à la modernité technicienne qui nous préserve de la déshumanisation, poursuivant après la chute du Troisième Reich la voie de l’émigration intérieure qu’il avait adoptée sous celui-ci. Renforcer l’intériorité manquante pour affronter le monde moderne sans s’y dissoudre : telle sera sa ligne de conduite.

Ses préoccupations radicalement écologiques, à la fin de sa longue existence, s’inscriront dans la même cohérence : éviter la destruction de la nature et de l’âme humaine par la modernité technicienne. À ultime défi, ultime héroïsme.[/access]

*Photo : ROTHERMEL/SIPA. 00260222_000001.

Simone Weil, prophète pour notre temps

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simone weil enracinement

Alain, qui fût son maître, l’appelait la « martienne », ses camarades de Normale « la vierge rouge », la philosophe Marie-Madeleine Davy la qualifie de « prophète ». Quant à Simone de Beauvoir, elle dit d’elle dans ses Mémoires « J’enviais un cœur capable de battre à travers l’univers entier ». Syndicaliste, chrétienne, mystique, pour tous ses contemporains, Simone Weil demeure un être à part, « archangélique » et mystérieux, sorte de cerveau monté directement sur cœur, d’une capacité intellectuelle hors du commun, dénuée de tout cynisme et vouée sans conditions à un seule cause : la vérité.

L’Enracinement, son œuvre la plus achevée, essai politique d’une lucidité vertigineuse, est republié chez Gallimard, dans le cadre d’une parution des œuvres complètes entamée en 1988. Terminé en 1943, quelques semaines avant sa mort, on le considère comme son « testament spirituel ». C’est aussi un des écrits politiques les plus saisissants du XXème siècle, dimension que s’attache à mettre en valeur l’édition admirablement annotée par Patrice Rolland et Robert Chenavier.

Dans cet essai écrit dans une langue lumineuse, illustré par un art de la métaphore limpide, Simone Weil met le doigt dans la plaie de notre époque : le déracinement, cause principale selon elle, de la débâcle de 40. Mais, n’en déplaise aux néo-barrésiens adeptes de théories remplacistes, ici les racines ne sont pas celles de l’arbre de Monsieur Taine, où se mélangent la terre et le sang, mais plutôt des racines spirituelles et culturelles. Et le déracinement est moins dû à des logiques de métissage qu’à la technicisation progressive du monde et la bureaucratisation jacobine du « monstre froid » étatique.

L’histoire pour Simone Weil, loin d’être linéaire, est plutôt un océan de mensonges écrits par les vainqueurs où surnagent de temps à autres des « ilots de vérités », trésors égarés de l’âme humaine qu’il s’agit de retrouver.

Guérie du patriotisme par le Traité de Versailles (« les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu’il peut subir »), Simone Weil y sera ramené par le danger et se rangera de tout son cœur du coté du « pouvoir spirituel » de la France libre.

Dès lors, pas question de jeter le bébé du patriotisme avec l’eau sale du pétainisme. La défaite nous oblige à « changer notre manière d’aimer la patrie ». Il ne s’agira plus d’un amour nationaliste, maurrassien, pour une France éternelle fondée sur une fausse grandeur, mais d’un « sentiment de tendresse pour une chose belle, fragile et périssable ». Il faut aimer la France, non pas avec le goût nostalgique des splendeurs révolues, mais avec la tendre sollicitude qu’on a pour ce qui est en danger.

La patrie, loin d’être un absolu fantasmé, est une chose temporelle et terrestre, un moyen parmi d’autres (le syndicat, la corporation, la région) qui permet d’atteindre ce  « besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine » qu’est l’enracinement.

Chez cette penseuse systémique, la critique politique ne fait qu’un avec la critique sociale. Ainsi, si l’enracinement passe par l’attachement à la patrie, c’est le travail qui sera le lieu fondamental de notre participation au monde.  Dans sa critique d’un cycle travailler-manger, propre aux temps modernes où l’accroissement est la seule finalité reconnue par le libéralisme, Simone Weil veut redonner toute sa valeur au travail et pense que la grande vocation de notre époque, et son unique rédemption, doit être « la constitution d’une civilisation fondée sur la spiritualité du travail ».

Chrétienne refusant l’Eglise, syndicaliste opposée à la révolution, antimoderne sans être réactionnaire, Simone Weil est une véritable funambule de la pensée, qui nous déroute et nous émerveille à chaque ligne. Une pensée intransigeante et fulgurante qui doit transpercer notre modernité comme un glaive plongé dans un cadavre vérifie s’il est bien mort, pour préparer sa résurrection. Camus lui-même écrivait: « Il paraît impossible d’imaginer pour l’Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences que Simone Weil a définies ».

Comme le décrit subtilement Robert Chenavier dans l’avant-propos qu’il consacre à l’ouvrage, L’Enracinement est le Timée de notre temps, le « livre du philosophe qui retourne dans la caverne », et vient distribuer le pain de la vérité aux mortels. On connaît le sort qu’il advint au philosophe qui est retourné parler aux hommes dans le mythe de Platon « ceux-ci, incapables d’imaginer ce qui lui est arrivé, le recevront très mal et refuseront de le croire : ne le tueront-ils pas ? ». Simone Weil, elle, mourra- ou se laissera mourir- de cette indifférence des hommes à la vérité. On peut lire dans son dernier cahier ses derniers mots poignants, pleine d’une amère lucidité dont seul sont capables les authentiques génies : « Silence de la petite fille dans Grimm qui sauve les 7 cygnes ses frères. Silence du juste d’Isaïe « Injurié, maltraité, il n’ouvrait pas la bouche ».  Silence du Christ. Une sorte de convention divine, un pacte de Dieu avec lui-même condamne ici bas la vérité au silence ».

Nul n’est prophète en son pays.

Simone Weil, Oeuvres complètes tome V, vol.2, L’Enracinement, Gallimard, décembre 2013.

À lire aussi : Simone Weil, Chantal Delsol (dir.), Cerf, 2009.

Simone Weil

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*Photo : wikicommons.

La crevette brésilienne sauvera-t-elle la presse écrite ?

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La presse permet de faire les gouvernements, de les défaire, d’inciter les femmes à perdre du poids pour être « belles en maillots » à l’approche de l’été, de suggérer aux hommes d’acheter tel modèle d’automobile. Bref, la presse est un terrain de jeu formidable où le meilleur de la publicité peut voisiner avec le pire de la poésie, et où chaque article dit l’époque, et chaque mot trahit le temps. Les journaux sont d’une importance capitale, ce qui explique qu’un quotidien titrant « J’accuse » le lundi, serve le mardi à emballer le poisson. Et celui révélant le scandale du Watergate le mardi, serve le mercredi à envelopper des poireaux chez le marchand des quatre-saisons. C’est la plus roborative des denrées périssables.

Mais la presse est en crise. La diffusion plonge, la crise économique entraîne une baisse considérable des investissements publicitaires. Des quotidiens historiques ont mis la clé sous la porte (France-Soir, La Tribune…), les vautours tournoient au-dessus des rotatives, la mélancolie gagne les salles de rédaction.

Pour échapper à cette morosité, nous apprenons que le patron d’un hebdomadaire régional avait trouvé un « truc ». Il est soupçonné par la justice d’avoir organisé une vaste « arnaque à la crevette brésilienne » pour renflouer ses caisses. « Propriétaire et éditorialiste du Journal Toulousain, l’homme d’affaires Marcial L. – nous apprend l’AFP – a été placé en détention provisoire le 24 janvier après avoir été mis en examen à Bordeaux pour « escroquerie en bande organisée », « association de malfaiteurs » et « blanchiment » » La justice soupçonne le petit patron de presse d’avoir escroqué entre 120 et 150 personnes, qui auraient versé plus de 15 millions d’euros en pensant investir dans… l’élevage de crevettes au Brésil. L’enquête rapporte que l’éditorialiste toulousain aurait promis – dans cette affaire sud-américaine loufoque – un retour sur investissement allant jusqu’à… 200%. La crevette ça peut rapporter gros… Et plus c’est gros, plus ça passe.

On imagine aisément ce monsieur, à une heure avancée de la soirée, au comptoir du Café des sports en train de demander à la cantonade : « Qui serait intéressé par un placement sûr et à fort rendement ? » Et après un instant de silence, prenant une voix mystérieuse et pénétrée… « Les crustacés, Messieurs. C’est l’avenir. Les crustacés aquatiques, je précise ! Allez, patron, remettez-nous ça… »

Pour l’heure, les investigations se poursuivent. Les enquêteurs cherchent à déterminer si cette colossale arnaque aux crevettes a permis de financer directement l’hebdomadaire régional – et jusqu’à quelle hauteur. Conséquence accablante : les 22 emplois du journal sont menacés… « Notre avocat – déclare Thomas Simonian coordinateur de la rédaction – a demandé au tribunal de commerce de nommer un administrateur provisoire le plus rapidement possible, et un appel à repreneur est lancé. » Bonne chance collègues !

C’est la crise…

Français en Syrie : terroristes islamistes ou djihadistes républicains ?

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jihadistes syrie hollande

jihadistes syrie hollande

Les deux adolescents toulousains récemment rapatriés en France ont eu plus de chance que Nicolas et Jean-David, deux autres jeunes toulousains qui ont trouvé la mort en Syrie, comme une vingtaine de djihadistes français, victimes d’une idéologie martyrologique. Selon François Hollande, ils seraient près de 700 jeunes français à se sacrifier pour la cause d’Allah et pour le triomphe des islamo-fascistes, y compris la jeune Nora, 15 ans, originaire d’Avignon. Par quels mécanismes psychologiques, idéologiques, ou culturels un jeune français de 15 ans, de « souche », ou issu de la « diversité », peut-il abandonner ses études, rompre avec sa famille et quitter son pays pour aller se faire exploser en Syrie ?

Parce que ce phénomène échappe à la rationalité cartésienne, certains ont inventé la notion d’auto-radicalisation. On a ainsi voulu banaliser la gravité et l’ampleur du phénomène en minimisant la dangerosité des candidats au djihad et au martyr, les considérant comme des individus isolés, non-structurés, non-idéologisés et indépendants de toute organisation terroriste. En somme, des électrons libres dans la galaxie de l’internationale islamiste. Avec les litanies victimaires habituelles, les apprentis terroristes passaient quasiment pour des victimes. Victimes de la société, victimes de la misère économique, victimes de la ghettoïsation, victimes du système scolaire, de l’exclusion, du racisme, de l’islamophobie, etc.

C’est effectivement le cas de certains d’entre eux, mais la plupart sont surtout victimes d’un certain laxisme de la justice, de la complaisance à l’égard des poussées identitaires et communautaristes. Ils sont victimes du philo-islamisme savamment entretenu par ceux qui en font commerce. Ils sont victimes de l’ignorance des valeurs essentielles de l’islam qui sont absentes des manuels scolaires jusqu’à l’enseignement universitaire. Ils sont victimes des représentants officiels de l’islam de France, beaucoup plus dans la realpolitik que dans l’orthodoxie quiétiste. Ils sont victimes de la métastase d’associations islamiques et islamistes financées par des monarchies du Golfe, qui ont fait de l’islam un business bien juteux.

Les adolescents qui ont pu être rapatriés en France grâce à la mobilisation de leurs familles sont également victimes de la politique étrangère française, tout aussi bien sous la présidence de Nicolas Sarkozy avec l’affaire libyenne, que celle de François Hollande avec le dossier syrien. Les dirigeants français n’ont pas encore saisi un fait majeur de la globalisation :  l’interaction entre politique intérieure et géopolitique mondiale. Pour être tout à fait clair, lorsqu’un pays tel que la France – qui compte près de six millions de musulmans, c’est-à-dire l’équivalent de la population libyenne, et plus que l’ensemble des émirats du Golfe- s’engage dans des conflits inter-arabes ou inter-islamiques, il doit s’attendre à des retombées sur son territoire.

Jacques Chirac l’avait compris lorsque George W. Bush a décidé d’envahir l’Irak sous le prétexte fallacieux d’éliminer des armes de destruction massive. Mais pas Sarkozy, qui a pris sans le cœur léger le risque d’envoyer des troupes françaises combattre, avec des djihadistes et des terroristes d’Al-Qaïda, pour « libérer » les Libyens. Tous savaient que l’opposition laïque libyenne était insignifiante par rapport à la nébuleuse islamo-terroriste. Tous savaient qu’Abdelhakim Belhaj, l’un des compagnons de Ben Laden dont le Qatar avait fait un « démocrate » respectable, avait une longue carrière de terroriste, du Soudan en Afghanistan en passant par le Pakistan et l’Irak.

Le cas de la Syrie n’est pas totalement différent du précédent libyen. Même si elle a été plus ou moins pacifique au départ, l’insurrection syrienne a été très rapidement une résistance armée et composée par des djihadistes offshore : des Tchétchènes, des Libyens, des Tunisiens, des Algériens, des Palestiniens du Hamas, des Saoudiens, des Jordaniens, des Irakiens, des Britanniques, des Américains…  et, bien évidemment, des Français. Le nombre des candidats au martyr a été longtemps minimisé en France : il y a à peine trois mois, le ministère de l’Intérieur l’estimait à une cinquantaine d’auto-radicalisés ! L’Elysée reconnaît aujourd’hui qu’il s’agit de 700 enfants de la République qui ont répondu à l’appel du djihad. Mais sont-ils vraiment des terroristes ?

Toute la question est là. Au regard des lois françaises et des conventions internationales, ils sont effectivement des terroristes. Mais, a priori, pas aux yeux du gouvernement français, qui soutient officiellement la résistance syrienne et appelle à lui fournir des armes, s’alignant ainsi sur les injonctions bellicistes du Qatar, de l’Arabie Saoudite et de la Turquie. Si l’on prend au pied de la lettre les positions du quai d’Orsay sur la Syrie, les jeunes islamistes français partis y combattre devraient être considérés comme des djihadistes de la République, des résistants qui combattent pour le respect des droits de l’homme et le triomphe de la démocratie en Syrie !

Quoique mineurs, les deux lycéens de  Toulouse viennent d’être mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Lucides sur le tard, François Hollande a déclaré qu’il est nécessaire de « protéger nos jeunes de France » tandis que Manuel Valls considère l’afflux de djihadistes français vers la Syrie comme  « le plus grand danger auquel nous devons faire face dans les prochaines années ». Encore faut-il agir en amont et protéger les valeurs de la République de toute contamination wahhabite ou islamiste. Que l’on accepte que Voltaire et la charia fassent bon ménage au lycée français de Doha, cela peut se comprendre. Mais que l’on propose de revenir insidieusement sur l’interdiction du port du voile dans les établissements scolaires en France, cela dénote une régression de la laïcité au pays de Jules Ferry.

Quant aux apprentis djihadistes,  ils gagneraient à écouter le message du Prophète de l’islam. Un jour, un homme vint voir le Prophète pour lui demander la permission de partir au djihad. Mohamed lui demanda : « As-tu des parents en vie ? ». Le candidat au martyr répondit « oui ». Et au prophète de répondre : « Ton jihad c’est de veiller au bien-être de tes parents. »

Voilà le véritable sens du djihad, outre le combat contre soi-même et ses propres tentations ; le combat de la transcendance contre l’immanence, de l’humanisme contre le fascisme vert, des Lumières contre l’obscurantisme, de l’amour contre la haine, du culte de la vie contre la culture de la mort.

*Photo : Euronews.

Suisse : Le peuple de justesse

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suisse referendum immigration

suisse referendum immigration

Étonnant comme on ne se moque plus d’eux comme après la votation sur les minarets. La Confédération helvétique vient de refuser, à 50,3%, par une votation serrée, l’immigration de masse et d’instaurer la préférence nationale (Le Figaro, Nouvel Observateur, Le Monde).

Au-delà de l’inquiétude des Français sur leur sort en Suisse et celle des frontaliers affectés également, il me semble que plusieurs enseignements peuvent être tirés de ce résultat qui a surpris, paraît-il, les instances européennes.

D’abord, il n’est pas scandaleux ni irresponsable de consulter un pays sur un fait de société capital qui divise l’opinion publique. J’entends bien que la Suisse n’est pas la France et que ses votations, techniquement, ne sont pas soumises aux mêmes contraintes que nos referenda toujours désirés mais jamais concrétisés. En France, le peuple fait peur.

Ensuite, donner la parole aux citoyens fait surgir dans le débat politique et parfois politicien la dure réalité face à laquelle il ne convient plus de se payer de mots. Quand le leader du groupe socialiste au Parlement européen, Hanes Swolboda, déclare que « l’immigration n’est pas une menace mais un atout appréciable pour le développement économique », il formule un propos qui, irénique et optatif, n’a précisément plus la moindre influence sur l’immédiate et éprouvante quotidienneté des gens à tort ou à raison déstabilisés, voire pire, par un afflux d’immigrés, la Suisse ayant espéré en limiter le nombre mais vite dépassée sur ce plan.

Il y a un humanisme verbal et abstrait, un hommage formel à l’Europe et à ses bienfaits constatés ou prétendus qui n’ont plus la moindre chance d’entrer dans la tête non pas seulement des Suisses mais de beaucoup d’Européens dans les 28 états membres. Les discours changeront ou le raz -de -marée hostile à ce qui n’est plus un souffle, une espérance, un avenir mais une bureaucratie tatillonne se mêlant trop souvent de ce qui ne la regarde pas s’amplifiera.

Enfin – et c’est sans doute le plus rassurant dans cette déconvenue – cette victoire de justesse est signifiante. Alors que la démagogie aurait pu entraîner les votants en masse contre l’immigration de masse et en faveur de la préférence nationale, c’est au contraire sur le fil que cette cause l’a emporté. Cela démontre non seulement qu’il n’y a pas de débats impossibles, inconcevables en démocratie mais qu’ils n’entraînent pas forcément de la bêtise simpliste ou la répudiation des nuances. Certes, les vainqueurs peuvent se réjouir mais les vaincus, d’une certaine manière, sont trop nombreux pour ne pas leur donner mauvaise conscience.

Qu’on ne prenne plus les Suisses de haut ! Il est manifeste que notre République serait bousculée dans sa façade et ses pétitions de principe officielles et affichées si la démocratie directe venait en France troubler le ronron de ce pouvoir satisfait de sa majorité parlementaire même frondeuse.

Il ne faut pas se le cacher.

*Photo : Anja Niedringhaus/AP/SIPA. AP21521542_000001.

Les méthodes sélectives de M. Valls

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Ne revenons pas sur le fond de Jour de colère, à propos de quoi nous nous sommes expliqués publiquement avec ses organisateurs, dont nous ne remettons pas en cause la bonne foi, même si nous pouvons diverger sur certains points, lesquels restent tout à fait légitimes et dans le champ du débat rationnel.

Il reste malgré tout quelques faits étranges, notamment dans la propension des forces de l’ordre à organiser de façon sélective, depuis un an et les premières grandes Manifs pour tous, les arrestations et les gardes à vue. On n’en compte pas moins d’un millier pour quelques dizaines de condamnations réelles à la fin. Les policiers, que l’on sait particulièrement zélés et réactifs lorsqu’il s’agit d’appréhender Marie-Ségolène et Charles-Edouard qui ont jeté une misérable canette sur un Robocop surarmé, sont bizarrement absents quand cinquante néonazis parfaitement identifiables défilent en tendant le bras en hurlant « Juifs dehors ».

Lesdits barbares n’étaient même pas en l’occurrence des soraliens issus de la diversité – ce qui eût pu expliquer la vergogne du ministère de l’Intérieur à les toucher – mais tout ce que l’on fait de plus classique dans la vieille extrême droite pétainiste, les zigotos de feu L’Œuvre française et des Jeunesses nationalistes (dissoutes officiellement toutes deux au moment de l’affaire Méric), cornaqués par Yvan Benedetti et Alexandre Gabriac, le premier ayant tenté de s’emparer du micro à la tribune avant d’être lestement rabroué par le service d’ordre. Curieusement ces gens-là, qui défilaient sous la banderole de leur nouveau faux-nez, Les Caryatides, ne sont jamais alpagués. Lorsque Gabriac et ses copains récidivent deux jours plus tard en interrompant la diffusion à Annecy du film de Caroline Fourest sur les Femen, ils sont exfiltrés par les flics et immédiatement relâchés. De là à considérer qu’ils sont les idiots utiles de M. Valls, il n’y a qu’un pas qu’on ne répugne pas à sauter.

Le ministre de l’Intérieur aura de plus en plus de mal à justifier publiquement sa lutte contre le fascisme s’il continue de laisser ces zouaves tendre le bras impunément pendant qu’il coffre des Veilleurs pacifiques. Il serait bon que ses services s’expliquent enfin sur la pusillanimité – ou l’amateurisme ? – dont ils font preuve devant ce groupuscule censément interdit.

Voyage en Soralie

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alain soral dieudonne

alain soral dieudonne

L’affaire Dieudonné a remis au goût du jour, dans les médias classiques, la personne d’Alain Soral, étrange pantin qui s’agite dans le clair-obscur d’Internet depuis plus d’une décennie, mais que les événements récents ont placé sous les projecteurs. Écrivain, agitateur, maître à penser, Soral est un peu tout cela à la fois. Mais s’il faut, aujourd’hui, se pencher sérieusement sur son idéologie souvent teintée d’accents délirants, c’est parce qu’elle est peut-être le cœur d’un projet politique qui pourrait séduire au-delà des marges extrémistes dont toute démocratie doit s’accommoder.[access capability= »lire_inedits »] Ce projet tient de l’oxymore, voire de la bouillie idéologique : bricolant à partir d’éléments disparates, Soral prétend inventer, sans le formuler et peut-être sans le savoir, une République multiculturaliste – et antisémite. On peut le résumer par un slogan : réconcilier la France black-blanc-beur contre qui vous savez.

Intellectuellement autodidacte, quoiqu’il ait suivi des cours aux Beaux-Arts de Paris et à l’EHESS, l’homme, né en 1958, s’illustre d’abord dans les années 1980 avec Les Mouvements de mode expliqués aux parents, coécrit avec Hector Obalk et Alexandre Pasche. La décennie suivante est plutôt faste pour lui : chroniqueur pour diverses émissions de télé, il plaît dans le personnage du communiste -homme à femme (Sociologie du dragueur, en 1996). Mais c’est au tournant du millénaire, avec Jusqu’où va-t-on descendre ? (2002), qu’il prend son envol comme penseur politique mettant le feu à diverses poudres.

Alain Soral a toujours été un auteur compulsif. Sa méthode, inaugurée avec succès dès les années 1980, est celle de l’abécédaire, du texte court et percutant où, à partir d’un détail ou d’un fait divers, il tricote une théorie générale et définitive du monde. Cela a sans doute contribué à faire de ses livres, parfaitement adaptés au mode de lecture contemporain, de grands succès d’édition. Mais si à l’époque de Jusqu’où va-t-on descendre ?, il faisait feu, avec une certaine vis comica, sur tous les signes de malaise et de déréliction du temps, dans le cours des années 2000, son viseur se resserre progressivement pour se focaliser sur une seule cible. Israël, donc le sionisme, donc la « communauté [juive] organisée » devient l’ultima ratio de l’essayiste. Faut-il s’étendre sur le drame psychologique de l’homme qui a cru trouver dans sa solitude intellectuelle le motif unique d’explication du monde ? La littérature abonde en analyses de la paranoïa et nous n’avons pas l’intention de sonder les reins et les cœurs. On peut en revanche ausculter les rouages d’un système « antisystème ».

Batteur d’estrade de la nouvelle extrême droite, Doriot postmoderne, vulgarisateur d’une pensée à contre-courant ou antisémite de modèle courant ? Définir le fondateur du club politique (et site à succès) Égalité et Réconciliation (E&R) reste malaisé. On croise en effet, dans son entourage et parmi ses admirateurs, une foule bigarrée qui va de l’ultragauchiste déçu au catholique traditionaliste en passant par le jeune musulman patriote. Alain Soral est-il le réconciliateur de la communauté nationale qu’il prétend être ou bien le diffamateur fauteur de troubles que l’on soupçonne ?

Son indéniable talent réside justement dans sa capacité à s’adresser à des publics très divers, en mobilisant des éléments de langage d’origines disparates. Une sorte de moteur de recherche humain qui donne aux candides l’impression qu’il sait tout, et donc qu’ils sauront tout grâce à lui. À certains musulmans, il parlera René Guénon, c’est-à-dire tradition primordiale qui rassemble toutes les religions dans une unique origine ; devant certains catholiques, il bavera contre Vatican II, leur fournissant ainsi un discours à la fois traditionaliste et révolutionnaire. Pour les identitaires ou les férus de la nouvelle droite, il brandira les racines païennes de la France ; aux souverainistes, il rappellera Valmy, la République jacobine et centralisatrice. Soral jongle aisément entre la communauté nationale et les communautés de base, ethniques, culturelles et religieuses, sans trop s’embarrasser à expliquer comment tout cela s’articulera. À vrai dire, on le comprend trop bien : pour lui, il existe une communauté – et une seule – qui a pour programme général et immémorial de diviser toutes les autres afin de régner sur elles. Les jours de bonté, il l’appelle la « communauté organisée ». Parfois, la « Banque ». Disons les juifs, pour simplifier.

Selon le vieil et indigent adage qui veut que les ennemis de nos ennemis soient nos amis, Soral a conçu un amour profond de certains régimes tyranniques, comme la Jamahiriya du colonel Kadhafi ou la Syrie de la famille Assad. Le même qui se plaint ici de vivre sous un gouvernement dictatorial ne voit rien à redire à la pratique de la liberté d’expression dans ces pays-là. Ces régimes arabes tyranniques sont-ils, dans sa pensée, des alliés de circonstance, ou les admire-t-il vraiment ? Bien malin qui pourra le dire. Mais tout ce qui est l’ennemi d’Israël est bon à prendre. Il n’est pas anodin, d’ailleurs, que l’on retrouve à ses côtés, à la fondation E&R en 2006, Frédéric Châtillon, figure historique du GUD et grand aficionado de la Syrie. C’est lui qui convoiera Dieudonné et Soral dans le pays. La résistance devient internationale, et Ariel Sharon tremble sans doute. La magie du soralisme se trouve dans ce que Rémi Lélian a brillamment défini comme l’« antiracisme 2.0 » sur le site Idiocratie : de même que le Parti socialiste des années 1980 était parvenu à faire accroire aux libertaires de sa base que l’immigré d’Afrique du Nord ou le sans- papiers étaient les visages du nouveau prolétariat avec lequel il fallait se solidariser, Soral prêche à une certaine extrême droite, païenne, catholique ou même athée, mais dans tous les cas répugnée par la postmodernité, la nécessité de s’allier avec les Français musulmans, eux-mêmes reconscientisés et désireux de s’extraire des banlieues sordides où l’esprit du temps les confine. La France, « patriote » dit-il, dont rêve Alain Soral n’a pas grand-chose à voir avec le discours républicain de Valmy qu’il se targue d’avoir écrit pour Jean-Marie Le Pen en 2007. Par exemple, ces quelques lignes, publiées le 31 décembre 2009, figurent dans l’un des textes fondateurs d’E&R : « [Les Français] devraient regarder plutôt du côté du général Aoun[1. Michel Aoun, maronite, ancien commandant en chef de l’armée libanaise, fondateur du Courant patriotique libre, a passé un accord avec le mouvement chiite Hezbollah en 2005.], qui connaît, lui, la guerre civile, ses dégâts, ses buts et ses causes ; le général Aoun tendant la main, en véritable patriote, à Nasrallah du Hezbollah. » Soral le « républicain » a déjà admis la libanisation de la France.

Il brandit aussi, comme un étendard glorieux, son ancien communisme et sa science de Marx, généralement pompée chez Clouscard[2. Philosophe et sociologue proche du Parti communiste français, mort en 2009, qui a développé dès les années 1970 une critique d’un monde devenu « libéral-libertaire » dans le sillage de Mai-68.]. Mais à l’évidence, sa tentative de créer un axe des extrêmes, de la gauche à la droite, a échoué : on ne trouve pas, dans son public et son lectorat, de cohortes d’anciens marxistes. À moins de compter les négationnistes comme Ginette Skandrani. D’ailleurs, le soralisme fonctionne comme le négationnisme : une idée développée à gauche dont s’entiche une certaine extrême droite, notamment parce qu’elle touche à l’interdit. Tout cela se résout généralement dans la « Banque » avec un grand B, ce produit de la Hollande, de la City et de Wall Street – comprendre les forces protestanto-juives : « Tous les politiques, aujourd’hui, sont l’émanation des financiers », assène-t-il en passant dans une conférence, sans donner le moindre argument à l’appui de cette affirmation. Ce qui est frappant, c’est l’aplomb avec lequel il parle, et l’absence de nuances qu’il met dans son discours. Son ami Pierre Jovanovic, spécialiste des marchés financiers qui lit l’avenir économique dans L’Apocalypse de Jean, est peut- être le meilleur décodeur de cette pensée au marteau. Ainsi écrit-il, à propos de Comprendre l’Empire : « Alain Soral est clair, factuel, concis ; il passe l’histoire des idées au tamis, et il ne reste plus que 0 et 1, à savoir deux mondes, deux systèmes qui se livrent en ce moment même un combat mortel. D’un côté le monde de l’Ancien Testament et de l’autre le monde du Nouveau Testament. Autrement dit, le monde d’Abraham contre celui du Christ, de la Vierge et des Anges. »

Coaguler Orwell et Bainville Cette opposition radicale ne peut que flatter certains cathos tradis, orphelins de l’antijudaïsme chrétien. Témoin l’abbé B., grand canoniste et fin connaisseur de la théologie, qui observe avec sympathie dans le soralisme la « “coagulation” d’un certain nombre d’analyses dispersées à travers diverses écoles de pensée, l’incitation à la lecture d’auteurs différents, une exigence de sortie des sentiers battus, à “droite” comme à “gauche” (Lasch, Michéa, Clouscard, Orwell pour les gens de droite, et Bainville, Bloy, etc., pour les gens de gauche…). » Concluant lapidairement : « Faire lire Bainville à des jeunes de banlieue, qui fait mieux ? » Ambroise Barbe-Rouge, jeune catholique militant, confirme : « Soral développe une métapolitique dans la tradition de Gramsci ou Pasolini, en nous invitant à vérifier par nous-mêmes, c’est-à-dire par nos lectures, la réalité d’un système “dominateur et sûr de lui-même”. » Tiens donc. Attention, pour Ambroise, « Soral n’est pas antisémite, mais antijudaïque. […] Si le judaïsme est cette doctrine qui présente, Talmud à la lettre, la Vierge Marie comme une prostituée et Notre Seigneur Jésus-Christ comme un adultérin, il est un devoir de le rejeter avec la plus grande fermeté. » Quand on convoque l’enseignement de Vatican II sur les relations du catholicisme avec les autres religions révélées, l’abbé B. confie, lui, avoir « toujours été mal à l’aise sur la “repentance” catholique et l’abandon du “verus Israël” ».

S’il y a, d’ailleurs, une constante chez les admirateurs d’Alain Soral, c’est que nul ne reconnaît que son système soit fondé sur l’antisémitisme. Ils le ramènent à un antisionisme courant ou à un antijudaïsme censément acceptable par les chrétiens ou encore, comme Maxime, jeune intellectuel belge et sympathisant d’Égalité et Réconciliation, assurent que les diatribes de l’agitateur à propos des « communau- tés » ne les intéressent pas le moins du monde (sans les gêner de façon rédhibitoire pour autant) : « Je ne pense pas, comme d’autres, que derrière chaque divorce, il y ait un sioniste. » Ouf ! Venu de l’ultragauche, Maxime a été séduit par le recyclage soralien de la dialectique marxiste, notamment sur les nouveaux rapports de classe et de production. Si on lui objecte qu’il pourrait aussi faire son miel d’un penseur comme Michéa, il confirme : pour lui, Soral est un agitateur qui, grâce à Internet, fait connaître à des jeunes gens sans culture l’existence du grand intellectuel qu’est Michéa.

Bobos et barbus Chez David, parisien, graphiste, musicien et compositeur à la dégaine bobo, le discours est encore différent : « Soral, rencontré un peu par hasard sur Internet, m’a appris à prendre du champ par rapport à la vulgate des médias traditionnels. » Ancien élève d’école de commerce, il pour- suit : « Très tôt, j’ai accepté les règles du jeu capitaliste pour m’en libérer le plus vite possible. Je ne ressens pas personnellement d’oppression de ce monde. Mais ce qui m’intéresse chez Soral, c’est l’idée d’une contre-pensée : avec lui, j’ai, si l’on adopte un langage marketing, accès à de nouveaux produits. » Sébastien, 30 ans, enseignant-chercheur en informatique à l’université, d’abord fan de Dieudonné, s’accorde pour sa part un droit d’inventaire dans la pensée de Soral : « Je rejette complètement leur délire complotiste qui attribue au lobby sioniste français tous les malheurs de la France, voire du monde, bien que ce lobby ait beaucoup plus d’influence que tout autre lobby communautaire sur les médias et sur les politiques français. »

Fathallah, qui ne se dit pas « soralien » mais fréquente régulièrement le site d’Égalité et Réconciliation, aime le « côté iconoclaste » du bonhomme. D’après lui, nombre de ses coreligionnaires musulmans, généralement intellectuels et éclairés, ne se reconnaissent pas dans le salafisme barbu, mais adhèrent à l’idée de « réconciliation nationale » et au « patriotisme » défendus par Soral, le seul, selon eux, à s’ouvrir aux minorités visibles en mettant l’accent sur les valeurs communes au christianisme et à l’islam. S’ils sont souvent arrivés à lui par antisionisme, c’est plutôt sa critique du libéralisme économique qui les touche aujourd’hui. Dans la ligne d’un Camel Bechikh, président de Fils de France et proche de Soral, ils se veulent entièrement français et entièrement musulmans, séparant «  la culture du culte ».

Qu’ils fassent semblant ou qu’ils en soient vraiment convaincus, les sympathisants d’Alain Soral sont donc unanimes : leur champion n’est nullement antisémite. N’empêche, ils pourraient se demander s’il n’est pas étrange de commencer la réconciliation par l’insulte et les coups. « Il faut se retrouver ensemble contre… », « Eux contre nous », « Il faut bien comprendre qu’on nous manipule » sont sans doute les expressions qui reviennent le plus souvent dans ses discours, ses vidéos et ses livres. Soral galvanise ses disciples, comme un « net-évangéliste » plutôt que comme un leader politique. Après deux ans de flirt poussé avec le FN, il a concentré ses efforts sur Égalité et Réconciliation, son bras armé médiatique où il diffuse ses vidéos et ses publications. Il y a quelques années, son ancien bras droit Marc George, lui aussi transfuge de la gauche, ami de Faurisson, négationniste et converti à l’islam, voulait transformer ER en véritable parti politique, Soral a mis son veto, dénoncé un putsch et mis dehors ou poussé à la démission la plupart de ses cadres…

On est rassuré, finalement, de découvrir que son public rassemble des « cyber-fans » plutôt que des militants. Il n’y a pas d’armée de « soraliens ». Et la plupart de ses sympathisants, en tout cas de ceux qu’on a interrogés, prennent clairement leurs distances à l’égard de sa rhétorique complotiste. Mais, on le sait, le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison. La cohérence factice de Soral, sa vision binaire du monde, sa solution unique pour régler tous les problèmes peuvent faire des ravages dans les esprits simples ou incultes travaillés par le ressentiment. Certes, nous ne sommes pas dans les années 1930. Mais les imbéciles ne manquent pas. Et Soral peut leur fourguer la marchandise avariée d’un socialisme adapté à leur cas – ce qu’en bon français on appelle l’antisémitisme.[/access]

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674233_000036.

Dieudonné : ses premières victimes sont ses fans

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dieudonne simon sellem

dieudonne simon sellem

Gil Mihaely. Vous avez joué un rôle important dans « l’affaire Dieudonné », à travers votre site JSSNews. On vous doit notamment la publication des premières images de quenelles puis les fuites de la correspondance entre l’épouse de Dieudonné et Alain Soral.  Pourquoi l’avez-vous pris comme sujet de votre enquête ?

Jonathan Simon Sellem. Nous avons débuté notre enquête sur Dieudonné en 2009, lorsqu’il se présentait sur la liste antisioniste aux élections européennes. À l’époque, j’avais déjà des informations sur le financement du parti antisioniste par l’Iran, à travers ce que les autorités françaises appellent « la deuxième ambassade d’Iran en France, » à savoir le Centre Zahra France de Yahia Gouasmi (ndlr: celui qui affirme que « derrière chaque divorce, il y a un sionisme »).

Quelques mois plus tard, Dieudonné revenait sur scène avec son spectacle « Mahmoud », en hommage au président iranien à l’époque, Mahmoud  Ahmedijenad. Sur l’affiche, Rire et Chansons n’était plus le sponsor. On  y voyait les logos du Hamas et du Hezbollah, dont il dit être « un combattant ».

Entre 2009 et 2013, j’ai réussi à obtenir assez d’informations et de documents pour montrer que, non seulement l’homme est un escroc, qu’il est raciste, mais en plus que ses premières victimes sont… ses fans ! Certains ont été jusqu’à casser leurs PEL ou prendre des crédits à la consommation, à hauteur de 20.000 €, pour financer Dieudonné !

Vous avez essayé d’ouvrir les yeux de fans de Dieudonné, mais vous entendent-ils vraiment ?

Absolument ! Avant même que le scandale n’éclate en décembre 2013, beaucoup de dieudonnistes, y compris du premier cercle de fidèles, ont changé d’avis et nous ont transmis des révélations. S’ils l’ont lâché, c’est qu’ils n’acceptent ni l’antisionisme, ni l’antisémitisme de Dieudonné.

Vous auriez d’ailleurs récemment rencontré Ahmed Moualek, ancien proche de Dieudonné, dans un esprit de dialogue. Pensez-vous la réconciliation possible ?

Ahmed Moualek reste un antisioniste convaincu et continue à penser que des organisations comme le CRIF exercent une mainmise sur la France ce qui, quand on connaît la réalité, est plutôt drôle. Mais il a accepté de me rencontrer pour plusieurs raisons. “Il faut éviter que Dieudonné se serve d’une minorité pour taper sur l’autre” m’a-t-il dit. Après notre rencontre, franche mais sincère  et très enrichissante pour nous deux, il a publié une vidéo où il appelle ses spectateurs au calme. J’en ai fait autant dans un de mes articles.

Rétrospectivement, pensez-vous avoir choisi la bonne stratégie ? Ne fallait-il pas mieux ignorer Dieudonné au lieu de lui faire de la publicité ?

C’est un faux débat. Personne n’a parlé de Dieudonné pendant des années. Résultat, c’est « l’artiste » qui vend le plus de DVD en France, il ne paye ni ses impôts ni ses amendes, et ses saluts nazis déguisés se sont propagés à travers le monde. Sans parler des soutiens qu’il a reçus, de la part de personnalité « au cœur du système », comme Yannick Noah, Tony Parker ou Boris Diaw. Il était temps de faire de la pédagogie et d’interpeller la sphère politique.

Quitte à traquer les auteurs de « quenelles » en révélant leur identité ?

Je l’assume totalement ! Début décembre 2013, nous avons commencé, à débusquer ceux qui, en uniforme ou pendant leurs heures de travail, faisaient des saluts nazis déguisés. A ce jour, au moins 32 « quenelliers » ont été licenciés et plusieurs dizaines été mis à pied, en France, en Suisse et en Belgique.

Etaient-ils tous antisémites ?

Il y a de tout. Il y a dans le lot des conspirationnistes, des antisionistes, des antisémites. Il y a aussi des gens qui se disent “anti-système” sans vraiment comprendre de quel “système” parle Dieudonné. Il faut savoir que pour lui, le système ce sont les banques (qui appartiennent aux juifs), les médias (sous contrôle juif) et les politiciens, eux aussi manipulés par les juifs… Quand un livreur de champagne fait une quenelle devant une caisse de “Champagne Rothschild”, il y a forcément une arrière-pensée. Idem quand un type fait un salut nazi déguisé en uniforme de la RATP sur la place David Ben Gourion à Paris.

Il faut comprendre que les gens qui envoient leurs photos à Dieudonné s’adressent à quelqu’un dont on connaît la haine du juif, pour participer à un concours où il n’y a strictement rien à gagner, sinon la joie d’être publié sur le site Internet d’un antisémite…

C’est pourquoi notre chasse aux nazillons se contente de n’identifier que les quenelliers qui ont envoyé des photos à Dieudonné, à l’exclusion des autres… Et pourtant, il y en a des milliers, et l’identification de ces personnes serait ultra-rapide !

Après l’interdiction du spectacle « Le Mur », qui semble avoir clos l’affaire Dieudonné, que se passe-t-il dans la Dieudosphère ?   

On assiste à un double mouvement. Il y a les « irréductibles » qui, de toutes façons, seront toujours de son côté. Et puis il y a les autres qui, grâce au gouvernement et aux médias, se disent aujourd’hui que leur ancienne idole est en fait un réel danger pour la fraternité de notre société.

Quant à Dieudonné, il revient à ses premières amours de 2003/2005, jouant à plein la concurrence mémorielle, comme si il devait combattre la Shoah pour que la société parle davantage de la traite négrière. Côté affaires, il n’est pas au mieux. Son site internet est hors service depuis plusieurs semaines, ce qui l’empêche de vendre des produits dérivés. Mais je serai très étonné d’apprendre le « remboursement » de tous ceux qui ont souscrit à des abonnements payants à son site (à raison de 60 euros par an). Grâce au hacker qui a publié la liste de tous ses clients, je pense que beaucoup d’internautes n’oseront plus faire leurs courses en ligne.

 

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00672169_000005.

Antifas en Bretagne : la stratégie de la tension

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antifas jour colere

antifas jour colere

Voici une nouvelle démonstration, s’il en fallait encore, de la franche dégradation du climat politique en France : le saccage du centre-ville de Rennes samedi soir, à l’occasion d’une manifestation de protestation contre la tenue d’un meeting du Front national dans la Salle de la Cité. Six à sept cents manifestants ont affronté dans les rues de Rennes quelque trois cents policiers qui tentaient de les empêcher de se rendre au local du FN, boulevard de la Liberté, puis sur le lieu même du meeting, salle de la Cité. Les affrontements se sont rapidement transformés en véritables scènes d’émeutes, avec jets de projectiles et barricades improvisées, occasionnant de multiples dégâts, entre autres des vitrines saccagées et des véhicules incendiées.

L’organisation d’un meeting du Front national dans la salle de la Cité revêtait une importance symbolique particulière. Construit en 1925, le bâtiment est profondément associé à l’histoire du mouvement ouvrier dans la région. Cette salle a accueilli nombre de meetings et de réunions syndicales avant de devenir un cinéma en 1960. Redécouverte en 1993, elle a été classée monument historique en 1997, en raison notamment de la présence d’une fresque réalisée par le peintre Camille Godet, reprenant les nombreux croquis des ouvriers réalisés par l’artiste pendant la construction du bâtiment. Partis de gauche, organisations syndicales et associations avaient donc vivement protesté contre l’attribution de la salle de la Cité au Front National pour l’organisation de son meeting de campagne. La municipalité socialiste, par la voix du PS d’Ille-et-Vilaine, s’était cependant défendu en arguant du fait qu’« une autre décision aurait permis au FN de se présenter en victime des règles qui président à la démocratie locale. Nous ne voulons pas leur faire ce cadeau ».

Les violents incidents n’ont pas empêché la tenue du meeting qui a réuni environ cent personnes à partir de 21h mais ils font surtout suite à une série de coups d’éclats qui semblent démontrer la relative impunité de ces milices antifascistes, lesquelles n’hésitent pas à recourir à l’agression physique quand cela leur semble nécessaire. Ce fut le cas deux jours plus tôt quand le conférencier Philippe Perchivin, accusé d’être proche des milieux Identitaires, a été aspergé d’ammoniac par quinze individus masqués et cagoulés ayant fait irruption dans l’amphithéâtre où se tenait la conférence, ou encore lorsque la librairie Dobrée à Nantes, suspectée d’être un lieu de rendez-vous de la droite catholique nantaise, fut mise à sac.

Les dépôts de plainte pour coups et blessures, dégradations ou menaces de mort se sont multipliés à un rythme inquiétant, notamment depuis l’affaire Clément Méric, dont l’origine fut elle-même une rixe entre militants antifascistes et nationalistes. Les accusations de laxisme se multiplient également à l’encontre de Manuel Valls et la mise en cause, parfois par des sources policières, des administrations et des magistratures, accusées de produire de très claires consignes de clémence en cas de troubles impliquant des antifas, fleurit sur la Toile. Ainsi, les violences qui ont secoué le centre-ville de Rennes samedi, entraînant des dégâts importants et faisant cinq blessés, n’ont donné lieu à ce jour qu’à quatre interpellations. Le Front national a d’ailleurs accusé le ministre de l’Intérieur de « protéger les voyous ‘antifas' » qui déploient une « violence inouïe » et demandé la dissolution de ce que le parti de Marine Le Pen nomme des « milices du pouvoir ».

Y-a-t-il une volonté délibérée du ministère de l’Intérieur de garantir à ces groupuscules une relative impunité afin de maintenir avant les élections municipales un climat de tension et profiter de la radicalisation qui s’est affichée lors du « Jour de la colère » et depuis les débuts de l’affaire Dieudonné pour jouer le jeu dangereux de l’affrontement des extrêmes ? Cette stratégie de la tension rappellerait grandement celle qui caractérisa le gouvernement italien dans les années 70 qui, à l’époque, pour écarter un Parti Communiste Italien menaçant, avait largement instrumentalisé les violences urbaines et les mouvements radicaux de gauche et de droite afin d’instiller un climat de crainte favorable au maintien au pouvoir de la mouvance démocrate-chrétienne.

Comme le rappelle un confrère : « Ce serait, en tous les cas, la seule stratégie valable pour écarter le parti qui s’oppose aujourd’hui à l’ordre établi et qui s’apprête à recueillir près d’un tiers des voix des électeurs français, comme autrefois le PC italien… Avant que les révolutionnaires, les antifascistes, les néofascistes, les services secrets, les nazi-maoïstes, les brigadistes, et tutti quanti, n’entrent en scène pour jouer une partition que le chef d’orchestre (étatique) avait écrite pour eux. » Reste à savoir si la partition ne pourrait pas se révéler, pour le chef d’orchestre lui-même, très dangereuse à faire jouer.

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00675370_000005.

Français de souche

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finkielkraut francais souche

finkielkraut francais souche

La caractéristique principale du Minable, c’est sa propension à donner des leçons. D’où sa présence massive parmi les profs, les journalistes, le personnel politique. Ce qui bien sûr n’exclut pas qu’il n’y ait de grands profs, de bons journalistes, voire des politiques intelligents. Mais bon…

« Après l’émission Des Paroles et des Actes ce jeudi 6 février, deux membres du Conseil National du PS, Mehdi Ouraoui, ancien directeur de cabinet d’Harlem Désir, et Naïma Charaï, présidente de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (ACSE), ont saisi le CSA. Dans une lettre envoyée à son président, ils qualifient l’intervention d’Alain Finkielkraut «d’inacceptable» et «dangereuse». Ils s’inquiètent précisément de l’usage par le philosophe de l’expression «Français de souche», «directement empruntée au vocabulaire de l’extrême droite». 

Le malheureux Finkielkraut a cru bon de répondre — non pour se justifier, mais parce que c’est son métier de rendre les autres intelligents, treizième des travaux d’Hercule :

«Je suis totalement abasourdi. Hier soir, lors de l’émission Des paroles et des actes, j’ai dit que face à une ultra-droite nationaliste qui voulait réserver la civilisation française aux Français de sang et de vieille souche, la gauche a traditionnellement défendu l’intégration et l’offrande à l’étranger de cette civilisation. La gauche en se détournant de l’intégration abandonne de fait cette offrande. Manuel Valls a expliqué que nous avions tous trois -lui-même, David Pujadas et moi – des origines étrangères et que c’était tout à l’honneur de la France. J’ai acquiescé mais j’ai ajouté qu’il «ne fallait pas oublier les Français de souche». L’idée qu’on ne puisse plus nommer ceux qui sont Français depuis très longtemps me paraît complètement délirante. L’antiracisme devenu fou nous précipite dans une situation où la seule origine qui n’aurait pas de droit de cité en France, c’est l’origine française. Mes parents sont nés en Pologne, j’ai été naturalisé en même temps qu’eux en 1950 à l’âge de un an, ce qui veut dire que je suis aussi Français que le général de Gaulle mais que je ne suis pas tout à fait Français comme lui. Aujourd’hui, on peut dire absolument n’importe quoi! Je suis stupéfait et, je dois le dire, désemparé d’être taxé de racisme au moment où j’entonne un hymne à l’intégration, et où je m’inquiète de voir la gauche choisir une autre voie, celle du refus de toute préséance de la culture française sur les cultures étrangères ou minoritaires. L’hospitalité se définit selon moi par le don de l’héritage et non par sa liquidation.»

Admettons que l’expression « Français de souche » soit aujourd’hui délicate à employer, surtout depuis qu’elle sert d’étiquette à un site dont la mesure ni le bon goût ne sont les qualités dominantes. Admettons qu’un philosophe (je rappelle que Finkielkraut ne l’est pas, de formation) doive utiliser les mots avec circonspection. Oui, admettons…

Mais comment admettre qu’un parti (le PS) décide d’interdire les mots qui le défrisent ? À l’intolérance de ceux que leur étiquette « de gauche » ne préserve pas du malheur d’être des abrutis, répondra tôt ou tard l’intolérance massive d’une foule d’abrutis qui revendiqueront crânement, et dans la rue, une étiquette « de droite ».

D’ailleurs, ils la revendiquent déjà. L’un des exploits les plus remarquables de ce gouvernement de fantoches est d’avoir rassemblé des centaines de milliers de personnes qui n’existaient pas collectivement, et qui désormais s’expriment d’une seule voix. On salue bien bas.

Au passage, et quitte à chicaner sur les mots, comment distinguer les Français nés en France depuis plusieurs générations et ceux de toute fraîche importation, nés à l’étranger — Finkielkraut lui-même ? Parce que la distinction, quoi qu’on en pense, fait sens : on n’est pas français comme le camembert est normand : on l’est parce qu’on le mérite.
On ne naît pas Français — on le devient, même quand on a des parents inscrit au registre national depuis lurette. On le devient en s’affranchissant des coutumes, des relents familiaux, des communautarismes de toutes farines, des habitudes religieuses exotiques, des impératifs gastronomiques exogènes. J’ai parlé ici-même de cet excellent livre paru l’année dernière, La République et le cochon (Pierre Bimbaum), dans lequel l’auteur analyse avec une grande finesse le rôle du porc dans l’intégration à la communauté française, et la façon dont les Juifs (et les Musulmans, mais ce n’est pas son sujet directement) ont accepté (ou non) d’entrer dans les usages alimentaires de la République. On est français parce que l’on maîtrise la langue (ce que Finkielkraut fait à un niveau supérieur — très supérieur aux deux hurluberlus qui veulent le traîner aujourd’hui en justice au nom du politiquement correct, très supérieur aux membres du gouvernement, très supérieur à l’ensemble de la classe journalistique qui le juge), et parce que l’on a accepté les caractéristiques de la civilisation française.

Il ne s’agit pas de nationalisme — encore que « mourir pour la France », expression qui paraît de plus en plus désuète aux jeunes générations, qu’elles soient « de souche » ou non, me paraisse la pierre de touche de la nationalité. Encore moins d’esprit cocardier — même si ce drapeau « plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut » a une histoire que nous pouvons revendiquer autant qu’au temps d’Edmond Rostand, dont les vers de mirliton me font toujours tressaillir.
Il s’agit de terre et de terroir.
Il faut être bête comme peut l’être Claude Askolovitch pour croire que « terroir » est une expression pétainiste, alors que c’est la façon la plus simple de distinguer un bayonne taillé dans la croupe d’un honnête porc pie noir basque d’un jambon issu d’une quelconque carcasse danoise élevée en batterie (ou, pour en rester au cochon, distinguer un prizuttu d’origine, dont le gras adhère à la chair et possède un merveilleux goût de noisette et de châtaigne, des horreurs proposées dans les restaurants insulaires et pour lesquelles il n’y a, justement, pas de nom).

Alors, d’accord, sur nos papiers d’identité, rien ne spécifie l’origine de nos origines, et c’est tant mieux. C’est tout à la gloire de la France, justement, que de refuser l’inscription de la religion, telle qu’elle se pratique dans nombre de pays — y compris en Europe — et telle qu’elle se pratiquait sous Pétain. Mais c’est d’une hypocrisie sans nom que de prétendre que l’on ne peut pas, par exemple, analyser les résultats scolaires en fonction du contexte familial tel qu’il se lit à travers les patronymes (l’étude qui a été faite sur le sujet en région Aquitaine est à la fois exemplaire et en théorie illégale). Nous sommes tous français par principe, et plus ou moins dans les faits.

Parler la langue et la culture, comprendre que ce vieux pays est laïque sur un antique fond chrétien et gréco-romain, admettre qu’il y a des caractéristiques communes (la combinaison paradoxale d’une réelle fierté nationale et d’une tendance à l’auto-dépréciation, par exemple), sourire même à une certaine bêtise française, voilà ce qui caractérise le « Français de souche ». Les détracteurs de Finkielkraut sont loin, très loin, de posséder sa maîtrise de la langue et de la culture françaises. Ni son sens de la dérision.

Tout cela pour dire… Pour dire que la débauche de politiquement correct, en dehors de ses velléités castratrices typiques d’un parti (le PS) qui manque essentiellement de cou… rage, engendrera fatalement, à terme, une réaction bien plus terrible que prévue. Ce qui est prévu de toute évidence, c’est la montée du FN, en prévision d’un 2017 où l’UMP, débordée sur sa droite, serait absente au second tour, et laisserait le PS étaler sa morgue face à une droite bleu-marine réduite à ses appuis traditionnels : stratégie imbécile, parce qu’il n’y aura pas, en faveur d’un président qui est actuellement tombé à 19% d’opinions favorables (mais il peut mieux faire…), de retournement comme on en a vu en faveur de Chirac en 2002. Non, ce que le politiquement correct attise, c’est la montée d’une droite extrême, qui s’exprimera dans la rue avant de s’exprimer par la violence — et qui s’exprimera dans les urnes aux municipales et plus encore aux européennes. Ce qui nous guette, c’est la venue d’un fascisme dur — parce que le PS est fini, fichu, foutu, à force de se caricaturer dans des initiatives qui sont autant de chiffons rouges, faute de drapeaux de la même couleur. Incapable d’affronter les réalités économiques, le gouvernement et ses affidés ont décidé de bouger essentiellement sur le plan « sociétal » — et ça ne leur porte pas bonheur. Les bobos parisiens qui nous gouvernent devraient de temps en temps redescendre dans le pays réel, et mesurer exactement l’exaspération : nous sommes à deux doigts de l’émeute, et ils perpétuent leurs délires.

Ce n’est pas l’UMP qu’ils descendent (avec la politique libérale qu’ils mènent, qui a encore besoin de l’UMP ?), c’est le fascisme qu’ils alimentent. Parce qu’ils fonctionnent déjà comme des fascistes.

Jünger, modernisme et barbarie

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ernst junger travailleur

ernst junger travailleur

Jünger est né à son destin d’homme et d’écrivain au milieu du carnage monstrueux et inédit du premier conflit mondial, où il s’est illustré par un comportement d’une intrépidité et d’un héroïsme exceptionnels. Cette guerre, comme l’a brillamment démontré l’historien italien Emilio Gentile dans L’Apocalypse de la modernité, a représenté la première grande crise interne de la modernité européenne qui allait devenir globale. Ainsi, l’extraordinaire épopée des progrès scientifiques et  techniques du XIXe siècle allait-elle aboutir à une apocalypse sauvage. Comment donc penser la  modernité après cette épreuve où elle avait révélé son envers démoniaque ? Voilà une question qui a souvent été éludée, mais à laquelle le héros militaire Ernst Jünger, qui n’avait jamais esquivé le danger sur le front, ne se déroba pas non plus en tant qu’écrivain.[access capability= »lire_inedits »]

Il faut bien reconnaître que les Français se sont essentiellement montrés manichéens sur la question du Progrès, toujours pensé dans des termes de guerre civile. L’atrocité de 1914-1918 sera vue chez nous, par les réactionnaires, comme une résultante du progrès technique ; par les progressistes, comme une résurgence de l’archaïsme guerrier. Outre-Rhin, en revanche, où l’unité nationale comme la modernisation se sont constituées en opposition à la suprématie culturelle française, le problème n’a pas été posé dans les mêmes termes. Chez Jünger, notamment, la guerre est admise comme une permanence de l’humanité qu’il serait absurde de vouloir esquiver. Et la forme qu’elle revêt, à l’instar du progrès technique, doit être admise, selon une morale nietzschéenne de l’amor fati : acceptation du destin qui réfute toute nostalgie. On trouve dans cette attitude, déjà, la vision « stéréoscopique » que cultivera l’écrivain : analyse froide du réel et recours au mythe éternel, évaluation clinique doublée d’une perception poétique. La modernité non pas comme une ligne droite mais comme le moment d’un cycle relié à un centre immuable. C’est cette vision que développera Spengler dans Le Déclin de l’Occident, totalement divergente de la  dimension eschatologique ou catastrophique que les Français ont en général conférée à cette notion.   Dans cette perspective, la modernité et la guerre se confondent dans un défi à relever. C’est pourquoi ne se manifestent, dans les premiers livres de Jünger, ni la haine de l’ennemi consubstantielle à la propagande patriotarde, ni la déploration pacifiste d’un Barbusse, ni la nostalgie lancinante de l’ancienne confrontation chevaleresque.

L’esprit de la chevalerie, Jünger le retrouve et l’exalte dans les premiers pilotes de chasse, et même s’il décrit sans fard l’horreur de la guerre de matériel, il lui paraît possible – et il le prouve – de transformer l’épreuve en ascèse, de vivre la guerre comme une « expérience intérieure » pour reprendre le titre d’un de ses livres les plus fascinants sur la question. En somme, la guerre, même moderne, permet le dépassement de soi, une vision qui tranche radicalement avec le leitmotiv du soldat comme simple chair à canon. Jünger l’élargira ensuite à sa vision de la société en général et à tout le processus de la modernité. Dans les années 1930, il lui paraît encore possible de dompter la Technique.

Ses analyses visionnaires sur la question, développées notamment dans Le Travailleur, auront une influence décisive sur les réflexions d’Heidegger. Mais ce volontarisme optimiste va achopper sur les événements qui bouleversent son pays avec l’arrivée des nazis au pouvoir. Dans une certaine mesure, Hitler et ses sbires appliquent une partie du « programme » de Jünger : référence aux chevaliers teutoniques et ultramodernité, performances scientifiques, industrielles, militaires, mobilisation totale, appel au relèvement et au dépassement sacrificiel de tout un peuple dans l’affirmation d’une redoutable volonté de puissance, synthèse de mythes et de technique : svastika plus blitzkrieg.

Aussi est-il assez compréhensible qu’on ait pu reprocher à Jünger, après 1945, d’avoir nourri l’atmosphère idéologique qui a favorisé l’accession d’Hitler au pouvoir, et cela en dépit de son opposition sans ambiguïté au régime et ses liens avec les conjurés lors de l’attentat raté contre Hitler. Jünger, au contraire, estime que le nazisme est responsable de la barbarisation progressive de l’homme par la modernité technicienne. Son optimisme est alors brisé : on ne domptera pas le monstre et c’est le centre éternel de l’homme qui est atteint par cette modernité. Il s’agira pour lui, dès lors, de résister à cette dévastation générale, résistance intérieure car il demeure sans illusion sur le fait de pouvoir renverser le processus à l’œuvre, processus dont le nazisme est l’avatar le plus dément. Cette position peut nous paraître dangereusement relativiste, mais elle s’entend dans la mesure où le nazisme fut bien davantage un futurisme bardé de breloques archaïques qu’une réaction.

Par conséquent, Jünger ne jouera pas une modernité contre une autre, comme il n’appellera jamais à la réaction politique, mais il s’attellera à définir un rapport à la modernité technicienne qui nous préserve de la déshumanisation, poursuivant après la chute du Troisième Reich la voie de l’émigration intérieure qu’il avait adoptée sous celui-ci. Renforcer l’intériorité manquante pour affronter le monde moderne sans s’y dissoudre : telle sera sa ligne de conduite.

Ses préoccupations radicalement écologiques, à la fin de sa longue existence, s’inscriront dans la même cohérence : éviter la destruction de la nature et de l’âme humaine par la modernité technicienne. À ultime défi, ultime héroïsme.[/access]

*Photo : ROTHERMEL/SIPA. 00260222_000001.

Simone Weil, prophète pour notre temps

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simone weil enracinement
Simone Weil

simone weil enracinement

Alain, qui fût son maître, l’appelait la « martienne », ses camarades de Normale « la vierge rouge », la philosophe Marie-Madeleine Davy la qualifie de « prophète ». Quant à Simone de Beauvoir, elle dit d’elle dans ses Mémoires « J’enviais un cœur capable de battre à travers l’univers entier ». Syndicaliste, chrétienne, mystique, pour tous ses contemporains, Simone Weil demeure un être à part, « archangélique » et mystérieux, sorte de cerveau monté directement sur cœur, d’une capacité intellectuelle hors du commun, dénuée de tout cynisme et vouée sans conditions à un seule cause : la vérité.

L’Enracinement, son œuvre la plus achevée, essai politique d’une lucidité vertigineuse, est republié chez Gallimard, dans le cadre d’une parution des œuvres complètes entamée en 1988. Terminé en 1943, quelques semaines avant sa mort, on le considère comme son « testament spirituel ». C’est aussi un des écrits politiques les plus saisissants du XXème siècle, dimension que s’attache à mettre en valeur l’édition admirablement annotée par Patrice Rolland et Robert Chenavier.

Dans cet essai écrit dans une langue lumineuse, illustré par un art de la métaphore limpide, Simone Weil met le doigt dans la plaie de notre époque : le déracinement, cause principale selon elle, de la débâcle de 40. Mais, n’en déplaise aux néo-barrésiens adeptes de théories remplacistes, ici les racines ne sont pas celles de l’arbre de Monsieur Taine, où se mélangent la terre et le sang, mais plutôt des racines spirituelles et culturelles. Et le déracinement est moins dû à des logiques de métissage qu’à la technicisation progressive du monde et la bureaucratisation jacobine du « monstre froid » étatique.

L’histoire pour Simone Weil, loin d’être linéaire, est plutôt un océan de mensonges écrits par les vainqueurs où surnagent de temps à autres des « ilots de vérités », trésors égarés de l’âme humaine qu’il s’agit de retrouver.

Guérie du patriotisme par le Traité de Versailles (« les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu’il peut subir »), Simone Weil y sera ramené par le danger et se rangera de tout son cœur du coté du « pouvoir spirituel » de la France libre.

Dès lors, pas question de jeter le bébé du patriotisme avec l’eau sale du pétainisme. La défaite nous oblige à « changer notre manière d’aimer la patrie ». Il ne s’agira plus d’un amour nationaliste, maurrassien, pour une France éternelle fondée sur une fausse grandeur, mais d’un « sentiment de tendresse pour une chose belle, fragile et périssable ». Il faut aimer la France, non pas avec le goût nostalgique des splendeurs révolues, mais avec la tendre sollicitude qu’on a pour ce qui est en danger.

La patrie, loin d’être un absolu fantasmé, est une chose temporelle et terrestre, un moyen parmi d’autres (le syndicat, la corporation, la région) qui permet d’atteindre ce  « besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine » qu’est l’enracinement.

Chez cette penseuse systémique, la critique politique ne fait qu’un avec la critique sociale. Ainsi, si l’enracinement passe par l’attachement à la patrie, c’est le travail qui sera le lieu fondamental de notre participation au monde.  Dans sa critique d’un cycle travailler-manger, propre aux temps modernes où l’accroissement est la seule finalité reconnue par le libéralisme, Simone Weil veut redonner toute sa valeur au travail et pense que la grande vocation de notre époque, et son unique rédemption, doit être « la constitution d’une civilisation fondée sur la spiritualité du travail ».

Chrétienne refusant l’Eglise, syndicaliste opposée à la révolution, antimoderne sans être réactionnaire, Simone Weil est une véritable funambule de la pensée, qui nous déroute et nous émerveille à chaque ligne. Une pensée intransigeante et fulgurante qui doit transpercer notre modernité comme un glaive plongé dans un cadavre vérifie s’il est bien mort, pour préparer sa résurrection. Camus lui-même écrivait: « Il paraît impossible d’imaginer pour l’Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences que Simone Weil a définies ».

Comme le décrit subtilement Robert Chenavier dans l’avant-propos qu’il consacre à l’ouvrage, L’Enracinement est le Timée de notre temps, le « livre du philosophe qui retourne dans la caverne », et vient distribuer le pain de la vérité aux mortels. On connaît le sort qu’il advint au philosophe qui est retourné parler aux hommes dans le mythe de Platon « ceux-ci, incapables d’imaginer ce qui lui est arrivé, le recevront très mal et refuseront de le croire : ne le tueront-ils pas ? ». Simone Weil, elle, mourra- ou se laissera mourir- de cette indifférence des hommes à la vérité. On peut lire dans son dernier cahier ses derniers mots poignants, pleine d’une amère lucidité dont seul sont capables les authentiques génies : « Silence de la petite fille dans Grimm qui sauve les 7 cygnes ses frères. Silence du juste d’Isaïe « Injurié, maltraité, il n’ouvrait pas la bouche ».  Silence du Christ. Une sorte de convention divine, un pacte de Dieu avec lui-même condamne ici bas la vérité au silence ».

Nul n’est prophète en son pays.

Simone Weil, Oeuvres complètes tome V, vol.2, L’Enracinement, Gallimard, décembre 2013.

À lire aussi : Simone Weil, Chantal Delsol (dir.), Cerf, 2009.

Simone Weil

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*Photo : wikicommons.