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Républicain, comme ils disent…

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fn republique ps philippot

Transformé en chef d’Etat « jupitérien » par la grâce de l’événement, notre ex-« Président normal », comme les Sages, les Pythies et  les Prophètes, s’exprime désormais par énigmes. Après avoir consacré sa conférence de presse du 5 février dernier à célébrer le mystérieux « esprit du 11 janvier », il a ainsi répondu à une question sur la législative partielle du Doubs par une formule à peine moins obscure : « Il y a des partis qui sont dans la République, ceux qui concourent aux suffrages sont dans la République, ont des élus dans la République, ont le droit, donc, d’avoir des candidats, et donc des élus. (…).  Mais est-ce à dire que tous les partis sont pleinement dans les valeurs de la République ? Non. Adhérent aux valeurs de la République ? Non. Au moins, à toutes les valeurs ? Sûrement pas.» Aussitôt, l’aphorisme est contesté par Florian Philippot, invité sur une radio périphérique à commenter la conférence de presse : en l’occurrence, réplique le vice-président du Front national, ceux qui se targuent d’être républicains sont justement ceux qui ont renoncé à l’être en acceptant de noyer la France dans l’Union européenne et qui, par là même, ont renié le principe républicain par excellence, la souveraineté nationale.

Étant donné la fréquence avec laquelle on utilise le mot « républicain » et les graves conséquences que l’on en tire, le débat n’est pas sans intérêt. Mais lequel des deux a raison ? Hollande et les ennemis du Front national, qui lui reprochent de ne pas l’être même s’il profite de la République, et qui n’hésitent pas à appeler au front « républicain » pour lui faire barrage ? Ou Philippot et les siens, qui accusent ces républicains autoproclamés d’avoir délaissé, au profit d’une mondialisation oligarchique, ce qui ferait l’essence et le cœur même de la république?

Dans l’absolu, ni les uns, ni les autres – dans la mesure où la notion de « république » s’avère aussi floue, aussi incertaine et finalement à peu près aussi inconsistante que celle de « démocratie ». Du reste, la petite querelle du 5 février n’est pas sans rappeler les interminables controverses du temps de la guerre froide, où les Etats socialistes (qui se qualifiaient de démocraties populaires) et les régimes libéraux (dits démocraties pluralistes) s’accusaient les uns les autres d’usurper le titre de démocratie, et prétendaient en être les seuls titulaires légitimes. Et encore le mot démocratie fournit-il quelques pistes pour savoir ce qu’il faut entendre par là, et qui peut s’en prévaloir : la démocratie, nous rappelle l’étymologie, est un système dans lequel le pouvoir appartient au peuple, démos. Pour le mot « républicain », les choses paraissent beaucoup plus aventureuses : personne ne peut dire ce que c’est, pas même l’imposant Dictionnaire critique de la république paru il y a quelques années, qui renonçait purement et simplement à définir son propre objet.

 

Pourrait-on, au moins, commencer par dire que la république est le contraire de la monarchie héréditaire? Même pas : en 1576, Jean Bodin intitule ce qui deviendra le plus célèbre traité de philosophie politique d’Ancien régime Les Six livres de la République, utilisant ce terme comme synonyme d’État, res publica, quel que soit le régime politique de ce dernier. Il n’y a pas d’incompatibilité : sur les pièces de monnaie que Napoléon Ier fait frapper à son effigie, on lit ainsi, côté face, Napoléon Empereur, et côté pile, République française. C’est aussi l’époque où un théoricien révolutionnaire rallié à Bonaparte, Roederer, invente la notion de « monarchie républicaine », et démontre dans un essai que l’hérédité n’entraîne pas une augmentation du pouvoir du « Chef de la République ».

Mais alors, si la république, ce n’est même pas cela ? Eh oui : cela peut être tout et n’importe quoi, les États-Unis et l’URSS, la Chine populaire et la république de Saint Marin, la DDR et la république de Salo, Sade et Savonarole, la démocratie et l’aristocratie. La république, explique sobrement le Dictionnaire de l’Académie française en 1831, c’est, tout bonnement, « un État gouverné par plusieurs ».

Dans ces conditions, on devine qu’il est assez délicat de savoir qui est « républicain », qui ne l’est pas, ce que pourraient bien être les « valeurs républicaines » et qui pourrait être en mesure d’en juger. Naguère, un éminent professeur de droit s’était interrogé sur la signification de l’article 89 alinéa 5 de la constitution, selon lequel ne saurait faire l’objet d’une révision «  la forme républicaine du gouvernement » ; au bout du compte, il fut bien obligé de constater le caractère insaisissable de la notion : cette « forme républicaine » inclut-elle le caractère national de la souveraineté (auquel cas le transfert de celle-ci à l’Union européenne serait impossible) ? L’organisation parlementaire du régime ? Le scrutin majoritaire à deux tours ? L’existence d’un Sénat et d’une juridiction constitutionnelle ? Le système de sécurité sociale et la retraite par répartition ? C’est comme on veut. Open bar.

 

Au passage, on note que certains de ces éléments se rencontrent également dans des systèmes politiques non-républicains, où personne n’aurait l’idée de les nommer ainsi. On qualifie de « républicain » ce qui, en France, est pratiqué en République, mais qui pourrait être qualifié autrement dans une monarchie : c’est ainsi que notre célèbre « méritocratie républicaine » est appelée « méritocratie royale » au Maroc – bien qu’elle n’ait en soi aucun lien nécessaire avec la république, pas plus d’ailleurs qu’avec la monarchie.

 

En fait, le terme républicain, dont on veut faire un indépassable critère du bien politique et moral, s’avère entièrement relatif, aussi bien dans l’espace que dans le temps.

C’est ce que laissait deviner l’autre soir, à la télévision, une sortie du journaliste Christophe Barbier, l’homme qui parle toujours dans le sens du vent. Celui-ci déclarait en effet que, de nos jours, font partie intégrante des valeurs républicaines le refus de la peine de mort, le droit du sol comme mode d’acquisition de la nationalité et l’adhésion à une évolution fédérale de l’Europe. À ces mots, Florian Philippot, présent sur le plateau, manqua de s’étrangler avec la fameuse écharpe rouge de Christophe Barbier : de fait, il aurait pu rétorquer que le droit du sol fut institué en France sous François Ier, et que c’est sous la république, avec le Code civil de 1804, que fut établi le droit du sang, lequel ne sera pas remis en cause par la IIe République. Le droit du sol comme critère de républicanisme ? Dans ce cas, l’une des plus vieilles républiques du monde, la Suisse, ne serait pas républicaine, pas plus d’ailleurs que l’Italie ou l’Autriche.

En bref, ce qui est républicain ici ne l’est point là-bas, ce qui l’était hier ne l’est plus aujourd’hui : plaisantes valeurs qu’une rivière borne!

Autre exemple : si une approche fédéraliste de l’Europe est aujourd’hui un marqueur républicain, on peut supposer que tel n’était pas le cas en 2005 : ou alors, il faudrait en déduire que 56% des électeurs, ayant rejeté le projet de constitution européenne, n’étaient pas républicains à ce moment là. C’est du reste cette relativité qui permet à Alain Juppé d’excommunier sans états d’âme le Front national comme non-républicain au motif qu’il défend actuellement les thèses que lui-même développait autrefois, dans les années 1970-1980, lorsqu’il était l’étoile montante du Rassemblement pour la République. La question étant de savoir si le républicain d’aujourd’hui le sera toujours après-demain.

Au total, l’adjectif républicain n’est donc pas grand-chose d’autre qu’un label. Une étiquette que l’on s’attribue, sans contrôle, pour démontrer que l’on est dans le camp du bien. Et que l’on refuse à ses ennemis afin de donner au combat que l’on mène, ou à leur exclusion, un vernis politique et une teinture morale. Une bulle de savon. Rien de plus. 

*Image : wikicommons.

L’histoire oubliée des caricatures de Charlie Hebdo

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Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

Philippe, vous êtes alors assez contesté au sein de la rédaction de Charlie. Obtenez-vous néanmoins un consensus durable sur la défense d’une laïcité qu’il faut bien dire de combat, face à la stratégie de grignotage du camp antilaïque ? Et quel est l’état de l’opinion au moment du procès ?

Ph. V. : C’est simple : à l’intérieur de la rédaction, il n’y a aucun débat à ce sujet, et l’opinion nous est massivement favorable. En revanche, dans le milieu intellectuel et médiatique, la tendance dominante, c’est plutôt l’hostilité, en tout cas la réprobation ; des journaux nous donnent des leçons de bonnes manières démocratiques, certains essaient de démontrer de mille manières qu’on a tort, et qu’on énerve les gens. La grande expression de l’époque, c’est : « L’huile sur le feu. »

Ça l’est toujours en 2011, après l’incendie. Charb en tire une « une » hilarante. « L’invention de l’humour » – un homme des cavernes  avec le feu dans une main et de l’huile dans l’autre.

Ph. V. En tout cas, cela témoigne d’une absence totale d’imagination dans l’invention des métaphores. Et, ce qui est plus grave, de la répétition de La Trahison des clercs. Benda a écrit ce livre après la Première Guerre mondiale, puis l’a réécrit après la deuxième. Marc Bloch parle de la même chose dans L’Étrange défaite. Et ça recommence sans cesse. Et voilà qu’à nouveau, des intellectuels tournent le dos à la raison !

On arrive au procès, les 7 et  8 mars 2007. Il y a beaucoup de tension, du stress, l’envie d’en découdre, la peur de perdre. Est-ce qu’à tout cela s’ajoute la peur physique ? Le procès est-il un moment à haut risque ?

P. V. : Non. Je suis bien protégé, j’ai confiance dans les policiers qui sont autour de moi. Et puis, on ne peut pas vivre tout le temps dans la peur.[access capability= »lire_inedits »]

Ah bon ?

Ph. V.  Cependant, on est conscient du danger. Deux ou trois fois, j’étais sorti bêtement sans ma protection, c’était une bêtise qui aurait pu très mal se terminer, donc après, j’ai été plus prudent.

Quels sont les grands moments du procès ?

D.L. : Pour moi, c’est la plaidoirie de Richard, énorme… La plaidoirie de Georges Kiejman, sans doute…. Mais la plaidoirie de Richard est incroyable, c’est indiscutable !

E. L. : Je résume pour les lecteurs. Grâce à l’une des parties adverses qui avait eu l’imprudence de brandir l’argument du « deux poids, deux mesures », Richard Malka a fait une démonstration à la fois implacable et tordante. Vous voulez l’égalité de traitement ? Vous êtes bien sûrs ? Etre logés à la même enseigne que les chrétiens ? Vous voulez cela ? Et il brandissait des unes de Charlie Hebdo où l’on voyait le père, le fils et le pape dans des positions pour le moins offensantes. J’imagine la tête des honorables hommes de religion. Pour faire bonne mesure, il a montré quelques rabbins et d’autres. Et il répétait : « Vraiment, c’est ça que vous voulez ! ». Tout le monde se marrait et, en même temps, c’était une façon magistrale de dire : C’est ça le prix de la liberté. Et ce n’est pas négociable.  À la fin de la plaidoirie, ils étaient K.-O. Le procès était gagné.

Ph. V. Pendant ce temps, moi j’étais à la fois plié de rire et épouvanté. Je me faisais tout petit en voyant ces unes plus trash les unes que les autres dont j’étais responsable… À chaque fois, il montait d’un cran, et je me disais : « Non, il ne va pas oser, non, il faut qu’il arrête… »

D .L. : Mais attention, tout cela avait un sens. Et dans toutes ses interventions, Philippe s’est employé à le faire apparaître avec force et clarté. Il voulait que cette histoire donne à penser. Ce procès, c’était de la philosophie en action, on assistait au décryptage intellectuel d’une époque, et ce décryptage a permis de désamorcer la question de l’islamophobie et de la retourner à l’envoyeur.

Ph. V. : Décryptage intellectuel, peut-être, je l’espère… N’empêche, je suis convaincu que l’un de nos avantages sur nos adversaires, c’est que Georges Kiejman, Malka, moi et les autres, on est plutôt des marrants… Dans ce climat dramatique, on a souvent dérapé et fait exploser de rire le tribunal, le public, et même parfois la partie adverse, qui n’arrivait pas à se retenir. Georges Wolinski disait : « Le rire, c’est le plus court chemin d’un homme à un autre. » Pendant une interruption accordée par le président pour nous permettre d’aller boire un verre d’eau, il y a eu un moment étrange. Comme la salle était absolument bondée, on était tous serrés dans l’allée centrale, et je me suis retrouvé collé à l’avocat de la Ligue islamique mondiale… Et le type me dit : « Monsieur Val, je ne suis d’accord avec rien de ce que vous dites, mais j’aimerais bien être votre ami. » Et ça, c’est très important ! C’est l’histoire de l’éternel retour de Nietzsche : si vous deviez vivre éternellement ce que vous êtes en train de vivre, accepteriez-vous de faire ceci ou cela ? Eh bien lui, s’il avait eu à vivre éternellement, il aurait préféré être de notre côté que du sien !

On le comprend ! L’enfer avec vous, ça doit être plus marrant que le paradis avec ces messieurs.

Ph. V. On ne peut pas ne pas citer l’intervention presque solennelle d’Élisabeth Badinter. Elle a tout dit, en très peu de mots. « Si Charlie Hebdo perd ce procès, le silence s’abattra sur nous, et c’est la pire des choses. » Et là, elle a mis tout le monde d’équerre…

Il y a eu aussi ce petit coup de théâtre : la lettre de soutien de Nicolas Sarkozy alors candidat à la présidence de la République. Et vous avez aussi reçu celle de François Hollande. Deux futurs présidents…

Ph. V. : L’épisode du fax de Sarkozy a été assez baroque. C’était en pleine audience, au milieu de mon très long interrogatoire par le président. Arrive alors une lettre du ministre de l’Intérieur et candidat en campagne, Nicolas Sarkozy, qui soutient spontanément Charlie Hebdo, comme il l’avait fait au moment des caricatures. Donc, il tient bon. Quant à François Hollande, il a fait preuve d’une sacrée indépendance. Ségolène Royal, qui était candidate contre Sarkozy, était, elle, hostile à la publication des caricatures et plus encore à la présence de François Hollande au procès. Elle devait être furieuse. Mais Hollande a eu le courage de venir quand même, ce qui n’a pas dû être facile…

D. L. : Il y avait aussi Bayrou, qui était également candidat et qui, à ce moment-là,  incarnait  la troisième force de l’arc démocratique français. Et ce n’était pas évident pour eux, qui se présentaient aux élections, de soutenir Charlie, car ils étaient en avance sur beaucoup de gens dans leurs camps respectifs. Mais j’ai, moi aussi, une anecdote sur l’épisode Sarkozy. J’étais en train de tourner dans la salle des pas perdus quand je vois des gens arriver avec le fax de Sarkozy, pour aller le transmettre à Philippe. Là, quelqu’un de Charlie que je ne citerai pas s’exclame : « On ne peut pas accepter le soutien de Nicolas Sarkozy ! » Je m’énerve: « Mais vous êtes complètement dingues ! Vous avez le soutien d’un mec qui est probablement le futur président de la République… » Réponse : « Peu importe, c’est Sarkozy ! Il faut absolument dire qu’on ne veut pas de son aide ! »

Ph. V. : À la suspension de l’audience, ces personnes m’ont sauté dessus pour me dire : « Il faut refuser absolument cette lettre de Sarkozy ! » Et je les ai calmés : tout ce qui venait du camp démocratique était bon à prendre.

Bon, Charlie gagne, la laïcité est sauvée. Et on s’empresse de tout oublier. Dans les années qui suivent, où la République recule sur tous les fronts, le camp laïque est plutôt isolé, montré du doigt. Comme dirait Muray, « le réel est reporté à une date ultérieure ». Cet aveuglement volontaire intrigue…

Ph. V. : C’est encore la même mécanique du renoncement du milieu intellectuel français dominant. Je crois que le premier ressort de ce renoncement, c’est la peur. Pour masquer cette peur, on construit un discours qui permet de se donner le beau rôle tout en évitant soigneusement la confrontation…

D. L. : Il ne s’agit pas seulement des élites, mais d’une tendance lourde, à l’œuvre depuis longtemps dans la société française, qui consiste à se protéger des réalités, notamment des réalités totalitaires, en niant leur existence. Face au nazisme, au  communisme et aujourd’hui à l’islamo-fascisme, les mêmes mécanismes de déni se mettent en marche. On ne veut pas voir, et quiconque voit doit être réduit au silence par un langage falsificateur et manipulatoire. Dans les années 1950, les communistes inventent  le terme « anticommuniste primaire » pour dissuader quiconque de dénoncer le goulag. Aujourd’hui, on tente de nous faire taire par le chantage, en mettant « l’islamophobie » à toutes les sauces.  Cela me rappelle une plaisanterie d’Alain Peyrefitte, ancien ministre du général de Gaulle, quand Marchais, le secrétaire général du Parti communiste de l’époque, lui reprochait son anticommunisme primaire. Il lui répondait : « Faites-moi du communisme supérieur, et je vous ferai de l’anticommunisme supérieur ! » Aujourd’hui , il pourrait dire : « Faites-moi un islam supérieur et je vous ferai de  “l’islamophobie“ supérieure. »…

Je ne suis pas sûre que les cadres de l’islam de France apprécient votre boutade.  Neuf ans après le procès des caricatures, et quelques semaines après le massacre de Charlie Hebdo, la dénonciation de « l’islamophobie » bat son plein.

D. L. : L’un des principaux problèmes, c’est que certains sujets accèdent difficilement à l’espace médiatique, ou alors dans des débats caricaturaux où les plus lucides sont invités comme repoussoirs. J’ai eu la chance de bénéficier durablement du soutien de Jérôme Clément à Arte, et je tiens à l’en remercier, car dans un environnement qui ne m’était pas toujours favorable dans la chaîne, il a toujours imposé que je puisse faire ce en quoi je croyais. Avec Belmer, il a été un compagnon de route précieux dans une période où les vrais partenaires étaient rares. J’ai traité grâce à lui des sujets comme « La nuit algérienne », « Le 11 Septembre n’a pas eu lieu », où on démontait les thèses complotistes, ou encore « La femme, l’avenir de l’islam ». En 2003, j’avais réalisé  « Les Français sont-ils antisémites ? », c’était la première fois qu’on disait  à la télévision qu’il y avait un antisémitisme des banlieues. Depuis, on prend des gants pour le redire…

Ph. V. : Si nous avons perdu l’après-procès, c’est en grande partie parce que l’information est de plus en plus idéologique en France. Vers 1995, on a vu arriver des petites boutiques comme ACRIMED, assez marginales et très virulentes, qui se sont lancées dans la critique des « médias dominants ». Après tout, pourquoi pas, c’était marrant  de dévoiler des collusions. L’ennui, c’est que c’est vite devenu une fabrique de complotisme.  Les gens qui sont sortis de là sont devenus profs et formateurs de journalistes, et vingt ans plus tard, on se retrouve avec une génération de journalistes assez massivement convaincue qu’il faut dire certaines choses et pas d’autres, qu’il y a une vision du « Bien » par rapport à laquelle on doit se situer.

Et voilà pourquoi votre presse est muette. Parlons, pour finir, du Charlie d’aujourd’hui. Le paradoxe, c’est que ce journal, qui est pour beaucoup de gens le symbole d’une laïcité intransigeante, est redevenu un journal gauchiste, passablement imprégné  de cette vision du « Bien » que vous évoquez…

Ph. V. : Là, je peux parler au nom de Cabu, parce que nous avions beaucoup de conversations à ce sujet et nous étions 100 % d’accord. Notre analyse était qu’il fallait un peu tordre l’ADN du titre pour le faire entrer dans l’époque. Mais les enseignes sont plus fortes que les hommes. Bien sûr, nous avons souvent réussi à rendre le journal un peu exotique à lui-même dans sa façon de traiter l’actualité et d’analyser certains sujets. Quand je suis parti, j’étais très contesté à l’intérieur du journal, surtout à cause du licenciement de Siné. Après mon départ, le journal est naturellement retourné à son ADN d’origine. Ce qui n’est bien sûr pas déshonorant.

Dans son ADN d’origine, il y a aussi ce côté anar et paillard, gaulois et bouffeur de curés.

Ph. V. : Wolinski, Cavanna, Cabu, les fondateurs, étaient libertaires, mais aussi farouchement laïques. Ça, c’est l’origine même du journal.

Pour conclure, donnez-moi chacun une raison de croire que le « sursaut » du 11 janvier ne restera pas sans lendemain et que le déni de réel ne reprendra pas le dessus, comme en 2006 ou en 2011.

D. L. : C’est que cette fois, c’est la mobilisation populaire qui a entraîné le mouvement. Les Français ont dit en masse qu’ils se battraient pour défendre leur laïcité. Et l’ampleur de la mobilisation a donné le signal des retournements de veste dans les hautes sphères. Les gens ont changé de ton. Sur les plateaux de télévision, on nous parle plus aimablement. Pour le moment…

P. V. : Ce que nous vivons aujourd’hui  a quelque chose d’inédit. D’abord, la mort de ces gens, notamment celle de Cabu, un complice durant de si longues années. Mais il appartient aussi à l’histoire et à l’enfance des Français, c’est l’image d’un homme libre, joyeux. Les gens ont soudain réalisé que, si on pouvait tuer Cabu, on pouvait tuer tout le monde. Et ce dimanche-là, quand on a marché dans les rues, on ne savait pas si les gens étaient de gauche, de droite, peu importait, ils disaient : « Je suis Charlie, je suis policier, je suis Juif… » On n’avait pas vu ça dans les rues de Paris depuis que je suis né. Ces gens-là, voilà des années qu’on ne les entend pas et qu’on ne leur parle pas. Les journaux ne leur parlent pas. Les intellectuels ne leur parlent pas. Ce jour-là, je me suis dit qu’il ne fallait pas que ce moment s’arrête. Dans une démocratie, il vaut mieux que les gens sachent qu’ils sont un peu en lien les uns avec les autres. La fenêtre qui s’est ouverte ne doit pas se refermer. Il faut qu’on continue à se parler, à parler à tous ces gens. Sinon, on est foutus.[/access]

*Photo : Lionel Cironneau/AP/SIPA. AP20720064_000001.

C'est dur d'être aimé par des cons

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Dette grecque : Dany Cohn-Bendit est-il germanophobe?

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Un nouveau grand parti semble naître dans la communauté : le Rassemblement pour l’Europe amnésique.

Un des premiers faits d’armes de cette coalition des réécriveurs d’histoire a été la lamentable non-invitation de Poutine aux cérémonies du 70e anniversaire de la libération d’Auschwitz par l’Armée rouge.

Une négation en amenant vite une autre, les tenants de l’orthodoxie francforto-bruxelloise se retrouvent comme un seul homme pour taxer de délire germanophobe la prétention du nouveau gouvernement grec à remettre sur le tapis la question du règlement des dommages de guerre occasionnés durant l’occupation allemande du pays.

Or cette revendication n’est ni nouvelle, ni, forcément imprégnée de haineuse germanophobie.

À ma connaissance, Dany n’est ni europhobe, ni libéralophobe, ni même, si ça se trouve, germanophobe.

Voilà pourtant ce qu’il déclarait, il y a trois ans, le 15 février 2012, à la tribune du Parlement européen : « Les Allemands, qui rechignent à financer un second plan de sauvetage pour la Grèce, devraient se souvenir de tout ce qu’ils ont pillé dans ce pays pendant la Seconde Guerre mondiale […] Avec les intérêts, ce sont 81 milliards d’euros qui sont dus à Athènes. Cela permettrait déjà de rembourser un sixième de la dette de ce pays. C’est là une autre façon de voir l’Europe et son histoire. »

Oui, Dany a raison. Le fin mot, c’est l’histoire. On comprend qu’on rechigne de plus en plus à l’enseigner…

Niqab et Belphégor

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niqab islam marseille

Connaissez-vous le marché Noailles, à Marseille ? Au cœur du Ier arrondissement, en plein centre ville, à 100 m du lycée Thiers, et juste dans le dos du plus grand commissariat de la ville hors l’Evêché — où ne réside pas l’évêque, mais le cœur administratif et logistique de la police marseillaise, tout au bout du Panier, juste en dessous de l’ancien appartement d’un certain mammifère marin de ma connaissance qui passe souvent ici…

On l’appelle aussi le Marché des Capucins, parce qu’y prend naissance la rue Longue des Capucins. Pour ceux qui ne savent pas, c’est un marché 100% musulman, à part une exquise charcuterie qui fait un magret séché et un figatelli maison tout à fait délectables — et, à midi, des sandwiches aux rillettes de lapin ou à la caillette, avec assortiment de cornichons pour le même prix. Hmm…
Vendredi, émeute en milieu d’après-midi dans ce marché qui est pourtant plus calme, depuis un mois que le barbu qui surveillait le commerce en faisant semblant de vendre des calendriers s’est discrètement éclipsé — et depuis que les policiers municipaux et / ou nationaux viennent y faire des tours en VTT (ne riez pas, Marseille est une ville qui ne cesse de monter et de descendre, et moi qui me farcis ça en Vélib, j’en sais quelque chose).

Reprenons le récit du journal local :

« Une jeune femme de 27 ans a été interpellée hier après-midi, vers 15 h 30, sur le marché de Noailles (1er) à Marseille, alors qu’elle portait un niqab de couleur noire. Seuls ses yeux étaient effectivement visibles, précise-t-on de source proche de l’enquête.
« Elle a refusé de se dévoiler malgré la demande expresse des policiers qui intervenaient, en l’occurrence cinq îlotiers, dont deux réservistes. Elle s’est mise à insulter les forces de l’ordre en ces termes : « Chez nous, on ne parle pas aux hommes. Ne m’emmerdez pas ! »
« Elle a dès lors été rejointe par une amie qui se trouvait en compagnie de son fils de 8 ans et l’accompagnait. S’adressant à sa copine, la deuxième femme a stigmatisé à son tour le rôle des agents : « Tu n’as pas à parler à ces sales chiens ! » Un attroupement s’est aussitôt formé autour des deux jeunes femmes. Les policiers ont dû faire appel à trois VTTistes, tandis qu’ils recevaient également le renfort de la Brigade anticriminalité (Bac).
« Pendant le trajet qui les conduisait au commissariat Noailles, les insultes continueront à pleuvoir. Les deux femmes ont été placées en garde à vue pour « outrage et rébellion ». Elles doivent, depuis, s’expliquer sur les raisons de leur comportement. »
Si je traite un poulet de « sale chien », moi, qu’est-ce que je risque ?
Eh bien, la même chose que Belphégor : 6 mois de prison et 7500 euros d’amende. Article 433-5 du Code pénal.
Comparution immédiate, flagrant délit — allez, depuis deux jours elle couche aux Baumettes…
Enfin, elle devrait.

Alors maintenant, écoute-moi bien, Belphégor.
« Chez nous » — mais tu n’es pas chez toi : la France est une maison commune où s’appliquent les lois de la République — qui ne prévoient pas, par exemple, que l’on ne puisse pas s’adresser à une femme, parce qu’elle ne fait pas de différence entre les hommes et les femmes (et si toi tu en fais une, tu es juste une pauvre esclave). La loi ne prévoit pas non plus, depuis le 11 avril 2011, que l’on cache son visage en public, sauf autorisation de carnaval. 150 euros d’amende en sus.
Et si jamais on peut prouver — et je ne vois pas comment il pourrait en être autrement, sauf à supposer que tu es bête comme tes pieds — que c’est un homme qui t’a imposé cette tenue moyenâgeuse, il écopera d’un an de prison et de 30 000 euros d’amende.

Fais gaffe, un jour ou l’autre, des citoyens excédés (et cette ville en est bourrée) s’amuseront à dévoiler toutes les malheureuses victimes d’une idéologie machiste. Pour leur bien.
Parce qu’une fille voilée, ce pourrait par exemple être elle :

Et tu sais quoi ? Elle est suspectée de terrorisme, elle s’habille justement en Belphégor, et sur une méprise, on pourrait bien tirer à vue sur toute personne qui lui ressemble — si tant est que l’on ressemble à quelqu’un, ou à quelque chose, sous un niqab.

La loi ne prévoit pas non plus que l’on traite des agents de la force publique de « sales chiens », et ta copine devrait dormir en taule avec toi, à l’heure qu’il est.
La loi ne prévoit pas que des citoyens normaux, commerçants ou clients supposés honnêtes, s’opposent à une interpellation — ils seront trop heureux, les uns et les autres, le jour où ces mêmes agents mettront la main sur un racketteur ou un voleur à la tire.
Voilà — petit cours de Droit rapide. Et si tu crois que tu peux encore bénéficier de l’impunité ou du silence complice des bobos parisiens, c’est que tu n’as pas bien saisi ce qui a changé depuis un mois.
À moins que rien n’ait changé ? Il y a un mois, 17 personnes se faisaient abattre par des islamistes, et un mois après, Belphégor croit pouvoir se balader impunément dans les rues de Marseille. 17 morts pour rien — en attendant qu’il y en ait d’autres ?

*Photo : wikicommons.

FN : Mon fils, ce salaud

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fn doubs walter broccoli

Dans le Doubs, l’UMP regarde ses pompes cirées[1. Plus encore que le joyeux bordel du bureau national de l’UMP, la saillie de son candidat Charles Demouge contre les petits blancs dans une circonscription où le FN est à 30% me laisse coi. De quoi donner raison à Sarkozy qui l’a si justement traité de c…], le PS victorieux fait profil bas et le FN sable le mousseux. Il s’en est fallu de très peu pour que Sophie Montel rafle la mise dans la circonscription abandonnée par Pierre Moscovici. Pourtant, la candidate frontiste partait avec un gros boulet à ses pieds à la suite de Le Pen père : des déclarations pas très malignes sur l’inégalité des races, dignes des pires darwiniens du XIXe siècle. Mais malgré le regain de participation au second tour, que les instituts de sondage attribuent un peu trop facilement au sursaut antifasciste, son adversaire socialiste ne l’a devancée que d’un cheveu.

Ce n’est pas faute d’avoir instruit le bon peuple des dangers du fascisme immense et bleu Marine. Tenez, il y a encore quelques jours, comme je faisais un sort à une montagne de crêpes, mon doigt s’est négligemment posé sur la touche 2 de la télécommande : abracadabra, le visage de David Pujadas apparaît pour annoncer un sujet chaud-bouillant : « Père de gauche, fils au FN »

Le décor planté, Walter Broccoli (non, ce n’est pas le nom d’un personnage du Groland) voit sa biographie déroulée devant nos yeux. L’ancien délégué Force ouvrière de Florange souffre dans sa chair la plus rouge du ralliement inattendu de son fils au Front national. C’est bien simple, lorsqu’il a découvert la présence de son rejeton indigne sur la liste FN aux municipales de Thionville il y a bientôt un an, Walter n’en a pas cru ses mirettes. Parole de prolo, « mon fils, il s’est jamais intéressé à la politique ». Ce que la reporter ne dit pas, c’est que « cet homme viscéralement à gauche » a un temps été pressenti pour porter l’étiquette… UMP aux élections municipales de Thionville, si j’en crois les informations de Libé, qui ne passe pas pour une officine pro-FN. Ne lui jetons pas la pierre, devenu réformiste après avoir raccroché les gants, Walter ramène la social-démocratie à ce qu’elle est : un compromis entre UMP et PS qui devrait ignorer les querelles byzantines entre ces deux branches du centre. N’y a-t-il pas plusieurs maisons dans la demeure du Seigneur? Soit, mais le syndicaliste a beau jeu de traiter de jaune son ancien collègue Edouard Martin, ex-CDFT gouailleur reconverti en servile eurodéputé PS…

Ces acrobaties ne sont pas pour décontenancer la journaliste Maryse Burgot. L’envoyée spéciale dans la France périphérique poursuit son enquête en terrain miné : « Comment expliquez-vous que votre fils, que vous avez élevé, se tourne aujourd’hui vers le Front national ? », demande-t-elle fort pertinemment au sieur Broccoli.

La réponse fuse : « la colère, la rage, la haine, la HAINE, la HAINE contre la société d’aujourd’hui, la HAINE contre les politiciens, le dégoût des politiciens » (de ceux qui changent d’étiquette comme de chemise ?). Jusqu’ici, rien de nouveau sous les nuages de Thionville : la brume sentimentale aurait provoqué la dérive du fils prodigue, lequel ne « comprend pas qu’il se retrouve à 480 euros par mois bien qu’il ait un BTS en informatique et qu’il y en ait d’autres qui touchent des salaires abusifs dans le gouvernement, dans nos élus (sic) ». Exclusion, frustration, ressentiment, haine des élites… Mais je ne suis plus tout à fait sûr de suivre : on parle frontiste ou djihadiste ?

Au temps pour moi, j’ai eu un moment d’égarement ; l’absence de tout discours compassionnel me confirme que l’on nage dans les eaux troubles du FN, loin des banlieues où l’on trouvera toujours des circonstances sociales atténuantes aux Kouachi et autres Coulibaly.

Mais que s’est-il donc passé pour en arriver là ? « Walter Broccoli a élevé son fils dans la tradition des luttes ouvrières (…) aujourd’hui 30% des ouvriers de Florange votent Front national », nous dit la voix off récitant le catéchisme habituel, une mélodie larmoyante en fond sonore. Persuadée que l’adhésion aux idées frontistes relève de la pathologie sociale ou de l’épidémiologie, Maryse Burgot n’envisage pas un seul instant l’hypothèse folle selon laquelle le fils Broccoli aurait agi en son âme et conscience, qu’on approuve ou non son choix. D’ailleurs, y avait-il plus éloigné de son éducation ouvriériste que les programmes respectifs de l’UMP et du PS ? S’il est encore trop tôt pour ériger une stèle mosellane aux promesses trahies de Marine Le Pen, m’est avis que l’heure viendra dans quelques années…

En attendant, le père Broccoli n’a que ses yeux pour pleurer : « Peut-être qu’un jour il se réveillera et il comprendra (…) parce que moi j’aime mon fils et il le sait »,glisse Walter des sanglots dans la voix… avant d’annoncer qu’il refuse de reparler à son fils tant qu’il n’aura pas renié le FN. L’amour paternel a ses limites…

Tout bon reportage anti-frontiste devant se conclure par une déclaration de foi antiraciste, on n’y coupera pas. Pour le coup, le cocktail « touche pas à mon pote »/ « nous sommes tous des étrangers » se révèle aussi digeste qu’une tomate-mozza avalée en bordure de l’A4 : « pour moi, c’est insupportable que mon nom soit rattaché au Front national. On ne peut pas comprendre ces gens-là qui zont (sic) la haine contre les étrangers alors que moi je suis un étranger ici  (…) on me traitait de macaroni ».

En guise de conclusion, Maryse Burgot remet la balle au centre. « Le fils nous glisse au téléphone que c’est son père qui l’a rejeté et pas le contraire », a-t-elle l’honnêteté de reconnaître. Cette petite histoire a priori insignifiante en dit bien évidemment très long sur l’implantation du vote frontiste en terre ouvrière. Mais les petits plaisantins dans mon genre retiendront surtout que cette commedia dell’arte redonne des couleurs à un mythe usé de l’antifascisme : comme nous l’a enseigné Brecht, c’est bien du ventre encore fécond de la social-démocratie qu’est sortie la bête immonde…

Alain Finkielkraut : esprit du 11 janvier, es-tu là?

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Dimanche, Alain Finkielkraut répondait aux question d’Elisabeth Lévy sur les ondes de RCJ, au cours d’une émission exceptionnellement ouverte au public, à l’espace Hillel de Lyon. Revenant sur les discours de François Hollande et de Manuel Valls consacrés au banlieues, l’académicien conclut :« La France officielle réagit à l’agression par l’expiation : « qu’avons-nous fait de mal pour qu’on nous veuille du mal ? », telle est la question que posent avec insistance la plupart des grands médias et que le pouvoir politique s’efforce de résoudre. »

Sans entrer dans la querelle sémantique opposant assimilation et intégration, l’auteur de L’Identité malheureuse prône le partage d’un certain nombre de valeurs communes, telles que la laïcité, ou l’égalité homme/femme : « sur un territoire donné comme la France, il faut faire en sorte que tout le monde vive à la même heure ».

L’UMP en danger de mort

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Les résultats de la législative partielle dans le Doubs confirment les derniers sondages et montrent très clairement que le Front national joue désormais le premier rôle dans la vie politique nationale. Il est probable que lors des prochaines élections régionales et cantonales le FN s’enracine dans notre vie politique. Mais là n’est pas le plus important : la question centrale reste celle des élections législatives de 2017.

Nous ne le savons pas encore, mais nous pouvons imaginer au vu des sondages que si Marine Le Pen passe haut la main le premier tour de la présidentielle, elle échouera très probablement au second tour, certes de peu, mais elle échouera. Dans quelles conditions, face à qui ? La remontée récente de François Hollande dans l’estime des Français montre que tout n’est pas perdu pour lui.  Mais quel que soit le second tour « Hollande (ou Valls) vs. Le Pen », ou encore « Sarkozy (ou Juppé) vs. Le Pen », tout se jouera lors des législatives qui suivront de 15 jours l’élection présidentielle.

Il est convenu de dire que la bipolarité de la cinquième République se construit au second tour de l’élection présidentielle et qu’elle entraîne de facto une majorité toute acquise au président  au sein de l’Assemblée nationale. Pourtant, nous sommes bien obligés de constater que nous évoluons à grands pas vers une « tripolarité ». En effet, il faut considérer que la personne qui sera élue en 2015 contre Marine Le Pen ne sera pas un homme neuf, mais une personnalité usé et décrédibilisé par son bilan. Si c’est Sarkozy, ce sera le bilan catastrophique enregistré en 2012. Si c’est Hollande ce sera celui tout aussi catastrophique qui sera publié en 2017. Si ce sont Juppé ou Valls qui arrivent au second tour, ils ne pourront ni l’un, ni l’autre se prévaloir d’une virginité politique susceptible d’entraîner un sursaut national dans les urnes. Dans un cas, comme dans l’autre, le rejet de l’UMPS jouera à fond pour Marine Le Pen lors des élections présidentielles qui succèderont à la présidentielle. D’autant plus que Marine Le Pen fera sans doute (dixit les derniers sondages) un score honorable au second tour, sans doute proche des 45%, donc très en progrès par rapport à celui de son père face à Jacques Chirac (20%).

Nous devons donc nous préparer à voir élue une Assemblée en 2017 où le Front National entrera en force à la suite de triangulaires qui auront lieu pratiquement partout en France. Compte tenu des derniers rapports de force établis par les partielles et les sondages, il ne fait nul doute que selon les dynamiques locales, ce sera soit un PS, soit un UMP soit un FN qui l’emportera au second tour. Dans quelle proportion ? Il est trop tôt pour le dire, mais une tendance se dessine quand même : le désaveu de la majorité sortante n’est nullement compensé par une percée de l’opposition parlementaire UMP. Au contraire, on a vu dans Doubs que beaucoup d’électeurs UMP basculent facilement dans le vote FN. Donc le PS perdra la majorité mais ne s’effondrera pas, l’UMP se maintiendra ou régressera légèrement et le FN entrera massivement à l’Assemblée.

On peut très bien se retrouver avec une assemblée composée de 30 % de députés FN, de 30 % de députés socialistes et 30% de députés UMP, plus une prime de 10 % au parti soutenant le président qui aura été élu quinze jours avant.  L’UMP ou le PS légèrement en avance mais rien qui leur permette de dégager une majorité. Que peut-il se passer alors ? Dans tous les cas de figures, il est fort à parier que c’est l’UMP qui fera les frais de l’affaire :

Scénario 1 : Si le président est socialiste (Hollande ou Valls), il agitera le chiffon du danger démocratique et appellera à la constitution d’un Front républicain anti-FN : il parviendra sans grande difficulté à débaucher une cinquantaine de députés centristes (UDI) ou ex-UDF qui rejoindront la majorité présidentielle sur un programme européen, social-libéral et réformiste. L’UMP explosera alors et la tentation sera grande pour les rescapés de former une coalition de droite avec le FN sur un programme identitaire et anti-européen, laissant sur le bord de la route la droite libérale pro-européenne mais très  antisocialiste. Dans ce cas de figure l’UMP exploserait en 3 composantes : les ralliés, les débauchés et les laissés pour compte.

Scénario 2 : Si le président est Nicolas Sarkozy, il ne parviendra pas davantage à rallier un nombre suffisant de députés socialistes. Quelques individualités sociales-libérales tenteraient bien de le rejoindre comme par le passé mais compte tenu de sa personnalité, de son flirt avec les thèses d’extrême droite, il ne parviendra pas à débaucher un nombre suffisant de sociaux-libéraux pour constituer une majorité. La tentation sera grande pour lui de passer un accord avec le FN, sur la base d’un programme identitaire et raisonnablement anti-maastrichtien.  La greffe peut prendre et compte tenu de l’opportunisme du personnage, c’est tout à fait envisageable. Mais là encore le pari est risqué et l’on peut voir un bon tiers de l’UMP faire scission à l’instigation de Juppé pour faire une coalition avec Manuel Valls au centre droit. Dans ce cas encore, l’UMP est en grand danger. Et la majorité présidentielle peut-être introuvable.

Scénario 3 : Si le président est Alain Juppé, il ne cherchera bien évidemment pas à constituer une majorité avec le FN. Mais plutôt avec les sociaux-libéraux de Manuel Valls qui pourrait devenir son premier ministre. Là encore l’UMP éclaterait, sa droite rejoignant le FN. Le Parti Socialiste éclaterait aussi en renvoyant vers la gauche de la gauche une partie notable de ses élus.

Le scénario qui prévaudra en 2017 réside, comme toujours sous la Ve République, dans l’issue de l’élection présidentielle. Pourtant, nous voyons qu’elle ne sera pas déterminante et que c’est bien lors des législatives que se jouera la recomposition de notre paysage politique. Aucun des présidents prévisibles ne disposera d’un capital de confiance suffisant pour contrer la dynamique Le Pen.  Et dans tous les cas de figures envisageables, on voit que l’UMP est en danger de mort. La droite conservatrice française est en passe de se disloquer pour voir émerger une droite identitaire agrégée autour du FN face à un centre droit social-libéral recomposé en rejetant à gauche certains socialistes.  Les élections législatives de 2017 enregistreront un glissement à droite de la France : un éclatement de l’UMP et une recomposition  de la droite autour du FN ainsi qu’une droitisation du Parti socialiste autour de thèses libérales. Dans tous les cas, le consensus républicain et social français sortira perdant de ces élections.

En fin de compte, la disparition de l’UMP et de la droite républicaine sous la conduite de Sarkozy n’aura été qu’un accident prévisible de l’Histoire : il fallait le retour de ce politicien falot pour donner un petit coup de pouce à cet enterrement programmé.

*Photo : pixabay.

Tsipras : l’Allemagne paiera!

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On le sait, l’Allemagne est particulièrement pointilleuse sur le règlement des dettes, ou du moins sur celles des autres.

Un dogme luthérien qui n’a pas échappé au subtil nouveau premier ministre grec Alexis Tsipras  qui, devant son Assemblée nationale, hier, a quelque peu remis les pendules à l’heure de l’histoire.

Or, il se trouve que l’histoire de l’Europe n’a pas commencé avec le Traité de Rome, ni avec celui de Maastricht, ni même avec celui de Lisbonne. Sans vouloir remonter aux lendemains du néolithique, où les Grecs inventèrent la démocratie, sans exiger de personne le versement de droits d’auteur, l’histoire contemporaine de l’Europe , inclut notamment, si mes souvenirs sont bons, la Seconde guerre mondiale.

Durant ce conflit, ceux qui allaient bientôt devenir les citoyens modèles du continent ne donnaient pas encore de leçon de morale aux peuples jugés inférieurs. Ils envahirent, pillèrent, tuèrent, exterminèrent. Au sud de l’Europe, La Grèce fut, avec la Yougoslavie,  leur terrain de jeu favori. Il semblerait que tout le monde l’ait un peu oublié, sauf les patriotes de gauche et de droite qui codirigent désormais la Grèce.

En vertu de quoi Alexis Tsipras a rappelé « l’obligation historique » et morale » qu’avait son gouvernement d’exiger « des indemnités de guerre » à l’Allemagne . D’après les chiffres fréquemment en circulation, Syriza estime que les sommes dues par l’Allemagne à son pays se montent à 162 milliards d’euros – environ la moitié de sa dette publique de plus de 300 milliards d’euros. Le pire, c’est que Tsipras affirme, à raison,  que les Grecs ne sont pas les seuls à devoir demander des comptes aux successeurs légaux et patrimoniaux du Reich puisqu’il a aussi déclaré : « Il y a une obligation morale envers notre peuple, envers l’Histoire, envers tous les peuples européens qui se sont battus et ont donné leur sang contre le nazisme ».

Patriote, rusé, de gauche mais prêt aux alliances de revers, légèrement germanophobe  et radicalement populiste. Dites les amis, pourquoi on n’a pas le même chez nous?

L’histoire oubliée des caricatures de Charlie Hebdo

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charlie hebdo val leconte

Discussion animée par Élisabeth Lévy

Causeur. Daniel Leconte, vous êtes le réalisateur et le producteur de C’est dur d’être aimé par des cons, et vous, Philippe Val, celui par qui le scandale, donc le film, est arrivé : vous dirigiez alors Charlie Hebdo et c’est vous qui avez décidé de publier les caricatures de Mahomet. Beaucoup de gens se sont demandé pourquoi, dans la flopée de reportages, émissions, documentaires diffusés après les attentats, on n’a pas pu voir ce film à une heure de grande écoute.

Daniel Leconte. Je m’interroge, effectivement, comme vous, et je m’interdis pour l’instant de tirer de mauvaises conclusions. Dès le 7 janvier, France 2 m’a demandé une priorité sur la diffusion du film. Mais le jour suivant, on m’a dit que certaines choses ne passaient plus aujourd’hui ; quand j’ai essayé de savoir lesquelles, on m’a répondu que la Mosquée de Paris et la médiation musulmane de Paris, qui avaient porté plainte contre Charlie en 2006, n’étaient pas sur la même position aujourd’hui. Je ne dis pas que cet argument n’est pas recevable en soi, mais il aurait suffi d’organiser des plateaux pour contextualiser le film et décrypter ce qui s’est passé depuis. La vraie raison de ce refus est la gêne qu’ils ont à reconnaître que tout était déjà dit il y a neuf ans et qu’ils n’ont rien vu ou rien voulu voir. C’est humain mais tellement ordinaire.

Philippe Val. Recevable ? C’est tout de même une façon de réviser l’histoire. Que l’on ait renoncé à diffuser ce film me paraît symptomatique de notre façon de faire l’info. On se contente de voir et de revoir la photo de ce qui vient d’arriver, mais on ne cherche pas une seconde à comprendre pourquoi c’est arrivé. L’explication se trouve évidemment dans l’histoire et l’histoire est dans le film de Daniel Leconte. Mais on préfère jeter des faits en pâture au public plutôt que de lui donner le recul historique nécessaire.

D. L. Mais il y a des réactions beaucoup plus enthousiastes – et pas mal de retournements. Parmi les gens qui célèbrent aujourd’hui Charlie, beaucoup, au moment de la sortie du film, avaient mené une offensive extrêmement dure contre nous. Y compris dans le milieu du cinéma, avec des exploitants de salles qui avaient organisé le silence autour du film. Aujourd’hui, les mêmes diffusent une circulaire conseillant d’aller voir le film. Alors tant mieux s’ils ont compris avec le temps, mais enfin…

Ph. V. C’est-à-dire qu’il a fallu dix-sept morts pour qu’un certain circuit de cinéma « devienne Charlie ». Et quand on leur disait que tout ce qu’on racontait pouvait finir par les atrocités que l’on a vues, ils étaient très remontés contre nous…

Mais ils avaient le droit d’être contre les caricatures, cela les rend-il responsables des attentats ? Ce serait un comble d’interdire le désaccord pour défendre nos libertés. D’ailleurs, beaucoup de gens pensent toujours qu’il ne faut pas offenser les croyances des autres et les morts, les églises détruites après la parution du premier Charlie post-attentats ne vont pas les faire changer d’avis. Que répondez-vous à ceux qui disent que nous ne sommes pas les payeurs et que, dans un monde ouvert,  la responsabilité devrait limiter notre liberté ?

Ph. V.  C’est une question bizarre ! Renonceriez-vous à dire ou à écrire des choses aussi banales que « la laïcité, ça sert à vivre ensemble » ou « les religions ne doivent pas imposer leurs réglementations dans les zones de vivre-ensemble des pays laïques », si on vous prévenait que vos propos ou écrits  vont faire des morts ailleurs ? Non, tout simplement parce que cela signifierait renoncer à l’exercice de la raison. Et qu’on l’exerce avec des mots ou avec des caricatures, sérieusement  ou en déconnant, au premier ou au second degré ne change rien à l’affaire. Nous avons mis des siècles à élaborer des systèmes de pensée, puis de gouvernement,  fondés uniquement en raison, ce qui nous a permis de créer des sociétés où on peut vivre ensemble malgré nos différences. Et parce que des gens ne l’acceptent pas, il faudrait que nous  y renoncions ? Mais renoncer à la raison, ce serait mourir !

D. L. J’ajoute qu’après le 11 janvier, votre question est datée. Il s’est passé quelque chose d’énorme. Les Français ont dit « Non ». Ils ont donné tort à leurs « élites », et surtout à leurs « élites » médiatiques.  Toutes proportions gardées, il y avait, dans l’ampleur et les motivations, quelque chose de comparable à la libération de Paris. Comme en 1944, les Français sont descendus pour honorer ceux des leurs « morts pour la France » et pour désavouer les «  élites » qui les avaient trahis. Le 11 janvier, ils ont dit très calmement qu’ils refusaient de se laisser bander les yeux, parce qu’on avait touché à ce qui nous fait nous, les Français, et dans ce qu’on a de meilleur. Alors, on a essayé de nous enfermer dans ce débat sur la responsabilité, comme on l’avait déjà fait il y a neuf ans, pour nous faire taire Philippe, moi et tous ceux qui tentaient de dire la réalité des choses. Très vite, comme le soulignait Lanzmann après le 11septembre, certains médias se sont contentés  de  « génuflexion hâtive avant de revenir  à leurs vieilles antiennes ». J’espère bien cette fois-ci que la diversion échouera.[access capability= »lire_inedits »]

Une semaine après le 11 janvier, 42 % des personnes interrogées pour un sondage estimaient qu’il ne fallait pas critiquer les religions…

D. L. Cela signifie  que 58 % ont répondu le contraire…

Ph. V. Dans une démocratie, c’est la majorité qui compte.

De plus, il y a tous ces gens qui, dans les pays musulmans, comptent sur nous pour tenir.

Ph. V. : Malheureusement nos « grands intellectuels » n’ont donné aucun écho au formidable texte signé par une soixantaine d’intellectuels laïques issus du monde musulman et publié par Le Monde. On devrait les aider, mais au déni de réalité, on ajoute le déni de responsabilité !

Revenons au moment où tout a commencé. En septembre 2005, le journal danois Jyllands-Posten publie des caricatures de Mahomet. Scandale planétaire, manifs, morts, attaques antichrétiennes. Philippe Val, comment  avez-vous avez décidé de publier ces caricatures ?

Ph. V. : Je ne trahis pas un secret, le soir du 1er février 2006 je dînais avec des confrères, patrons de journaux pour certains, lorsque la nouvelle est tombée : suite à la publication des caricatures du prophète de l’islam, le patron de France Soir, Jacques Lefranc, venait d’être licencié du jour au lendemain. J’ai dit à mes confrères : « On ne peut pas laisser virer ce type parce qu’il a fait son travail. C’est impossible. Il faut qu’on publie tous ensemble ces caricatures, comme ça le problème sera réglé. » Sur le moment, la plupart ont été d’accord. Le lendemain, je recevais des coups de fil. Serge July, de Libération, ne pouvait pas me suivre sur ce coup-là. Le patron de L’Obs de l’époque s’était mis toute sa rédaction à dos en leur soumettant l’idée. Bref, en quelques heures, la plupart des dominos sont tombés, sauf L’Express qui a publié un fac-similé des pages de Charlie Hebdo  dans les siennes. Résultat, on est partis en danseuse devant le peloton et on s’est retrouvés tout seuls comme des cons.

Pensez-vous que, si les autres avaient suivi, on aurait évité ce qui s’est passé ?

Ph. V. Absolument ! Évidemment ! Un pays solidaire, la presse solidaire sur une valeur fondamentale, ça calme, c’est pédagogique, on aurait gagné sept ans… Et peut-être dix-sept morts. Je suis furieux ! Il y a la peine d’avoir perdu des personnes qu’on aimait et qui faisaient partie de nos vies, mais aussi la colère ! Si on n’avait pas traité la réalité avec un tel dédain, on n’en serait pas là aujourd’hui… Donc, j’ai proposé à la rédaction de Charlie de publier ces caricatures. Il faut comprendre que les dessinateurs ont une façon à eux de dire le monde, qui est le dessin, et qu’ils y tiennent beaucoup ! Les dessinateurs se sentaient très solidaires de leurs confrères danois et je n’ai pas eu de mal à les convaincre. Après, j’ai consulté la comptabilité, le standard… Parce que, tout de même, il y avait un danger physique ! Et tous m’ont dit : « On y va… On y va… » Et on y est allés.

À ce moment-là, croyiez-vous vraiment à la réalité du danger ?

Ph .V. Oui, parce qu’on avait énormément de menaces de mort. Tout le monde le savait. J’ai donc été placé sous protection immédiatement. Et je le suis toujours. Il y a même un type qui a été arrêté et qui a fait de la prison parce qu’il voulait m’assassiner. Mais j’ai aussi subi des pressions du pouvoir politique pour me faire renoncer. La veille de la publication, j’ai été convoqué à Matignon. J’ai envoyé mon directeur administratif. Ça ne m’intéressait pas de parler de ça avec Villepin. Après, Chirac m’a pourri sur les marches de l’Élysée, mais il a été aussitôt contredit par son ministre de l’Intérieur : Nicolas Sarkozy. Il y avait une fracture qui traversait aussi bien la droite et la gauche que le gouvernement. Et ça n’a pas beaucoup changé… Nous avons donc publié ces caricatures et il y a eu une audience en référé…

Qui a attaqué ?

Ph. V. Ils étaient trois : l’UOIF, une organisation d’inspiration wahhabite appelée la « Ligue islamique mondiale » et  la Mosquée de Paris… Le recteur, Dalil Boubakeur, que je connais personnellement, était tout sauf chaud, il voyait plutôt en moi, traditionnellement, un allié qu’un ennemi. Les gens de l’UOIF, eux, avaient de bonnes raisons de me détester… Cela dit, tout ça n’aurait pas tenu si le président de la République n’avait pas poussé la Mosquée de Paris à attaquer… Chirac étant même allé jusqu’à proposer les services de son avocat, Francis Szpiner. Il faut savoir que huit jours plus tard, il partait en Arabie saoudite pour vendre des Mirage. S’il n’avait pas fait un geste pour se démarquer des caricatures, sa visite se serait déroulée dans une ambiance de plomb.  Pour se refaire une virginité islamique, il fallait qu’il pousse au procès et qu’il le fasse savoir. Bref, ses motivations n’étaient pas seulement philosophiques ou civilisationnelles mais aussi commerciales et politiques.

Daniel Leconte, vous avez décidé d’en faire un film. Vous sentiez que quelque chose de l’Histoire se jouait ?

D. L. Oui. Pour moi, c’était la suite logique d’un long parcours commencé en Algérie au début des années 1980. Grâce à mes amis de l’opposition démocratique, j’ai eu la chance d’être alerté très tôt sur le danger islamiste, qui commençait à se manifester. Il y a eu une deuxième étape, très importante : en 1994, j’ai reçu Salman Rushdie sur mon plateau et, à l’époque, toute la gauche était là : Bourdieu, Derrida, Susan Sontag, Toni Morrison… ils étaient tous là !

Vous parlez d’un autre temps… Parce que pas mal des héritiers de ces gens-là se situent plutôt dans le camp de « l’islamo-gauchisme »…

D. L. : Oui, j’étais encore dans ma famille. Quand on recevait Rushdie, c’était au nom de cette idée d’une certaine gauche. Ensuite, il y a eu la guerre civile algérienne, je me suis senti très seul. Philippe et moi avons souvent cheminé ensemble. Je n’étais pas dans la confidence des caricatures, mais deux jours après la parution de Charlie, j’ai publié dans Libé un article intitulé : « Merci, Charlie ! » J’observais que les seuls, dans la presse française, qui  avec France Soir et L’Express avaient tenu leur rang de journalistes, c’était eux. Ces caricaturistes avaient « pointé la plume dans la plaie », comme disait Albert Londres. J’ai alors proposé de remettre le prix Albert Londres à la rédaction de Charlie Hebdo. Et je réitère aujourd’hui ma demande pour les gens qui sont tombés… Philippe m’a contacté pour me remercier. C’est ainsi que nous avons pu vivre cette formidable aventure commune.

Le montage financier a-t-il été facile ?

D. L. Pas vraiment ! Quand j’ai démarré, toutes les chaînes auxquelles je me suis adressé ont dit non. Et vous seriez surpris de savoir lesquelles, parce qu’elles ont une très bonne réputation dans le landernau. Certains me disaient : « Mais tu es complètement dingue ! Tu veux qu’ils viennent mettre une bombe dans le hall ? » Et, au début, j’ai tourné tout seul, à mes frais et sans assurance de trouver un partenaire. Aussi, je ne remercierai jamais assez Canal et Rodolphe Belmer qui, dès qu’il a eu vent du projet, m’a dit : banco !  C’est grâce à lui que ce film s’est fait, qu’on a été en sélection officielle à Cannes et au festival de New York, et si aujourd’hui on peut voir le film à la télévision, c’est encore grâce à lui… Il a sauvé l’honneur de la télévision française.

À l’époque, Richard Malka considérait que le simple fait qu‘un tel procès ait lieu constituait une menace à nos libertés, et c’est un peu l’ambiance du film. Aujourd’hui, on se dit qu’un procès, ça reste de bonne guerre… Après tout, c’est ça l’État de droit…

Ph .V : Tout à fait. Faire un procès est une bonne manière de signifier son opposition. C’est mieux que de tirer dans le tas…

D. L. Au départ, j’étais un peu comme tout le monde, je me disais : « Quand même, ils sont un peu dingues ! » Et je me souviens très bien d’avoir engueulé mon ami Szpiner: « Tu ne vas pas défendre les mecs qui attaquent la liberté d’expression ! » Après, je lui ai dit : « Finalement, c’est toi qui avais raison, même si c’était au départ pour de mauvaises raisons chiraquiennes, à l’arrivée, tu as canalisé dans un lieu démocratique une offense supposée qu’on faisait à ces gens-là, et tu leur as donné la possibilité  de se défendre dans un cadre démocratique. » Le procès a permis d’exposer les arguments sur la place publique, de les confronter, et  la République a tranché : elle a relaxé Charlie.

Certes, mais elle n’a pas pour autant pris la mesure de la gravité du danger, ni progressé dans sa compréhension, et encore moins dans l’identification de ses ennemis. Parce que, tout de même, la Mosquée de Paris, ce n’est pas l’islamisme ! Qu’elle se soit lancée dans cette affaire pour satisfaire sa base aurait dû nous faire comprendre que c’était une partie de l’islam mainstream qui avait (et qui a toujours) des difficultés avec le pluralisme, la liberté d’expression et de jugement.

Ph. V. : Nous n’avons pas de problème avec l’islam de Dalil Boubakeur, ou celui des imams de Bordeaux, Drancy, Marseille, et d’autres, qui sont des gens tout à fait respectables. Mais oui, nous avons un problème avec une partie de l’islam, depuis plus de trente ans, nous aurions dû nous en apercevoir. Le choc créé par la révolution iranienne de 1979 a permis à l’islam de rafler la mise radicale et de remplacer les idéologies mortes ou mourantes… Et aujourd’hui, cet islam idéologisé prétend être au-dessus des lois démocratiques, dans les pays où l’islam vit sous un régime démocratique. Nos élites préfèrent expliquer ce problème politique et culturel brûlant par des raisons sociales : si une partie des musulmans rejette la laïcité, c’est parce qu’on ne donne pas assez d’argent aux quartiers, parce que la colonisation, parce que ceci, cela… Et en même temps, depuis des années, on nous sert le même refrain : attention, pas d’amalgame, ça n’a rien à voir avec l’islam. C’est complètement idiot ! Si on racontait que les croisades et la Saint-Barthélemy n’ont rien à voir avec le christianisme, on passerait pour quoi  ?

Pour des négationnistes ! Mais revenons au procès. Vous gagnez en référé, mais vos adversaires attaquent au fond. Et pendant un an vous menez campagne…

Ph. V. : Oui, nous voulions un procès exemplaire. Richard Malka et moi, nous prenons donc nos bâtons de pèlerins, si on peut dire, pour convaincre des gens de venir porter la parole de la laïcité et de la liberté de conscience, et défendre leur expression publique. Parce que la liberté de conscience, ça ne suffit pas, il faut que son expression publique soit protégée. Nous avons rallié à cette cause des personnalités diverses, de droite, de gauche, ainsi que de grands esprits musulmans ou issus du monde musulman, comme Saïd Saadi, Abdelwahab Meddeb, Mohamed Sifaoui. Et aussi, est-il besoin de le préciser, Élisabeth Badinter, Claude Lanzmann…

Daniel, avez-vous filmé pendant cette phase ? Étiez-vous conscient des enjeux de ce procès ?

D. L. : Oui, bien sûr, j’ai filmé tout le processus jusqu’à l’audience, y compris les discussions sur le choix des témoins. Ce qui m’a très vite frappé, c’est le fait que tous les acteurs de ce procès allaient cheminer sur une ligne de crête. Il fallait montrer qu’on pouvait critiquer et se moquer de l’islam, et de toutes les religions d’ailleurs, sans trahir d’un iota nos fondamentaux républicains, et sans stigmatiser les musulmans.

C’était donc une occasion de déjouer le chantage à « l’islamophobie » …

D. L. : Exactement,  l’enjeu du procès, c’était d’arriver à établir un mode d’emploi de cette question pour le futur. Et la grande victoire de Philippe et des autres, c’est que Charlie est entré dans cette bagarre comme un journal de rigolos qui se foutaient de la gueule de tout le monde, et qu’au final ils ont été, à ce moment-là, les plus grands intellectuels de France ! Déjà, à l’époque, c’est en eux que les Français se retrouvaient.

La suite de l’entretien ici.. [/access]

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Doubs : le FN brillamment battu mais battu

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doubs fn montel

Et finalement, ce fut le PS et Frédéric Barbier qui emportèrent la première partielle gagnée par la gauche en métropole depuis 2012. On pourra remarquer que sur ses bulletins, Barbier avait retiré le sigle du PS. Pas parce qu’il était encombrant, ce sigle – cela aurait été bien ingrat pour Valls et Cazeneuve, les stars du moment qui ont mouillé le maillot pour lui – mais parce qu’il a voulu jouer le front républicain, ce qu’il a indiqué dans son discours de victoire où il a remercié, notamment et explicitement, tous les ténors de droite, nationaux et locaux, qui l’avaient nommément soutenu contre Sophie Montel et le FN. Cela s’est joué à quelques centaines de voix, autant dire qu’il fallait bien ça pour empêcher l’arrivée d’un quatrième député d’extrême droite à l’Assemblée.

On aura beau dire, néanmoins, avec 48,6% pour le parti de Marine Le Pen,  la candidate du FN a évidemment pavoisé, faisant contre mauvaise fortune bon cœur. Pour elle, elle a en fait connu une magnifique défaite contre le système UMPS.

Seulement, ce n’est pas tout à fait vrai. Il n’y a pas eu de système UMPS contre elle. Il y a eu bien entendu le PS et l’ensemble de la gauche de la gauche (ou ce qu’il en reste dans ce coin-là), l’immense majorité de l’UDI mais pour l’UMP, c’est sans doute plus compliqué.

Il n’y a pas de raison que l’électorat de la 4ème du Doubs n’ait pas reflété la schizophrénie qui règne à propos de la stratégie à adopter à propos du FN et des alliances ou des reports possibles. Quoi de commun, par exemple entre un Alain Juppé et un Geoffroy Didier ? Le premier, instruit par quelques décennies de vie politique, semble avoir compris que le FN était pour la droite comme le Blob, ce chewing-gum extra-terrestre d’un film de série Z américaine des années cinquante : plus on parle de lui, plus on s’oppose à lui en essayant d’utiliser les mêmes moyens que lui, plus il grossit. Le seul moyen, c’est de fixer un cordon sanitaire infranchissable entre lui et  les autres partis.  Geoffroy Didier, lui, incarnerait plutôt, sans complexe, une vision plus italienne des choses. Finalement puisque l’UMP n’a plus rien de gaulliste (le gaullisme était cette spécificité historique d’une droite issue de la Résistance), autant s’allier avec des gens qui ont fait mine de s’assagir, d’avoir changé. Une façon d’alliance comme l’a connu l’Italie des années 90-2000 entre Berlusconi et Gianfranco Fini, un ancien leader du MSI, le FN italien qui avait abandonné toute référence au fascisme.

Entre ces deux extrêmes, Sarkozy a tenté une impossible synthèse prouvant qu’au moins dans ce domaine, il est moins doué qu’à l’époque où Hollande était premier secrétaire du PS. Son échec est patent depuis hier soir vingt heures. En politique, seule la victoire est belle. On pourra, et on va le faire du côté de l’UMP, relativiser cette « victoire serrée » de même qu’on avait relativisé la première place de Marine Le Pen aux européennes. Il n’empêche, dans une démocratie, ce qui compte, c’est qui a gagné, quel que soit le taux d’abstention, quel que soit l’écart. C’est celui qui a réuni le plus d’exprimés qui a gagné parce que c’est celui qui a su les motiver. Et c’est bel et bien l’UMP qui a le moins motivé les siens au premier tour et c’est bien le socialiste Barbier qui a su le plus motiver les siens au second. Ou, autrement dit, de même que le FN était le premier parti de France en juin 2014, le PS a gardé en février 2015 un siège que lui-même il jugeait perdu.

Alors, en tirer des conclusions générales ou des prédictions pour l’avenir serait bien imprudent. On peut simplement continuer à déplorer que le mode de scrutin majoritaire cache la réalité des vrais blocs politiques existant en France et qui n’ont plus rien à voir avec les partis existants : un bloc de droite dure regroupant le FN et la fraction post-sarkozyste de l’UMP ; un bloc libéral-social ou social-libéral qui va de Juppé à Macron en passant par Bayrou et Lagarde et un bloc de gauche à vocation « syrizienne » qui engloberait frondeurs socialistes, Parti de gauche, communistes, écologistes et autres alternatifs.

Et constater  que dans cette élection dans la 4ème du Doubs, c’est ce bloc central qui a su mobiliser et gagner.

*Photo : ALAIN ROBERT/APERCU/SIPA. 00703949_000001.

Républicain, comme ils disent…

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fn republique ps philippot

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Transformé en chef d’Etat « jupitérien » par la grâce de l’événement, notre ex-« Président normal », comme les Sages, les Pythies et  les Prophètes, s’exprime désormais par énigmes. Après avoir consacré sa conférence de presse du 5 février dernier à célébrer le mystérieux « esprit du 11 janvier », il a ainsi répondu à une question sur la législative partielle du Doubs par une formule à peine moins obscure : « Il y a des partis qui sont dans la République, ceux qui concourent aux suffrages sont dans la République, ont des élus dans la République, ont le droit, donc, d’avoir des candidats, et donc des élus. (…).  Mais est-ce à dire que tous les partis sont pleinement dans les valeurs de la République ? Non. Adhérent aux valeurs de la République ? Non. Au moins, à toutes les valeurs ? Sûrement pas.» Aussitôt, l’aphorisme est contesté par Florian Philippot, invité sur une radio périphérique à commenter la conférence de presse : en l’occurrence, réplique le vice-président du Front national, ceux qui se targuent d’être républicains sont justement ceux qui ont renoncé à l’être en acceptant de noyer la France dans l’Union européenne et qui, par là même, ont renié le principe républicain par excellence, la souveraineté nationale.

Étant donné la fréquence avec laquelle on utilise le mot « républicain » et les graves conséquences que l’on en tire, le débat n’est pas sans intérêt. Mais lequel des deux a raison ? Hollande et les ennemis du Front national, qui lui reprochent de ne pas l’être même s’il profite de la République, et qui n’hésitent pas à appeler au front « républicain » pour lui faire barrage ? Ou Philippot et les siens, qui accusent ces républicains autoproclamés d’avoir délaissé, au profit d’une mondialisation oligarchique, ce qui ferait l’essence et le cœur même de la république?

Dans l’absolu, ni les uns, ni les autres – dans la mesure où la notion de « république » s’avère aussi floue, aussi incertaine et finalement à peu près aussi inconsistante que celle de « démocratie ». Du reste, la petite querelle du 5 février n’est pas sans rappeler les interminables controverses du temps de la guerre froide, où les Etats socialistes (qui se qualifiaient de démocraties populaires) et les régimes libéraux (dits démocraties pluralistes) s’accusaient les uns les autres d’usurper le titre de démocratie, et prétendaient en être les seuls titulaires légitimes. Et encore le mot démocratie fournit-il quelques pistes pour savoir ce qu’il faut entendre par là, et qui peut s’en prévaloir : la démocratie, nous rappelle l’étymologie, est un système dans lequel le pouvoir appartient au peuple, démos. Pour le mot « républicain », les choses paraissent beaucoup plus aventureuses : personne ne peut dire ce que c’est, pas même l’imposant Dictionnaire critique de la république paru il y a quelques années, qui renonçait purement et simplement à définir son propre objet.

 

Pourrait-on, au moins, commencer par dire que la république est le contraire de la monarchie héréditaire? Même pas : en 1576, Jean Bodin intitule ce qui deviendra le plus célèbre traité de philosophie politique d’Ancien régime Les Six livres de la République, utilisant ce terme comme synonyme d’État, res publica, quel que soit le régime politique de ce dernier. Il n’y a pas d’incompatibilité : sur les pièces de monnaie que Napoléon Ier fait frapper à son effigie, on lit ainsi, côté face, Napoléon Empereur, et côté pile, République française. C’est aussi l’époque où un théoricien révolutionnaire rallié à Bonaparte, Roederer, invente la notion de « monarchie républicaine », et démontre dans un essai que l’hérédité n’entraîne pas une augmentation du pouvoir du « Chef de la République ».

Mais alors, si la république, ce n’est même pas cela ? Eh oui : cela peut être tout et n’importe quoi, les États-Unis et l’URSS, la Chine populaire et la république de Saint Marin, la DDR et la république de Salo, Sade et Savonarole, la démocratie et l’aristocratie. La république, explique sobrement le Dictionnaire de l’Académie française en 1831, c’est, tout bonnement, « un État gouverné par plusieurs ».

Dans ces conditions, on devine qu’il est assez délicat de savoir qui est « républicain », qui ne l’est pas, ce que pourraient bien être les « valeurs républicaines » et qui pourrait être en mesure d’en juger. Naguère, un éminent professeur de droit s’était interrogé sur la signification de l’article 89 alinéa 5 de la constitution, selon lequel ne saurait faire l’objet d’une révision «  la forme républicaine du gouvernement » ; au bout du compte, il fut bien obligé de constater le caractère insaisissable de la notion : cette « forme républicaine » inclut-elle le caractère national de la souveraineté (auquel cas le transfert de celle-ci à l’Union européenne serait impossible) ? L’organisation parlementaire du régime ? Le scrutin majoritaire à deux tours ? L’existence d’un Sénat et d’une juridiction constitutionnelle ? Le système de sécurité sociale et la retraite par répartition ? C’est comme on veut. Open bar.

 

Au passage, on note que certains de ces éléments se rencontrent également dans des systèmes politiques non-républicains, où personne n’aurait l’idée de les nommer ainsi. On qualifie de « républicain » ce qui, en France, est pratiqué en République, mais qui pourrait être qualifié autrement dans une monarchie : c’est ainsi que notre célèbre « méritocratie républicaine » est appelée « méritocratie royale » au Maroc – bien qu’elle n’ait en soi aucun lien nécessaire avec la république, pas plus d’ailleurs qu’avec la monarchie.

 

En fait, le terme républicain, dont on veut faire un indépassable critère du bien politique et moral, s’avère entièrement relatif, aussi bien dans l’espace que dans le temps.

C’est ce que laissait deviner l’autre soir, à la télévision, une sortie du journaliste Christophe Barbier, l’homme qui parle toujours dans le sens du vent. Celui-ci déclarait en effet que, de nos jours, font partie intégrante des valeurs républicaines le refus de la peine de mort, le droit du sol comme mode d’acquisition de la nationalité et l’adhésion à une évolution fédérale de l’Europe. À ces mots, Florian Philippot, présent sur le plateau, manqua de s’étrangler avec la fameuse écharpe rouge de Christophe Barbier : de fait, il aurait pu rétorquer que le droit du sol fut institué en France sous François Ier, et que c’est sous la république, avec le Code civil de 1804, que fut établi le droit du sang, lequel ne sera pas remis en cause par la IIe République. Le droit du sol comme critère de républicanisme ? Dans ce cas, l’une des plus vieilles républiques du monde, la Suisse, ne serait pas républicaine, pas plus d’ailleurs que l’Italie ou l’Autriche.

En bref, ce qui est républicain ici ne l’est point là-bas, ce qui l’était hier ne l’est plus aujourd’hui : plaisantes valeurs qu’une rivière borne!

Autre exemple : si une approche fédéraliste de l’Europe est aujourd’hui un marqueur républicain, on peut supposer que tel n’était pas le cas en 2005 : ou alors, il faudrait en déduire que 56% des électeurs, ayant rejeté le projet de constitution européenne, n’étaient pas républicains à ce moment là. C’est du reste cette relativité qui permet à Alain Juppé d’excommunier sans états d’âme le Front national comme non-républicain au motif qu’il défend actuellement les thèses que lui-même développait autrefois, dans les années 1970-1980, lorsqu’il était l’étoile montante du Rassemblement pour la République. La question étant de savoir si le républicain d’aujourd’hui le sera toujours après-demain.

Au total, l’adjectif républicain n’est donc pas grand-chose d’autre qu’un label. Une étiquette que l’on s’attribue, sans contrôle, pour démontrer que l’on est dans le camp du bien. Et que l’on refuse à ses ennemis afin de donner au combat que l’on mène, ou à leur exclusion, un vernis politique et une teinture morale. Une bulle de savon. Rien de plus. 

*Image : wikicommons.

L’histoire oubliée des caricatures de Charlie Hebdo

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charlie hebdo leocnte val

charlie hebdo leocnte val

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

Philippe, vous êtes alors assez contesté au sein de la rédaction de Charlie. Obtenez-vous néanmoins un consensus durable sur la défense d’une laïcité qu’il faut bien dire de combat, face à la stratégie de grignotage du camp antilaïque ? Et quel est l’état de l’opinion au moment du procès ?

Ph. V. : C’est simple : à l’intérieur de la rédaction, il n’y a aucun débat à ce sujet, et l’opinion nous est massivement favorable. En revanche, dans le milieu intellectuel et médiatique, la tendance dominante, c’est plutôt l’hostilité, en tout cas la réprobation ; des journaux nous donnent des leçons de bonnes manières démocratiques, certains essaient de démontrer de mille manières qu’on a tort, et qu’on énerve les gens. La grande expression de l’époque, c’est : « L’huile sur le feu. »

Ça l’est toujours en 2011, après l’incendie. Charb en tire une « une » hilarante. « L’invention de l’humour » – un homme des cavernes  avec le feu dans une main et de l’huile dans l’autre.

Ph. V. En tout cas, cela témoigne d’une absence totale d’imagination dans l’invention des métaphores. Et, ce qui est plus grave, de la répétition de La Trahison des clercs. Benda a écrit ce livre après la Première Guerre mondiale, puis l’a réécrit après la deuxième. Marc Bloch parle de la même chose dans L’Étrange défaite. Et ça recommence sans cesse. Et voilà qu’à nouveau, des intellectuels tournent le dos à la raison !

On arrive au procès, les 7 et  8 mars 2007. Il y a beaucoup de tension, du stress, l’envie d’en découdre, la peur de perdre. Est-ce qu’à tout cela s’ajoute la peur physique ? Le procès est-il un moment à haut risque ?

P. V. : Non. Je suis bien protégé, j’ai confiance dans les policiers qui sont autour de moi. Et puis, on ne peut pas vivre tout le temps dans la peur.[access capability= »lire_inedits »]

Ah bon ?

Ph. V.  Cependant, on est conscient du danger. Deux ou trois fois, j’étais sorti bêtement sans ma protection, c’était une bêtise qui aurait pu très mal se terminer, donc après, j’ai été plus prudent.

Quels sont les grands moments du procès ?

D.L. : Pour moi, c’est la plaidoirie de Richard, énorme… La plaidoirie de Georges Kiejman, sans doute…. Mais la plaidoirie de Richard est incroyable, c’est indiscutable !

E. L. : Je résume pour les lecteurs. Grâce à l’une des parties adverses qui avait eu l’imprudence de brandir l’argument du « deux poids, deux mesures », Richard Malka a fait une démonstration à la fois implacable et tordante. Vous voulez l’égalité de traitement ? Vous êtes bien sûrs ? Etre logés à la même enseigne que les chrétiens ? Vous voulez cela ? Et il brandissait des unes de Charlie Hebdo où l’on voyait le père, le fils et le pape dans des positions pour le moins offensantes. J’imagine la tête des honorables hommes de religion. Pour faire bonne mesure, il a montré quelques rabbins et d’autres. Et il répétait : « Vraiment, c’est ça que vous voulez ! ». Tout le monde se marrait et, en même temps, c’était une façon magistrale de dire : C’est ça le prix de la liberté. Et ce n’est pas négociable.  À la fin de la plaidoirie, ils étaient K.-O. Le procès était gagné.

Ph. V. Pendant ce temps, moi j’étais à la fois plié de rire et épouvanté. Je me faisais tout petit en voyant ces unes plus trash les unes que les autres dont j’étais responsable… À chaque fois, il montait d’un cran, et je me disais : « Non, il ne va pas oser, non, il faut qu’il arrête… »

D .L. : Mais attention, tout cela avait un sens. Et dans toutes ses interventions, Philippe s’est employé à le faire apparaître avec force et clarté. Il voulait que cette histoire donne à penser. Ce procès, c’était de la philosophie en action, on assistait au décryptage intellectuel d’une époque, et ce décryptage a permis de désamorcer la question de l’islamophobie et de la retourner à l’envoyeur.

Ph. V. : Décryptage intellectuel, peut-être, je l’espère… N’empêche, je suis convaincu que l’un de nos avantages sur nos adversaires, c’est que Georges Kiejman, Malka, moi et les autres, on est plutôt des marrants… Dans ce climat dramatique, on a souvent dérapé et fait exploser de rire le tribunal, le public, et même parfois la partie adverse, qui n’arrivait pas à se retenir. Georges Wolinski disait : « Le rire, c’est le plus court chemin d’un homme à un autre. » Pendant une interruption accordée par le président pour nous permettre d’aller boire un verre d’eau, il y a eu un moment étrange. Comme la salle était absolument bondée, on était tous serrés dans l’allée centrale, et je me suis retrouvé collé à l’avocat de la Ligue islamique mondiale… Et le type me dit : « Monsieur Val, je ne suis d’accord avec rien de ce que vous dites, mais j’aimerais bien être votre ami. » Et ça, c’est très important ! C’est l’histoire de l’éternel retour de Nietzsche : si vous deviez vivre éternellement ce que vous êtes en train de vivre, accepteriez-vous de faire ceci ou cela ? Eh bien lui, s’il avait eu à vivre éternellement, il aurait préféré être de notre côté que du sien !

On le comprend ! L’enfer avec vous, ça doit être plus marrant que le paradis avec ces messieurs.

Ph. V. On ne peut pas ne pas citer l’intervention presque solennelle d’Élisabeth Badinter. Elle a tout dit, en très peu de mots. « Si Charlie Hebdo perd ce procès, le silence s’abattra sur nous, et c’est la pire des choses. » Et là, elle a mis tout le monde d’équerre…

Il y a eu aussi ce petit coup de théâtre : la lettre de soutien de Nicolas Sarkozy alors candidat à la présidence de la République. Et vous avez aussi reçu celle de François Hollande. Deux futurs présidents…

Ph. V. : L’épisode du fax de Sarkozy a été assez baroque. C’était en pleine audience, au milieu de mon très long interrogatoire par le président. Arrive alors une lettre du ministre de l’Intérieur et candidat en campagne, Nicolas Sarkozy, qui soutient spontanément Charlie Hebdo, comme il l’avait fait au moment des caricatures. Donc, il tient bon. Quant à François Hollande, il a fait preuve d’une sacrée indépendance. Ségolène Royal, qui était candidate contre Sarkozy, était, elle, hostile à la publication des caricatures et plus encore à la présence de François Hollande au procès. Elle devait être furieuse. Mais Hollande a eu le courage de venir quand même, ce qui n’a pas dû être facile…

D. L. : Il y avait aussi Bayrou, qui était également candidat et qui, à ce moment-là,  incarnait  la troisième force de l’arc démocratique français. Et ce n’était pas évident pour eux, qui se présentaient aux élections, de soutenir Charlie, car ils étaient en avance sur beaucoup de gens dans leurs camps respectifs. Mais j’ai, moi aussi, une anecdote sur l’épisode Sarkozy. J’étais en train de tourner dans la salle des pas perdus quand je vois des gens arriver avec le fax de Sarkozy, pour aller le transmettre à Philippe. Là, quelqu’un de Charlie que je ne citerai pas s’exclame : « On ne peut pas accepter le soutien de Nicolas Sarkozy ! » Je m’énerve: « Mais vous êtes complètement dingues ! Vous avez le soutien d’un mec qui est probablement le futur président de la République… » Réponse : « Peu importe, c’est Sarkozy ! Il faut absolument dire qu’on ne veut pas de son aide ! »

Ph. V. : À la suspension de l’audience, ces personnes m’ont sauté dessus pour me dire : « Il faut refuser absolument cette lettre de Sarkozy ! » Et je les ai calmés : tout ce qui venait du camp démocratique était bon à prendre.

Bon, Charlie gagne, la laïcité est sauvée. Et on s’empresse de tout oublier. Dans les années qui suivent, où la République recule sur tous les fronts, le camp laïque est plutôt isolé, montré du doigt. Comme dirait Muray, « le réel est reporté à une date ultérieure ». Cet aveuglement volontaire intrigue…

Ph. V. : C’est encore la même mécanique du renoncement du milieu intellectuel français dominant. Je crois que le premier ressort de ce renoncement, c’est la peur. Pour masquer cette peur, on construit un discours qui permet de se donner le beau rôle tout en évitant soigneusement la confrontation…

D. L. : Il ne s’agit pas seulement des élites, mais d’une tendance lourde, à l’œuvre depuis longtemps dans la société française, qui consiste à se protéger des réalités, notamment des réalités totalitaires, en niant leur existence. Face au nazisme, au  communisme et aujourd’hui à l’islamo-fascisme, les mêmes mécanismes de déni se mettent en marche. On ne veut pas voir, et quiconque voit doit être réduit au silence par un langage falsificateur et manipulatoire. Dans les années 1950, les communistes inventent  le terme « anticommuniste primaire » pour dissuader quiconque de dénoncer le goulag. Aujourd’hui, on tente de nous faire taire par le chantage, en mettant « l’islamophobie » à toutes les sauces.  Cela me rappelle une plaisanterie d’Alain Peyrefitte, ancien ministre du général de Gaulle, quand Marchais, le secrétaire général du Parti communiste de l’époque, lui reprochait son anticommunisme primaire. Il lui répondait : « Faites-moi du communisme supérieur, et je vous ferai de l’anticommunisme supérieur ! » Aujourd’hui , il pourrait dire : « Faites-moi un islam supérieur et je vous ferai de  “l’islamophobie“ supérieure. »…

Je ne suis pas sûre que les cadres de l’islam de France apprécient votre boutade.  Neuf ans après le procès des caricatures, et quelques semaines après le massacre de Charlie Hebdo, la dénonciation de « l’islamophobie » bat son plein.

D. L. : L’un des principaux problèmes, c’est que certains sujets accèdent difficilement à l’espace médiatique, ou alors dans des débats caricaturaux où les plus lucides sont invités comme repoussoirs. J’ai eu la chance de bénéficier durablement du soutien de Jérôme Clément à Arte, et je tiens à l’en remercier, car dans un environnement qui ne m’était pas toujours favorable dans la chaîne, il a toujours imposé que je puisse faire ce en quoi je croyais. Avec Belmer, il a été un compagnon de route précieux dans une période où les vrais partenaires étaient rares. J’ai traité grâce à lui des sujets comme « La nuit algérienne », « Le 11 Septembre n’a pas eu lieu », où on démontait les thèses complotistes, ou encore « La femme, l’avenir de l’islam ». En 2003, j’avais réalisé  « Les Français sont-ils antisémites ? », c’était la première fois qu’on disait  à la télévision qu’il y avait un antisémitisme des banlieues. Depuis, on prend des gants pour le redire…

Ph. V. : Si nous avons perdu l’après-procès, c’est en grande partie parce que l’information est de plus en plus idéologique en France. Vers 1995, on a vu arriver des petites boutiques comme ACRIMED, assez marginales et très virulentes, qui se sont lancées dans la critique des « médias dominants ». Après tout, pourquoi pas, c’était marrant  de dévoiler des collusions. L’ennui, c’est que c’est vite devenu une fabrique de complotisme.  Les gens qui sont sortis de là sont devenus profs et formateurs de journalistes, et vingt ans plus tard, on se retrouve avec une génération de journalistes assez massivement convaincue qu’il faut dire certaines choses et pas d’autres, qu’il y a une vision du « Bien » par rapport à laquelle on doit se situer.

Et voilà pourquoi votre presse est muette. Parlons, pour finir, du Charlie d’aujourd’hui. Le paradoxe, c’est que ce journal, qui est pour beaucoup de gens le symbole d’une laïcité intransigeante, est redevenu un journal gauchiste, passablement imprégné  de cette vision du « Bien » que vous évoquez…

Ph. V. : Là, je peux parler au nom de Cabu, parce que nous avions beaucoup de conversations à ce sujet et nous étions 100 % d’accord. Notre analyse était qu’il fallait un peu tordre l’ADN du titre pour le faire entrer dans l’époque. Mais les enseignes sont plus fortes que les hommes. Bien sûr, nous avons souvent réussi à rendre le journal un peu exotique à lui-même dans sa façon de traiter l’actualité et d’analyser certains sujets. Quand je suis parti, j’étais très contesté à l’intérieur du journal, surtout à cause du licenciement de Siné. Après mon départ, le journal est naturellement retourné à son ADN d’origine. Ce qui n’est bien sûr pas déshonorant.

Dans son ADN d’origine, il y a aussi ce côté anar et paillard, gaulois et bouffeur de curés.

Ph. V. : Wolinski, Cavanna, Cabu, les fondateurs, étaient libertaires, mais aussi farouchement laïques. Ça, c’est l’origine même du journal.

Pour conclure, donnez-moi chacun une raison de croire que le « sursaut » du 11 janvier ne restera pas sans lendemain et que le déni de réel ne reprendra pas le dessus, comme en 2006 ou en 2011.

D. L. : C’est que cette fois, c’est la mobilisation populaire qui a entraîné le mouvement. Les Français ont dit en masse qu’ils se battraient pour défendre leur laïcité. Et l’ampleur de la mobilisation a donné le signal des retournements de veste dans les hautes sphères. Les gens ont changé de ton. Sur les plateaux de télévision, on nous parle plus aimablement. Pour le moment…

P. V. : Ce que nous vivons aujourd’hui  a quelque chose d’inédit. D’abord, la mort de ces gens, notamment celle de Cabu, un complice durant de si longues années. Mais il appartient aussi à l’histoire et à l’enfance des Français, c’est l’image d’un homme libre, joyeux. Les gens ont soudain réalisé que, si on pouvait tuer Cabu, on pouvait tuer tout le monde. Et ce dimanche-là, quand on a marché dans les rues, on ne savait pas si les gens étaient de gauche, de droite, peu importait, ils disaient : « Je suis Charlie, je suis policier, je suis Juif… » On n’avait pas vu ça dans les rues de Paris depuis que je suis né. Ces gens-là, voilà des années qu’on ne les entend pas et qu’on ne leur parle pas. Les journaux ne leur parlent pas. Les intellectuels ne leur parlent pas. Ce jour-là, je me suis dit qu’il ne fallait pas que ce moment s’arrête. Dans une démocratie, il vaut mieux que les gens sachent qu’ils sont un peu en lien les uns avec les autres. La fenêtre qui s’est ouverte ne doit pas se refermer. Il faut qu’on continue à se parler, à parler à tous ces gens. Sinon, on est foutus.[/access]

*Photo : Lionel Cironneau/AP/SIPA. AP20720064_000001.

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Dette grecque : Dany Cohn-Bendit est-il germanophobe?

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Un nouveau grand parti semble naître dans la communauté : le Rassemblement pour l’Europe amnésique.

Un des premiers faits d’armes de cette coalition des réécriveurs d’histoire a été la lamentable non-invitation de Poutine aux cérémonies du 70e anniversaire de la libération d’Auschwitz par l’Armée rouge.

Une négation en amenant vite une autre, les tenants de l’orthodoxie francforto-bruxelloise se retrouvent comme un seul homme pour taxer de délire germanophobe la prétention du nouveau gouvernement grec à remettre sur le tapis la question du règlement des dommages de guerre occasionnés durant l’occupation allemande du pays.

Or cette revendication n’est ni nouvelle, ni, forcément imprégnée de haineuse germanophobie.

À ma connaissance, Dany n’est ni europhobe, ni libéralophobe, ni même, si ça se trouve, germanophobe.

Voilà pourtant ce qu’il déclarait, il y a trois ans, le 15 février 2012, à la tribune du Parlement européen : « Les Allemands, qui rechignent à financer un second plan de sauvetage pour la Grèce, devraient se souvenir de tout ce qu’ils ont pillé dans ce pays pendant la Seconde Guerre mondiale […] Avec les intérêts, ce sont 81 milliards d’euros qui sont dus à Athènes. Cela permettrait déjà de rembourser un sixième de la dette de ce pays. C’est là une autre façon de voir l’Europe et son histoire. »

Oui, Dany a raison. Le fin mot, c’est l’histoire. On comprend qu’on rechigne de plus en plus à l’enseigner…

Niqab et Belphégor

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niqab islam marseille

niqab islam marseille

Connaissez-vous le marché Noailles, à Marseille ? Au cœur du Ier arrondissement, en plein centre ville, à 100 m du lycée Thiers, et juste dans le dos du plus grand commissariat de la ville hors l’Evêché — où ne réside pas l’évêque, mais le cœur administratif et logistique de la police marseillaise, tout au bout du Panier, juste en dessous de l’ancien appartement d’un certain mammifère marin de ma connaissance qui passe souvent ici…

On l’appelle aussi le Marché des Capucins, parce qu’y prend naissance la rue Longue des Capucins. Pour ceux qui ne savent pas, c’est un marché 100% musulman, à part une exquise charcuterie qui fait un magret séché et un figatelli maison tout à fait délectables — et, à midi, des sandwiches aux rillettes de lapin ou à la caillette, avec assortiment de cornichons pour le même prix. Hmm…
Vendredi, émeute en milieu d’après-midi dans ce marché qui est pourtant plus calme, depuis un mois que le barbu qui surveillait le commerce en faisant semblant de vendre des calendriers s’est discrètement éclipsé — et depuis que les policiers municipaux et / ou nationaux viennent y faire des tours en VTT (ne riez pas, Marseille est une ville qui ne cesse de monter et de descendre, et moi qui me farcis ça en Vélib, j’en sais quelque chose).

Reprenons le récit du journal local :

« Une jeune femme de 27 ans a été interpellée hier après-midi, vers 15 h 30, sur le marché de Noailles (1er) à Marseille, alors qu’elle portait un niqab de couleur noire. Seuls ses yeux étaient effectivement visibles, précise-t-on de source proche de l’enquête.
« Elle a refusé de se dévoiler malgré la demande expresse des policiers qui intervenaient, en l’occurrence cinq îlotiers, dont deux réservistes. Elle s’est mise à insulter les forces de l’ordre en ces termes : « Chez nous, on ne parle pas aux hommes. Ne m’emmerdez pas ! »
« Elle a dès lors été rejointe par une amie qui se trouvait en compagnie de son fils de 8 ans et l’accompagnait. S’adressant à sa copine, la deuxième femme a stigmatisé à son tour le rôle des agents : « Tu n’as pas à parler à ces sales chiens ! » Un attroupement s’est aussitôt formé autour des deux jeunes femmes. Les policiers ont dû faire appel à trois VTTistes, tandis qu’ils recevaient également le renfort de la Brigade anticriminalité (Bac).
« Pendant le trajet qui les conduisait au commissariat Noailles, les insultes continueront à pleuvoir. Les deux femmes ont été placées en garde à vue pour « outrage et rébellion ». Elles doivent, depuis, s’expliquer sur les raisons de leur comportement. »
Si je traite un poulet de « sale chien », moi, qu’est-ce que je risque ?
Eh bien, la même chose que Belphégor : 6 mois de prison et 7500 euros d’amende. Article 433-5 du Code pénal.
Comparution immédiate, flagrant délit — allez, depuis deux jours elle couche aux Baumettes…
Enfin, elle devrait.

Alors maintenant, écoute-moi bien, Belphégor.
« Chez nous » — mais tu n’es pas chez toi : la France est une maison commune où s’appliquent les lois de la République — qui ne prévoient pas, par exemple, que l’on ne puisse pas s’adresser à une femme, parce qu’elle ne fait pas de différence entre les hommes et les femmes (et si toi tu en fais une, tu es juste une pauvre esclave). La loi ne prévoit pas non plus, depuis le 11 avril 2011, que l’on cache son visage en public, sauf autorisation de carnaval. 150 euros d’amende en sus.
Et si jamais on peut prouver — et je ne vois pas comment il pourrait en être autrement, sauf à supposer que tu es bête comme tes pieds — que c’est un homme qui t’a imposé cette tenue moyenâgeuse, il écopera d’un an de prison et de 30 000 euros d’amende.

Fais gaffe, un jour ou l’autre, des citoyens excédés (et cette ville en est bourrée) s’amuseront à dévoiler toutes les malheureuses victimes d’une idéologie machiste. Pour leur bien.
Parce qu’une fille voilée, ce pourrait par exemple être elle :

Et tu sais quoi ? Elle est suspectée de terrorisme, elle s’habille justement en Belphégor, et sur une méprise, on pourrait bien tirer à vue sur toute personne qui lui ressemble — si tant est que l’on ressemble à quelqu’un, ou à quelque chose, sous un niqab.

La loi ne prévoit pas non plus que l’on traite des agents de la force publique de « sales chiens », et ta copine devrait dormir en taule avec toi, à l’heure qu’il est.
La loi ne prévoit pas que des citoyens normaux, commerçants ou clients supposés honnêtes, s’opposent à une interpellation — ils seront trop heureux, les uns et les autres, le jour où ces mêmes agents mettront la main sur un racketteur ou un voleur à la tire.
Voilà — petit cours de Droit rapide. Et si tu crois que tu peux encore bénéficier de l’impunité ou du silence complice des bobos parisiens, c’est que tu n’as pas bien saisi ce qui a changé depuis un mois.
À moins que rien n’ait changé ? Il y a un mois, 17 personnes se faisaient abattre par des islamistes, et un mois après, Belphégor croit pouvoir se balader impunément dans les rues de Marseille. 17 morts pour rien — en attendant qu’il y en ait d’autres ?

*Photo : wikicommons.

FN : Mon fils, ce salaud

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fn doubs walter broccoli

fn doubs walter broccoli

Dans le Doubs, l’UMP regarde ses pompes cirées[1. Plus encore que le joyeux bordel du bureau national de l’UMP, la saillie de son candidat Charles Demouge contre les petits blancs dans une circonscription où le FN est à 30% me laisse coi. De quoi donner raison à Sarkozy qui l’a si justement traité de c…], le PS victorieux fait profil bas et le FN sable le mousseux. Il s’en est fallu de très peu pour que Sophie Montel rafle la mise dans la circonscription abandonnée par Pierre Moscovici. Pourtant, la candidate frontiste partait avec un gros boulet à ses pieds à la suite de Le Pen père : des déclarations pas très malignes sur l’inégalité des races, dignes des pires darwiniens du XIXe siècle. Mais malgré le regain de participation au second tour, que les instituts de sondage attribuent un peu trop facilement au sursaut antifasciste, son adversaire socialiste ne l’a devancée que d’un cheveu.

Ce n’est pas faute d’avoir instruit le bon peuple des dangers du fascisme immense et bleu Marine. Tenez, il y a encore quelques jours, comme je faisais un sort à une montagne de crêpes, mon doigt s’est négligemment posé sur la touche 2 de la télécommande : abracadabra, le visage de David Pujadas apparaît pour annoncer un sujet chaud-bouillant : « Père de gauche, fils au FN »

Le décor planté, Walter Broccoli (non, ce n’est pas le nom d’un personnage du Groland) voit sa biographie déroulée devant nos yeux. L’ancien délégué Force ouvrière de Florange souffre dans sa chair la plus rouge du ralliement inattendu de son fils au Front national. C’est bien simple, lorsqu’il a découvert la présence de son rejeton indigne sur la liste FN aux municipales de Thionville il y a bientôt un an, Walter n’en a pas cru ses mirettes. Parole de prolo, « mon fils, il s’est jamais intéressé à la politique ». Ce que la reporter ne dit pas, c’est que « cet homme viscéralement à gauche » a un temps été pressenti pour porter l’étiquette… UMP aux élections municipales de Thionville, si j’en crois les informations de Libé, qui ne passe pas pour une officine pro-FN. Ne lui jetons pas la pierre, devenu réformiste après avoir raccroché les gants, Walter ramène la social-démocratie à ce qu’elle est : un compromis entre UMP et PS qui devrait ignorer les querelles byzantines entre ces deux branches du centre. N’y a-t-il pas plusieurs maisons dans la demeure du Seigneur? Soit, mais le syndicaliste a beau jeu de traiter de jaune son ancien collègue Edouard Martin, ex-CDFT gouailleur reconverti en servile eurodéputé PS…

Ces acrobaties ne sont pas pour décontenancer la journaliste Maryse Burgot. L’envoyée spéciale dans la France périphérique poursuit son enquête en terrain miné : « Comment expliquez-vous que votre fils, que vous avez élevé, se tourne aujourd’hui vers le Front national ? », demande-t-elle fort pertinemment au sieur Broccoli.

La réponse fuse : « la colère, la rage, la haine, la HAINE, la HAINE contre la société d’aujourd’hui, la HAINE contre les politiciens, le dégoût des politiciens » (de ceux qui changent d’étiquette comme de chemise ?). Jusqu’ici, rien de nouveau sous les nuages de Thionville : la brume sentimentale aurait provoqué la dérive du fils prodigue, lequel ne « comprend pas qu’il se retrouve à 480 euros par mois bien qu’il ait un BTS en informatique et qu’il y en ait d’autres qui touchent des salaires abusifs dans le gouvernement, dans nos élus (sic) ». Exclusion, frustration, ressentiment, haine des élites… Mais je ne suis plus tout à fait sûr de suivre : on parle frontiste ou djihadiste ?

Au temps pour moi, j’ai eu un moment d’égarement ; l’absence de tout discours compassionnel me confirme que l’on nage dans les eaux troubles du FN, loin des banlieues où l’on trouvera toujours des circonstances sociales atténuantes aux Kouachi et autres Coulibaly.

Mais que s’est-il donc passé pour en arriver là ? « Walter Broccoli a élevé son fils dans la tradition des luttes ouvrières (…) aujourd’hui 30% des ouvriers de Florange votent Front national », nous dit la voix off récitant le catéchisme habituel, une mélodie larmoyante en fond sonore. Persuadée que l’adhésion aux idées frontistes relève de la pathologie sociale ou de l’épidémiologie, Maryse Burgot n’envisage pas un seul instant l’hypothèse folle selon laquelle le fils Broccoli aurait agi en son âme et conscience, qu’on approuve ou non son choix. D’ailleurs, y avait-il plus éloigné de son éducation ouvriériste que les programmes respectifs de l’UMP et du PS ? S’il est encore trop tôt pour ériger une stèle mosellane aux promesses trahies de Marine Le Pen, m’est avis que l’heure viendra dans quelques années…

En attendant, le père Broccoli n’a que ses yeux pour pleurer : « Peut-être qu’un jour il se réveillera et il comprendra (…) parce que moi j’aime mon fils et il le sait »,glisse Walter des sanglots dans la voix… avant d’annoncer qu’il refuse de reparler à son fils tant qu’il n’aura pas renié le FN. L’amour paternel a ses limites…

Tout bon reportage anti-frontiste devant se conclure par une déclaration de foi antiraciste, on n’y coupera pas. Pour le coup, le cocktail « touche pas à mon pote »/ « nous sommes tous des étrangers » se révèle aussi digeste qu’une tomate-mozza avalée en bordure de l’A4 : « pour moi, c’est insupportable que mon nom soit rattaché au Front national. On ne peut pas comprendre ces gens-là qui zont (sic) la haine contre les étrangers alors que moi je suis un étranger ici  (…) on me traitait de macaroni ».

En guise de conclusion, Maryse Burgot remet la balle au centre. « Le fils nous glisse au téléphone que c’est son père qui l’a rejeté et pas le contraire », a-t-elle l’honnêteté de reconnaître. Cette petite histoire a priori insignifiante en dit bien évidemment très long sur l’implantation du vote frontiste en terre ouvrière. Mais les petits plaisantins dans mon genre retiendront surtout que cette commedia dell’arte redonne des couleurs à un mythe usé de l’antifascisme : comme nous l’a enseigné Brecht, c’est bien du ventre encore fécond de la social-démocratie qu’est sortie la bête immonde…

Alain Finkielkraut : esprit du 11 janvier, es-tu là?

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esprit escalier lyon finkielkraut

esprit escalier lyon finkielkraut

Dimanche, Alain Finkielkraut répondait aux question d’Elisabeth Lévy sur les ondes de RCJ, au cours d’une émission exceptionnellement ouverte au public, à l’espace Hillel de Lyon. Revenant sur les discours de François Hollande et de Manuel Valls consacrés au banlieues, l’académicien conclut :« La France officielle réagit à l’agression par l’expiation : « qu’avons-nous fait de mal pour qu’on nous veuille du mal ? », telle est la question que posent avec insistance la plupart des grands médias et que le pouvoir politique s’efforce de résoudre. »

Sans entrer dans la querelle sémantique opposant assimilation et intégration, l’auteur de L’Identité malheureuse prône le partage d’un certain nombre de valeurs communes, telles que la laïcité, ou l’égalité homme/femme : « sur un territoire donné comme la France, il faut faire en sorte que tout le monde vive à la même heure ».

L’UMP en danger de mort

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ump ps fn sarkozy

ump ps fn sarkozy

Les résultats de la législative partielle dans le Doubs confirment les derniers sondages et montrent très clairement que le Front national joue désormais le premier rôle dans la vie politique nationale. Il est probable que lors des prochaines élections régionales et cantonales le FN s’enracine dans notre vie politique. Mais là n’est pas le plus important : la question centrale reste celle des élections législatives de 2017.

Nous ne le savons pas encore, mais nous pouvons imaginer au vu des sondages que si Marine Le Pen passe haut la main le premier tour de la présidentielle, elle échouera très probablement au second tour, certes de peu, mais elle échouera. Dans quelles conditions, face à qui ? La remontée récente de François Hollande dans l’estime des Français montre que tout n’est pas perdu pour lui.  Mais quel que soit le second tour « Hollande (ou Valls) vs. Le Pen », ou encore « Sarkozy (ou Juppé) vs. Le Pen », tout se jouera lors des législatives qui suivront de 15 jours l’élection présidentielle.

Il est convenu de dire que la bipolarité de la cinquième République se construit au second tour de l’élection présidentielle et qu’elle entraîne de facto une majorité toute acquise au président  au sein de l’Assemblée nationale. Pourtant, nous sommes bien obligés de constater que nous évoluons à grands pas vers une « tripolarité ». En effet, il faut considérer que la personne qui sera élue en 2015 contre Marine Le Pen ne sera pas un homme neuf, mais une personnalité usé et décrédibilisé par son bilan. Si c’est Sarkozy, ce sera le bilan catastrophique enregistré en 2012. Si c’est Hollande ce sera celui tout aussi catastrophique qui sera publié en 2017. Si ce sont Juppé ou Valls qui arrivent au second tour, ils ne pourront ni l’un, ni l’autre se prévaloir d’une virginité politique susceptible d’entraîner un sursaut national dans les urnes. Dans un cas, comme dans l’autre, le rejet de l’UMPS jouera à fond pour Marine Le Pen lors des élections présidentielles qui succèderont à la présidentielle. D’autant plus que Marine Le Pen fera sans doute (dixit les derniers sondages) un score honorable au second tour, sans doute proche des 45%, donc très en progrès par rapport à celui de son père face à Jacques Chirac (20%).

Nous devons donc nous préparer à voir élue une Assemblée en 2017 où le Front National entrera en force à la suite de triangulaires qui auront lieu pratiquement partout en France. Compte tenu des derniers rapports de force établis par les partielles et les sondages, il ne fait nul doute que selon les dynamiques locales, ce sera soit un PS, soit un UMP soit un FN qui l’emportera au second tour. Dans quelle proportion ? Il est trop tôt pour le dire, mais une tendance se dessine quand même : le désaveu de la majorité sortante n’est nullement compensé par une percée de l’opposition parlementaire UMP. Au contraire, on a vu dans Doubs que beaucoup d’électeurs UMP basculent facilement dans le vote FN. Donc le PS perdra la majorité mais ne s’effondrera pas, l’UMP se maintiendra ou régressera légèrement et le FN entrera massivement à l’Assemblée.

On peut très bien se retrouver avec une assemblée composée de 30 % de députés FN, de 30 % de députés socialistes et 30% de députés UMP, plus une prime de 10 % au parti soutenant le président qui aura été élu quinze jours avant.  L’UMP ou le PS légèrement en avance mais rien qui leur permette de dégager une majorité. Que peut-il se passer alors ? Dans tous les cas de figures, il est fort à parier que c’est l’UMP qui fera les frais de l’affaire :

Scénario 1 : Si le président est socialiste (Hollande ou Valls), il agitera le chiffon du danger démocratique et appellera à la constitution d’un Front républicain anti-FN : il parviendra sans grande difficulté à débaucher une cinquantaine de députés centristes (UDI) ou ex-UDF qui rejoindront la majorité présidentielle sur un programme européen, social-libéral et réformiste. L’UMP explosera alors et la tentation sera grande pour les rescapés de former une coalition de droite avec le FN sur un programme identitaire et anti-européen, laissant sur le bord de la route la droite libérale pro-européenne mais très  antisocialiste. Dans ce cas de figure l’UMP exploserait en 3 composantes : les ralliés, les débauchés et les laissés pour compte.

Scénario 2 : Si le président est Nicolas Sarkozy, il ne parviendra pas davantage à rallier un nombre suffisant de députés socialistes. Quelques individualités sociales-libérales tenteraient bien de le rejoindre comme par le passé mais compte tenu de sa personnalité, de son flirt avec les thèses d’extrême droite, il ne parviendra pas à débaucher un nombre suffisant de sociaux-libéraux pour constituer une majorité. La tentation sera grande pour lui de passer un accord avec le FN, sur la base d’un programme identitaire et raisonnablement anti-maastrichtien.  La greffe peut prendre et compte tenu de l’opportunisme du personnage, c’est tout à fait envisageable. Mais là encore le pari est risqué et l’on peut voir un bon tiers de l’UMP faire scission à l’instigation de Juppé pour faire une coalition avec Manuel Valls au centre droit. Dans ce cas encore, l’UMP est en grand danger. Et la majorité présidentielle peut-être introuvable.

Scénario 3 : Si le président est Alain Juppé, il ne cherchera bien évidemment pas à constituer une majorité avec le FN. Mais plutôt avec les sociaux-libéraux de Manuel Valls qui pourrait devenir son premier ministre. Là encore l’UMP éclaterait, sa droite rejoignant le FN. Le Parti Socialiste éclaterait aussi en renvoyant vers la gauche de la gauche une partie notable de ses élus.

Le scénario qui prévaudra en 2017 réside, comme toujours sous la Ve République, dans l’issue de l’élection présidentielle. Pourtant, nous voyons qu’elle ne sera pas déterminante et que c’est bien lors des législatives que se jouera la recomposition de notre paysage politique. Aucun des présidents prévisibles ne disposera d’un capital de confiance suffisant pour contrer la dynamique Le Pen.  Et dans tous les cas de figures envisageables, on voit que l’UMP est en danger de mort. La droite conservatrice française est en passe de se disloquer pour voir émerger une droite identitaire agrégée autour du FN face à un centre droit social-libéral recomposé en rejetant à gauche certains socialistes.  Les élections législatives de 2017 enregistreront un glissement à droite de la France : un éclatement de l’UMP et une recomposition  de la droite autour du FN ainsi qu’une droitisation du Parti socialiste autour de thèses libérales. Dans tous les cas, le consensus républicain et social français sortira perdant de ces élections.

En fin de compte, la disparition de l’UMP et de la droite républicaine sous la conduite de Sarkozy n’aura été qu’un accident prévisible de l’Histoire : il fallait le retour de ce politicien falot pour donner un petit coup de pouce à cet enterrement programmé.

*Photo : pixabay.

Tsipras : l’Allemagne paiera!

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On le sait, l’Allemagne est particulièrement pointilleuse sur le règlement des dettes, ou du moins sur celles des autres.

Un dogme luthérien qui n’a pas échappé au subtil nouveau premier ministre grec Alexis Tsipras  qui, devant son Assemblée nationale, hier, a quelque peu remis les pendules à l’heure de l’histoire.

Or, il se trouve que l’histoire de l’Europe n’a pas commencé avec le Traité de Rome, ni avec celui de Maastricht, ni même avec celui de Lisbonne. Sans vouloir remonter aux lendemains du néolithique, où les Grecs inventèrent la démocratie, sans exiger de personne le versement de droits d’auteur, l’histoire contemporaine de l’Europe , inclut notamment, si mes souvenirs sont bons, la Seconde guerre mondiale.

Durant ce conflit, ceux qui allaient bientôt devenir les citoyens modèles du continent ne donnaient pas encore de leçon de morale aux peuples jugés inférieurs. Ils envahirent, pillèrent, tuèrent, exterminèrent. Au sud de l’Europe, La Grèce fut, avec la Yougoslavie,  leur terrain de jeu favori. Il semblerait que tout le monde l’ait un peu oublié, sauf les patriotes de gauche et de droite qui codirigent désormais la Grèce.

En vertu de quoi Alexis Tsipras a rappelé « l’obligation historique » et morale » qu’avait son gouvernement d’exiger « des indemnités de guerre » à l’Allemagne . D’après les chiffres fréquemment en circulation, Syriza estime que les sommes dues par l’Allemagne à son pays se montent à 162 milliards d’euros – environ la moitié de sa dette publique de plus de 300 milliards d’euros. Le pire, c’est que Tsipras affirme, à raison,  que les Grecs ne sont pas les seuls à devoir demander des comptes aux successeurs légaux et patrimoniaux du Reich puisqu’il a aussi déclaré : « Il y a une obligation morale envers notre peuple, envers l’Histoire, envers tous les peuples européens qui se sont battus et ont donné leur sang contre le nazisme ».

Patriote, rusé, de gauche mais prêt aux alliances de revers, légèrement germanophobe  et radicalement populiste. Dites les amis, pourquoi on n’a pas le même chez nous?

L’histoire oubliée des caricatures de Charlie Hebdo

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charlie hebdo val leconte

charlie hebdo val leconte

Discussion animée par Élisabeth Lévy

Causeur. Daniel Leconte, vous êtes le réalisateur et le producteur de C’est dur d’être aimé par des cons, et vous, Philippe Val, celui par qui le scandale, donc le film, est arrivé : vous dirigiez alors Charlie Hebdo et c’est vous qui avez décidé de publier les caricatures de Mahomet. Beaucoup de gens se sont demandé pourquoi, dans la flopée de reportages, émissions, documentaires diffusés après les attentats, on n’a pas pu voir ce film à une heure de grande écoute.

Daniel Leconte. Je m’interroge, effectivement, comme vous, et je m’interdis pour l’instant de tirer de mauvaises conclusions. Dès le 7 janvier, France 2 m’a demandé une priorité sur la diffusion du film. Mais le jour suivant, on m’a dit que certaines choses ne passaient plus aujourd’hui ; quand j’ai essayé de savoir lesquelles, on m’a répondu que la Mosquée de Paris et la médiation musulmane de Paris, qui avaient porté plainte contre Charlie en 2006, n’étaient pas sur la même position aujourd’hui. Je ne dis pas que cet argument n’est pas recevable en soi, mais il aurait suffi d’organiser des plateaux pour contextualiser le film et décrypter ce qui s’est passé depuis. La vraie raison de ce refus est la gêne qu’ils ont à reconnaître que tout était déjà dit il y a neuf ans et qu’ils n’ont rien vu ou rien voulu voir. C’est humain mais tellement ordinaire.

Philippe Val. Recevable ? C’est tout de même une façon de réviser l’histoire. Que l’on ait renoncé à diffuser ce film me paraît symptomatique de notre façon de faire l’info. On se contente de voir et de revoir la photo de ce qui vient d’arriver, mais on ne cherche pas une seconde à comprendre pourquoi c’est arrivé. L’explication se trouve évidemment dans l’histoire et l’histoire est dans le film de Daniel Leconte. Mais on préfère jeter des faits en pâture au public plutôt que de lui donner le recul historique nécessaire.

D. L. Mais il y a des réactions beaucoup plus enthousiastes – et pas mal de retournements. Parmi les gens qui célèbrent aujourd’hui Charlie, beaucoup, au moment de la sortie du film, avaient mené une offensive extrêmement dure contre nous. Y compris dans le milieu du cinéma, avec des exploitants de salles qui avaient organisé le silence autour du film. Aujourd’hui, les mêmes diffusent une circulaire conseillant d’aller voir le film. Alors tant mieux s’ils ont compris avec le temps, mais enfin…

Ph. V. C’est-à-dire qu’il a fallu dix-sept morts pour qu’un certain circuit de cinéma « devienne Charlie ». Et quand on leur disait que tout ce qu’on racontait pouvait finir par les atrocités que l’on a vues, ils étaient très remontés contre nous…

Mais ils avaient le droit d’être contre les caricatures, cela les rend-il responsables des attentats ? Ce serait un comble d’interdire le désaccord pour défendre nos libertés. D’ailleurs, beaucoup de gens pensent toujours qu’il ne faut pas offenser les croyances des autres et les morts, les églises détruites après la parution du premier Charlie post-attentats ne vont pas les faire changer d’avis. Que répondez-vous à ceux qui disent que nous ne sommes pas les payeurs et que, dans un monde ouvert,  la responsabilité devrait limiter notre liberté ?

Ph. V.  C’est une question bizarre ! Renonceriez-vous à dire ou à écrire des choses aussi banales que « la laïcité, ça sert à vivre ensemble » ou « les religions ne doivent pas imposer leurs réglementations dans les zones de vivre-ensemble des pays laïques », si on vous prévenait que vos propos ou écrits  vont faire des morts ailleurs ? Non, tout simplement parce que cela signifierait renoncer à l’exercice de la raison. Et qu’on l’exerce avec des mots ou avec des caricatures, sérieusement  ou en déconnant, au premier ou au second degré ne change rien à l’affaire. Nous avons mis des siècles à élaborer des systèmes de pensée, puis de gouvernement,  fondés uniquement en raison, ce qui nous a permis de créer des sociétés où on peut vivre ensemble malgré nos différences. Et parce que des gens ne l’acceptent pas, il faudrait que nous  y renoncions ? Mais renoncer à la raison, ce serait mourir !

D. L. J’ajoute qu’après le 11 janvier, votre question est datée. Il s’est passé quelque chose d’énorme. Les Français ont dit « Non ». Ils ont donné tort à leurs « élites », et surtout à leurs « élites » médiatiques.  Toutes proportions gardées, il y avait, dans l’ampleur et les motivations, quelque chose de comparable à la libération de Paris. Comme en 1944, les Français sont descendus pour honorer ceux des leurs « morts pour la France » et pour désavouer les «  élites » qui les avaient trahis. Le 11 janvier, ils ont dit très calmement qu’ils refusaient de se laisser bander les yeux, parce qu’on avait touché à ce qui nous fait nous, les Français, et dans ce qu’on a de meilleur. Alors, on a essayé de nous enfermer dans ce débat sur la responsabilité, comme on l’avait déjà fait il y a neuf ans, pour nous faire taire Philippe, moi et tous ceux qui tentaient de dire la réalité des choses. Très vite, comme le soulignait Lanzmann après le 11septembre, certains médias se sont contentés  de  « génuflexion hâtive avant de revenir  à leurs vieilles antiennes ». J’espère bien cette fois-ci que la diversion échouera.[access capability= »lire_inedits »]

Une semaine après le 11 janvier, 42 % des personnes interrogées pour un sondage estimaient qu’il ne fallait pas critiquer les religions…

D. L. Cela signifie  que 58 % ont répondu le contraire…

Ph. V. Dans une démocratie, c’est la majorité qui compte.

De plus, il y a tous ces gens qui, dans les pays musulmans, comptent sur nous pour tenir.

Ph. V. : Malheureusement nos « grands intellectuels » n’ont donné aucun écho au formidable texte signé par une soixantaine d’intellectuels laïques issus du monde musulman et publié par Le Monde. On devrait les aider, mais au déni de réalité, on ajoute le déni de responsabilité !

Revenons au moment où tout a commencé. En septembre 2005, le journal danois Jyllands-Posten publie des caricatures de Mahomet. Scandale planétaire, manifs, morts, attaques antichrétiennes. Philippe Val, comment  avez-vous avez décidé de publier ces caricatures ?

Ph. V. : Je ne trahis pas un secret, le soir du 1er février 2006 je dînais avec des confrères, patrons de journaux pour certains, lorsque la nouvelle est tombée : suite à la publication des caricatures du prophète de l’islam, le patron de France Soir, Jacques Lefranc, venait d’être licencié du jour au lendemain. J’ai dit à mes confrères : « On ne peut pas laisser virer ce type parce qu’il a fait son travail. C’est impossible. Il faut qu’on publie tous ensemble ces caricatures, comme ça le problème sera réglé. » Sur le moment, la plupart ont été d’accord. Le lendemain, je recevais des coups de fil. Serge July, de Libération, ne pouvait pas me suivre sur ce coup-là. Le patron de L’Obs de l’époque s’était mis toute sa rédaction à dos en leur soumettant l’idée. Bref, en quelques heures, la plupart des dominos sont tombés, sauf L’Express qui a publié un fac-similé des pages de Charlie Hebdo  dans les siennes. Résultat, on est partis en danseuse devant le peloton et on s’est retrouvés tout seuls comme des cons.

Pensez-vous que, si les autres avaient suivi, on aurait évité ce qui s’est passé ?

Ph. V. Absolument ! Évidemment ! Un pays solidaire, la presse solidaire sur une valeur fondamentale, ça calme, c’est pédagogique, on aurait gagné sept ans… Et peut-être dix-sept morts. Je suis furieux ! Il y a la peine d’avoir perdu des personnes qu’on aimait et qui faisaient partie de nos vies, mais aussi la colère ! Si on n’avait pas traité la réalité avec un tel dédain, on n’en serait pas là aujourd’hui… Donc, j’ai proposé à la rédaction de Charlie de publier ces caricatures. Il faut comprendre que les dessinateurs ont une façon à eux de dire le monde, qui est le dessin, et qu’ils y tiennent beaucoup ! Les dessinateurs se sentaient très solidaires de leurs confrères danois et je n’ai pas eu de mal à les convaincre. Après, j’ai consulté la comptabilité, le standard… Parce que, tout de même, il y avait un danger physique ! Et tous m’ont dit : « On y va… On y va… » Et on y est allés.

À ce moment-là, croyiez-vous vraiment à la réalité du danger ?

Ph .V. Oui, parce qu’on avait énormément de menaces de mort. Tout le monde le savait. J’ai donc été placé sous protection immédiatement. Et je le suis toujours. Il y a même un type qui a été arrêté et qui a fait de la prison parce qu’il voulait m’assassiner. Mais j’ai aussi subi des pressions du pouvoir politique pour me faire renoncer. La veille de la publication, j’ai été convoqué à Matignon. J’ai envoyé mon directeur administratif. Ça ne m’intéressait pas de parler de ça avec Villepin. Après, Chirac m’a pourri sur les marches de l’Élysée, mais il a été aussitôt contredit par son ministre de l’Intérieur : Nicolas Sarkozy. Il y avait une fracture qui traversait aussi bien la droite et la gauche que le gouvernement. Et ça n’a pas beaucoup changé… Nous avons donc publié ces caricatures et il y a eu une audience en référé…

Qui a attaqué ?

Ph. V. Ils étaient trois : l’UOIF, une organisation d’inspiration wahhabite appelée la « Ligue islamique mondiale » et  la Mosquée de Paris… Le recteur, Dalil Boubakeur, que je connais personnellement, était tout sauf chaud, il voyait plutôt en moi, traditionnellement, un allié qu’un ennemi. Les gens de l’UOIF, eux, avaient de bonnes raisons de me détester… Cela dit, tout ça n’aurait pas tenu si le président de la République n’avait pas poussé la Mosquée de Paris à attaquer… Chirac étant même allé jusqu’à proposer les services de son avocat, Francis Szpiner. Il faut savoir que huit jours plus tard, il partait en Arabie saoudite pour vendre des Mirage. S’il n’avait pas fait un geste pour se démarquer des caricatures, sa visite se serait déroulée dans une ambiance de plomb.  Pour se refaire une virginité islamique, il fallait qu’il pousse au procès et qu’il le fasse savoir. Bref, ses motivations n’étaient pas seulement philosophiques ou civilisationnelles mais aussi commerciales et politiques.

Daniel Leconte, vous avez décidé d’en faire un film. Vous sentiez que quelque chose de l’Histoire se jouait ?

D. L. Oui. Pour moi, c’était la suite logique d’un long parcours commencé en Algérie au début des années 1980. Grâce à mes amis de l’opposition démocratique, j’ai eu la chance d’être alerté très tôt sur le danger islamiste, qui commençait à se manifester. Il y a eu une deuxième étape, très importante : en 1994, j’ai reçu Salman Rushdie sur mon plateau et, à l’époque, toute la gauche était là : Bourdieu, Derrida, Susan Sontag, Toni Morrison… ils étaient tous là !

Vous parlez d’un autre temps… Parce que pas mal des héritiers de ces gens-là se situent plutôt dans le camp de « l’islamo-gauchisme »…

D. L. : Oui, j’étais encore dans ma famille. Quand on recevait Rushdie, c’était au nom de cette idée d’une certaine gauche. Ensuite, il y a eu la guerre civile algérienne, je me suis senti très seul. Philippe et moi avons souvent cheminé ensemble. Je n’étais pas dans la confidence des caricatures, mais deux jours après la parution de Charlie, j’ai publié dans Libé un article intitulé : « Merci, Charlie ! » J’observais que les seuls, dans la presse française, qui  avec France Soir et L’Express avaient tenu leur rang de journalistes, c’était eux. Ces caricaturistes avaient « pointé la plume dans la plaie », comme disait Albert Londres. J’ai alors proposé de remettre le prix Albert Londres à la rédaction de Charlie Hebdo. Et je réitère aujourd’hui ma demande pour les gens qui sont tombés… Philippe m’a contacté pour me remercier. C’est ainsi que nous avons pu vivre cette formidable aventure commune.

Le montage financier a-t-il été facile ?

D. L. Pas vraiment ! Quand j’ai démarré, toutes les chaînes auxquelles je me suis adressé ont dit non. Et vous seriez surpris de savoir lesquelles, parce qu’elles ont une très bonne réputation dans le landernau. Certains me disaient : « Mais tu es complètement dingue ! Tu veux qu’ils viennent mettre une bombe dans le hall ? » Et, au début, j’ai tourné tout seul, à mes frais et sans assurance de trouver un partenaire. Aussi, je ne remercierai jamais assez Canal et Rodolphe Belmer qui, dès qu’il a eu vent du projet, m’a dit : banco !  C’est grâce à lui que ce film s’est fait, qu’on a été en sélection officielle à Cannes et au festival de New York, et si aujourd’hui on peut voir le film à la télévision, c’est encore grâce à lui… Il a sauvé l’honneur de la télévision française.

À l’époque, Richard Malka considérait que le simple fait qu‘un tel procès ait lieu constituait une menace à nos libertés, et c’est un peu l’ambiance du film. Aujourd’hui, on se dit qu’un procès, ça reste de bonne guerre… Après tout, c’est ça l’État de droit…

Ph .V : Tout à fait. Faire un procès est une bonne manière de signifier son opposition. C’est mieux que de tirer dans le tas…

D. L. Au départ, j’étais un peu comme tout le monde, je me disais : « Quand même, ils sont un peu dingues ! » Et je me souviens très bien d’avoir engueulé mon ami Szpiner: « Tu ne vas pas défendre les mecs qui attaquent la liberté d’expression ! » Après, je lui ai dit : « Finalement, c’est toi qui avais raison, même si c’était au départ pour de mauvaises raisons chiraquiennes, à l’arrivée, tu as canalisé dans un lieu démocratique une offense supposée qu’on faisait à ces gens-là, et tu leur as donné la possibilité  de se défendre dans un cadre démocratique. » Le procès a permis d’exposer les arguments sur la place publique, de les confronter, et  la République a tranché : elle a relaxé Charlie.

Certes, mais elle n’a pas pour autant pris la mesure de la gravité du danger, ni progressé dans sa compréhension, et encore moins dans l’identification de ses ennemis. Parce que, tout de même, la Mosquée de Paris, ce n’est pas l’islamisme ! Qu’elle se soit lancée dans cette affaire pour satisfaire sa base aurait dû nous faire comprendre que c’était une partie de l’islam mainstream qui avait (et qui a toujours) des difficultés avec le pluralisme, la liberté d’expression et de jugement.

Ph. V. : Nous n’avons pas de problème avec l’islam de Dalil Boubakeur, ou celui des imams de Bordeaux, Drancy, Marseille, et d’autres, qui sont des gens tout à fait respectables. Mais oui, nous avons un problème avec une partie de l’islam, depuis plus de trente ans, nous aurions dû nous en apercevoir. Le choc créé par la révolution iranienne de 1979 a permis à l’islam de rafler la mise radicale et de remplacer les idéologies mortes ou mourantes… Et aujourd’hui, cet islam idéologisé prétend être au-dessus des lois démocratiques, dans les pays où l’islam vit sous un régime démocratique. Nos élites préfèrent expliquer ce problème politique et culturel brûlant par des raisons sociales : si une partie des musulmans rejette la laïcité, c’est parce qu’on ne donne pas assez d’argent aux quartiers, parce que la colonisation, parce que ceci, cela… Et en même temps, depuis des années, on nous sert le même refrain : attention, pas d’amalgame, ça n’a rien à voir avec l’islam. C’est complètement idiot ! Si on racontait que les croisades et la Saint-Barthélemy n’ont rien à voir avec le christianisme, on passerait pour quoi  ?

Pour des négationnistes ! Mais revenons au procès. Vous gagnez en référé, mais vos adversaires attaquent au fond. Et pendant un an vous menez campagne…

Ph. V. : Oui, nous voulions un procès exemplaire. Richard Malka et moi, nous prenons donc nos bâtons de pèlerins, si on peut dire, pour convaincre des gens de venir porter la parole de la laïcité et de la liberté de conscience, et défendre leur expression publique. Parce que la liberté de conscience, ça ne suffit pas, il faut que son expression publique soit protégée. Nous avons rallié à cette cause des personnalités diverses, de droite, de gauche, ainsi que de grands esprits musulmans ou issus du monde musulman, comme Saïd Saadi, Abdelwahab Meddeb, Mohamed Sifaoui. Et aussi, est-il besoin de le préciser, Élisabeth Badinter, Claude Lanzmann…

Daniel, avez-vous filmé pendant cette phase ? Étiez-vous conscient des enjeux de ce procès ?

D. L. : Oui, bien sûr, j’ai filmé tout le processus jusqu’à l’audience, y compris les discussions sur le choix des témoins. Ce qui m’a très vite frappé, c’est le fait que tous les acteurs de ce procès allaient cheminer sur une ligne de crête. Il fallait montrer qu’on pouvait critiquer et se moquer de l’islam, et de toutes les religions d’ailleurs, sans trahir d’un iota nos fondamentaux républicains, et sans stigmatiser les musulmans.

C’était donc une occasion de déjouer le chantage à « l’islamophobie » …

D. L. : Exactement,  l’enjeu du procès, c’était d’arriver à établir un mode d’emploi de cette question pour le futur. Et la grande victoire de Philippe et des autres, c’est que Charlie est entré dans cette bagarre comme un journal de rigolos qui se foutaient de la gueule de tout le monde, et qu’au final ils ont été, à ce moment-là, les plus grands intellectuels de France ! Déjà, à l’époque, c’est en eux que les Français se retrouvaient.

La suite de l’entretien ici.. [/access]

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Doubs : le FN brillamment battu mais battu

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Et finalement, ce fut le PS et Frédéric Barbier qui emportèrent la première partielle gagnée par la gauche en métropole depuis 2012. On pourra remarquer que sur ses bulletins, Barbier avait retiré le sigle du PS. Pas parce qu’il était encombrant, ce sigle – cela aurait été bien ingrat pour Valls et Cazeneuve, les stars du moment qui ont mouillé le maillot pour lui – mais parce qu’il a voulu jouer le front républicain, ce qu’il a indiqué dans son discours de victoire où il a remercié, notamment et explicitement, tous les ténors de droite, nationaux et locaux, qui l’avaient nommément soutenu contre Sophie Montel et le FN. Cela s’est joué à quelques centaines de voix, autant dire qu’il fallait bien ça pour empêcher l’arrivée d’un quatrième député d’extrême droite à l’Assemblée.

On aura beau dire, néanmoins, avec 48,6% pour le parti de Marine Le Pen,  la candidate du FN a évidemment pavoisé, faisant contre mauvaise fortune bon cœur. Pour elle, elle a en fait connu une magnifique défaite contre le système UMPS.

Seulement, ce n’est pas tout à fait vrai. Il n’y a pas eu de système UMPS contre elle. Il y a eu bien entendu le PS et l’ensemble de la gauche de la gauche (ou ce qu’il en reste dans ce coin-là), l’immense majorité de l’UDI mais pour l’UMP, c’est sans doute plus compliqué.

Il n’y a pas de raison que l’électorat de la 4ème du Doubs n’ait pas reflété la schizophrénie qui règne à propos de la stratégie à adopter à propos du FN et des alliances ou des reports possibles. Quoi de commun, par exemple entre un Alain Juppé et un Geoffroy Didier ? Le premier, instruit par quelques décennies de vie politique, semble avoir compris que le FN était pour la droite comme le Blob, ce chewing-gum extra-terrestre d’un film de série Z américaine des années cinquante : plus on parle de lui, plus on s’oppose à lui en essayant d’utiliser les mêmes moyens que lui, plus il grossit. Le seul moyen, c’est de fixer un cordon sanitaire infranchissable entre lui et  les autres partis.  Geoffroy Didier, lui, incarnerait plutôt, sans complexe, une vision plus italienne des choses. Finalement puisque l’UMP n’a plus rien de gaulliste (le gaullisme était cette spécificité historique d’une droite issue de la Résistance), autant s’allier avec des gens qui ont fait mine de s’assagir, d’avoir changé. Une façon d’alliance comme l’a connu l’Italie des années 90-2000 entre Berlusconi et Gianfranco Fini, un ancien leader du MSI, le FN italien qui avait abandonné toute référence au fascisme.

Entre ces deux extrêmes, Sarkozy a tenté une impossible synthèse prouvant qu’au moins dans ce domaine, il est moins doué qu’à l’époque où Hollande était premier secrétaire du PS. Son échec est patent depuis hier soir vingt heures. En politique, seule la victoire est belle. On pourra, et on va le faire du côté de l’UMP, relativiser cette « victoire serrée » de même qu’on avait relativisé la première place de Marine Le Pen aux européennes. Il n’empêche, dans une démocratie, ce qui compte, c’est qui a gagné, quel que soit le taux d’abstention, quel que soit l’écart. C’est celui qui a réuni le plus d’exprimés qui a gagné parce que c’est celui qui a su les motiver. Et c’est bel et bien l’UMP qui a le moins motivé les siens au premier tour et c’est bien le socialiste Barbier qui a su le plus motiver les siens au second. Ou, autrement dit, de même que le FN était le premier parti de France en juin 2014, le PS a gardé en février 2015 un siège que lui-même il jugeait perdu.

Alors, en tirer des conclusions générales ou des prédictions pour l’avenir serait bien imprudent. On peut simplement continuer à déplorer que le mode de scrutin majoritaire cache la réalité des vrais blocs politiques existant en France et qui n’ont plus rien à voir avec les partis existants : un bloc de droite dure regroupant le FN et la fraction post-sarkozyste de l’UMP ; un bloc libéral-social ou social-libéral qui va de Juppé à Macron en passant par Bayrou et Lagarde et un bloc de gauche à vocation « syrizienne » qui engloberait frondeurs socialistes, Parti de gauche, communistes, écologistes et autres alternatifs.

Et constater  que dans cette élection dans la 4ème du Doubs, c’est ce bloc central qui a su mobiliser et gagner.

*Photo : ALAIN ROBERT/APERCU/SIPA. 00703949_000001.