Les résultats de la législative partielle dans le Doubs confirment les derniers sondages et montrent très clairement que le Front national joue désormais le premier rôle dans la vie politique nationale. Il est probable que lors des prochaines élections régionales et cantonales le FN s’enracine dans notre vie politique. Mais là n’est pas le plus important : la question centrale reste celle des élections législatives de 2017.

Nous ne le savons pas encore, mais nous pouvons imaginer au vu des sondages que si Marine Le Pen passe haut la main le premier tour de la présidentielle, elle échouera très probablement au second tour, certes de peu, mais elle échouera. Dans quelles conditions, face à qui ? La remontée récente de François Hollande dans l’estime des Français montre que tout n’est pas perdu pour lui.  Mais quel que soit le second tour « Hollande (ou Valls) vs. Le Pen », ou encore « Sarkozy (ou Juppé) vs. Le Pen », tout se jouera lors des législatives qui suivront de 15 jours l’élection présidentielle.

Il est convenu de dire que la bipolarité de la cinquième République se construit au second tour de l’élection présidentielle et qu’elle entraîne de facto une majorité toute acquise au président  au sein de l’Assemblée nationale. Pourtant, nous sommes bien obligés de constater que nous évoluons à grands pas vers une « tripolarité ». En effet, il faut considérer que la personne qui sera élue en 2015 contre Marine Le Pen ne sera pas un homme neuf, mais une personnalité usé et décrédibilisé par son bilan. Si c’est Sarkozy, ce sera le bilan catastrophique enregistré en 2012. Si c’est Hollande ce sera celui tout aussi catastrophique qui sera publié en 2017. Si ce sont Juppé ou Valls qui arrivent au second tour, ils ne pourront ni l’un, ni l’autre se prévaloir d’une virginité politique susceptible d’entraîner un sursaut national dans les urnes. Dans un cas, comme dans l’autre, le rejet de l’UMPS jouera à fond pour Marine Le Pen lors des élections présidentielles qui succèderont à la présidentielle. D’autant plus que Marine Le Pen fera sans doute (dixit les derniers sondages) un score honorable au second tour, sans doute proche des 45%, donc très en progrès par rapport à celui de son père face à Jacques Chirac (20%).

Nous devons donc nous préparer à voir élue une Assemblée en 2017 où le Front National entrera en force à la suite de triangulaires qui auront lieu pratiquement partout en France. Compte tenu des derniers rapports de force établis par les partielles et les sondages, il ne fait nul doute que selon les dynamiques locales, ce sera soit un PS, soit un UMP soit un FN qui l’emportera au second tour. Dans quelle proportion ? Il est trop tôt pour le dire, mais une tendance se dessine quand même : le désaveu de la majorité sortante n’est nullement compensé par une percée de l’opposition parlementaire UMP. Au contraire, on a vu dans Doubs que beaucoup d’électeurs UMP basculent facilement dans le vote FN. Donc le PS perdra la majorité mais ne s’effondrera pas, l’UMP se maintiendra ou régressera légèrement et le FN entrera massivement à l’Assemblée.

On peut très bien se retrouver avec une assemblée composée de 30 % de députés FN, de 30 % de députés socialistes et 30% de députés UMP, plus une prime de 10 % au parti soutenant le président qui aura été élu quinze jours avant.  L’UMP ou le PS légèrement en avance mais rien qui leur permette de dégager une majorité. Que peut-il se passer alors ? Dans tous les cas de figures, il est fort à parier que c’est l’UMP qui fera les frais de l’affaire :

Scénario 1 : Si le président est socialiste (Hollande ou Valls), il agitera le chiffon du danger démocratique et appellera à la constitution d’un Front républicain anti-FN : il parviendra sans grande difficulté à débaucher une cinquantaine de députés centristes (UDI) ou ex-UDF qui rejoindront la majorité présidentielle sur un programme européen, social-libéral et réformiste. L’UMP explosera alors et la tentation sera grande pour les rescapés de former une coalition de droite avec le FN sur un programme identitaire et anti-européen, laissant sur le bord de la route la droite libérale pro-européenne mais très  antisocialiste. Dans ce cas de figure l’UMP exploserait en 3 composantes : les ralliés, les débauchés et les laissés pour compte.

Scénario 2 : Si le président est Nicolas Sarkozy, il ne parviendra pas davantage à rallier un nombre suffisant de députés socialistes. Quelques individualités sociales-libérales tenteraient bien de le rejoindre comme par le passé mais compte tenu de sa personnalité, de son flirt avec les thèses d’extrême droite, il ne parviendra pas à débaucher un nombre suffisant de sociaux-libéraux pour constituer une majorité. La tentation sera grande pour lui de passer un accord avec le FN, sur la base d’un programme identitaire et raisonnablement anti-maastrichtien.  La greffe peut prendre et compte tenu de l’opportunisme du personnage, c’est tout à fait envisageable. Mais là encore le pari est risqué et l’on peut voir un bon tiers de l’UMP faire scission à l’instigation de Juppé pour faire une coalition avec Manuel Valls au centre droit. Dans ce cas encore, l’UMP est en grand danger. Et la majorité présidentielle peut-être introuvable.

Scénario 3 : Si le président est Alain Juppé, il ne cherchera bien évidemment pas à constituer une majorité avec le FN. Mais plutôt avec les sociaux-libéraux de Manuel Valls qui pourrait devenir son premier ministre. Là encore l’UMP éclaterait, sa droite rejoignant le FN. Le Parti Socialiste éclaterait aussi en renvoyant vers la gauche de la gauche une partie notable de ses élus.

Le scénario qui prévaudra en 2017 réside, comme toujours sous la Ve République, dans l’issue de l’élection présidentielle. Pourtant, nous voyons qu’elle ne sera pas déterminante et que c’est bien lors des législatives que se jouera la recomposition de notre paysage politique. Aucun des présidents prévisibles ne disposera d’un capital de confiance suffisant pour contrer la dynamique Le Pen.  Et dans tous les cas de figures envisageables, on voit que l’UMP est en danger de mort. La droite conservatrice française est en passe de se disloquer pour voir émerger une droite identitaire agrégée autour du FN face à un centre droit social-libéral recomposé en rejetant à gauche certains socialistes.  Les élections législatives de 2017 enregistreront un glissement à droite de la France : un éclatement de l’UMP et une recomposition  de la droite autour du FN ainsi qu’une droitisation du Parti socialiste autour de thèses libérales. Dans tous les cas, le consensus républicain et social français sortira perdant de ces élections.

En fin de compte, la disparition de l’UMP et de la droite républicaine sous la conduite de Sarkozy n’aura été qu’un accident prévisible de l’Histoire : il fallait le retour de ce politicien falot pour donner un petit coup de pouce à cet enterrement programmé.

*Photo : pixabay.